‹ La Faculté de droit dans l'ancienne Université de Paris,Chapitre 4 sur 281 · Préface du discours de M. Martin · texte numérisé non relu

Préface du discours de M. Martin

de réunion plus multipliés. Dans la suite, après mainte tentative renouvelée, on obtint du chancelier de Notre-Dame l'autorisation de se réunir sur la rive gauche de la Seine, et c'est dans ces circonstances que les canonistes se fixèrent au pied de la colline. Sainte-Geneviève, auprès du territoire de Lias, dans l'endroit qu'on appelait le Clôt-BruneauK Aujourd'hui disparaissent les derniers vestiges de cet antique séjour des étudiants en droit : l'élargissement de la rue des Carmes vient de faire démolir une partie de l'impasse du Clôt-Bruneau, la vieille me Judas, naguère encore repaire immonde de chiffonniers et de mendiants.

On connaissait autrefois deux Clôt-Bruneau, à Paris, l'un situé auprès du théâtre actuel de l'Odéon, et l'autre, beaucoup plus considérable, qui renfermait l'espace compris entre les rues Saint- Jean de Beauvais, Saint-Hilaire et des Carmes. C'est dans ce dernier que se trouvaient les écoles de droit : une vieille poésie populaire décrit ainsi ce quartier :

< Et puis sy aqueilly ma voie « Par my la rue Saint Ylaire € Ou une dame débomiaire

€ Trouvay qu'on appeloit Baudas «Qui m'enseigna la rue Judas, « De la rue du Petit-Four « Qu'on appelle le quarrefour

< Saint Ylaire et au Clos Bumel

« La quis ma femme bien et bel '. »

Le Clôt-Bruneau était primitivement un territoire entouré de fossés et de terrassements, car les guerres privées et les brigandages des seigneurs étaient tels, à ces sombres époques où le pouvoir royal se trouvait réduit à une impuissante suzeraineté, que les propriétaires devaient fortifier eux-mêmes leurs champs, afin de les soustraire au brutal sans-gêne des barons et à la rapacité insatiable de leurs soudards.

La science ne se présentait pas alors avec le luxe de confortable et la facilité d'acquisition que nous lui connaissons aujourd'hui. Dans de petites rues étroites et infectes, défoncées d'ornières, les pauvres écoliers louaient un réduit où ils venaient dès

1. Le clôt Bruneau, Bruoel ou Bumel, toini>a dans le domaioe du chapitre de Saiot^ Marcel, mais ii reievait certaioement de révéché de Paris. L'accord fait eu 1222 entre Philippe- Auguste et Téglise de Paris reconnaît à réydque le droit d*y exercer haute et basse juridiction. — Cf. Saoyal , 1. VU! , p. 360 {Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris),

2. Les Rues de Paris en vers. — Vitellius E. x. ms. de la bibl. cottonienne à Londres, XT« s. — Cf. GiRADD, Paris sous Philippe le Bel, et les Fabliaux de Bamsaxah, éd. de Méon.

5 heures du matin s^asseoir sur la paille \ autour d'une chandelle fumeuse. La vieille rue du Fouarre (ou de la litière) dont il ne reste plus aujourd'hui qu'un tronçon , auprès de la place Maubert, rappelle encore le souvenir du siège rudimentaire des premiers disciples de l'Université '. C'est dans ce modeste appareil que se présentait l'enseignement primitif des lois ecclésiastiques à Paris.

Le d rojt ^c^tnanique futlpjtftem^s^considéré comme partie^intégranfe de Jn théologie, saint Thomas, lui-même, ne l'en séparait pas encore. Il est aisé de se rendre compte, en parcourant la Somme de ce grand docteur, que la législation matrimoniale, les censures, les immunités, rentraient dans le cadre théologique qu'il s'était tracé. En Orient, du reste, comme à Rome, en Afrique, et dans la Gaule méridionale, où les grandes collections canoniques se sont composées, formées et condensées, ridée théologique inspirait toujours très ouvertement les applica,tîQna juridiQjigs '. Tous les peuples qui ont admis le principe de la supré-

1. Le P. Denifle croit que la paille servait de tapis, et non de siège aax écoliers : « Non, non I la paille était plutôt étendue par terre sous les bancs pour tenir au chaud les pieds des écoliers. » (3Band. s. 345). Nous préférons Tinterprétation traditionnelle, car Tétat actuel de la ruer du Fouarre n*est pas fait pour donner une haute idée du luxe du ziu« siècle. Deux cents ans plus tard , alors que les nouvelles écoles étaient construites, nous voyons la Faculté prescrire Tomementation des salles, et signaler parmi les améliorations Tobligation d*y mettre des bancs : « easque omarent et de banchis munirent. » U n*est donc pas impossible qu'on eût précédemment négligé cette commodité.

