CHAPITRE VIII
LES TAÜRIDES ET LES DINARIDES
i. L'Asie Mineure; arcs pontiques; enyirons d'Héraclée et d'Amasra. — 2. Côte occidentale et îles de TArcbipel ; rebroussement des plis. — 3. Le golfe tertiaire de l'Albanie. — 4. Traits principaux des Dinarides. — 5. Traversée de la Mer Adriatique; environs d'Idria. — 6. La zone tonalitique. — 7. La chaîne Garuique. — 8. Transgression de la couverture dinarique. — 9. Mouvements récents.
1. L'Asie Mineure. — Des hautes terres de rÂrménie, un grand segment d'arc se dirige à travers le Taurus et la chaîne adjacente de TAmanus jusqu'à l'île de Chypre. Un second segment d'arc se poursuit de la Haute-Italie par les chaînes dinariques jusqu'à l'île de Crète. Ces deux segments ont été désignés dans le présent ouvrage sous le nom d'arc dinaro-taurique (I, p. 662). Toutefois les deux éléments principaux de cet ensemble, les Taurides à l'Est et les Dinarides à l'Ouest, conservent une certaine indépendance, qui se traduit par un rebroussement, dessinant un angle rentrant, le long des côtes occidentales de l'Asie Mineure.
Dans un mémoire très remarquable, Edm. Naumann a cherché à déterminer les lignes directrices de la structure de l'Asie Mineure (fig. 68). Dans cet exposé, il distingue trois arcs de plissement principaux et des portions d'un quatrième. Le premier, au Nord-Est, est Varcpontique oriental; il borde la rive méridionale de la Mer Noire, à l'Est, jusque vers Sinope. A ce premier arc se rattache Varc pontiqtie occidental, dont les parties sud-ouest (zone phrygienne) atteignent le bord interne du troisième grand arc. Celui-ci, Varc du Taurus occidental y entoure les plaines de Lycaonie ; Chypre en fait partie ; d'après Naumann, il vient se raccorder vers l'Ouest, par
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un angle de rebroussement, aux tronçons d'un quatrième arc, Varc égéen^.
Les travaux déjà anciens de Koch, de Tchihatcheff et surtout de Abich justifient la distinction de Tare pontique oriental. Sur le bas Tchorokh il semble bien, il est vrai, que des chaînons dirigés E.-W. et peut-être même N.W.-S.E. s'avancent jusqu'à une assez grande distance vers FOuest ; mais sur la rive gauche du fleuve, au Sud de Batoum, la direction S.W., ici encore, est prépondérante'.
Des calcaires crétacés et des serpentines jouent un rôle très important dans la constitution de cet arc. A partir d'Ardanoutch, on doit sans doute regarder la vallée du Tchorokh jusqu'au voisinage de ses sources, comme une vallée longitudinale. C'est à TEhiaour- Dagh, au Nord du Kelkid, que se trouve le sommet de Tare s'avançant vers le Sud. Une large zone d'épançhements volcaniques, qui va en se rétrécissant vers TOuest, s'étend des bords de l'Araxe jusque vers les sources de l'Euphrate. Aux sources mêmes de l'Araxe se dresse le cratère du Bingœl; beaucoup d'autres grands volcans surgissent au milieu des chaînes formées de calcaire et de serpentine. Dans les vallées, on trouve des dépôts du premier étage méditerranéen, redressés par les mouvements orogéniques. Le Tchatin- Dagh se présente comme un premier éperon du faisceau des plis du Taurus, orientés W.S.W. ou S.W., au Nord des sources du Mourad (I,p. 656). C'est vers Erzéroum, Mamakhatoun et Erzinghan, à ce qu'il me semble, que les chaînes tauriques se séparent peu à peu de celles de l'arc pontique oriental.
D'après les indications de Naumann, une zone interne de plis tauriques orientés S.W. se suit du Nord-Est, en dedans du coude de l'Halys, jusqu'au bord de la dépression de Lycaonie, où elle est coupée par une cassure. A l'Est de cette région, le puissant Mont Argée, près de Kaisarieh, se dresse à 4000 mètres, et là commence la zone des volcans qui jalonne, en décrivant un demi-cercle régulier, le bord interne de l'arc taurique^
Quant aux parties culminantes de la chaîne principale du Tau-
1. Edm. Naumann, Die Grundlinien Anatoliens und Ceniralasiens (Hettner, Oeogr. Zeitschr., II, 1896, p. 7-25, pi. I-II : cartes); art. rcprod. en partie dans Touvrago du même auteur : Vom Goldnen Hom zu den Quellen des Euphrat^ gr. in-8», München- Leipzig, 1893, p. 373 et suiv.
