‹ La faculté de droit et l'école central a BesançonChapitre 26 sur 35 · CLERO · texte numérisé non relu

CLERO

était conçue sa nomination^ prouvent l'estime dont il jouissait, e Les membres du jury, instruits par Tadrainistration départementale que la place de professeur était vacante, le citoyen Grappe n'ayant pas accepté, connaissant déjà de réputation le citoyen Clerc le jeune, homme de loi, ayant pris des renseignements sur son compte, qui ont tous été à son avantage, sachant qu'il réunit la connaissance des lois, le talent, l'amour du travail et les vertus civiques, Font nommé unanimement professeur de législation. Signé : Vienot, Millot. >

En désignant Clerc, le jury venait de faire preuve de sagacité, et celui qu'il jugeait digne de l'enseignement du droit à l'école centrale avait, en effet, toutes les qualités du professeur, les habitudes laborieuses, la science théorique unie à l'expérience des affaires. Mais Clerc désirait ne point quitter le barreau ; il lui fallait la lutte, les émotions, les succès de l'audience ; il préféra se consacrer uniquement à la profession d'avocat, qui devait, d'ailleurs, le conduire aux plus brillantes destinées : premier avocat général en 181 1 , il arrivait procureur général dans son pays même, entouré de l'estime publique et de la considération de tous («).

(l) Le procureur général Clerc a laissé une des plus belles réputations que Ton puisse ambitionner. Non-seulement il se distinguait par sa parole , mais il était plein de modération et de respect de 1»

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La Franche-Comté était, à cette époque comme précédemment, riche en jurisconsultes, et à ces deui premiers titulaires allait succéder un homme qui, moins brillant que tous les deux,devaitlesdépasser par son aptitude pour la science du droit et par son érudition. Proudhon était juge au tribunal civil, lorsqu'il fut nommé, le 2 frimaire an y, par le jury d'instruction, professeur de législation, sur le rapport du citoyen Rambour. Le 2S du même mois, l'administration centrale approuva cette décision, etle nouveau professeur fut installé en floréal an v. Procès-verbal de cette installation fut dressé par le citoyen Eilg.

A ce nom de Proudhon, je devrais m' arrêter : n*y a-t-il pas, en effet, une sorte de témérité à revenir sur une vie qui a été l'objet de sérieuses et remarquables études ? Il y a quelques années à peine qu'un éminent magistrat l'a retracée avec une profondeur de pensées et un talent de style auxquels nous ne saurions prétendre (^). Mais Proudhon appartient

justice, et il apportait à raccomplissement de ses devoirs une rare conscience. Révoqué en 1830, il replaça son nom sur le tableau des avocats. Elu immédiatement bâtonnier, il conserva cette dignité jusqu'à sa mort, montrant pour le jeune barreau une bienveillance extrême, le soutenant de son appui et de ses conseils. Les vertus du père ent été transmises à son fils, président à la Cour de Besançon, dont le nom sera conservé à la postérité par des travaux historiques importants.

(i) Etude tur Proudhon , par M. Loiseau , procureur général près la Cour de Besançon. (Jacquin, 1857.)

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trop à mon sujet pour que je puisse le passer sous silence ; puis, il est certains détails qu'on a dû négliger, et qui méritent pourtant d'être relevés, si l'on veut avoir une idée exacte de ce grand jurisconsulte.

La vie de Proudhon se divise en deux parties bien distinctes ; Proudhon, tel que nous le révèlent ses écrits, et Proudhon, tel qu'il fut dans la vie privée ; mais, pour bien apprécier son œuvre, il ne faut pas l'isoler, il faut voir dans quelles conditions elle se présentait, et il est nécessaire d'esquisser rapidement les traits principaux de cette existence simple et laborieuse.

Proudhon naquit le !«' février 1758, dans un village de l'arrondissement de Baume-les-Dames , à Chasnans ; sa famille était dans une condition modeste. Peu favorisée de la fortune, elle possédait seulement quelques pièces de terre qu'elle cultivait elle-même. Sa jeunesse fut loin d'être heureuse ; son père mourut, laissant sept enfants. Le futur juris-

Bloge de M. Proudhon, prononcé à rAcadémie de Besançon , le 2S janvier 1889, par M. Cubasson père.

Notice 8ur Proudhon^ par M. Firmin Lagieb, avocat.

Eloge de Proudhon^ par M. Loraiii, doyen de la faculté de Dijon, prononcé le 11 décembre 1888.

Eloge de Proudhon ^ par M. Félix Tbrailus, avocat à la Cour de Paris. 5 décembre 184i.

