‹ La faculté de droit et l'école central a BesançonChapitre 23 sur 35 · COURVOISIER · texte numérisé non relu

COURVOISIER

dans cette faculté brillante et rare qu*il trouvait le moyen de profiter des mouvements qui se produisent au milieu d'une foule, et d'agir sur les esprits en devinant par une sorte d'intuition rapide comment et quand il devait frapper. Là est le vrai secret de Torateur et surtout de Torateur politique : car il est peu de discours auxquels on ne puisse appliquer ce que Pasquier disait de ceux de le Maistre : « Je les ai relus depuis quelques années en çà, et je ne les ai pas estimés à beaucoup près que j'avais fait lorsque nous plaidâmes ; ce qui vient de la grâce et de la force et poids qui est donné au discours par la voix et par l'action, mesmement par la sienne, qui était belle et agréable, au prix d'une simple lecture, morte, muette et inanimée (^). »

La nature ardente de Gourvoisier, la vivacité de ses convictions, l'entraînaient forcément hors du" domaine de sa profession ; il suivait avec une attention inquiète le travail des assemblées délibérantes , les mouvements de l'opinion publique , et, soit par la parole, soit par des écrits d'un remarquable mérite, il essayait d'exercer une utile influence sur la marche des événements.

En 1732, Gourvoisier publia un livre auquel il donna pour titre : Eléments du droit politique, travail

(1) Dialogue des Avocats^ page 105 , éd. Dupin.

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bien conçu et écrit avec une modération, une pureté de style et dans un esprit qui en font son œuvre capitale. Cette matière si difficile du droit politique, des rapports des peuples avec leurs gouvernements, y est abordée et traitée avec une netteté, une bonne foi et une clarté vraiment remarquables. Tout y est méthodique et précis; on reconnaît dans Tauteur rhomme à qui l'habitude d'enseigner a donné le lalent de démontrer et d'éclairer un sujet. La phrase est vive et rapide ; nulle part on n'y rencontre cette emphase si ordinaire aux écrits de cette époque et dont plusieurs des ouvrages de Gourvoisier lui-même ne sont pas exempts, et l'on comprend, aux qualités que révèle ce livre , avec quelle supériorité de talent devait paraître dans la chaire un homme qui pouvait penser et écrire ainsi.

On n'attend pas de nous de suivre l'auteur dans le développement que comportait un sujet aussi vaste, sur lequel ont médité tant d'hommes de génie. Il nous suffira de faire connaître les points principaux par une courte analyse.

L'ouvrage se divise en six livres, dont chacun est précédé d'un sommaire indiquant le sujet que l'auteur se propose d'y traiter. Il commence par s'occuper de l'origine des sociétés, du contrat social, de la façon dont il se perpétue. Il combat l'opinion de Rousseau repoussant la délégation du pouvoir sou-

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verain. Il examine comment la souveraineté peut s'acquérir et se transmettre ; il se demande si la nation peut changer la loi d'hérédité dans une monarchie; quelle est la nature des fonctions des représentants ; quels sont leurs droits. Il n'admet pas que le libre consentement des peuples sujOSse à légitimer les usurpations des princes. Il recherche quels sont les moyens par lesquels une nation peut arriver à modifier sa constitution ou à réformer les abus du gouvernement ; si tous les hommes sont égaux et libres, quelle est l'influence nécessaire de ces doctrines ; si la division des pouvoirs assure la liberté, si leur réunion conduit forcément au despotisme, dans lequel, avec Montesquieu, il voit, en réalité, lion une forme de gouvernement, mais Tabus de la force et la négation du droit. Il conclut enfin en posant trois principes : i^ contrat exprès ou tacite formant le lien de la société civile, et unissant entre eux les membres qui la composent ; 2^ droit pour le peuple d'exercer directement ou de transmettre la souveraineté qui lui appartient en vertu du contrat social ; 3® engagement inviolable entre la nation qui a transmis la souveraineté et le souverain qui l'a reçue. De là impossibilité pour l'une des deux parties de modifier à elle seule le contrat.

Ces principes n'étaient pas ceux que reconnaissait la révolution. La doctrine tout entière du livre la

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condamnait et la déclarait d'avance frappée d'impuissance; mais quand la parole est aux faits, ce n'est pas un livre qui peut changer le cours des événe- « ments. Courvoisier avait avec une louable modération donné à son œuvre la forme d'une thèse philosophique ; il évitait de faire aucune allusion directe au temps où il vivait ; c'était une sage précaution, mais il ne pouvait se faire illusion au point de croire opposer une digue sérieuse au torrent, et en obéissant à sa conscience et à l'appel du devoir, il savait certainement qu'il défendait une cause perdue d'avance.

Quelques citations nous semblent nécessaires pour donner une idée précise de la manière de l'auteur. Dans le chapitre que nous choisissons, il veut prouver que le peuple ne peut changer la forme du gouvernement malgré le souverain. Nous ne devons pas oublier que dans le système de Courvoisier, le chef de l'Etat jouit de ses prérogatives en vertu d'une délégation de la nation ; il s'exprime ainsi :

« Le mandant, dit-on, conserve la libre faculté de révoquer son mandat; sans doute. Mais quelle comparaison ? Est-ce que le mandat donne quelque pouvoir au mandataire sur la personne du commettant. Si la nation ne donne aucune autorité sur elle au souverain qu'elle établit, ce souverain n'est pas un souverain, ou si elle peut se jouer sans peine de l'autorité qu'elle lui a transmise, cette autorité n'est pas

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une autorité. Je conçois bien qu'en conférant un pouvoir sur des tiers, on reste au-dessus de celui à qui on le confère : tel est le roi par rapport aux magistrats ; mais celui qui établit quelqu'un au-dessus de soi, qui lui confère sur soi-même tout le pouvoir dont il était revêtu, qui se met enfin sous son autorité, n'est pas l'égal, bien moins encore le supérieur de la puissance à laquelle il s'est soumis : telle est la nation à l'égard de son roi. »

Nous trouvons le passage suivant à la fin de son chapitre sur les élections :

« On prendra en vain toutes les précautions que la prudence humaine peut suggérer ; dans les élections populaires, la plupart des électeurs sont tour jours esclaves de la cabale. Toujours c'est au plus intrigant qu'ils donnent leurs suffrages, même en croyant les donner au plus digne ; l'homme de mérite ne se fait pas chef de parti. Dédaignant la brigue par fierté ou se l'interdisant par sagesse, il vit inconnu du vulgaire, et les places dont le peuple dispose à son gré, deviennent communément la proie de Tignorant assez vil pour caresser ses passions, assez effronté pour acheter son suffrage. » •

Il faut aller jusqu'à la conclusion du livre pour rencontrer une attaque vive et directe contre la situation des esprits en 1792.

« Quel effrayant tableau, dit l'auteur, la France

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offre-t-elle depuis deux ans! Ou y voit l'insurrectioii daus le peuple, Tindiscipline dans les troupes, les proscriptions, le pillage, les incendies, les massacres dans toutes les parties de Tempire ; on y voit Tégalité servir de prétexte à l'insubordination, la licence régner eiTrontément sous le masque de la liberté ; le patriotisme, confondu avec la fureur, légitimer les excès les plus inouïs ; toutes les têtes courbées sous le joug du despotisme populaire; l'homme sage qui ne veut être ni persécuteur ni persécuté, réduit à quitter cette terre d'où la justice et la modération se sont bannies. »

Ces dernières et tristes paroles allaient bientôt pouvoir s'appliquer à Gourvoisier lui-même ; c'était une prophétie sur le sort qui lui était prochainement réservé. Avant, toutefois, de prendre la douloureuse détermination de quitter son pays natal, il publia un second ouvrage se rattachant encore au droit public, et qui a pour titre : Essai sur la constitution du royaume de France.