2. H. Abich, Geologische Forschungen in den kaukasischen Liindem^ in-4«, II, Wien, 1882, p. 185, etc.; yoir aussi W. J. Hamilton, Reisen in Kleinasien, Pontua und AiTnenien, éd. allemande, 1843, in-S**, I, p. 197 et suiy.
3. Une bonne description de la partie orientale de cette zone se trouve dans R. Oberhummer und H. Zimmerer, Durch Syrien und Kleinasien, Reiseschilderungen und Reisen, in-8*, Berlin, 1899; voir en particulier L. von Âmmon, même ouyr.,p. 330 et suiv.
rus, Kotschy savait déjà qu'elles sont constituées par du calcaire; nous devons des renseignements plus précis à Schaffer, qui a traversé ces montagnes suivant trois routes différentes. Le premier de ses itinéraires, au Nord, part de Boulghar-Maaden et se dirige au Sud- Est, parle Boulghar-Dagh (3145m.), vers Gulek-Boghaz; le second franchit la chaîne d'Aïdost (3 SSO m.), et le troisième, au Sud, passe par le col de Dumbelek (2700 m.). Sur ces trois lignes, on voit sur le versant nord-ouest des calcaires éocènes et probablement aussi crétacés très redressés, et sur le versant sud-est ou sud des calcaires fort épais du premier ou du second étage méditerranéen, qui bien que Tallure en soit assez tranquille et d'ordinaire inclinée en pente douce à partir des montagnes (peut-être y a-t-il aussi un anticlinal surbaissé), atteignent des hauteurs étonnantes. A FEst du Dumbelek-Dagh, ces calcaires presque horizontaux se montrent encore à 2300 mètres. Cette puissante ceinture de calcaires discordants forme des plateaux dont la surface rappelle celle du Karst, et se prolonge au loin vers le Sud-Ouest et TOuest dans la •vallée du Calycadnus.
Au Nord-Ouest du Dumbelek apparaît un anticlinal autonome, le Karabounar-Dagh, consistant en calcaires éocènes ou crétacés, et aussi en calcaires cristallins avec serpentine et schistes verts ; le sommet de TAidost présente des calcaires gris et des schistes noirs micacés. Des roches analogues affleurent plus au Nord, à la Porte de Cilicie, et on sait par les travaux de Tchihatchefl* que plus au Nord-Est encore, dans TAla-Dagh, les serpentines occupent de grandes étendues*.
Dans la chaîne puissante du Tauruscilicien, onne connaît guère y jusqu'à présent j de roches dont l'âge soit incontestablement antérieur au terrain crétacé.
A la structure de ces montagnes se rattache un problème qui n*est pas résolu. Dans Tensemble, sans doute, les terrains s'alignent au N.E., comme l'indique le relief du sol, parallèlement à la bande volcanique, d'un côté, et à la chaîne de TAmanus, de Tautre. Il est manifeste, de plus, que les couches tertiaires méditerranéennes se sont déposées en contre-bas d'une chaîne plissée suivant cette direction. Mais SchafTer a constaté qu'en plusieurs endroits, et notamment dans la dépression comprise entre le pied du Taurus cilicien
1. F. SchaflFer, Geologische Studien im südÖsUichen Kleinasien (Sitzungsber. k. Akad. Wiss. Wien, Mathem.-naturw. Gl., CIX, Abth. 1, 1900, p. 498-525; et CX, 1901, p. 5-18). [Voir aussi F. Schaffer, Zwr Geotektonik des südöstlichen Anatolien (Petermanns Mitteil., XLVII, 1901, p; 132-137, carte schëmatique p. 133).]
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et TAmanus, de longues bandes de calcaires cristallins, de marnes à silex et aussi de couches aquitaniennes à empreintes végétales, surgissant parfois comme des récifs, s'alignent du N. au S,, c'està-dire suivant une direction qui diffère de celle des grandes chaînes. Tel est à titre d'exemple le rocher calcaire, s'élevant à 3S0 mètres d'altitude, qui porte le château de Sis.
Russegger, Tchihatcheö' et Schaffer ont rapporté des fossiles dévoniens de FAnti-Taurus ; Blanckenhorn a également trouvé des Brachiopodes paléozoïques au Ghiaour-Dagh, à l'extrémité septentrionale de l'Amanus. Plus au Sud-Ouest, dans l'Amanus comme dans le Casius (Djebel Akra), reparaissent ces mêmes calcaires, associés à des gabbros et à des serpentines, qui constituent une si notable partie des chaînes tauro-dinariques.
