I. — Limites de la divisibilité de la substance vivante
Quelle que puisse être la structure de la matière vivante, il est certain que, dans beaucoup de cas, sinon dans tous, la destruction complète de cette structure entraîne comme conséquence la cessation des phénomènes par lesquels se manifestait la vie. Un cerveau qui a été réduit en bouillie ne peut plus fonctionner; un rein qu'on a écrasé ne peut plus sécréter d'urine. Quand des cellules de levure ont été broyées finement avec du sable, elles peuvent encore dédoubler le glucose en alcool et en acide carbonique; mais elles ue peuvent plus vivre ni se reproduire. L'idée que la disparition de la structure entraîne la disparition de la vie répond si bien à une conviction générale qu'il n'y a jamais eu d'expériences systématiques à ce sujet. 11 serait pourtant utile de rechercher quelles fonctions peuvent encore accomplir les organes et les organismes dont on a détruit la structure : nous arriverions ainsi à distinguer les fonctions qui ne dépendent que de la constitution chimique et celles qui supposent, en outre, une structure physique particulière de la substance vivante.
C'est un. fait bien connu que les organes et les organismes peuvent être, dans une certaine mesure, divisés en fragments plus petits sans cesser de vivre. En un mot, la
LOEB 6
substance vivante est divisible; mais il y a évidemment une limite à cette divisibilité. Nous avons déjà signalé plus haut l'importante découverte de Nussbaum, qui a montré que chez les Infusoires, le fragment qui contient le noyau est seul capable de vivre et de régénérer (1).
J'ai fait, à ce sujet, des expériences sur des œufs d'oursin fraîchement fécondés, — matériaux qui ont l'avantage de fournir un critérium net de la conservation de la vie : à savoir le développement. Une méthode simple (2) permet de diviser l'œuf non encore segmenté d*Arbacia en fragments de petite taille.
Immédiatement après la fécondation, et avant la première division, on transporte Tœufdans de Teau de mer à laquelle on a ajouté un volume égal d'eau distillée. Par suite de la diflérence de pression osmotique, Tœuf absorbe de Teau, se gonfle et sa membrane éclate. Une partie plus ou moins considérable du protoplasma s'écoule au dehors, et l'on obtient ainsi des œufs dont la masse n'est qu'une petite fraction de la masse d'un œuf normal. Si, au bout d'un certain temps (une demi-heure à une heure et demie) on remet ces fragments d'œufs dans de l'eau de mer normale, ceux d'entre eux qui possèdent un noyau commencent à se diviser. Mais on s'aperçoit bientôt que le degré que leur développement est susceptible d'atteindre est fonction de leur masse. Le développement des fragments les plus petits s'arrête très tôt, d'autant plus tôt que le fragment est plus petit.
(1) Nussbaum, art. cité. — Nussbaum soutient également qu'un noyau isolé, sans protoplasma, n'est pas capable de vivre, — mais sans appuyer cette affirmation sur aucune expérience. Plus tard, Verworn {Pfïugers Archiv, vol. LI, p. 1, 1892) a isolé les noyaux de certains Radiolaires et a constaté qu'ils ne vivaient pas. Mais ces noyaux ne mouraient que lorsqu'il enlevait, non seulement le protoplasma, mais la membrane nucléaire elle-même : ce qui rend l'expérience difficile à interpréter. L'idée de Nussbaum peut être juste : elle n'a pas encore été expérimentalement démontrée.
(2) J. LoEB, Pfïugers Archiu, vol. LV. p. 525, 1893.
iPiQPiPinnp