II-1V. CHEMMIS ET NEAPOLIS
L'opinion d'après laquelle les données d'Hérodote relatives à Persée de Chemmis seraient un emprunt hypocritement fait à un ancien logographe, à Phérécyde, est assez sommairement exposée par son auteur; elle mérite pourtant d'être développée et examinée de près, car, d'une part, si elle ne nie pas absolument le voyage de notre auteur dans la Haute Egypte, elle tend du moins fortement à en faire douter, et d'autre part elle est déprime abord fort séduisante.
Au livre VI de son ouvrage, Hérodote, faisant une digression sur l'origine des rois lacédémoniens, déclare qu'il va « rapporter les choses comme les racontent les Grecs. Ceux-ci, dit-il, émanèrent exactement les rois doriens jusqu'à Persée, fils de Danaé, abstraction faite du dieu [c'est-à-dire de Zeus, père de Persée]... Si, à partir de Danaé, Ton veut faire rénumération de leurs ancêtres, il apparaîtra que les chefs des Doriens étaient égyptiens d'origine. Telle est leur généalogie d'après les Grecs... Quant au fait qu'étant égyptiens ils se firent recevoir des Doriens et devinrent leurs rois, je n'en parlerai pas, d autres V ayant dit avant moi » (1). Parmi ces « autres » il faut compter au premier rang Phérécyde d'Athènes, à qui surtout Apollodore a emprunté le récit de la naissance et des aventures de Persée (2). Or ce récit, qu'Hérodote, au VIe livre, déclare courant chez les Grecs, que des Grecs avaient, de son aveu, rapporté avant lui, il le met, au livre II, dans la bouche des habitants de Chemmis. N'est-ce pas qu'il a voulu nous en imposer, et faire croire, contre toute vraisemblance, qu'il tenait de son voyage en Egypte ce qu'il avait en réalité pris à un logographe grec ?
Certainement non. Hérodote ne se contente pas de dire que les ancêtres de Persée étaient égyptiens; il précise: ces ancêtres étaient de Chemmis en Thébaïde. Est-ce le hasard, est-ce un pur caprice qui a fait choisir cette obscure cité de la moyenne Egypte pour patrie d'origine des rois doriens ?
(i) VI, 53, 55.
(2) Phérécyde, fragm. 26 (Mùller-Didot, Fragmenta historié, graec., \, p. 75-76); Apollodore, II, l\. \-[\ (Mùller-Didot, 1. 1., p. 129-132).
et tout obscure qu'elle était, fut-elle à ce point inabordable, dans cette Egypte peuplée de Grecs, que l'historien osât risquer un pareil mensonge ? Il faut une raison à ce choix de Ghemmis, et cette raison ressort du texte même d'Hérodote : il y avait là un temple dont le dieu était assimilé à Persée, l'un des ancêtres des rois doriens. Ce rapprochement de Persée et du dieu égyptien n'était pas une fantaisie de notre auteur. Du Minou de Ghemmis en effet il n'a rien su, pas même le nom ; d'ailleurs on ne saurait lui imputer avec quelque vraisemblance aucune des assimilations qui figurent dans son ouvrage : si exceptionnellement il a proposé de voir dans F « Aphrodite étrangère » de Memphis Hélène fille de Tyndare, il déclare que ce n'est là de sa part qu'une simple hypothèse, dont il essaie de donner la justification (1). L'assimilation de Minou et de Persée était donc antérieure à lui : elle était le fait des Grecs qui avaient pris avec la ville un contact assez prolongé pour reconnaître dans le premier quelques traits du second. Elle dénote ainsi à elle seule la présence à Ghemmis d'une colonie grecque, colonie qui, croyant y retrouver un de ses dieux, devait fatalement y transplanter et y adapter les légendes grecques de ce dieu. Qu'Hérodote fasse allusion à des auteurs qui auraient, avant lui, attribué à Persée des ancêtres égyptiens, c'estune preuve de plus que la légende, sous cette forme, était déjà ancienne. En conséquence, qu'il ait, comme on le prétend, appris avant son voyage sur les bords du Nil, d'un écrivain grec antérieur, la généalogie égyptienne des rois doriens, c'est possible, c'est même à peu près certain; mais voir là, malgré son témoignage, son unique moyen d'information, en d'autres termes contester qu'il ait pu entendre parler à Ghemmis de la légende attribuée par lui aux habitants de cette ville, est une opinion dénuée de toute vraisemblance.
