‹ La faculté de droit et l'école central a BesançonChapitre 22 sur 35 · GRIMONT · texte numérisé non relu

GRIMONT

à la leçon du professeur Seguin dans une tenue moins soignée que celle des autres auditeurs; ses vêtements et sa chevelure étaient dans un désordre que ses voisins prirent pour une provocation. Parmi les rares élèves présents se trouvait le jeune Demoncourty qui reprocha hautement à Dupuy de se présenter aussi indécemment dans une assemblée honnête; mais Dupûy répondit par des injures et alla même jusqu'à le menacer de mauvais traitements à la sortie du cours.

La faculté s'émut et prit parti pour Demoncourt; elle décida que Dupuy aurait à lui faire amende honorable. Le recteur Guillemin fut chargé de recevoir les excuses de l'étudiant, en présence de deux légistes n'appartenant à aucun parti. Mais Dupuy refusa absolument toute réparation, et le recteur dut lui interdire l'entrée des cours jusqu'au 18 juillet. Dupuy s'abstint d*y paraître pendant quelques jours, mais le 13 juillet il ne craignit pas de se présenter à la leçon de Seguin; une condamnation aux arrêts du 13 au 18 juillet mit fin à cet incident.

A Guillemin succéda, comme nous Tavons dit, Grimonl, Antoine-Joseph, qui fut nommé en mars 1775, sous le rectorat du professeur en médecine Rougnon. Ce dernier lui adressa, selon l'usage, une allocution en latin, pour lui exprimer sa satisfaction de le^ voir promu à la chaire vacante. Le procès-verbal d'instal-

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lalion constate que Grimont répondit par un remerciement en latin fort élégant. Le temps a effacé tous les souvenirs qui se rattachaient à ce professeur ; on sait seulement que sa famille habitait Ornans» et que sa sœur, après avoir été supérieure d'un couvent de Besançon appelé le Refuge, quitta la France au moment de la révolution pour aller fonder un hôpital à Naples*

Il mourut en 1 780, et son successeur, Jean-Baptiste Courvoisier, devait être l'un des hommes les plus éminents de notre ancienne université.

La faculté de droit de 1724 à 1791. — Le registre de MM. les distributeurs. — Création d'une chaire de droit public. — Elie Courchetet, seigneur d'Ësnans. — Ëdit du roi sur le mode de concours. — Création de l'Académie de Besançon. — Suppression de Tordre des Jésuites. — Attitude et situation de l'université.

Le temps marche, et nous sommes arrivés à la veille de la révolution. La plupart de ces hommes dont nous venons de retracer la vie, ont vécu dans le calme si nécessaire aux travaux de Tesprit, et rien n'est venu troubler la sérénité de leur existence, qui s'est écoulée entièrement dans leur pays natal. Plusieurs d'entre eux ont ressenti les symptômes précurseurs de la tempête. Mais, au moment où l'orage vint à éclater, les uns n'étaient plus, les autres voulurent rester étrangers au terrible drame qui se déroulait sous leurs yeux , et se décidèrent à quitter la France. Ceux qui vont suivre assisteront à la tourmente révolutionnaire ; certains d'entre eux res-

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teront à leur poste et ne reculeront pas devant le danger ; Grappe se distinguera surtout dans ces temps difficiles. Mais avant d'arriver à eux, jetons un dernier coup d'œil sur les événements qui s'étaient passés depuis 1725 dans la faculté de droit.

Les premières années qui s'écoulèrent depuis cette date, n'avaient amené aucun fait important.

Le 8 janvier 1735, il y eut une réunion des distributeurs au présidial de Besançon, € pour vaquer aux > affaires administratives de la faculté, > et le président honoraire , messire Jean-Ignace Gilbert, fit observer que les titres et papiers concernant les droits et fonctions des distributeurs se trouvaient égarés ou perdus ; il demanda qu*il fût pris des mesures pour prévenir dans la suite un désordre aussi nuisible aux intérêts de l'université. On décida qu'il serait tenu un recueil intitulé : Registre des distributeurs^ et il fut prescrit d'y inscrire les titres et papiers concernant leurs droits et leurs fonctions. Cette délibération était ainsi conçue : c Du huit janvier 1735, en l'assemblée de messieurs les distributeurs de l'université de Besançon, tenue en l'hôtel de messire Jean-Ignace Gilbert, président honoraire au présidial de Besançon, premier distributeur, en laquelle ont assisté messire Charles-François Bouhélier, seigneur de Sermange, conseiller au parlement, second distributeur, et. messire Joseph-Philippe

REGISTRE DES DISTRIBUTEURS. i83

Prosper, marquis d'Arvisenet, seigneur d'Auxon, conseiller au parlement, troisième distributeur.

» M. le président Gilbert a dit que la plus grande partie des titres et actes qui concernent les droits et fonctions des distributeurs, se trouvaient égarés ou perdus, et qu'il n'en restait aucun vestige, faute d'avoir inséré ces actes dans des registres qui les auraient transmis jusqu*à nous ; il croyait qu'il était nécessaire d'aviser aux mesures convenables pour prévenir, dans ses suites, un inconvénient qui lui paraissait extrêmement préjudiciable au bon ordre et au bien de l'université.

» Sur quoi, la matière mise en délibération, il a été déterminé qu'il sera fait un registre intitulé Registre de messieurs les distributeurs de V université, que chaque feuille de ce registre sera cotée et paraphée par M. d'Auxon, troisième distributeur, que l'on insérera dans le registre, par ordre de date, tous les titres et papiers, après avoir transcrit à la tête dudit registre la présente délibération, etc. >

Cette mesure d'administration mit un terme au désordre qui régnait depuis longtemps dans les archives des distributeurs.

Mais le fait le plus considérable de cette époque fut la création d'une chaire de droit public. Nous avons vu que l'érection d'une école de droit à Dijon avait singulièrement amoindri l'importance de la faculté

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de Besançon, dont les cours avaient été réduits depuis lors à quatre lectures, par la suppression de la chaire des rubriques et de celle de droit canon. En 1745, le gouvernement du roi reconnut l'équité d'une compensation, et il accorda à notre faculté une chaire de droit public, <à laquelle furent attribués, porte l'édit, les mêmes droits, honneurs et privilèges dont jouissaient les autres lectures. » L'organisation et Tadministratioa du royaume, les règles de compé^ tence et de juridiction pour les nombreux tribunaux alors en exercice, les droits et privilèges des diverses classes de sujets, telles étaient les matières sur lesquelles devait porter l'enseignement. Le professeur devait préciser les privilèges de la noMesse, ceux du clergé, les droits du tiers état, et exposer les principes du droit national, c'est-à-dire les règles qui doivent diriger les diverses nations dans leurs relations mutuelles ; mais cet enseignement, que Grotius avait le premier élevé au rang d'une véritable scieace, ne pouvait avoir qu'une importance et une utilité secondaires, sous une monarchie absolue, à une époque où Montesquieu croyait prudent de publier à l'étranger son livre immortel, VEsprit des lois. Un cours de droit public devait forcément se borner aux isolions les plus élémentaires, et éviter les théories et les problèmes que les philosophes et les publicistes allaient bientiôt soulever. Gel easeignera,ent supposait

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une liberté qui manquait nécessairement au professeur. L'ancien monde était encore debout avec ses institutions, dont il était déjà facile de signaler les vices ; mais, qui eût osé, dans une chaire de l'université et à un pareil moment, indiquer les réformes? Qai aurait pu, même avec le pressentiment de Tavenir, lever un coin du voile qui cachait encore les idées politiques destinées à devenir, uii jour y les bases de l'organisation des sociétés modernes ?

François^Elie Courchetet fut chargé d'inaugurer le nouvel enseignement à Besançon ; il n'eut guère que le titre de professeur de droit public ; néanmoins son nom a survécu, et il est digiie de figurer parmi les membres de l'ancienne faculté. Courchetet, seigneur d'Esnans, était né à Besançon le 29 mars 1699, de Glaude-Antoine-Blaise Courchetet et d'Anne-Barbe Jurand. Sa famille était ancienne, et son aïeul, Elion Courchetet, seigneur de Chamevigney et Parcey, après avoir été l'ami et le secrétaire d'Antoine BruQ, était devenu avocat général, puis conseiller en 1686. Son père avait suivi, lui aussi, la carrière du droit, et étaU arrivé aux fonctions d'avocat général à Besançon. Goarchetet était fils unique ; il se destina fort jeune au barreau, et en 1726, à l'âge de vingl-sepl ans^ il traita d'un office de conseiller au parlement ; c'est alors que se révélèrent pour la première foiis

les heureuses aptitudes de son esprit et son goût pour les études sérieuses.

