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Le temple de Zeus thébain et ce qu'Hérodote y apprit

Les données. — Raillant les prétentions d'Hécatée, qui s'était vanté devant les prêtres de Thèbes de compter un

égyptiens d'époque postérieure se trouve dans un passage de Strabon (XVII, p. 806), etc. » Voir encore Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 3o-3i. La portée générale de ces considérations n'est pas contestable; toutefois je pense qu'HÉRODOTE doit moins que Lepsius ne le croit aux interprètes, et qu'il ne doit à peu près rien aux prêtres subalternes. Je ne ferai ici qu'en indiquer quelques raisons. D'abord en ce qui concerne les interprètes, ce ne sont pas là les gens qu'HÉRODOTE a qualifiés de prêtres. Lorsqu'il invoque, non pas le témoignage des prêtres en général, mais une conversation expressément déclarée personnelle avec les prêtres d'un endroit déterminé (comme c'est le cas pour Thèbes), ou il a menti, — ce que Lepsius n'admet pas,— ou ses interlocuteurs lui ont joué une comédie enfantine, — ce qui n'a pu se produire uniformément partout où il cite les propos des prêtres, — ou il a eu quelque motif d'attribuer aux gens dont il parle un caractère sacerdotal. Au reste Lepsius paraît faire erreur en prétendant qu'au temps d'HÉRODOTE des ciceroni devaient se trouver en grand nombre aussi bien à Thèbes qu'à Memphis « dont les ouvrages merveilleux avaient besoin, dit-il, d'être expliqués aux étrangers ». Le silence à peu près absolu de notre auteur sur les merveilles de Thèbes: sur ses temples aussi nombreux que splendides, sa nécropole, ses colosses de Memnon (d'Aménôthès III), etc. et sur les données historiques correspondantes, indique que le voyageur n'a pas trouvé de ciceroni pour les lui faire connaître. Ajoutons que ces monuments étaient des édifices religieux, et que, d'après l'œuvre même d'HÉRODOTE, les Grecs certainement n'en pouvaient guère voir que l'extérieur. Les considérations de Lepsius relatives aux touristes et aux interprètes sont exactes à partir de l'époque ptolémaïque, elles ne le sont pas pour celle d'HÉRODOTE. Quant aux prêtres égyptiens d'ordre inférieur, il semble qu'HÉRODOTE leur doive moins encore. Le nombre des personnes attachées aux temples à un titre quelconque était sans doute très considérable (voir Brugsch, Die Aegyptologie, p. 286 sqq. ; cf. Walter Otto, Priester und Tempe/ im Hellenistischen Aegypten, I, p. 75 sqq. et surtout, pour les prêtres subalternes, p. 94-1 13), mais s'ils avaient eu affaire avec Hérodote, ils lui auraient assurément procuré une connaissance moins sommaire, moins inexacte, en tout cas moins incertaine du temple égyptien, ils ne lui auraient pas laissé commettre telles erreurs, comme celles-ci, que le temple possédait la statue du dieu (II, l\i, 63, 91, 1 38; III, 37; IV, 181) de la même manière que le temple grec (voir C.Sourdille, //e'rocfote et la religion de l'Egypte: comparaison des données..., p. 382-383, 387), ou que Zeus était revêtu d'une peau de bélier (II, 42; voir à ce sujet ci-dessus, page i83), ou que la statue de Séthos à Memphis le représentait tenant un rat dans la main (II, i4), ou qu'il n'y avait aucune prêtresse dans aucun culte égyptien (voir ci-dessus, page 180). Ces considérations n'épuisent pas le sujet; qu'elles suffisent du moins pour le moment à montrer pourquoi je m'écarte de l'interprétation généralement admise.

§ V. THÈRES. 5. HERODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 191

dieu pour le seizième de ses ancêtres, Hérodote déclare que ces prêtres agirent avec lui-même comme ils avaient fait avec son prédécesseur. Ils le conduisirent « à l'intérieur du temple, qui était grand ». Là ils lui montrèrent 345 colosses de bois représentant la suite ininterrompue des grandsprêtres de père en fils, — car tout grand-prêtre avait soin de son vivant d'y faire placer sa statue ; — ils les dénombrèrent en sa présence depuis le dernier jusqu'au premier; ils lui firent voir que chacun de ces colosses figurait un « piromis » fils d'un « piromis », — mot égyptien signifiant un homme moralement accompli, — sans qu'aucun d'entre eux se prévalût d'une origine autre qu'une origine humaine : ils n'admettaient pas en effet qu'un homme pût être fils d'une divinité (1). « Ils me prouvèrent donc, ajoute notre auteur, que tous ceux qui étaient ainsi représentés étaient de cette nature, loin de leur attribuer une généalogie divine; qu'antérieurement à ces mortels les dieux avaient régné en Egypte au milieu des hommes (2) ; que l'un d'eux toujours y avait été roi ; que le dernier de ces rois avait été Oros, le fils d'Osiris, appelé Apollon par les Grecs, et que celui-ci n'avait régné sur l'Egypte qu'après avoir mis fin à la domination de Typhon » (3).

Trois choses étonnent particulièrement dans ces textes : c'est d'abord cette indication par trop sommaire et accessoirement présentée que le temple était « grand » (4) ; en second

(i)II, i43.

(2) Il faut lire non oùx. lovxaç (leçon adoptée par Stein) mais oîxéovTaç à [/.a -olm àv6pa)7iot<7i (II, i44)- Ce n'est pas précisément, comme on l'a dit (Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 5io), parce que la première de ces deux leçons constitue une donnée fausse au point de vue égyptien, — il y en a d'autres de ce genre dans l'œuvre d'HÉRODOTE, — mais parce que dès le chapitre suivant (i45) il est dit que les Egyptiens ont toujours inscrit le nombre des années des dieux, ce qu'ils n'auraient pu faire s'ils n'avaient vécu dès ce moment.

(3) II, i44.

