CHAPITRE III
Introduction. — 2. Patomske Nagorië. — 3. Yitim et Transbaïkalie. — 4. Le Lao Baïkal. — 5. Bordure occidentale du Baikal. — 6. Montagnes situées au Sud du Baikal. — 7. Saïan Oriental. — 8. Le horst du lénisséi. — 9. Résumé. — iO.Minoussinsk et Saïan Occidental. — 11. Tannou-Ola. — 12. Khangaï. — 13. La Vallée des Lacs. — 14. Altaï Mongol. — 15. Gobi Oriental. — 16. Conclusion.
1. Introduction. — La vaste région qui doit être étudiée dans ce chapitre forme, par sa situation et sa structure,/^ falte^ le plus ancien des plis de VEurasie, A TOuest, sa limite coïncide avec le lénisséi,en aval de Krasnoïarsk; à l'Est, elle est bornée aux environs de 120° de long. E. par le prolongement, orienté N.N.W., du Grand Khingan, dont le bord occidental est recoupé par TArgoun près de Nertchinskii Zavod et, plus au Nord, par la basse Chilka. Dans l'amphithéâtre d'Irkoutsk, les plis marginaux du pla* teau paléozoïque servent de cortège au faîte.
Les terrains et les plissements du faîte sont d'âge très ancien. Du granité, qui très souvent se charge de hornblende, du gneiss et du gneiss amphibolique, puis, à certains endroits, une série regardée comme discordante de micaschistes, de chloritoschistes, de quartzites anciens et de calcaires cristallins contenant des paillettes de graphite forment la plus grande partie de ses longues croupes et de ses hauts « goltzi ». A ces roches viennent s'ajouter dès granités plus récents, des diabases, des porphyres, des porphyrites, enfin des laves basiques de date en partie moderne. Dans les valJées se trouvent çà et là des dépôts tertiaires d'eau douce avec lignites.
Les plis qui constituent le faite sont sans doute antérieurs aux
[1. En. allemand Scheitel : liu. raie, sommet» v»rtex.]
sédiments cambriens de la Lena. Sur la fracture qui s'étend à TOucst du Lac Baïkal {b, Ä, fig. 3), ces plis se montrent parfois perpendiculaires à cet accident et à la direction des plis marginaux. 11 est douteux que les parties internes du faîte aient jamais été recouvertes par les mers paléozoïques, bien que quelques lambeaux, disséminés sur de grandes surfaces, et formés surtout de schistes et de quartzites, soient signalés comme indices d'une submersion do ce genre. C'est en vain que l'on chercherait, ici, les dépôts marins si variés, fossilifères, qui caractérisent d'autres régions montagneuses; mais vers la périphérie, sur le bord externe, notamment au Sud-Est et au Sud, il se produit comme une fusion avec des faisceaux de plis plus récents, et l'on trouve des fossiles dévoniens. La fracture marginale do l'amphithéâtre est d'âge très ancien.
Dès 185S, Meglitzky a publié une petite carte du Baïkal où Ton voit le lac, sur de grandes distances, couper en biais la direction des terrains de ses montagnes bordières*. Czekanowski, Kropotkin, et surtout l'infatigable et ingénieux Tchersky ont ensuite fait notablement progresser la connaissance des montagnes qui entourent le Baïkal; avec les travaux préliminaires à l'établissement du Chemin de fer de Sibérie s'est enfin ouverte une époque nouvelle, au point de vue de l'étude géologique de ces régions.
Tchersky savait déjà qu'à l'Ouest du Baïkal il existe une bando étroite de montagnes qui représentent le prolongement du massif de la Transbaïkalie. En outre, son coup d'œil synthétique lui avait appris que les plissements des terrains anciens, à l'Est et à TOuost du Baïkal, affectent des directions opposées et convergeant vers le Sud. Il désigna la direction N.E. ou E.N.E.,qui règnoàTEst du lac, sous le nom de direction du Baïkal, et celle que l'on observe à rOuest, qui est N.W. ou W.N.W., sous le nom de direction du Sa'ian^,
A rOuest aussi bien qu'à l'Est, cette double direction des plis
1. N. Meglitzky, Geognostische Skizzen von Ost- Sibirien, I. Der Baical und seine Umgebungen (Verhandl. Russisch-k. Miaeralog. Ges., Jahrgang 1855-1856, p. 109-171, carte).