Les archives du parlement offraient à cette époque un très grand désordre, provenant sans doute des guerres qui avaient précédé la conqiiête de la Franche-Comté, et de la translation du parlement de Dole à Besançon. Les remontrances présentées au roi et les actes importants de la compagnie se trouvaient épars dans une série de volumes, sans table ni répertoire général. Les registres étaient presque illisibles. Toute recherche était ainsi à peu près impossible. En 1732, le parlement, qui avait à sa tête le premier président Gabriel Boisot, élevé dès Tâge de trente-six ans à cette éminente situation, voulut remédier à cet état de choses, qui soulevait des plaintes incessantes.

Des commissaires furent nommés pour compulser et classer toutes les archives. Désigné par ses collègues, Courchetet se mit immédiatement à Tœuvre. Laborieux, doué d'une vaste intelligence, il avait aussi une très grande facilité de travail. Bientôt parut un premier recueil, en trois volumes, renfermant les droits, autorités et prérogatives de la Cour, puis un second recueil en trois volumes comme le précédent, renfermant les remontrances présentées au roi depuis la conquête de 1674*. Tout ce qui concernait la noblesse et l'état des personnes fut réuni en deux

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livres distincts, auxquels vint s'ajouter la correspondance avec la cour; le répertoire général des dixhuit volumes d'actes imporlants termina cette première partie du travail.

Toute cette œuvre de classification était assurément fort ingrate, et bien d'autres eussent reculé devant une tâche aussi ardue, et qui ne pouvait donner une grande satisfaction d'amour-propre. Néanmoins Gourchetet ne se découragea pas. Le chancelier d'Aguesseau, avec ce sens merveilleux et cette hauteur de vues qui inspiraient tous les actes de sa vie publitiue, avait compris la nécessité d'accomplir cette grande réformation en matière légale, à laquelle il voulait attacher son nom ; il avait cru avec raison devoir s'entourer de toutes les lumières pouvant l'éclairer dans sa difficile entreprise. Il s'adressa à Gourchetet, comme l'avait déjà fait, peu d'années auparavant, d'Armenonville à l'égard de Dunod : ils échangèrent tous les deux une correspondance des plus flatteuses pour Gourchetet; sous Tinspiration du chancelier, ce dernier continua ses recherches. Les ordonnances des souverains de Bourgogne et les règlemenls du parlement depuis son élablissement à Dole en 14f22 jusqu'à la conquête de 1674 n'avaient été publiés que dans leurs dispositifs. Gourchetet exhuma des archives de sa compagnie et donna au public les mêmes ordonnances avec leurs préambules

et les motifs qui en déterminaient le sens et la portée.

Tous ces travaux devaient bientôt trouver leur récompense. En 174*5, d'Aguesseau, en proposant au roi de créer une chaire de droit public à Besançon, désigna Courchetet comme le plus digne de l'occuper en raison de ses études et des services qu'il avait rendus. Cette proposition fut agréée. L'édit qui l'institua, en créant cette nouvelle lecture, portait < qu'il était nommé en considération de sa capacité, de ses talents, et des grandes recherches qu'il avait faites sur la matière du droit public. »

Il faut reconnaître que Courchetet avait plus que tout autre l'aptitude nécessaire pour créer le nouvel enseignement dont il était chargé. Il avait beaucoup voyagé : observateur intelligent, il connaissait bien les diverses constitutions des nations étrangères ; il avait des connaissances étendues en histoire, et il était au courant de tout ce qui tient à la diplomatie. Néanmoins, une modestie qui l'honore lui inspirait une grande défiance de ses forces dans l'accomplissement de la tâche qui lui était confiée. Il crut devoir consulter d'Aguesseau, et lui soumettre le plan qu'il se proposait de suivre. Il fut assez heureux pour obtenir l'approbation d'un si grand maître, et il allait commencer ses leçons, lorsque plusieurs commissions du parlement l'enlevèrent durant plusieurs années à la province, et pour toujours à l'université.

GOURCPETST d'eSNANS. 189

La Franche-Comté avail vu pendant plusieurs siècles ses destinées attachées à celles des Pays-Bas, qui étaient restés en possession de titres nombreux se rattachant à son histoire. Louis XV> après la prise de Bruxelles, eut Theureuse pensée d'exiger la réintégration dans les archives du comté de Bourgogne de toutes les parties qui pouvaient intéresser cette province. L'exécution de cette mesure soulevait bien des difficultés : chaque maison princière ou noble avait ses archives et sa bibliothèque; il fallait vaincre le mauvais vouloir et les susceptibilités des détenteurs de ces titres ; pour eux, la France était une ennemie. On songea à Courchetet, comme étant Tun des hommes les plus instruits et les plus capables de remplir une telle mission; il dut se rendre en Flandre, à Lille et à Bruxelles, il passa plusieurs années à visiter non-seulement les villes, mais aussi les châteaux de ce pays, et il parvint ainsi à recueillir des documents précieux pour l'histoire de la Franche-Comté.

Là se bornèrent les travaux de Courchetet. De retour en France , nous le retrouvons dirigeant les salines de Montmorot et celles de Salins. Le roi l'a fait baron, par lettres patentes portant que Sa Majesté avait voulu lui donner un témoignage d'estime, c tant à cause de l'ancienneté et de la no- » blesse de sa famille, que pour la distinction avec 1» laquelle il avait rempli les devoirs de la magistra-

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» ture dans sa charge, et pour les services essentiels » rendus par lui dans les diverses commissions dont > il avait été chargé, et dans lesquelles son talent, sa ^ prudence et son habileté avaient procuré le succès » des affaires les plus importantes pour le service de » l'Etat. » En décembre 1762, il quittait ses fonctions d'administrateur des salines pour se rendre à Strasbourg et y rechercher les abus qu*on prétendait s'être glissés dans la gestion des biens de cette ville. Telle fut la vie de Courchetet d'Esnans ; chez lui, l'homme privé était à la hauteur de l'homme public ; il avait toutes les qualités qui entraînent l'estime et l'affection. A le juger d'après ses recherches et ses travaux, on serait porté à voir en lui un érudit entièrement absorbé par l'étude et concentré dans ses livres et son cabinet, tandis qu'il était surtout homme du monde, causeur aimable et spirituel conteur, sachant , dit un de ses contemporains W , s'accommoder au goût et à l'esprit de ses interlocuteurs. Il aimait les lettres, et il était l'un des membres actifs de l'Académie de Besançon ; mais ce qui caractérisa le plus son talent, c'est son aptitude pour la recherche et la classification des anciens documents, son talent à découvrir dans la poussière des archives ou sur les rayons d'une bibliothèque quelques pièces impor<-

(1) Eloge historique , par M. Droz, lu à la séance de rAcadémie du 8 décembre 1767.

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tantes, et à coordonner avec méthode tout ce qui concernait le droit national, le domaine de ia couronne, les privilèges des provinces, des villes et dès églises. C'est là le côté saillant de son esprit, et ce qui de son vivant lui valut une juste célébrité. La postérité profite de son œuvre et ne saurait sans ingratitude lui marchander la louange.

Son cousin germain, Luc Courchetet, avait eu une carrière plus brillante et une réputation plus grande. Censeur royal , intendant de la maison de la reine, agent des villes hanséatiques à la cour de France, écrivain politique, il contribua peut-être à donner plus d'éclat au nom des Courchetet ; mais le professeur en droit public ne doit pas être tenu en moindre estime, en raison de l'importance de ses travaux et de la délicatesse des sentiments qui ont inspiré toute sa vie.

Préoccupé, comme on Ta vu, de régler la situation du professeur de droit français , le gouvernement du roi avait assimilé, en 1742, ce professeur à ses autres collègues; quelques années plus tard, en 1747, il prescrivit les formes à suivre pour le concours en cas de vacance d'une lecture dans la faculté de droit.

Le mode de concours variait alors suivant les universités; à Paris, par exemple, les juges étaient les professeurs en exercice, qui prêtaient serment de juger selon l'équité; deux conseillers au parle-

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ment étaient délégués pour y asdister ; à Besançon , c'étaient le doyen de la faculté et les trois distributeui*s qui prononçaient sur les titres et le mérite du candidat. Le concours achevé et chaque aspirant ayant soutenu la thèse que le sort lui avait attribuée, les distributeurs et le doyen se rendaient à l'hôtel du premier président ; le doyen faisait un rapport oral» dans lequel il mettait en lumière les qualités et les défauts des divers concurrents, et le vote avait lieu par scrutin. Les distributeurs présentaient ensuite à Tagrément de Sa Majesté les candidats qui avaient réuni le plus grand nombre de suffrages.