(4) Cf. A. H. Sayce, Journal of Philology, XIV (i885), p. 262-263 ; « Un écrivain qui a été pris d'une si extravagante admiration pour le Labyrinthe serait tombé encore plus en extase (would hâve been still more ecstatic) devant les merveilles de Thèbes ».

lieu cette affirmation qu'il s'y trouvait 345 statues de grandsprètres dont chacun, depuis le premier roi humain, avait été fils de son prédécesseur ; c'est enfin l'attribution de cet ensemble de données à des « prêtres thébains ».

Hérodote n'a pu prendre du temple qu'une idée très imparfaite. — On a dit, et on a eu raison de le dire, que le mot « grand » a pour Hérodote une signification moins banale qu'il ne semble à première vue, parce que c'est la grandeur des monuments qui l'a particulièrement frappé en Egypte (1). Mais précisément pour cette raison, une telle épithète ne distingue pas assez ce temple des autres monuments auxquels l'historien l'a également appliquée. « Là, dit Champollion, m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont connu et imaginé de plus grand... Je me garderai bien de vouloir rien décrire ; car mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien, si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, peut-être même pour un fou » (2). On ne s'imagine pas volontiers que le mot « grand», même avec toute la force que lui prête Hérodote, suffise à rendre l'impression ressentie à la vue de ce temple gigantesque, long de 365 mètres, large dans la première cour de 110 mètres (3), d'un pourtour total de près d'un kilomètre, et entouré à distance d'une muraille de briques de 2400 mètres de développement; le même adjectif, non plus au positif, mais au superlatif, est employé à propos de tel autre temple, celui d'Isis à Bubastis (4), assurément de moindres dimensions. Cependant il serait téméraire de conclure qu'Hérodote n'a rien vu du temple dont il a parlé. Aujourd'hui nous n'en voyons que les ruines, mais ces ruines mêmes donnent des repères à

(i)Am. Hauvette, Hérodote historien des guerres médiques, i8g4, p. 19.

(2) Champollion, Lettres d'Egypte, p. 79.

(3) Le premier pylône a n3 mètres de largeur, mais sous sa forme actuelle il est de construction ptolémaïque, et par conséquent postérieur à l'époque d'HÉRODOTE.

(4) il, 59.

§ V. THÈBES. — 5. HERODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 193

l'œil pour apprécier l'étendue de l'édifice, et des éléments à l'imagination pour en retracer les antiques splendeurs. Autrefois, quand le monument était entier, — et notre auteur ne laisse pas supposer que de son temps il ne l'ait plus été, — les conditions étaient tout autres. Il est probable que la grande enceinte de briques avait assez de hauteur pour dérober aux regards une partie notable du temple, la moins élevée, c'est-à-dire le sanctuaire et ses nombreuses dépendances (1). En tout cas le temple lui-même ne présentait aux regards qu'une suite sévère de hautes murailles audessus desquelles émergeaient les sommets des pylônes, énorme écran de pierre qui opposait à la vue un obstacle infranchissable (2). Pour juger exactement de l'étendue d'un pareil ensemble, il fallait ou en accomplir le tour ou en parcourir les différentes parties. Hérodote n'a fait ni l'un ni l'autre. Un profane ne pouvait assurément pas circuler librement et en toute saison même dans la grande enceinte, qui délimitait proprement le territoire du dieu, qu'encombraient de petits temples ou de simples chapelles, où résidait toute la cité sacerdotale autour de «l'épouse divine», où s'accomplissaient les grandes panégyries, où se voyait, où se voit encore avec une partie de ses quais l'étang sacré : précisément Hérodote signale le lac du temple d'Athèna à Sais comme s'il n'en avait pas remarqué d'autres ailleurs (3). Quant à visiter l'intérieur de l'édifice, le voyageur grec y devait encore moins songer que les Egyptiens eux-mêmes, à qui l'accès en était interdit. Le public pouvait assister, en de certains jours, aux évolutions extérieures des grandes cérémonies, il pouvait pénétrer dans la cour découverte située à l'entrée du temple, il pouvait peut-être, en quelques occa-

(i) La loi de décroissance des hauteurs (voir Perrot-Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, I, Egypte, p. 365-366 ; Maspero, V Archéologie égyptienne, p, 71-73), dans un édifice tant de fois remanié et agrandi, n'a pu sans doute trouver une application rigoureuse, mais par leur destination et leur caractère le sanctuaire et les pièces avoisinantes ont dû sûrement être des parties les moins élevées du monument.

(2) Voir Perrot-Chipiez, 1. I., p. 364-365, 446-447 • — (3) H> 170. c. sourdille. 13

sions, s'avancer jusque dans la salle hypostyle ; mais s'enfoncer plus profondément dans la demeure divine, fouler le sol du sanctuaire obscur ou seulement des parties antérieures qui en dépendaient, c'était là un privilège réservé au roi et aux prêtres. Or Hérodote n'a sûrement pas vu même la salle hypostyle. Il s'est plu à décrire le temple de Persée à Ghemmis, — description qui ne révèle au point de vue égyptien absolument rien de remarquable (1) ; — il a déclaré qu'à Memphis le temple d'Isis était non-seulement « grand », mais encore « tout à fait digne d'être admiré » (2), il a montré pour le temple funéraire d'Amenemhaït III, le Labyrinthe, un enthousiasme qui alla jusqu'à « l'admiration infinie » (3) : puis donc que la beauté et surtout l'énormité des monuments l'ont frappé d'un coup si vif, son texte ne frémirait-il pas d'une suprême et indescriptible émotion, s'il eût aperçu cette merveille des merveilles, la fameuse salle hypostyle du grand temple thébain, cette véritable forêt de colonnes immenses, dont les plus élevées supportent d'énormes architraves à vingt-trois mètres de hauteur, et donneraient place chacune à plus de cinquante personnes sur leurs chapiteaux de quinze mètres de tour ? « Aucun peuple ancien et moderne, dit Ghampollion, n'a conçu l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose que le firent les vieux Egyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des 140 colonnes de la salle hypostyle de Karnak » (4). En définitive, Hérodote, qui avait

(i)II,9i.

(2) 'Ipbv... èbv [xéya te xal à£io6£Y)T<$TaTov, II, 176.

(3) ©àiufjia [xvpîov, II, i48.

