CHAPITRE If
La Fontaine et ia rormation de son gén € poétique. — En 1657, M. Jannart, substitut de procureur général du Parlement de Paris, prése n tait au surintendant Fouquet un grand enfant. dt trente-six ans. Quoique marié depuis longtemps et même père de famille, Jean de La Fontaine ne s'élait encore signalé que par ses incarlades el ses prodigalilés ruineuses(]). Aussi, commeiltournait agréablement un madrigal, on s’efforça de le ranger en lui {rouvant quelque généreux protecteur. Fouquet devina-t-il le génie de ce visiteur timide? La chose nous semble peu probable. Mais il l'enrôla dans la petite armée de littérateurs, dont il était le Mécène; il lui permit de s'abandonner librement à ses rêveries, el, de la sorte, il prépara, sans le savoir, le triomphe définitif de l'Apologue.
Ce qui dominait à cette date chez le nouveau
(1) La biographie de Jean de La Fontaine (1621-1695) est trop connue pour que nous insistions. Outre ses Fables, il écrivit des pièces de théâtre médi cercs, des poèmes, des Cunlies, des Épiires ou des discours célèbre s, des poésies diverses, des œuvres mèlécs de prose et de vers ou des romans (Psyché, Le Songe Ge Vaux, Le Voyage en Limousin \,.
protégé du surintendant c'était l'esprit gaulois. On s'est piu à nous représenter la populaucn champenoise comme possédant au suprême degre les qualités et les défauts essentiels de notre race. Qu'il le doive ou non à sa province, La Fontaine futun Gaulois. De même queles poètes populaires du moyen âge, il adore la grivoiserie, glisse facilement sur la pente de l’obscénité, manque trop souvent de sens moral. Mais, avec leur gaieté franche, il a aussi cette finesse et celte malice qu’ils dissimulaientsous une apparente bonhomie; il apporte dans l'expression des sentiments et des pensées la clarté et la discrétion qu'ils aimaient ; il a reçu enfin, tout comme eux, en partage un esprit fin, une intelligence ouverte, un gros bon sens. Et la nature semblait avoir créé notre Champenois pour continuer la tradition des fabliaux, des Cent Nouvelles nouvelles et du roman de Renart.
À cet esprit gaulois, qu'il conservera toute sa vie, s'ajoute alors l'esprit mondain. Dans les soirécs intimes de Saint-Mandé ou les fêtes princières de Vaux-le-Vicomte, notre provincial se dégourdit et s’affine au contact des letirés et des belles dames qui composaient la cour brillante de Fouquet. Désormais, il ne pourra plus quitter ces milieux mondains où il s’est senti tout de suite à son aise. On le verra plus tard chez M"° de 1a Sablière ; à l'hôlel dela duchesse de Bouillon ; au Temple. dans cette société aristocralique et légère, qui préludera sous le patronage des Vendôme au liberlinage de la Régence. Mais, des l'époque où il rime pour le surintendani ues
épîtres et des ballades, il se révèle charmant causeur.. quand il daigne s'évader de ses rêves. i1 acquiert la souplesse, l'ironie alerte, le ton cavalier, le badinage élégant, l’art d’insinuer avec gentillesse un compliment ou une malice, et « la grâce plus belle encor que la beauté ». En un mot, dépouillant la gaucherie si commune alors chez les auteurs de province, il devient un homme du monde accompli.
Avec tout cela il pouvait être l’émule d’un Marot ou d'un Voiture. Heureusement ses rela. tions mondaines ne l'empêchèrent point de demeurer un humaniste fort curieux et fort laborieux aussi, malgré sa réputation de paresse. « J’en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi », avouait cet infatigable lecteur. Aussi personne, au xvu° siècle, n'a mieux connu que lui nos auteurs de la Renaissance et peut-être même du moyen âge. Personne, en revanche, n'a pratiqué avec plus de respect religieux et d'amour les grands poètes de l’anüquité : « Térence est dans mes mains; je m'instruis dans Horace; Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse » : voilà ce qu'il. proclame dans son Épitre à Huet, où il prend si vivement la défense de ses maîtres adorés. £t il ne faisait que leur payer sa dette de -econnalssance, car c'est grâce aux Anciens qu'il évita la préciosité mignarde où le pouvait conduire l'esprit mondain, tout comme la rudesse et le mauvais goût qui avaient été les pires défauts des écrivains gaulois du moyen âge. D'ailleurs, ici, le résultat salutaire de ses lectures fut fortifié par les conseils et les exemples des amis qu'il fré-
quentait. Racine, Boileau, Molière avaient constitué une école nouvelle. [ls réagissaient contre le romanesque, la préciosité, l’héroïsme invraisemblable. Ils voulaient que la représentation exacte de la nature fût désormais le but de l’art. Le Bonhomme adopta leur manière de voir. Il écrivit dans une lettre à Maucroix : « Et maintenant il ne faut pas quitter la nature d’un pas ». Et son amour des Anciens lui porta bonheur, aussi bien que son adhésion à l’école classique : il leur doit le bon goût, la correction absolue, l’art de composer harmonieusement.
Enfin, il importe de faire — et très large — sa part au caractère de La Fontaine. Dans les der nières pages de Psyché, Polyphile s'écrie avec enthousiasme :
Volupté, Volupté, qui tus jatis maîtres» Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaïigne pas; viens-t-en loger chez moi; Tu n’y seras pas sans emploi.
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne; enfin tout: il n’est rien
* Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.
Ne prenons point pour un air de bravoure cet appel à la Volupté. La Fontaine parle très sincèrement et nous découvre le fond de son cœur.
C'était un épicurien, qui recherchait en tout le plaisir. Il négligeait ses devoirs de famille et les obligations de sa charge. Mais converser après un bon dîner, les coudes sur la table, au Mouton Blanc; babillerspirituellement dans un cercle où il y a de jolies femmes; lire Boccace ou Virgile, Voiture ou Horace, le Pantagruel ou le
Polexandre; s'en aller paisiblement rêver sur « quelque rive fleurie » ou goûter un doux sommeil à l'ombre des arbres touffus ; avoir tou, ours un grain d'amour dans la tête et beaucoup d’ mitié dans le cœur; prendre le temps comme il vient et s'amuser de tout : tel fut l'idéal du Bonhomme. Et cela ne va point sans un peu d'égoïsme, que tempérait fort heureusement la bonté. Mais cela conspira avec tout le reste à former le génie de La Fontaine, unique dans l'histoire de la littérature et vraiment fait pour le genre de l’Apologue qui, après des tâtonnements de plusieurs siècles, allait brusquement atteindre son apogée.