Ici, Gourvoisier veut prouver que la seule forme de gouvernement qui puisse donner le bonheur à la France, est celle qui, établie dès l'origine de la monarchie, a porté le pays au degré de prospérité où l'a trouvé la révolution. Cette forme est, selon lui, la royauté héréditaire, limitée dans son pouvoir par les états généraux composés des trois ordres votant séparément.

COCJRVOISIBR. 237

Cet ouvrage est, dans sa brièveté, l'œuvre de Gourvoisier où il a porté le plus loin, peut-être, Fart de la discussion. Il soutient la thèse qu'il a embrassée avec une verve, une logique, une puissance de dialectique, qui montrent quelles ressources l'avocat pouvait mettre au service des causes dont il se chargeait. Un style vif, rapide, coloré ; l'art de tirer parti de tous les textes, font de cet ouvrage un modèle d'argumentation. La conclusion en est-elle rigoureusement juste? Un peuple peut-il conserver les mômes lois à toutes les périodes de son existence ? Les modifications apportées à ses mœurs par les usages, les besoins nouveaux, doivent-elles rester sans influence sur la forme des pouvoirs publics? Nous en doutons, nous rappelant cette règle tirée de Montesquieu : Elles (les lois) doivent être relatives au genre dévie des peuples^ laboureurs, chasseurs ou pasteurs. Elles doivent se rapporter aux richesses des habitants, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières W.

C'est en 1792 qu'avait paru ce nouvel ouvrage de Courvoisier. On touchait au moment où les passions révolutionnaires allaient atteindre leur paroxysme. La dénonciation était à Tordre du jour. Les hommes les plus inoffensifs avaient dû, pour sauver leur vie,

(i) Montesquieu, Esprit des /où, liv. I, chap. m.

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OU se réfugier, en France, dans des retraites ignorées, ou demander à l'étranger une sûreté que ne pouvait plus leur offrir leur malheureuse patrie. Trop compromis pour espérer de trouver sur le territoire de la république un asile où sa vie fût à Fabri, Gourvoisier dut s'expatrier ; il se réfugia en Allemagne. Ce fut pour lui une douleur profonde ; il lui fallait quitter cette province où sa vie s'était passée tout entière, où il avait remporté les plus légitimes succès, où il laissait de nombreux amis et de si chers souvenirs ; et ce n'était pas sur lui seul qu'il avait à pleurer, mais sur son pays. Il eût supporté toutes les amertumes de l'exil s'il eût au moins laissé la France calme et heureuse. Mais ses prévisions les plus sinistres avaient été dépassées par la terrible réalité, et s'il y avait pour l'exil une oonsolation possible, il ne la trouvait que dans le succès de nos armes, auquel il ne pouvait rester indifférent. Bon citoyen, il admira cette merveilleuse énergie d'une nation se levant jusqu'au dernier homme pour repousser l'invasion, et se prit à espérer que Thonneur ne pouvait périr en France, quand nos armées accomplissaient en son nom des prodiges qui étonnaient le monde.

Pour un esprit dominé par l'amour de l'étude et des lettres, il n'est pas de revers qui l'en détourne ; il y cherche un adoucissement à ses peines ou l'oubli dont il a besoin. Gourvoisier continua cette vie de

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travail à laquelle il était habitué, et fit paraître en 1797 un nouvel ouvrage portant pour titre : De Veûocellence du gouvernement monarchique et de la nécessité de s'y rallier. L'auteur, parcourant Thistoire de notre ancienne monarchie, retrace brièvement les progrés accomplis sous le gouvernement royal dans la religion, les mœurs, la législation, les finances^ l'organisation militaire, la liberté civile, la science et les arts. Puis, il met en regard de ce tableau l'état oJi nos assemblées et les divers pouvoirs qui se sont succédé depuis 1789 ont laissé la France. On comprend qu'il n'a rien négligé pour présenter le premier tableau sous les couleurs les plus brillantes ; quelquefois même on peut lui reprocher de tomber dans des contradictions qui lui échappent. Il nous dépeint les époques reculées de la monarchie française comme dotées de félicités en grande partie imaginaires, et ses comparaisons ne tournent naturellement point à l'honneur de la période révolutionnaire. Cet écrit n'est donc pas exempt d'esprit de parti ; il a les défauts de cette sorte d'ouvrages dus généralement aux circonstances et dans lesquels la passion risque souvent d'égarer. Oubliant qu'il compare à des siècles relativement calmes, un temps de transition et des jours tourmentés par la tempête, il n'est ni vrai ni toujours juste dans ses appréciations, et se refuse à voir la grandeur de ce travail,

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d'où bientôt allaient surgir une liberté plus grande, basée sur des principes d'égalité que l'ancien régime n'avait jamais vus se produire, et un droit nouveau presque inconnu aux siècles précédents. Mais si l'œuvre de circonstance se trahit dans ce traité, on y rencontre de l'érudition et des aperçus vrais. L'auteur prouve que les minorités, par leur faiblesse même, ne peuvent se maintenir au pouvoir qu'à condition d'user de violence, et que bientôt elles succombent par cette nécessité même où elles ont été de l'employer. S'abandonnant bientôt à son amour pour la famille des Bourbons, il indique le principe de la légitimité inhérent à l'ancienne monarchie comme présentant seul une base solide, et exprime des vœux ardents pour le retour de Louis XVIII ; ces vœux lui eussent pour longtemps fermé les portes de sa patrie, si la république s'était maintenue.

On peut reprocher à ce livre de manquer souvent de mesure , et de suppléer quelquefois par des violences de style à une argumentation dont la force devrait découler d'un raisonnement calme et de la logique, de respirer un esprit de parti qui devrait être banni d'un ouvrage destiné à persuader. Si quelquefois Courvoisier puise dans ses préventions des pressentiments et des prévisions qui devaient se réaliser rapidement, il y perd cette modération nécessaire au succès et qui est essentielle pour qu'une

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œuvre soit durable ; de plus , il ne se montre pas , comme écrivain, à la hauteur de ses précédents ouvrages,

Courvoisier parait avoir composé un autre traité sur le droit public de l'Europe, mais cet écrit n'a jamais vu le jour, et le manuscrit ne nous est point parvenu.

Ses prévisions devaient se réaliser, et il avait deviné juste : la république allait disparaître , et la fin de la Terreur devait précéder de bien peu la chute de la république elle-même. Courvoisier put alors rentrer en France, après avoir été un jour ministre de Louis XVIII dans son exil. Les tribunaux venaient d'être réorganisés ; il se flattait de l'espérance de fournir encore comme avocat une longue et brillante carrière à cette barre, théâtre de ses succès, et où il revenait avec une science dont le travail avait augmenté l'étendue. Malheureusement, sa santé, fort éprouvée, ne pouvait plus suffire aux émotions de l'audience, et il sentit qu'il n'était plus en état de continuer l'exercice d'une profession devenue trop pénible pour ses forces épuisées. Il ne reparut qu'une fois à la barre, dans un procès civil intéressant un de ses amis ; ce fut sa dernière plaidoirie et son dernier triomphe. Des consultations où se déployaient cet esprit judicieux, cette connaissance du droit qu'il possédait à un éminent degré, prouvaient encore la

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forte vitalité de son intelligence. Mais il ne devait assister ni à la grande épopée de l'empire, ni au retour de cette famille des Bourbons à laquelle il était demeuré inébranlablement fidèle ; des rois dont ses vœux appelaient le rétablissement, il ne connut que les malheurs.