(4) Ghampollion, Lettres d'Egypte, p. 80. Cf. Maspero, Hist. anc, II, p. 377-879: «On voudrait savoir qui fut l'architecte assez confiant en son génie pour oser concevoir et mener à bonne fin cette entreprise presque surhumaine: son nom prendrait aussitôt une place dans l'admiration universelle auprès de ceux des maîtres les mieux inspirés que l'on connaisse, car personne en Grèce ni dans l'Italie ne nous a légué aucune œuvre qui surpasse la sienne, ou qui produise, par des moyens aussi simples, une

§ V. THÈBES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 195

contemplé à Memphis un monument sans doute gigantesque, qui en avait examiné à loisir le pourtour, colosses de la façade, pylônes du nord, du midi, de Test et de l'ouest (1), n'a fait qu'apercevoir à une certaine distance l'extérieur du temple thébain, il n'en a pas visité proprement l'intérieur, il n'en a donc pris qu'une idée très imparfaite : voilà pourquoi il n'a pas ressenti, il n'a pas pu ressentir à sa vue l'impression grandiose que ses ruines mêmes nous font éprouver aujourd'hui.

Dans quelle partie du temple il a pénétré. Ce qu'il y a vu. — Et pourtant il déclare expressément avoir pénétré « dans l'intérieur du temple», y avoir vu 345 statues de grands-prêtres, « piromis » dont chacun avait été le fils de son prédécesseur (2). A l'examen, il n'y a rien là d'inconciliable avec les considérations qui précèdent ; bien plus, la donnée relative aux grands-prêtres rend extrêmement vraisemblable l'entrée de l'historien dans une certaine partie de l'édifice.

En général, le pylône qui constituait le plus souvent la façade du temple égyptien était immédiatement suivi d'une cour péristyle découverte, suivie elle-même de la salle hypostyle. Dans la cour péristyle, comme on l'a déjà dit, les fidèles pouvaient pénétrer assez librement et sans doute est-il arrivé parfois à Hérodote d'y avoir aussi accès. Est-ce pour en avoir franchi le seuil à Karnak qu'il déclare être entré dans le temple? Le terme dont il se sert, le même qu'il emploie pour désigner la partie la plus intime, la plus sacrée

telle impression de hardiesse et d'immensité. Nul langage ne sonne assez plein pour en évoquer l'idée devant ceux qui ne l'ont point vue de leurs yeux... C'est le seul monument où le premier coup d'œil dépasse l'attente du spectateur au lieu de la désappointer. Il est grand et l'on sent qu'il l'est, et si fort qu'on se tourmente la mémoire pour y trouver quelque chose qui en approche, on ne se rappelle rien qu'on se hasarde à déclarer aussi grand ».

(ij Sésostris aurait placé « devant le temple » sa statue, celles de sa femme et de ses quatre fils (H, no) ; les « propylées » du nord sont attribués à Mœris (II, ioi), ceux de l'ouest à Rhampsinite (II, 121), ceux du sud à Psammétichos (II, i53), ceux de l'est, « de beaucoup les plus beaux et les plus grands », à Asychis (II, i36).

d'un monument religieux (1), et l'insistance avec laquelle il affirme qu'il pénétra « jusqu'à l'intérieur » (2), témoignent qu'il est allé cette fois plus loin qu'il n'a pu le faire de coutume. Or, particularité digne de remarque, le premier pylône, ou ce qui, au temps d'Hérodote, en tenait lieu, n'était pas à Thèbes la seule entrée par où l'on eût accès à la demeure même d'Amon. Du milieu du côté droit du monument, et dans une direction qui lui est à peu près perpendiculaire, part une suite de cours avec quatre pylônes, dont le dernier, — le dixième de tout l'édifice, — est encastré dans le mur de la grande enceinte ; cet ensemble, appelé souvent les Propylées du Sud, formaitcomme une voie triomphale, qu'une avenue bordée de béliers prolongeait extérieurement jusqu'au temple voisin de la déesse Maout (3). Si ce n'est pas parla cour précédant la salle hypostyle, c'est par le dixième pylône qu'Hérodote est entré sur le territoire d'Amon; et comme cette voie triomphale, sur laquelle s'ouvraient quelques chapelles, a près de trois cents mètres de longueur du mur extérieur aux parties vraiment réservées, on comprend que l'historien ait pu s'y avancer assez loin pour avoir cru se trouver dans l'intérieur même du temple.

Ce qu'il y remarqua, ce sont des statues de grands-prêtres, « piromis » dont chacun était le fils de son prédécesseur, et dont la série s'établissait depuis le premier roi humain. En fait les statues abondaient dans les cours et les couloirs de certains temples. A Karnak, dans celui de Maout, dont la longueur totale atteint à peine cent mètres, il devait s'en trou-

(i) Tb [xéyapov (II, i43). Stein, ad Herod., I, 47- io . « Hérodote appelle partout [iiyapov l'espace intérieur du temple que des murs entourent, ï'aôvTov ou le vswç dans le sens le plus ancien et le plus étroit, maison oblongue ou chambre (cella) dans laquelle habite l'image divine, par opposition à l'espace antérieur ouvert et aux colonnades ».

(2) II, i43 : èaaYaydvTeç èç to fjtiyapov eau).

(3) On trouvera dans Y Egypte de la collection des Guides-Joanne, entre la page 47° et 1& page 47 J> 'e plan de Karnak de Mariette amendé par G. Bénédite, qui permettra de se rendre compte de toutes les indications données ici sur le temple d'Amon, les Propylées du sud, l'avenue de. béliers du sud, le temple de Maout, etc.

