‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 88 sur 93 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Mais il apparaît bien que son séjour en Egypte ne dura guère au-delà de cette époque ; autrement, il eût été moins silencieux, en tout cas plus exact sur les productions agricoles du pays; surtout il n'aurait pas écrit que la pluie y est inconnue et que les saisons y sont sans variation. En définitive, il est arrivé en Egypte pendant la pleine inondation, donc vers la fin de juillet au plus tôt ; il a vu Memphis pour la dernière fois avant que les eaux en eussent quitté le voisinage immédiat, donc au milieu d'octobre au plus tard ; il était dans le Delta au moment où le fleuve abandonnait la plaine, donc vers la fin d'octobre et dans le cours de novembre ; enfin il a quitté la vallée du Nil très certainement avant la saison d'hiver, donc sûrement avant décembre. Gomme on a établi qu'il n'a fait qu'un seul voyage en Egypte, c'est donc quatre mois au maximum, et très vraisemblablement un peu moins, qu'y a duré son séjour.

La Basse Egypte (1). — De la Basse Egypte Hérodote a nommé vingt-sept localités, si nous négligeons Érythré Bôlos, « la Terre rouge », qui semble n'avoir eu d'existence que dans un conte (2). Les sites de ces différentes villes sont aujourd'hui déterminés, les uns, avec précision et certitude, la plupart des autres, d'une manière approximative ou probable. Toutefois, contrairement à l'usage et peut-être contrairement même à la pensée d'Hérodote, la Vigie de Persée, localité la plus occidentale de l'Egypte d'après les Ioniens, a été placée ici non pas au voisinage immédiat d'Abouqîr, sur l'ancienne branche canopique, mais à une cinquantaine de kilomètres plus à l'est, là où Strabon la plaçait, à savoir tout à l'embouchure de la branche bolbitine (3). Quant à Buto d'Arabie et à Paprémis, les sites en sont généralement considérés comme inconnus. Pour le problème relatif à Buto d'Arabie, il y a lieu de proposer une solution toute nouvelle : cette cité se trouvait sans doute un peu à l'est de

(i) Résumé du chapitre II, p. 29-99.

(2) Voir plus haut, p. 96-97. — (3) /rf., p. 58-6o.

« Patumos, ville d'Arabie» (Tell el-Maskhoûtah), aux environs du lac Timsah, dans une région autrefois très fertile; ce fut là le terme des voyages d'Hérodote dans cette partie de l'Egypte (1). Quant à Paprémis, c'était une ville importante dans le voisinage immédiat de Péluse : il apparaît que Péluse, au temps d'Hérodote, était un comptoir purement grec de fondation récente, situé entre le Nil pélusien à l'ouest et Paprémis tout proche à l'est ; peu à peu le comptoir devait rejoindre la cité, et au temps de Strabon, comptoir et cité ne devaient plus former qu'une ville de vingt stades de tour: Péluse des Grecs, Pérémoun des Coptes, Farama des Arabes (2).

Ces points fixés, les localités du Delta nommées par Hérodote se classent de la manière suivante : 1° — entre la frontière occidentale et le Nil — Maréa, Apis, Momemphis, Canope et ses Tarichées, Anthylla, Archandropolis, Naucratis, Kerkasore, Memphis ; 2° — entre la branche canopique et la branche sébennytique — Atarbéchis, Saïs,Siuph, Buto, Chemmis (île), la Vigie de Persée, Busiris;3° — entre la branche sébennytique et la branche pélusienne — Mendès, Anysis, les Tarichées de Péluse; 4° — entre la branche pélusienne et les limites orientales de l'Egypte — Héliopolis, Patumos, Buto d'Arabie, Bubastis, Daphnae, les Camps (Stratopeda), Péluse et Paprémis. Toutes ces villes ne représentent pas nécessairement des étapes du voyage d'Hérodote : Maréa, Apis, Momemphis, Siuph, la Vigie de Persée, Mendès, Anysis ne paraissent pas avoir été visitées par lui. Présumablement, c'est à Memphis et à Sais qu'il s'est surtout arrêté ; à Buto- Chemmis, Naucratis, Bubastis il a demeuré uncertain temps; à Canope, Atarbéchis, Busiris, Héliopolis, Buto d'Arabie, Daphnae, les Camps, Péluse, Paprémis son séjour a été de courte durée; il n'a guère fait que passer devant Anthylla, Archandopolis, Kerkasore, Patumos (3). Un certain nombre

(i) Voir plus haut, p. 76-83. — (2) Id.9 p. 90-96.