Courvoisier mourut à Besançon d'une, maladie de languetir, le 8 décembre 1803, à Tâge de cinquantequatre ans.

Tel fut Jean-Baptiste Courvoisier. Doué de facultés qui pouvaient, dans la carrière où ses aptitudes l'avaient jeté, le placer au premier rang ; possédant, non-seulement toutes les connaissances pratiques nécessaires à l'avocat, mais ce don rare de concevoir rapidement et de donner à sa pensée l'expression et la couleur ; maître dans l'art d'écrire et dans celui de parler, ses qualités mêmes se tournèrent contre lui, et toutes, au lieu de le faire heureux, vinrent contribuer à ses peines. Cette sensibilité à laquelle il devait une partie de ses succès oratoires, rendit plus douloureuse pour lui la mort des amis que le régne de la Terreur enleva violemment à son affection. Il souffrit cruellement, et des malheurs de sa patrie, et de ceux de cette famille royale pour laquelle il professait une sorte de culte.

Son courage, en lui donnant le mépris du danger, en faisant de lui un défenseur de tous les malheu-

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reux, le compromit si gravement qu'il fut obligé de chercher au milieu des ennemis de son pays un abri pour sauver sa tète, et cette belle vertu, la fidélité à ses convictions, qui pouvait, en d'autres temps, devenir son honneur et la source de sa fortune, ne lui donna que des douleurs.

Peut-être la passion tint-elle dans cette brillante organisation une trop large place, non pour sa gloire, mais pour son bonheur. Peut-être le défaut d'équilibre entre les qualités qu'on ne peut lui contester, fut-elle en grande partie la cause des chagrins qui Tassail- Urent ; nous devons en tout cas lui reconnaître une bonne foi extrême dans ses opinions. Il n'eut jamais ni doute ni défaillance, affirmant ses croyances devant la ruine comme devant la mort. Il posséda cette grande vertu de Phonnête homme, la constance dans sa foi; c'est là pour nous le côté saiHant de ce caractère, c'est celui par lequel il sut se faire une place à part.

Le nom de Courvoisier ne devait pas mourir avec lui, mais grandir au contraire avec son fils. Dans un pays où les souvenirs du passé s'efiacent si rapidement, le fils a peut-être fait oublier le père. Ce serait là une injustice contre laquelle il faudrait protester. Jean-Baptiste Courvoisier méritait, on le voit, d'être connu pour lui-même, soit comme professeur et avocat, soit comme écrivain et homme politiqua ; il pos-

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sédait cette qualité sans laquelle les autres ne sont rien, une parfaite loyauté. Si la fortune adverse est venue s'acharner contre lui» c'est à l'estime des hommes de réparer cette méprise du sort et de lui accorder la seule compensation possible, l'honneur dont on entoure la mémoire d'un homme de bien.

Nous avons parlé du maître ; nommons ici quelques-uns de ses élèves qui se montrèrent dignes de lui. L'un d'eux , Xavier-Joseph Hugon , magistrat d'une intégrité et d'une probité rigides , a dirigé pendant longues années, avec une rare distinction, le tribunal de Yesoul, qui en conserve encore le souvenir. Son petit-fils, juge au même tribunal, se montre fidèle aux traditions de son aïeul. Citons encore Nicolas Bouverey, magistrat lui-même plusieurs années à Yesoul, et Bressand, Pierre-Joseph, nommé en 1820 député pour le département de la Haute-Saône. Plusieurs des élèves de Courvoisier demeurèrent à Besançon et siégèrent parmi les membres de la cour, comme Yarin d'Ainvelle, qui mourut conseiller. Quelques-uns, Louvot, Joseph, et Quirot, Jean-Baptiste, prirent une part active aux commencements de la révolution , mais pour une cause et sous un drapeau que leur maître n'adopta jamais. Nous mentionnerons aussi François-Félix- Hyacinthe Muguet, lieutenant général au bailliage de Gray, député aux états généraux et à l'Assemblée

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constituante, éla membre du conseil des Cinq-Cents; Labbey de Billy, Fauteur de V Histoire de l'Université du comté de Bourgogne^ qui, après avoir essayé de l'état militaire, puis de l'étude de la théologie, suivit les cours de la faculté de droite et devait devenir professeur d'histoire à la faculté de Besançon ; le général Guyot, reçu avocat en 1786, et qui renonça à sa profession pour s'engager comme volontaire en 1791. Citons enfin Proudhon, qui devait bientôt, comme jurisconsulte, se placer au-dessus du professeur dont il avait reçu les leçons.

Grappe.

Grappe fut le dernier des professeurs nommés ; il clôt dignement la liste des nombreux jurisconsultes qui contribuèrent à la réputation de leur pays et étendirent au loin, par l'éclat de leur enseignement, la renommée de l'ancienne faculté de Besançon. Gomme Gourvoisier, il eut à subir de nombreuses épreuves ; comme lui, mais par la fatalité des circonstances, non par l'ardeur de son caractère et de ses convictions, il se trouva mêlé aux événements de la révolution.

Lui aussi, de même que ses collègues, il était de Franche-Gomté. Et, chose digne de remarque, sur cette longue suite de professeurs, aucun ne fut étranger à ce pays, qui sut se suffire à lui-même et qui, loin d'aller chercher au dehors tant de solides talents et d'éclatantes renommées, vit souvent les écoles des provinces voisines et même celle de Paris lui emprunter leurs maîtres les plus distingués. N'avonsnous pas fourni à la faculté de droit de cette ville Grappe, Bugnet , Valette , Oudot ; à celle de Stras-

248 GHÀPinuB yiu.

bourg, Briffaoltet Mugnier ; à Dijon, Bret, Proudhon,

Villequez ?

Grappe sera un Comtois de pure race, possédant à un éminent degré toutes les qualités qui sont comme les traits caractéristiques de notre province, la modération, le sang-froid et le jugement, qu'il unissait à une connaissance approfondie de tout ce qui se rattachait aux sciences juridiques.

Grappe, Pierre-Joseph, naquit en 1755, à Trébief, près de Nozeroy.

Sa jeunesse ne présenta aucun incident digne d'intérêt. Reçu avocat au parlement, il s'essaya dans la plaidoirie, mais il ne paraît pas y avoir obtenu de remarquables succès, au moins comme orateur. Il était d'ailleurs difficile, à cette époque, de débuter avec éclat; des talents éprouvés brillaient au barreau, et un jeune homme ne pouvait immédiatement se placer à leur niveau. A la tête de la corporation et à côté de d'Âuxiron et de Courvoisier, dont il fut souvent rheureux adversaire à la barre, se plaçait Blanc, Jean-Denis-Ferréol, qui devait être député aux états généraux en 1789, jurisconsulte et orateur aussi éminent par sa justesse d'esprit et sa haute raison que par son éloquence (^). Ordinaire, Pierre-Fran-

(1) La vie de Blanc fut courte, mais bien remplie. Les procès les plu& importants lui furent confiés; il composa notamment plusieurs