Voir en outre Diteourt de M, Dupin^ procureur général. (Audience du 4 novembre 1889.)

consulte était le sixième. Pendant plusieurs années il resta confié aux soins d un instituteur peu intelligent, puis, à Tâge de dix-neuf ans, il entra au collège de Besançon, où il se distingua dans Tétude des mathématiques ; il y fît assez de progrès pour donner lui-même des leçons. Il avait auprès de lui sa mère, femme dun rare mérite, qui, restée veuve et sans fortune, sut élever tous ses enfants et leur procurer une situation honorable. Pieuse et trouvant dans ses idées religieuses une consolation des épreuves qu'elle avait traversées, elle souhaitait voir son fils suivre Tétat ecclésiastique ; elle le destinait à Dieu bien plus qu'au monde. Soumis et dévoué, Proudhon ne crut pas devoir résister aux vœux maternels ; il entra au séminaire comme élève externe. Pendant cinq années il se livra avec ardeur à l'étude de la théologie. Cette phase de sa vie ne fut pas inutile à son avenir ; il apprit à réfléchir et à penser, et contracta des habitudes laborieuses et paisibles, avec lesquelles il ne devait pas rompre dans tout le cours de son existence. Fût-il devenu un bon prêtre? On ne saurait en douter. Homme du devoir, exempt de passions ou ayant appris à les dominer, il eût accepté en honnête homme les obligations que son état lui eût imposées. Pourtant, lorsqu'il s'agit de se lier irrévocablement, des hésitations surgirent dans son esprit, il se demanda s'il avait bien la vocation, et ne put se décider

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à prendre un aussi grave parti ; ce changement de résolution, en privant peut-être le sacerdoce d'un curé de campagne voué à une pieuse obscurité, lui ouvrit une autre carrière dans laquelle il devait se placer au premier rang.

Il y avait une science qui convenait merveilleusement à ses aptitudes et à sa nature, c'était le droit. Cette étude ne s'adaptait pas seulement à son intelligence, mais rentrait dans ses goûts, qui déjà à cette époque aspiraient à une existence tranquille et pourtant occupée. Son esprit ferme et précis l'éloignait d'ailleurs de toute abstraction. La faculté était alors dans son éclat^ et Proudhon eut pour professeurs Belon, Calf, Seguin et Courvoisier. Il ne tarda pas à se distinguer parmi les nombreux élèves de l'université, et saisit bien vite l'esprit du droit ; il s'éprit pour ce vaste ensemble composé d'éléments divers, ce mélange de théorie et d'application, de principes et de faits. Il était venu à Besançon, incertain de l'avenir ; il fut bientôt dominé par un irrésistible penchant qui l'entraînait vers le professorat. Les plaisirs du monde, il ne les connut pas ; le droit fut sa seule passion, sa seule joie ; sans fortune et voulant se créer une situation, le travail était pour lui une nécessité. Le 46 juillet 1784f, il fut reçu bachelier, licencié le 41 mars 4785 ; le 7 août 4789, il obtenait le grade de docteur. Peu de temps après , un des

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membres de la faculté, Segain» venait à mourir; un concours s'ouvrit, auquel Proudhon n'hésita pas à prendre part. Cinq concurrents se présentèrent, parmi lesquels se remarquaient Grappe et Proudhon. Tous deux réunissaient les qualités requises, une érudition étendue et une rare aptitude. Le droit canonique surtout était très familier à Proudhon, et, quoique jeune, il avait obtenu à l'université des prix qui attestaient ses dispositions exceptionnelles. Grappe, avocat distingué, plus habitué à la parole, plus âgé aussi que Proudhon, l'emporta sur ce dernier, qui figura, d'ailleurs, honorablement dans cette lutte, à tel point que le résultat fut un instant douteux W.

(1) Le succès de Grappe ne pouvait altérer ses sentimeats d'affection à l'égard de Proudhon et son intimité avec lui , et ces deux hommes^ trop supérieurs pour céder à une mesquine jalousie, restèrent constamment unis. Grappe consultait Proudhon, lorsqu'il avait à traiter une question neuve et difficile. Recevant le cinquième volume du Traité de l'umflruit , il lui écrivait le 4 décembre 1824 : < Je te dois bien des remerciements, mon ami, pour le cinquième

> volume de ton ouvrage , et je suis même honteux d'avoir tardé si » longtemps à t'en exprimer ma reconnaissance. Je te dirai cepen-

> dant pour m'excuser, car il est rare qu'après avoir fait une faute » on ne cherche à se justiflier, je te dirai donc qu'au moment où je » recevais ton cinquième volume, je partais pour la campagne, qu'en- » suite je ne savais plus où t'écrire , et que depuis mon retour à » Paris, les affaires ne m'ont pas laissé un moment de repos.