(3) Voir dans le chapitre II les articles consacrés à chacune de ces différentes villes.

de cités, dont les noms ne sont pas mentionnés directement; sont évoquées dans son ouvrage par les adjectifs qui en dérivent; ces adjectifs désignent soit des branches du Nil (sébennytique, bolbitine), soit des nomes (aphthite, tanite, athribite, pharbaithite, thmouite, onuphite, myekphorite). Al'examen, il y a lieu de reconnaître là des renseignements recueillis tels quels et en bloc, ils ne sont pas les résultats immédiats d'une enquête personnelle, aussi n'avons-nous aucune raison de croire que l'historien ait visité les villes correspondantes (1).

La Haute Egypte: description générale (2). — Les données d'Hérodote relatives à la Haute Egypte apparaissent telles, que, nonobstant son affirmation, on a pu nier déjà au début de l'ère chrétienne qu'il y eût voyagé. On ne saurait pourtant appuyer cette thèse sur des évaluations inexactes de distances : ces évaluations sont imparfaites par cela seul qu'elles sont énoncées en stades, et du reste elles n'ont pas été établies par le voyageur lui-même (3). On a incriminé sa bonne foi en lui attribuant cette déclaration qu'il n'y a pas de brises sur le Nil : il a dit simplement et clairement qu'il ne soufflait pas de vents dans le sens du Nil, et il est bien vrai qu'en été les vents du sud sont extrêmement rares en Egypte (4). La description proprement dite de la région est d'explication incomparablement plus ardue ; il faut l'avouer, à première vue elle semble absolument déconcertante. Dans la réalité des faits, à partir du Delta, l'Egypte n'est qu'une étroite bande de terre bordée à l'est par la chaîne arabique et à l'ouest par la chaîne libyque. Ces deux chaînes, toujours visibles du Nil, se rapprochent déplus en plus à mesure que l'on remonte vers le sud. A l'ouest seulement l'Egypte présente un territoire extérieur à cette bande : c'est le Fâyoum, vaste oasis dont le milieu est à la hauteur d'El-Wasta, à 96 kilomètres, — une journée de navigation d'Hérodote, —

(i) Voir plus haut, p. 97-98. — (2) Résumé du chapitre III, p. ioo-i45. (3) Sur ces deux points voir plus haut, p. 102-110. — (4) Voir plus haut,

p. IIO-III.

au-dessus du Delta. Or Hérodote a dit, suivant l'interprétation commune, que la chaîne arabique, contrairement à la chaîne libyque, cesse de remonter vers le sud pour prendre la direction définitive d'une ligne est-ouest, alors que la présence des deux chaînes est l'obsession d'un voyage sur le Nil; il a dit que l'Egypte, d'abord étroite, redevient large à quatre jours de navigation au-dessus d'Héliopolis, quand au contraire la vallée en remontant diminue de plus en plus de largeur; il a dit que la Haute Egypte, jusqu'à trois jours audessus du lac de Mœris était un don du fleuve au même titre que le Delta, quand d'une part toute la terre arable de la vallée est un apport des eaux, et que d'autre part le Delta seul est un empiétement sur la mer; il a dit que la largeur de la vallée et de l'inondation était au minimum de 35 kilomètres et demi, et au maximum de plus de 192 de chaque côté du fleuve, quand la distance maxima entre les deux chaînes n'atteint jamais, il s'en faut de beaucoup, 35 kilomètres, et qu'elle n'est parfois que la largeur du fleuve. Pour concilier cette description avec la réalité, les commentateurs ont été amenés à donner à certaines paroles de l'historien un sens inadmissible, ils ont même modifié son texte ; ces remèdes n'ont pas suffi, il a fallu excuser le voyageur sur un défaut de mémoire, ou lui prêter une théorie géographique qu'il n'eût pas gardée quatre jours après avoir commencé de remonter le Nil au-dessus d'Héliopolis. Et tout cela n'a pas suffi encore ; il est telles données qu'on s'est résigné tacitement à laisser sans commentaire ou sans signification précise. Faut-il donc suivre le sentiment de ceux qui, accusant Hérodote de mensonge, nient la réalité de son voyage au-delà du Fayoum ?