2. I. D. Tchersky, Sur la tectonique des montagnes de la Sibérie Orientale, considéras comme faisant partie de la bordure nord-ouest de VAsie Centrale, r. (Trav. Soc. des Naturalistes St.-Pétersbourg, XVII, n« 2, 1886, Procca-verb . , p. 52-58); Compte rendu des recherches géologiques sur les rives du Lac Baïkal, i'* partie, r. (Zapiski Scctioa Sibérie Orientale Soc. Imp. Russe de Géogr., XII, 1886, xxix-403 p., 5 pi.); Étude géologique de la grande route postale de Sibérie entre le Lac Baïkal et le versant orientai de tOural, r. (Mém. russes Acad. Se. St.-Pétersbourg, LIX, Annexe 2, 1888, p. 4-145, carte); Résultats des recherches sur le Lac Baïkal, r. [(Zapiski Soc. Imp. Russe de Géogr., XV, n» 3, 1886, p. 1-48; réimpr.] Matériaux pour la Géol. de la Russie, XIII. 1889, p. 1-18; avec carte géol. du Baïkal en 2 feuilles).
précambriens parait se refléter dans Tallure actuelle d un grand nombre de vallées et dans la configuration de la surface du sol. Néanmoins, un examen plus attentif montre que l'état de choses actuel est le résultat de phénomènes tout différents.
A une grande distance vers TOuest, dans le bassin du haut Irtych (Irtych Noir), Bogdanovitch, il y a longtemps déjà, était arrivé à l'idée que les affaissements et les failles linéaires jouent dans la structure des montagnes asiatiques un rôle bien plus important qu'on ne l'admettait jusqu'alors. En Mongolie, dans la « Vallée des Lacs », Klémentz se voyait conduit à la même opinion. Mais c'est surtout à Obroutchev que revient le mérite d'avoir montré que toute la contrée montagneuse de la Transbaïkalie est traversée par de longues fractures, aboutissant parfois à la production de fosses d'affaissement très continues, et donnant à un grand nombre dos crêtes qui sillonnent le pays le caractère d'autant de horsts*.
Ces longs alignements coïncident parfois sur une distance notable avec la direction des plis; ailleurs, ils la recoupent, mais dans l'ensemble, comme on l'a déjà vu, ils déterminent une configuration topographique qui rappelle l'allure des anciens plis. Un défaut de parallélisme ne suffirait pas pour démontrer qu'il existe des failles, car, dans une chaîne remontant à une antiquité aussi reculée, l'érosion peut subir des influences multiples. C'est ce que montrent les vallées transversales creusées dans la Transbaïkalie; et de fait, à l'Ouest du Baïkal, dans les Alpes de Tounkinsk et du Kitoï, nous verrons que des circonstances particulières ont eu pour résultat de rendre le tracé des sillons fluviaux indépendant de la structure des montagnes.
Ce qui est beaucoup plus probant, c'est le fait que les alignements en question sont souvent jalonnés par des traînées de roches eruptives, telles que des porphyres et des porphyrites, associés à des tufs et à des brèches, des mélaphyros, des basaltes, quelquefois aussi des trachytes et des rhyolites.
Enfin, l'on voit dans les parties de la région montagneuse qui précisément sont les mieux connues, on particulier sur la basse Sélenga, des fosses incontestables. Nos confrères russes ont introduit dans la science, pour désigner ces accidents, le terme fort expressif de dislocation disjonctive. De fait, il n'est pas possible
1. Voir en particalier W. Obroutschew, Redierches géologiques dans la Transbaïkalie en i896, r. f. (Explpr. géol. Ch. de fer de Sibérie, X, 1898, p. 43), et Recherches gëoU>gigues dans la Transbaïkalie sud-occidentale en 1897, r. f. (Ibid., X VIII, 1899, p. 25), etc.
de s'expliquer la formation de toute une série de cassures et do fosses plus ou moins parallèles entre elles, et dont Tallure correspond néanmoins sur de grandes distances à la direction des anciens plis, sans une certaine tension, se faisant sentir à peu près dans le même sens que le plissement primitif. Cette tension peut so traduire par une disjonction, c'est-à-dire par des fentes, de mémo que par l'affaissement de bandes de terrain allongées entre ces cassures. Des roches eruptives de différents âges jalonnent alors les fentes. Dans les chaînes de plissement plus récentes, qui ont été fortement comprimées, comme l'Himalaya ou les Alpes, on ne connaît pas de disjonction analogue.
2. Patomske Nagorié. — Le long des failles et des flexures qui entourent le bord interne de l'amphithéâtre d'Irkoutsk, une portion très considérable de la moitié occidentale du faîte s'est affaissée, et Ton ne voit à sa place que le plateau paléozoïque de la Lena, de l'Angara et de l'Oka. A l'Est, au contraire, en Transbaïkalie et au Sud du Baïkal, les traits de sa structure se manifestent clairement, et c'est par là que nous en commencerons l'examen.
Nous savons que le plateau cambrien est visible dans le lit de la Lena jusqu'au voisinage de Iakoutsk. Près de Iakoutsk, le grès rouge, qui forme là également le terme supérieur de la série paléozoïque, est encore recouvert de couches à empreintes végétales, appartenant soit à la série de l'Angara, soit au groupe tertiaire.