§ V. THÈBES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'âMON 197

ver 572 (1). Toutefois ces dernières statues, offertes au nom de certains fidèles, représentaient la déesse Sokhit, ce n'étaient pas des statues de grands-prêtres. On sait depuis longtemps que, par une faveur insigne du roi, quelques particuliers de haut rang avaient eu la permission de placer leurs images dans les temples (2) : des recherches récentes, ordonnées par M. Maspero et conduites avec autant d'ingéniosité que de patience par M. G. Legrain, ont montré que le grand temple de Karnak en avait été littéralement encombré. Justement dans la première des cours de la voie triomphale déjà mentionnée, c'est-à-dire dans la plus proche de l'édifice proprement dit, le sol fouillé profondément a rendu, parmi des milliers d'objets divers, des centaines et des centaines de statues de toutes matières, de toutes dimensions, de toute époque, dont une bonne partie représentait de hauts prêtres et de hauts officiers : on avait jeté tout cela pêle-mêle dans la cachette quand l'immense temple était devenu trop étroit pour tout contenir (3). Les statues de prêtres notamment y étaient à ce point nombreuses, et les inscriptions en sont à ce point explicites, qu'il a été possible de rétablir le tableau généalogique de certaines familles sacerdotales pendant plusieurs siècles. Nous n'y voyons certainement pas des premiers prophètes d'Amon s'y succéder régulièrement de père en fils, mais nous voyons beaucoup de personnages léguer à leurs enfants le plus de dignités possible, les marier dans la famille royale, les pousser parfois vers le trône, tout au moins leur assurer dans la hiérarchie un rang trèshonorable,

(i) Voir Perrot-Chipiez, Histoire de l'art, I, Egypte, p. 726, d'après Mariette, Karnak, p. i5.

(2) Cf. Perrot-Chipiez, 1. t., p. 727-728, d'après Maspero dans les Monuments de l'art antique de Rayet.

(3) Les récentes découvertes dont il est question ici ont été exposées par M. G. Legrain notamment dans deux articles intitulés Renseignements sur les dernières découvertes faites à Karnak [26 décembre io,o3-4 juillet 1904], dans le Recueil de travaux relat. à laphilol. et à Varchéol. égypt. et assyr., XXVII (1900), p. 61-82, et Nouveaux renseignements sur les dernières découvertes faites à Karnak (i5 nov. 1904526 juill. 190.5), dans le Recueil de travaux, XXVIÏI (1906), p. 187-161. Sur le sens de la cachette voir particulièrement le premier article, Recueil de travaux, XXVII, p. 66.

et nous sentons d'autre part combien ils étaient fiers de l'antiquité de leur race : « L'un est fils de l'autre en cette maison, dit l'un d'entre eux, de père en père depuis les temps et depuis les rois » (1). Il est vrai que ce sont là des statues de pierre et non, comme le veut Hérodote, des statues de bois; mais la cachette de Karnak contenait aussi des statues de cette matière, auxquelles l'humidité du sol a été fatale (2), et nous sommes informés ainsi que le témoignage d'Hérodote à leur sujet n'a rien d'invraisemblable. D'après ces renseignements, les données de l'historien grec ont revêtu, comme souvent, une forme trop systématique; toutefois s'il n'est pas exact, s'il ne peut pas être exact que tous les grands-prêtres de Zeus thébain se soient succédé de père en fils, que chacun ait laissé de soi une image de bois, il est du moins assuré qu'un très grand nombre d'entre eux obtinrent de consacrer des statues à leur effigie, que parmi ces statues il y en avait de bois, peut-être groupées dans quelque partie du temple, que pousser leurs enfants aux plus hautes dignités fut chez ces prêtres un souci constant, que des inscriptions généalogiques permettent de suivre pendant des siècles l'histoire de plusieurs familles, enfin — et c'est la conclusion à laquelle tendait Hérodote, — qu'à vouloir remonter aux premiers personnages de la série sacerdotale, l'esprit, sans cesser une seule fois de rencontrer des filiations humaines, se perdait dans les profondeurs du passé (3).

(i) Recueil de travaux, XXVII, p. 78 ; la traduction, qui est de M. Legrain, n'est pas accompagnée du texte hiéroglyphique.

(2) Recueil de travaux, XXVIII, p. i45-i46 : «... Quelques heures suffisaient pour que le bois séchât, se fendît en mille morceaux et s'anéantît. Il n'en restait qu'une petite masse de cendres grises... Quand en mai et juin nous parvînmes à neuf et dix mètres de profondeur, nous rencontrâmes dans la partie nord de la cachette un véritable banc de meubles et de statues en bois, une dizaine de mètres cubes environ. Tout cela était plus que pourri, et c'était grand pitié, car quelques-unes des statuettes qui furent trouvées là étaient dignes de figurer à côté des plus belles que nous connaissons... La plus grande statue de bois mesurait plus d'un mètre. Elle était couverte d'épaisses feuilles d'or... Elle était toute pourrie, presque informe. »

(3) D'un passage du premier article de M. Legrain (Recueil de travaux^ XXVII, p. O9) il semblerait que des statues de particuliers ne se fussent pas

§ V. THÈBES. 5. HKRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 199

Nationalité de ses informateurs. — Il reste maintenant à examiner si Hérodote a été de bonne foi en attribuant à des « prêtres de Zeus » tout ce qu'il déclare avoir appris dans le grand temple thébain.

Il y a lieu d'abord de ne pas faire entrer en ligne de compte dans cette recherche certaines données d'un caractère systématique, dont la responsabilité doit être vraisemblablement attribuée non aux informateurs de l'historien, mais à l'historien lui-même. Ainsi le nombre de 345 statues de grands-prêtres n'est sans doute qu'une simple conjecture de sa part. Au chapitre 142 du second livre, il déclare que, depuis le premier roi humain jusqu'au temps du roi-prêtre Séthos, il y aurait eu 341 générations de grands-prêtres et 341 générations de rois : ces indications sont sûrement d'origine memphite, comme toutes celles notamment qui concernent la suite des rois d'Egypte jusqu'à Séthos, prêtre du dieu Héphaestos à Memphis(l). Au chapitre suivant, parlant non plus d'après les prêtres de cette ville, mais d'après ceux de Thèbes, « ils me montrèrent, dit-il, dans le temple de

rencontrées à Karnakpour une époque antérieure à la XIIIe dynastie; toutefois quelques statues royales nous feraient remonter jusqu'aux toutes premières dynasties, jusqu'à la IIe ou à la IIIe (1. 1., p. 67-68). Il ne faut pas oublier que la cachette, — il y en a peut-être d'autres, — ne contenait qu'une partie des statues du temple, et que vraisemblablement ces statues furent primitivement moins nombreuses qu'elles ne le devinrent à partir du Moyen Empire, époque où commença la prospérité de Thèbes et de son sacerdoce.

