C. SOURDILLE
d'un bélier, ce sont autant de points sur lesquels il ne paraît pas qu'Hérodote ait été informé à Thèbes même. On remarquera que la plupart de ces données intéressent la géographie, la religion, l'histoire d'une manière assez générale pour que la connaissance n'en ait pas été limitée à une localité particulière. Ce n'est pas à dire que notre auteur n'ait pu avoir aucune conversation sur quelques-uns de ces sujets dans la cité d'Amon : il déclare s'y être rendu précisément pour voir si les propos des prêtres s'y accorderaient avec ceux des prêtres de Memphis et d'Héliopolis (1). Mais un tel contrôle suppose nécessairement qu'il avait été au préalable renseigné dans l'Egypte du Nord, et comme nous tentons ici de déterminer s'il alla bien dans l'Egypte du Sud, ces renseignements ne sauraient entrer en ligne de compte dans la présente étude. Au reste il appert de l'examen qui précède, à savoir des circonstances qui les expliquent ou des erreurs qu'ils manifestent, que pour le plus grand nombre ce contrôle fut inexistant, et que c'est ailleurs exclusivement qu'il en faut rechercher l'origine. Hérodote n'ayant laissé entendre nulle part d'où il les tenait, une pareille constatation n'a rien qui soit de nature à surprendre.
2° Mais ce ne sont pas là les seules informations de l'historien grec où le nom de Thèbes intervient. Or pour toutes les autres une origine thébaine est vraisemblable. Elle est vraisemblable pour les données qui concernent les crocodiles et les cérastes « inoffensifs » vénérés à Thèbes, parce que cette origine explique le mieux la précision de la première et l'inexactitude de la seconde. Pareillement elle est vraisemblable pour les renseignements relatifs au climat du pays, à l'oracle de Zeus, au grand temple du même dieu et à ce que le voyageur y apprit, simplement parce que cette
(i) II, 3. Toutefois la plupart des points sur lesquels les prêtres des trois cités furent d'accord, ou sur lesquels porta le contrôle d'HÉRODOTE, sont vraisemblablement énumérés dans les chapitres qui suivent immédiatement, surtout le cbap. 4> qui commence ainsi: « Quant aux choses humaines, ils me dirent tous unanimement... » Voirci-dessus, p. 68 sqq.
§ V. THEBES. CONCLUSIONS 211
origine est possible. En effet pour ces derniers renseignements le témoignage d'Hérodote est formel : c'est à Thèbes même qu'il les a obtenus ; il suffît donc qu'il ait pu en fait les y obtenir pour que nous n'ayons pas le droit de récuser sa parole. Or on a montré ci-dessus quel concours de circonstances a pu l'amener à dire qu'il ne pleut absolument jamais dans la Haute Egypte, comment la présence à Thèbes de Grecs, fondus jusqu'à un certain point dans la population indigène, explique la mention d'un oracle de Zeus, celle de prêtresses et de prêtres thé bains, l'origine thébaine attribuée aux oracles de Zeus libyen et de Zeus dodonéen, en même temps que les traces de mentalité grecque perceptibles dans certaines données au reste remarquablement justes sur la mythologie égyptienne. 11 y a plus : un certain nombre de ces informations, notamment les dernières, nous sont apparues telles à la critique, qu'elles nous détermineraient à croire à elles seules, Hérodote eût-il été muet sur leur lieu d'origine, qu'il est véritablement remonté jusque dans la Haute Egypte, et même précisément à Thèbes. Le caractère purement local que présentent la plupart d'entre elles ne saurait que confirmer cette conclusion.
3° Si nous devons croire d'après des données positives d'Hérodote qu'il a fait le voyage de Thèbes, son silence sur un certain nombre de points, quelque inexplicable qu'il ait pu paraître, n'est capable à aucun degré de démontrer qu'il ne l'a pas accompli. Mais ce silence n'est pas inexplicable. Voici sur quoi il a semblé particulièrement étrange.
A. Aujourd'hui le touriste le moins avisé ne passerait pas à Thèbes sans visiter, sur la rive droite du Nil : le temple de Louxor et le grand temple de Karnak ; sur la rive gauche : les temples funéraires de Sétoui Ier (1), d'Hatshopsouitou (2), de Ramsès II (3), des Thoutmosisetde Ramsès III (4), ainsi que
(i) Temple de Gournah. — (2) Temple de Déîr el-Bahari. — (3) Ramesséum, appelé autrefois Memnonium. C'est le monument d'OsymandiasdeDiodoke (voira ce sujet Lktronne, Œuvres choisies, éd.Fa^nan, Ire série, Egypte ancienne, I, p. 222-283). — (4) Ce sont les deux temples de Médlnet Habou.
les fameux colosses cTAmenothès III, dits de Memnon, qui, hauts de vingt mètres, flanquaient l'entrée du temple du même Pharaon (1). Et nous savons qu'à l'époque d'Hérodote les temples et chapelles funéraires étaient autrement nombreux. « Un écrivain, dit-on, qui a manifesté une admiration aussi extravagante pour le Labyrinthe serait encore tombé bien plus fort en extase devant les merveilles de Thèbes. Le récent déblaiement du temple de Louxor, opéré par M. Maspero, nous a révélé sa magnificence malgré son état présent de ruine... Et le voyageur arrivant par le fleuve était obligé non-seulement de passer, mais encore de séjourner sous ses murs mêmes, il ne pouvait pas ne pas l'observer et l'admirer » (2). — B. D'autre part « aucun des rois mentionnés par Hérodote n'est mis par lui en rapport avec Thèbes... Si Hérodote y était allé, il aurait entendu parler des rois thébains, comme il a entendu parler des rois memphites et saïtes, et les grands monuments auraient été décrits avec les noms de ces rois que les guides y auraient rattachés » (3). Bien plus, « tandis qu'il nous parle de tout ce qu'Amasis fit à Sais et à Memphis, il ne dit pas un mot des restaurations faites par ce prince à Karnak » (4). — G. Enfin l'hippopotame, qu'Hérodote déclare sacré seulement à Paprémis, était sacré aussi à Thèbes (5); et « les seules fêtes égyptiennes connues de lui, et dont il nous a laissé la description, étaient célébrées exclusivement dans les villes du Delta » (6).
L'état de choses par lequel on a expliqué plus haut certaines données positives d'Hérodote explique également son silence.
A. Les ruines actuelles nous permettent de prendre des temples égyptiens une connaissance que les plus anciens voyageurs grecs n'en ont pu avoir. Ces temples ne présen-
(i) Il n'y a pas lieu de parler ici du temple de Déîr el-Médîneh, qui, étant d'époque ptoiémaïque, est postérieur à l'époque d'HÉRODOTE.
(2) A. H. Sayce, The season and e.ctent of the travels of Herodotos in Egypt, dans le Journal of Pkilology, XIV (i885), p. 262-263.
(3)Id., 1.1., p. 268. — (4) M., 1. 1., p. 264.
(5) Id., ibid. —(6) Id., 1.1., p. 265.