Les lettres patentes du 15 avril 174*7 apportèrent à cet état de choses de nombreuses modifications. Aux termes de l'article 3, non-seulement le premier président, les trois distributeurs et le doyen, mais tous les autres professeurs durent assister au concours avec voix délibérative, même le professeur en droit public et le professeur en droit français, à la charge toutefois pour ces derniers de siéger alternativement, en sorteque l'un des deux pouvait seul assister au même concours.

Les mêmes lettres ajoutaient, article 9 : « Lorsqu'une chaire de professeur viendra à vaquer, le premier président, les trois distributeurs et les autres électeurs ci-dessus nommés, s'assembleront, trois

MODE PS GONGOURS. 493

jours au plus tard après la vacance, dans u&e des salles ou chaxulftr^ de Tuniversiléy pour fixer le jour auquel ceux qui aspireront à remplir ladiite chaire seront ieno« de se présenter au concours, sans que le délai qui sera par eux réglé puisse être plus court ou plus loog que le temps de trois mois à compter du jour de la d^hération prise à cet égard, et si ce n'ei^t lorsque respiration de ce tempis tombera dans ùdlm des vacations de l'univarsité ; uiquel cas l'ouverture du concours ne se fera qu'à la Saiot-Maitin, trois jours après celle des écoles de l'université, sans qne ladite ouverture puisse être différée, sous prétexte des autres fèries qui sont d'usage en ladite université pendant le cours de Tannée, i»

L'âge requis pour être élu professeur fut porté à trente ans afiCompUs ; antérieurement il suifisait au candidat d'avoir atteint sa vingi-cinquième année*

Un décret appdé communément le iiûtium devait fixer l'ouverture du concours et être signé (article ii) du premier président du parlement, du doyen de la faculté dsins laquelle la chaire du professeur était vacaUite, et du seçrèlaire de l'université. Ce décret était ensuite imprimé et affiché, dans les trois jours au plus tai*d, à la porte des écoles de ladite faculté, et envoyé en double, par ledit secrétaire, dans toutes les universités du royaume. Un des deux exemplaires devait êtrp .pj^ic^^rdé à l|i porie des (écoles de chaque

université, et l'autre exemplaire renvoyé avec un certificat constatant que l'affidie avait été régulièrement apposée.

Les formes du concours étaient déterminées dans les articles suivants :

€ Article xviii. Les leçons et les thèses des aspirants ne se feront plus conjointement et dans l'espace du même jour, à Tégard de chacun des aspirants, et ils seront tenus de faire séparément, d'abord leurs leçons et ensuite leurs thèses, en commençant par le droit canonique.

> Article xix. Sur la supplique que les aspirants auront présentée, il sera fait choix par les électeurs des chapitres les plus importants des décrétales, lesquels seront écrits séparément et un à un, sur autant de billets différents qu'il y aura d'aspirants, mis et mêlés dans une boîte fermée, pour être donnés successivement aux aspirants deux à deux. »

Les deux premiers aspirants désignés par le sort devaient, dans les trois jours, faire leurs leçons, qui étaient au nojnbre de trois, avec une durée d'une heure au moins ; après cette première épreuve, ils composaient une thèse sur le sujet qui leur était donné, et ils devaient, dans le délai de huit jours, la faire imprimer et se préparer à en subir la discussion publique.

Le doyen de la faculté de droit faisait ensuite le

GRiATION DE l'AGADÉMIE. 495

rapport de ce qui s'était passé dans le cours de Targumentation et des remarques que lui avaient suggérées le talent et la capacité des aspirants. Les voix de tous les opinants étaient recueillies par le premier président, en commençant par le dernier des professeurs, et en remontant jusqu'au doyen, et après lui aux distributeurs. Le premier président opinait le dernier. On dressait ensuite un procès-verbal contenant Tordre dans lequel les juges ou examinateurs avaient statué et la façon dont les voix s'étaient réparties.

Telles étaient, en résumé, les dispositions principales contenues dans les lettres patentes de 1747; elles furent maintenues et observées tant que subsista l'université de Besançon ; elles donnaient toutes les garanties désirables d'indépendance et d'impartialité.

A cette époque^ le goût des lettres n'avait fait que s'accroître. L'influence heureuse qu'avaient exercée sur les esprits les grands écrivains du xvii^ siècle, s'était étendue jusque dans les provinces, et Besançon comptait un assez grand nombre d'hommes instruits, laborieux, entraînés par le mouvement général vers les travaux de la pensée. Plusieurs d'entre eux songèrent à créer un centre commun, dans lequel ils pussent s'entretenir, se livrer ensuite à l'étude et encourager les jeunes talents qui annonçaient devoir être un jour l'honneur de la province. Le duc de

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Tallard» gouverneur de Franche*Comté, avait Tun des premiers conçu le projet de fonder une société d'érudits et de savants ; il trouva des auxiliaires dévoués dans trois personnages considérables de la ville, M. de Beaumont, intendant de la province, le premier président de Quinsonas, et M. deCourbouzon, conseiller au parlement, et c'est sous leurs auspices que fut créée l'Académie.

La faculté de droit comptait plusieurs professeurs qui devaient trouver place dans cette nouvelle institution. L'opinion publique désigna immédiatement comme digne de figurer parmi les premiers élus, Dunod, qui ne survécut que pendant quelques jours à sa nomination, et dont l'éloge fut prononcé en séance publique par M. de Courbouzon , le 4 septembre 4752, Seguin, qui devait être l'un des membres les plus laborieux de la compagnie, les professeurs de théologie BuUet et Belon : tels furent, avec le professeur de médecine Athalin, les premiers représentants de l'université à l'Académie.

L'université et surtout la faculté de droit était unie au parlement par des liens trop étroits pour ne pas prendre un très vif intérêt aux luttes que la magistrature eut à soutenir dans l'intérêt delà province. Pendant toute la durée du xviii® siècle, le parlement ne cessa de réclamer contre la continuation des anciens impôts et l'établissement de nouvelles charges.

ATTITUDE ET SITUATION DE l' UNIVERSITÉ. -197

La Franche-Comlé avait été en quelque sorte traitée en pays conquis. Aux charges primitives provenant des douanes et des traites foraines, on avait ajouté le contrôle, le centième denier, le surhaussement du sel, l'impôt du vingtième. Le parlement protesta dans de nombreuses remontrances, dans lesquelles les doctrines nouvelles développées dans YEsprit des lois étaient surtout invoquées ; malheureusement cette résistance fut inutile. L'université n'en appuya pas moins de tout son pouvoir les réclamations des parlementaires. Lorsque M. de Boynes, qui réunissait aux fonctions d'intendant de la province la dignité de premier président, voulut anéantir définitivement cette opposition, et obtint (20 janvier 1759) des lettres de cachet contre vingt-deux magistrats, l'université exprima les plus vives sympathies en faveur des exilés, et n'eut que des paroles d'indignation contre ceux qui avaient abandonné leurs collègues pour conserver leurs sièges. Plus tard, en 1761, au moment où les conseillers disgraciés reparurent à Besançon, l'université s'associa à la joie générale et aux manifestations qui éclatèrent de tous côtés dans la province. Ses sympathies pour les anciens parlementaires se produisirent de même en 1770," lors de leur nouvel exil, et en 1775, à l'occasion de la réinstallation de la compagnie.

L'événement qui agita le plus vivement les esprits

dans runiversitéy fut rexpulsion des jésuites. Attaqué par W^^ de Pompadour avec l'appui de M. de Choiseul, cet ordre puissant s'était vu menacé en 1762 d'une révision de ses statuts et d'une réformation presque complète. Il comptait à Besançon de nombreux adversaires, et parmi eux la plupart des membres du parlement , ceux-là surtout qu'avait frappés l'exil de 1758. On peut dire que l'opinion lui était fort hostile. Déjà le soui&e des idées nouvelles se faisait sentir en Franche-Goroté comme dans les autres provinces. Le libraire Fantet était fort assorti en écrits philosophiques de tous genres, qu'il débitait avec succès et qui circulaient dans la jeunesse. Aussi l'édit du mois de septembre 1764, portant suppression de cette société, rencontra-t-il une approbation générale, et l'université, qui visait, elle aussi, à un empire souverain sur l'éducation de la jeunesse, ne fut pas la dernière à applaudir à une mesure qui raffranchissait de la concurrence redoutable de cette société rivale.

Cette université comptait alors parmi ses membres, en dehors même de la faculté de droit, des professeurs d'un vrai mérite.

