VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYKNE
gale. Hérodote aurait-il rapporté le récit du trésorier saïte s'il était allé jusqu'à Eléphantine ? Sans aucun doute, car il tenait, — Aristide le reconnaît spontanément, — à répéter tout ce qu'il avait entendu dire; c'était chez lui plus qu'une habitude, c'était un parti pris : « Qu'on attribue de l'importance, déclare-t-il quelque part» à de tels propos, s'il se trouve des gens pour les croire dignes de foi ; pour moi j'ai pour principe, dans toute mon histoire, d'écrire ce que j'entends raconter à chacun » (1). Ainsi le premier argument ne porte guère. Il n'en est pas de même de l'autre : si Hérodote est allé jusqu'à Eléphantine, il a constaté qu'entre cette île et Syène il n'existe ni abîmes ni montagnes; s'il l'a constaté, se peut-il qu'il ait reproduit le récit du trésorier, et qu'il l'ait discuté, sans lui opposer un formel démenti?
Pour concilier sur ce point le silence et la bonne foi du voyageur trois explications ont été jusqu'ici proposées
A. — L'une ne reconnaît pas le problème. Suivant son auteur, « près de Syène, de gros blocs de granit rouge s'avancent des deux rives dans le lit du fleuve en déterminant un étroit passage, à travers lequel le Nil se précipite en un courant rapide » (2). Ainsi Hérodote aurait critiqué le récit du trésorier saïte dans toute la mesure possible, car il n'aurait pas eu à nier des faits aussi réels que l'existence des rochers et la force du courant. Cette explication ne saurait être admise. Les blocs qu'on aperçoit aux basses eaux entre Assouân et Eléphantine sont d'une importance relativement si minime, qu'ils deviennent pour la plupart invisibles à l'étiage moyen du fleuve; ils sont loin d'avoir la masse de ces « rochers à pic et de ces grosses pierres» dont l'historien grec signale la présence sur le Haut Nil (3); a fortiori ne convient-il pas de considérer deux d'entre eux comme des « montagnes terminées en pointes ».
B. — D'autres regardent la critique faite par Hérodote
(i) II, 123. Cf. déclaration analogue VII, i52.
(2) Stein (sans doute d'après Brugsch),^ Herod., II, 28. 19.
comme suffisante, quand même dans le récit du prêtre de Sais la description du pays serait complètement inexacte. « Avec une réserve qui lui est ordinaire, Hérodote, dit-on, n'a pas manqué de laisser entendre qu'il n'était pas la dupe du personnage qui lui avait conté ces merveilles; cette défiance ne se (bndait-elle pas précisément sur la connaissance directe qu'il avait des lieux?» (1). Cette hypothèse est fort ancienne, puisque déjà le rhéteur Aristide a cru nécessaire de la combattre, comme on l'a vu plus haut, en déclarant qu'elle ne justifie pas chez l'historien l'absence de toute réfutation. Mais, pour plus de précision, examinons le texte lui-même d'Hérodote : il montre exactement les limites de sa crédulité. Après avoir parlé de ces abîmes dont Psammétichos n'aurait pu sonder la profondeur, il ajoute: «Voilà ce que le trésorier me révéla, si du moins son récit est exact. A mon sens, il y aurait en cet endroit des tourbillons violents et un remous...; c'est ce qui empêcherait la sonde d'aller jusqu'au fond ». Hérodote n'a donc pas cru aux deux abîmes d'où jaillirait le Nil. D'ailleurs il savait que, pendant douze schènes à remonter au-dessus d'Eléphantine, le courant descendant était assez fort pour que les bateaux dussent être péniblement tirés à la cordelle (2) : il ne croyait donc pas non plus « que la moitié de l'eau se dirigeât vers l'Ethiopie et le sud ». Mais d'autre part, selon lui, « il y aurait eu, à l'endroit [des prétendues sources], des tourbillons violents et des remous produits par Feau déferlant contre les montagnes)) ; il s'agit ici, en toute certitude, des deux montagnes en pointe qui auraient été situées entre Éléphantine et Syène, les seules dont il soit question dans tout le passage. Hérodote en a donc admis l'existence, au moins comme possible. Ainsi son scepticisme ne s'étend pas à tout le récit du saïte, ce qui du reste est évident par le seul fait qu'il le discute,
(i) Am. Hauvette, Hérodote historien des guerres médiques, p. 16-17. C'est également l'opinion de M. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte, p. 4°9> n°te 1.
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mais seulement à ce qui en est a priori invraisemblable, et la question demeure entière : se peut-il qu'il soit allé à Éléphantine et qu'il ait admis l'existence en ce lieu de deux montagnes qui n'y existent pas?
