HÉRODOTE ET LE CLIMAT DE L'EGYPTE
Si Hérodote a déclaré d'une manière générale (1) que les pluies font défaut dans la Basse Egypte, c'est qu'il ne s'y trouvait certainement pas au mois de décembre et dans les mois suivants, époque pendant laquelle il est impossible de n'en pas constater l'importance.
Le second argument est plus décisif encore. « Les saisonsr affirme Hérodote, ne varient pas en ce pays » (2). Or, nonseulement, comme on vient de le remarquer, la saison d'hiver se distingue par des pluies fréquentes, au moins dans la partie septentrionale du Delta, mais encore c'est un
« Ilicti. Pococke, vol. I, p. 195) quelquefois un peu dans l'Egypte supérieure, « et l'on me dit qu'en huit ans on n'y avait vu pleuvoir que deux fois pendant « environ une demi-heure, quoiqu'il ait beaucoup plu du côté d'Akhmîm « (l'ancienne Ghemmis [de la Thébaïde]) tandis que j'y étais ». M. Norden {Travels in Egypt and Nabia, vol. I, p. 53) remarque aussi qu'il pleut rarement en Egypte. Il dit cependant que depuis Alexandrie (ld., ibid,, vol. I, p. 89-90) jusqu'à Feschn le ciel est souvent couvert, l'air chargé de brouillards, et que souvent il pleut; mais qu'à Feschn, et au-delà en remontant, le ciel est toujours serein, quoiqu'il ait essuyé à Mochie une pluie violente et accompagnée de tonnerre, qui dura une heure. « Du côté ([R. Pococke] « A description of the East, etc., vol. I, p. 195) de la mer il tombe quelquece fois beaucoup d'eau depuis novembre jusqu'en mars; mais plus haut aux « environs du Caire, il en tombe rarement, sinon en décembre, janvier et « février, et ce ne sont que de petites pluies, qui ne durent qu'un quart « d'heure ou une demi-heure ». — Suivant les observations météorologiques de Greaves, rapportées par le docteur Shaw [Voyages de Shaw, vol. II, Append. p. 142), en 1639 il plut seize fois en janvier et il neigea une fois, et huit fois en février. Vansleb raconte que le 25 février 1673 la pluie commença à tomber de grand matin de l'autre côté du Nil, vis-à-vis du vieux Caire, et dura jusqu'à midi. Il ajoute qu'elle fut si violente, que peu s'en fallut que sa barque ne coulât à fond ». — Personnellement, c'est sous une pluie battante que j'arrivai à Minieh, à 254 kilom. au sud du Caire, dans l'hiver de 1907. Voir plus loin, chap. IV, dans l'article consacré à Thèbes ce qui est dit de la pluie dans la. Haute Egypte.
(1) Ce premier argument peut à première vue paraître ne pas avoir toute la portée de celui qui va suivre, car Hérodote, en disant (III, 10) qu'il ne pleut absolument jamais dans la Haute Egypte, laisse entendre par là- même qu'il n'en est pas tout à fait ainsi pour la Basse Egypte, et, d'autre part, en affirmant qu'il ne pleut pas dans la partie située audessous de Memphis, il pense dire que la pluie n'y tombe pas de façon à fertiliser normalement la terre. Toutefois cet argument a une valeur certaine, car l'historien ne se fût sûrement pas exprimé d'une façon aussi générale, aussi absolue, s'il avait connu les pluies très fréquentes et très abondantes qui tombent sur la plus grande partie du Delta pendant la suis, ,ii d'hiver.
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phénomène constant et bien connu que, si de juin à octobre la température varie relativement peu en Egypte, ou plutôt y varie par des transitions peu sensibles, après octobre le thermomètre y accuse une chute brusque et profonde. Dans la première période, la température moyenne oscille, au Caire, entre 29 et 26 degrés; en novembre elle passe immédiatement à 18, en décembre elle est de 14, et en janvier de 12 (1). Assurément les différences extrêmes entre les saisons ne sont pas aussi considérables dans la vallée du Nil que dans la plupart des contrées européennes ; néanmoins tous ceux qui ont séjourné en Egypte seulement du commencement d'octobre au mois de décembre savent que les saisons y varient d'une manière très sensible, variation qu'il est expressément recommandé aux voyageurs de prévoir.
