‹ La fable des origines à nos joursChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les contemporains de La Fontaine. — L'apologue était devenu vraiment une œuvre d'art. Longtemps relégué parmi les genres secondaires, il prenait place au premier rang et il allait avoir, ce n’est pas peu dire ! plus de fidèles que la tragédie ou l'épopée. Saint-Marc Girardin, mieux inspiré d'ordinaire, voulut ravir à notre grand fabuliste l'honneur d'avoir provoqué cette vogue : « Trompés, dit-il, par notre admiration pour La Fontaine, nous croyons que c’est lui qui a remis les fables à la mode : La Fontaine, au contraire, a fait des fables parce que les fables étaient à la mode ». On ne saurait commettre d'erreur plus absolue. Depuis la fin du xvr° siècle jusqu'à 1668, nous avons vu de quelle indigence l’Apologue avait souttert. À peine quelques règents de collège écrivaient-1s pour ies écoliers des traductions en prose d'Ésope. Mais, après la publication du recueil de La Fontaine, après son éclatant succès, la Fable jouit brusquement d’une incroyable faveur. Le Bonhomme avait bien prévu cela, quand il disait dans la préface des six premiers livres :

Il arrivera possible que mon travail fera naître à d’autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s’en

faut que cette matière soit épuisée qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n’en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c’est-à-dire celles qui m'ont semblé telles; mais, en outre que je puis m'être trompé dans mon

choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du chemir qu'il fallait tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux faire (1).

Le pressentiment était juste, car une légion de disciples ou d'émules va se presser derrière La Fontaine pendant deux siècles environ (2).

Toutefois, sa modestie le trompait. Les nombreux successeurs qu'il aura, l'imiteront et le copieront même, en dépit de leur tapageuse indépendance : aucun d'eux ne lui sera supérieur ou, sauf de rares surprises, ne pourra l’égaler. Ils lui emprunteront le vers « libre », sans en faire le merveilleux usage qu'il en fit ; ils essaieront, eux

“aussi, d’allier tous les tons, mais le mélange manquera souvent d'harmonie ; ils outrerontenfin ses hardiesses, car ils ne posséderont pas comme lui la mesure et la discrétion. Plus artistes, d'ailleurs, que les fabulistes du moyen âge et du xvi° siècle, ils connaîtront de moins en moins la naïveté charmante, léguée par ceux-ci au Bonhomme, et à laquelle son œuvre devait tant d'agrément. Voici qu'il n’y a plus d'équilibre !

(1) Étant donné le nombre infini des fabulistes qui écrivirent après La Fontaine, nous étudions ceux-là seulement qui sont intéressants pour l'évolulion du genre. Leurs fables Ctant souvent très longues, nousne pouvons citer que des fragments,

(2) Voir également l'Epiloque du livre VI.

Entre la culture classique et la nature l'alliance est rompue de nouveau.

On peut s'étonner que ces imitateurs, gens

d'esprit pour la plupart, n'aient point soupçonné combien leur tâche devait être rude et scabreuse. Ils n'entrevirent, en somme, qu'une difficulté : celle de rivaliser avec La Fontaine dans les sujets traditionnels qu'il avait si fortement marqués de son empreinte. Aussi, chez les fabulistes du xvu siècle, nous constatonsà cet égard des divergences profondes dans la façon d'agir. Quelquesuns, dissimulant leur impuissance sous des prétentions ambitieuses, tirent de leur cerveau des sujets inédits. D’autres, qui désespèrent de lutter sur le même terrain avec le Maître, s'adressent à des modèles auxquels il n’emprunta que fort peu. Mais le plus grand nombre, pendant longlemps, soit présomption, soit docilité, reprend les thèmes si magistralement traités par La Fontaine et ne craint pas de se résigner ou de s’exposer à des comparaisons périlleuses.

