C. SOURDILLE
quence la thèse se pose ainsi : Hérodote a recueilli à Thèbes même ce qu'il nous rapporte de l'oracle de Zeus, à moins qu'il ne soit prouvé ou qu'il l'a pris effectivement ailleurs, ou simplement que l'origine thébaine en est impossible.
L'origine dodonéenne des données n'est, pas vraisemblable. — En fait, dit-on, d'après la mention des trois prêtresses dodonéennes, c'est à Dodone qu'il a été informé. En réalité cette mention est destinée tout au contraire, dans l'esprit d'Hérodote, à montrer qu'il s'est renseigné avec un égal soin à Dodone et à Thèbes. Du reste les traditions recueillies dans l'une et l'autre cité présentent des différences assez sensibles pourque nous ne leur attribuions pas une commune origine. Sans doute les prêtres égyptiens et les prêtresses dodonéennes auraient été d'accord en ceci que les oracles d'Epire et de Libye étaient des émanations de l'oracle thébain; mais celles-ci faisaient intervenir deux colombes, et ceux-là deux femmes enlevées par des Phéniciens. Hérodote s'est donné beaucoup de mal pour concilier les deux traditions (1) : qu'il n'ait fait là que jouer devant nous une comédie impudente, c'est une hypothèse à laquelle on ne pourrait souscrire qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire s'il était impossible d'attribuer à son récit une origine thébaine. C'est ce que Ton va maintenant examiner.
L'origine thébaine des données doit être acceptée comme un fait. — Il est certain que ce récit présente un caractère étrange. On ne saurait croire que des Egyptiens, spécialement des prêtres d'Amon, aient raconté à notre auteur cette légende de deux femmes enlevées de Thèbes et fondant les oracles de Dodone et de Libye, c'est-à-dire justement les deux plus anciens oracles alors en honneur chez les Grecs (2). Des rapports particuliers entre Thèbes d'Egypte et Dodone
(i)II,56-57.
(2) A fortiori ne peut-on chercher une origine égyptienne à la tradition qui attribuait la fondation des oracles libyen et dodonéen à des colombes, puisque, d'après le témoignage d'HénoDOTE, cette tradition était inconnue des Égyptiens, et que notre auteur ne l'a apprise qu'à Dodone même (II, 55, 57).
au point de vue religieux sont, historiquement parlant, hors de toute vraisemblance. D'autre part, la mentalité que suppose une telle légende est inconcevable chez un véritable prêtre égyptien. Le temple en Egypte, — Mariette a insisté sur ce point avec force (1), — n'avait dans sa destination rien qui le rendît comparable au temple grec, à l'église chrétienne, à la mosquée musulmane. Ce n'était pas un lieu où les fidèles s'assemblassent pour prier en commun ; c'était un monument de la piété du roi, le roi seul l'avait érigé, lui seul l'avait doté et l'entretenait, le culte était rendu en son seul nom. Il était permis au peuple de jeter parfois un coup d'œil sur les cérémonies sacrées, mais elles se passaient en dehors de lui, elles n'étaient pas faites pour lui, elles l'ignoraient. Les prêtres d'une pareille religion n'avaient donc aucun lien nécessaire avec le peuple, grands personnages que leur caractère auguste retenait loin de la foule peinante et grossière. Si tels étaient leurs rapports avec les indigènes, comment se seraient-ils occupés des institutions religieuses de ces Grecs, de ces barbares, « objets d'horreur » (2) pour leurs divinités, que le populaire lui-même méprisait assez, au rapport de notre auteur, pour ne pas vouloir user fût-ce d'un ustensile de cuisine qui leur eût appartenu (3) ? Gomment surtout auraient-ils pu admettre que ces divinités accordas-
(i) Mariette, Itinéraire,^. i3-i6, i57-i5g; Karnak, p. 19; Voyage dans la Haute Egypte, I, p. i5-i6 ; Dendérah, Texte, p. 3oi.