» J'ai lu pendant les vacances plusieurs volumes de ton ouvrage, » et toiigours avec un nouvel intérêt. Tu m'as mis dans une belle » colère , lorsque je t'ai vu décider qu'un homme ayant légué à son

Le moiïient était venu où le xviiie siècle, emporté vers les plus hardies conceptions, allait réaliser ce qui s'agitait depuis longtemps dans la sphère des théories. La révolution s'avançait, et de nombreuses réformes devaient s'accomplir. La constitution de 4791 décrétait que la justice serait rendue gratuitement, par des juges élus pour un temps. Proudhon, que i'ecommandait aux suffrages de ses concitoyens une réputation méritée de savoir, fut nommé en 4790 juge dans cinq districts et choisit celui de Pontarlier. La révolution l'avait, pour ainsi dire, surpris à {'improviste, et il ne prévoyait guère avec quelle rapidité les événements se succéderaient. Il devait être proraptement distancé par eux, et lorsque eurent lieu, deux années plus tard, de nouvelles élections, il n'obtint pas la continuation de son mandat.

• enfant naturel toute sa fortune, et ayënt ensuite légué à une autre

• personne tout ce que l'enfant nafui'el ne pouvait pbs recevoir, h

• seconde disposition était nulle comme faite à personne interposée. » Sais-tu bien que, par ta décision , tu enlèves à une cliente à moi

> quatre millions, et peut-être quatre fois autant si l'enfant naturel » est déclaré adultérin. Tu peux donc t'altendre que si Ton m'oppose » ton autorité, je t'attaquerai des ongles et des dents.

> Je dois pourtant convenir , malgré ma rancune , que tu dois » avoir fait une très bohne affaire pour ta fortune et surtout pour ta » réputation. Pour moi, tandis que tu travailles pour la pôfttérité, je

> me borne à faire pour mes clients quelques écrits qui seront » oubliés longtemps encore avant moi.

«' Je'tlêfnWàs'se' de tout cœurl «

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Pendant la crise qui commençait, la seule ambition de l'homme d'études devait être de se faire oublier. Proudhon le comprit, et il se retira à Gbasnans, dans son pays natal, loin du bruit et des agitations politiques ; mais ses concitoyens vinrent le trouver jusque dans cette modeste retraite. Nommé juge de paix à Ornans, puis destitué par un arrêté du représentant Bernard de Saintes, et enfin réélu, c'est dans cette position qu'il attendit le 9 thermidor. L'opinion publique, à laquelle il avait dû sa place de juge à Pontarlier, le désignait également pour un siège au tribunal de Besançon ; c'est en 1795 que de nouvelles élections le rendirent à la magistrature. On ne pouvait faire un choix plus heureux ; nul, par sa science du droit ancien, par sa droiture, par son attachement à ses devoirs, ne pouvait être comparé à Proudhon ; nul n'était plus capable d'arriver à concilier les textes anciens avec les prescriptions du nouveau législateur, sans froisser les droits acquis, et Proudhon sut admirablement remplir cette importante mission.

Lors de la création des écoles centrales, Proudhon était juge à Besançon. Le rétablissement de ces écoles allait lui permettre de reprendre ses travaux de prédilection et sa chaire de professeur ; c'est à partir de ce moment que le jurisconsulte rencontra sa véritable voie ; inaccessible à l'ambition, Proudhon n'a plus qu'une pensée, s'instruire pour enseigner; ce

ne fut pas seulement au devoir qu*il obéit, mais à un entraînement irrésistible vers l'étude du droit ; il y trouva Ison bonheur, il y absorba toute sa vie ; le professorat lui apparut comme un véritable sacerdoce. En 1802, il perdit sa chaire par suite de la suppression des écoles centrales, mais il n'en continua pas moins son cours pendant trois années sans recevoir d'émoluments (*). En 4830, le gouvernement lui offrit un siège à la cour de cassation ; il le refusa pour demeurer au poste où il pouvait faire le plus de bien, montrant ainsi que ni les séductions de la fortune ni celles des honneurs n'avaient prise sur son âme élevée.

La réorganisation des écoles en 1806, en l'obligeant à quitter la Franche-Comté, vint lui donner à Dijon cette place de professeur que, sauf une interruption de quelques mois en 1815, il conserva jusqu'à la fin de sa vie ; il devait atteindre le premier rang, non-seulement par la merveilleuse clarté de ses leçons, mais aussi par des travaux nombreux, si haut placés dans l'estime des jurisconsultes, qu'il suffit en quelque sorte de les rappeler en peu de mots.

La tâche qu'il s'imposait était des plus difficiles. Les commentateurs de nos jours arrivent après d'habiles

(i) n est intéressant de lire les lettres que lui adressèrent à cette époque le conseil municipal de Besançon , les conseils généraux du Doubs et de la Haute-Saône, pour le remercier de continuer ses leçons.