Place, tout d’abord, aux contemporains du Bonhomme qui firent résider dans l'invention l'originalité véritable ! En 1670, Mr: de Villedieu, une femme de lettres fort romanesque, publiait un mince volume de Fables ou histoires allégoriques. Dans la dédicace à Louis XIV, elle qualifiait ses apologues de « galants », et c'est une épithète qui leur convient tout à fait La Tourterelle et le Ramier, par exemple, la Cigale, le llanneton et l'Escargot, ou bien encore le Papillon, le Frelon et la Chenille, sont de petits romans d'amour pleins degalanterie très précie use

ut DECLIN DU GENRE. 107

.Gependant, pour bien apprécier la manière, qu'on lise plutôt le Singe Cupidon, où M° Gilles, ayant détroussé le petit dieu, s'amuse à faire le coquet et à cribler de flèches les nymphes malheureuses. C'est maniéré, subtil et fade ; maisily a parfois de la facilité comme dans le couplet que voici

À se cupidonner le Magot se prépare,

Endosse le carquois, s’affuble du bandeau,

En conquérant des cœurs se rengorge et se carre, Et se mirant dans un ruisseau,

Se prend pour Cupidon tant il se trouve beau.

La tentative de Mr° de Villedieu était modeste : vers la même époque, en 1671, Antoine Furetière se montra plus résolu quand il fit imprimer les Fables morales et nouvelles (1). Dans la préface, cet auteur entreprenant et hardi se vantait d’avoir renouvelé la Fable en inventant de nouveaux sujets. Après avoir loué La Fontaine « dont. le style naïf et marotique est inimitable et ajoute de grandes beautés aux originaux », il le félicitait d'avoir choisi les meilleures fables, « non seulement d'Ésope et de Phèdre », mais aussi « celles qui étaient éparses dans les écrits des anciens poètes et orateurs ». Puis, tout aussitôt, sous couleur d'émettre un regret, il risquait une profession de foi très nette :

Ce qui est étrange, disait-il, c’est qu'avec tous ses soins, à peine en a-t-il pu trouver cent ou six-vingt qui composent

(1) Furetière, abbé de Chalivoy, était avocat au Parlement. Né en 1620 il mourut en 1685. La grande affaire de sa vie est son exclusion de l’Académie française pour avoir publié un dictionnaire qui faisait concurrence à celui de la docte compagnie. Son recueil comprenait cinquante fables. — Voir sur lui notre brochure le Romun.

son recueil, qui méritassent d’être conservées (1). Encore ÿ en a-t-il beaucoup qui languiraient s’il n’en avait relevé le sujet par Ja beauté de son style et ses heureuses expressions. Cela montre que l'invention de ces sujets est plus difficile qu'on ne pense, puisque dans le grand nombre qui en a paru, il y eu a si peu qui aient réussi. Cela aussi me fait trembler cn présentant cet ouvrage au public, car, comme je ne suis pas assez vain pour croire que je puisse parvenir à cette belle manière d'écrire que tant de gens ont admirée, jai tûché, en récompense, de faire valoir par l'invention des sujets qui sont tous de moi.

Tous de lui ?.. On prouverait facilement qu'il se bornemaintesfois à transposer la vieille histoire; et le début de l'Aigle et du Fauconnier notamment

rappelle beaucoup le Rat et l'Huitre (2). Mais, la .

plupart du temps, il invente; il se donne bien du mal pour que ces nouveautés soient intéressantes; et, en toute franchise, il réussit rarement.

C’est que, dans pareille entreprise, il fallait un talent poétique dont Furetière n'était pas doué. Certes, il aura d’heureux moments. Désireux de « récréer les esprits par la diversité », il soigne beaucoup le récit auquel il subordonne la morale (3). Il le rend piquant par de nombreuses allusions satiriques, fort naturelles chez un homme qui fut toute sa vie un frondeur; et courtisans, médecins, financiers, sergents, magistrats, sont égratignés au passage (4). Il l’agrémente à l’aide

(1) Il écrivait ceci avant la publication du second recueil de La Fontaine.

(:) Par exemple, la fable 12 ressemble au Veau et au Taureau de Babrius, au Biau cheval et à l'êne pel de l'’Ysopet ]: les fables 19, 20, 39 ne sont autre chose que le Singe et le Chat, le Rat et l'Huitre, le Loup et le Chien.

(3) Il aimerait mieux ne pas exprimer la morale, mais « il cède à la coutume ancienne qui a été toujours pratiquée, d'ajouter ces petites pièces hors d'œuvre, quand ce ne serait que pour ins

truire le peuple ».