Dans la théologie se distinguait un homme éminent, versé dans presque toutes les sciences et respecté de ceux-là même qui combattaient avec le plus d'ardeur ses opinions religieuses ; nous voulons parler

ATTITUDE ET SITUATION DE l'UNIVBBSITÉ. 199

de Jean-Baptiste Buliet,qui mourut à soixante-quinze ans,le7 septembre 1 775, doyen de l'université. Il occupait sa chaire depuis 1738, et, marchant sur les traces du linguiste Perron, il avait passé sa vie à rechercher les éléments de la langue primitive, et à essayer de donner à la Genèse une nouvelle démonstration par la découverte des premiers idiomes de nos pères. Le DictiMnaire celtique^ resté son œuvre capitale^ prouve de sa part une éminente érudition au service de la foi la plus vive. Ses Répanses critiques àplusieurs difficultés proposées par les nouveaux incrédules, le placent à côté des apologistes les plus fermes , les plus convaincus de ce temps, à côté des Nonnotte, des Jacques et des Bergier, dont le dernier, enfant de la Lorraine, était devenu Franc-Comtois par son séjour prolongé dans cette province. La faculté de théologie comptait d'autres illustrations, notamment Antoine Belon^ qui n'était pas inférieur dans son enseignement à son frère Jean-Baptiste Belon, professeur en droit. La faculté de médecine brillait d'un vif éclat, grâce au talent de ses professeurs, parmi lesquels Charles Billerey, puisRougnon et Athalin, occupaient le premier rang. Après avoir étudié le droite Athalin avait abandonné cette carrière pour suivre celle de la médecine. Sa famille, restée inébranlable dans son dévouement à l'ancienne domination espagnole, avait pensé qu'il conserverait ainsi plus d'indépendance

SMX) GBilPlTRB TI.

que dans la magisiratore ; apprécié comme savait, il n'était pas moins aitné pour la sûreté de son carac* tère et la délicatesse de ses setlfiïïlenls 3 il faisait partie de rAcadémie de Besançon ^ et il communiqua à cette compagnie de nombreuses dissei^tations médicales , notamment sur Tiâocttlation. Sie$ Eléments éPamUnme eurent un immense sucôès.

Rougnott était contemporain d'Athalin^ dont il effaça peut^tre la réputation ; il n'était pas connu seulement en Franché-Gomté, mais dans toutes les autres provinces » même en Allemagne et en Angle^ terre. L'éclat de son enseignement attira à Besançon des élèves de tous les pays, et les années pendant lesquelles il occupa sa chaire furent Tépoque la plus brillante pour rancieiilie faculté de médecine* Rougnon joignait à un rare talent une incroyable activité, et, indépendamment de ses occupations comme médecin et de ses leçons sur les différentes branches de Tart de guérir, il trouvait le temps d'enseigner encore la botanique et les autres sciences naturelles* La révolution vint lui enlever sa place de professeur» mais sa disgrâce ne fut que momentanée ; après le 9 thermidor, il reprit son cours, qu'il continua jusqu'à Sa mort, arrivée en 1799.

Si nous avons rappelé ici les noms de quelques professeurs appartenant aux diverses facultés uni* versitaires, c'est que tous ces hommes n'étaient pas

ATTITUDE ET SITUATION DE l'uNIVEBSITÉ. 201

seulement collègues, mais unis entre eux par les liens si forts et si doux de Testime et de Tamitié. Ils formaient comme une famille, ayant les mêmes idées et le même esprit. Non^-seulement l'université avait conservé tout son lustre et toute la réputation qu'elle s'était acquise lors de son installation à Besançon , mais ceux qui la composaient se distinguaient encore, sur la fin du dix-huitième siècle, par la même rigidité de mœurs et le même respect pour l'autorité ; ils vivaient dansia méditation et Tétude etne songeaient qu'à être utiles aux jeunes gens confiés à leurs soins. Les nouveautés qui devaient bientôt bouleverser le monde n'avaient eu que peu de prise sur leurs âmes, et ils restaient fortement attachés à la foi de leurs pères.

Après cette rapide esquisse des événements généraux qui se sont accomplis pendant cette dernière période, revenons aux personnages qui ont le plus marqué dans les dernières années de la faculté de droit.

Ordinaire. — D'Auxiron. — Courvoisier.

Le 30 décembre 1777 mourait Alexis-Ignace Gallet, dont nous avons parlé précédemment. Ordinaire lui succéda dans la lecture de droit français. Il fut installé le 9 mars 1778, par Seguin, alors recteur. Il passe pour n*avoir manqué ni de talent ni d'érudition, et pourtant son nom serait presque oublié sans les aventures vraiment romanesques de son fils, qui arriva à une sorte de célébrité en suivant une carrière bien différente de celle tracée par les traditions paternelles.

En 1791, l'afBche du théâtre de Lille annonçait pour le soir une représentation d'un opéra très en vogue, le Déserteur. La salle était déjà comble quand, la toile se levant, le régisseur vint annoncer au public que l'artiste chargé du rôle principal ne pouvait jouer par suite d'une indisposition subite. Les assistants ne craignaient pas de manifester leur mécontentement, et il y avait une grande agitation dans la salle.

â04! GHÂ.PITRE VU.

Tout à coup un spectateur se lève et dit qu'il se charge, lui, de chanter le Déserteur. On accepte, non sans surprise, et bientôt l'acteur improvisé paraît : il possédait une voix admirable, et joua beaucoup mieux que le chef d'emploi ; son succès fut immense. Cet artiste de rencontre n'était autre que le fils du professeur Ordinaire, engs^é volontaire dans les armées de la république, en garnison à Lille.

Dès le début de la révolution il s'était prononcé pour les idées nouvelles. Narbonne avait été chargé du portefeuille de la guerre, qu'il conserva du 6 décembre 1791 au mois de mars suivant ; il visitait à ce moment la frontière pour veiller à l'organisation de l'armée et s'assurer du concours de quelques officiers alors fort hésitants et disposés à émigrer. On lui avait présenté le jeune Ordinaire, qui avait su promptement se faire apprécier du ministre : il était devenu son secrétaire ; mais Narbonne ne tarda pas à être décrété d'accusation et mis hors la loi. Ordinaire n'hésita point à manifester ses regrets pour le ministère tombé, et ses sympathies pour un des plus nobles caractères de cette époque si agitée. C'était s'exposer aux plus grands périls. Ordinaire fut arrêté et enfermé à l'Abbaye ; son généreux dévouement faillit lui coûter la vie. Détenu jusqu'aux massacres de septembre, il échappa néanmoins à cette crise terrible. Mis en liberté, il demanda des juges et obtint

ORDINAIBE. 905

du comité de sûreté générale le certiûcat suivant: < Le comité, auquel s'est présenté le citoyen Ordi- » naire, dont Finnocence a été solennellement recon- > nue par le peuple dans la 'soirée du 2 septembre, » à l'Abbaye de Saint-Germain, applaudit à sa déli- » bération^ qu'il regarde comme un jugement qu'il » n'appartient à aucune autorité constituée d'infir- » mer, déclare qu'il n'avait cru devoir s'assurer de 1» la personne d'Ordinaire qu'en raison de ses liaisons )» avec quelques personnes dont les sentiments et les » démarches lui paraissaient suspectes dans la cir- » constance. »

Le danger qu'il venait de courir le rendit prudent. Il revint à Besançon, et, cédant moins à un entraînement personnel qu'au désir d'échapper à de nouveaux soupçons, il s'engagea dans une société d'amateurs qui chantaient tous les soirs au théâtre de cette ville ; il débuta dans une pièce dont la musique était de Gossec : L Offrande à la Liberté; la Marseillaise en faisait pour la majeure partie les frais. Plus tard, des temps plus calmes lui auraient permis une existence plus en rapport avec son rang et sa situation de famille, mais il préféra continuer à rester au théâtre ; il fut surtout attaché à celui de Bruxelles, où il a laissé une véritable réputation*

Le professeur Ordinaire n'appartint, comme nous l'avons dit, que pendant peu d'années au collège de

Tuniversiléy et la mort vint Tenlever à ses fonctions le 38 septembre 1784, après six années d'exercice. Il ne vit donc pas la révélation.

Jean-Baptiste d'Auxiron fut appelé à le remplacer ; son installation est du S3 février 1785; le procèsverbal décrit cette cérémonie dans les termes suivants : c M. d'Auxiron, ayant été invité à se rendre à l'assemblée générale, y est venu vêtu de sa robe de professeur ; le recteur ainsi que MM. les professeurs et secréfaires revêtus des leurs, M. d'Auxiron étant debout, M. le recteur lui a témoigné, dans un discours latin, la satisfaction de la compagnie sur le choix que Sa Majesté a fait de sa personne pour remplir la chaire vacante, et a fini en le priant de prendre place après le professeur dernier nommé. M. d'Auxiron a fait un court remerciement en latin. >

D'Auxiron était né à Besançon le 30 juin 1726. Avant d'être professeur, il avait rempli les fonctions de gouverneur delà vicomte ; il avait été à ce titre invité, comme il le dit lui-même, à dresser l'inventaire de cette juridiction. Ce travail devint pour lui le sujet d'un livre qu'il publia sous ce titre : Observations sur la juridiction de Besançon.