Middendorff, au cours de son pénible voyage de Iakoutsk à Oudskii Ostrog, trouva dans le bassin de la rivière Aldan des grès horizontaux, avec conglomérats et petits lits de houille, qui s'étendent jusqu'au Petit Aïm, affluent de gauche de la Maïa (par environ 58® de lat. N.). Au-dessous se montrent, au fond des gorges, des bancs non dérangés de calcaire ou de dolomie que Middendorff assimile aux couches du lit de la Lena. C'est seulement au delà de ce point, à plus de quatre degrés de latitude au Sud do Iakoutsk, que se dresse la chaîne déboisée du Köch-Kat, dont les cimes arrondies de diorite et de granité paraissent être ellesmêmes couronnées de grès rouge. Au delà du Köch-Kat, on retrouve les .calcaires en bancs horizontaux, puis les grès, et ces terrains, à partir de l'Outchour, s'étendent tout le long de l'Ouïan jusqu'au pied occidental de la chaîne rocheuse de l'Aldan*.
i.A. Th. ▼. Middendorflf, Reise in den äussersten Norden und Osten Sibiriens während der Jahre i843 und i844. In-4% St.-Petcrsburg; J, TheU 1, 1848, p. 216; IV, Theil 1, 1867, p. 230, 327; Atlas, pl. X-XU.
Meglitzky a remonté la rivière Maïa et atteint le pied occidental des Monts Âldan en un point situé à environ 230 verstes au Nord de la route suivie par MiddendorfiF. Il n'a observé, lui aussi, que des couches horizontales : à la base, un calcaire en plaquettes, et au-dessus un grès, avec quelques empreintes de plantes. Nelkan est encore sur le grès. Le sol s'élève, il est vrai, à partir de la Lena, dans la direction du cours supérieur de l'Âldan, mais ce relèvement n'est pas considérable ; et quand les terrains sédimentaires, dont Tallure est tranquille, viennent s'adosser aux premiers contreforts rocheux des Monts Aldan, l'altitude uniforme de leur surface tabulaire indique nettement, en dépit des profondes entailles fluviales qui les découpent, la limite vers les roches anciennes de cette chaîne*.
Le contraste des paysages qui se déroulent des deux côtés des Monts Aldan a été également décrit par Bogdanovitch.Ce voyageur a traversé la chaîne, au prix de grandes fatigues, en venant d'Oudskii Ostrog, au Sud-Est, le long de la rivière Némérikan. D'une hauteur de 4000 pieds [1200 m.], le regard embrasse, du côté de la mer, de longues chaînes de montagnes parallèles, tandis que vers l'intérieur, des forêts vierges s'étendent à perte de vue sur des versants inclinés en pente douce, où les cours d'eau s'encaissent dans des gorges profondes*.
Si maintenant nous prenons Iakoutsk comme centre, en remontant la Lena jusque vers Olekminsk, sur une distance de 500 verstes environ, puis en suivant l'itinéraire de Middendorff jusqu'à l'Outchour supérieur sur 700 verstes à peu près et celui de Meglitzky vers Nelkan sur plus de 600 verstes, nous ne trouverons partout, à l'exception de la croupe isolée du Köch-Kat, formée de roches anciennes, que des terrains horizontaux. Le bassin de l'Aldan se présente donc, avec une grande probabilité, comme une extension vers l'Est du grand plateau de la Sibérie Orientale, s'avançant
1. N. G. Meglitzky, Relation de C Expédition dans la Province de Iakoutsk en i85i rédigée d'api^hs les manuscints^ les journaux et les collections de — , par M. P. Melnikov (Gornyi Journal, 1893, p. 111-159 et 309-337, r.). Le chef de cette expédition était le général Agté. Meglitzky termina son rapport en 1853 et mourut de fatigue à Weimar en 1857, âgé seulement de 32 ans ; ce rapport n a été publié que longtemps après sa mort, mais, à ma connaissance, il n'a pas encore été remplacé par des travaux plus récents.
2. BogdanoTitch, Renseignements sur les travaux de l'Expédition minière aux Hves de la Mer d'Okhotsk et au Kamtchatka^ r. (communiqués par L. A. latchevsky) ; extr. des Izyestiia de la Soc. des Ingénieurs des Mines, St.-Pétersbourg, séance du 9 décembre 1896, p. 5 et suiv. Le point du Djougdjour dont Bogdanoyitch a fait l'ascension ne parait pas être très éloigné du col franchi par Meglitzky. Ce dernier a traversé également le^ montagnes en partant d'Aïan.
:i8 LA FACE DE LA TERRE.
entre l'arc de Verkhoïansk et la bordure septentrionale, peu connue d'ailleurs, du massif montagneux de la Transbaïkalie, et séparée de la mer, du côté de l'Est, par les Monts Aldan.