(1) Le fait n'est pas niable. Ce sont les prêtres de Memphis qui informèrent Hérodote sur Menés (ch. 99), et ce sont les mêmes prêtres dont le témoignage est invoqué à chaque instant (ch. 100, 101, 102, 107, 109, m, etc.) jusqu'au règne de Séthos (ch. i4i) et même jusqu'à celui de Psammétichos (ch. i54). Plus précisément, il est facile de prouver que la succession des 34i rois (jusqu'à Séthos) indiquée par notre auteur est d'origine memphite. Les prêtres de Memphis (d'après ch. 99), après lui avoir parlé de Menés, « lui lurent dans un livre les noms de 33o autres rois ses successeurs » (ch. 100). S'il a bien suivi la tradition des mêmes prêtres, il suffit qu'à ces 33i pharaons il en ajoute dix jusqu'à Séthos pour arriver au nombre de 34i ; c'est justement ce qu'il a fait : 332, Sésostris (ch. 108-110); 333, Phéron (ch. ni); 334, Protée (ch. 112); 335, Rhampsinite (ch. 121, 124); 336, Chéops (ch. 124-126); 337, Cbéphren (ch. 128); 338, Mykérinos (ch. 129 i34); 339, Asychis (ch. i36) ; 3/jo, Anysis (ch. 137-140); 34i, Séthos (ch. i4i).

Zeus, autant de statues de grands-prètres que je l'ai rapporté ci-dessus », c'est-à-dire au chapitre précédent; si le chiffre donné par la suite est de 345 au lieu de 341, c'est qu'évidemment la différence représente pour Hérodote le nombre de générations écoulées entre l'époque de Séthos et la sienne. Toutefois ce qui pouvait être exact ici ne l'était sûrement plus là. L'accord entre les prêtres de Memphis et ceux de Thèbes sur le nombre des grands-prêtres s'expliquerait s'il n'y avait eu qu'un grand-prêtre pour toute l'Egypte; mais l'historien savait que chaque dieu avait le sien propre (1) : il est dès lors invraisemblable que les deux séries de pontifes aient compté à Memphis et à Thèbes un nombre de membres identique. Le chiffre de 345 grands-prêtres thébains provient donc d'un calcul de notre auteur, calcul qui a pour base avouée des renseignements recueillis par lui à Memphis, et dont, par conséquent, la responsabilité doit lui incomber tout entière. De même la donnée que tous ces prêtres se seraient succédé de père en fils lui est, sous cette forme absolue, apparemment personnelle : elle a été influencée d'une manière visible par la théorie des castes héréditaires (2). Faut-il accuser Hérodote d'avoir altéré sciemment la vérité? Ces systématisations s'expliquent d'une autre manière. Les renseignements notés par lui au jour le jour, recueillis un peu au hasard de droite et de gauche, parfois confus ou contradictoires, présentaient forcément sur certains points des lacunes; il n'a pas toujours songé à solliciter ou à recueillir telles informations dont le besoin ne devait se faire sentir que plus tard : quiconque a voulu mettre en ordre des notes de voyage a eu l'occasion de faire des constations de ce genre. En élaborant son histoire par la suite, en adaptant ses notes

(i) II, 37 : « Il n'y a pas qu'un prêtre de chaque dieu; ils sont nombreux et parmi eux est un grand-prêtre. »

(2) Pour les castes, voir II, 164 sqq. Dans ce passage le caractère héréditaire n'est attribué expressément qu'aux guerriers (166), mais Hérodote croyait sûrement qu'il appartenait aussi aux autres. Cf. II, 37 : « Quand l'un des prêtres meurt, il est remplacé par son fils » ; II, 47 : « Les porchers ne se marient qu'entre eux. »

§ V. THÈlîES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 201

à ses démonstrations, il s'est rendu compte de ces lacunes, et il y a suppléé, de la meilleure foi du monde, par la réflexion, le calcul, et le souvenir des impressions éprouvées. Mais dans le choix des éléments de tels calculs la méprise est facile, et les souvenirs lointains s'orientent volontiers, en se déformant, dans le sens- des préoccupations actuelles de l'esprit. C'est vraisemblablement ce qui est arrivé à Hérodote ici comme sans nul doute souvent ailleurs, et c'est pourquoi de ces systématisations, de ces exagérations qui lui sont personnelles, on ne saurait rien conclure pour ou contre la qualité attribuée par lui à ses informateurs.

Mais tout le reste, dans les textes qui nous occupent ici, lui a été sûrement fourni par d'autres. On a vu plus haut (1) que les données relatives aux grands-prêtres, débarrassées de leur forme trop absolue, sont rendues très vraisemblables par de récentes découvertes opérées à Karnak. — Exacte est également l'affirmation que le mot « piromis » est égyptien, et exacte en somme la traduction homme accompli qu 'il en a rapportée. Ce mot signifie proprement « l'homme », mais avec un sens particulièrement avantageux : de même que les Grecs méprisaient comme barbares tous ceux qui n'étaient pas de leur nationalité, ainsi les Egyptiens se considéraient comme une race supérieure; les autres peuples étaient des Ethiopiens, des Asiatiques, des Libyens, des Bédouins; eux seuls étaient des romitou, des « hommes » (2). —

(i) Voir ci-dessus, pages 197-198.