De tout ce que l'on vient d'établir, il résulte qu'Hérodote est arrivé en Egypte pendant la pleine inondation, donc vers la fin de juillet au plus tôt (2); il a vu Memphis pour la dernière fois avant que les eaux en eussent quitté le voisinage immédiat, donc au début de la seconde moitié d'octobre au plus tard; il était dans le Delta au moment où le fleuve abandonnait la plaine, donc vers la fin d'octobre et dans le cours de novembre ; enfin il est parti d'Egypte très certainement avant la saison d'hiver, donc sûrement avant décembre (3).
(i) Ces renseignements sont tirés de Bénédite, l'Egypte, p. l\i. Ils résultent de documents de l'observatoire de FAbassîyeh portant sur vingt années (18G8-1888). Les températures les plus élevées atteintes pendant cette période sont : mai, l\Ç>, 9 ; j uin, /$ ; juillet, 44> 3 ; août, 47? 3 ; septembre, 42, 5; octobre, 42> l '■> novembre, 35, G; décembre, 28,4; janvier, 28; février, 3o, 4; mars, l\\, 2 ; avril, 43, 5.
(2) Pour ces dates, se reporter à ce qui a été dit plus haut page 3.
(3) La discussion qui précède et celle de M. Sayce sur le même sujet {Journal of Philology, XIV, i885, p. 257-261) ne s'appuient pas sur les mêmes textes, sauf celui du chap. 97 relatif à l'apparence de l'Egypte pendant l'inondation. D'après M. Sayce, Hérodote a eu tort de dire (II, 179) que, depuis le règne d'Amasis, si un capitaine grec abordait à toute autre embouchure qu'à la canopique, il lui fallait toujours ou regagner cette bouche, ou transporter sa cargaison par barques, à travers le Delta, jusqu'à Naucratis ; il y aurait erreur parce qu'on ne pouvait atteindre Naucratis par eau qu'en période d'inondation : Hérodote aurait généralisé un état de choses dont il aurait été témoin. Mais il est certain au contraire
11 avait ainsi choisi pour son voyage l'époque la plus favorable, pendant laquelle la hauteur des eaux rendait tous les (anaux navigables et assurait une circulation facile dans toutes les parties du pays.
Serait-ce donc qu'il n'aurait séjourné en tout et pour tout que quatre mois dans la vallée du Nil ? Bien évidemment les considérations qui précèdent ne seraient pas de nature à résoudre cette question si Hérodote était allé plusieurs fois en Egypte. Or on a prétendu qu'il s'y était rendu deux fois (1). Continuant ses voyages d'Asie, il serait passé par Ascalon, Cadytis, l'Arabie Pétrée, puis le désert qui sépare
qu'un canal dérivé de la branche canopique devait permettre à peu près toute l'année de rejoindre la ville. Voir ci-dessus p. 8 note i (seconde partie). — « Hérodote (II 18), établit que le Nil couvre non-seulement le Delta, mais aussi parfois les rives orientales et occidentales au sud du Delta à une distance de deux jours de voyage de chaque côté, tantôt plus tantôt moins. » M. Sayce déclare que cette donnée n'est vraie qu'une fois, à la hauteur du Fayoum, pendant l'inondation, qu'HÉRODOTE a donc eu tort de dire, parfois, et qu'apparemment « il n'a pas dû écrire ici d'après sa propre expérience. » Mais on montrera plus loin, pages i35i3g,que la donnée d'HÉRODOTE ne s'explique pas par la largeur de l'inondation à la hauteur du Fayoum. — « L'extrême intérêt pris par Hérodote à l'origine de l'inondation » ne prouve rien, contrairement à ce que veut M. Sayce, ni pour l'époque ni pour la durée de son séjour; tout le monde savait, sans s'être nécessairement trouvé en Egypte à l'époque de la crue du Nil, que c'était là un phénomène très particulier. Hérodote s'en est occupé avec quelque insistance parce qu'il a pensé qu'il serait mieux renseigné sur place que partout ailleurs, et parce que la question était fort agitée parmi les Grecs (II, 20-23). — Quant à l'erreur par laquelle Hérodote place les chambres funéraires de la grande pyramide dans une sorte d'île (II, 124, 127), elle ne montre pas que l'historien ait vu l'Egypte pendant l'inondation. Voir ci-dessus, page 12, note 1. — Enfin, d'après une donnée du ch. 19, à savoir que la crue commence au solstice d'été, M. Sayce pense que le voyage d'Hérodote a eu lieu entre la fin de juin et le commencement d'octobre. Mais il n'était pas nécessaire qu'HÉRODOTE eût assisté au début de la crue pour en connaître la date. Du reste j'ai indiqué ci-dessus pourquoi Hérodote a dû se trouver en Egypte entre la fin de juillet et la seconde moitié de novembre.