Les justices diverses des comtés, vicomtes, officialités, celles de régalie, le privilège qui autorise les citoyens de Besançon à choisir leurs juges, tant en

d'auxiron. 207

matière criminelle qu'en matière civile, tels sont les principaux points traités ou, pour mieux dire, esquissés dans cet écrit, qui se prête peu à l'analyse. L'auteur ne cherche pas à approfondir les matières dont il s'occupe ; néanmoins, il entre dans quelques détails sur la composition du gouvernement de la cité, soit au moment où elle était ville impériale, soit lorsqu'elle tomba, en 1654, sous la domination espagnole. D'Auxiron examine encore les dififérentés branches de Tadministration municipale, et expose les changements que la réunion de la province à la France entraîna dans l'organisation de la justice, lors de la translation du parlement à Besançon. Il raconte comment, un siècle auparavant, la ville, qui était alors cité impériale, s*était refusée à cette translation, par crainte de perdre ses franchises, et malgré les promesses du roi d'Espagne. Après la conquête, les citoyens de Besançon devaient eux-mêmes solliciter cette mesure.

On ne peut étudier ce livre sans être surpris du nombre de juridictions qui fonctionnaient en même temps, mêlées, en quelque sorte, les unes aux autres, et des conflits incessants qu'elles devaient occasionner. On s'explique difficilement que la justice ait pu accomplir sa tâche avec des rouages aussi compli* qués.Du reste, celte organisation si défectueuse n'était point particulière à notre ville ni à la province ; cm la

208 GHAPITEB YII.

retrouvait i peu près la même dans toafe l'Europe. En voyant de près un tel système, on est plus disposé à comprendre les bienfaits de cette large et féconde réforme qui est venue assurer à tous les citoyens régalité et Tunifonnité dans la justice comme dans les lois.

En résumé, cet ouvrage contient des renseignements historiques intéressants, et c'est en faire le meilleur éloge que de dire qu'il a été souvent cité par M. Blanc, procureur général à fiesafiçon, dans un discours de rentrée aussi remarquable par sa forme que par ses aperçus iagénieux et profonds W.

En 1777, d^Auxiron ût paraître un autre ouvrage sur les fontaines publiques de la ville et sur les moyens d'augmenter l'abondance des eaux dans là cité ; travail ottriesiEz et très complet, souiS une forme très concise* il nous appi^end, notamment, que le projet dont nous venons de voir la réalisation, et qui consistait à amener les eaux des sources d'Ârcier à Besançon , avait été cobçu dès Tannée 1 687, maisque la ville, qui a consacré de nos jom*s quinze cent mille francs à son exécution , avait^alors renoncé à cette .grande entreprise, parce que la dépense, estimée à cent vingt

(i) De la confiance quHnspire la magistrature, à propos des an^' ciennes institutions Judiciaires de Besançon, par M. Blanc, procureur igénéral. ^Audienoç du a novemlMre'iSM.)

d'auxiron. 209

mille livres» excédait les ressources dont elle pouvait disposer. D'Auxiron était chargé des fonctions de fontainier ou de commissaire aux fontaines, lorsqu'il écrivit ce livre, qui nous prouve qu'au dévouement du professeur il savait allier le patriotisme du citoyen. Un second volume, se rattachant en quelque sorte au même sujet, était publié en 1785, sous l'inspiration des mêmes idées, et avait pour titre : Mémoire sur les écluses de Besançon et sur la navigation du Doubs.

L'enseignement de d'Auxiron n'a pas laissé de durables souvenirs ; nous savons seulement qu'il était fort zélé dans l'accomplissement de ses devoirs ; mais si le professeur est aujourd'hui à peu prés entièrement inconnu, il en est autrement de l'homme privé, qui se distingua toujours par la bonté de son cœur et la noblesse de ses sentiments. Rien n'égale l'affection qu'il ne cessa de témoigner à ses deux frères, Claude-François-Joseph, capitaine dans la légion de Lorraine, et Pierre-Claude, docteur en médecine à Besançon, auteur de plusieurs écrits en faveur de l'inoculation. Vers 1770, le premier, doué des plus rares aptitudes, avait entrevu le problème qui est devenu l'une des plus belles découvertes du génie moderne, l'application de la vapeur à la navigation. Il avait quitté le service militaire pour se vouer tout entier à son œuvre, et il avait créé à Paris une so-

910 GHAPITPE YII.

dété pour se procarer les fonds nécessaires ; le petit bâtiment qu'il avait construit s'étant brisé avant toute expérience, les associés s'en prirent au malheureux inventeur , et le poursuivirent sans pitié. Sans perdre un moment, d'Auxiron partit pour Paris au secours de son frère, et le fit mettre en liberté; il témoigne en cette circonstance Taffection la plus vive et le plus grand dévouement : c Rien, écrit-il, n'est plus déraisonnable que tout ce qui a été fait, mais si Dieu aide mes peines et mes travaux, les affaires changeront de face ; après avoir rendu mon frère à la liberté, je le rétablirai en la réputation de probité qui lui est due, et je ferai refluer sur ses persécuteurs tout le blâme dont ils ont eu l'indignité de le noircir. > Dans une autre lettre du 4 juin 1775, il ajoutait : c Le plan des associés était de faire périr mon frère et de lui enlever toutes ressources ; si je n'étais arrivé à Paris, il était perdu. Voilà les gens qu'il a eu le malheur d'associer à ses tentatives pour leur fortune commune et pour le bien de là société. J'ai le cœur plein d'amertume de tout ce que cette lettre renferme. >

Le professeur forma une demande en justice contre les associés de son frère, et ils avaient été condamnés, en 1775, à lui payer 15,000 liYrespour mettre^ portait la sentence, k petit bâtiment en état de perfection; mais deux années s'étaient à peine écoulées que le

d'auxieon. ill

capitaine d'Auxiron était subitement frappé d'apoplexie. Le procès ne suivit pas moins son cours ; la révolution dispersa les parties et suspendit l'instance. En 1803, des temps plus calmes allaient permettre de la reprendre, lorsque deux Franc-Comtois , HM. de FoUenay et de Jouffroy, voulant continuer Toeuvre de d'Âuxiron, désintéressèrent ses héritiers (^).

Le professeur était mort deux années auparavant, en 1800, à l'âge de soixante-quatre ans. Il était le dernier titulaire de cette chaire de droit fhtnçais créée en 1708, et qui, d'abord occupée par Pierre Tixerand, devait passer à son fils et digne héritier, Tixerand, Jean-Baptiste. Gallet l'avait obtenue à la lAort de ce dernier, pour la transmettre ensuite à Ordinaire, puis à d'Âuxiron. Le droit français fut dionc enseigné par cinq professeurs qui se sont succédé de 1708 à 1793.

Voilà bien des noms que la Franche-Comté peut, avec un juste sentiment d'orgueil, inscrire dans ses annales. Lorsqu'on parcourt la vie de ces hommes d^étude, on est à bon droit fier pour la province des talents et des vertus qui étendirent la renommée de la faculté. La plupart de ces jurisconsultes se sont &it remarquer par une érudition étendue et puisée aux meilleures sources; ils avaient à un rare de-

(1) Documents inédits et papiers de famille de M. Paguelle, con« seBler à Besancon.

212 CHAPITRE YII.

gré le don de l'easeignemeiity la méthode, la clarté, la logique, et ils ont ainsi contribué à répandre le goClt du droit dans leur pays. Toutefois, ils brillèrent plus par le savoir que par l'éloquence, et il en est peu qui soient nés avec ce don du Ciel, cette facilité de parole qui séduit l'auditeur. Us s'attachaient au fond plus qu'à la forme, et jugeaient celle-ci suffisante, pourvu qu'elle exprimât leur pensée d'une façon intelligible. Mais nous allons rencontrer un homme auquel la nature avait prodigué toutes ses faveurs, esprit droit et ferme, imagination vive et féconde, auquel ne manquèrent ni les succès du professeur, ni le talent de l'écrivain, ni les triomphes de l'avocat : c'est Jean-Baptiste Courvoisier.

