C. SOURDILLE
sion foncière de ses moyens d'évaluation, il a enflé son chiffre jusqu'à l'extrême limite compatible avec la vue directe du pays (1).
La Haute Egypte : les villes (2). — Parmi les villes appartenant à la Haute Egypte ou en dépendant, il n'y a pas lieu de compter « Oasis », — El-Khargeh, — « habitée par des Samiens de la tribu eschrionienne ». En vertu de sa théorie sur l'étendue de l'Egypte, Hérodote Ta sûrement attribuée à la Libye. Au reste il n'y a pas apparence qu'il s'y soit rendu (3).
— La ville la plus occidentale qu'il ait mentionnée en territoire égyptien au-dessus du Delta est donc « la Ville des Crocodiles », l'ancienne Shodit, dont les ruines gisent au nord de Médinet el-Fayoum. Il affirme avoir vu le Labyrinthe, qui n'en était éloigné que d'une douzaine de kilomètres ; mais la raison pour laquelle il est présumable qu'il a visité la ville est autre. Il a, semble-t-il, aperçu de loin les deux colosses qui, d'après son témoignage, se dressaient en plein milieu du lac de Mœris. Comme ces colosses, situés à sept kilomètres au nord de Shodit (à Biahmou), n'étaient pas visibles du Labyrinthe, c'est-à-dire d'une distance à vol d'oiseau de seize kilomètres, il a dû, s'il les a vus, approcher assez près de la cité des Crocodiles pour qu'on puisse croire qu'il a poussé jusque-là (4).
— De « la ville d'Hermès » (Hermopolis) il ne nous a rien dit, sinon qu'on allait de toute l'Egypte y ensevelir les ibis. Le renseignement est inexact; mais le voyageur n'a pu le recueillir que dans le voisinage de cette ville. Dans le voisinage seulement : le fait que le nom en est jeté une fois par hasard dans un chapitre relatif à la sépulture des animaux, — le silence extrêmement remarquable de l'écrivain sur Hermès-Thot, qui fut l'une des plus grandes divinités égyptiennes, et dont les Grecs firent un cas tout particulier, — la
(i) Voir plus haut, p. 1 39-145. — (2) Résumé du chapitre IV, p. 146-234. (3) Voir plus haut, p. i40-i47- — (4) Id.,$. i^-i^q.
situation de la localité à six kilomètres du Nil — font présumer qu'Hérodote a remonté le cours du fleuve sans s'y arrêter (1).
— Ce qu'il rapporte de Chemmis, — aujourd'hui Akhmîm, — « près de Néapolis », est à première vue, le mot n'est pas trop fort, à ce point stupéfiant, qu'on a prétendu y trouver une des preuves de sa mauvaise foi : il aurait menti en prétendant avoir recueilli de la bouche des Égyptiens de Chemmis la légende, grecque jusque dans le moindre détail, de Persée et de ses ancêtres grecs. L'examen des hypothèses proposées et du texte a conduit ici à cette solution que les informateurs d'Hérodote furent bien des habitants de Chemmis, mais des Grecs établis dans cette ville. S'il les a déclarés égyptiens et non pas spécialement grecs, la présente étude en a indiqué la raison. Les Grecs, interprétant, altérant, développant sous l'influence de leurs idées et de leur mentalité particulières les quelques traits extérieurs qu'ils pouvaient remarquer de la religion égyptienne, ont cru reconstituer ainsi la véritable religion de l'Egypte ; alors il leur est apparu qu'entre cette religion et la leur, à la condition d'élaguer de celle-ci certaines fictions de leurs poètes, il n'y avait aucune différence spécifique, sans s'apercevoir que ce qui, dans la religion égyptienne reconstituée par eux, était grec, y avait été inconsciemment introduit par eux tout d'abord. Cette conviction fut aussi celle d'Hérodote ; c'est pourquoi il ne pouvait pas attribuer ses renseignements exclusivement aux Grecs de Chemmis : il aurait ainsi établi entre eux et les Égyptiens, au point de vue religieux, une distinction qu'il n'a certainement pas admise (2).
— Quant à la localité appelée « Néapolis », près de laquelle il place Chemmis, il ne nous a pas semblé que ce fût là soit l'une des villes actuelles de Qénéh ou de Qouft, à 143 et 163 kilomètres plus au sud, soit un quartier grec de Chemmis même ; le site en doit être plutôt cherché là où
(i) Voir plus haut, p. i4g-i5i. — (2) Ici., p. i5i-i5g.
s'éleva plus tard la célèbre Ptolémaïs d'Hermias, dans le voisinage immédiat de la petite localité nommée Souit par les Egyptiens, à dix kilomètres seulement au sud d'Akhmîm. En tout cas il est douteux qu'Hérodote y ait fait quelque séjour (1).