(1) Hachez, De Herodoti itineribus et scrîptis, Gottingae, 1878. L'argumentation de M. H v< hf.z est dispersée dans plusieurs chapitres de son opuscule, p. 35-36, 47» 6 1-63. Voir notes suivantes. — L'opinion qu'HÉRODOTE aurait visité plusieurs fois l'Egypte avait été antérieurement proposée comme vraisemblable par Mure [Cri/ira/ History of the Language and Li tria turc of Greece, IV, p. 247). G. Rawlinson (The History of Herodo- /us, I [ 1 858], Introd., p. i3, n. 3), en la signalant, se contente de faire la
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Iénysos du lac Serbonis, c'est-à-dire de l'Egypte : Tordre dans lequel il énumère ces localités indiquerait bien qu'il a suivi cet itinéraire de l'est à l'ouest. Il aurait été ainsi amené forcément à visiter l'Egypte orientale, à savoir Péluse, Paprémis et les Camps des Ioniens et des Cariens. Mais l'Egypte orientale seulement, car il ne serait pas moins certain que l'historien accomplit, une vingtaine d'années plus tard, un second voyage aux bords du Nil en venant de Cyrène, c'est-à-dire de l'ouest. C'est alors qu'il aurait fait la grande enquête consignée au livre II de ses Histoires (1). Au reste un texte précis démontrerait la réalité de ce double voyage. « Les Colchidiens, rapporte Hérodote, paraissent être égyptiens, et je l'avais pensé de moi-même avant de l'avoir entendu dire à d'autres. Comme j'étais soucieux de m'en instruire, j'interrogeai ces deux peuples... », et il fait savoir un peu plus loin les indices, couleur de la peau, cheveux crépus, surtout coutume de la circoncision, auxquels il a reconnu la commune origine des uns et des autres (2). D'une part, con-
réflexion suivante: « Il n'y a aucune trace [de plusieurs voyages] dans l'Histoire [d'Hérodote]. Bien plutôt l'usage constant de l'aoriste (è)>6o>v — èxpaTrofJiYiv, II, 3; îoa>v, II, 12; èôuvàa-6ï]v — èysvojxyjv, II, 19; èX6a>v, II, 29 ; et passim) donne l'impression contraire. »
(1) Je transcris ici l'argumentation de M. Hachez, 1. 1., p. 35-36 : «Herodotus Halicarnasso Poseidum in emporium Graecum Syriae navi vectus, ad Euphratem flumen contendit, quo veniret Babylonem... Tum eodem itinere secundum Euphratem in Syriam rediit, per cujus oram maritimam [ 1) novit Ascalonem et Cadytim (I, io5 ; III, 5). ] in Arabiam Petraeam (III, 5-9), inde via, quae tum erat inter mare et lacum Serbonidem, in Aegyptum venit [2) quod docet ordo, q.uo oppida Syriae et Arabiae cnumerantur (cf. III, 5-9).]. Ita terra itinere facto, quo prae ceteris, qui navi solum eam adiissent, quam maxime gloriatur (cf. III, 6) cum primum [ 3j bis in yEgypto fuit : posterius navi eo venit : de qua re infra disputabimus...] in ^Egyptum pervenisset Nilum Pelusium, qui dicebatur, visit neque ultra Papremim oppidum (cf. III, 12) aut Castra Jonum et Carum [4) de his castris cum aliis locis tum 1. II capite i54 commémorât .. Ab his igitur /Egyptiis castrorum Herodotus omnia ea accepit, quae ineunte libro III de Cambysis expeditione fontem yEgyptiacum secutus tradit. Contra, quae libro II narrât, viginti annis post in altero itinere comperta partim ipse vidit partim (aliis) débet...] processit. Inde Pelusium profectus navi in patriam revertit. » Pour la date de ce premier voyage (entre 455 et 45o) voir id., 1.1., p. 36 ; pour celle du second (-\ ers 435), id., 1. 1., p. 62-63.