Il était né à Arbois, dans une situation modeste. Son père rêva pour lui une destinée meilleure ou plutôt moins obscure, car le bonheur ne se rencontre pas toujours avec la renommée ; et d'Ârbois, où sa jeunesse s'était passée paisiblement, il l'envoya à Besançon suivre les cours de l'université. Un esprit vif et pénétrant, de la sensibilité, un jugement droit, devaient le faire réussir dans une profession où, suivant l'expression de d'Âguesseau, « faire sa fortune et » faire son devoir sont une seule et même chose ; où

> le mérite et la gloire sont inséparables; où l'homme, » unique auteur de son élévation, tient tous les

> autres hommes dans la dépendance de ses lu-

GOURYOISIER. 213

» mières et les force à rendre hommage à la supério- > rite de son génie. » Définition plus pompeuse peutêtre que vraie.

 peine reçu avocat et inscrit au stage, Courvoisier voyait s'ouvrir devant lui une de ces carrières brillantes et faciles qui semblent réservées à des natures d'élite; ses débuts au barreau le mirent immédiatement en évidence, et il avait acquis un nom à un âge où les plus heureux conçoivent seulement des espérances. Il aurait pu se contenter de ces premiers et rapides succès ; mais, il ne considéra le point où il se trouvait que comme un échelon d'où il pouvait monter plus haut encore; il avait le sentiment de ses forces, et pour arriver à leur entier développement, il s'enferma dans son cabinet et se livra avec ardeur aux éludes théoriques.

En 4780, une chaire de droit étant venue à vaquer, Courvoisier n'hésita pas à produire sa candidature; les avocats les plus occupés prisaient beaucoup alors l'honneur d'être admis à une lecture, et le préféraient même à toutes les satisfactions que l'exercice de leur profession pouvait leur donner. Courvoisier l'emporta au concours sur tous ses rivaux, et fut installé le 22 janvier 1780, sous le rectorat du théologien Jacques. Ce fut pour lui l'occasion de montrer son talent sous un nouveaujour. Le jeune avocat, aguerri de si bonne heure dans les luttes du prétoire, devait

se placer au premier rang parmi les professeurs. Il n'avait pas seulement, en effet, la facilité d'élocution, mais un remarquable talent d'exposition, la simplicité et la clarté, qualités si utiles i celui qui enseigne, et qu'on doit placer en première ligne. Dédaignant les subtilités, doué d'un jugement net et sûr, il sut éviter les divagations trop souvent tolérées à cette époque, excluant comme superflu tout ce qui n'était pas nécessaire. Aussi son enseignement peut-il passer pour un modèle de précision et de méthode, et contribua-t-il à réformer les mauvaises traditions suivies par quelques-uns des professeurs ses collègues, qui ne s'astreignaient pas à se conformer si rigoureusement aux conditions de leur programme.

On ne se rend pas aujourd'hui un compte exact des difficultés que présentait sous l'ancien régime l'étude du droit. Nous avons un code unique, des lois précises pour chaque branche de la législation ; nos pères, au contraire, devaient puiser à plusieurs sources; les coutumes, le droit romain, le droit canonique, servaient également de base à l'enseignement : il fallait accorder leurs décisions, quelquefois contradictoires, toujours confuses et difficiles à expliquer. L'érudition ne suffisait pas au professeur, il lui fallait de plus cette précision, cette netteté de jugement qui sait tirer du chaos les grands

COUBYOïsnsa. 215

principes ; il devait ne donner aux détails que leur valeur véritable , guider les étudiants dans ce labyrinthe où s'égarer était facile. Courvoisier se montra à la hauteur de la tâche qu'il avait à remplir.

Ainsi s'écoulèrent pour le professeur quelques années, peut-être les plus heureuses de sa vie et qui en furent du moins les plus calmes. Entouré des jeunes gens qu'il aimait, de ses livres dont il ne se séparait pas, sachant que le domaine de la science est infini, et que la vie c'est le travail, il dut croire que sa destinée était fixée, et qu'il coulerait des jours tranquilles dans le pays qui l'avait vu naître. Aussi combien de fois ne dut-il pas reporter, plus tard, ses souvenirs vers cette chaire autour de laquelle venait se grouper une jeunesse avide de l'entendre et lui témoignant les plus vives sympathies I Le temps arrivait, en effet, où cette existence paisible ne serait plus pour lui qu'un souvenir.

Le bouillonnement des esprits annonçait déjà une prochaine rénovation sociale, dont on ne pouvait prévoir encore la portée ni l'étendue. C'est vainement que Courvoisier aurait voulu pressentir le rôle qui lui incomberait. Comme tous ses collègues, il commença par se rattacher aux idées nouvelles. Il applaudit à des réformes dont la nécessité frappait tous les bons esprits ; il vit dans la convocation des états généraux un moyen de rendre au corps social

216 CHAPITRE YII.

son ancienne vigueur; et quand la royauté prenait elle-même la direction du mouvement, il ne put que se réjouir d'une détermination salutaire ; mais ses sympathies étaient pour l'ancienne monarchie, et il ne tarda pas à s'effrayer des tendances qui se manifestaient dans l'Assemblée constituante. Il était convaincu que la prospérité dont avait joui la nation, que la grandeur et la puissance qu'elle avait acquises, étaient dues aux formes antiques de cette monarchie, et qu'on ne pouvait sans danger limiter le pouvoir royal, porter atteinte aux prérogatives de la noblesse, et donner au tiers état une puissance et une action prépondérantes dans le gouvernement. Devinant que cette révolution ne pourrait se maintenir pure de tout excès, il s'arrêta et voulut au moins sauver les derniers débris du passé.

Esprit ardent et poussant le courage jusqu'à la témérité, il n'hésita pas à se jeter dans la lutte. Son premier acte d'opposition fut un discours latin qu'il prononça dans une séance solennelle de l'université en qualité de recteur, au mois de novembre 1790, et qui eut un grand retentissement. Cette harangue, qui entraîna la perte de sa chaire, avait pour titre ; La doctrine des philosophes a-t-elle été utile ou nuisible à rhumanité? L'orateur précisait tout d'abord la solution qu'il allait donner, en empruntant comme devise cette pensée de Gicéron : Nihil est tant absurdi

COURVOISÏER. 217

quod ab aliquo philosophorum dictum non fuerit. Ce discours débutait en effet par une diatribe contre la philosophie ancienne, et ce n'était là qu'une préparation à des attaques non moins violentes contre la philosophie moderne. Il est impossible, malgré les dénégations ultérieures de Courvoisier, de ne pas reconnaître ici tous les caractères d'un écrit de circonstance^ et de ne pas sentir que le choix du sujet, la façon dont il avait été traité, avaient pour but unique de combattre les innovations préconisées dans l'ordre politique et social. C'était certes un acte hardi que de tenir un tel langage, et de jeter en quelque sorte le défi aux idées dominantes. Mais dans ce discours on sent trop la passion ; c'est un pamphlet plus qu'une harangue destinée à être prononcée dans une paisible université et devant des étudiants, qu'il eût été sage de laisser en dehors du mouvement qui agitait les esprits. On devine trop facilement que les éloges décernés dans certains passages à l'Assemblée nationale n'ont d'autre but que de parer les coups que redoutait l'auteur. C'est une précaution oratoire, une sauvegarde contre les conséquences que pouvait avoir pour lui la manifestation d'opinions hostiles à celles de la majorité.

Si vraies, d'ailleurs, que soient à certains égards les critiques de Courvoisier contre les philosophes modernes, il veut oublier que, chez les anciens, ceux

M8 GHAPIIBS TU.

qui faisaient profession de philosophie et méritaient le nom de philosophes, étaient» par l'élévation de leur intelligence» la douceur de leurs nuBurs et Té-* tendue de leurs connaissances» hien supérieurs à leurs contemporains ; que leurs ouvrages» leurs doc^ trines, leur sentiment épuré de la justice et du droit» exercèrent sur Irar époque la plus heureuse influence; que souvent leur morale paraitraii empruntée aux grands principes du christianisme» et qu'ils furent les premiers à reconnaître un Dieu unique et tput puissant» et à substituer cette croyance à ceiles du paganisme.

Sans doute, les philosophes modernes» ceux que Gourvoisier poursuivait de sa verve railleuse et qu'il attaquait comme les propagateurs les plus dangereux des idées révolutionnaires » n'avaient avec les anciens rien de commun que le nom. Helvétius» Diderot»d'Alembert, l'école des encyclopédistes» n'étaient pas» à vrai dire» des philosophes dans le sens antique du mot, mais des polémistes et des critiques dont l'œuvre consistait non à édifier, mais à détruire. Us étaient même très loin de se rendre compte de la portée que devaient avoir leurs doctrines ; Voltaire, si attaché pour son propre compte à ce rôle de seigneur qu'il jouait à Ferney, aurait reculé devant les conséquences que la révolution allait tirer de ses ensei|;nements. Il voulait abolir de vieux abus, saper

GOURYOISm, S19

des préjugés iavétérés ; mais la pensée d'appeler les changements radicaux que le temps allait amener, ne lui était même pas venue ; il marchait en aveugle vers un avenir inconnu et qui l'eût effrayé en se réalisant. Rousseau lui-même, celui dont les doctrines (urmi le plus radicales, et qui eut sur le mouvement révolutionnaire l'influence la plus décisive, ne songeait pas à une expérience pratique de ses théories sociales.