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jurisconsultes ; l?i pratique lepr ^, raoïftré )ps obscurités de la loiy i^s difficultés de soi) application ; de nombreux auteurs se sont exercés déjà à les résoudre. Mais lorsque Proudhon écrivait, il s'agissait de fonder la science, d'inaugurer l'interprétation; il p'avait aucun devancier pour diriger ses pas dans cette voie inexplorée. TouUier n'avait encore rien publié ; son premier volume ne parut qi^'en 1810; d'enseignement, il n'en existait pas. La jurisprudence n'était non plus fixée sur aucun point, et on ne pouvait s'orienter d'après ses décisions ; il fallait pressentir les questions qui pouvaient surgir, et l'esprit de la loi nouvelle n'avait pour interprètes que les discussions législatives, les discours des orateiirs, de Malleville et de Locré.

Proudhon allait recueillir le fruit de ses travaux. Il possédait à fond l'ancien droit ; il l'avait vu fonctionner, il avait assisté à l'élaboration des lois modernes, et c'est avec les souvenirs de la première législation qu'il éclaire les ambiguïtés de la seconde. Il ne fonde pas seulement ses décisions sur la lettre de la loi ; il se place aussi au point de vue de la raison et du bon sens, et c'est là ce qui fait sa force ; sous sa plume, les textes les plus obscurs ou les plus abstraits s'illuminent d'une vive clarté, parce que leur interprète en connaît l'origine, et qu'il en a saisi le sens et la portée. Aussi le voyons-nous résoudre les

problèmes les plus ardus avec la netteté et la précision qui sont les caractères principaux de son talent, et son rare jugement, étayé sur une science profonde, porte la lumière dans les théories nouvelles du législateur.

Vers la même époque, deux jurisconsultes partagèrent avec Proudhon l'honneur de frayer aux commentateurs des roules inexplorées ; ce furent Merlin et TouUier. Etrange spectacle que celui de ces trois hommes ! L'un , royaliste constitutionnel avant le 10 août, républicain modéré avant le 31 mai, pactisant ensuite avec la Terreur, Merlin, forcé de quitter sa patrie, errant, fugitif sur la terre d'exil, et ne trouvant de repos que dans Tétude du droit. Les deux autres, vivant obscurs et ignorés, séparés du monde par l'amour de la science, ne se laissant distraire ni par les malheurs de leur patrie, ni par le bruit de nos victoires; tous trois ayant étudié pendant leur jeunesse Tancienne législation, et devant rendre, grâce aux immenses richesses accumulées dans leur esprit, des services signalés à'ieurs contemporains.

Dû temps même où il professait à l'école centrale, Proudhon, pour répondre au vœu de ses élèves, rédigea un premier livre sous ce tire : Cours de législation et de jurisprudence française. Ce travail, traitant des lois, ordonnances et coutumes alors en vigueur, fut naturellement interrompu par la promulgation

du Code. Le premier de ses ouvrages complets fut donc le Cours de droit français sur l'état des personnes ^ qui parut en 1809. Le sujet était à la hauteur de son talent. La plupart de ces matières étaient, en effet, nouvelles et sans analogie ni avec les principes du droit romain, ni avec ceux du droit coutumier. La civilisation ayant modifié nos mœurs, le législateur avait eu sur certains points tout à construire ; il ne trouvait donc aucuns matériaux dans le droit ancien. C'est ainsi que pour l'absence, il n'y avait point de régies antérieures, et que pour l'adoption et le divorce, la législation nouvelle était entièrement différente.

Proudhon trouvait devant lui plusieurs routes à suivre; il pouvait s'en tenir à Tordre du Code , sans se jeter dans des digressions ni des divisions nombreuses, et commenter chaque article ; ou bien, à la manière des jurisconsultes du siècle précédent, s'abandonner à ses propres inspirations, adopter un ordre doctrinal et procéder par l'exposition dogmatique de ses propres théories. Telle était la méthode préférée par les anciens docteurs, qui, au lieu de se laisser entraîner dans le dédale des lois romaines, développaient les principes et les conséquences d'après le plan qu'ils s'étaient eux-mêmes tracé. Proudhon se trouvait en présence de textes récemment codifiés et classés dans un ordre qui n*avait rien