clut-on, pour remarquer la ressemblance des Golchidiens et des Egyptiens, il a fallu que l'historien fût allé d'abord en Egypte ; d'autre part, pour interroger les Egyptiens sur cette ressemblance, il a fallu qu'il retournât en Egypte après l'avoir constatée (1). — En réalité, l'hypothèse de ces deux voyages en Egypte manque d'abord de preuve, en second lieu de vraisemblance.
Elle manque de preuve. On peut admettre que notre auteur a visité Cyrène avant l'Egypte : cette présomption s'appuie, non sur la comparaison établie par lui entre deux arbres de ces deux pays, comparaison qui prouve peu de chose (2), mais sur un certain nombre de renseignements qu'il n'a pu guère puiser que dans la Cyrénaïque avant de pénétrer dans la vallée du Nil (3). La supposition est d'autant plus vraisemblable qu'il est arrivé dans le Delta par l'ouest (4). Mais si nous examinons comment se justifierait un voyage antérieur à' Arabie en Egypte, il est impossible d'admettre pour démontrée la réalité de ce premier voyage. Un argument, dit-on, est fourni par l'ordre même dans lequel Hérodote énumère lesvillesde Syrie et d'Arabie; l'argumentne signifie rien. Cet ordre de l'est à l'ouest s'explique suffisamment par ce fait qu'Hérodote décrit généralement de Test à l'ouest l'Asie et la Libye (5). Au reste il décrit ailleurs un itinéraire de la mer à Héliopolis par le milieu des terres; or il nous
(i) Hachez, 1. 1., p. 47-
(2) L'argument par lequel M. Hachez (1. 1., p. 62) entend prouver que le voyage de Cyrène fut antérieur au voyage en Egypte est tiré du texte suivant d'HÉRODOTE, II, 96 : «Les vaisseaux de charge [des égyptiens] sont faits avec cette sorte d'épine qui ressemble tout à fait au lotos de Cyrène», car, ajoute M. Hachez, « non conscribenti domi, sed videnti in re praesenti talium similitudinum in mentem venire solet. Quod verum esse aliorum locorum [II, 10 ; IV, 61] collatio docet... »
|3) Notamment ce qui concerne le cours du Nil, où le témoignage des Cyrénéens est très explicitement et à plusieurs reprises invoqué (II, 32,33), et ce qui intéresse Zeus-Ammon, en particulier I, [\(\ ; II, 3s, l\i, 54 ; III. 25; IV, 181.
(4) C'est re que prouve notamment la description pittoresque de la route de Naucratis à Memphis (II, 97). Voir ci-dessus, p. 8-9. — (5) IV, 38 sqq. ; 168 sqq.
