VI-VII. KLKPHANTINE. SYÈNE
du Nil, déjà traitée de sornette par Strabon qui du reste la reproduit assez infidèlement (1), repose sur une interprétation inexacte d'une donnée égyptienne (2) ; mais il suffit de constater ici ce fait brutal que, entre Syène, aujourd'hui Assouân, et l'île d'Eléphantine située en face, le bras du Nil, large de 150 mètres tout au plus, ne présente ni montagnes ni abîmes. Or voici la très claire argumentation que, au IIe siècle de notre ère, le rhéteur yElius Aristide a dirigée à ce propos contre la véracité d'Hérodote : « Ce que j'avance, je ne l'ai pas entendu dire; je sais exactement, pour l'avoir vu, qu'Éléphantine est située aux Cataractes mêmes, qu'entre Syène et Eléphantine il n'y a que le courant du fleuve, ces deux villes se trouvant sur chacune des rives. Si donc Hérodote était allé jusqu'à Eléphantine, comme il l'a déclaré, est-il possible d'abord qu'il eut raconté le propos d'autrui sur des choses qu'il aurait vues, en second lieu qu'il eût rapporté de telles faussetés? En effet, en faisant son enquête sur les anciennes sources du Nil, après avoir dit que personne n'avait rien pu lui en apprendre de vrai, n'a-t-il pas pourtant écrit ces mots : « Je tiens du scribe... » et cela, d'un scribe saïte quand il s'agissait de choses d'Eléphantine? D'autre part, après avoir reproduit ce discours (s'il ne croyait devoir rien taire de ce qu'il avait ouï dire), y aurait-il opposé une réfutation différente de celle que je viens d'indiquer? A la vérité il dit bien que le scribe lui avait paru plaisanter, mais c'est sur des choses qu'il aurait dû réfuter, et il a omis de le faire... N'étant pas allé à Eléphantine et n'ayant rien appris de net sur ce sujet, il a fait usage de ce récit, qui aux gens cré-
(i) Stkabon, XVII, i. 52 : « Entre autres nombreuses sornettes (uo>Xà... fkvapovmv) que débitent Hérodote et C'e,... ils disent que les sources du Nil se trouvent près des îles voisines de Syène et d'Eléphantine (elles sont nombreuses)... » L'expression « îles voisines de Syène et d'Eléphantine » fait disparaître la plus grande difficulté du texte d'HÉRODOTE.
D'après M. Maspero (Les sources du Nil d'après le prêtre de Sais, dans Etudes de mythoL et d'archéol. égypt., III, p. 382-889), Hérodote a pris pour un renseignement géographique un renseignement purement mythologique. Cf. D-umichkn, Geschichte Aegyptens, p. 3; Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. n 5, n. 2.
dules offre du charme, et aux sceptiques une référence» (1). Les deux arguments ici présentés sont de valeur très iné-
(i) JEhivs Aristide, éd. Jebb, t. II, p. 344-345; éd. Bruno Keil (1898), t II, Aîyj7moç, ch. 5o-52. Le sens général du passage est assez clair, mais le détail en est difficile à préciser, et il ne paraît pas qu'il ait été exactement saisi même par le dernier éditeur. Voici la partie délicate du texte grec, dans lequel j'intercale des lettres pour marquer les divisionsqui me semblent se correspondre : E! toivuv 'HpoSoxo; elç 'EXecpavTÎvr)v ttoô' rjxev, <o<nrep ei'pyjxev, ed)' qtuùç (A) upàitov [xàv àxorjv ôtriyetro 7cspi wv elôev, (B) stusiO ' ourto ^£u8ï}, (-) uxjze (A) 7rpà)TOV [xev Tze.pl râv àp^atav uriytov tou NstXov £v)tgW, xaf 9^0-aç oùôevôç 7tto àX^ôèç àxoua-ou, àXXà x6§£ (xèv rjxouaa tou ypatxjxaTtaTOU ypà^ac, xal Tauxa tou èv tô> SaïTixâi v6[xw rapi twv èv 'EXecpavTÎVY) <C; Keil >> (B) 7^ (jlvy|- <rd>eîç,eî jj-Yjôev (ov r,xou<7£v el^s atwu^aat, [<>]> introduit à tort par Keil] aXXoiç av v} toutoiç oiç eyo) vuv £i7iov èXÉy^oiç èrel tov Xdyov yprjTaa-Gai ; (ch. 52 éd. Keil) vuv 8s çy)(ti [xèv wç 7rcu'Ç£iv aùrw Soxoî?) ô ypa[A|J.aTio"TY)Ç, 81' <ov 8' £txbç rjv èXéy^etv, xai àu£Xi7r£v... àXX', etc. » Voici d'autre part la traduction latine de l'édition Jebb : « Jam si Herodotus unquam Elephantinem, ut ait, venisset, num et ex auditu narraret ea quae viderat, et falsa; sicut et de antiquis Nili fontibus inquirens, ac nondum se veritatem cognovisse confessus, hoc de scriba se audivisse scriberet, idque in Saitide praefectura de rébus ad Elephantinem conspicuis; nec si nihil, quod audiverat, poterat tacere, iisdem, quibus nos, argumentis eum sermonem refutaret? Nunc autem ut ridiculum sibi videri scribam testatur,ita, quibus eum debebat refellere, praetermittit... » Cette traduction, qui notamment ne tient pas compte de tous les mots (par ex. à'XXoiç r]) et introduit devant yp^aaaOai une négation absente du texte grec (nec... refutaret), est imparfaite au point d'être parfois incompréhensible. En réalité, comme l'indique le jeu des lettres A et B, la phrase commençant par £06' Ô7cw; se décompose en deux parties distinctes ; ces deux parties sont reprises successivement après wot£, qui, dépendant de l'ensemble de la proposition précédente, en introduit l'explication: (A) wctte... ypâd/at, « (A. aurait-il invoqué le témoignage d'autrui) de manière à écrire, se. en écrivant [comme il l'a fait]...»; (B) wot£... àv... xpyjaarrôat, « (s'il voulait à toute force répéter ce qu'on lui avait dit, B. est-il possible qu'il ait rapporté de pareilles faussetés) de telle sorte qu'il les aurait réfutées, se. en les réfutant [s'il est vrai qu'il l'ait fait] (par d'autres arguments que les miens). » Le vuv 81 qui suit se relie très étroitement à la proposition infinitive qui précède immédiatement : « (aurait-il fait usage d'une autre réfutation que la mienne [seule admissible] ?) A la vérité [et c'est là pour Aristide la réfutation différente de la sienne dont aurait fait usage Hérodote] il a bien dit que le scribe lui avait paru plaisanter [mais cette réfutation ne signifie rien, car il fallait nier le fait]... » C'est pour n'avoir pas compris cette suite du discours que Keil a récemment introduit dans le texte ^ devant aXXoiç, ce qui n'offre aucun sens, à moins d'introduire en même temps — ce qu'il n'a pas fait (mais ce qu'a fait Jebb dans la traduction latine) — la négation \j.r\ devant le verbe ; le sens alors serait le suivant : « aurait-il dit des choses si fausses de telle sorte qu'il «'eût pas fait usage, se. sans faire usage soit (r,) d'autres arguments, soit des miens ? » Mais ces changements dans le présent texte sont philologiquement et logiquement illégitimes.