d'arbitraire ; il était moins libre de s'abandonner à ses inspirations personnelles. Tout en adoptant la forme du traité, à nos yeux la plus scientifique, il s'astreignit à suivre les divisions générales du Code, et à exposer avec clarté et précision le sens des textes. Il ne crée pas la loi, il ne la discute pas, il la prend telle qu'elle est et la choisit pour guide. Ce livre nous paraît avoir été la reproduction complète de ses cours ; son but était sans doute de faciliter les travaux des étudiants. Il en résulte que l'œuvre manque peut-être de l'ampleur qu'elle eût eue assurément si son cadre n'eût point été ainsi restreint d'avance. En un mot, l'auteur a voulu composer un livre élémentaire, s'adresser à de jeunes intelligences et leur épargner les premières difficultés de la science. Cette manière de procéder ne nous laisse pas sans quelques regrets. Certaines omissions pourraient également être signalées. Proudhon ne dit rien ni de l'égalité civile, ni de la nationalité, ni des règles qui touchent au respect dû au foyer domestique. C'étaient là pourtant des idées qui rentraient dans une étude sur l'état des personnes. Tel qu'il est, et bien qu'offrant plus de netteté que d'élévation, ce livre n'a pas moins un mérite incomparable sous le rapport de la clarté^ de la méthode et du savoir.

Traité des droits d'usufruit, d* usage et dliabitationy tel est le titre de son second ouvrage. Ici l'auteur se

donne pleine carrière ; nous trouverons toujours en lui cette précision et cette puissance de déduction qui distinguaient ses premiers travaux, mais il ne craindra pas d'exposer ses idées avec tous les développements qu'elles peuvent comporter. Tout ce qui se rattache de près ou de loin à son sujet, sera commenté et étudié ; son livre ne formera pas moins de huit volumes ; ce sera, comme il l'a écrit lui-même, le traité le plus approfondi qui ait paru jusqu'alors, ajoutons, qui paraîtra dans l'espace de bien des années.

La science prend d'immenses proportions et se montre à chaque page. L'auteur traite une foule de questions, entre dans les plus minutieux détails, sans oublier sa pensée première. Tout y est logiquement déduit, parfaitement coordonné. Grâce à sa méthode, le droit s*élève aux plus savantes théories, et descend en même temps aux applications les plus pratiques. Tantôt c'est au point de vue philosophique, à celui du juste et de l'injuste pris abstractivement, qu'il se place; tantôt il entre dans toutes les habitudes de la vie usuelle, discutant et résolvant avec un bon sens exquis et son savoir exceptionnel, les grands et les petits problèmes juridiques qui peuvent se présenter pour chacun dans le maniement des affaires. Il s'attache surtout à pénétrer l'esprit qui a inspiré la rédaction de la loi nouvelle, et à rechercher les mo-

tif$ qui ont pu déterminer le législateur. La jurisprudence lui sert aussi de guide, mais il ne s'incline pas devant elle, et il a une foi entière dans ses convictions. Dans sa préface, il s'élève même contre l'usage abusif de n'employer dans les luttes judiciaires d'autre^ armes que les arrêts. Que dirait-il de nos jours, où la jurisprudence a envahi complètement la doctrine et obtient presque force de loi ? Ce livre plaça Proudhon au rang de nos premiers jurisconsultes ; il suffirait à illustrer et à perpétuer son nom, et ce fut l'un des succès les plus éclatants et les plus mérités de l'époque. Toullier, au sujet de celte œuvre, écrivait à son cher et honoré collègue, comme il appelait Proqdhon : c C'est un ouvrage consommé, qu'on ne surpassera point, et qui surpassera tous ceux qui ont paru sur la même matière, > et Proudhon, lui, appréciant son œuvre, disait avec une extrême naïveté : « Il a des murs de six pieds, comme ma maison de Chasnans. »

Le Traité du domaine public suivit de près celui de Vusufruitt et c'est faire assez l'éloge de ce troisième ouvrage que de dire qu'il peut être comparé aux deux autres. Dans le Traité de l'usufruit^ Proudhon avait pu trouver de précieuses ressources dans le droit romain et le Code Napoléon; il avait pour éclairer son travail des textes précis ; mais dans celui A\k domaine publiCy la tâche était autrement difficile;

il fallait le plus souvent suppléer au silence de la loi. Le droit administratif était alors peu connu, ou plutôt il n'existait pas. Il consistait dans certaines règles disséminées un peu partout, sans suite et sans ordre, et nul n'avait réuni ces dispositions éparses, en un corps de doctrine. Sous la plume de Proudhon, tout devient clair et méthodique; il trace les caractères du domaine piiblic^ 'étudie tout ce qui le constitue, fixe les règlements relatifs aux établissements de l'Etat, à la mer et à ses rivages, aux voies de communication, quelle que soit leur importance. Il détermine les principes si difficiles en matière de compétence ; son livre est encore Tun des plus pratiques que l'on puisse consulter ; il nous montre que Proudhon connaissait aussi bien le droit administratif que le droit civil, qui paraissait devoir être Tobjet exclusif de ses études.

