CHAPITRE II
Hérodote ne nous a pas fait connaître une division précise de l'Egypte. Il a nommé souvent le Delta (1) ; cependant nulle part il n'a considéré le reste du pays comme constituant une unité à un titre quelconque. S'il a parlé de « la haute région de l'Egypte » (2), c'est à propos de Thèbes, et par conséquent on ne peut affirmer qu'il ait entendu par là tout le territoire égyptien situé au sud de la bifurcation du Nil; il a eu en vue bien plutôt la Thébaïde, laquelle, selon lui, avait la même limite méridionale que l'Egypte, c'est-à-dire Eléphantine et la première cataracte, mais s'arrêtait au nord à quatre jours au sud d'Héliopolis, à la hauteur du lac de Mœris (3). C'est pourquoi on s'en tiendra ici à la division adoptée par les Egyptiens eux-mêmes ,qui partageaient leur pays proprement dit, de la cataracte à la mer, en deux régions : l'Egypte du sud et l'Egypte du nord. La limite entre l'une et l'autre était marquée non par la pointe du Delta, mais par l'extrémité méridionale du nome du Mur blanc ou nome memphite. Ce nome en effet était le premier de l'Egypte du nord, et dans
(i) II, i3, i5, iG, 17, 18, l\\y 59, 97, 179: to AéÀ-ra. — (2) III, 10 : ta àvw xffi Aîyvwtov. — (3) II, 4, i5, 17.
l'inscription de Piônkhi, Memphis porte précisément le nom de Makha-tooui, « la balance des deux terres », ce qui signifie que cette ville tenait le milieu entre « la terre » du nord et la « terre » du midi (1).
Le présent chapitre a pour objet le voyage d'Hérodote dans la Basse Egypte. Il ne s'agit pas de rechercher en ce moment quel y fut son itinéraire exact, c'est-à-dire dans quel ordre il en visita les différentes parties, mais seulement de déterminer quelles parties il en visita (2). Suivant son témoignage, l'Egypte, au nord, débordait le Delta à droite et à gauche : elle s'étendait depuis le golfe Plinthinète, à l'ouest, jusqu'au lac Serbonis, à l'est (3). Le Nil s'y partageait en plusieurs branches, dont trois principales : la branche canopique à l'ouest, la branche pélusienne à l'est, et, partageant le Delta par le milieu, la branche sébennytique (4). Pour la commodité de l'exposition, on examinera successivement les quatre régions ainsi délimitées : de la frontière occidentale au Nil; de la branche canopique à la branche sébennytique ; de la branche sébennytique à la branche pélusienne; du Nil à la frontière orientale.
(i) Pour la géographie de l'ancienne Egypte, l'ouvrage capital est le Dictionnaire géographique de Brugsgh. Toutefois, comme il est naturel, ses idées ont varié avec le temps sur un certain nombre de points; on en trouvera la dernière expression dans le chap. VIII de son ouvrage Die Aegyptologie, Leipzig, 1891. Pour la Basse Egypte notamment, voir J. de Rougé, Géographie ancienne de la Basse Egypte, Paris, 1891. Cf. An Atlas of ancient Egypt, publié par YEgypt Exploration Fund, Londres, 1894; les cartes de Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, I, 1895, p. 72, 73, 75; etc. — On divise parfois l'Egypte en trois parties; Strabon (XVII, 1. 3) distingue la Thébaïde, le Delta et la région intermédiaire; cette dernière est à peu près « la région des Sept nomes (Heptanomide) » de Ptolémée (IV, 5. 25-3o) ; on l'appelle généralement Moyenne Egypte. Mais cette division n'est pas antérieure à l'époque gréco-romaine. — Quant aux expressions « Basse Egypte », « Haute Egypte », elles ne sont pas littéralement égyptiennes (cf. Brugsch, Die Aegyptologie, p. 4^7-438), mais elles correspondent exactement aux expressions « Egypte du nord » et « Egypte du sud ».
(2) Son itinéraire exact sera déterminé plus loin, dans le chapitre des conclusions (dernier chapitre du présent ouvrage).