Les Fables et le programme de La Fontaine. — En 1666, La Fontaine avait publié la seconde série des Conles et le scandale était grand à la cour. Louis XIV, qui n’aimait point l’ami de Fouquet, le fit chapitrer par Colbert. L'insouciant poète comprit le danger et entreprit de parer le coup en publiant une œuvre plus morale et plus sérieuse. Au mois d'avril 1668, il lançait un volume modestement intilulé Fables choisies mises en vers. C'étaient les six premiers livres du recueil actuel. Ces apologues, que leur auteur présentait comme de simples bagatelles, furent aussitôt fort goûtés. Il fallut, au cours de la même année, en donner une seconde édition. La Fontaine fut considéré, dès cette date, comme J'Ésope et le Phèdre des Français. |
Son intention n'était point de continuer a travailler dans ce genre, et il l'avait déclaré er disant : « Les longs ouvrages me font peur ».
Mais ses amis insistérent; le bon La Fontaine céda ; el bientôt des fables inédites commencèrent à circuler dans les salons. En 1678 et 1679 parurent les « troisième » et « quatrième parties », qui contiennent les livres VIII à XI et qui furent placées sous le patronage de M"° de Monlespan. La favorite protégeant ouvertement le poète, chacun lui accorda du génie; cinq ans plus lard, l’Académie lui ouvrait ses portes; et le roi, malgré sa vieille rancune, était obligé de sanctionner l'élection. ‘Là période de production féconde élait finie pour La Fontaine. I]ne délaissa point cependant le genre auquel il devait ses succès les plus doux, et le douzième livre, publié en 1694 pour le duc de Bourgogne, est absolument digne des précédents. C’est la réunion des différents recucils et des pièces éparses qui a formé le mince volume des Fables. On aurait fort étonné Louis XIV, les gens de la cour et le Bonhomme lui-même, si on leur eût dit que ces deux cent quarante historiettes passeraient un jour, avec les comédies de Molière, pour l’œuvre la plus artistique d’une époque où s’illustrèrent de si grands poètes.
Dans ce charmant livre des Fables, disons tout de suite que la « matière » n’est point du tout originale. Il est rare que La Fontaine ait inventé le sujet d’un apologue, et, selon l'expression d’Amiel, « 1l prit paresseusement des thèmes tout faits ». Ces thèmes, il les rencontra de droite ou de gauche, au cours de ses lectures capricieuses. L'érudition de Polyphile était grande : aussi ses modèles furent-ils nombreux. Il emprunta aux
anciens et aux modernes, aux Européens et aux Orientaux; et non seulement ils’inspira des fabulistes de profession, mais bien des auteurs, qui élaient loin d’être tels, lui ont fourni des sujets ou des détails intéressants. D'après un chapitre d’Aulu-Gelle, un dialogue de Tabarin, une anecdote de Racan, une maxime de La Rochefoucauld et quelques pages de l'évêque Guevarra, il écrivit des chefs-d'œuvre. D’autres fables furent composées avec Horace, Marot ou Rabelais sousles yeux Si bien que l’on pourrait constituer une riche bibliothèque en réunissant les ouvrages dans lesquels, selon un mot célèbre, La Fontaine « reprit son bien ». Il nes’en est jamais caché, d’ailleurs : Join de là! Après le plaisir d’avoir déniché un sujet dans quelque volume peu connu, il savoure la joie plus grande de s'amuser à l’orner comme il faut. Il a conscience qu'il est nécessaire de s’en lenir à la vieille « matière »; car son antiquité vénérable et les efforts tentés depuis Ésope pour la bien traiter lui sont garanties sérieuses de son éternelle valeur morale. Ila conscience également que, sauf des exceptions très rares, ces sujels n'ont point été fortement marqués par ses prédécesseurs et qu'avec de l’art il en fera sa propriété. Rien n'appartient au Bonhomme, ni la morale, ni l’aventure. Mais 1l entend bien être original par la mise en œuvre, et c'est avec fierté qu'il s’écrie :
Mon imitation n’est point un esclavage:
Je ne prends que l’idée et les tours et les lois, Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois
Ce: vif désir de l'originalité s'affirme dans tous les passages où La Fontaine prit soin de définir lui-même ses intentions. Certes, 1 affiche un souci extrême de la morale. En son Épitre dédicatoire au Dauphin, il proclame l'utilité des fables. « L'apparence en est puérile, je le confesse, dit le modeste poète, mais ces puérilités servent d’enveloppe à des vérités importantes ». Toujours, il insistera sur ce côté pratique du genre et restera fidèle à sa profession de foi de 1668 :
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons: Ge qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
Mais, si « conter pour conter lui semble peu d'affaire », La Fontaine songe à tel ou tel, à un Ésope, un « Gabrias », un Baïf, ct il ne dissimule pas « qu’une morale nue apporte de l'ennui ». Dans la façon de présenter les préceptes, 1l faut de la «nouveauté », de la « gaielé », « un certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de sujets même les plus sérieux ». Le fabuliste répudie « les vains ornements » et la « préciosité » futile. Mais 1l rappelle que « le Parnasse » a jugé l'Apologue comme étant « de son apanage », que c’est donc un genre poétique et qu'on le doit parer des grâces de la poésie. Lui-même n'a jamais manqué à ce devoi Par mille moyens qu'il nous révèle, il pense avoir introduit dans ses fables toute « la variété », toute la « diversité », dont il était capable. Sermonner, en l’amusant, le monde, ce vieil enfant qu'on berce avec le conte de Peau d'âne, voilà le dessein
du Bonhomme, et il résume très bien sa pensée dans ce vers : « En ces sortes de feinte, il faut instrutre et plaire » (1). Nous allons voir comment il sut rester fidèle à son programme et donner ainsi dans le genre de l’Apologue des chefs-d'œuvre qu'on n’a pas encore surpassés.
La morale dans les Fables. — Insiruire les hommes? C'était la prétention de tous les fabulistes depuis l’Ésope Phrygien et le Pantcha- Tantra. La Fontaine ne pouvait donc que rééditer les préceptes formulés par la sagesse des nations, et, fatalement, sa morale est la partie la moins originale de ses Fables. Elle lui a valu cependant de vives critiques, qui s’adresseraient plus justement au genre lui-même. Cette morale, paraît-il, esl basse et médiocre. Allons plus loin! On la condamne comme mauvaise et pernicieuse.