Ces trois ouvrages, d'une si haute portée, avaient eu une grande part dans la vie de Proudhon ; il est déjà presque octogénaire ; il semblerait que ses forces ont dû diminuer, et qu'il va arriver à un moment de décadence ; mais les années, si le poids s'en fait un peu sentir sur sa vigoureuse nature, n'ont fait que mûrir davantage son esprit et accroître les richesses de son érudition ; c'est un phénomène qui se remarque chez certaines intelligences d'élite. Qui croirait, à la lecture des réquisitoires de Dupin,

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qu'ils sont l'œuvre d'un magistrat ayant déjà dépassé quatre-vingts ans? C'est presque à cet âge que Proudhon mit la dernière main à un dernier ouvrage, son Traité du domaine de propriété.

Ce robuste enfant de sa vieillesse est presque, au point de vue des difiicultés vaincues, l'égal de ses premières œuvres. C'est toujours la même puissance d'investigations, la même logique et la même méthode.. C'est dans ce livre que Proudhon soulève cetle éternelle question de l'origine des sociétés et des fondements du droit de propriété, comme s'il eût compris que, de toutes nos institutions, la propriété serait celle qui serait le plus sérieusement attaquée par les systèmes modernes. Pour lui, comme pour tout esprit pratique, le droit de propriété est nécessaire, et il a d'impérissables racines dans le cœur de l'homme ; il est pour ainsi dire essentiel à notre nature, c'est le fruit de l'épargne et du travail, c'est la base de toute civilisation. Le détruire est impossible. Si l'on peut réussir à dépouiller celui qui possède, on n'aura commis qu'une injustice ; la propriélé impérissable n'en subsistera pas moins, seulement elle aura changé de maître.

Telle fut l'œuvre de Proudhon, et celte œuvre, elle eut un immense ascendant sur les esprits; certains commentateurs pourront vieillir, Proudhon restera ; il fut un esprit créateur, c'était là sa mission, ce fut

sa gloire. L'étendue de son érudition, la pénétration de son analyse, la simplicité de son exposition dans les théories les plus métaphysiques, enfin la rectitude de ses déductions, le rendent accessible à tous et ont fait de son nom un des plus populaires parmi ceux de son temps.

La forme est-elle aussi remarquable que le fond, et, si nous le plaçons à Tun des premiers rangs parmi les jurisconsultes, en sera-t-il de même de Técrivain ?

Il est une qualité qu'il possède à un haut degré, et c'est la plus essentielle ; nous voulons dire la clarté. Pénétré de son sujet et tenant à ne jamais s'en écarter, il exprimait sa pensée comme peut le faire celui qui prend la plume après de longues et sérieuses méditations. Ses idées, généralement justes, se déduisent avec ordre et se lient entre elles de façon à former un ensemble très compact. Sa dialectique est serrée. Tout est logique, parfaitement cimenté, mais il ne sacrifie rien à la forme; c'est vainement qu'on lui demanderait l'élégance et la distinction, il n'en sent pas la nécessité. Faire comprendre ce qu'il comprend si bien, tel est son seul but, et personne n'y réussit mieux que lui. Dans des ouvrages aussi substantiels, comment regretter quelauteur n'ait pas cru devoir s'attacher davantage aux ornements extérieurs, et comment le blâmer de n'avoir pas donné à sonsty^e

cet éclat et cette pureté que nous trouvons ch^ maints écrivains, moins solides que lui, de l'école moderne?

Nous avons examiné rapidement Toeuvre de Proudhon, il nous reste à rechercher ce que fut Thomme. Pénétrons dans sa vie publique et dans sa vie privée, pour montrer combien cette nature si douce était pourtant énergique pour le bien, de quelle trempe était cette âme en apparence si débonnaire, quelle vigueur était renfermée dans ce cœur si plein de bienveillance! Les détails sur la vie intime de ces hommes si élevés par leur mérite ont toujours un charme particulier ; on aime à voir que chez eux le caractère n'était pas inférieur au talent.

En quittant le séminaire, par crainte sans doute de ne pas avoir toutes les qualités exigées dans l'état ecclésiastique , Proudhon conserva son respect pour la Ibi de ses pères et pour le clergé , et cela à une époque où les croyances religieuses étaient imputées à crime. Jamais il ne renia les convictions de sa jeunesse, même dans les plus mauvais jours. L'éducation qu'il avait reçue laissa dans son cœur une empreinte ineffaçable.