— De toutes les villes de la Haute Egypte, Thèbes est assurément celle dont le nom se rencontre le plus souvent dans l'œuvre de notre auteur. On s'est appuyé à tort à la fois sur ce qu'il nous en a rapporté et sur ce qu'il ne nous en a pas dit pour nier la réalité de son voyage au-delà du Fayoum. Sans doute toutes les données où le nom de Thèbes paraît ne proviennent pas nécessairement de là. Le périmètre de la Thébaïde, le contingent militaire qu'elle fournissait, les distances qui séparaient la ville soit de la mer ou d'Héliopolis, soit d'Eléphantine, soit des oasis libyennes, l'expédition de Gambyse contre les Ethiopiens et les Ammoniens, le rôle d'cc Oasis » comme « île des Binheureux » et sa colonisation par des Samiens, la distinction établie entre Zeus thébain (Amoun) et Zeus Ammon (de Libye), la coutume des sectateurs du premier de s'abstenir des béliers et des brebis, la légende de Zeus se montrant à Héraklès revêtu de la toison d'un bélier, ce sont autant de points sur lesquels il ne nous a pas semblé qu'Hérodote ait été renseigné à Thèbes même. Mais pour le reste il en va tout autrement. Le reste, à laisser de côté quelques menus détails, ce sont les données relatives à l'oracle de Zeus thébain, à son temple, et à ce que le voyageur y apprit. Quoi qu'il ait dit, et pourtant sans que sa bonne foi puisse être mise en doute à cet égard, ce ne sont pas de véritables « prêtres » thébains, ce ne sont pas non plus les bas prêtres de la domesticité des temples ni les drogmans qui ont dû, ici du moins, être ses informateurs : il apparaît bien qu'il y eut à Thèbes, à cette époque, des éléments grecs fondus jusqu'à un certain point dans la population indigène, et un oracle d'origine grecque dans lequel le
(i) Voir plus haut, p. i5q-i6i.
vent semble, d'après un fragment d'Hellanicos, avoir été l'instrument de la divination. Ainsi c'est parce qu'il y avait à Thèbes un oracle grec que l'historien y a signalé un « mantéion » de Zeus ; c'est parce que le procédé de divination était grec qu'« il se trouvait à peu près le même qu'à Dodone », c'est parce que la légende était grecque qu'elle attribuait à des prêtresses thébaines la fondation des oracles de Zeus dodonéen et de Zeus Ammon (libyen); enfin c'est parce qu'à cet oracle d'une divinité assimilée à une divinité égyptienne était attaché, on Ta vu, une sorte de sacerdoce grec d'origine, qu'Hérodote a invoqué le témoignages de prêtres de Zeus thébain. D'autre part, avec quelques-uns de ces prêtres il a pénétré dans une partie du grand temple d'Amon, non pas dans la cour précédant la salle hypostyle, mais très probablement dans cette voie triomphale qui, au sud, aboutissait au dixième pylône. Si l'on ne tient pas compte de certaines affirmations trop absolues, dont l'explication d'ailleurs laisse intacte la probité du voyageur, des découvertes récemment opérées à Karnak ont rendu vraisemblable Texisdans le temple des statues qu'il déclare y avoir considérées. Les renseignements rapportés par lui à la même occasion sur certains points de la mythologie égyptienne sont d'une particulière, d'une remarquable exactitude : les très faibles traces de mentalité grecque qu'ils manifestent établissent une présomption de plus qu'ils proviennent directement de la Haute Egypte (1).
Les lacunes qui, dit-on, révéleraient à elles seules qu'Hérodote n'est pas allé jusqu'à Thèbes se concilient facilement avec la réalité de son voyage en cette ville. Ce qu'il sait des temples égyptiens montre qu'il'n'en a vu qu'exceptionnellement les abords immédiats; des monuments de ce genre il n'a généralement et uniformément aperçu que les hautes murailles, enveloppées elles-mêmes à distance d'un énorme mur de briques : voilà pourquoi il n'a signalé à Thèbes, et
(i) Voir plus haut, p. 161-211.