(2) D'après une stèle de Thoutmosis Ier, dans Lepsius, Denkmâler, III, 5, lignes 3-4. — Cf. Maspero, Sur les sources populaires des chapitres historiques du second livre d'Hérodote, dans ses Etudes de mythol . et d'archéol. égypt., III, p. 344 : « Le grand prêtre de Memphis, chef de l'œuvre, Sam de Ptah, haut personnage en toute saison, et si influent que les rois nationaux avaient soin de le choisir parmi les princes de leur famille, et de préférence parmi leurs enfants », était à peu près inaccessible aux étrangers. « On peut dire la même chose des prophètes, pères divins, horoscopes, récitants, qui étaient tous gens bien nés ou bien instruits, entichés de leur supériorité égyptienne, et dédaigneux du barbare dont le contact les aurait souillés... »
(3) II, 4i ' « Aucun Egyptien, aucune Égyptienne ne baiserait un Grec à la bouche, ni ne se servirait du couteau d'un Grec, de ses broches, de sa marmite, ni ne goûterait de la chair d'un bœuf pur qui aurait été coupé avec le couteau d'un Grec. »
sent à des impursles mômes privilèges qu'à leurs adorateurs ? Pourtant il faut considérer comme un fait que l'origine thébaine de la légende est vraisemblable. Ces femmes enlevées par des Phéniciens étaient consacrées au service d'Amon ; Hérodote savait en outre, « sur le témoignage des Égyptiens », qu'une femme, assurément une prêtresse, «couchait dans le temple de Zeus thébain », visitée parfois par le dieu (1). Or, ailleurs, presque au début du livre II, l'historien affirme avec insistance qu'en Egypte « aucune femme n'est consacrée au service des dieux ou déesses; pour tous et toutes le sacerdoce est réservé aux hommes » (2). Les termes dont il se sert sont tels que la contradiction est formelle, flagrante : d'une part il nie qu'il y ait des prêtresses en Egypte, d'autre part il affirme nettement l'existence de prêtresses de Zeus thébain (3). 11 est évident par là que les deux données ont des origines différentes. La première, la plus générale, appartient au premier de ces chapitres où Hérodote, déclarant qu'il va parler de l'Egypte avec une ampleur particulière, accumule les traits qui, d'après lui, distinguent les Egyptiens de la plupart des autres peuples (4). On y sent l'étonnement du voyageur qui arrive en un pays nouveau : en notant ses premières impressions, il prête à tout ce qu'il découvre ou entend dire une généralité excessive (5). Au reste il ne man-
(3) Dans les deux cas il s'agit bien de prêtresses. II, 35 : Épatai ywr\ [xèv oùSsjJua où'te spcrevoç ôeoîj où'xe 6r)Xéy}ç (le même mot Épatai est employé à propos des prêtres en général et même du grand-prêtre : îpàtai £1 ojx e?ç éxàarou xàiv Oeciiv àXXà izoXkoi, tàiv sic sort àpyiepeuç, ch. 37; la distinction établie par Stein, ad Herod., II, 35. 19 est sans aucun fondement.) — II, 54 : s^aaav 01 îpse; toîj 07]êaiso? Aibç 8-jo y\>vaÏY.tX!; îpei'aç sx ©yjêéwv è^a^Ô-^vai vtzo «Î'oivixwv... Cf. II, 5G : eî àXrjÔéwç oï $oivix£ç è^^yayov ta? ïpàç yuvaixaç, et do<nr£p yjv oîxbç à[jicpi7ToX£-joija-av èv S-ffî-qm ipbv Aïoç. Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch^ p. i5i sq. ; Walter Otto, Priester und Tempel ira Hellenistischen Aegypten, 1905, p' 92, note 2.