« Dans les Animaux malades de la peste, nous dit-on, dans le Loup et l’Agneau, l'Homme et la Couleuvre, vingt autres fables, votre La Fontaine n'a-t-il point soutenu le droit du plus fort? En vérité, voilà un beau précepteur de morale ! » Et ces rigoureux censeurs invoquent l'autorité de Jean-Jacques Rousseau et de Lamartine. Le philosophe du xvurr° siècle, dans le deuxième livre de son Émile, veut prouver que la lecture des Fables serait fâcheuse pour les enfants ; « qu’elle les porterait plus au vice qu’à la verlu »; qu'ils y trouve. raient des leçons de «basse flatterie», « d'inhuma-
(à) Voir: À Mgr le Dauphin, Préface du premier recueil, Avertissement du second, À Madame de Montespan (livre VII), Épilogue (livre XI); et II,1;, V,1;VE, 1; VIII, 4; IX, 1.
nité » et « d'injustice ». L'auteur des Héditalions exagère encore les critiques du citoyen de Genève. « Ces histoires d'animaux, dit-il, qui parient, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïsles, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les Fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste du vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant. »
C'est entendu! La Colombe et la Fourmi, les Deux Amis, les Deux Pigeons, le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat, tous les autres poèmes du dévouement et de l'amitié qui émeuvent délicieusement notre cœur, tout cela ne compte point! La Fontaine est seulement l’homme qui écrivit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ou bien : « Le sage dit, selon les gens : Vive le roi! Vive la ligue! » (1). Encore faudraitil voir si dans le récit qui précède ces maximes il n'y a point de l'ironie et si le fabuliste, au lieu de donner un précepte, ne fait point une simple constatation. Voilà ce que n'ont pas compris Jean-Jacques Rousseau et les censeurs de son espèce. En réalité, La Fontaine est comme lhirondelle voyageuse : il a « beaucoup vu », « beaucoup retenu », et, ainsi que le firent ses devanciers, il nous soumet pour notre gouverne le résultat de ses observations. Le tableau n’est point gai, parce que le spectacle de la vie humaine est triste et parce qu'il se passe sur notre globe des événe-
(3) FGî!ss. ivre I, 10, et II, 5. Nous rcnvoyons partout au excellertes éditions classiques de MM. Clément et Berthet.
LevrauLT, — La Fable, 6
ments immoraux ou criminels. Mais il était bon de nous le placer sous les yeux, et la contemplation en demeure salutaire. n
Due constate, d'ailleurs, un homme éclairé par l'expérience quand il regarde s'agiter la fourmilière humaine ? Le triomphe universel de la folie; et cela au temps de La Fontaine comme à l'époque de Phèdre et des Ysopels. C’est folie que de ne point écouter les sages conseils et de blâmer les défauts des autres, au lieu de rechercher nos vices pour les détruire (1). C'est folie que de trop compter sur l'assistance de nos semblables et d'attacher une grande valeur à leurs opinions contradictoires (2). C'est folie, quand on est faible, d'espérer ici-bas justice contre un plus fort ou de vouloir fléchir un tyran par de bonnes raisons (3). Chaque jour, ne voyons-nous pas des fous escompter ridiculement l’avenir, se rebeller contre la loi du trépas, blâmer sottement la Providence et perdre leur temps à scruler des mystères impénétrables (4)? Partout dans les Fables nous trouvons des ridicules ou des faiblesses qu'on a besoin de nous signaler pour essayer de nous guérir. Et si celui-là ne nous « instruit » pas qui nous fait toucher du doigt nos erreurs, quel moraliste nous instruira jamais? Remarquons également que La Fontaine ne se borne point à critiquer. Il nous prêche la résignation en face de maux inévitables et vante les douceurs de l'amitié consolalrice ; il
(1) Les Fables, livre I, 7 et 8.
(2) Ibid., livre IIF, 1, et IV, 22.
(3) Ibid. livre I, 10; V, 8; VII, 1; IX, 17; N, 1:
(4) Ibid. livre 1,15; IL, 13; VE 4; VIL 10; VIII, ; IX, 4 ; XI, 8, etc .
nous conseille de secourir notre prochain malheureux, de travailler pour nous-mêmes et pour les autres, de collaborer au bonheur des générations quinoussuivent ; il nousinvite enfin à aller, comme lui, oublier dans quelque fraîche solitude l’égoisme et la brutalité des hommes (1). « La Fontaine, comme l'a fort bien dit Chamfort, n'est point le poète de l’héroïsme : il est celui de la vie commune, de la raison vulgaire ». Sa morale est celle de l'expérience qui fut toujours et qui doit être la morale des fabulistes.
Ce sera, nous le répétons, la partie la moins originale de son œuvre, sans qu'il convienne au surplus d’exagérer. La Fontaine, en effet, plus encore que Marie de France, témoigne de la pitié aux humbles, aux faibles, aux victimes : le bûcheron, l'agneau, le baudet {2); il prêche plus que tous les autres les vertus sociales qui adoucissent le sort de l'humanité; il substitue aux morales souvent confuses et interminables du moyen âge des formules claires, nettes, précises: le vers proverbe qui se grave dans l'esprit. Et, déjà, commence à nous apparaître le secret de sa supériorité : dire mieux que tout le monde et avec plus d'émotion ce que pense aujourd’hui et ce que pensa jadis tout le monde.
La « comédie à cent actes divers ». — Aussi afin de voir combien La Fontaine l'emporte sur. tous les faiseurs d'apologues, adressons-nous au conteur. Très ambitieux pour le genre qui lui est
(1) Les Fables, livre Il, 11 et12; VIII, 17; XI,4 et S; XII, 16. (2) Jbid., livre I, 10 et 16; VII, 1
cher, il veut qu'il plaise tout ea fsstruisant. Voilà chose dont s'étaient fort peu soucié les auteurs de recueils ésopiques ! Et cependant les gens qui réussirent dans l’apologue avant le xvn° siècle furent un Rabelais, un Marot, un Régnier, c'està-dire ceux qui ne se proposaient point la démonstration d'un précepte, ou les fabulistes de profession qui songèrent, une fois par hasard, moins à Ja morale qu’au récit. Le Bonhomme s'en aperçut et tira profit de la remarque. Sans sacrifier la morale, il s'intéresse surtout au récit; il tâche de le rendre aussi beau que possible ; et ille considère comme la chose la plus importante, car «une morale nue apporte de l’ennui : le conte fait passer le précepte après lui ».
