La ligne de partage des eaux de la Mer Glaciale. — Les
premiers renseignements précis sur le grand fleuve Helong-Kiang ou Amour et sur les terres. fertiles qui en bordent le cours paraissent être parvenus à Tomsk vers Tannée 1636. Ces nouvelles se répandirent rapidement en Sibérie, et au mois de juillet 1643, Vasiléi Poïarkov partit de Iakoutsk, ville qui venait d'être bâtie depuis peu, pour explorer ce territoire et le soumettre. Il était accompagné d'une troupe nombreuse de « Promychlenni » , chasseurs dont l'objectif principal est lacapture des martres zibelines. L'expédition remonta TAldan, puis longea l'Outchour et s'engagea au Sud-Ouest dans la vallée du Konam, où elle passa l'hiver; au printemps suivant, elle traversa la ligne de partage des eaux, non loin de l'Atytchan, hauteur dont il sera question plus loin, et enfin atteignit l'Amour par le Giliouï et la Zéïa. Le retour eut lieu par la Mer d'Okhotsk. En 1647, les Promychlenni de Iakoutsk annoncèrent qu'ils avaient réussi à trouver un passage beaucoup plus court et plus facile. Cette route, à partir de la Lena, empruntait la vallée de l'Olekma et celle de son long affluent le Tougir. De la source de ce cours d'eau, on atteignait aisément l'Amour, un peu en aval de la localité actuelle d'Amazar, en suivant la rivière Ourkan. Dans le courant de la même année, les Cosaques élevèrent un poste fortifié sur le Tougir, et en 1649 eut lieu, par cette voie, l'expédition, si importante pour l'histoire des contrées amouriennes, de
léroféi KhabaroVy qui avait été équipée à Iakoutsk. Il n'est pas exact que cette roule ait été abandonnée à cause de sa difficulté ; car en 1651 l'expédition du cosaque Tchetchigin, et en 1652 le voyage de Sinoviev eurent lieu par le Tougir; un assez fort courant d'émigration, à partir de la Lena, s'établit en utilisant la même voie, quand le bruit de la prospérité du nouveau territoire se fut répandu, non sans exagération d'ailleurs; et Ton rapporte que, de la vallée de l'Amour, les courriers de Khabarov ne mettaient que 23 jours pour atteindre Iakoutsk par cet itinéraire.
Depuis cette époque, la voie du Tougir a été, il est vrai, de moins en moins fréquentée, mais la raison n'en est pas dans des difficultés d'ordre physique. En 1654, Békétov avait atteint pour la première fois l'Amour en venant de l'Ouest, par Tlngoda et la Chilka; en 1655 arriva l'ordre d'envoyer désormais le tribut, non plus comme auparavant à Iakoutsk mais directement à Moscou. L'attention du gouvernement central était dirigée sur l'Amour, et, à partir de cette date, les communications avec Iakoutsk et la route passant par la ligne de partage furent abandonnées.
Mais les choses, sur les bords de l'Amour, allèrent d'une façon fâcheuse. Parmi les Russes immigrés se trouvaient peu de gens disposés à se fixer définitivement dans le pays. La forteresse des Cosaques, Albazin, fut prise d'assaut par les Chinois, rebâtie par les Cosaques et de nouveau assiégée par les Chinois. C'est alors, en juillet 1689, que s'ouvrit à Nertchinsk, ville fondée Tannée précédente, un congrès destiné au règlement amiable de la situation. Le représentant principal de la Russie dans cette conférence était Fédor Golovin ; les envoyés chinois avaient amené avec eux comme interprètes, pour les assister dans ces négociations, deux jésuites, le P. Gerbillon et le P. Pereira.
Le désir de conclure la paix était également vif de part et d'autre; mais l'on se trouvait au milieu d'immenses solitudes, et il fallait tracer des limites à travers un pays absolument inconnu. Du côté des Russes, l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg a fait paraître plus tard une relation de ces débats ; du côté des Chinois, le P. Gerbillon a inséré dans l'ouvrage de Du Halde un mémoire fort intéressant sur le même sujet*.
1. Geschichte der Gegenden an dem Flusse Amur, von der Zeit, da selbige unter Russischer Oberherrschaft gestanden (G. F. Müller, Sammlung Russischer Geschichte^ 11,5. und 6. Stück), in-8», S*-Petersburg, bei der Kays* Académie der Wissenschaften, 1758, p. 293-448 (renferme également des données sur les mouvements des Russes dans la région de l'Amour avant 1689) ; le P. J. B. Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, poliliquc, et physique de l'Empire de la Chine et de la Tartarie Chinoise,
Il ne fut pas difficile de trouver une limite dans la direction du méridien; on tomba d'accord sur le choix de TArgoun au Sud et de la Petite Gorbitza au Nord de la Ghilka. L'Amour ne fut pas ratifié comme limite Est-Ouest par les Chinois. 11 fallut, en conséquence, adopter la ligne de partage des eaux située au Nord du fleuve, ligne qui ne pouvait manquer, d'après les idées de l'époque, d'être une chaîne de montagnes. « Les chasseurs de zibeline, lit-on dans un rapport russe de 1740, ont coutume d'appeler ces montagnes en général Sianovoï Khrébet. Ils disent que les montagnes qu'il faut franchir en allant de leravna à Nertchinsk, et qu'on appelle dans le pays Sahlenoî (sans doute pour lablcnoï) Khrébety se rattachent aux précédentes, vers les sources de la rivière Tchita, affluent de l'Ingoda, en tournant dans la direction de l'Est »*.