(4) Notamment H, 35-37-
(5) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Duch, p. 147 : « Les chapitres 35-37 servent comme captatio benevolentiae, pour montrer au lecteur combien intéressante doit être l'étude de l'Egypte.. . Les données sont très importantes pour la critique d'Hérodote ; elles sont toutes exactes et fausses à la lois: exactes en tant que le fait cité se produit parfois; fausses parce
que pas, dans l'œuvre de l'historien, de propositions trop générales contredites par les résultats subséquents d'une expérience plus complète (1). C'est donc dans le Nord qu'il a remarqué, ou qu'on lui a fait remarquer l'absence de prêtresses dans les cultes égyptiens, et puisqu'il a d'autre part fait mention de prêtresses thébaines, il faut que ce soit plus tard et à Thèbes qu'il en ait entendu parler. — Un autre argument confirme cette manière de voir. Des deux affirmations contradictoires, c'est la seconde qui est exacte. Dans le temple gigantesque d'Amon vivait son harem mystique, composé de musiciennes dont le rôle consistait à jouer du sistre devant limage divine. A leur tête se trouvait une femme de haut parage, l'épouse, la veuve, la sœur d'un roi ou d'un grand-prêtre, qui portait le titre d' « épouse du dieu» (2). Au temps où Psammétichos Ier cherchaità faire prévaloir son autorité, celle qui occupait ce haut office et régnait effectivement sur Thèbes était Shapenouapit, la nièce du roi éthiopien Sabacon. Psammétichos l'obligea d'adopter comme héritière sa propre fille : par là il étendit sa domination sur toute l'Egypte, et légitima pour lui et sa famille le pouvoir que les hasards de la guerre avait fait tomber entre ses mains (3). Si Hérodote avait fait quelque allusion à ces événements, comme c'est à Memphis et dans le Delta qu'il a été renseigné sur l'histoire de Psammétichos (4), on pourrait croire qu'il y eût appris en même temps l'existence des
qu'Hérodote généralise son observation particulière... » Pour le détail voir même auteur et même ouvrage, p. i47 sqq.
(i) Cf. C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.., p. 373-375.
(2) Voir Erman, Aegypten and àgyptisches Leben, p. 4°°; Maspero, Hist. anc., I, p. 52; C. Sourdille, 1. l.,p, i56-i57.
(3) D'après une stèle trouvée à Karnak par M. Legrain. Voir Maspero, Hist. anc, III, p. 492-4o4> 5oi.
(4) L'histoire de Psammétichos 1er tient dans les chapitres 147, i5i-i54, i.">7 du livre II (I'Ukrodote. Dans cette histoire, à laisser de côté ce qui concerne le Labyrinthe et le lac de Mœris, la seule localité citée en dehors de la Basse Egypte est Azotos (Ashdod, auj. Esdoûd'de Syrie (167). Les traditions recueillies par Hérodote sur ce prince sont originaires de Memphis (147, i^i, i53) et de Buto(i52; cf. i55-i56).
pallacides sacrées. Mais il n'a rien su des rapports de ce pharaon, ni du reste d'aucun autre, avec Thèbes : ce n'est donc pas à l'occasion de l'histoire de Psammétichos, c'est-àdire dans le Delta, c'est à Thèbes même qu'il a reçu cette information — Ainsi c'est à Thèbes qu'il apprit l'existence des « prêtresses » de Zeus thébain, et non-seulement de la pallacide, mais aussi des femmes consacrées au service de l'oracle. Dès lors, puisque celles-ci ne sont mentionnées dans son ouvrage qu'à propos de la légende incriminée, c'est vraisemblablement à Thèbes aussi qu'il a eu communication de cette légende.
L'origine thébaine des données se concilie avec leur caractère grec. — Il n'en reste pas moins qu'elle manifeste avec évidence le souci de rattacher à l'oracle de Thèbes les deux oracles de Zeus auxquels les Grecs accordaient particulièrement leur confiance ; qu'elle ne peut être le fait des Egyptiens; qu'elle estmanifestement d'origine grecque. C'est donc une nécessité de conclure qu'Hérodote a eu, dans la cité d'Amon, des Grecs comme informateurs. Il n'y a rien là d'impossible. « Il paraît peu vraisemblable que les Samiens fussent venus s'établir de prime abord au milieu du désert libyque ; on doit croire qu'ils s'étaient en premier lieu fixés dans un canton de l'Egypte, situé en Thébaïde, à portée de l'Oasis » (1), c'est-à-dire à Thèbes (2). D'autre part si, comme
(i) Letronne, Mémoire sur la civilisation égyptienne depuis l'établissement des Grecs sous Psammitichus jusqu'à la conquête d'Alexandre, dans Œuvres choisies, éd. Fagnan,I, p. 166.