çoisy Lombard, Jean-Etienne, et Marguet occupaient, eux aussi, une position exceptionnelle. Le nom de ce dernier devait avoir au palais, en 1784, un grand retentissement ; les avocats, ses confrères, alors comme aujourd'hui fort scrupuleux en matière de délicatesse, le rayèrent du tableau pour un fait qui prétait à la critique ; de là une longue lutte qui donna lieu à de nombreux mémoires et se termina par un arrêt du parlement annulant la décision du barreau. Ordinaire se distinguait par la rectitude de son jugement et était fort occupé et fort apprécié de ses juges. Frère du professeur Ordinaire, François-Vincent, dont nous avons précédemment parlé, il devait laisser deux fils qui devinrent tous deux recteurs d*académie, l'un à Besançon, l'autre à Strasbourg. Lapoule et Lécurelle méritent d'être cités, car ils furent chargés de représenter leur pays, le premier aux états géné-

mémoires en faveur de M. de Monnier contre Mirabeau, et contribua puissamment à la condamnation de ce dernier. Lors de la convocation des états de Franche-Comté, il fut chargé un des premiers de rédiger les cahiers du tiers-état, et il s'acquitta de cette mission avec un tel succès que l'assemblée frappa en son honneur une médaille de grand module. Il mourut le 13 juillet 1789. La ville de Besançon lui fit faire des obsèques magnifiques (voir procès-verbal des délibé> rations de la commune de Besançon, juillet 1789). Son éloge funèbre a été prononcé à l'église de Saint-Jean. (Eloge funèbre de M. Blanc, Besançon, 1789. — Impr. Couché.)

La cour de Besançon s'honore de compter son petit-fils parmi ses membres.

250 CHAPITRE YIII.

raux(i), elle second à T Assemblée législative (^). Beaucoup d'autres jurisconsultes se consacraient en silence à l'étude des lois et se bornaient à être avocats consultants, dans un temps où la plupart des causes se plaidaient par écrit et nécessitaient de volumineux mémoires. Parmi eux se remarquaient Lebeau, bâtonnier en 1784, Verny, Pourtier, etc.

Une jeune génération contemporaine de Grappe entourait les anciens du barreau et commençait à attirer les regards. C'est alors que débutaient devant le parlement, Quirot , originaire de Mantoche, qui devait prendre place à la Convention nationale et s'y distinguer par sa modération, qualité qui n'était pas alors sans danger ; Monnot, Modeste, député à la Législative, puis à la Convention, dont il fut un des secrétaires, membre du conseil des Cinq-Cents, maire de Besançon pendant les Cent-Jours ; Lochard, qui mourut conseiller à la cour de cassation ; Louvot, qui, après avoir été maire constitutionnel de cette même ville, fut incarcéré sous la Terreur, devint

(1) Le 2 novembre 1789, Lapoule prononça aux états g^éoéraux un discours dans lequel il pressait l'assemblée de déclarer les possessions du clerg^é biens nationaux, mêlant à des arguments sérieux des plaisanteries sur la pauvreté dont le clergé devait faire profession.

(2) Lécurelle, Claude-Louis-Salomon, est l'auteur d'un livre rare aujourd'hui, qui parut en 1784 sous ce titre: Histoire des révolutions et de la discipline du barreau français. Il a de plus publié un Essai sur Vorigine du droit public et du pouvoir judiciaire.

GRAFFB. 251

ensuite premier président, et dont la carrière fut couronnée par la dignité de conseiller à la cour de cassation ; Antoine Nodier, le père de l'écrivain Charles Nodier, le plus doux et le plus humain des hommes, bien qu'il dût présider quelques années plus tard le tribunal révolutionnaire ; enfin Rambour, fort jeune alors, mais qui montrait déjà cette facilité et cette vivacité d'esprit qui le caractérisèrent comme accusateur public devant cette même juridiction.

Grappe ne pouvait dès le début lutter avec les sommités/du barreau; peut-être n'avait-il pas, surtout en quittant Técole, cette chaleur et cette verve qui donnent à la parole publique son ascendant et sa puissance ; mais'à défaut d'éloquence, il possédait la science du droit et celle des affaires. Son érudition était profonde et s'augmentait chaque jour. Un sens droit, une aptitude naturelle à saisir une cause par le côté décisif, ne tardèrent pas à le faire remarquer. C'est par là surtout qu'il fut jugé digne d'obtenir, en 1790, une chaire à l'université de Besançon.

On peut apprécier la situation qu'il s'était déjà faite à cette époque, par l'estime qu'il avait inspirée aux distributeurs et aux professeurs de la faculté.

« Grappe, écrivent-ils dans la présentation, le 19 décembre 1789, s'est acquis une réputation distinguée parmi les avocats plaidants, et son assiduité à l'étude l'a mis en état de paraître avec un nouvel

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éclat dans le concours qui vient de se faire. Des connaissances étendues et variées, un esprit pénétrant et juste, des idées claires et précises, une élocution facile et correcte, telles sont les qualités qui le distinguent.

» La pureté de sa conduite, Thonnêteté de son maintien, la douceur de son caractère, le rendent aussi recommandable que ses talents. »

Grappe succédait à Seguin, qui avait occupé avec une véritable distinction la chaire de droit romain. C'était un lourd héritage. Le droit romain avait encore, à cette époque, comme nous l'avons dit précédemment, une importance pratique qu'il a perdue de nos jours. Il faisait partie de nos lois, et si nous y cherchons encore la raison écrite, on y trouvait alors l'autorité d'arguments décisifs, et ses textes étaient invoqués à la barre comme s'imposant au juge.

Grappe n'était point au-dessous de la tâche qui lui incombait. Laborieux, plein de pénétration et de sagacité, net et précis dans ses explications, il fut accepté par la jeunesse comme un guide sûr et éclairé, et parvint bientôt à lui inspirer une confiance absolue. Mais, jugeant avec raison que la pratique des affaires devait être le plus utile auxiliaire de la théorie, il voulut, pour mieux réussir encore dans son enseignement, conserver son cabinet d'avocat, et ses consultations continuèrent à être fort recherchées.

Cette persévérance eut Tinfluence la plus heureuse sur son avenir. Les études théoriques, en effet, ne suffisent pas à donner à l'esprit la netteté et la précision qu'il acquiert par l'application du droit aux faits; c'est par l'exercice qu'on découvre les difficultés qui se rencontrent lorsqu'il s'agit d'appliquer la loi et qu'on parvient à les résoudre ; c'est au barreau que le droit vit et palpite et que peuvent se déployer, sous l'influence des nécessités sociales, les qualités que la théorie pure ne saurait suffire à développer.

Voilà ce que Grappe sut comprendre; et cette heureuse alliance de la doctrine et de la pratique releva au premier rang parmi les avocats de Besançon. La notoriété qu'il avait acquise le fit choisir, en 1792, comme défenseur par un homme qu'un malheureux incident amenait devant le tribunal révolutionnaire. Cet accusé était Diétrich, dont le nom rappelle ce chant connu d'abord sous le nom d'Hymne de Varmée du Rhiriy populaire plus tard sous celui de Marseillaisef et que Rouget-Delisle improvisa et chanta à Strasbourg, chez Diétrich, alors maire de cette ville.

En août 1792, Diétrich avait envoyé une adresse pour demander l'inviolabilité de l'autorité royale et la répression des attentats commis le 20 juin et le 10 août. Une pareille manifestation devait nécessairement le désigner, quelques mois après, comme un partisan de la ^royauté. Il prit la fuite; mais, s'étant

plus tard constitué prisonnier à l'Abbaye, on le transporta à Strasbourg, et de là à Besançon, pour y subir son jugement.