2. Les étudiants étaient souvent très misérables. Jean de Hauteville, l'un d'eux, qui était venu d'Angleterre étudier à Paris , nous dépeint cette détresse matérielle jointe à une bonne humeur invincible (1184) :

Maior dflpeUera cont Solli c itodo lluBea, fraTioccm (ntis efyuiim QwTliaCiaii ore hibeai, anteo bOiil ébrii Ptobon.

(Archilnoias. Oiford Ms. Difty a* M)*

3. L'étude des sources canoniques primitives démontre d'une façon péremptoire la vérité de cette affirmation. Rappelons brièvement dans la l** époque qui s'étend jusqu'à l'édit de tolérance de Constantin (313).

a) Les lettres de saint Clément aux Corinthiens , du pape Corneille et de Denys ; les décisions des papes Victor 1 et Etienne I.

b) Les plus anciens synodes.

e) Les lettres canoniques adressées par des évèques tels que saint Ignace d'Antioche, Denys d'Alexandrie, Grégoire le Thaumaturge.

d) Les documents dits apostoliques : Aidaxr) , AiaxdEei^ et ^poc xavovix^ xûv Airoat6Xci>v; Yordinatio ecelesiastica et les canones Apostolorum.

Dans la seconde période jusqu'au couronnement de Charlemagne (800) :

a) Les collections de conciles grecs comprenant les canons de Nicée (325), d'Ancyre et Néocésarée (314), de Gangres (362-3707), d'Antioche (332). Celles qui nous ont transmis les canons de Laodicée, de Gonstantinople (381), de Chalcédonie (451) et les canons de Sardique (347).

6) Les collections de décisions ecclésiastiques occidentales. Collection du moine Denys

matie religieuse oat constamment donné à leurs lois un x^ertain cachet de filiation surnaturelle, et par conséquent, leur ont imprimé les traces de leurs préoccupations dogmatiques. Il suffirait de rappeler les Hébreux, les Hellènes et les anciens Romains, chez lesquels le recueil des lois était appelé : Jiis Sacrum, Jus Ponlificium; ovL d'autres noms analogues. Ces dénominations très rationnelles pour lors sont demeurées, à un titre plus juste encore, dans la société chrétienne. Il était donc naturel que la première grande évolution du droit religieux dans la société de Notre-Seigneur Jésus-Christ fût profondément empreinte de TinQuence théologique.

Les lois furent étudiées dans le même esprit qui les avsdtJpdt promulguer. Avant Gratien, le droit canonique était envisagé et enseigné dans les écoles des chapitres comme une partie de la théologie*. Aucun indice ne nous est parvenu, qui nous fasse soupçonner qu'il en fût distingué. Nous savons même exactement de quels éléments il se composait. Les compilations logiques ou systématiques qui succédèrent au ix® siècle aux collections chronologiques, firent faire aux lois ecclésiastiques un pas immense dans la voie de la séparation d'avec la théologie* et apportèrent un élément littéraire jusque-là malheureusement trop négligé. Tels furent les premiers documents sur lesquels s'exercèrent les juristes théologiens de Paris. Avant Gratien^ certaines matières canoniques avaient donc été régulièrement exposées dans les écoles de Notre-Dame et dans les Studia pariicularia des monas-

le Petit (f 536); décrétales de Sirice à Aoastase II, etc.; ordines romani, liber diur' nus et pœniientiale romanum en Italie. — En Afrique, le Codex canonum ecclesim africanx, la breviatio canonum de Fulgeace Ferraod et la concordia canonum de Cresconius. — Dans la péninsule Ibérique, la collectio ecclesi» hispanm, etc. — En Angleterre, les capitularia Theodori Cantuariensis (f 690) et la collection d*£gbert d*York; les livres pénitentiaux de Théodore de Cantorbéry et du Yen. Bède. — En Gaule, les synodes provinciaux, les capitularia des évoques et la collection Dyonisio- Hadriana.