En soi l'aventure qu'il faut raconter est banale. Inventée par les Orientaux ou par Ésope, reprise par les fabulistes grecs ou latins, sans cesse elle réapparaît dans nos recueils depuis l’Ysopet de Marie de France jusqu’à la Colombière d'Hégémon. Mais toujours aussi, nous l'avons vu, c'était la sécheresse ou l'abondance malheureuse. La Fontaine s’avisa qu'il y avait là deux façons de manquer d'art ; et, pour être vraiment original, il résolut de tenir le juste milieu.
Écoutez-le s'excuser de n'avoir pas conservé « cette brièveté qu’on peut fort bien appeler l’âme du conte ». Non sans une pointe de malice, il s’accuse ici d'impuissance. « On ne trouvera pas, dit-il, l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable; ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense
L'APOGÉE DU GENRE : LA FONTAINE. 85 égayer l'ouvrage plus qu'il n’a fait » (1). Et il s'empresse d’étoffer largement l’apologue un peu maigre d'Ésope et de Phèdre, de Corrozet et de Baïf. Pour vous en convaincre, prenez la Besace et opposez-la aux Défauts des hommes (2). En cinq vers très prosaïques le fabuliste latin a tout dit. C’est nu, c'est sec, c'est rien moins qu'attrayant. Prenons La Fontaine et tout s’anime ! Le début de la Besace est majestueux. Il semble que nous allons assister à une assemblée des dieux comme il y en a tant chez Homère et Virgile, Mais Jupiter, qu'on appellera bientôt « Jupin », quitte brusquement le ton pompeux et termine son discours par une épigramme. Nous tombons de l'épopée dans la comédie et l'ironie du Bonhomme se donne librement carrière. Avec quel bonheur il a choisi ses héros : le singe qui est laid, l'ours qui manque d'élégance, l'énorme éléphant, la minuscule fourmi. Tout ce monde-là censure drôlement son prochain et se déclare content de sa propre personne. Les répliques sont amusantes ; la scène est vive; nous sommes loin de Phèdre et de sa froide allégorie. Or, chaque fois que La Fontaine prend pour modèle un fabuliste trop concis, il procède de cette manière et il développe avec art les apologues sèchement rigoureux comme des théorèmes de géomètre.
Toute différente est sa méthode quant il s’agit d'auteurs à l'imagination luxuriante comme Tardif, Rabelais et les conteurs orientaux. Si l'on
(1) Préface des Fables.
(2\ Nous avons cité plus haut, page 26, cet apologue de Phèüre. Comparer les fables latines : 1, 26: III, 6; IV, g et 23, avec La Fontaine : 1,18; VII. 9; HI, 5, et IV, 8.
rapprochait l'Homme et la Couleuvre de passages correspondants du Pantcha-Tantra, on verrait avec quelle sobriété il imite ces fablesindiennesqui sont interminables et « s'emaboîtent les unes dans les autres ». Il prend l’idée du drame qu'il développe en quatre scènes savamment combinées el graduées. L'action, bien proportionnée, d’une unité parfaite, s'achemine régulièrement vers le dénouement que les répliques de l’homme font prévoir. C’est simnle, rapide et pressant. Imitation perpétuelle! voilà ce qu'il faut dire tout d’abord quand on parle des Fubles de La Fontaine; mais imitation originale parce que le poète développe ou condense suivant les besoins et travaille en artiste sur la matière léguée par ses innombrables prédécesseurs.
Nous constatons là un rare souci des justes . proportions, dont il était redevable aux matires de l'antiquité; mais il y a plus encore dans son recueil. Médiocre auteur dramatique lorsqu'il s'essayait à des comédies, des tragédies, des opéras, La Fontaine sentit pourtant la puissance qu'exerce une œuvre théâtrale sur les esprits. Il transporte donc les procédés scéniques dans la fable; en faisant cela, il la transforme ; et voici qu'elle devient sans mentir « une ample comédie à cent actes divers et dont la scène est l'univers ». Jusqu'alors on avait presque absolument négligé le décor dans l'apologue. Avec sa vive imagination, La Fontaine voit le milieu où vont s'agiter les personnages; et, en quelques traits fort nets, il décrit à la perfection le clos du jardinier, la côte que gravit le coche, la rivière sur les bords de
laquellese promène dédaigneusement le héron(1).
Il excelle ensuite à exposer son sujet et à conduire de façon savante l’action tragique ou comique, noble ou familière. Il s’est donné la peine de bien regarder; et les attitudes, les gestes le manège de tous les héros sont éminemment naturels. Il a su écouter ; et il prête à chacun le langage qui est celui de son âge, de son tempérament, de ga condition. C’est la vérité même ! c’est la vie! |
On pourrait invoquer à l'appui nombre de fables : l'Homme’ et la Couleuvre, les Animaux malades de la peste, le Coche et la Mouche, le Chat, la Belette et le petit Lapin. Mais voyez, par exemple, l’Alouetle et ses petits. Selon la méthode des classiques, en une rapide scène d'exposition, La Fontaine nous explique comment pareille aventure put se produire et la présence de ce nid d’alouette au milieu des blés bons à couper. Le décor est fort simple : un océan d'épis dorés, où se cache la « demeure » des oiseaux, et un sentier où
.passent chaque jour les campagnards qui comtemplent avec bonheur les tiges pesantes. En un
espace si resserré se joue toutefois un drame poi-
3) Voir Fables, livres 1V, 4, et VII, 4 et 9 par exemple. Voict quelques-uns de ces tableaux
- Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu; L'attelage suait, soufflait, était rendu.
Il côtoyait une rivière.
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours: Ma commère la carpe y faisait mille tours Avec le brochet oh compère.
gnant. Les voisins viendront-ils moissonner ? A leur défaut, les parents du fermier répondront-ils à son appel ? Si ce malheur arrive, les petits à peine couverts de duvet seront-ils assez forts pour gagner un autre refuge, ou bien, suspendus à un fil par la patte, rôtiront-ils avec leur mère devant l’âtre ? En quarante-huit heures un oiselet acquiert la vigueur suffisante pour « prendre l'essor », mais ce délai leur sera-t-il accordé ? On voit combien les conversations du fermier avec son fils doivent alarmer la pauvre « nitée » et combien, somme toute, ces quelques scènes sont tragiques (1).