(4) Voir les fables 2, 5,23, 26, a, 40, 42, 46, 48, 49 et 50.

de traits plaisanis, d'expressions amusantes, de rapprochements qui font sourire : tel ce mouton, « dont la gorge était parée, comme un docteur ou bachelier, d'une peluche fourrée » ; tels damoiselle Chatte et seigneur Chien,

Qui, dans une maison de natte, Sous même toit de jeunesse élevés, À tel point d'amitié se trouvaient arrivés Qu'Énée en avait moins pour son fidèle Achate (4),

Etillui arrive de conter assez vivement plusieurs fables : le Ver à soie et le Ver de terre, la Main droile et la Main gauche, le Philosophe et son jardin (2).

Mais Furetière n'a pas de souffle, et le bon goût lui manque souvent. Par désir de la nouveauté il aboutit à linvraisemblance et choisit même pour héroïnes d’apologue les « chimères », c’est-à-dire les imaginations vaines qui se logent dans la cervelle des hommes (3). Il coud vaille que vaille au conte une moralité lourde et prosaïque (4). [l ne caractérise pas et ne fait point vivre ses personnages qui sont tout bonnement «une fouine », « un renard », « le roi des animaux » (5). Nous voici luin du cochet turbulent, du « saint homme de chat », du Jeannot Lapin de La Fontaine! Encore si la forme rachetait de telles défaillances par sa beauté. Mais l'auteur

{1} Fables 5 et 34.

2) Signalons également le Buffle, le Singe et te Bouc, le Chien et te Chat, le Moulon el les docteurs, le Cygne et le Corbeau.

(3) Voir les fables 14 et 25.

-(4) 11 avoue L5s avoir écrites dans un styie «je pius approchant de la prose ».

(5 Signalons pourtant le caractère du Chien (fabie 25).

écrit pesamment, d’un style qu'il juge lui-même « peu serré et peu exact ». Mais il manie le vers « libre » avec raideur et gaucherie, en bon prosateur qui ne sent point le rythme de la phrasr poétique (1). Et, comme La Fontaine bientôt après publia le second recueil où, avec des apologues imités, 1l dépasse de cent coudées Furetière, l’auteur des Fables morales n’exerça point sur le champ grande influence et ne détermina que peu de fabulistes à chercher des sujets nouveaux. L'école de l'invention compte cependant au xvu siècle d’autres adeptes. C'est, d’abord, l'épicurien Pavillon qui raïlle avec humour dansle Gentilhomme de l'arrière-ban les hobereaux ridicules appelés sous les drapeaux par Louis XIV, et qui conte, non sans esprit et sans grâce, la fable de l’Honneur, le Feu et l'Eau (2). C'est ensuite le pédant Desmay qui, en 1677, publia sous le nom d'Ésope français vingt-cinq fables avec titres et sous-titres explicatifs (3). Lui aussi, tout comme Furetière, traveslit des apologues antiques (4); mais ilest avide de nouveauté et il le prouve dans le Chardonneret, les Loirs et le Renard monopoleur. Desmay, au surplus, ne sait point écrire : presque toutes ses fables sont confuses, prolixcs,

1) Il ne craint pas d'accoupler le vers de sept pieds avec le décasyilabe. |

(21 Pavillon (1632-1705) fut un poète délicat et élégant, dont les poésies légères furent très appréciées au xvn: siècle. |

(3) Par exemple : les Loirs ou la débauche funeste; l'Aigle el le Perroquet ou le courtisan babillard ; le Moucheron ou la ÿolle vanterie ; le Serpent ou les désirs dérèglés.

(4) Lire, pour s'en convaincre, le Bouc el le Renard, dans les Nhuvellisies (Renard, mouches et hérisson); le Serpent et la Tortue (le Lièvre et la Tortue); le Moucheron (le Coche et l4 Mouche); le Loup et le Chien (le Loup et les Bergers) ; l'Étoye d: la Fable: le Serpent. |

interminables: rien ne brille au milieu de la platitude générale ; et, en croyant imiter le ton familier de La Fontaine, il verse dans une écœurante trivialité : par exemple, quand un reptile, ayant avalé une serpette « crève comme un boudin que l’on n’a point piqué » ou lorsque des loirs en goguette nous sont ainsi dépeints au milieu de leur orgie :

Là, nos goinfres, sans peur d’une alarme soudaiue, Avalaient les glands par douzaine, Et tous, mangeant comme des loups Humaient aussi comme des trous, À même d’une cuve pleine.