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assure que c'est de Memphis, au sud, et non directement de la mer, c'est-à-dire du nord, qu'il s'est rendu à Héliopolis (1) : faudra-t-il donc admettre l'hypothèse d'un troisième voyage de l'historien en Egypte pour expliquer ce troisième itinéraire ? Quant au second argument tiré des interrogations faites, l'une aux Colchidiens sur les Egyptiens, l'autre aux Egyptiens sur les Colchidiens, on peut montrer qu'il est également de nulle valeur, sans même admettre, comme on l'a prétendu, qu'en ce passage Hérodote en ait menti (2). Pour qu'il remarquât la similitude de la coloration cutanée, celle des cheveux, et sur un point celle des mœurs chez l'un et l'autre peuple, il n'était pas nécessaire qu'il fut allé d'abord en Egypte : il suffisait qu'il eût, avant de visiter la Golchide, entendu parler des Egyptiens par des gens bien informés (3). Or les Grecs qui pouvaient lui donner des détails de cette nature étaient légion. Non-seulement les Grecs pullulaient alors dans la vallée du Nil (4), mais, depuis
(i) II, 3. Voir ci-dessus p. 9.
(2) H. Panofsky, De historiae Herodoteae fontibus, Berolini, 1884, p- 23 : « ... Cum Colchis Herodotum colloquium habuisse et hos barbaros de Sesostri atque de ^Egyptia gentis suae origine apud eum verba fecisse, defendere nerao volet... Item Phaenices et Syrios Palaestinenses ipsos concedere dicit, morem gènitalium circumcidendorum ab iEgyptis se didicisse, itemque Cappadoces et Macrones se a Colchis II, io4«-. »
(3) Voici ce que remarque à ce sujet Stein, ad Herod., II, io4- 3 : «L'auteur ne fut sans doute pas deux fois en Colchide ou en Egypte. Ce qu'il dit ici de la couleur de la peau, de la nature des cheveux ou des coutumes des Égyptiens, il pouvait déjà l'avoir observé à Halicarnasse sur des Egyptiens qui y faisaient le commerce ou l'avoir appris de rapports d'autrui. » Sans nier absolument qu'on pût rencontrer quelques Egyptiens dans les ports de la Grèce asiatique, je pense que la dernière hypothèse est beauceup plus vraisemblable, les Egyptiens ne paraissant pas s'être livrés, du moins régulièrement, au commerce maritime avec les pays étrangers.
(4) Qu'il suffise de rappeler ici que, suivant Hérodote, à partir du temps de Psammétichos, les Grecs entretenaient avec l'Egypte des rapports si étroits qu'ils étaient parfaitement au courant de l'histoire de ce pays depuis ce pharaon (II, i54) ; que des Grecs d'Ionie formaient l'armée de confiance des rois (II, 1 54) ; qu'Amasis, le pharaon « philhellène », avait donné aux Grecs la ville de Naucratis (II, 178); que les Grecs qui circulaient dans la vallée avaient Teçu du même prince le droit d'y célébrer leur culte (ibid .), etc. Du reste les noms exclusivement grecs de certaines villes (l/éliopolis, II, 2, 3, etc; Hermopolis, II, 67 ; Eléphanline, II, 9, 17 ; etc.),
la fondation du Mur des Milésiens et de Naucratis (1), la Grèce, surtout la Grèce asiatique, avait des rapports trop multipliés avec l'Egypte pour en ignorer les particularités principales. Quel puissant intérêt on prenait aux récits qui concernaient ses dieux, ses animaux sacrés, ses monuments, ses coutumes, son fleuve, son sol, ses habitants, son histoire, c'est ce dont il est possible de se faire déjà une idée par ce hors-d'œuvre si considérable qu'est le second Livre d'Hérodote, et par le nombre des ouvrages qui, du propre aveu de notre auteur, avaient traité des mêmes sujets avant le sien (2); dès cette époque était exacte la parole qu'Héliodore met dans la bouche du grand-prêtre égyptien Calasiris : « Tout ce qui parle, tout ce qui traite de l'Egypte fixe au plus haut degré l'attention des Grecs » (3). Est-il vraisemblable qu'Hérodote, avec sa curiosité ardente, avec sa passion de connaître les peuples étrangers, originaire de cette Grèce asiatique qui faisait précisément le commerce le plus actif avec les cités du Delta et fournissait aux pharaons jusqu'à leurs gardes du corps (4), concitoyen de ce Phanès d'Halicarnasse qui avait été officier des auxiliaires d'Amasis (5), est-il vrai-
les assimilations des dieux égyptiens aux dieux grecs (Dionysos-Osiris , II, [\2, i44 ; Déméter-Isis, II, 5g, i56; Typhon, II, \l\l\, etc.; Apollon-Horos, II, i44> i56 ; Héphœstos de Memphis, II, 99, etc. ; Zeus-Amoun de Thèbes, II, 42> etc.), les légendes grecques qui, dans la vallée même du Nil, couraient notamment sur Ménélas (II, 1 i3-i 19), sur les pyramides (II, 128, i34)j etc., sans parler des emprunts faits, suivant notre auteur, par la philosophie ou la religion helléniques à la religion égyptienne (voir cidessous, p. 26, note 3), témoignent en faveur d'une pénétration intense des Grecs en Egypte avant même l'époque d'Hérodote.