encore d'une manière extrêmement sommaire, que le temple d'Amon. Pour des raisons diverses, notamment parce que l'accès des édifices thébains, à peu près tous d'ordre religieux, était interdit aux profanes, et que rien d'autre à cette époque ne pouvait attirer de ce côté un flot renouvelé de touristes, il ne s'était pas alors constitué dans cette cité une classe d'interprètes-ciceroni destinés à expliquer les monuments, à raconter leur histoire, celle de leurs fondateurs et de leurs restaurateurs : voilà pourquoi Hérodote n'a parlé ni des grands pharaons thébains en tant que thébains, ni des pharaons du Nord dans leurs rapports avec Thèbes, ni d'une tradition thébaine quelconque ayant rapport à l'histoire. On a prétendu, il est vrai, qu'Hécatée avait pu se procurer des informations de cette nature et que son récit aurait précisément dispensé notre auteur de traiter le même sujet. Cette hypothèse, à l'examiner de près, se heurte à des objections insurmontables, dont la moindre est qu'elle ne repose sur rien. En réalité, les lacunes signalées sont en quelque sorte des lacunes nécessaires : Hérodote n'a pas parlé davantage parce que les circonstances s'opposaient à ce qu'il fût mieux renseigné; c'est pourquoi, s'il apparaît comme certain qu'il a vu Thèbes, nous devons penser qu'il n'eût pas de raison d'y demeurer bien longtemps (1).
— On a cru trouver également dans ce qu'Hérodote rapporte d'Eléphantine et de Syène des preuves contre la réalité de son voyage dans la Haute Egypte. S'il était allé, comme il l'affirme, jusqu'à Eléphantine, pourquoi rapporterait-il, d'après un prêtre de Sais, que le Nil a ses sources dans deux montagnes pointues situées entre Eléphantine et Syène? En effet aurait-il parlé d'après ouï-dire de choses qu'il aurait vues lui-même, et n'aurait-il pas constaté qu'entre les deux localités, séparées par un bras du fleuve large à peine de cent cinquante mètres, il n'y a pas de montagnes? En outre, aurait-il mentionné les carrières d'Eléphantine au
(i) Voir plus haut, p. 211-217. Cf. p. 189, n° 1,
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lieu des carrières de Syéne? et n'aurait-il pas observé qu'Éléphantine est non pas une « ville », comme il l'appelle, mais une ile? On peut même ajouter à ces reproches : pourquoi a-t-il fait inexactement et surtout en invoquant le témoignage (f autrui la description de la première cataracte, quand trois ou quatre heures suffisent, y compris le temps du retour, pour en parcourir complètement les abords? Un minutieux examen a conduit ici aux conclusions suivantes. Hérodote est bien allé à Eléphantine, mais il n'a pas su que la localité située en face sur la rive droite était Syène, et c'est pourquoi il na pas opposé au récit du prêtre saïte le témoignage de sa propre expérience. En réalité Syène n'était encore à ce moment qu'un faubourg transnilotique de la ville située dans l'île d'Éléphantine ; pour porter un nom spécial, ce quartier n'en était pas moins considéré comme faisant partie de la ville elle-même : voilà pourquoi d'une part Hérodote ne pouvait pas nommer « île » une « ville » qui en fait n'était pas bornée à l'île, et pourquoi d'autre part les carrières de Syène étaient nécessairement, comme les appelaient parfois les Egyptiens eux-mêmes, les carrières d'Éléphantine. Enfin il y a lieu de penser que, trompé par un faux renseignement attribuant à la cataracte environ 128 kilomètres de longueur, il ne s'en est pas donné le spectacle, qu'il n'a pas même pris pied à Syène, que, des différentes données où se rencontre le nom d'Eléphantine, à peine quelques-unes proviennent directement de là, en un mot que son séjour y a été d'une extrême brièveté (1).
Itinéraire précis d'Hérodote. — Hérodote a vu l'Egypte de Canope à Péluse et de la Méditerranée à la première cataracte. On peut maintenant, en s'appuyant sur un certain nombre de résultats de la présente étude, déterminer quel y fut son itinéraire, c'est-à-dire dans quel ordre exact il en parcourut les différentes parties.
Quand on considère d'ensemble les villes de la Basse
(i) Voir plus haut. p. 217-234.