Les opinions de Diétrich étaient celles de Grappe. Tous deux avaient cru voir dans le mouvement révolutionnaire la destruction de vieux abus ; tous deux l'avaient salué comme l'aurore d'une sage liberté, le commencement d'une ère de paix et de justice. Mais ces illusions avaient été de courte durée ; et pendant qu'on arrivait à des excès dont les temps calmes nous permettent à peine de comprendre la possibilité, tous deux, demeurés dans les limites de la modération, déploraient des fureurs qu'ils ne pouvaient arrêter, et ils redoutaient une réaction qui peut-être emporterait tous les progrès obtenus au prix de si grands sacrifices.

Grappe, avec le calme et la justesse de son esprit, sans passion, mais d'une inflexible honnêteté, révolté des violences terroristes, ne pouvait, cédant à la crainte, feindre au moins de les approuver. Naturellement désigné comme défenseur de Diétrich, il accepta^ l'honneur et le danger de cette mission, estimant sans doute qu'il n'est pas plus permis à l'avocat de songer à sa sûreté quand il a un malheureux à défendre, qu'au soldat de se retirer à l'heure du combat : noble courage chez un homme d'habitudes paisibles et dont la vie tout entière prouve qu'il n'a-

vait point de ces ardeurs imprudentes qui précipitent certains tempérainents au milieu du danger, comme dans un élément de leur nalure.

En matière politique, la conformité d'opinions entre le défenseur et l'accusé donne au premier une force immense. La cause qu'il embrasse est, en effet, à ses yeux, une cause juste ; c'est la vérité qu'il veut faire triompher ; ses propres sentiments, ses aspirations, sa foi, il défend tout cela dans la personne de son client. Il combat pour ses convictions avec celte passion qu'engendrent les luttes politiques. C'est le cileyen qui parle ; Taccusé, c'est lui sous un autre nom.

Grappe obtint un véritable triomphe, et Diétrich fut acquitté.

C'est pour nous un regret de ne pouvoir citer un seul passage de son plaidoyer, qui, même encore aujourd'hui , présenterait un réel intérêt et nous montrerait sous son plus beau jour le talent oratoire de l'avocat. Malheureusement , il ne nous est pas parvenu.

A cette époque se publiait à Besançon le journal la Vedette; ses rédacteurs étaient les ennemis implacables de Diétrich, et demandaient sa tête. Ce journal , en rendant compte des débats , omit la plaidoirie du défenseur, et se contenta de la critiquer brièvement. Mais , sans pitié pour la triste position

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d'un accusé, durant tout le procès il ne cessa de soulever contre lui Topinion publique ; et, sans respect pour l'autorité de la chose jugée , il continua avec la même violence, après l'acquittement, ses attaques contre Diétrich et contre ses juges.

On lisait dans le n^ du 8 mars 1793 :

c Diétrich vient d'être jugé, et a été acquitté. Un ou deux campagnards imbéciles, un ou deux citadins corrompus, ont prononcé avec sang-froid une déclaration de laquelle dépend la tranquillité et le salut d'une partie importante de la république, et quatre boules blanches ont absous un des plus redoutables ennemis de la patrie... Jurés, lorsque vous prononciez l'arrêt fatal, avez-vous pensé que vous décidiez une cause particulièrement liée à la révolution et aux destinées de la république? Avez-vous pensé que le succès de la révolution et la mesure du républicanisme, dans les départements du Rhin, dépendaient du jugement de Frédéric Diétrich? Avez-vous pensé que vous alliez donner un exemple mémorable aux grands conspirateurs, que vous alliez assurer leur sort et fixer leur récompense? Avez-vous pensé que les yeux de tous les Français étaient fixés sur vous, et que leur estime ou leur indignation suivraient votre courage ou votre honte ? »

L'article se terminait par ces mots :

€ Citoyens , apprenez que beaucoup de jurés se

GRAPPB. S5

sont montrée constamment patriotefs et incorrcrp*libles, et que leur âme honnête est encore révoltée des crimes qui ravissent au glaive des lois un conspirateur redoutable de la liberté. >

Certes, à accepter la d^ense d'un tel accusé, il y avait du courage ; à le sauver, il y avait du mérite.

Avant le jugement , Grappe avait puWîé en faveur de son client tin mémoire ob' il opposait aux inculpations qui pesaient sur Diétrieh les services rendus par lui. Ce mémoire n'a point non plus été conservé, et nous en sommes réduit au succès obtenu pour juger du talent déployé par le défenseur.

Quand nous comparons le soin des anciens orateurs à recueillir leurs harangues à la négligence avec laquelle, de nos jours, les hommes que distingue leur éloquence laissent perdre leurs plus belles œuvres, nous ne pouvons que déplorer une incurie qui prive la postérité de précieux modèles.

Ne savons-nous pas, en effet, quelle attention Gicéron mettait à revoir ses discours après les avoir prononcés; le plus souvent il en faisait des œuvres presque nouvelles avant de les livrer au puWic. « Juste ciel! s'écriait Miio» exilé, en lisant la harangue qui porte son nom, s'il eût ainsi parlé, je ne serais pas â Marseille à manger de si bonnes barbues ! »

Pline le Jeune demandant à ses amis d'écouter une seconde dm F une de ses plaidoiries : « Rassurez-

258 GHÀPimE TIII.

vaus, leur disait-il, ce n'est plus le même discours que je vous lirai. » Que l'imprimerie eût été connue des anciens, et nous n'eussions pas perdu un discours remarquable, une œuvre digne d'admiration. De nos jours même, le travail de l'avocat ne survit pas à ses succès d'audience, et, sans les journaux, nous rencontrerions à peine une trace de ces grandes luttes qui illustrèrent tant d'orateurs dans nos assemblées délibérantes. C'est à notre infériorité visà-vis des anciens dans le sentiment du beau que nous attribuons cette indifférence. Quel spectacle présentait la Grèce entière suspendue aux lèvres des orateurs engagés dans le procès de la Couronne ! Quelle preuve elle donnait de sa passion et de son admiration pour l'art de la parole, celui de tous peut-être où se révèlent avec le plus de splendeur les manifestations de l'âme humaine !

Les révolutions ne pardonnent guère à ceux qui refusent de courber le front devant elles, ni surtout à ceux qui s'élèvent au-dessus des autres. La réputation de Grappe avait grandi par la défense de Diétrich, mais son repos était perdu. Il le sentit ; en vain il redoubla de soins pour se faire oublier, se livrant entièrement à l'étude et à la pratique de ses devoirs comme professeur et comme avocat. Nous arrivons au moment où son existence devait être troublée et où la notoriété même dont il jouissait devenait un

danger pour lui. Il y a des temps où la modération est un crime. Grappe ne tarda pas à s'en apercevoir et à se trouver en butte à ces sourdes attaques, à ces accusations vagues qui lui révélèrent le sort qui l'attendait.

Il ne pouvait prétendre arrêter seul les passions déchaînées dans tout le pays ; il comprit que la lutte était impossible pour les gens de bien, et qu'en bravant le danger, il allait inutilement sacrifier sa vie. Il se résigna donc à quitter Besançon, abandonnant cette carrière honorable qu'il avait conquise au prix de pénibles travaux, et il alla chercher un refuge non point à l'étranger, mais dans les montagnes du Jura, espérant y pouvoir attendre des jours meilleurs dans une obscurité qui le mit à l'abri des coups de ses ennemis. Cet espoir fut déçu. Ni l'éloignement de sa retraite, ni l'ombre dont il s'enveloppait, ne purent le sauver : il fut d'abord inscrit sur la liste des suspects.