Cela est un petit drame. Le Meunier, son fils et l'âne nous semble, en revanche, une amusante comédie. Cinq courtes scènes suffisent au poète pour démontrer que c'est folie de vouloir satisfaire tout le monde. L’âne est porté par ses maîtres; il porte le fils ; il porte le père ; il porte les deux à la fois ; il marche en broutant les jeunes poussesdes haies, sans aucun fardeau sur l’échine. Tous les systèmes possibles sont épuisés, et cependant ni le quidam, ni les trois gros marchands, ni les commères babillardes n'approuvent le malheureux meunier! Celui-ci, avouons-le, est d’une rare soitise. Un paysan goguenarderait tout de suite sans faire autrement « qu’à sa tête ». Mais le pauvre diable a besoin de cinq épreuves successives pour se décider à mépriser l'opinion d’autrui: ce qui est d’ailleurs, au point de vue purement humain, un trait de caractère joliment noté.
(1) Pour mieux apprécier l’art de La Fontaine, comparer sa able à celle de Corrozet : Du laboureur et de l'alouelte (fable 122).
Et voilà de la bonne observation en même temps que de la bonne comédie | Dans ces comédies et ces drames en miniature,
où l’action est si vivement conduite, La Fontaine
accumule tout ce qui est susceptible de plaire. Il
y met les qualités de la race gauloise : naturel,
gaieté, malice qui se manifeste par mille réflexions moqueuses (1). Il y met surtout sa personne ; et c'est une véritable révolution. Jamais fabuliste
n'avait encore eu cette audace. Lui, en plein
xvu* siècle, malgré la répugnance des contemporains pour la littérature personnelle, il intervient
sans cesse par des commentaires ou des remarques
tout à fait narquoises, il ne peut s'empêcher de
nous communiquer ses sentiments ou ses impres-
sions, tant est vif l'intérêt qu’il prend à l'aventure;
et l'on voit ce quela narration gagne en agréments
de toute sorte grâce aux aimables confidences et
aux spirituelles saillies du Bonhomme. Comme il
ne cache rien, d'ailleurs, de ce qu’il éprouve et
comme il s'émeut naïvement de l'histoire qu'il
‘raconte en se passionnant pour elle, la sensibilité s'introduit à chaque minute dans l'apologue, aprés n’y avoir occupé jadis qu'une faible place au temps de la bonne et douce Marie de France. La i‘onlaine s’attendrit à propos des deux amis et des
(1) Citons quelques exemples pris entre mille :
— À ces mots, l'animal pervers (C'est le serpent que je veux dire, Et non l’homme : on pourrait aisément s'y tromper).{Livre X, 3.) — Qui désigné-je à votre avis Par ce rat si peu secourable ?
Un moine ? Non! mais un dervis :
Je suppose qu'un moine est toujours charitable. (Livre VIF, 3]
deux pigeons. Il plaint le baudet, le bœuf, la vache et l'arbre, ces victimes de l'égoïsme humain. Il a le cœur serré quand passe devant lui « le pauvre bûcheron, tout couvert de ramée » (1). Tous les êtres vivants, à quelque degré de l'échelle animale ou sociale qu'ils se trouvent, obtiennent sa chaleureuse sympathie, et les fabulistes ne nous avaient point encore accoutumés à ces effusions, à cette pitié généreuse, à cette large humanité.
Cependant La Fontaine évite l'abus de la littérature personnelle et cette sensiblerie maladive qui seront les défauts de Jean-Jacques et des premiers romantiques. Ïl ne se montre qu'avec discrétion et respecte les convenances : c’est un homme du monde qui a du tact. Dans son œuvre le « moi » et la sensibilité interviennent sans dépasser jamais les bornes, pas plus que l'esprit gaulois ne s'y accorde des liberlés excessives. Tout cela apparaît juste assez pour rendre plus agréables encore ces pièces menées avec tant de verve et si bien construites d’après les règles Ge l'art classique le plus pur.
Les acteurs de la comédie. — Les Fables de La Fontaine sont donc, quand à la conduite et à l'intérêt de l’action, d'excellents petits drames. Mais l’action n'est point tout et il faut savoir y jeter des personnages pleins de vie. Notre fabuliste est encore ici très supérieur à ses devanciers.
Ceux-ci rencontraient bien quelques jolis traits
* (1) Les Fables, livres 1, 16; VIL, 21; VILLE, 11 5 IX,2: X, 1; ett.
de caractère, et nous avons été heureux de signaler leurs trouvailles. Mais ils choisissaient les animaux sans se préoccuper si le rôle qu'ils leur prêtaient dans le conte ne choquait point la vraisemblance. - Leurs acteurs n'avaient guère de physionomie distincte et de franche personnalité. C'étaienttropsouvent desautomatesou desmarionnettes vulgaires. Quelle différence quand on aborde les Fables de La Fontaine! D'éminents critiques n’ont pas craint de l'appeler « notre Homère ». Etil mérite cet honneur, non seulement parce qu'il eut, comme les aëdes de la Grèce, beaucoup de naïveté primitive, une poésie naturelle et fraîche, une sympathie acquise à toutes les choses d'ici bas, mais aussi parce que tous les êtres grouillent et agissent dans son œuvre, vaste épopée par juxtaposition d'épisodes comme la Légende des siècles de Victor Hugo.
Son observation fut minutieuse : sa peinture est toujours exacte. Pourtant, si l’on en croyait certains délicats, La Fontaine n'aurait pas bien regardé ni connu les animaux qu'il met en scène. 11 donne à l'ours des « serres ». Il appelle le serpent un « insecte » et prétend qu’il porte un poi son dans la queue. Il fait de la cigale un animal carnivore, alors qu'elle se nourrit de substances végétales, et 1l nous la montre vivant jusqu'à l'hiver, tandis qu’elle meurt en automne (1). Nous comprenons qu'on signale ces distrections ou
(1) Voir Fables, livres I, 1; V, 20: VI, 13; VII, 17. On a fait observer aussi que l'ours est friand de lait et de fruits, que la fourmi n'est point granivore, que la couleuvre est iuoffensive, contrairement aux dires de La Fontaine.
Lo LA FABLE.
ces erreurs, qui lui sont communes avec bien d’autres fabulistes : nous n’admettons pas qu'on en abuse. Le Bonhomme s’est {rompé, d'accord ! Mais lui qui passait des journées entières à contempler une fourmilière affairée ou des lapins folâtrant dans la luzerne, ce qu'il a regardé il l’a bien vu. Où donc avons-nous rencontré « damoiselle belette au corps long et fluet », « dame tortue allant son train de sénateur » et « le héron au long bec emmanché d'un long cou » ? Qui peignit Jeannot Lapin, « l'œil éveillé, l'oreille au guet, s'égayant et de thym parfumant son banquet » ? Qui, s'amusant à dessiner « un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras », en traça ce portrait fidèle :
Maerqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant ?
