IV. — L'auto-régulation de la reproduction
Nous avons défini les êtres vivants : des machines qui s'entretiennent elles-mêmes et produisent de nouvelles machines de leur espèce. Les conditions qui déterminent une régulation automatique de ce dernier phénomène, en dépit de leur grande importance, sont encore presque inconnues.
Boveri, par exemple, expose qu'à une période très précoce de la vie embryonnaire, une partie de la substance de l'œuf est mise de côté pour servir au développement des glandes sexuelles de l'individu. Tandis que le reste de l'œuf se transforme en organes différents, cette partie reste ce qu'elle était, c'est-à-dire de la substance embryonnaire ; mais, en même temps, sa masse augmente.
Gomment est obtenu ce dernier résultat? nous ne le savons pas. Les seules recherches précises^ sur ce point, sont celles de Miescher sur le saumon (1). - — On sait que les saumons, à la saison du frai, quittent TOcéan et remontent les fleuves. Au commencement de cette migration, leurs testicules et leurs ovaires sont peu développés^ leur musculature est très puissante. Le testicule, pendant l'hiver, ne représente souvent que de 1/1000® à 1/700^ du poids du corps ; quelques mois après, le poids du testicule est d'environ 5 p. 100 du poids du corps. Chez les femelles, le rapport du poids de Tovaire à celui du corps est encore plus considérable. Or, d'après Miescher, les saumons, pendant leur séjour dans l'eau douce, — ou, du moins, ceux qu'il a étudiés à Baie dans ces conditions, — ne prennent point ou presque point de nourriture. Où les ovaires et les testicules prennent-ils de quoi s'accroître ? Miescher a observé que ce sont les muscles dorsaux du saumon qui fournissent les matériaux nécessaires à cette croissance. Les substances albuminoïdes de ces muscles
(1) Miescher, Histochemische und physiol. Arbeiten. Leipzig, 1897.
352 DE t/hÉRÉDITÉ
se liquéfient, entrent dans le courant sanguin, et sont distribuées ainsi aux organes, tout comme les substances nutritives qui proviennent des aliments. Pour une raison que nous ignorons, les glandes génitales enlèvent au sang une plus grande quantité de ces substances que ne le font les autres organes (1). — Miescher signale, en outre, une différence entre les organes mâles et les organes femelles. Dans les glandes mâles, Talbumine qui est enlevée au sang est, en partie, décomposée en produits tels que la protamine, la guanine, la sarcine, qui s'accumulent dans les spermatozoïdes. Dans les glandes femelles, au contraire, Talbumine du sang ne se décompose pas : elle est employée à constituer la substance des ovules, dont la masse l'emporte de beaucoup sur celle des spermatozoïdes.
Miescher considère comme important le fait qu'il a pu constater chez le saumon ; mais il indique lui-même que le mode de formation des produits sexuels ne doit pas dépendre de l'origine de Talbumine employée. Il est très probable qu'en réalité, cette albumine est fournie le plus souvent par les aliments, et le cas étudié par Miescher n'est sans doute qu'une exception. L'idée qu'un organe peut servir de nourriture à un autre n'en garde pas moins sa valeur : aussi rappellerons-nous l'hypothèse que fait Miescher sur la cause de la disparation de la musculature du dos. Il admet que l'état d'inanition du saumon diminue le tonus des vaisseaux et, par là, ralentit la circulation. La circulation étant ralentie, l'apport d'oxygène aux cellules est insuffisant. Or nous savons par les travaux de Pasteur que le manque d'oxygène augmente l'activité fermentatrice des cellules de levure. Miescher suppose que la même condition
(1) Peut-être ces albuminoïdes qui circulent avec le sang diffusentils plus rapidement dans les glandes génitales; peut-être y sontils transformés immédiatement en substances insolubles, auxquelles viendrait s'ajouter, continuellement, une nouvelle quantité d'albumine liquide. — Peut-être les glandes génitales, à ce moment, s'enrichissent-elles en fernaents capables de faire la synthèse des globulines en combinaisons d'un poids moléculaire élevé.
l'auto-régulation de la reproduction 363
augmente l'activité hydrolytique du muscle, et détermine ainsi une sorte d'auto-digestion, qui fait passer la substance musculaire dans la circulation.
D'autres mécanismes automatiques assurent la rencontre des cellules sexuelles mâles et de l'ovule. Ceux-ci sont relativement clairs, car ils constituent, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, des formes spéciales de tropismes. — Prouvons par un exemple que l'accouplement, c'est-àdire l'acte par lequel le mâle saisit et retient la femelle, rentre aussi dans la catégorie des tropismes. Chez les Gammarides, le mâle saisit la femelle par le dos et nage avec elle pendant plusieurs jours. Le mâle seul exécute des mouvements ; la femelle est portée passivement par le mâle qui la tient contre sa face ventrale. S. J. Holmes a recherché les conditions de cette réaction (1). II a trouvé que le mâle n'est pas attiré à distance par la femelle ; il s'empare d'elle seulement quand il la rencontre ; c'est une réaction stéréotropique. Holmes a constaté, en effet, que des mâles rendus aveugles ou privés de leurs premières antennes (organes olfactifs) s'emparent des lemelles aussi bien que les mâles normaux. D'autre part, si on met les femelles dans le même vase que les mâles, mais en les en séparant par un fin treillage en fil de fer, les mâles ne s'occupent pas d'elles le moins du monde. Enfin, les mâles saisissent aussi d'autres mâles, quand ils viennent à les rencontrer. La seule différence, c'est que, dans les conditions normales, chacun des deux mâles cherchant à s'emparer de l'autre, aucun des deux n'y réussit. Mais Holmes a observé que si on enlève à certains mâles les appendices àl'aide desquels ils se défendent, les mâles normaux peuvent saisir- ces mâles mutilés et les porter pendant plusieurs heures. Pourtant ils finissent par les laisser tomber. Pourquoi les mâles portent-ils les femelles plus longtemps que
(1) S. J. Holmes, Biological Bulleliriy vol. V, p. 288, 1903.
LOEB 23
354 DE l'hérédité
ces mâles mutilés ? Holmes répond en faisant remarquer que les femelles réagissent aux excitations tactiles tout autrement que les mâles. Quand une femelle rencontre un autre Gammarus, mâle ou femelle, elle se replie sur ellemême et reste passive. Si l'autre animal est un mâle, il saisit la femelle et l'emporte, et la femelle reste, immobile, sauf les mouvements respiratoires. Si Fanimal qui rencontre une femelle est également une femelle, elles ne cherchent pas à se saisir ; l'excitation tactile une fois éteinte, toutes deux recommencent à nager et s'éloignent l'une de l'autre. — L'accouplement résulte donc, ici, d'une différence dans l'excitabilité des deux sexes par rapport au contact et du développement particulier de cette excitabilité à l'époque de la maturité sexuelle.