(2) Letronne (ibid.) pense que le point de départ fut Abydos. Je crois volontiers qu'il y eut des Grecs dans Abydos à l'époque d'HÉRODOTE, non à cause du témoignage d'ÉnENNE de Byzange qui attribue la fondation de cette cité à une colonie milésienne (s. v. "AêvSoç), mais parce que déjà antérieurement au voyage de notre auteur y existait un oracle grec dont un mot sera dit tout à l'heure. Toutefois je pense que les Samiens partirent plutôt de Thèbes, et que cette ville resta le principal point de départ du voyage : c'est en effet seulement par rapport à Thèbes qu'HÉRODOTE indique la situation d'« Oasis » (à sept jours par le désert, III, 26). et « c'est de Thèbes que s'en allèrent avec des guides » vers ce lieu les troupes envoyées par Cambyse contre les Ammoniens (ibid.). De Thèbes ou d'Abydos à El-Khargeh la distance est à peu près la même.
on l'a dit plus haut (1), Hérodote a pu être informé dans la Basse Egypte du culte rendu à Zeus thébain, il a dû entendre à Thèbes des légendes sensiblement semblables : à l'en croire, il s'est rendu à Héliopolis et à Thèbes « pour voir si, dans ces deux villes, les propos des prêtres s'accorderaient avec ceux des prêtres de Memphis » (2). Or cette histoire de Zeus se dissimulant sous une peau de bélier pour n'être pas vu d'Héraklès, légende qu'aurait commémorée une cérémonie annuelle, ne paraît pas égyptienne. C'est une spéculation toute grecque, dont l'origine doit être cherchée dans le nom même d'Amoun, qui signifie caché, et dans ce fait que le dieu passait pour s'incarner dans un bélier, sans que les Grecs crussent néanmoins que ce fût là sa forme véritable (3). Au reste cette spéculation rappelle un rite grec sinon semblable, du moins analogue : quand Pythagore se fut fait initier en Crète aux mystères des Dactyles Idéens, ii se revêtit de la toison d'une brebis noire, et fut admis en cet état à contempler le siège sur lequel Zeus était né (4). Si Hérodote a eu confirmation de ces renseignements à Thèbes, c'est assurément à des Grecs qu'il s'y est adressé.
Justement la présence de Grecs dans la cité d'Amon explique au mieux les données d'Hérodote relatives à l'existence même et au procédé divinatoire de l'oracle thébain, ainsi que la qualité de prêtres attribuée par lui à ses informateurs. L'Egypte pharaonique a connu des oracles : songes prophétiques, discours ou gestes divins (5). A partir de la
(i) Voir ci-dessus, page 173. — (2) II, 3.
(3) C'est ce qui ressort du texte suivant d'HÉRODOTE (II, 46). « Les peintres et les sculpteurs représentent Pan, comme le font les Grecs, avec une tête et des jambes de bouc; ce n'est pas qu'ils le croient tel, ils pensent qu'il est semblable aux autres dieux; quant à la raison de cette représentation, il ne me convient pas de la dire. » En réalité si la forme animale n'était pour les dieux grecs qu'une métamorphose accidentelle, c'était au contraire la forme normale de la plupart des dieux égyptiens. Voir à ce sujet, C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 38i-382, 386.
(4) D'après la Vie de Pythagore attribuée à Porphyre, § 17 (éd. Wes-
TERM ANN-DlDOT. p. QO-Ql); cf. DiOGËNE-LaERCE, VIII, 1.3 (éd. COBET-DlDOT,
p. 200). — (5) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 266-277.
XVIIIe dynastie, le grand dispensateur d'oracles fut précisément Amon, et les textes nous indiquent clairement de quelle façon rudimentaire il aimait à les rendre. A la statue qui dans le temple était habitée par l'âme divine, le grandprêtre posait la question de telle sorte que la réponse pût se faire par oui ou par non ; un signe de tête de cette statue, assurément machinée, donnait à la réponse une valeur affirmative. Parfois on plaçait à portée du dieu deux écrits, dont l'un affirmait un fait contesté, et dont l'autre le niait : un mouvement de bras vers celui-ci ou celui-là faisait connaître le sentiment divin. De ces oracles, les oracles grecs ne sauraient être rapprochés. Disons seulement les différences essentielles entre les uns et les autres (1). En Grèce, mais non, du moins théoriquement, en Egypte, rendre un oracle était le privilège de certaines divinités ; en Grèce, mais non en Egypte, ces divinités prophétisaient dans un ou plusieurs lieux distincts de leurs temples ordinaires, dans des « mantéions », et par l'intermédiaire d'un sacerdoce particulier; en Grèce, mais non en Egypte, la faculté de les interroger n'était refusée à priori à personne. Or, d'après Hérodote, des oracles n'appartenaient en Egypte qu'à sept divinités, de noms hellénisés, et qui ne sont pas toutes des plus importantes (2); ils résidaient dans des « mantéions » spéciaux (3), ils avaient des rites différents suivant les lieux (4), et nulle part il n'est dit qu'ils aient été réservés à des catégories déterminées de personnes à l'exclusion de certaines autres. C'était assurément là des oracles grecs, comme il est surtout visible par cet oracle de Buto, dont Hérodote a célébré les louanges (5), qu'il cite à propos d'historiettes incompatibles avec l'histoire authentique (6), dont souvent les communications recherchaient,
(i) Voir pour plus de développements C. Sourdille, 1.1., p. 278-281. (2) II, 83. - (3) Ibid. — (4) Ibid.
