‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 78 sur 93 · V. THÈBES. — CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

V. THÈBES. — CONCLUSIONS

dans les villes souvent visitées du Nord, des ciceroni prêts à promener et à renseigner tant bien que mal des étrangers, le voyageur grec ne dut pas rester à Thèbes pendant bien longtemps. Cette supposition a été faite, ilestvrai, qu'Hécatée, plus heureux, y avait trouvé assez d'informateurs, et fait un séjour d'une durée suffisante, pour pouvoir ensuite décrire la ville avec quelque détail (1). Mais cette vieille hypothèse, toujours répétée, n'est qu'une erreur. Aucun témoignage de l'antiquité, aucun fragment même d'Hécatée — dont nous n'avons rien sur Thèbes (2) — ne lui donnent le moindre appui, et comme elle a pour unique but d'expliquer le silence d'Hérodote, lequel, on vient de le voir, s'explique d'une autre manière, elle manque à la fois de base et de raison d'être. Elle s'écroule d'ailleurs sous le poids de ses invraisemblances. Hécatée a écrit sa Description de la terre en deux livres, dont l'un traitait de l'Europe, et l'autre de l'Asie, de l'Egypte et de la Libye (3) : est-il possible que, dans des limites aussi étroites, il ait parlé de Thèbes, du reste bien déchue alors de sa splendeur, avec l'ampleur qu'on suppose? La brièveté, la sécheresse des fragments qui nous sont parvenus de lui ne décèlent-ils pas une manière de procéder toute différente ? Hérodote, dit-on, n'a pas voulu refaire la

(i) Heeren (Ideen ilber die Politik, den Verkehr und den Handel der vornehmesten Vôlker der alten Welt,\, 2, p. 207) : « Si Hérodote nous avait dit sur l'histoire de Thèbes tout ce qu'il aurait pu nous en dire, combien nous serions mieux renseignés ! C'est un fait remarquable qu'étant allé à Thèbes, comme il l'affirme, il ne nous a rapporté à peu près rien des monuments et pas beaucoup plus de l'histoire de cette ville. Si son prédécesseur, Hécatée de Milet, qui a vu et décrit Thèbes peu de temps avant lui, fut la cause de ce fait, que pouvons-nous souhaiter, sinon que celuici eût bien du plutôt ne pas écrire ! » Cette hypothèse est regardée comme « assez vraisemblable » par les auteurs de la Description de l'Egypte (Antiquités : Descriptions, t. I, petit in-folio, 1809 : Description générale de Thèbes, p. o4; cf. p. 280). Gutschmid (Philologus, X [i855], p. 53o) l'a combattue comme ne s'accordant pas avec le caractère des fragments d'HÉcvtke, et soupçonne dans l'esprit de son auteur quelque confusion entre Hécatée de Milet et Hécatée d'Abdère.

(2) Le seul fragment qu'on lui attribue sur Thèbes est tiré du texte d'HÉRODOTE où son nom est cité (II, i43) ; mais cette attribution est sans doute une erreur ; voir plus haut, p. 2o5 et note 1.

(3) Voir Mùller^Didot, Fragm. historié, graec, I, p. xi.

description déjà faite par le géographe milésien : celui-ci n'a-t-il donc décrit que cette seule ville, après tout secondaire, et a-t-il laissé de côté les villes si florissantes du Delta, notamment Memphis, la capitale, sur lesquelles Hérodote nous a renseignés? D'autre part si Hécatée avait trouvé à Thèbes des informateurs plus ou moins professionnels, il n'aurait pas manqué d'entendre parler, à propos des monuments, d'un grand nombre de rois thébains, et il en eût fait mention dans son ouvrage : faut-il supposer qu'Hérodote, qui n'a pas dit un mot de ces pharaons thébains, les plus grands de l'Egypte, ni des pharaons du Nord dans leurs rapports avec Thèbes, ni d'une tradition thébaine quelconque ayant rapport à l'histoire, ait de parti pris faussé son récit pour ne pas marcher sur les brisées de son prédécesseur ? N'est-il pas évident que, pour cette partie extrêmement importante des annales égyptiennes, il n'a rien tiré non-seulement de ses propres recherches, mais encore d'aucune œuvre antérieure à lui? En réalité, et ce n'est pas le moindre argument qu'on puisse faire valoir contre la théorie incriminée, Hécatée n'a rien écrit de ce que Ton prétend parce qu'il a éprouvé à s'informer les mêmes difficultés, signalées plus haut, qu'Hérodote a éprouvées lui-même. Une autre supposition tendrait à faire croire que notre auteur, en dépit de ces difficultés, eut tout loisir d'obtenir à Thèbes les renseignements désirables : il aurait été incomplet simplement parce qu'au moment de rédiger ses notes, un plus grave sujet aurait subitement dirigé d'un autre côté ses préoccupations (1). Pour abattre cette hypothèse, il suffit, entre autres raisons, de remarquer encore une fois que le silence de l'historien ne s'explique que par l'ignorance. N'hésitons pas à l'admettre : Hérodote a été peu renseigné sur la cité d'Amon,

(i) Hachez, De Herodoti itineribus et scriptis, p. 75 : « Nec dubium est, quin de Assyria et de superiore /Egypte- plus sciremus, si qualem Thucydides, successorem habuisset. Nam ne de Thebis quidem accuratius exposuit, nimirum, quia impendente bello Peloponnesiaco ad bella Persica describenda aggredi maluit. » Le moins qu'on puisse dire de cette hypothèse, c'est qu'on n'aperçoit pas ce qui a pu la susciter.