Dans les documents relatifs à la conférence de 1689, ces deux noms n'apparaissent pas encore.
Lors de la rédaction du traité, les Chinois, pour mieux préciser ce qui concernait la chaîne Est-Ouest, voulaient ajouter qu'elle se terminait du côté de la « Mer Orientale » par un long promontoire rocheux. Mais les plénipotentiaires russes élevèrent de vives protestations, ne voulant pas qu'il fût question de cela, car cette nouvelle formule chinoise tendait à prolonger la limite suivant la ligne de partage des eaux jusqu'au Tchoukotskii Nos, ce qui eût fait perdre à la Russie le territoire de TOuda; et ils purent exhiber au P. Gerbillon deux cartes à l'aide desquelles ils lui démontrèrent que ce cap était situé très au Nord, presque sous le 80« degré de latitude, disaient-ils. Ce promontoire avait été découvert, en effet, dès 1648, par Déjnev, et depuis, plusieurs expéditions avaient été envoyées sur l'Anadyr et au Kamtchatka. Le P. Gerbillon comprit qu'il n'était pas possible de satisfaire cette prétention ; il supposa qu'il existait aux sources de la Gorbitza deux chaînes de rochers élevés. L'une suivrait une direction parallèle à l'Amour, droit à l'Est : ce serait celle que les Moscovites proposaient comme limite. La seconde chaîne, qu'il appelle Nossé,
in-folio, Paris, 1735, cartes; t. IV, p. 163-251 : Second voyage fait pat* otxlre de VEmpereur en Tar tarie par les Pères QcrbUlon et Pereira, Missionnaires de la Compagnie de Jésus à la Chine^ en Vannée iS89; voir aussi Gerbillon, ihid», p. 37.
1. (Malier) : Von dem Ämurflusse, besonders von der nördlichen Seile desselben und dem zwischen dem russischen und chinesischen Reiche bestimmten Gränzgebirge^ wie auch von der Gegend der Udflusses und deren übrigen zwischen dem Ud und Amur in das Wellmeer fallenden Flüssen. Aaf Ihro kays. Majestät eigenhänd. Befehl v. 1. Febr 1740 u. Befehl aus d. höh. dirig. Senat v. 8. Febr. dess. J. verfertigte Nachricht (reprod. dans A. F. Büsching, Magazin für die neue Historie und Geographie, II. Theil, Ham« bürg, 1768, p. 483-518; en particulier, p. 487).
courrait au Nord-Est; entre les deux serait compris le territoire de rOuda*. Cette hypothèse devint la base du traité de paix de Nertchinsk. Après que le P. Gerbillon fut parvenu à faire comprendre aux Chinois Textrême éloignement du Nos, on se contenta d'une formule vague au sujet de l'extrémité orientale de la ligne de partage des eaux, tout eh réservant la question de TOuda.
Les renseignements fournis sur cette partie de TAsie par le P. Gerbillon ont été utilisés dans les grands travaux cartographiques des Jésuites, travaux qui sont restés, d'une manière générale, jusqu'à une date fort récente, la base de toutes les cartes de l'Empire Chinois.
L'hypothèse des deux chaînes de montagnes au Nord de la Gorbitza a été abandonnée. Et, de même, les limites politiques fixées à cette époque ne subsistent plus. Mais ces tentatives, louables en elles-mêmes, pour donner une issue pacifique à un conflit de frontières en pays inhabité et inconnu ont laissé derrière elles des traces fâcheuses, qui n'ont pas encore complètement disparu : c'est la conception d'une chaîne de partage, extrêmement prolongée, à laquelle le P. Gerbillon appliquait un nom qui provient probablement d'un malentendu, le nom de Nossé (Tchoukotskii Nos) : cette chaîne, qui s'étendrait du cap en question jusqu'à la Tchita, porte encore, sur un grand nombre de nos cartes, la dénomination collective de Stanovoï. Or, cette conception n'est pas d'accord avec les faits.
Dans l'examen de cette question, nous pouvons prendre pour point de départ l'exposé donné par Middendorfi'^
D'après cet éminent explorateur, le nom de « Monts Stanovoï » s'applique à un système de montagnes long d'environ 4000 verstes, auquel cette appellation a été donnée par les Cosaques à l'époque de la conquête et qui forme la ligne de partage des eaux du continent, du Cap des Tchouktches jusqu'en Daourie. Sur ce long intervalle, il y a lieu de distinguer, d'après MiddendorfiF : a) les Monts Aldan; b) la partie orientale d'une chaîne de partage, les Monts Stanovoï de Pallas ou Monts de la Zêta, depuis les affluents du Silimdji et de la Kouréïa (par 131° 30' de long. E. environ) jusqu'au voisinage des sources de lOlekma (par 121° 30' environ); c) la partie occidentale de la même chaîne de partage ou Monts