(2) Cette étymologie, communément admise, a été tirée du copte par Jablonski (Panthéon Aegyptiorum, Prolegomena [1760], p. xxxviii) ; toutefois il crut qu'HÉRODOTE, en traduisant 7upo)fj.tç par xaVoç xàyaOo; aurait confondu le terme égyptien signifiant « homme » avec un autre signifiant « facientem quod justumest». M. Wiedemann {Herodots zweites Buch, p. 5o9-5io), également frappé de ce que la traduction grecque dit plus que le mot égyptien, songe à l'expression pa-remâ, « l'éminent » . Il semble toutefois que la première étymologie doive seule être retenue, car elle seule satisfait aux deux sens qu'exige le passage d'HÉRODOTE. Piromis avec le sens d'« homme » est nécessaire, puisque les prêtres égyptiens opposaient des filiations purement humaines à la généalogie prétendument divine d'HÉcATÉE (M. Wiedemann, il est vrai, soutient que l'intention du récit dliLaoDOTE n'est pas celle-là parce que les Egyptiens auraient admis qu'un homme pût naître d'un dieu; mais, Hérodote se fût-il trompé, le sens du

Leur mythologie justifiait cet orgueil : c'était en Egypte que les dieux s'étaient manifestés, sur l'Egypte qu'ils avaient régné avant les dynasties humaines, des légendes couraient sur leurs faits et gestes, légendes dont une partie nous est parvenue (1). Aussi les informateurs d'Hérodote ont-ils eu raison de lui dire que les dieux avaient exercé le souverain pouvoir sur les Egyptiens antérieurement aux pharaons. — Le dernier de ces rois divins fut-il Horos, comme l'indique l'historien ? Les nombreux mythes relatifs à ce dieu ne nous le font pas clairement entendre ; néanmoins il nous apparaît partout en fait comme l'ancêtre direct des rois historiques. D'après le protocole, le roi d'Egypte s'appelait Horou, V Horou vivant, roi du nord et du sud; le signe de Tépervier Horou le représentait hiéroglyphiquement dans la fonction grammaticale du pronom delà première personne; comme Horou il était fils de Râ, et par l'intermédiaire d'Horou il tenait de ses ancêtres divins son trône et son empire (2). — Cet Horou se confondit de bonne heure avec l'Horou fils d'Isis; les mythes solaires et les mythes osiriens se pénétrèrent intimement : Horou dut venger sur Sit la mort de son père Osiris et recouvrer par les armes son royaume ; comme l'apprit et le rapporte Hérodote, il ne monta sur le trône qu'après avoir mis fin à la domination de (Sit-) Typhon (3).

passage est certainement celui qu'on vient de dire, et du reste il n'y pas erreur: voir ci-dessous, p. 2o3, 206, note 1); c'est une condition essentielle à laquelle ne répondent pas les autres étymologies proposées. D'autre part, pour la raison indiquée ci-dessus dans le texte, le mot piromis a pu devenir naturellement le litre d'honneur signalé par l'auteur grec. Un tel phénomène n'est pas sans exemple : « Le bas latin baro, ou barus, désigne dans les lois germaniques, la loi Salique, la loi des Ripuaires, la loi des Lombards, un homme, soit libre, soit esclave. Plus tard, dans la littérature des xiie et xme siècles, on attribue le nom de bers ou baron à un homme distingué par sa bravoure ou sa noblesse. La Chanson de Roland appelle Charlemagne// ber; cette qualification est appliquée dans d'autres poèmes aux saints et même au Christ... » (M. Prou, art. Baron dans la Grande Encyclopédie).

(1) Voir à ce sujet Maspero, Hist. anc, I, p. i58 sqq. — (2) Cf. C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 110. — (3) D'après la version rapportée par Hérodote (III, 5), il se serait retiré dans le lac Serbonis, Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. 107, 190.

§ V. THÈBES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 203

— Une dernière donnée est d'une exactitude à première vue contestable : les prêtres thébains, d'après l'historien, n'admettaient pas qu'un homme pût tirer son origine d'une divinité. Pourtant une légende rapportait que les trois premiers rois de la Ve dynastie avaient dû leur naissance à Râ et à la femme d'un de ses prêtres; d'après des bas-reliefs du temple de Déîr-el-Bahari, situé précisément en face de Thèbes, la reine Hatshopsouitou naquit d'Amon et de la reine Ahmasi; d'après un bas relief de Louxor, tout près de Karnak, Aménophis III eut pour père Amon et pour mère la reine Moutemouaou ; enfin il est probable qu'Amon donna pour fils à la reine Moutnozmit le roi Harmhabi(l). Toutefois il importe de remarquer que l'enfant n'est jamais ici qu'un futur pharaon ; or le pharaon était par nature, non pas un homme, mais un dieu ; il élevait parfois des temples à sa propre divinité, et c'était tout un culte que le cérémonial de cour. Loin de justifier quelque défiance, la donnée de l'historien prouve simplement les connaissances exactes de ses informateurs.

Ainsi tous les renseignements qu'Hérodote dit avoir reçus dans le temple de Zeus nous apparaissent, au point de vue égyptien, d'une remarquable et, il faut bien le dire, d'une exceptionnelle justesse. A les considérer en eux-mêmes, rien ne semble s'opposer à ce qu'ils aient eu véritablement pour auteurs les « prêtres thébains ». Mais la difficulté déjà signalée subsiste insurmontable : Hérodote n'a sûrement pas eu des prêtres proprement dits pour informateurs (2). Toutefois auprès et au-dessous de ce haut sacerdoce pullulaient les domestiques et les ouvriers du temple, petites gens qui n'avaient pas les mêmes raisons de se tenir à l'écart : sont-ce là ceux à qui Hérodote accorde le titre de prêtres thébains? Il est difficile de le croire (3). Le voyageur grec eût sans

(i) Cf. C. Sourdille, l. 1., p. 55 (-56), note 4- — (2) Voir plus haut pages 178-180 et notes. — (3) Je reprends ici brièvement pour la clarté de l'exposition quelques-unes des considérations que j'ai déjà fait valoir plus haut, page 89 note 1, et auxquelles il y a lieu de se reporter.

doute été mieux renseigné sur un certain nombre de points : il eût connu le palais d'Amon d'une manière moins sommaire, il n'eût pas débité cette fable du dieu couvert d'une peau de bélier, il n'aurait pas avancé que le temple contenait la statue du dieu à la manière des temples grecs, il n'eût pas nié absolument la présence de femmes dans le service des temples égyptiens. Faut-il recourir aux drogmansPIl ne peut s'agir d'interprètes amenés par lui de la Basse Egypte, car ou ils lui auraient servi simplement d'intermédiaires pour converser avec les bas prêtres, et nous retombons dans l'hypothèse ci-dessus écartée, ou Hérodote se serait mépris sur leur compte au point de leur attribuer un caractère sacerdotal, ce qui est en dehors de toute vraisemblance. Il n'apparaît pas non plus que le voyageur ait connu à Thèbes des gens de cette sorte, quand l'accès des édifices religieux, — et il n'y avait rien d'autre qu'on y pût aller visiter, — était interdit aux profanes, quand les Grecs ne voyageaient encore dans ces contrées que pour les besoins de leur commerce, quand on voit Hérodote lui-même muet sur les monuments, absolument muet sur les annales d'une cité qui remplit de sa splendeur vingt siècles d'histoire. Ainsi donc ni les prêtres proprement dits, ni la domesticité du temple, ni les drogmans ne peuvent être les « prêtres thébains » dont notre auteur invoque ici le témoignage.