L'un, la patte sur la bcdaine, De l’autre se curant les dents, Dit, lâchant un hoquet: « Sans doute ils sontfriands;

Mais il faut avoir bonne haleine :

Arbres si hauts sont fatigants » (4).

La cause de l’invenlion se trouva donc alors compromise par Desmayet Pavillon. L'un d'entre eux accumule des invraisemblances choquantes et ses défauts sont répugnants. L'autre est trop ingénieux, car s'imagine-t-on le Feu, l’Honneur etl'Eau, ces choses d'essence différente, voyageant de compagnie? EL le ridicule aurait tué l’école nouvelle, si Fénelon n’eût été là. |

-Fénelon fut tout naturellement conduit à inventer des apologues. Le duc de Bourgogne adorait les fables et pratiquait assidument La Fon- taine (2). L'idée vint au précepteur d’insinuer à son élève les lecons ou les avertissements néces-

(1) Le Serpent et les Loirs.

(2) Voir le XII livre des Fables de la Fontaine. Les apologues de Fénelon furent composés pendant son préseptorat, c'est--dire de 689 à 169.

saires sous une forme qui le séduisait à ce point. Ce fut l’origine de son pelit livre des Fables.

Cet ouvrage contient, du reste, bien des morceaux offrant peu de rapports avec l'apologue lui-même : nouvelles, contes de fées, romans et poèmes en miniature, comme les Aventures d'Arisionoäüs et celles de Mélésichton. Il n'y a, somme toute, qu'une vingtaine de fables, toutes suggérées — on le sent — au jour le jour par les menus incidents d’une éducation princière. Le duc affecte-t-il les allures d’un petit maître bavard ? Vite, on le persifle dans le Singe. Après force vantardises a-t-il semblé un peu poltron ? En lisant le Lièvre qui fait le brave, il rougira de sa défaillance momentanée. Et l'Assemblée des animaux ou les Abeilles serviront à lui rappeler quelles doivent être les verlus et la conduite d'un bon roi. |

Partouts’affirme la préoccupation pédagogique: ce sont les fables d’un professeur. Aussi n’ontelles point l'allure franche et libre de celles du Bonhomme (1). Plus soucieux d’instruire que de plaire par toutes les ressources de l’art, Fénelon accorde moins à la conduite de l’action et à la peinture des caractères. Parfois aussi l'humaniste montre trop le bout de l'oreille : son hibou parle couramment des Grâces et des Amours, des Jeux et des Ris, de la Ceinture de Vénus ; et son lièvre fanfaron se compare à Alcide, remercie Mars el Bellone, se trouble comme Pâris devant Ménélas alors que jappe au loin un petit tourre-broche,

(1) Comparer les Deux Pigeons au Pigeon puni de son inquiélude,

Tous deux ont étudié l’Jliade et l'Énéide comme le futur auteur du Télémaque. On voudrait leur voir moins d'érudition mythologique et les entendre s'exprimer dans « la langue des dieux » ainsi que leurs frères à qui La Fontaine accorde une si généreuse hospitalité. Mais Fénelon, cet attique à l'imagination fraîche et souriante, fut toujours incapable d'écrire en vers : ce qui l’indisposa, entre parenthèses, contre la rime et contre notre versification. [lui manqua ainsi un des plus grands charmes de l’apologue ; sans compter qu'il n'a point le souffle lyrique, la psychologie profonde, le talent descriptif de La Fontaine. Des fables ingénieuses, pleines d'esprit et de sentiment, écrites avec grâce, élégance et douceur par un disciple d'Homère, de Théocrite, de Virgile, voilà ce que nous a donné Fénelon. Et l'on goûtera toutes ces qualités dans l’aimable conte où un faune irrévérencieux rit des fautes commises par le jeune Bacchus qui chante avec vanité devant lui. Nous ne pouvons résister au plaisir d’en citer ce joli passage (1) :