Certes Buffon dira mieux quelle est la nourriture d'un animal et décrira mieux son système anatomique. Mais il sera impuissant, malgré sa science, à le faire voir lui-même aussi bien que le fit notre abuliste avec quelques mots pittoresques et des épithètes dignes d'Homère.
La Fontaine, au surplus, se souciait moins de la vérité extérieure que de la vérité psychologique. Il se servait des bêtes pour offrir aux hommes le tableau de leurs sentiments, de leurs vices, de leurs passions ; et, pour représenter chaque chose, il a choisi l'animal qui semble le plus susceptible d’avoir cette vertu ou ce défaut. Dans l'aigle et le lion, il montre la majesté princière et le despotisme brutal: dans le renard, la ruse et la flatterie adroite;
dans le chat doucereux, l'hypocrisie. Veut-on connaître la servilité satisfaite, l'indépendance haulaine, la sottise prétenlieuse ? Voici le dogue au cou usé par le collier, le loup que met en fuite le mot de chaîne, les lièvres et les ânes aussi vantards qu'étourdis. Toutes les qualités de la raison et du cœur, expérience, amour du travail, économie, tendresse, fidélité, dévouement, sont symbolisées, elles aussi, par l'hirondelle, l'abeille et la fourmi, les colombes et les pigeons. En un mot, chaque animal est représentatif de l’un des sentiments qui agitent notre âme, et La Fonlaine décrit avec justesse ce qu’il a délicatement étudié.
On admire encore cette psychologie minutieuse et profonde, quand, au lieu de les affubler de la peau d’un lion ou d’un renard, le fabuliste met les hommes eux-mêmes sur la scène. Ici, il ne trouvait absolument rien dans ses modèles et il fut obligé de tout inventer. Nous ne pouvons insister sur la peinture si juste et si expressive qu'il fit des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition : mais un exemple nous édifiera complètement. Écoutez les campagnards qui défilent dans le Meunier, son fils et l'âne. Ainsi parlaient au xvu* siècle, ainsi parlent encore les paysans de notre France. Joyeux lurons, ils aiment à se moquer d'autrui; ils sont prompts à la répartie caustique, et ils poursuivent de leur rire franc et sonore les gens ridicules qui passent. Nous les retrouvons dans cette fable avec leur grosse gaieté, leur amour des proverbes, leurs impitoyables railleries. Dans les propos des marchands cossus et
des commères au bon caquet, il y a une saveur rustique et populaire. Quel joli portrait de la classe villageoise ! Quel art de saisir et de reproduire les gestes, le ton, les sentiments d’une personne! Et comme l'on comprend l'estime que Molière professait pour La Fontaine : le grand comique saluait dans le fabuliste un génie frère, un « contemplateur » comme lui, un peintre fidèle de l'âme humaine et de la société!
Les audaces de l'Apologue. — Reconnaître cela, c’est déjà faire un bel éloge du Bonhomme. De nos jours, on a découvert dans son livre d’autres mérites. On a prétendu, tout d’abord, que, reprenant la tradition de quelques fabulistes orientaux, il aurait risqué la satire de la monarchie absolue et de son époque. Les Fables seraient une manière de pamphlet et il serait facile d’en publier une « clé ». L'hypothèse est fort séduisante el Taine, dans une étude ingénieuse, l’a développée avec talent.
Quoique la malice de La Fontaine et l’antipathie persistante de Louis XIV autorisent bien des suppositions, il convient d’être moins systématique et moins absolu. Oui! les Fables renferment une part de satire contemporaine. Médecins ignares, pédants grotesques, magistrats peu scrupuleux ont senti la férule de La Fontaine comme celle de Molière et de Racine. Les membres du clergé et surtout les moines ont dù froncer le sourcil en lisant certains apologues irrespectueux. Et enfin ce n’est assurément point avec un sourire qu'on accueillit au Louvre les Animaux malades de la
peste ou les Obsèques de la Lionne. Il y avait là des allusions transparentes. Ce lion majestueux, autoritaire, qui s’accuse de peccadilles et escamote ses gros péchés, ressemble étrangement au monarque. Des renards élégants, les Saint- Aignan, les Guiche, les Dangeau, lui tournent la tête par leurs adulations empressées ou excusent par leurs discours habiles ses folies. Et, quand il aura mis, vers 1709, la France en péril, c'est le baudet innocent, c’est à direle peuple, quipaiera(1)! Les pages de La Fontaine les plus hardies à cet égard sont, d’ailleurs, celles où il est question de l'homme du peuple. Il se plaît à nous faire constater la supériorité de ce dernier sur les princes et les nobles. Il souffre de le voir exploité sans merci par les grands seigneurs. Et, avant l'auteur des Caractères, il trouve des paroles émouvantes pour dire la misère du malheureux, assiégé dans sa « chaumine enfumée » par les collecteurs d'impôts et les huissiers (2).
Mais, répétons-le, qu'on n’exagère pas! On aurait tort de voir partout des allusions à Louis XIV et aux gentilshommes qui l'entourent, ainsi que la critique perpétuelle de son règne, La Fontaine a pu glisser quelquefois dans la satire contemporaine, c’est à dire du côté où la fable menaçait de tomber depuis ses origines. En bon héritier des impitoyables railleurs qui avaient écrit les fabliaux, le Renart, le Pantagruel, il persifla leurs éternelles victimes : les femmes coquettes ou bavardes, les gens d’Église, les
(1) Voir Fables, livres I, 6; V1,144; VIL, 1et7; VIII, 3 et 14. (2) Zbid., livre 1, 16; II, 4; X, 15.
96 LA FABLL£.
cuistres barbouillés d'encre, les Esculapes meurtriers (1). Plus hardi même que les jongleurs, il s'attaqua aux gentilshommes prétentienx, sots, ou malfaisants, et, comme tout Français qui se respecte, il ne dédaigna point de fronder le pouvoir. Mais ce qui le préoccupait avant tout c'était la satire générale de l'humanité. D’après les gens du xvu* siècle il nous peint l'Homme éternel; et, s'il mêle à cette peinture quelques allusions contemporaines, c’est pour donner à son récit plus de couleur et de piquant. Ses Fables restent le livre d'un moraliste : ce serait leur faire injure de les considérer comme un pamphlet.