Grappe pouvait fuir : il resta. Croyant sans doute qu'il ne pourrait supporter la vie de l'exil et se résignant à son sort, il attendit, et fut incarcéré comme modéré. Tel était tout son crime, tel fut celui de plusieurs autres Comtois, notamment de Louvot, enfermé en même temps que lui dans les cachots de la Terreur.

Quelles réflexions devaient assaillir alors les hommes auxquels la révolution naissante avait donné

260 CHAPITRE yiii.

tant d'espérances, et qui avaient rêvé qu'une ère de prospérité inouïe allait se lever sur leur patrie et sur le monde I Quelle fermeté d'âme il fallait pour demeurer fidèle à ses convictions, et, en pteurant sur les malheurs de la France, pour ne pas désespérer du salut de sa patrie I Le 9 thermidor vint tirer Grappe de sa prison, au moment où il allait sans dopte en sortir pour monter à Téchafaud.

Grappe y gagnait de vivre. Mais pour lui toutes les conditions de lexistence paraissaient changées. Un droit nouveau venait se substituer au droit ancien. Ces textes, sur lesquels il avait usé sa jeunesse, allaient lui devenir inutiles. La position qu'il avait conquise avec tant de peine était perdue. Voilà quel avait été pour lui le fruit de la révolution. Certes, de pareilles épreuves pouvaient le porter au découragement : Grappe ne désespéra pas de lui-même. Il regarda en face les obstacles et les mesura, comme savent le faire les natures solidement trempées- Il était dans la force de l'âge, dans la maturité de son talent. Il avait cette fermeté de conviction, compagne ordinaire de la modération dans les idées. Ne maudissant dans la révolution que ses excès, il envisagea sans trouble l'avenir, se refusant à le juger par le passé.

La chute de Robespierre était l'œuvre d'hommes aussi compromis que lui-même, et qui n'avaient eu,

en le combattant, d'autre but que de sauver leur propre vie. Elle n'en fit pas moins éclater un mouvement d'opinion qui rendait impossible la prolongation d'un régime détesté. Bientôt la réaction devint violente, et les terroristes tremblèrent à leur tour.

 cette époque^ Grappe entra dans la rédaction d'un journal fondé par Jean-Baptiste Couchery. Il avait pour auxiliaires : Louvot, administrateur au directoire du département; Guillemet, accusateur public du tribunal criminel; Ourney et Janson, administrateurs au directoire du district. Si je cite Ie$ noms, c'est qu'il y avait un certain courage à ne point se cacher sous le voile de l'anonyme. Ce journal, qui s'appelait le Neuf Thermidor y était fondé, comme son titre l'indique, pour combattre les violences des Jacobins. Mais ceux-ci pouvaient encore triompher à leur tour, et, dans ce cas, le sort de ses rédacteurs n'était pas douteux.

Voici comment s'annonçait au public le Neuf Thermidor :

€ Il est temps, pour l'honneur de l'humanité et pour le triomphe des principes, que les vrais patriotes arrachent aux factieux les rênes de Topinion, et qu'on n'écrive plus pour tromper ses concitoyens ni pour verser dans leur sein des poisons périodiques. Le peuple doit reposer sur des images paisibles ses yeux fatigués des tal)leaux hideux de ra-

S62 CHAPITRE TIII.

narchie, et soulager, par des sentiments consolateurs, son âme tourmentée par la violence ou comprimée par l'effroi. Ce journal ne sera l'ouvrage ni l'instrument d'aucune faction ; les auteurs ne. personnaliseront que le crime et ne défendront que l'innocence et le civisme. »

Tel était, dans un style qui porte bien la couleur de cette époque, le programme fort difficile à remplir dans un moment où la passion et les haines politiques étaient encore dans toute leur force. En comparant pourtant la Vedette au Neuf Thermidory on trouve entre ces deux feuilles un assez grand contraste. Il n'y a plus dans la dernière cette crudité d'expressions et cette violence de langage qui caractérisaient l'organe des Jacobins. Si les terroristes n'y sont pas ménagés, si on y trouve une longue énumération de leurs forfaits, s'ils sont représentés comme les auteurs de tous 1q.s malheurs publics, on ne demande plus contre eux la proscription, on n'invoque plus la vindicte des lois. Les écrivains du Neuf Thermidor se soulèvent contre les principes, rarement contre les hommes, marque notable de modération dans un temps où il était difficile de ne pas abuser de la victoire !

Grappe publia de nombreux articles, dont il serait curieux d'étudier la pensée et le style, mais aucun d'eux n'est signé. Les rédacteurs se regardaient

comme solidaires entre eux et assumaient tous la responsabilité de leur feuille. Peut-être composaientils souvent en collaboration^ et il serait impossible aujourd'hui de reconnaître quelle fut, dans cette œuvre collective, la part qui revient personnellement à Grappe.

Le succès de la cause à laquelle ces écrivains venaient de se consacrer une fois assuré, une nouvelle administration fut formée. Grappe et Couchery y figurèrent, le premier en qualité de président du district de Besançon. L'année suivante il était appelé, avec Briot et Couchery, au conseil des Cinq-Cents. Ces trois hommes étaient loin de partager les mêmes opinions. Briot se rattacha au groupe des républicains qui se trouvaient encore dans cette assemblée ; Couchery se jeta résolument dans la réaction; Grappe voulut garder son indépendance, prêt à soutenir ce qu'il croyait juste et utile, sans acception de partiSé

La situation était encore très épineuse. L'an y avait modifié la composition du Directoire. On avait vu surgir des contre-révolutionnaires décidés, avouant hautement leurs espérances. Un petit nombre était franchement modéré, le reste se composait de républicains fougueux. Le parti royaliste appartenait au corps électoral et au conseil des Cinq-Cents. Les républicains étaient dans l'armée.

264 GHAPnSfi TIII.

L'attitude de Grappe fttt celle de tonte sa vie. Par sa naissance et ses idées, il appartenait aux classes moyennes. Convaincu que des principes de 89 pouvait sortir un gouvernement assez fortement constitué pour donner la liberté sans la licence, il n'imputait point à la forme du pouvoir républicain les excès dont la France avait tant souffert. Il ne voulut donc ni se jeter dans les bras du royalisme, ni se joindre aux débris, tout aussi violents que par le passéi du parti montagnard. Cette sagesse le sauva des proscriptions et de l'exil qui atteignirent un grand nombre de ses collègues, et nous le retrouvons au conseil des Cinq-Cents jusqu'au 18 brumaire.

Grappe porta rarement la parole dans cette assemblée. La lutte ardente, les récriminations d^ partis, répugnaient à son caractère. Il cherchait à faire le bien sans ostentation, et était personnellement trop ennemi du bruit pour appeler sur lui l'attention. Par tempérament, il aimait l'obscurité comme d'autres sont aîides d'éclat et de renommée ; l'adversité lui avait d'ailleurs appris à être circonspect et à s'isoler des passions qui s'agitaient autour de lui. Mais, en s' éloignant systématiquement de la tribune. Grappe sut, par l'étendue de ses connaissances, se rendre utile dans les comités. Sa rare expérience, la ferme impartialité de son jugement, lui concilièrent l'estime et Taffection de ses collègues et lui conqni-

GRÀPPi:. 265

r6Dt partpi eus cet ascendant qui, dans les corps politiques , ne manque jamais d'échoir aux esprits droits, cherchant le bien en dehors de toute intrigue.