Mais la véritable qualité de ceux-ci s'aperçoit à de certains indices. C'est avec une insistance singulière qu'Hérodote dénonce le ridicule d'Hécatée se vantant à Thèbes, devant les prêtres de Zeus, de compter un dieu pour le seizième de ses ancêtres, et qu'il rappelle la réponse opposée à cette prétention par les mêmes personnages (1). Dans sa pensée, cette

(i) II, i43 : « Autrefois, à Thèbes, comme l'historien Hécatée racontait sa généalogie et faisait remonter sa famille à un dieu seizième de ses ancêtres, les prêtres de Zeus en agirent avec lui comme ils en agirent avec moi, qui ne racontais point ma généalogie. M'ayant conduit dans le temple, qui est grand, ils dénombrèrent en me les montrant des colosses de bois. . . Comme [donc] Hécatée racontait sa généalogie et faisait remonter sa famille à un dieu seizième de ses ancêtres, ils lui réfutèrent cette

§ V. THERES. — 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 205

insistance tend à nous bien convaincre qu'il tient des prêtres eux-mêmes le fait qu'il raconte. Nous devons l'en croire, à moins de supposer arbitrairement qu'il ait fait passer avec la plus impudente effronterie ses moindres préventions avant le souci de la vérité, et qu'en lisant son ouvrage nous nous mouvons dans une atmosphère de mensonge. Au reste, si Hécatée s'est vanté dans quelque endroit de ses œuvres d'une généalogie divine, ce n'est assurément pas chez lui qu'Hérodote en a trouvé une réfutation aussi catégorique (l). Or il serait fort étrange que des Egyptiens eussent gardé aussi vif le souvenir du géographe milésien, quand après tout la venue d'un Grec à Thèbes ne pouvait passer aux yeux des Egyptiens comme un événement bien considérable, et quand Hécatée n'était pas un personnage si important qu'on eût dû l'y recevoir avec des égards particuliers. Seuls des compatriotes pouvaient avoir conservé du passage du voyageur une impression aussi durable, et nous sommes ainsi amenés à voir dans ces «prêtres thébains», non des Egyptiens, mais des Grecs. Une influence grecque se révèle encore dans le récit d'Hérodote par ce souci de dénier à tout homme une généalogie divine. Sans doute il a pu poser une interrogation précise, sans doute aussi il a donné de lui-même aux renseignements reçus une forme systématique et absolue (2), mais enfin la réponse, en

généalogie par ce dénombrement, n'admettant pas sa thèse, qu'un dieu eût engendré un homme: et ils la réfutèrent de la façon suivante... »

(i) C'est pourquoi il paraît absolument impossible d'admettre que la réfutation rapportée par Hérodote ait figuré dans un ouvrage d'HÉCATÉE, contrairement à l'opinion de K. Mùller: « Narravit haec haud dubie Hecataeus in descriptione Thebarum, se genus suum derivavisse a diis per quatuordecim avos, sacerdotes negavisse hominem gigni a deo suosque ipsorum avos laudavisse, quos trecentos et quadraginta quinque numeraverint » (Mùller-Didot, Fragmenta historié, graec, I, Heeataei fragm. 276, p. 19). Il est invraisemblable qu'HÉCATÉE ait pris plaisir à réfuter de façon aussi péremptoire une généalogie dont, semble-t-il, il était si fier ; d'autre part Hérodote donne clairement à entendre que les prêtres de Thèbes furent à ce sujet ses informateurs, ce qu'il n'eût sans doute pas fait, s'il s'était contenté, au vu et au su de tout le monde, de reproduire la donnée de son prédécesseur. Là où il lui a fait des emprunts directs, il a omis de le nommer. — (2) Voir plus haut, pages 198, 199-201.

ce qu'elle a d'essentiel, suppose encore chez les informateurs une adaption trop étroite à la mentalité de notre auteur pour que nous l'attribuions aux Egyptiens. La question en effet relevait d'une ordre d'idées qui leur était complètement étranger : la notion de héros n'était pas égyptienne, elle était purement grecque (1). Ce sont donc des gens d'origine grecque à qui Hérodote s'est adressé ici, et on ne s'étonnera plus qu'ils aient laissés notre auteur si peu instruit des choses du temple, si mal documenté sur le culte, et si fort ignorant des événements d'un prestigieux passé. Gomment a-t-il pu les présenter comme des « prêtres » thébains ? On a dit plus haut (2) pourquoi il reconnut un caractère sacerdotal à ceux qui le renseignèrent sur l'oracle de Zeus et les légendes manifestement grecques relatives à cet oracle ; il faut penser, et c'est une conclusion qui n'a rien d'étrange, qu'il a qualifié du même nom les mêmes informateurs.

Ainsi, dans le texte ici étudié, rien ne saurait faire légitimement douter qu'Hérodote soit allé jusqu'à Thèbes. Il y a plus: la remarquable, l'exceptionnelle justesse des renseignements qu'on y trouve, — et ils comptent parmi les rares qui dans l'œuvre de l'historien intéressent le fond même de la religion égyptienne, — est un argument positif en faveur de la réalité de ce voyage. En effet Thèbes est dans la Haute Egypte. Or c'est dans la Basse Egypte surtout, à Naucratis, à Memphis, à Sais, à Bubastis, à Buto, qu'avec le temps les Grecs se répandirent; c'est là que, vivant en colonies nombreuses ou du moins en groupes compacts, souvent en relation pour les besoins de leur commerce avec la mère patrie,

(i) Il n'y a pas de héros dans le panthéon égyptien en ce sens que les Égyptiens ne connaissaient pas de personnages qui auraient dû à leur naissance un rang subalterne dans la hiérarchie divine. C'est la méconnaissance de ce point de vue qui a fait parfois contester la donnée d'HÉRodote que « les Égyptiens n'accordaient aucun culte aux héros » (II, 5o). Voir à ce sujet G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 55 (-56), note 4.