Egypte où il parait s'être arrêté (1), on s'aperçoit tout de suite qu'elles constituent plusieurs groupes nettement tranchés : l'un à l'ouest de la branche canopique, un autre un peu à l'est de la même branche, un troisième le long de la branche pélusienne, auquel se rattachent Patumos et Buto d'Arabie; seule la ville de Busiris appartient au centre du Delta. En ce qui concerne le groupe le plus occidental, on doit croire que l'itinéraire décrit par Hérodote de Ganope à Memphis par Naucratis et les pyramides fut effectivement le sien (2). Nous sommes assurés qu'il l'a suivi non du sud au nord, en partant de l'Egypte, mais du nord au sud, en y arrivant, car cet itinéraire n'était possible, d'après son témoignage exprès (3), que pendant la pleine inondation, et c'est vers la fin de novembre, au moment où cet état de choses n'existait plus, qu'il a quitté le pays (4). S'il a tenu cette route, il n'a visité les villes situées à l'est de la branche canopique qu'après avoir atteint Memphis, par conséquent en descendant du sud au nord. Il n'est pas admissible en effet que pour se rendre à Memphis par Naucratis et les pyramides il ait passé tantôt sur une rive tantôt sur l'autre, car on ne s'expliquerait pas qu'au-dessus de Naucratis il fût revenu sur la rive gauche, où il n'avait rien à voir, où en tout cas il n'a rien visité (5). Du fait qu'il n'est pas arrivé en Egypte par l'est, il résulte nécessairement qu'il n'a pas suivi la branche pélusienne du nord au sud; c'est dans le sens contraire qu'il a parcouru la région, en se rendant à Péluse et à Paprémis, par où il est sorti de l'Egypte. Reste la ville de Busiris, complètement isolée au milieu du Delta. Pourquoi cet isolement? Hérodote n'a sûrement pas fait en cette ville un voyage spécial, car l'examen des données qui la concernent montre qu'il s'y est à peine arrêté (6). Voici l'explication : Si de Buto-Chemmis, point extrême de son itinéraire sur la droite de la branche canopique, on trace une ligne jusqu'à
(i) En voir la liste plus haut, p. 99. — (2) Voir plus haut, p. 8-9, (3) II, 97. Cf. ci-dessus, p. 8. — (4) Voir plus haut, p. 17-20. (5) Voir plus haut, p. 41-42. — (6) Id., p. 61 63.
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Bubastis, première ville de son itinéraire sur la branche pélusienne (i), on constate que cette ligne passe justement par Busiris : l'arrêt de notre auteur à Busiris ne fut donc que l'étape intermédiaire entre les deux itinéraires partiels qu'on vient d'indiquer, et qui sont de la sorte étroitement liés l'un à l'autre. Il apparaît de là que, sauf les villes sises à l'ouest delà branche canopique, à savoir Canope et Naucratis, toutes les villes du Delta visitées par lui l'ont été de suite jusqu'à la dernière, qui fut Péluse, par conséquent dans la dernière partie de son voyage, et postérieurement à son séjour dans la Haute Egypte.
C'est sur son voyage en Haute Egypte que s'est greffée son excursion au lac de Mœris. Tout d'abord il s'y est rendu non pas directement de Memphis, mais en descendant le Bahr Vousouf depuis l'endroit où ce canal prend sur le Nil, en face du Gébel Abou Féida : ainsi s'expliquent, comme on l'a montré plus haut, l'erreur par laquelle il a cru que le territoire égyptien s'élargissait à quatre jours au-dessus d'Héliopolis, et d'une manière générale à peu près toutes les erreurs qu'il a commises dans la description de la Haute Egypte (2). Mais par où est-il revenu du lac au Nil ? A consulter la carte, il semble évident qu'il a dû continner à descendre le même canal pour regagner Memphis. Mais ce n'est là qu'une évidence trompeuse : quelque étrange, quelque inconcevable que le fait puisse paraître, il est retourné sur ses pas vers le sud pendant plus de 200 kilomètres pour reprendre le cours du Nil au point précis où il l'avait quitté. Hérodote n'a sûrement pas parcouru la partie du Bahr Yousouf qui se dirige, au nord du lac, du côté de Memphis. S'il l'avait parcourue, il n'eût pas dit que sept jours de navi-
(i) Très sensiblement au-dessus de Bubastis, à la bifurcation du Nil, c'est-à-dire à la naissance même de la branche pélusienne, se trouve Héliopolis. Mais cette ville avait été l'objet d'un voyage spécial de la part d'HÉrodote (II, 3), qui du reste était encore passé par là lors de son retour de la Haute Éçypte, pour aller visiter les villes situées à l'est de la branche canopique.il n'y a donc pas lieu de supposer qu'il s'y soit rendu une troisième fois. — (2) Voir plus haut, p. i3i sqq.