VI-VII. ÉLÉPHANTINE. SYENE
trésorier saïte (1). Nulle part ailleurs il n'en est nommément question. Ce silence est fort étrange : Syène est en face d'Eléphantine, et comme la distance qui les sépare n'est que de 150 mètres, on ne peut visiter l'une sans pour le moins apercevoir l'autre. Hérodote serait-il passé près de Syène sans s'en douter ?
Il y a lieu de le croire. Parlant des réparations exécutées par ordre d'Amasis au temple d'Athèna à Sais, l'historien raconte que ce pharaon y avait fait amener d'Eléphantine nonseulement les pierres les plus considérables, mais encore un énorme naos monolithe, au transport duquel deux mille bateliers avaient été occupés pendant deux ans (2). Or ce n'est pas dans la petite île d'Eléphantine, c'est à Syène que se trouvaient — et que se voient aujourd'hui, à l'est et au sud d'Assouân, — les fameuses carrières d'où, pendant des siècles et des siècles, on a tiré le beau granit rouge nommé précisément syénite, de son principal lieu d'origine. Cette confusion entre Syène et Éléphantine est-elle possible? Elle a paru si grave, qu'un critique a prétenduy trouver une preuve manifeste qu'Hérodote n'avait pas voyagé par là (3). L'objection n'a pas déportée: la méprise n'est qu'apparente puisque les Egyptiens eux-mêmes ont nommé parfois le granit « pierre d'Eléphantine » (4). Pendant presque toute l'antiquité pharaonique, c'est l'île, avec son temple de Khnoumou, qui fut vraiment le centre de l'activité du pays, la capitale du premier nome; toutefois, séparée de la rive droite du Nil par un étroit espace, elle avait poussé de bonne heure sur la terre ferme un prolongement, un faubourg: c'est ce faubourg qui prit le nom particulier de Souanou, — la Syène des Grecs, l'Assouân moderne, — sans cesser pendant longtemps d'être considérée comme faisant partie politiquement de la ville
(i) II, 28. —(2) II, i75.
(3) A. H. Sayce, The season and extent of the travels of Herodotos in Egypt, dans le Journal of Philolog y, XIV (i885), p. 271-272.
(4) C'est ce qu'a déjà fait remarquer M. Wiedemann, Herodots zweites Bach, p. 119, où l'on trouvera quelques références à des textes égyptiens.
228 CHAPITRE IV. — HÉRODOTE DAftS LA HAUTE EGYPTE I LES VILLES
même d'Eléphantine, et sans doute sans cesser définitivement d'en porter le nom. Aujourd'hui qu'Éléphantine délaissée, occupée seulement par quelques villages de Barbarins, n'est plus qu'une annexe d'Assouân, par un phénomène inverse, c'est elle qui a pris, chez les indigènes, le nom de la ville voisine devenue plus importante (1). On comprend de la sorte qu'Hérodote ait pu être amené à dire Eléphantine là où il convenait dans une certaine mesure de dire Syène. Si maintenant de ce fait nous rapprochons cet autre signalé cidessus, à savoir que le nom de Syène intervient une seule fois dans son ouvrage, et encore dans un récit où son expérience personnelle est nettement mise hors de cause, nous arriverons à ce résultat singulier mais exact : il ne s'est pas douté que dans ce faubourg il avait sous les yeux la localité dont il est question dans le récit du Saïte. Cette manière de voir est confirmée par la qualification qu'il donne à Eléphantine : pour lui c'est toujours et exclusivement une ville (2). Pourquoi, objecte-t-on, dire une ville quand il s'agit d'une île? n'est-ce pas là encore une preuve que l'historien n'a pas visité la Haute Egypte (3) ? A cette réflexion il a été répondu, à très juste titre, que dans l'île il y avait une ville du même nom (4); mais cette constatation est peut-être insuffisante, car enfin il n'est pas naturel qu'ayant parlé quinze fois d'Eléphantine, notre auteur n'ait pas une seule fois fait mention de l'île. En réalité s'il s'est exprimé ainsi, c'est qu'il n'a cru pouvoir le faire autrement : il n'a eu en vue spécialement ni l'île, ni son quartier transnilotique, il a désigné l'ensemble
(i) Eléphantine s'appelle aujourd'hui Gêzîret Assouân, « l'île d'Assouân ».
(2) Il a nommé quinze fois Eléphantine : II, 9, 17, 18, 28, 29 (deux fois), 3o (trois fois), 3i, 09, 17.5 (deux fois); III, 19, 20; dix fois il l'a désignée expressément comme ville, et cinq fois sans aucune qualification (II, 28, 3o [deux fois], 3i; III, 20); nous ne sommes donc pas autorisés à croire qu'il l'ait connue autrement que comme ville.
(3) A. -H. Sayce, Journal of Philology, XIV (i885), p. 271 ; id., Herodotos I-III, p. 139, note 7 du ch. 29.
(4) A. Croiset, La véracité d'Hérodote, dans la Revue des Etudes grecques, 1888, p. 1G1 ; cf. Wiedkmann, Herodots zœeites Buch, p. 118-119.