Le critique était jeune, gracieux, folâtre; sa tête était couronnée de lierre et de pampre; ses tempes étaient ornées de grappes de raisin; de son épaule gauche pendait sur son côté droit, en écharpe, un feston de lierre; et le jeune Bacchus se plaisait à voir ces feuilles consacrées à sa divinité. Le faune était enveloppé au-dessous de la ceinture par la dépouille affreuse et hérissée d’une jeune lionne qu'il avait tuée dans les forêts. Il tenait dans sa main une houlette courbée et noueuse. Sa queue paraissait derrière comme se jouant sur son dos. Mais, comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions, si elles n’étaient pures et élégantes, il

(1) Ze jeune Bacchus el le fiune, LEevrAULT, — La Fable. 6

lui dit d’un ton fier et impatient: « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter? » Le faune répondit sans s'émouvoir: « Hé! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute? »

Cela ne vaut point assurément les Animaux malades de la peste; mais c'est gracicux et très supérieur aux lourds apologues d’un Furetière ou d’un Desmay. Fénelon, quoique prosateur, méritait donc qu'on ne l’oubliât point. Il montra que l'on peut inventer des sujets à condition de ne jamais franchir les limites dela vraisemblance, du naturel et de la raison. On lut ses fables, on les goûta, et elles encouragèrent La Motte à soutenir plus tard la doctrine de l'invention. Si bien que Fénelon joua dans l'histoire de la fable un rôle beaucoup plus considérable que l’auteur des Fables morales et que celui de l'Ésope français.

À côté de ces novateurs, un plus grand nombre d'écrivains continuaient à imiter les fabulistes du bon vieux temps. Quelques-uns, nous l'avons indiqué plus haut, s'adressaient à certains modèles moins rançonnés que d'autres par La Fontaine. Le plus célèbre d'entre eux est Charles Perrault, l'adversaire de Boileau lors de la querelle des Anciens et des Modernes (1), l'aimable auteur des Contes de ma mère l'Oie qui, pour être suivis de moralités, ne sont point cependant des apologues. Dans son Recueil de divers ouvrages, en 1676, il avait inséré des imitations d'Ésope souvent très sèches et toujours plates. Plus tard, il publia les

Cent fables en latin et en français, « choisies

ua) 11 li gur luila fable du Corbeau guéri par la Cigogne, où il l'accuse d ingratitude envers le médecin Claude Perrault.

des anciens.auteurs, mises en latin par Gabriel Faërne et traduites par M. Perrault de l’Académie française » (1). Au fond, c’est une traduction libre des apologues que l’érudit italien du xvr° siècle avait puisés à des sources connues ou ignorées de nous, et qu'il avait élégamment adaptés en vers latins. Perrault tâche ainsi d'éviter un parallèle avec le maître, dont, malgré toul, le voisinage lui est fatal. Prosaïque à force de viser à la précision dans le Loup et le Renard ou l'Anguille et le Serpent, il a, néanmoins, de la facilité heureuse et du trait, comme le prouveraient le Chat et le Coq, si justement loué par Saint-Marc Girardin ou cette conclusion piquante du Lion, de l'Ane et du Renard (2) :

Le Renard en tremblant fit le partage, et mit

D'un côté presque tout et presque rien de l'autre;

Puis, s’approchant du Lion, il lui dit:

« De ces deux tas, Seigneur, le plus gros est le vôtre Et ce m'est trop encor d'avoir le plus petit ». Lo Lion voyant ce partage Lui dit: « Frère Renard, qui t'a rendu si sage?»

Et le Renard répondit sans façon:

« C’est l’Anc mort qui m'a fait ma leçon ».

Perrault se rapprochait déjà du champ cultivé par La Fontaine : d'autres s’y installent résolument; et, en lisant les œuvres de la plupart, on comprend mieux la prudence de Furetière se refusant à courir les risques d’une comparaison.

Pour Benserade, on pourrait dire que dans le

(1) Le recueil avait paru pour la premiêre fois en 1691, sans nom d'auteur, mais avec une préface de Perrault, sous ce titre : Traduclion des fables de Faërne.

{2) Après une chasse en commun, l'Ane a proposé de faire des purts égales, et le Lion l'a sur-le-champ dévoré. Puis il a chargé le Renarii}je äiviser lc butin.

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