La troi sièmS-Pé riode , que nous faisons commencer en SOOj^our la conduire jug^u^à Gratien iUlaOI^onserve encore le' même caractère , bien qu^Û se modifie graduellement. Elle nous présente la collection pseudo-Isidorienne , la collection Anselmo dicata, celle de Deusdedit, de Burchard de Worms, liTves de Chartres, d'Albo de Fleury, etc. Cf. D' Philîpp HerobnrOtheii, Lehràuch des Katholischen Kirchenrechts, p. 128-137.

1. C*est vraiment Gratien qui lui donna une individualité propre : « Porxo Decretum Gratiaoi sua methodo juristica id effecit, ut indè ab eo tempore jus ecclesiasticum, quod usque tune Theologiae coojunctumetcommiztum erat, ab hoc separaretur et tanquam peculiaris ac per se subsistens disciplina tractaretur... » D^ Lacriiv, Introductio in cor^ pus Juris Canonid, P. I, c. V, p. 45.

2. Ge fut Jean le Scholastique d'Antioche, patriarche de Constantinople en 557, qui rédigea la première. Photius eut Tidée d'une collection composée des canons et des lois civiles ecclésiastiques : « nomocanones ».

tère8\ soit selon la méthode primitive des ouvrages dogmatiques, soit dans des traités spéciaux. Il suffirait, pour nous le faire soupçonner, de la rédaction donnée à certaines matières de cours» par les maîtres de cette époque, qui publiaient leurs leçons sous forme de livre. Nous signalerons principalement le Mariage, qui exerça nombre d*auteurs '. Les Dîmes furent aussi le sujet de multiples opuscules, qui furent composés en dehors d'un ensemble dogmatique. Au commencement du xu« siècle (1139), nous voyons paraître un Tractatus de sacrilegiis et eorum composition nibîis, et nous constatons ainsi un nouveau dégagement des matières juridiques. C'est ce long mais incontestable travail qui prépara les voies. Le -mouvement canonique fut très sensible en France et surtout à Paris, même avant la rédaction du fameux Décret, sans sortir toutefois résolument du domaine de la théologie, malgré l'individualité juridique acquise par une certaine classe de traités. La composition des nouvelles écoles et leur mode d'enseignement fut la conséquence de cette évolution et du besoin de séparation qui se faisait chaque jour de plus en plus sentir.

Nqus ne nous arrêterons pas pour l'instant à exaniiner le travailjaagiçtraLdu moisie italien, qui eut la constance de réuniries c anons des con ciles, les décrétaJes despapes et les axiomes des P^^ pour en faire un tout homogène et donner ainsi uiaoi forme viyante et stable à une science depuis si longtemps embryonnaire : nous aurons bientôt occasion d'en parler plus Ipngùemenl. Les pays où Gratien avait exercé son activité profitèrent les premiers de rimpulsion qu'il venait de donner à la science juridique, mais, dix années ne s'étaient pas écoulées, que son travail était connu à Paris et qu'il y faisait déjà l'objet de cours réguliers. Dès 1160, Girard surnommé la Pucelle enseignait les deux droits à Notre- Dame, et après lui^ des hommes tels qu'Anselme, évêque de Meaux, Mathieu d'Angers, qui devint cardinal, et Etienne de Paris, brillèrent d'un éclat non moins vif et non moins durable.

1. « Les écoles épiscopales et abbatiales avaient... frayé la voie aux Universités. Dès le a* siècle, tout au moins, on avait commencé à y commenter le célèbre recueil du moine Denis. » A. Tardif, Histoire des Sources du Droit canonique, p. S86.

2. Gratien lui-même mit en œuvre des travaux antérieurs de cette sorte, car il prend, à n>n pas douter, une partie de ses chapitres relatifs au mariage dans le livre des Sentences de PiBRRE Lombard, L. IV, dist. 26-42. Même méthode, en effet, de part et d*autre, quoique Télément purement théologtque soit éclipsé par les tendances juridiques de Gratien. Cf. ScBULTE, Geschichte der Quellen des canonischen Rechts wm Gratian bis au f die Gegenwart.

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