(5) II, 83, i5a, i55.
(6) C'est de Buto que vint à Mykérinos une prophétie lui annonçant sa mort au bout de six années (II, i33); c'est de Buto que Phéron apprit la singulière façon dont il recouvrerait la vue (II, m); c'est l'oracle de Buto qui fit savoir à Psammétichos comment il détrônerait ses onze rivaux et
à la manière grecque, autant l'obscurité que les oracles égyptiens étaient en général d'interprétation facile (1), dont Strabon enfin, sous la domination romaine, atteste encore l'existence (2). C'est que toute communauté hellénique, où qu'elle lût, ne pouvait pas plus se passer d'oracles que de mystères. Quelque part près de ces temples dont les masses sévères éveillaient dans leurs âmes un respect d'autant plus profond que l'intérieur en était plus soigneusement dérobé à leur vue, les Grecs n'avaient pas tardé à instituer des procédés de divination sommaires, incubation ou autres pratiques (3) dont ils avaient contracté dans leur patrie la tenace habitude, afin de mettre à leur disposition les complaisances des divinités égyptiennes. Comme c'est naturel, parce que c'est le plus primitif et le plus simple, on s'y adressait, Hérodote le remarque expressément (4), non à des mortels inspirés., à une Pythie comme à Delphes, mais à la divinité elle-même, comme à Dodone, sans intermédiaire. Sans intermédiaire, mais non sans interprètes. De même qu'« à l'ombre de Delphes s'abritait tout un essaim de devins dont la principale fonction a dû être, non pas de remplacer ou de contrôler l'oracle, mais de dégager sa pensée, et de prouver, par les expériences de la divination inductive, l'exactitude de leur interprétation » (5), de même, autour des lieux où les Grecs d'Egypte sollici-
règnerait seul (II, i52); enfin c'est l'oracle de Buto qui prédit à Cambyse sa fin à Ecbatane (de Syrie) (III, 64).
(i) Ainsi l'oracle prédit à Psammétichos qu'il serait vengé par des hommes d'airain sortis de la mer (II, i52), et à Cambyse qu'il mourrait à Ecbatane (sous-entendant de Syrie, et non de Médie, III, 64).
(2) Strabon, XVII, i. 18.
(3) Parmi les procédés divinatoires, Hérodote signale « la divination par les sacrifices », qui serait passée. d'Egypte en Grèce (II, 58). S'agit il de l'extispicine (cf. Bouché-Leclercq. Histoire de la Divination dans l'antiquité, I, p 167 sqq.), de l'empyromancie (cf. Bouché-Leclercq. 1. 1., p. 178-180)? ou des deux rites à la fois? Ni l'un ni l'autre ne paraissent égyptiens (cf. C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p 261); il y a lieu de penser qu'ils étaient en Egypte d'origine et de pratiques chaldéennes ou grecques.