(2) Voir plus haut, page i83-r8Q.

§ V. THKBES. 5. HÉRODOTE DANS LE TEMPLE d'aMON 207

nous les voyons conserver toute leur puissante individualité ethnique, leur manière particulière de sentir et de penser; c'est là que, moulant les conceptions religieuses des Égyptiens dans les formes de leur propre esprit, ils construisirent ce singulier système, — car il y eut véritablement système, — dont les traces sont visibles chez Hérodote, et qu'ils ont considéré comme l'expression de la religion authentiquement, exclusivement égyptienne (1). Mais cet état de choses ne pouvait remonter bien loin; un tel syncrétisme avait mis à profit, en l'altérant, tout un travail antérieur: avant la traduction grecque de la légende osirienne, avant la répartition pythagoricienne des individualités divines dans les différents cycles, il avait bien fallu que, en dehors de tout système, quelques-uns au moins des dieux grecs eussent été assimilés à des dieux égyptiens. Certains indices montrent que les premières générations helléniques implantées en Egypte virent plus clair que les générations suivantes. Ainsi Hérodote ne connait Horos que dans son rôle subalterne de fils d'Isis et d'Osiris (2) : cet Horos n'a rien à voir avec l'Apollon grec auquel nous le trouvons identifié; c'est même là une des plus criantes assimilations. Mais à côté de cette conception, égyptienne du reste, d'Horos, il y en avait une autre dont Hérodote n'a rien, absolument rien su : conception plus ancienne et qui joua un rôle beaucoup plus considérable. C'était celle d'Haroïri, « Horou l'aîné », qui, se confondant avec Râ le Soleil, en accomplissait chaque jour la course sous le nom de Râ Harmakhouiti, « Râ- Horos des deux horizons » (3) : voilà l'Horos dans lequel les premiers Grecs d'Egypte ont eu raison de reconnaître leur Apollon. Pourquoi ceux-ci prirent-ils de la religion égyptienne des connaissances à certains égards plus exactes que leurs successeurs? C'est que, moins nombreux, ils s'étaient fondus

(i) Cf. plus haut, pages i57-i58.

(2) Voir à ce sujet G. Sourdillk, Hérodote et la religion de l'Egypte: comparaison des données..., p. 109, 116.

(3) Voir à ce sujet C. Sourdille, 1. 1., p. ii2-u3.

plus facilement dans la population indigène; perdant ainsi une grande partie de leur individualité originelle, ils s'étaient fait des croyances du pays une idée moins subjective et par conséquent plus juste. Au temps d'Hérodote, ces conditions cfui n'existaient plus dans l'Egypte du Nord, on devait les retrouver encore dans l'Egypte du Sud. Là en effet, à cause de la difficulté relative des communications, de la moindre densité de la population, des moins grandes ressources d'un sol plus restreint, et aussi des dévastations de la guerre (1), la contrée n'offrait pas tant d'attirance aux Grecs, avant tout commerçants et pressés de s'enrichir. Ils y formaient donc des colonies moins nombreuses, et leur individualité ne s'y

(i)Sur l'état de Thèbes à l'époque cTHérodote, voir Maspero, Hist. anc, III, p . 802 ; cf. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte, p. 43i-432. Toutefois il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces dévastations en ce qui concerne les monuments. Il n'est pas probable que les Assyriens et les Perses les aient endommagés aussi gravement que le suppose M. Mallet, et que déjà les maisons aient été « bâties et réparées avec des pierres prises aux édifices en ruine ». Il est vraisemblable qu'HÉRODOTE eût fait allusion à un état de choses aussi particulier s'il en avait fait la constatation. D'autre part il fut sûrement désireux de voir l'intérieur d'un temple égyptien (cf. notamment II, i38, où il a visiblement profité de ce que le temple de Bubastis était en contre-bas pour en décrire une partie ; i55, où il dit à propos du temple de Léto : « De toutes les choses qui me Jurent visibles la plus étonnante etc.. »); il aurait, semble-t-il, profité d'une occasion aussi favorable de contenter sa curiosité, ce qu'il n'a sûrement pas fait. Enfin si, des trois invasions assyriennes (Asarhaddon en 670, cf. Maspero, Hist. anc. y III, p. 372-373; Assourbanabal en 668, cf. Maspero, 1. 1., p. 384-387, et en 664, cf. Maspero, 1.1., p. 399-400), la dernière fut particulièrement désastreuse pour Thèbes, il ne paraît pas que l'enlèvement de quelques obélisques et le pillage qui eut lieu alors aient suffi à mettre les monuments « en ruine ». En tout cas l'activité des rois saïtes, qui presque tous travaillèrent plus ou moins à Thèbes, répara en grande partie ces déprédations. Quant aux Perses, ni un texte précis, ni le caractère de leur domination, ni les circonstances ne laissent supposer qu'ils aient été à Thèbes des démolisseurs. Deux de leurs monarques, il est vrai, se distinguèrent par leurs violences en Egypte ; mais les dégâts que Cambyse aurait commis à Thèbes ne nous sont révélés que par une légende d'époque postérieure (Strabon, XVII, 1. 46; Diodore, I, 46), lorsque l'esprit populaire, éminemment simplificateur, eut pris l'habitude de mettre sur le compte de ce seul monarque toutes les déprédations dont les monuments portaient les traces: ainsi Pausanias (I, 42- 3) déclare que Cambyse avait mutilé la statue de Memnon, laquelle fut détruite probablement par le tremblement de terre de l'an 27. En ce qui concerne Ochos, ses fureurs s'exercèrent surtout dans le Delta; et du reste il est postérieur à Hérodote.

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