Il est vrai qu'on ne saurait absolument se d^ager de la responsabilité des événements auxquels on a contribué, même involontairement, et que Timprévoyance peut quelquefois être imputée à crime, quand elle entraîne de fatales conséquences ; mais nous devons aussi reconnaître que si les encyclopédistes eurent sur l'opinion une action incontestable, que si, dans l'ardeur d'une lutte passionnée, ils frappèrent souvent lès principes mêmes bases de la société, en ne croyant détruire que des abus, leur but n*avait pas été de bouleverser l'ordre établi, et que les conditions sociales dans lesquelles leurs œuvres se produisirent, donnèrent à leurs doctrines une dangereuse influence qu'en d'autres temps elles n'auraient point présentée (i).

(1) Il n'est pas sans intérêt de comparer aux attaques de Courvoisier Tappréciation de la Bruyère et de Dupin sur la philosophie ; « Bien loin de m'effrayer ou de rou|;ir même du nom d^ pbUo «

Quelque opinion , d'ailleurs , qu'on puisse avoir sur le fond même de ces graves questions, on doit reconnaître que les attaques de Courvoisier manquaient de modération et de justice, et que par sa violence même il nuisait à la cause qu'il voulait défendre. C'est une mauvaise arme que la passion excessive ; elle se retourne contre celui qui l'emploie ; et plus la cause qu'on veut défendre est juste et honnête, plus elle gagne à être défendue avec modération. Cédant à des convictions politiques profondément enracinées dans son Cœur, défendant sa foi

sophe, dit la Bruyère (De l'homme), il n*y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinte de philosophie. Elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les &ges, à tous les sexes, à toutes les conditions; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, du mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté ; elle nous arme contre la pauvreté , la vieillesse , la maladie et la mort , contre les sots et les mauvais railleurs. >

« Ëtudiez la philosophie , disait Dupin ( Discours sur la profession d'avocat), non cette scolastique obscure et futile, qui, se comprenant à peine elle-même, ne peut que bien difficilement se communiquer à ses adeptes , mais cette philosophie morale et pratique qu'anime et que rehausse le sentiment religieux, qui est fondée sur la nature et l'organisation de l'homme , sa dignité propre , la connaissance éclairée de ses droits et la conscience intime de ses devoirs envers Dieu , envers la patrie , envers les autres hommes ; cette philosophie que nous irions encore chercher à l'école de Platon et de Socrate ou dans les OUices de Cicéron, si elle n'avait pas trouvé son complément et sa sanction dans un livre plus parfait. •

GOURTOISŒR. 221

religieuse, Courvoisier faisait acte d'honnête homme; il eut un tort, celui de tomber quelquefois dans le paradoxe; écoutons-le. Nous traduisons :

c Infatués de leur raison jusqu'à la folie (les philosophes), repoussant toute autorité tlivine et humaine , ils sont enchaînés par la fureur de réfuter tout ce qu'ils n'ont pas dit eux-mêmes, comme s'ils avaient seuls le privilège de bien dire et de bien faire. Les opinions acceptées comme vérités depuis le commencement du monde, ils les nomment préjugés et les repoussent comme des fables. Rebelles à Tusage et au bon sens, ils tiennent à honneur d'émettre des paradoxes inconnus jusqu'à eux Ils

sont obstinés, avides de gloire, de bruit, de louanges, ils n'estiment qu'eux-mêmes et montrent un dédain superbe à tous autres. Ils sont pleins de vanité, bouf&s d'orgueil, intraitables, sans indulgence pour personne, pas même pour ceux qui ont, comme eux, la prétention d'être philosophes , s'ils ont le malheur de ne pas être de leur école. >

On peut voir par là quel est l'esprit de ce discours, disons mieux de cette satire, pleine, d'ailleurs, d'une verve parfois heureusement inspirée et toujours incisive. On sent que l'auteur se complaît dans son œuvre, qu'il frémit de ne pouvoir ouvertement appliquer à son époque et aux doctrines politiques de son temps cette virulente diatribe dont il accable la

288 CHAPITRE Tir.

philosophie. H y a dans ces paroles agressives et indignées une chaleur pénétrante qui révèle Tentière^ bonne foi de Técrivain. Certains passages aussi nous montrent le citoyen s^effrayant pour son pays des maux qu'il prévoit ; il y perce un douloureux déeou* ragement , et Ton voit qu'il comprend le peu d'influence que peuvent avoir sur la marche des événements des résistances isolées, et par cela même impuissantes.

€ Fasse le Ciel, s'écrie-t-il, fasse le Ciel que s'éloignent la haine, les violences, les massacres, les incendies, les séditions et tant de maux qui sont d'ordinaire attachés par la fatalité à la régénération subite des empires! Plaise à Dieu que, les chaînes imposées par la noblesse étant brisées, le flambeau de l'anarchie s'éteigne et ne se rallume nulle part ! Plaise à Dieu que le meilleur des rois recouvre un pouvoir légitime, que les lois reprennent leur autorité, que la justice rentre en possession de son glaive et de sa majesté , et que chacun rentre dans son domaine ! >

Les vœux de l'orateur se prolongent ainsi , et souvent sa parole fait entendre de tristes et prophétiques accents.

Ce discours fut, nous l'avons dit, un événement, et Courvoisier ayant été immédiatement dénoncé aux autorités, le conseil du département Itxi demanda son manuscrit et lui fit défense de Pimprimer. Gowoisief

GOURYOISIBR. 223

ne tint aucun compte de cette injonction; il publia sa harangue, ce qui lui attira un blâme public et amena même bientôt son arrestation momentanée. En vain il protesta contre la compétence du conseil du département, soutenant que l'écrit réputé séditieux, loin d'être un discours de circonstance , était composé depuis plusieurs années. En vain, dans un mémoire d'une rigoureuse logique, il invoqua la Déclaration des droits de l'homme et les lois de la Constituante sur la liberté d'écrire et de publier sa pensée ; ses récla^ mations à l'Assemblée nationale n'obtinrent aucun succès. Il n'en demeura pas moins destitué, mesure sévère pour une œuvre qui pouvait être assurément critiquée, sans entraîner une telle disgrâce. Mais il est des époques où, par la force même des circonstances, le fait domine le droit, où la légalité ne garantit pas de l'arbitraire, et dans lesquelles le salut public, invoqué comme une nécessité, sert de justification i toutes les suspicions^ de prétexte à toutes les sévérités.

Assurément^ une harangue latine, même d'un esprit blâmable, ne pouvait ni présenter de grands dangers ni Compromettre lés destinées du pays ; elle était tout aussi impuissante à arrêter un mouvement irrésistible comkne celui qui emportait la France en 1790. Aussi aurait-oA pu. Sans inconvénient, fermer les yeux sur l'équipée d'un esprit égaré par la passion,

et qui s'étail jeté étourdirnent dans la lutte. Les antécédents honorables de Gourvoisier, sa loyauté, les services qu'il pouvait rendre, auraient dû lui mériter indulgence.

La privation de sa chaire, en éveillant en Gourvoisier un sentiment naturel d'amertume, ne pouvait le ramener à une modération qui n'était pas dans sa nature. Ge sacrifice fait à la royauté devait, au contraire, augmenter la vivacité de ses sentiments monarchiques. Ses intérêts eurent d'ailleurs peu à souffrir ; sa réputation comme avocat lui assurait des ressources certaines dans la carrière où il avait remporté ses premiers succès, et nous allons le retrouver dans l'exercice de sa profession, y apportant cette ardeur qui tenait à son caractère, et se partageant entre les luttes de l'audience et les travaux du cabinet.