Les plus fortes audaces de notre fabuliste sont d’un autre ordre : elles sont purement littéraires. Sainte-Beuve a dit quelque part : « La Fontaine, qui est comme le dieu ou l'Homère du genre de la fable, n'y est si grand et si admirable que parce qu'il le dépasse souvent et qu’il en sort ». Cela semble paradoxal : cela est vrail Nous avons prouvé déjà que dans un genre, assez terne jusqu'alors, La Fontaine introduisit tous les ornements compatibles avec le genre lui-même. Toulefois, quand on fait l'éloge du fabuliste, après avoir cité le Chêne el le Roseau ou quelque chefd'œuvre analogue, toujours et avec plus d'enthousiasme on loue le Paysan du Danube, l'Astrologue, la Mort et le Mourant, le Songe d'un habitant du Mogol, les deux Rats, le Renard et l'œuf (2). Or que trouvons-nous dans ces pièces auxquelles
(:) Voir, par exemple, a livres I, 19; V, 12; VI, 21; VII, 2, 8, 5, 11 et 16; VIII, 6; IX, (2) Voir lement Fables de. VIT, 18: X, 14; XII, 25
on hésite à donner le nom de fables? Une harangue superbe, des dissertations philosophiques et scientifiques, une rêverie virgilienne, tout comme ailleurs des nouvelles, des pastorales, des idylles. Les autres genres avaient longtemps toléré que la Fable cherchât un asile sur leur domaine. Le Bonhomme se plaît à leur montrer qu'elle est capable de rivaliser avec eux et qu'un apologue peut être un discours, un roman, une épopée en raccourci. Dire cela n'est-ce point reconnaître qu'un abîme profond sépare La Fontaine de ses devanciers ? Avant lui, l’'Apologue se traînait misérablement au milieu des genres subalternes. Il lui ouvrit les portes du Parnasse, il le conduisit surles cimes, il en fit l'égal des genres les plus orgueilleux. Car il ne se contenta point d'être un pur et simple fabuliste : il fut vraiment un poèle.
Le versificateur et l’écrivain. — Il fut également ce que n'avait encore été aucun des fabulistes français : un admirable styliste et un écri- . vain en vers de premier ordre. Pour donner aux lecteurs une idée parfaite des choses, il se créa une langue et une versification originales.
En un siècle où la majesté et la noblesse primaient tout, il préféra la vérité et il mérite le nom d'écrivain naturaliste. Il partit de ce principe qu'on doit conformer son style à ce qu’on décrit, et il en résulta qu'il eut le plus riche des vocabulaires. Pourvu qu'un mot soit juste et expressif, pourvu que ce soit le mot propre, peu lui importe la provenance. Aux locutions vieillies, populaires,
LEVRAULT, — La Fable. 7
provinciales, qui conviennent si bien à l’apotogue, il ouvre ses Fables comme un lieu d'asile (1), etil maintient ainsi la tradition gauloise, battue en brèche paï l’école puriste de Vaugelas. Il ne recule point devant les termes techniques de la vénerie, de l’art militaire, du droit, de l'agriculture, enfin de tous les métiers. Il emploie même ces mots composés qu'on raillait chez les poètes de la Pléiade et il en fabrique, quand il en a besoin, de nouveaux (2). Aussi rien n’égale la propriété et la variété de son style. Il a toutes les couleurs et tous les tons. Il est agile et sautillant ou majestueux et noble; il passe de l'élégance à la force; il s'élève de l'ironie et de la familiarilé la plus grande au lyrisme et à l’'éloquence la plus élevée. Jamais phrase ne s'est mieux adaptée à la pensée qu'il faut traduire, et peu de styles, surtout au xvu* siècle, ont eu cette valeur plastique. -
La versification est aussi riche et aussi souple. Jusqu'’alors, en pareille matière, la Fable avait manqué d'art. Ou bien c'était l’octosyilabe monotone de Marie de France et de l’Ysopet I. Ou bien le désir de la variété poussait l’auteur de l’Ysopet IT et Corrozet à des tentatives malheureuses et leur inspirait l'étrange fantaisie d'écrire des
(1) Par exemple : nilée (couvée), chevance (bien), boquillon (bàcheron), osf (armée), liesse (joie), parangon (modèle), frairie (fête), mnaflue (grasse), altercas (altercation}, barbacole (pédant) : expressions vieillies. De même, (ripoiage, racaille, goujal, bique, avorlor il ne trouva plus rien à frire, etc : expressions populaires.
(2) Le chat « grippe-fromage », le rat « ronge-maille », 1a pie « caquet bon-bec », le coq « réveille-matin », la tortue « porte
«maison », la gent « trotte-menu », le charlatan « passe Cicéron » deux irancs « paltes-peius »
L'APOGÉE DU GENRE : LA FONTAINE. 99 fables en stances sautiflantes (1). Il ne semblait pas qu'il y eût de imilieu entre l’uniformité ennuyeuse et l'emploi de rythmes bizarres qui n'étaient point le fait de l’apologue. La Fontaine se garda de l’un et l’autre défaut. Il ne voulut pas s’en tenir aux alexandrins trop majestueux pour ces « bagatelles », ni aux petits vers trop alertes qui, par le retour fréquent de la rime donnent à une fable l'allure d’une chanson. Guidé par le sentiment artistique, il entreméla savamment les vers de toute mesure suivant l'effet qu'il comptait produire et l'idée qu'il se proposait d’exprimer.
Cet harmonieux mélange, si goûté par les amateurs de belle poésie, n'a pas eu le bonheur de plaire à Lamartine. Il faut l'entendre s'écrier dans la préface des Méditations : « Ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient ». Ce serait véritablement à croire que cet homme de génie manquait de goût. Les vers « boiteux » qu'il condamne sont groupés par le fabuliste suivant les règles d'un art consommé. Faut:l de la gravité et de l'ampleur? Les alexandrins dominent ; et ni Corneille, ni Molière, n’en ont écrit de plus beaux. Faut-il, au contraire, de la légèreté et de Ia grâce? Les petits vers sautillants et chantants
(1) Voir Corrozet, fables 15, 20, 38, 37, 56, 80, elc. Voici un échantillon de ces strophes :
Un rustique Si s'applique A prendre aux rets à couvert Grues coies, Et les oies, Qui mangeaient son blé en vert.
font cortège au vers héroïque. Le mètre se plie à la pensée, et il y a, malgré tout, dans la phrase poétique un rythme et un nombre si parfaits que les métriciens modernes ont pu y retrouver souvent des strophes (1). La Fontaine, qui déplace la césure et pratique l'enjambement tout comme un romantique, connaît peu de rivaux dans l’art de manier le vers français. Il ne réussissait point sans travail, et certain brouillon tout raturé témoigne de l'effort qui se dissimule sous sa négjligence apparente (2). Mais nul, à son époque, sauf Molière, r'a aussi bien peint les choses et les êtres avec des mots et des rythmes.