A l'exemple de Blanckenhorn, nous placerons la limite avec le plateau de Syrie au golfe tertiaire où le Nahr-el-Kébir, près de Latakieh, se jette dans la Méditerranée \
Les Montagnes des Kurdes, de même que le petit chaînon qui, dans le Golfe d'Alexandrette, vient former le Cap Karatach, appartiennent encore au faisceau taurique. Leur prolongement se retrouve en Chypre *.
Blanckenhorn a fait remarquer que dans la vallée du Kara-Sou, entre l'Amanus et les Montagnes des Kurdes, on trouve des laves récentes et une source chaude sulfureuse ; il s'est demandé si cette vallée ne représenterait pas le prolongement du grand fossé syrien. Schaffer a exploré la partie septentrionale de la vallée et croit qu'en effet, cet accident s'étend jusqu'à Marach'.
Ici, nous pouvons interrompre momentanément l'examen de l'arc taurique principal, et revenir au Nord des plaines de Lycaonie.
Près d'Angora, Naumann signale un pli renversé vers l'E.S.E. ; plus à l'Ouest, vers Polatly, s'étend un plateau horizontal *. Dans
1. M. Blanckenhorn, Grundzûge der Geologie und physikalischen Geographie von Sord- Syrien, m-4», Berlin,! 891, p. 6-14, carte (yoir le t. I du présent Ouvrage, p. 639, note 1).
2. Comme autrefois Gaudry, Berjçeat a décrit depuis les roches de cette île. Il n'y existe pas seulement des serpentines et des calcaires probablement crétacés, mais attssi des traces du terrain jurassique ; A. Bergeat, Zur Geologie der massigen Gesteine der Insel Cypern (Tschermak, Mineralogische-Petrogr. Mittheil., XII, 1891, p. 263-^12, pl. VIII-IX : cartes).
H. M. Blanckenhorn, Die Struklurlinien Syriens und des Roten Meeres (y. Richtbofen- Festschrift, in-8% Berlin, 1893, p. Ii5-180, carte, notamment p. 178); SchafTer, Mém. cité, II, p. 15.
4. Naumann, Vom Goldnen Horn zu den Quellen des Euphi^at, p. 372. Cest également de l'Ouest d'Angora que proviennent les fossiles liasiques décrits par J. F. Pompeckj, Paläontologische und stratigraphische Notizen aus Anatolien (Zcitschr. Deutsch. Oeol. Ges., XLIX, 1897, p. 713-828, pl. XXIX-XXXI).
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tout le domaine de Tare pontique occidental, d'après le même observateur, les couches éocènes ont conservé leur horizontalité première.
Pour la bande, longue de plus de 100 kilomètres, qui s'étend d'Héraclée jusqu'au delà d'Amasra et qui est caractérisée par la présence de gîtes de houille, on possède des renseignements détaillés, dus à Ralli*.
L'on y voit trois bandes parallèles longues et étroites de terrain carbonifère, comprenant le Culm,le calcaire carbonifère inférieur et des couches de houille du Carbonifère supérieur. Leur direction est plus ou moins voisine de E.N.E. (N. 70^ E.). Les intervalles consistent en un calcaire grossier, — la plupart du temps, du calcaire à Caprotines, — qui est comme enfoncé dans le Carbonifère. Très souvent, dans Texploitation, quand on atteint le bord d'une de ces bandes, on bute au mur sur du calcaire, et les couches de houille sont coupées par faille. D'ailleurs, les couches ne présentent pas seulement un pendage fort et uniforme dans ces bandes, on y voit aussi des voûtes anticlinales. Mais le tracé des anticlinaux offre un parallélisme si absolu avec celui des failles, même quand ces accidents dessinent des crochets, qu'on reste dans le doute quant à la part qui peut revenir au retroussement des couches le long des failles dans la production de ces anticlinaux.
Tout ce bassin présente plutôt les caractères d'une région affaissée que d'une région plissée.
On ne peut pas affirmer davantage que les rives du golfe d'Ismid ou du Bosphore donnent de plus amples éclaircissements sur l'existence d'un arc de ce genre. Le Trias inférieur, comme l'a montré Toula, est superposé en discordance au Dévonien du Bosphore. Les directions constatées dans les couches du Trias ne cadrent guère avec l'hypothèse d'un « arc pontique occidental ». L'allure tranquille des assises tertiaires anciennes, que nous avons déjà signalée, se poursuit à partir de là jusqu'au bord du bassin d'Andrinople et plus loin encore dans l'intérieur des terres, où ces mêmes couches recouvrent les roches archéennes du massif du Rhodope*.
i. G. Ralli, Le bcLSsin houiiler (THéraclée (Annales Soc. Qéol. de Belgique, Liège, XXIII, 1893-96, p. 151-267, pi. III-XIX : cartes et coupes); voir aussi ScMehan, Versuch, einer geognostischen Beschreibung der Gegend zwischen Ämasrij und Tyrla-asy an der Nordkùate von Klein-Asien (Zeitschr. Deutsch. Geol. Ges., IV, 1852, p. 96-142, pl. l-IIl : carte et coupes), et Garella et Huyot, Rapport svr les mines de houille d'Héraclée (Annales des Mines, 5«sér., VI, 1854, Mém., p. 173-234, pl. 1); R. Zeiller.Étude sur la flore fossile du bassin houiiler d'Héraclée (Soc. Géol. de Fr., Mém. de Paléontologie, VIII et IX, n» 21, 1899-1901, 91 p., 6 pl.).