En mars 1792, deux prêtres étaient accusés devant le tribunal de Pontarlier d'avoir provoqué des troubles dans leurs paroisses et apporté des obstacles à l'exécution des lois sur la constitution civile

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du clergé. Proudhon, directeur du jury, lui adresse une allocution en cette qualité^ et lui rappelle éloquemraent qu'il ne peut condamner sans preuves bien certaines, que les croyances religieuses sont du domaine de la conscience, que nous ne devons compte de notre foi qu'à Dieu, et que la société ne peut exiger que le respect de Tordre public et des lois. Il ajoute que le secret de la confession imposé au prêtre, qui ne doit dans aucun cas le révéler, doit aussi être imposé au pénitent, et que les témoins qui viendraient déposer de faits violant ce secret doivent être repoussés comme indignes, puisque la révélation de ce qui s'est passé au tribunal de la pénitence est un parjure, et que le parjure rend indigne de créance. Nous voudrions pouvoir citer en entier ces paroles si admirables par l'élévation des sentiments, la logique des raisonnements et le courage de celui qui osa les prononcer : on était au mois de mars 1792; les dates ont leur éloquence.

Au moment où Proudhon professait à l'école centrale de Besançon, peu après le 18 fructidor, le Directoire venait de se jeter de nouveau dans les errements révolutionnaires. Les classes privilégiées étaient une fois de plus mises hors la loi ; les nobles et ceux qui avaient protesté contre l'abolition des titres se voyaient forcés de s'éloigner du territoire de la république; les prêtres réfractaires étaient moins

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épargnés encore : une commission militaire venait de s'établir à Besançon, et, par ses ordres, on fusillait de malheureux ecclésiastiques, soupçonnés ou accusés d'avoir conspiré contre la patrie. Chacun se taisait : la crainte de se compromettre empêchait toute réclamation de se produire. Proudhon seul osa protester. Un prêtre devait être traduit devant les commissaires ; plus de cinquante de ses confrères attendaient en prison le même sort. Proudhon rédige un mémoire, le fait imprimer, le remet lui-même aux membres de la commission, le répand dans le public, harangue les juges et fait pénétrer en eux la conviction. Il soulève l'opinion, et à l'instant le sang cesse de couler. Mais les exécutions se poursuivent encore ailleurs. Proudhon envoie son mémoire au Directoire, à plusieurs membres du Corps législatif, et le décret est rapporté.

De tels faits ne sont pas rares dans la vie de notre jurisconsulte. En frimaire an vi, il était encore professeur à l'école centrale de Besançon, lorsque certains patriotes songeaient à substituer à la religion la théophilanthropie ; il ne craignait pas , dans un cours public, de parler librement, avec dignité et respect, de la religion catholique et d'en faire l'apologie. Peu de temps après, au mois de pluviôse an vi, il publiait à ses frais un mémoire pour prouver qu'un prêtre inscrit sur la liste des émigrés dans le cours

de sa déportation, ne peut être traité comme émigré.

Voilà comment cet homme si doux savait défendre la cause de la justice et le droit quand il s'agissait des aulres.

Un incident assez curieux avait aussi montré comment il savait se défendre lui-même : il était juge de paix à Nods, quand, en octobre 1793, le représentant du peuple Bernard de Saintes prononça sa destitution. Un fonctionnaire public révoqué comme suspect était condamné d'avance par le tribunal révolutiminaire ; Proudhon ne veut pas lui sacrifier ainsi sa vie; il part pour Pontarlier, où arrivait un nouveau commissaire, le citoyen Prost, envoyé par la Convention ; il se présente à lui, demande sa réintégration et ne s'arrête point devant ses premiers refus ; il lui signifie qu'il le suivra partout et finira par obtenir justice. Dès le lendemain, Prost, en une tournée d'inspection, trouve à l'improviste devant lui Proudhon, qui le subjugue par sa dialectique et sa ténacité, et réussit à se faire employer par lui comme secrétaire. Notre juge de paix devient ainsi, auprès du conventionnel, l'organe de ses compatriotes, qui, le croyant en grand crédit, s'adressent à lui pour transmettre leurs sollicitations au commissaire.

Pendant huit jours que dura la tournée, cette singulière situation se continue, et celui que menaçait la hache révolutionnaire, trouve encore le moyen

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d'obtenir pour beaucoup d'habitants les faveurs qu'ils demandaient. De retour à Pontarlier, Proudhon revient à la charge pour lui-même : a Hé bien, lui dit Prost, rends-toi à la Société populaire ; si une seule voix t'accuse, tu passeras au tribunal révolutionnaire. » La proposition est acceptée. Proudhon parle, il est écoulé avec faveur ; une voix pourtant s'élève, celle d'un procureur, que Proudhon réduit au silence en lui rappelant que sa haine provient d'une réduction sur un état de frais de six cents francs indûment portés en taxe par son accusateur. Le public poursuit alors de ses huées le procureur, et ramène en triomphe Proudhon, qui fut réintégré dans ses fonctions.