(1) Sur le Mur des Milésiens, voir Strabon, XVII, 1. 18; sur Naucratis, Hérod., II, 178. Cf. D. Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte^ p. 28 sqq., 170 sqq.
(2) II, 2, 16, 20, 45, i34, i43. Cf. IV, 36.
(3) Héliodore, Ethiopiqaes, II, 27 : AcyvTmov yàp àr/.oua(jt.a -/al ôi^y^jj-a Ttav 'E'/>7lv:-/.r1: àxofjç iTcaywyoTaTOV.
(4) Ees villes qui avaient participé à la construction de l'Hellénion de Naucratis appartenaient toutes aux îles ou à la côte de la Grèce asiatique; les Samiens et les Milésiens y avaient des temples particuliers (Hérod., II, 178). — Les Ioniens et les Cariens furent transférés des Camps, situés non loin de Bubastis, à Memphis par Amasis « afin d'être employés à sa défense contre les Égyptiens » (II, i54). — (5) III, 4.
26 CHAPITRE I. DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE
semblable qu'Hérodote n'ait pu, avant d'être allé dans la vallée du Nil, apprendre par ouï-dire ou par quelque ouvrage de ses prédécesseurs certains caractères tout extérieurs, certaines coutumes générales des Egyptiens? Il n'était sûrement pas nécessaire qu'il les eût vus en personne, encore moins qu'il les eût vus chez eux, pour interroger les Colchidiens sur leur compte à propos de détails si iaciles à connaître. Ainsi tombe, comme manquant de preuve, l'hypothèse d'un double voyage d'Hérodote en Egypte.
Il faut ajouter que l'hypothèse d'un premier voyage opéré par l'estmanque encore plus de vraisemblance. « Toutl'espace,dit Thistorien, compris entre la ville de Iénysos [qui appartient aux Arabes], le mont Gasios et le lac Serbonis [où commence l'Egypte à l'est] forme une contrée qu'il ne faut pas moins de trois jours pour traverser, et qui est terriblement aride » (1); et il insiste sur le moyen par lequel les Perses avaient réussi à rendre ce passage praticable, assurément pour leurs seules troupes et leurs seuls courriers. Or ce désert sans intérêt, ce désert de trois jours, ce désert affreusement aride de Iénysos au lac Serbonis, Hérodote s'y serait risqué pour visiter seulement trois localités à l'est de l'Egypte, avant de retourner dans sa patrie, quand les Grecs abondaient dans tout le pays plus que dans aucun autre pays étranger, quand des logographes comme lui l'avaient parcouru en détail (2), quand on y recherchait le prototype de nombreuses institutions, que dis-je ? de la religion grecques (3), quand
(i) III, 5. Les indications placées entre crochets sont tirées d'autres parties du même chapitre d'HÉRODOTE.
(2) Par exemple Hécatée qui, à Thèbes, suivant Hérodote, fit étalage de sa généalogie (II, 1 43) - Les Grecs qui avaient parlé de l'Egypte avant lui sont souvent pris à partie, II, 16, 20, 123, i34, i43, etc. Voir ci-dessous, page 124, note 1.