(5) Bouché-Leclerco, Histoire de la Divination dans l'antiquité, III, P- 97"98-
taient des communications surnaturelles, des exégètes de profession, hommes et femmes, devaient expliquer au commun des mortels le sens des réponses divines : interprètes de symboles obscurs, surtout interprètes de songes, comme la race en pullula plus tard dans les sérapéums ptolémaïques. Ainsi se constituèrent en certains endroits de véritables « mantéions », s'abritant sous le nom de quelque divinité égyptienne, mais en fait d'origine grecque, et dont le menu peuple égyptien lui-même ne fut peut-être pas exclu (1). Qu'il en ait été ainsi à Thèbes notamment, c'est ce dont on ne saurait légitimement douter. Hérodote nous assure qu'il y avait dans cette ville un oracle de Zeus, et l'on sent bien que ce ne pouvait être l'oracle égyptien auquel, dans la partie sacrée du grand temple, le pharaon et les hauts prêtres avaient seuls le droit de s'adresser. Voici d'ailleurs un rapprochement de textes qui confirme cette vue. Hellanicos de Mytilène, — un contemporain d'Hérodote qui connut bien l'Egypte, — nous rapporte le fait suivant, également attesté par Callimaque : à Thèbes se trouvait une grotte singulière, où le vent soufflait tous les jours, sauf le trentième de chaque mois (2). A ce caractère merveilleux, on peut sans invraisem-
(i) Il est en effet vraisemblable que les Grecs, là du moins où ils se trouvèrent relativement peu nombreux, ne tardèrent pas à se fondre dans la masse des indigènes. Letronne [Mémoire sur la civilisation égyptienne, dans Œuvres choisies, éd. Fagnan, ire série, I, p. i65) a remarqué avec raison, à propos des Samiens de la Grande Oasis, « qu'il n'en pouvait être de cet établissement lointain, ni de ceux qui furent alors formés dans la Haute Egypte, comme de Naucratis, dont la population, toujours en contact avec les négociants de la Grèce, conserva son caractère primitif. Dans l'intérieur de l'Egypte, la race grecque, s'altérant par les alliances, dut se fondre peu à peu dans la population égyptienne et disparaître tout à fait sans laisser de traces distinctes ». Cette "réflexion, malgré une certaine tendance à l'exagération, paraît juste dans l'ensemble.
(2) Voir les textes d'HELLANicos et de Callimaque dans Mùller-Didot, Fragmenta historic. graec, I, Hellanici fragm. i52, p. 66. — M. Wiedemann pense qu'il faut « rayer Hellanicos de la liste des auteurs qui ont écrit sur l'Egypte; » les Aly07iTKXY.ee seraient l'œuvre d'un faussaire alexandrin. « Il y était question, dit-il, dans un passage (d'après Arrien, Dissert. Epicteti, II, 19) de la philosophie égyptienne; or les données dont il s'agit se rapportent à des doctrines, non égyptiennes, mais stoïciennes : ce fait montre déjà, à lui seul, que nous sommes en présence d'un écrit supposé
blanee reconnaître l'influence d'une divinité se manifestant aux hommes, en d'autres termes un oracle. S'il y eut là un
d'Hellanjcos. Puisque l'un dos fragments [fragm. i52, c'est celui qui nous occupe] vient de Callimaque, il est possible de déterminer assez exactement L'époque à laquelle remonte l'œuvre du falsificateur. Elle fut composée entre l'entrée en scène de Zenon et la mort de Callimaque, c'est-à-dire précisément à l'époque d'où nous provient la plus grande partie de la littérarature apocryphe de l'antiquité ». M. Wiedemann constate en même temps que l'auteur connaissait bien l'Egypte, et suppose qu'il utilisa pour les doctrines religieuses des Egyptiens un ouvrage fondamental, sans doute celui d'Hécatée d'Abdère (Wiedemann, Aegyptische Geschichte, p. 107-108). Bien qu'il n'importe pas essentiellement, pour la thèse ici soutenue, que la source du fragment soit une œuvre du véritable Hellanicos, je ne crois pas qu'on doive souscrire aux conclusions de M. Wiedemann. Les deux arguments sur lesquels elles reposent sont en somme les suivants : l'un, le principal, c'est qu'un passage attribué par Arrien à Hellanigos manifeste une influence stoïcienne, — ce qui n'a jamais été contesté; — l'autre, assurément secondaire, c'est que la donnée du fragment i52, relatif