Le Consulat vint bientôt substituer un pouvoir unique à la faiblesse des directeurs. Grappe ne pou« vait se tromper sur l'avenir. Il y avait alors un homme qui s'imposait à tous, et qui, couvert des lauriers de cette, campagne d'Italie si féconde en merveilles, et dont le récit ressemble à une légende des temps héroïques^ avait révélé son génie par de tels signes qu'il paraissait pouvoir être l'égal même des plus élevés. Il semblait qu'il n'y eût à son usage qu'une seule place, la première, et si l'on ne pouvait, soulevant le voile qui couvre l'avenir, prévoir les grandes destinées du jeune conquérant de l'Italie, il était possible de deviner le rôle qu'il allait jouer dans le Consulat. Grappe pressentit que la France avait un maître ; un pouvoir fort, ramenant le calme dans les esprits après tant d'agitations funestes ou stériles, et {promettant ce dont notre patrie était avide, l'ordre et la tranquillité, ne pouvait que rencontrer radhésîon d'un homme qui faisait passer, avant toute autre considération, le bonheur de son pays.

Aussi Grappe figura-t-il au nombre des trois cents membres du Corps législatif, dont il fut même l'un des secrétaires: marque de confiance que justifiaient

266 GHAPITEE YIII.

pleinement sa grande expérience, son aptitude, et qui prouvait aussi de quelle estime, malgré sa modestie, il jouissait parmi ses collègues.

Eu 1804, quand cet empire, déjà fondé dans l'opinion, vint à être proclamé. Grappe, par un scrupule dont les grandes âmes seules sont susceptibles, crut devoir rentrer dans la vie privée, et abdiquer tout rôle politique.

Disons-le, à la louange de Grappe , tandis que tant d'autres, républicains fanatiques d'hier, ou récemment convertis au royalisme, se ralliaient au nouveau pouvoir et s'efforçaient, par l'ardeur des démonstrations de leur zèle, de faire oublier l'hostilité dé leurs opinions de la veille, alors qu'il était si facile, qu'il devait être si profitable de suivre l'exemple du grand nombre, et de se laisser entraîner au courant, lui, cet homme si modéré toujours, qui avait souffert pour son pays et dans sa personne même des excès du régime renversé, il crut de son devoir de redevenir simple citoyen, estimant sans doute qu'il était séant à ceux qui avaient fait acte public d'adhésion à la forme du gouvernement tombé, de laisser à d'autres les rôles politiques, après les changements radicaux produits par l'établissement de Tempire.

Aussi, sans ostentation, sans regrets, avec le calme et la simplicité d'un sage, il vint reprendre les travaux de sa jeunesse et la pratique de ce droit, qui,

dans les prévisions de ses premières années, devait être Tobjet exclusif des préoccupations de sa vie.

Cette résolution , Grappe devait la maintenir jusqu'à la fin y et nous le verrons désormais rester étranger aux événements. Sans doute il crut qu'à l'âge de cinquante ans auquel il était parvenu, il lui était bien permis de se reposer dans l'étude, et qu'il avait largement payé sa dette à la patrie. Sans doute aussi il s'associa de cœur à nos victoires, et il salua nos aigles triomphantes, comme il dut pleurer sur nos revers ; mais il demeura l'humble et silencieux spectateur de ces grandes choses, et n'y prit d'autre part que celle qu'y devait prendre l'honnête homme et le bon citoyen.

En abandonnant, en 1804, la carrière politique. Grappe, malgré les liens d'affection qui le rattachaient à son pays natal, n'hésita point à en rester éloigné : les nombreuses relations qu'il avait nouées à Paris, l'attrait qu'exerce cette ville sur les hommes d'intelligence qui l'ont habitée, devaient suffire à l'y retenir. Ce vaste théâtre convenait mieux d'ailleurs à son talent; il y trouvait pour le développer les ressources nombreuses que la province ne saurait offrir. Ce courant d'idées qui s'établit entre des hommes éminents par l'esprit ou par la science, devait avoir pour son esprit un charme particulier. Aussi se livrat*il avec ardeur aux études , qu'il avait négligées

268 CHAPITRE Vin.

à regret. Aux coutumes, au droit romain, à cet immense chaos de lois sans unité, avait succédé un code unique, clair, précis, enrichi de ce que les différentes sources contenaient d'utile et d'applicable: œuvre dans laquelle se retrouvait à chaque pas la main de ce génie universel qui oe déposait Tépée que pour tenir, comme Lycurgue, la plume du législateur. La transformation subie par notre législation devait plaire à un esprit juste comme celui de Grappe ; mais elle exigeait de lui un nouveau travail. Le professeur était presque obligé de redevenir étudiant, car si lesprit des lois anciennes subsistait dans leur ensemble, les détails avaient changé. Grappe n'éprouva d'abord ni hésitation ni doute; il connaissait la mesure de ses forces , elles justifiaient sa confiance.

Le barreau, à peine rétabli, avait, dès les premiers jours, jeté le plus grand éclat. Citer les noms de Tripier, de Billecoq, de Gairal, de Berryer père, sulBt à montrer quelle en était déjà la force. Grappe trouva dans les rangs de ces avocats éminents, de nombreuses amitiés. A côté de ces célébrités de la parole, se trouvait une forte génération de légistes érudits, qui ne plaidaient que rarement, comme Lambon, Poirier, Tronchet, d'Outremont, Férey, mais dont la science profonde répandait la lumière sur le nouveau droit. Grappe resta comme eux un avocat consultant;

il était particulièrement lié avec Tripier, qui rechercha son affection aussi bien que ses conseils.

De pareilles amitiés sont honorables pour la mémoire de Grappe, et montrent quel rang il occupait dans sa profession. Il ne possédait pas à un moindre degré l'estime des honnêtes gens, qui surent bien vite apprécier et aimer comme il méritait de l'être, cet homme sans ambition, bienveillant, consciencieux, sacrifiant son intérêt propre à celui de ses clients, et se consacrant tout entier à eux. Dans une profession où le désintéressement et le dévouement sont égale* ment ordinaires, Grappe sut se faire distinguer par ces qualités. N'acceptant que les causes qu'il jugeait justes, sans distinction entre le riche et le pauvre ; il consacrait à les faire triompher toute son ardeur et toutes ses forces, sans y chercher pour lui la fortune. Pour être commune au barreau, cette générosité n'en mérite pas moins la louange : la lui accorder n'est que justice.

Lors du rétablissement des écoles de droit, M. de Fontanes songea immédiatement à l'ancien professeur de Besançon, et l'inscrivit au nombre de ceux qui devaient être proposés à l'empereur. Grappe n'avait nullement recherché cette faveur; il aimait son état, et son état lui suffisait ; aussi vit^il sans regret son nom rayé de la liste. Sa liaison avec son compatriote Pichery, une réputation d'inflexibilité républicaine,

270 CHAPITRE YIII.

due, nous Pavons dit déjà, bien moins à l'exagération de ses opinions qu'au respect de ses antécédents et à la crainte de paraître chercher, par un changement en politique^ la récompense d'une sorte d'apostasie, telles furent, sans doute, les causes de l'exclusion qui l'atteignit, exclusion regrettable pour le gouvernement lui-même, qui se privait des services d*un homme érudit, et perdait l'occasion de se montrer impartial dans ses choix, sans le moindre danger pour lui. Grappe n'était point en effet de ces natures emportées qui mêlent la politique à tous les actes de leur vie, et, poussées par l'ambition ou l'impatience de se produire, saisissent toutes les occasions de se mettre en scène. Professeur, il se fût entièrement consacré à ses devoirs et à l'étude, comme il le fit toujours ; mais il n'est donné à personne, pas même au génie, de se mettre au-dessus des passions. L'empereur craignait les avocats. Il voulait compter sur une soumission absolue dans les hommes qu'il employait ; ces préjugés , ces considérations, eussent pourtant cédé devant le mérite et le caractère de Grappe, s'il eût été personnellement connu du souverain.