Voici, succinctement rappelés, les principaux résultats auxquels ont conduit à ce sujet, dans la présente étude, des rapprochements de textes et l'examen des lieux. Il faut, semble-t-il, attribuer à notre auteur une conception de la Haute Egypte toute différente de celle qu'on a imaginée jusqu'ici. Pour lui, comme pour Zeus Ammon dont il invoque le témoignage, l'Egypte comprenait tout ce que le Nil, par-

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venu à son plus haut niveau, arrosait au-dessous d'EIéphantine (1). En conséquence, au sud de la bifurcation du Nil, elle était bornée à l'est par la chaîne arabique, qui, suivant lui, ne s'élargissait pas, comme on le lui fait dire, de façon à atteindre en Abyssinie deux mois de chemin vers l'orient, mais s" infléchissait brusquement vers l'est, comme elle le fait réellement, à la hauteur de la pointe du Delta, et plus précisément près « des carrières où furent prises les pierres des pyramides » (2). A l'ouest, et parallèlement, remontait une autre chaîne « appelée libyque » : qualificatif dont Hérodote niait la justesse. A ses yeux, celle-ci ne délimitait l'Egypte que jusqu'à quatre jours de navigation au-dessus d'Héliopolis. En effet jusque-là, le Nil ne présentant aucun embranchement à droite ou à gauche, le champ de l'inondation, c'està-dire l'Egypte, lui paraissait comprendre uniquement le sol enserré par les deux montagnes. Mais à partir de ce point la chaîne, sans changer de direction, se trouvait débordée par une extension vers l'ouest du territoire égyptien, et de la sorte appartenait à l'Egypte. Cette extension était constituée par le Fayoum, car c'est bien à quatre jour d'Héliopolis qu'il a placé la latitude septentrionale du lac de Mœris, auquel il a prêté une longueur, du nord au midi, très supérieure à 204 kilomètres. L'erreur sur la situation du lac, placé ainsi au moins trois jours trop au sud, est surprenante; elle s'explique pourtant. Juste à l'endroit indiqué par notre auteur s'ouvre, sur la rive gauche du fleuve, un important canal, véritable fleuve lui-même, l'actuel Bahr Yousouf : ce canal a de tout temps conduit les eaux du Nil au Fayoum et alimenté le grand lac dont le Birket-Qouroun est aujourd'hui le reste. Hérodote a cru qu'il se dirigeait à peu près droit à l'ouest, quand dans la réalité, après s'être écarté du fleuve, il a la plus grande partie de sa course dirigée vers le nord : voilà pourquoi, selon lui, l'Egypte, d'abord étroite, devenait large à quatre jours de navigation au-dessus d'Hé-

(i) II, 18. — (2) Voir plus haut, p. n4-i20.

liopolis (1). La terre enserrée par le Nil et le Bahr Yousouf est nécessairement limoneuse, comme celle du Delta et au môme titre: voilà pourquoi, — le Bahr Yousouf étant le premier bras du fleuve qu'on rencontre en remontant, — l'Egypte était, suivant les « prêtres », un don du fleuve jusqu'au lac de Mœris. Mais à 280 kilomètres environ, c'est-àdire, d'après le compte d'Hérodote, à trois jours de navigation plus au sud, vers Farchout, s'ouvre un second canal, appelé généralement Sohagîyeh, et plus précisément, de son origine à Sohag, canal de Bahgoûrah ; c'est là que pour la première fois depuis son entrée en Egypte le grand fleuve se divise en deux : telle est la raison pour laquelle Hérodote, rectifiant logiquement la donnée des prêtres, a dit que l'apport du fleuve commençait trois jours plus au sud (2). Bien que le Bahr Sohagîyeh, comme le Bahr Yousouf, se dirige vers le nord, le voyageur grec lui a prêté la même direction vers l'ouest ; toutefois il l'a cru de longueur moindre, car il n'a connu qu'un seul cours d'eau établissant une communication entre le lac et le fleuve : c'est en pensant à l'une et à l'autre de ces dérivations qu'il a prolongé la largeur maxima de l'Egypte à deux journées, « tantôt. plus, tantôt moins » , à l'ouest. S'il la prolongeait également loin à l'est, c'était sans aucun doute à cause du canal de Nécos et de Darios reliant le Nil au golfe arabique, seul canal qui se détache du Nil de ce côté (3). Quant au minimum de plus de 35 kilomètres attribué à la largeur de la vallée, l'explication en est plus difficile à surprendre. Elle ne repose pas sur une conception topographique particulière. Suivant toute vraisemblance, Hérodote n'a estimé la distance qu'au jugé en remontant le fleuve; d'autre part il a eu l'œil dérouté par une optique nouvelle ; surtout il s'est laissé inconsciemment entraîner à l'exagération par l'opinion courante, — dont il est possible de reconnaître plus que des traces dans son œuvre, — que l'Egypte, bornée à l'est par le golfe arabique, était large : voilà pourquoi, dans l'impréci-

(i) Voir plus haut, p. i2o-i33. — (2) Id., p. i33-i35. — (3) Ici., p. i35-i3q.

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