A ce moment le barreau était forcément mêlé aux agitations politiques. Ghaque jour, en effet, on devait descendre dans l'arène et soutenir des hommes poursuivis pour leurs opinions, leurs écrits ou leurs actes. La haine des partis rendait le défenseur solidaire de son client et les enveloppait souvent dans une proscription commune. Ge danger ne pouvait arrêter Gourvoisier ; il n'était pas de ceux qui reculent devant l'accomplissement d'un devoir quand il y a du bien à faire. Sans préoccupation de sa propre sûreté,

COURVOISIBR. 225

il prêta son secours à de nombreux accusés politiques. Il serait difScite de rappeler ici toutes les affaires dans lesquelles il donna le noble exemple du dévouement à des malheureux qui lui avaient confié le soin de sauver leur vie. Il en est une pourtant à laquelle se rattache le souvenir d'un de ses plus beaux triomphes et qui, en mettant le sceau à sa réputation, allait exposer sa personne à de terribles vengeances.

C'était en 1791 ; l'esprit révolutionnaire, avec ses excès, s'était étendu jusqu*en Franche-Comté. Toute résistance était un crime ; la liste des suspects grossissait chaque jour et recevait le nom de quiconque ne cédait pas à Tentralnement des masses.

La marquise de Constable, les comtes d'Auquoy et de Chaillot, furent dénoncés par le procureur syndic du département, comme coupables d'enrôlements pour l'armée de la contre-révolution. Courvoisier était leur ami. Se faisant de son affection pour eux un titre à les défendre, il se chargea de leur cause; l'affaire, qui se plaidait à Baume, ville d'habitudes paisibles, y eut un grand retentissement. C'est à peine si la force armée suffisait à assurer Tordre public. La culpabilité des accusés était discutable, le principal témoin se trouvait sous le coup de deux décrets de prise de corps. Les dépositions présentaient des contradictions et des invraisemblances. Des témoignages im-

2S6 CHAPITRE YII.

partiaux, émanant de personnes estimées du peuple, s'élevaient en leur faveur. Un membre de la Constituante, M. de Tracy, disait de l'un d'eux : c J'ai servi huit ans avec M. de Chaillot , qui est l'honneur et la raison mêmes. » Mais il y avait à lutter contre l'opinion irritée, les préventions, les préjugés des masses, la faiblesse des juges. Des hommes apostés par le club des Amis de la constitution remplissaient les salles du palais ; il y avait à désarmer la fureur et la haine. Courvoisier sait que sa vie est en péril ; il se lève, et sa voix est d'abord couverte par des murmures ; mais son calme et son sang-froid ne l'abandonnent pas, il parvient à dominer l'auditoire ; son exorde, qui est à peu près inconnu, respire un tel courage que notre devoir est de le donner ;

« En entrant dans la carrière du barreau pour défendre des accusés que poursuit la haine populaire, je ne me dissimule ni les désagréments qui m'attendent, ni même les dangers auxquels je m'expose: il est des hommes qui croient servir la constitution en persécutant ceux qu'elle a dépouillés ; il faut que je triomphe du préjugé qui les aveugle , ou que je me livre en butte à leurs coups. Je sais d'ailleurs que l'écrit répandu par le dénonciateur, sous prétexte de justifier sa conduite, n'a réellement pour objet que de me désigner au peuple comme une victime à immoler : n'importe , l'innocent a réclamé mon ap-

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pui, j'embrasse sa défense. On ne m'a pas connu si l'on a pensé que la crainte me ferait taire, quand l'honneur m'ordonne de parler. i>

Puis il discute l'accusation avec la puissance de la logique et l'entraînement de l'éloquence. Des sanglots qui frappent ses oreilles l'avertissent du succès de sa parole, et au moment où il achève de parler, il peut voir qu'il a subjugué tous les' cœurs et que sa cause est gagnée. « Peuple, s'écriait-il en terminant, j'entends vos soupirs , je vois couler vos larmes : ah ! livrez-vous sans honte au sentiment d'humanité qui parle à vos cœurs, et que ce sentiment soit durable. Hélas! vous étiez nés justes et bons ; pourquoi faut-il qu'on ait pris tant de peine à vous rendre injustes et méchants ? Voyez quel est le fruit de ces accusations fameuses qui ont fait tant de bruit dans le royaume : on a jeté dans les fers des citoyens innocents , il a fallu les remettre en liberté, et perdre l'argent de la nation à instruire contre eux des procédures iniques et ruineuses. Voyez quel est le fruit de cette animosité qu'on vous inspire contre ce que vous appelez des aristocrates. Vous déchirez le sein de la patrie en y répandant le trouble et le désordre; vous glacez de trouble et d'effroi même les meilleurs citoyens ; vous faites fuir au loin cette classe d'hommes qui fournissaient un aliment au commerce, du travail aux ouvriers et du pain aux pauvres. Voulez-vous

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ramener le bonheur parmi vous, ramenez-y la confiance I Voulez-vous rallier tous les cœurs à la constitution , faites-la donc chérir. Imposez silence à ces fanatiques inventeurs de contre - révolutions qui n'existèrent jamais que dans leurs cerveaux en délire. Défiez-vous de ces dénonciations perfides qui n'ont pour but que de vous faire baigner dans le sang de vos frères. Rejetez loin de vous ces écrits incendiaires qui ne tendent qu'à entretenir dans vos esprits une inquiétude qui vous tourmente , et à fomenter dans l'Etat le trouble, l'anarchie, le meurtre et le ravage. Croyezvous qu'on puisse être libres sans être humains? Croyez-vous que pour être ami de la constitution, il faille se déclarer ennemi du repos public ? Croyez-vous que vous serez heureux tant que vous aurez dans une main les torches delà fureur, dans l'autre les poignards de la haine ?

p Messieurs,vous allez donner un grand exemple, qui répandra dans toute la France la réputation de votre fermeté et de votre justice. Vous allez rendre un jugement qui ramènera la sûreté dans nos foyers et la tranquillité dans nos villes, qui apprendra aux corps administratifs à se renfermer dans les bornes d'une administration sage, et à s'interdire à jamais ces persécutions odieuses qui, si elles n'étaient pas repoussées, déshonoreraient la France et feraient haïr jusqu'au nom de la liberté. Pour moi, Messieurs, j'ai fait tous

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mes efforts pour remplir mon devoir, et mon âme est tranquille. Fallut-il mourir, pourvu que je confonde la calomnie, pourvu que je fasse triompher Tinnocence, pourvu queje concoure à dissiper les erreurs meurtrières que Ton répand parmi le peuple, je périrai content (*). »

Le succès de Gourvoisier fut éclatant. Ses clients furent tous renvoyés de la terrible accusation qui pesait sur eux. Le défenseur fut reporté chez lui par ceux-là mêmes qui la veille juraient de l'égorger.

Etranges vicissitudes de l'éloquence, qui varie dans ses formes et ses procédés selon les temps, et doit se plier aux idées et, pour ainsi dire, au langage des auditeurs qu'elle veut convaincre. Certes dans cette plaidoirie de Gourvoisier, il y a du feu et de l'âme ; on y sent un grand cœur et un grand dévouement ; mais à chaque instant aussi, on y découvre les amplifications et les images dont la révolution avait introduit l'usage. « La vraie éloquence, dit » Voltaire, n'est pas d'entasser des figures d'orateur, » mais de concevoir clairement, de s'énoncer de » même, et d'avoir toujours le mot propre à com- » mandement. ]> La forme oratoire de Gourvoisier

(1) Examen analytique de la procédure criminelle instruite contre Mi^e de Constable, M. d'Auquoy, chevalier de Saint-Louis, et M. de Chaillot cadet , capitaine dans le régiment du commissaire général , cavalerie. Simard, 1791. (Bibliothèque de M. Bourgon.)

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était la seule qui pût alors avoir une action sur les masses. Aujourd'hui, le passage que nous venons de citer paraîtrait en grande partie déclamatoire, et pourtant, ce sont précisément ces prosopopées d'un goût si douteux qui enlevaient alors l'acquittement : tant il est vrai que si l'éloquence a des règles fixes, il n'est pas toujours possible àTorateur de les respecter, et qu'il peut être forcé de faire au goût dominant des sacrifices sans lesquels il manquerait son effet sur les masses.

Nous n'étonnerons personne en disant que celui qui était capable de remporter de tels succès, brillait surtout par l'action : Courvoisier avait une voix sonore, un geste noble et digne : il avait de ces mouvements qui agissent victorieusement sur l'auditoire, de ces accents qui commandent et soutiennent l'attention ; une figure expressive achevait de lui conquérir la bienveillance. Mais le geste, la voix, le regard, meurent avec l'homme ; il n'en reste qu'un fugitif souvenir que le temps emporte, et l'on tente d'inutiles efforts pour recomposer les traits de l'orateur et le faire apparaître comme au jour où, méprisant le danger et brûlant des ardeurs de la lutte, il maîtrisait de sa voix puissante le peuple accouru pour l'écouter.

Courvoisier, on le comprend, était surtout remarquable par la puissance d'improvisation , et c'est

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