C'est seulement en 1817, sous la Restauration, . que Grappe, qui devait terminer sa carrière comme * il l'avait commencée, par le professorat, fut appelé à une chaire de droit civil à la faculté de Paris.

Quelles pensées durent l'assaillir quand il se vit chargé d'enseigner sur un grand théâtre ce droit nouveau, substitué à celui qu'il avait, vingt-huit années avant, professé à Besançon I Quelle différence entre sa carrière et celle qu'il avait rêvée I Que d'événements étaient venus traverser ses projets, l'arracher à cette vie calme qu'il affectionnait, pour le jeter au milieu des passions ardentes et mettre ses jours en péril ! Portum peti, pouvait-il dire. Mais quelles mers il avait traversées, que de tempêtes il avait vues, et combien il avait mérité d'atteindre ce port où il pouvait enfin espérer le repos !

Quand, en pleine jouissance d'une paix féconde, nous reportons notre pensée vers cette période qui se place entre 4789 et 1815, de quel étonnement ne sommes-nous pas saisis en présence des événements de toute nature qui^ pour se produire, semblent avoir exigé des siècles, et que vingt-cinq années ont vu s'accomplir I Combien plus grande devait être la surprise de ces hommes, quand, acteurs eux-mêmes dans cette grande histoire, ils venaient à la retracer dans leur esprit 1

Grappe avait vu les commencements pleins de promesses de cette révolution, qui devait si vite périr sous des flots de sang ; il avait perdu^ sous le couteau de la guillotine ou sous le feu de l'ennemi , bien des hommes qu'il aimait ; il avait assisté à cette grande

m GHAFITBB YIII.

hécaiombe d'êtres bamaîns se déchirant au sein de la France ou à ses frontières. Puis, un homme avait surgi y jeune, inconnu, et devant lui tout avait fait silence ; il avait été le maître des rois et des peuples, et pourtant un rocher avait sui& pour recevoir celui qui avait réalisé l'empire de Charlemagne et l'avait trouvé trop petit. Quel sujet de méditation pour Grappe, que toutes ses études avaient habitué à réfléchir ; quel étonnement , après tant de vicissitudes, de se retrouver, lui, à la fin de sa carrière, profes* seur de droit comme il l'avait été en la commençant, et sous cette même famille des Bourbons qui régnait en France lorsqu'il débutait dans la vie !

Les devoirs du professorat exigeaient de Grappe une grande assiduité. Autre chose, en effet, est d'enseigner, après de nombreuses années d'exercice et avec des précédents judiciaires, un droit que la pra« tique a élucidé ; autre chose est de prévoir et de résoudre d'avance les difficultés qui pourront se révéler. Notre professeur était éminemment propre à ce genre de travail. La rectitude de son jugement, les longues études qu'avaient exigées ses consultations, ses conférences avec les sommités du barreau, l'avaient en même temps initié aux principes généraux du Code et à leur application pratique. Aussi son enseignement ne fit-il qu'ajouter i sa réputation, et, malgré le long temps écoulé, son nom n'esl point ou-

blié à l'école de Paris ; il y est encore cité comme un modèle d'élévation et de clarté.

Les dernières années de Grappe furent consacrées tout entières à l'étude, et sa vieillesse fut aussi calme que sa jeunesse avait été tourmentée, heureuse compensation dont personne n'était plus digne. Il aurait voulu publier un cours complet de code civil ; il'avait recueilli les matériaux nécessaires à la composition de cet ouvrage ; mais le temps lui manqua pour achever son œuvre. Il n'a laissé que des consultalions ; elles suffisent pour montrer ce que fut leur auteur, et elîes sont regardées comme autant de traités complets sur la matière. Merlin en a inséré une dans ses Questimis de droit, au mot Subrogation , et c'est ce que nous avons de mieux sur ce sujet.

La mort l'atteignit en 1825. Ses élèves le portèrent eux-mêmes au cimetière de Vaugirard, et là une souscription fut sponlanément ouverte pour lui ériger un monument. Un autre Comtois que notre province s'honore d'avoir vu naître, et qui vient de s'éteindre aux lieux où il avait eu son berceau , Bugnet, l'ancien disciple de Grappe, devait le remplacer à cette école de Paris , dans cette même chaire de droit civil.

Nous arrivons ainsi à la fin de cette belle et laborieuse carrière, et, nous devons le dire, il est difficile de rencontrer une vie aussi féconde en enseigne-

374 GHAPITEE Vni.

ments et en exemples. Grappe, en effet, est un caractère ; nous pouvons admirer en lui et cet amour de Fétude, de la justice, du devoir, et ce désintéressement qui honore tous ses actes. Modéré dans un temps où la passion bouleversait le monde et où la modération était un danger, inébranlable dans ses convictions quand il suffisait de les modifier pour gagner et les honneurs et la fortune, il n'eut jamais qu'un mobile, le dévouement au pays, et puisa dans le respect de lui-même le courage de braver le péril, la force de résister aux séductions de l'ambition et de se contenter du titre d'honnête homme. Il traversa les jours les plus agités , les circonstances les plus difficiles, sans y rien laisser de son honneur, et personne n'est plus digne qu'on lui applique ce beau mot du grand historien de l'antiquité :

Bonum virum facile crederes, magnum libenter.

( Tacitb, Vie ctAgricola.)

Suppression de TUniversité. — Ecoles centrales. — Clerc. Proudhon. — Création des écoles de droit.

La France avait vingt-trois universités en 1791 ; mais la révolution, qui voulait faire disparaître tout vestige de l'ancien régime, devait nécessairement les renverser. Les vieilles institutions de la monarchie avaient été détruites de fond en comble, la noblesse était privée de ses titres, le clergé de ses biens, les provinces de leurs franchises ; un régime uniforme, une loi unique, allaient régir la France. Parmi ceux que blessaient les réformes dans leurs idées ou leurs intérêts, un grand nombre devaient être hostiles au nouvel état de choses. L'assemblée comprit la nécessité de remplacer par une éducation laïque celle que la nation recevait auparavant du clei^é ; il lui fallait agir sur l'esprit de la jeunesse, lui inculquer les nouveaux principes, élever une génération qui en fût pénétrée.

Le 3 juillet 1791 , l'Assemblée constituante, voulant

276 GHAPITIIE IX.

créer un immense enseignement gratuit et obligatoire pour tous, rendit un décret ainsi conçu : < Il sera créé et organisé une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à Tégard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes, et dont les établissements seront distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume. »

On ne sera pas étonné que ce décret ait été assez longtemps lettre morte. La lutte à Tintérieur et sur . les frontières, Textréme pénurie des finances, le règne de la Terreur, firent oublier bien des projets, et ce fut seulement en 1795 que des écoles centrales furent établies au chef-lieu de chaque département.

Le 3 brumaire an iv^ paraissait une loi qui reconstituait l'enseignement du droit. L'article i^^ était ainsi conçu : n II sera établi une école centrale dans chaque département de la république. L'enseignement, ajoutait-on, y sera divisé en trois sections. Il y aura dans la première section : 1° un professeur de dessin ; 2* un professeur d'histoire naturelle ; 3^ un professeur de langues anciennes ; 4° un professeur de langues vivantes lorsque les administrations des départements le jugeront convenable, et qu'elles auront obtenu, à cet égard, l'autorisation du Corps législatif.

9 II y aura dans la seconde section : i<> un profe$*

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