2. F. Toula, Eine geologische Reise nach Kleinasien (Neues Jahrb. f. Min., 1899,
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Beaucoup plus concluantes, quant à la présence d'un « arc pontique occidental », sont les séries de couches redressées que Naumann a vues dans la vallée du Sakaria, à l'amont de Balaban, en passant par Lefké et Vezirkhan; mais, là encore, à l'Est, le puissant massif tabulaire du Giœl Dagh leur succède*.
Le même voyageur ayant constaté que dans les montagnes comprises entre Kioutayah et Balikezri, la direction du S.E. règne également, nous devons reconnaître que là, les parties occidentales au moins d'un « arc pontique occidental » sont bien visibles.
L'Olympe de Brousse, comme l'avaient déjà reconnu de Verneuil et Viquesnel, est un massif de granité intrusif, entouré de schistes anciens et de serpentine. Près du sommet de celte montagne, on trouve un lambeau de marbre blanc contenant des cristaux de grenat -.
C'est au Sud de la partie centrale de la Mer de Marmara, à peu près suivant le méridien 28^, que Naumann place le rebroussement de TAnatolie Occidentale, où les extrémités occidentales de Tare pontique occidental et de l'arc taurique viendraient rencontrer les extrémités orientales des segments d'arc égéens. Toutefois, actuellement du moins, on peut conserver quelques doutes sur l'autonomie des tronçons montagneux attribués à l'arc pontique occidental, et se demander s'ils ne représenteraient pas plutôt les parties internes du grand arc taurique. De nouvelles recherches, notamment en Paphlagonie, seraient nécessaires pour résoudre ce problème '.
Or, la question de savoir s'il se produit un rcbroussemcnt au
I, p. 63*70); Eine Muschelkalkfnuna am Golfe von Ismid in Klein- Asien (Waagen, Beitr. z. Palaeont. u. Geol. Ocsterr.-Ung. u. d. Orients, X, 1896, p. 153- 157); Eine geologische Reise nach Kleinasien {Bosporus und Sudküsle des Marmarameeres), Ibid., XII, Hea 1, 1898, p. 1-52, pl. I, et ailleurs.
1. Naumann, Die Grundlinien Anatoliens und Centralasiens^ p. 15.
2. K. V. Fritsch,/4cA< Tage in Kleinasien (Mittheil. Vor. f. Erdkunde zu Halle a. S.« 1882, p. 101-139, carte geol.), et W. F. Wilkinson, Notes on Ute Geology and Mineral Resources of Anatolia (Quart. Journ. Geol. Soc, LI, 1895, p. 93-97).
3. Des savants émincnts, comme H. Douyillé (C. R. Acad. Se, CXXII, 1896, p. 678- 680) et F. Toula (Neues Jahrb. f. Min., 1898, I, p. 26 et suiv.),ont exprimé l'hypothèse que le Balkan se prolonge non pas par la Crimée, mais par l'Asie Mineure. M. Dou> TÎllé s'appuie sur la ressemblance des terrains des environs d'Héraclée. Je n'ai pas cru pouvoir me ranger à cette opinion. La structure du pays situé entre Héraclée et Amasra lui est contraire. Hochstetter dit que, comme Boue l'avait déjà déclaré, ce serait une erreur de considérer les Monts Istrandja comme un contrefort détaché du Balkan au Sud-Est, « dont ils sont séparés d'une façon complète, non seulement au point de vue géologique, mais aussi au point de vue orographique » (Jahrb. k. k. Gcol. Reichsanst., XX, 1870, p. 390). Dans plusieurs localités, de récentes découvertes ont mis en lumière le type alpin des sédiments mêsozoïques — tels les riches gisements de la Bosnie, le Trias de Balia-Maaden et les traces du Trias signalées en Grèce par DouvUlc.
voisinage de la côte occidentale de l'Asie Mineure est loin d'être sans importance. Car dans Taffirmative, il en résulterait que Teffondrement égéen est situé en dehors des Taurides et n appartient qu'au domaine occidental, le domaine dinarique.
Pour discuter cette question, commençons au Sud-Ouest.