C. — Aussi la dernière réponse faite à cette question présente-t-elle ce caractère particulier qu'elle modifie l'une des données du problème. Ce n'est pas à l'actuelle Eléphantine qu'Hérodote aurait songé, c'est à l'île de Philae, soit que son texte doive êtrecorrigé(l), soit qu'il ait été amené à confondre les deux îles l'une avec l'autre (2). Laissons de côté l'opinion d'après laquelle les deux rochers dont il parle se trouveraient à la troisième cataracte (3), ou plus avant encore dans l'intérieur de l'Afrique (4) : quelle vraisemblance qu'il faille les chercher dans un espace délimité — si l'on peut dire — d'un côté par Syène, et de l'autre par des points situés à des centaines de kilomètres au sud dans le centre africain ? Pour revenir à Philae, notons tout d'abord que l'hypothèse ne résout pas en fait le problème. Dans l'étendue de cinq ou six kilomètres qui sépare Syène de cette île, où trouve-ton les deux montagnes dont il est question dans le récit d'Hérodote ?« Ce sont, dit-on, les deux montagnes libyque et arabique, qui entre, Philae et Syène, se rapprochent en effet l'une de l'autre » (5). Pour réfuter cette opinion, il suffit de considérer que les montagnes où le Nil aurait pris sa source s'appelaient « Grôphi » et « Môphi », que par là notre auteur
(i) C'est la solution suggérée incidemment par M. A. Croiset (La véracité d'Hérodote, dans la Revue des études grecques, 1888, p. 161, note l\).
(2) Cette opinion a été développée par Jomard, dans la Description de l'Egypte, Antiquités'. Descriptions, I, ch. 2, Description de Syène et des Cataractes, p. 18-19, et surtout ch. 3, Description de Vîle d' Eléphantine, p. 18-19.
(3) A. H. Sayge, Herodotos I-III, p. i38, n. 5 du chap. 28: « Krôphi et Môphi sont sans doute une réminiscence des deux pics qui surplombent la troisième cataracte, et qu'on peut apercevoir du rocher d'Abousir à la seconde cataracte. »
(4) Je ne connais cette opinion que par l'ouvrage de M. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. i\l\, avec cette référence : « Livingstone, Letzte Reise, I, 396, II, 59 ».
(5) Jomard, 1.1., Description de Syène et des Cataractes, p. 19.
a désigné des montagnes qu'il n'a pas mentionnées ailleurs ; enfin que les qualifications « libyque » et « arabique » ne s'appliquent pas à « deux montagnes terminées en pointe », mais à deux chaînes, et même à des chaînes qui sont ici, la libyque surtout par le fait des coulées de sable, particulièrement continues.
En second lieu l'hypothèse manque de base. On prétend que, si, « au temps de Strabon et d'Aristide, le nom à1 Éléphantine appartenait exclusivement à l'île qui est en face de Syène,. . . il n'en était pas de même au temps d'Hérodote,... c'était un nom générique et commun à plusieurs îles, notamment à l'île de Philae » (1). Et voici comment onle démontre. Philae est un mot dont la terminaison est grecque ; le nom antique devait être fil, « qui veut dire éléphant dans les anciennes langues orientales » ; ainsi Philae et Éléphantine auraient étymologiquementle même sens; si Philae a la terminaison du pluriel, c'est qu'on aurait appelé de la sorte toutes les îles de la cataracte, « parce qu'elles ont une existence semblable et commune » ; « les Grecs auront [plus tard] laissé le nom antique à celle de ces îles qui était à deux lieues de Syène, la plus célèbre par ses monuments et par son culte ; et pour distinguer l'île en face de Syène, ils auront traduit en grec son nom générique » (2). Il n'est plus permis aujourd'hui de s'attarder à ces considérations. Le mot fil peut bien signifier « éléphant » en arabe, il n'est pas égyptien. Dans cette dernière langue «éléphant» se disait abou, et c'était justement le nom de l'île que les Grecs ont appelée Éléphantine. Quant au mot Philae, il est la transcription du mot égyptien Pdilak, Pilak (p-aa-lek), « l'île de Lak » (3). Ainsi tombe l'argument fondamental tiré de l'étymologie. En fait, pour l'antiquité pharaonique, Pilak et Abou
(i) Jomard, 1. 1., ibid., p. 18.
(2) Jomard, 1.1., Description de Vile d' Eléphantine, p. 18.
(3) M. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 121, a déjà expressément remarqué que le mot arabe fit, « éléphant », n'a rien à faire avec l'étymologie du mot Philae.