(3) Seraient passés d'Egypte en Grèce : la division de l'année en douze mois (II, 4); le chant du linos (II, 79); les marques de respect à l'égard des vieillards [chez les Lacédémoniens] (II, 80); la géométrie (II, 109); la déclaration annuelle par tous les citoyens de leurs moyens d'existence [loi importée à Athènes par Solon] (II, 177) ; — et plus spécialement pour la religion : les noms des dieux (II, 5o ; cf. 4> 43, i45-i46) ; les fêtes, les pro-
cette contrée, avec ses pyramides, son labyrinthe, ses temples magnifiques, avec ses villes si florissantes de Memphis, de Sais, de Bubastis et combien d'autres, avait toute l'attirance d'une terre des merveilles, pour laquelle notre auteur n'a su comment exprimer sa débordante admiration (1)? Peuton croire qu'il se fût à ce moment promis d'y revenir, quand, malgré tant de raisons de s'y précipiter, il aurait attendu une vingtaine d'années avant de se tenir cette promesse, alors même que la multiplicité de ses voyages, leur étendue, leur lenteur forcée, leur coût nécessairement énorme ne parleraient pas contre ce dessein prémédité de deux voyages en Egypte? Il y a plus. On a montré ci-dessus qu'Hérodote ne s'est pas trouvé dans ce pays après le mois de novembre : faut-il donc admettre que pour visiter les contrées brûlantes du midi, la Syrie méridionale, l'Arabie, le désert « terriblement aride » de Iénysos au lac Serbonis, il se soit exposé de gaieté de cœur à la violence des khamsin et aux chaleurs torrides de
cessions, et en général les cérémonies du culte (II, 58; cf . 49) î les mystères et leurs discours sacrés (II, 49> 5i, 81, 171); les oracles (II. 54 sqq., 58) ; les doctrines de l'immortalité de lame et de la métempsychose (II, 123); la conception de l'Ile des Bienheureux (III, 26).
(1) En voici quelques témoignages. II, 35: «Je vais donner de plus amples proportions à mon récit en ce qui concerne l'Egypte, parce qu'il n'est pas de pays qui renferme autant de choses étonnantes {lùjiÏGxct. Ofo^aâT-.a ïyti), et que plus qu'aucune autre contrée elle présente des ouvrages au-dessus de toute expression (spya Xoyou f/iÇto) : c'est pourquoi je m'étendrai davantage sur ce pays ». — II, i48. II s'agit du Labyrinthe: « Je l'ai trouvé au-dessus de toute expression (Xoyou [JiiÇto) Que l'on passe en revue les édifices et les ouvrages des Grecs : ils paraîtront, aussi bien pour le travail que pour la dépense, inférieurs à ce Labyrinthe. Sans doute les temples d'Ephèse et de Samos sont dignes qu'o'n en parle ; or les pyramides sont au-dessus de toute expression (Xdyou jxé^ovsç), chacune d'elles peut entrer en parallèle avec ces édifices grecs tout considérables qu'ils sont : eh bien ! le Labyrinthe l'emporte même sur les pyramides... Les chambres qui ne sont pas souterraines, je les ai vues moi-même: c'est une œuvre au-dessus des œuvres humaines ([xéÇova àvOpcourjîwv spytov). En effet, les passages à travers les chambres, les tours et les détours à travers les cours me procuraient par leur variété une admiration infinie (0<ôv{i.a [uipc'ov 7iapôr//>vTo). » — II, 149: « Tel a beau être ce Labyrinthe, le lac qui porte le nom de Mœris, et près duquel le Labyrinthe se trouve, excite une admiration plus grande encore (Otou^-a ïvt jjiÇov icapé^STac)... »
28 CHAPITRE I. — DURÉE DU VOYAGE d'hÉRODOTE
l'été? Rien n'est plus invraisemblable. Il y a donc lieu de croire qu'il n'a fait qu'un voyage en Egypte, où il vint par l'ouest, et que, par conséquent, c'est quatre mois au maximum, — de la fin de juillet au plus tôt, à la fin de novembre au plus tard, — qu'y a duré son séjour.