Plus juste que Lamartine, Théodore de Banville a loué le fabuliste d’avoir « créé le vers libre, où le lecteur vulgaire ne voit qu’une succession de vers inégaux assemblés sans règle et au caprice du poète », mais où il existe, bien au contraire, des systèmes très arrêtés. Après cette réponse à l'auteur des Méditations, il ajoute : « Cette fusion intime de tous les rythmes, où le vêtement de la pensée change avec la pensée elle-même, et qu'harmonise la force inouïe du mouvement, c'est le dernier mot de l’art le plus savant et le plus compliqué, et la seule vue de difficultés pareilles donne le vertige » (3). Théodore de Banville appartenait à cetle école parnassienne, qui se montre fort exigeante concernant la facture dv
(1) On signale notamment le début de la Jeune veuve, des Ani maux malades de la peste, de l'Alouette et ses pelits; la fin des Deux Pigeons « Amants, heureux amants » ; la Mort el le Mourant, Le Chéne el le Roseau. |
(2) Le brouillon de la fable 18 du livre XII.
(3) Th. de Banville, Pelil traité de poésie française, p. 308.
vers, et de pareils éloges sont significatifs. Ils prouvent que La Fontaine parvint à doter enfin l'apologue de la forme simple mais belle qu'il attendait depuis si longtemps.
Conclusion sur La Fontaine. — À cause de fout cela, le livre de La Fontaine souleva, dès le premier jour, une vive admiration. Il charma La Rochefoucauld et Molière; le difficile Bussy- Rabutin et l’enthousiaste marquise de Sévigné; La Bruyère, ce puriste, et Fénelon, cet attique; tous les letirés et toutes les dames intelligentes de la Ville on de la Cour. Et cependant, chez quelquesuns, subsistait encore vivace le préjugé contre la Fable. Les théoriciens se refusaient à la considérer comme un genre poétique, et Boileau, qui parle de l’épigramme et du vaudeville, ne mentionne même point dans son Art poétique l’auteur du Lion et du Moucheron. La Fable n’exigeant point impérieusement la forme du vers et s'en étant passé maintes fois, il crut devoir la laisser de côté, tout comme Vauquelin l'avait fait avant la venue de La Fontaine. Boileau eut tort d'obéir à un préjugé qui l'exposa aux suppositions les plus fâcheuses. Il aurait dû voir et proclamer que l'Apologue était devenu un genre poétique depuis qu’un vrai poète l’avait pris sous sa protection.
Combien, en 1667, il apparaissait modeste et chétif, ce pauvre Apologue! Quelques mois plus tard, l'orgueilleuse Épopée et la hautaine Tragédie ne s'offusquaient pas du voisinage de ce brillant parvenu. Et ce miracle s'était accompli parce qu’un auteur, merveilleusement doué pour cela, réali-
sait enfin ce que réclamait le genre. Il conservait l'éternelle morale et la vieille « ma ière » qu avait subi l'épreuve du temps; mais il les traitait en poète; il cherchait à plaire par la mesure dans le développement, l'intérêt dans le récit, l’habile conduite de l’action, la peinture exacte de personnages heureusement choisis, la beauté suprême de la phrase et du vers; et il y réussissait, car tout le disposait à cette tâche : ses facultés natives ou
acquises; l'alliance en lui de la triple inspiration gauloise, mondaine et classique; son caractère avec ses qualités et ses défauts. IL y réussissait, parce qu’ «il est le seul en qui l’on trouve la parfaite union de la culture et de la nature, et en qui la greffe latine ait reçu et amélioré toute la sève de l'esprit gaulois » (1).
Si, un beau matin, le Bonhomme n'avait pas conçu la fantaisie de « mettre en vers » l’œuvre d'Ésope, c'en était fait pour toujours. La Fable aurait, peut-être, connu encore des Haudent, des Hégémon, des Corrozet. Parfois même lui serait échue quelque bonne aubaine, comme elle en avait déjà reçu d'Horace, de Marot, de Régnier. Mais elle ne serait pas devenue un grand genre, sans l’œuvre dont M. Lafenestre a si bien dit: « C'était, à la fois, tout l'esprit de la province paysanne et bourgeoise, tout l'esprit de la capitale policée et savante, tout l'esprit gouailleur, gaulois, populaire du moyen âge, tout l'esprit rêveur, cosmopolite, aristocratique de la Renaissance qui se trouvaient, par un miracle inattendu, réunis,
(1) Tawne, édition de 18ÿ5, p. 62.
d’un lien imperceptible et indissoluble, une fois par hasard, dans une même œuvre que tout le monde comprenait et où tout le monde trouvait son compte... C'était, dans notre histoire littéraire, un événement considérable. C'était le génie national, sous sa forme la plus naturelle et la plus complète, qui se retrouvait tout à coup sans s'être cherché, et qui ressuscitait sans y penser » .
MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE : Éditions. — Moland (Garnier); Henri Régnier (Hachettei, Collection des. grands écrivains); Clément (Colin) ; Berthet (Picard); À. Pauly (Lemerre); Aubertin (Belin).
Ouvrages de critique. — Walckenaër : Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine (1820); Saint-Marc Girardin : La Fontaine el les fabulistes; Taine : La Fontaine et ses fables (Hachette, 1853- 1860); Lafenestre : La Fontaine (Ilachette, 1895); Faguet : La Foniaine (Lecène et Oudin); Marty-Laveaux, Essai sur la langue de La Fontaine (Dumoulin, 1853); Maurice Souriau : L'évolution du vers français au XVILesiècle; Nicolardot : La Fontaine el la comédie humaine (Dentu, 1885), un livre fort étrange ; Damas-Hinard : La Fontaine et Buffon (1861); Paul de Rémusat : La Fonlaine natu raliste (Revue des Deux Mondes, 1e décembre 1869); Sainte-Beuve : Pcrtrails lilléraires, 1. 1, et Causeries du Lundi, t. XII{; Brunetière, Etudes criliques, 7° série ; Doumic : Histoire de la littéraiure française (Mellottée); Hémon: Cours de Lilléralure, t. V ; Faguet: le XVIIe siécle.