§§ VI-VII. KT.ÉPHANTINE. SYENE 217

ses monuments, ses traditions, et il n'a pu l'être davantage. Une promenade dans la voie triomphale située au sud du grand temple, peut-être une visite à l'antre de l'oracle, et quelques conversations, voilà qui dut suffire à lui apprendre ce qu'il nous rapporte de cette localité : après quoi rien n'était plus de nature à l'y retenir. Il n'est dès lors pas étonnant qu'il n'ait pas eu l'occasion d'y remarquer tel détail, comme le culte rendu aux hippopotames, lorsqu'il s'en présentait un, d'assister aux processions solennelles se déroulant à de certains jours dans la ville et hors de la ville vers les temples voisins, enfin de signaler telles autres particularités que le hasard seul pouvait offrir à sa vue, et sur lesquelles les circonstances n'ont ni fixé sa curiosité ni provoqué ses questions. Son silence n'est donc pas une raison de nier la réalité de son voyage; il s'explique tout naturellement, et précisément par l'état de choses que ses données nous révèlent : comme conclusions dernières, il faut tenir qu'Hérodote a véritablement vu Thèbes, mais qu'il n'y a fait — nécessairement — qu'un bref séjour.

Jj§ VI-VII. — Éléphantine. Syène.

Eléphantine était située près des cataractes (1), à dix huit cents stades de Thèbes (2) et à vingt jours de Sais (3). Elle appartenait à l'Egypte, dont elle était la dernière ville au sud : Hérodote insiste avec force sur ce point, car « les Ioniens » voulaient que sous le nom d'Egypte on comprît le seul Delta. Ils avaient tort, assure l'historien, qui adopte le sentiment ainsi formulé par Zeus Ammon : « Sont Egyptiens tous ceux qui, habitant au-dessous d'Éléphantine, boivent aux eaux du Nil » (4).

Hérodote affirme être allé jusque-là (5). On a contesté, il est vrai, l'authenticité du seul passage où cette affirmation soit

(i)II, 17. -(2)II,9.-(3) II, i75.

produite, mais la critique du texte a démontré péremptoirement qu'il est bien de l'historien lui-même (1) ; par conséquent nous devons croire qu'il a vu Eléphantine, à moins qu'on ne prouve qu'il nous a induits en erreur.

Cette preuve, on a prétendu dès l'antiquité la rencontrer dans les données suivantes : « De tous les Égyptiens, les Libyens et les Grecs avec qui je suis entré en conservation, aucun ne se flattait de connaître les sources du Nil, si ce n'est, en Egypte, à Sais, le trésorier d'Athèna. Mais je crus qu'il plaisantait quand il m'affirma qu'il en avait une exacte connaissance. Voici son récit. Il y a deux montagnes terminées en pointe entre la ville de Syène en Thébaïde et Eléphantine ; elles sont nommées Grôphi et Môphi. Les sources du Nil, qui sont des abîmes, coulent du milieu de ces montagnes ; la moitié de l'eau se dirige vers l'Egypte et au nord, l'autre moitié vers l'Ethiopie et le sud. Que ces sources sont des abîmes, c'est, ajoutait le Saïte, ce que Psammétichos voulut éprouver : il y fit jeter un cable long de plusieurs milliers de brasses, mais ce cable n'en atteignit pas le fond. Voilà ce que le trésorier me révéla, si du moins son récit est exact. A mon sens, il y aurait en cet endroit des tourbillons violents et un remous produits par l'eau déferlant contre les [dites] montagnes : c'est ce qui empêcherait la sonde d'aller jusqu'au fond » (2). Il est possible que cette fausse théorie des sources

(i) M. Sayce (The ancient Empires of the East, Herodotos T-TII, p. i3g, n. 7 du ch. 29, 1. II) observe que les mots aÙTértry]? eXôcov, par lesquels Hérodote affirme être allé jusqu'à Eléphantine, font partie d'un passage « omis par un manuscrit, et, pour la sauvegarde d'Hérodote, il faut espérer qu'ils ne se trouvaient pas dans le texte original, car ils ne peuvent être exacts. » M. A. Croiset (La véracité d'Hérodote, dans la Revue des études grecques, 1888, p. 159-160) fait très justement remarquer que le groupe de mots 'EXscpavnvY); nôlioç, est répété deux fois à une ligne d'intervalle, et que c'est précisément entre ces deux groupes identiques que se lit le passage incriminé; c'est pourquoi « le manuscrit qui supprime cette phrase a tort; ce sont les autres qui ontraison... L'omission d'une phrase comprise entre deux mots ou deux groupes de mots semblables est une faute des plus fréquentes,... l'œil du copiste saute facilement du premier groupe au second, et... une omission de ce genre ne prouve absolument rien. » — (2) II, 28.

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