à l'antre de Thèbes, provient de Callimaque. Débarrassons-nous d'abord du dernier. En réalité, deux auteurs rapportent la particularité dont il s'agit : d'une part Callimaque, mais sans référence, et d'autre part Antigone de Cyrystos (les deux textes empruntés l'un à Etienne de Byzance, s. v. ©rjërj, l'autre aux Historiae mirabiles d'ANTiGONE, ch, 189 sqq., sont reproduits par Mùller, Fragm. historié, graec, I, p. 66, Hell.fr. i52), qui seul l'attribue à Hellanicos de Lesbos. M. Wiedemann pense qu'un faussaire s'est emparé de la donnée de Callimaque, l'a reproduite dans une œuvre publiée sous le nom d'HELLANicos et que par la suite Antigone a été la dupe de ce faussaire. Mais tout d'abord l'absence de référence chez Callimaque ne prouve en aucune façon qu'il ait été le premier à parler de l'antre thébain; les écrivains anciens, même de l'époque alexandrine, n'ont pas toujours indiqué leurs sources. Bien plus, l'hypothèse est ici exclue par ce fait que Calli m voue et Antigone étaient sensiblement contemporains, ayant fleuri tous les deux vers le deuxième tiers du Ille siècle avant notre ère (pour tout ce qui concerne Antigone de Carystos voir les Philologische Untersuchungen von Kiesseing und Wilamowitz-Mœllendorf, IV Heft'. Antigonos von Karystos) : si la donnée était attribuée à Hellanicos avant l'époque d'ANTiGONE, elle l'était aussi avant celle de Callimaque. Cette considération d'époque me paraît en outre infirmer le premier argument de M. Wiedemann. Puisque l'ouvrage portant le nom d'HELLANicos était antérieur, au moins un peu, à l'époque (I'Antigone, il remontait tout au moins à la seconde moitié du îV siècle : dès lors il n'est pas vraisemblable que l'auteur de cet ouvrage ait déjà prêté aux Égyptiens des traits de la philosophie de Zenon, qui vécut de 362 à 264 environ. C'est peut-être pour cette raison que Mùller a retranché des fragments des AtyjTiTiaxâ le passage d'allure stoïcienne où intervient le nom d'HELLANicos (Mùller-Didot, 1. 1., fr. i48, p. 66). Toutefois Mùller croit à une fantaisie d'ARRiEN (« stoicis placitis hune testem dédit ad illudendum adversarium »); je pense que, si l'on doit admettre l'authenticité du fragment d'HELLANicos rapporté par Antigone, un faussaire a postérieurement composé sous le nom du même historien l'ouvrage dont Arrien s'est inspiré. Mais ce n'est pas le lieu d'en dire davantage.
sanctuaire prophétique, la volonté du dieu local, de Zeus, s'y manifestait à coup sûr au moyen du vent; c'est la manière dont s'exprimait à peu près le Zeus dodonéen (1). Or, coïncidence extrêmement curieuse, suivant Hérodote, « le procédé de divination était à peu près le même à Thèbes d'Egypte et à Dodone » (2) : de ce rapprochement on conclut sans peine que le mantéion dont parle notre historien n'était autre que la grotte dont Hellanicos et Callimaque nous ont conservé le souvenir. A bien interpréter les témoignages d'Hérodote, cet oracle, qui était grec, comme l'indique à lui seul le procédé divinatoire, était de plus fort ancien : le souvenir de son origine s'était évanoui, car une légende avait pu se former, qui attribuait à celui de l'Épire une origine thébaine. Une sorte de sacerdoce avait de la sorte eu le temps de s'y constituer, et, ajoutons-le, s'y était constitué en effet, puisque l'oracle de Dodone, suivant un propos attribué aux prêtres de Thèbes (3), avait été fondé par une des prêtresses de Zeus thébain enlevée par des Phéniciens. L'antiquité de cet oracle grec et l'existence de son sacerdoce n'ont rien qui doive surprendre, s'il est vrai que, dès le commencement du vi8 siècle avant J.-C, fonctionnait déjà pour les Grecs, et aussi pour des Phéniciens et des Cariens, l'oracle grec d'Abydos (4). On comprend maintenant les données d'Hé-
(i) Il s'agit de la divination par le bruissement des feuilles du chêne sacré secoué par le vent; les autres procédés (cléromancie, bassin de bronze, etc.) sont postérieurs; voir Bouché-Leclerco, Histoire de ta Divination dans l'antiquité, II, p. 3o2-3o7, et C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 255, note 5.