(i) Hérod.,11, 112 : « Il y a dans l'enceinte du temple deProtée [à Memphis] un temple consacré à Aphrodite dite étrangère; je conjeèture (ax>[i6ak- Xofjuxi) que ce temple est celui d'Hélène, fille de Tyndare, parce que j'ai ouï dire qu'Hélène vécut auprès de Protée et aussi parce qu'il porte le nom d'Aphrodite étrangère... »
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La troisième explication proposée du récit d'Hérodote est, on peut s'en rendre compte maintenant, exacte en ceci que le voyageur a eu affaire à des Grecs établis dans le pays. Toutefois elle est d'abord incomplète, et pour cette raison laisse encore planer sur notre auteur un soupçon de mensonge, puisque ce sont expressément les Egyptiens, et non les Grecs de Ghemmis, qu'il a donnés comme ses informateurs. Sans entrer ici dans des développements que ne comportent ni les proportions ni le but du présent ouvrage, on va tenter de faire comprendre qu'il n'y eut là de sa part aucune supercherie. La religion égyptienne dont il nous a fait le tableau n'est pas, en définitive, la véritable religion desÉgyptiens(l). Il y a des raisons de penser (2) qu'il s'est formé en Egypte, avant même l'époque d'Hérodote, une sorte de religion égypto-grecque, dont les éléments essentiels furent constitués par quelques traits extérieurs de la religion authentique, interprétés, altérés, développés par les Grecs sous l'influence de leur mythologie, de leur philosophie, de leurs préjugés, de leur mentalité particulière : ce sont des traces de ce système religieux que nous trouvons précisément chez Hérodote, et non, du moins dans l'ensemble, soit des interprétations ou des fantaisies personnelles, soit des contes de drogmans inventés au hasard de questions embarrassantes. Mais de ce système religieux les Grecs n'ont pas aperçu le vice originel : en bâtissant ainsi sur un sol considéré comme égyptien, ils ont cru qu'ils reconstruisaient la véritable religion égyptienne dont on les tenait à l'écart, et alors il leur est apparu qu'entre cette religion et la leur, à condition d'élaguer de celle-ci comme « inventions » mensongères de leurs poètes (3) ce qui ne s'adaptait évidemment pas à celle-
(i) Voir à ce sujetC. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : cornparaison des données..., p. 375-3go, 396-401.
(2) Elles seront indiquées dans le second volume (à paraître) de mon ouvrage sur Hérodote et la religion de l'Egypte.
(3) C'est à quoi tend la critique qu'HÉRODOTE fait d'Homère et d'Hésiode, II, 53: «De qui chacun des dieux prit-il naissance? existèrent-ils toujours? quelles sont leurs Formes? Les Grecs ne l'ont appris que récemment, et
là, il n'y avait aucune différence spécifique, qu'au point de vue religieux ils étaient égyptiens en dépit des Egyptiens eux-mêmes, et sans voir que ce qui, dans la religion égyptienne reconstituée par eux, était grec, y avait été introduit inconsciemment par eux tout d'abord. Leur conviction fut aussi celle d'Hérodote: il a sur leur parole admis que Dionysos était Osiris, que Déméter était Isis, que Persée était le dieu — au nom égyptien inconnu de lui — de Chemmis, et il a soutenu que les fêtes, les mystères, le culte étaient en Grèce une importation de l'Egypte (1). On pourrait peut-être concéder que sa conviction alla plus loin que celle de ses compatriotes établis aux bords du Nil; à l'entendre signaler comme exceptionnel le caractère grec des fêtes de Chemmis, l'on a malgré soi tendance à penser que les Grecs de cette ville ont cru à l'assimilation Minou-Persée, aux apparitions du dieu, à l'origine égyptienne de sa légende grecque, sans croire nécessairement que leurs jeux gymniques fussent égyptiens. Mais ici gardons-nous d'une concession probablement illégitime. Nous savons que lors de la procession de Minou, qui avait lieu en grande pompe depuis les temps les plus reculés, on voyait encore à l'époque de Ptolémée Soter des gens se livrer à des exercices de gymnastique terminés par une ascension à un véritable mât de cocagne (2). Si l'on considère combien superficiels sont les rapports établis entre les dieux grecs et les dieux égyptiens, quelle ingéniosité, quelle complaisance ont été nécessaires pour reconnaî-
pour ainsi dire hier. C'est Hésiode et Homère, — antérieurs à moi, je pense, de 4oo ans, pas davantage — qui ont fabriqué aux Grecs une théogonie, qui ont donné aux dieux leurs appellations, leur ont distribué leurs prérogatives et leurs fonctions, ont tracé leurs figures. » Voir également les discussions sur l'âge d'Héraklès, de Pan et de Dionysos d'après les Grecs etles Égyptiens, 11,43, i45-i46. Sur l'esprit de ces passages voir G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. i5-i7.
(i) Sur les éléments grecs de la religion égyptienne telle que la décrit Hérodote, et sur leur inexactitude, voir C. Sourdille, 1. 1., notamment p. 381-390.
(2) D'après un bas-relief d'Edfou (Lepsius, Denkmàler, IV, l\i b) ; voir également Mariette, Dendérah, I, 23.