Pour aborder la lisière septentrionale de la Transbaïkalie, dirigeons-nous plus à rOuest. En aval du confluent du Vitim, la Lena décrit un coude qui lui fait franchir le 60* degré puis la ramène au-dessous de cette latitude. Ce coude est déterminé par une saillie de roches archéennes, affleurant à Tintérieur. La structure de cette contrée a été très bien décrite, il y a longtemps déjà, par P. Kropotkin*.
La vallée de la Lena est parfois encaissée, dans ces parages, jusqu'à près de 1 000 pieds de profondeur, et les falaises riveraines sont particulièrement abruptes. A une grande hauteur au-dessus du fleuve se trouve un plateau de grès rouge (Silurien inférieur', dont l'altitude moyenne n'atteint pas 4 400 pieds [423 m.] ; celte altitude correspond à celle à laquelle on observe bien loin de là, entre Atchinsk et Krasnoîarsk, dans les montagnes de Koutchoug. le même grès rouge horizontal. Au-dessous du grès vient le calcaire cambrien. Le coude de la Lena est précisément déterminé par le bord du plateau.
Si Ton s'éloigne de la Lénadans la direction du Sud-Est^on partant d'un point situé à environ 50 verstes en aval du confluent du Vitim, on atteint à une certaine distance des bancs fortement redressés de grès quartzeux, de schistes et de calcaires anciens. C'est probablement le prolongement des plis marginaux de l'amphithéâtre. A une cinquantaine de verstes de la Lena, on est à 900 mètres d'altitude, sur une chaîne de gneiss gris courant au N.E. Plus à l'Est, au delà du Grand Patom, s'élèvent des montagnes encore plus hautes, appelées par Kropotkin Patomské Nagorié, c'est-à-dire le « haut pays du Patom ». Elles sont constituées, de même, par des roches archéennes. La partie culminante, le massif granitique et gneissique du Teptoro, appelé aussi « Chapeau de Napoléon », atteint 1 794 mètres. Il se dresse, enveloppé de neige, au-dessus du territoire environnant, qui est tout couvert de collines moutonnées et striées.
Au Nord-Est, ces roches n'atteignent pas la Lena; par contre, au Sud-Ouest, elles traversent le Vitim. Une bande extraordinairement longue de schistes argileux, reconnue jusqu'à présent sur 200 verstes et dont l'extrémité septentrionale doit s'avancer jusqu'au confluent
1. P. Kropotkin et I. PoUakov, Rapport 9ur l'Expédition à VOlekma et au Vitim, r. ^Zapiski Soc. Imp. Russe de Géogr., III, 1873; en particuUerp. 191 et suIt.).
!.E FAITE PRTMÏTTF. 59
du Patom, borde au Sud-Est co haut pays et le sépare des montagnes de rOlekma. Sa direction est N. 40*» à S0<^ E*.
A la suite des travaux de Kropotkin, le cours inférieur du Vitim a été étudié par Obroutchev, et ce savant a bien voulu mettre à ma disposition une carte géologique du Patomské Nagorié. Obroutchev a constaté le fait remarquable que, sur la rive nord du Vitim, au Sud-Est du massif ancien du Patomské Nagorié, il existe un lambeau étendu de schistes probablement précambriens, avec quartzites et calcaires métamorphiques, quelquefois percés par un granité plus récent; or, ce lambeau est affecté de plis multiples, larges et allongés, qui, au lieu d'épouser la direction générale du massif archéen, courent de TW. à TE., avec une légère déviation vers TE.S.E. Ces faisceaux de plis sont arasés. Le plus élevé d'entre eux a reçu d'Obroutchev le nom de Khrébet Kropotkina; il atteint 1 100 mètres et forme sur plus de 100 verstes la ligne de partage entre les affluents du Vitim, orienté de TE. à TW. dans cette partie de son cours, et ceux du Grand Patom et de la Vatcha^
De ces détails, retenons que le Patomské Nagorié représente la partie des montagnes de la Transbaïkalie située au delà du Vitim et qu'il possède la direction normale du Baïkal (dans le sens où l'entendait Tchersky). La solution du problème qui se rattache à la direction aberrante des plis, apparemment plus jeunes, des Monts Kropotkin doit t^tre réservée aux observateurs futurs.
3. Vitim et Transbaïkalie. — Le voyage deKropotkin,quiaété si fécond en résultats pour la science, remonte à l'année 1866. Il a eu pour théâtre les immenses solitudes qui s'étendent au Sud du Patom, entre 113® et 115® de long. E., jusqu'au versant méridional du lablonovii. L'année précédente, Lopatin avait parcouru le vaste territoire situé à l'Est de la moitié septentrionale du Baïkal. Ses collections ont été étudiées par Polénov'.
La moitié orientale du faîte qui nous a été conservée coïncide