Lorsque arriva pour le professeur le jour où son caractère, naturellement bienveillant et pacifique, ne devait plus l'exposer à de tels périls, on comprend ce qu'il dut avoir de charme et d'abandon dans le commerce de la vie pour sa famille, ses amis et ses élèves. Sans aucun apprêt ni aucune prétention à l'éloquence, son but unique, dans ses cours comme dans ses écrits, était de se faire bien comprendre ; pour l'atteindre, il se livrait à un travail incessant, cherchant non le moyen de rendre ses pensées avec élégance, mais de s'exprimer avec la plus grande clarté, visant au fond, non à la forme, dont il ne s'inquiéta jamais; il n'en comprenait même ni Fimportance ni

le prestige. Ses leçons n'en avaient pas moins un immense succès. Entre lui et ses auditeurs il y avait un touchant échange d'affectueux procédés ; c'était pour eux un ami et un père. Combien lui durent leur carrière ou en reçurent d'éminents services I

Proudhon avait pour tous les siens la plus vive tendresse. Quand il dut s'éloigner de son pays natal et des relations de toute sa vie, pour aller occuper à Dijon cette chaire de professeur à laquelle il a attaché son nom, sa vocation l'entraina, mais ce ne fut pas sans hésitations et sans luttes avec lui-même. Aussi avec quelle joie il revenait chaque année, au moment des vacances, chercher dans sa chère Franche- Comté un repos nécessaire, et goûter, au milieu de sa famille et entouré de quelques amis, les seuls plaisirs qu'il ait jamais appréciés, ceux d'un cœur plein de bonté et d'une conscience tranquille.

Perpendiculairement à la vallée de la Loue, vient aboutir à cette rivière, non loin de sa source, une chaîne de montagnes élevées, dont les pentes renferment, dans un vert et étroit vallon, un ruisseau souvent limpide, quelquefois torrent impétueux. Le vallon s'élève pour atteindre la hauteur des côtes qui l'enserrent. C'est sur la partie supérieure que sont assises les rares habitations du village de Chasnans. Là venait le professeur demander à l'air natal de nouvelles forces pour ^es travaux toujours renais-

sants : une maison bâtie par lui*mêrae, mais qae ses dimensions distinguent seules de toutes les autres, recevait pour les vacances Proudhon et sa famille. En avant, la vue plonge sur le vallon et s'étend le long d'une côte couverte en partie de noirs sapins, qui s'arrêtent en face même de l'habitation pour faire place à des bois d'autres essences. La nature s'y montre ingrate, presque sauvage ; la côte est couverle de maigres pâturages ou cultivée en céréales. La terre y semble peu fertile ; les arbres y sont rares, point de verdure qui repose la vue. La campagne est sillonnée de ces longs amas de pierre connus dans le pays sous le nom de murgers, et qui, s'ils attestent le travail de l'homme, ôtent aux champs ce qu'ils ont ordinairement de grandiose ou de pittoresque. Le climat est froid, la vigne ne monte pas à cette hauteur ; on n'y trouve ni les avantages de la plaine, ni toutes les beautés de la nature dans les montagnes. Et pourtant ce pays plaisait à Proudhon ; c'était le berceau de son enfance ; là revenaient plus vivants les souvenirs de ses jeunes années, celui de cette mère qui, demeurée veuve et chargée d'une nombreuse famille, avait su, sans quitter la culture qui la faisait vivre, donner à quelques-uns de ses enfants des professions libérales ; il se rappelait cette tendresse éclairée le forçant à continuer ses premières études, que dans le découragement de son enfance il

310 GHAPITBE IX.

eût voulu quitter pour la vie des champs ; il se trouvait heureux dans cette solitude, où ses yeux rencontraient le pays dont les lignes agrestes avaient frappé ses premiers regards. La familiarité de ces cultivateurs, qu'il avait connus jeunes, leur confiance en lui, flattaient sa bonhomie ; il était heureux de leur donner des conseils, de s'occuper dé leurs intérêts et de leurs affaires, et d'être un père pour eux. Puis, ce silence des champs et l'air vif des montagnes retrempaient son esprit, et lui procuraient cette vigueur nécessaire aux méditations et aux travaux intellectuels.

Le droit était l'unique objet de ses préoccupations; insensible aux beautés des lettres anciennes, il n'y cherchait point, comme beaucoup d'intelligences d'élite, une distraction ou des modèles. Que lui importaient Horace, si vif, si pur, si élégant dans la forme, Tacite, si profond, si pénétrant, auquel on voudrait pouvoir ravir sa concision énergique? Il n'existait qu'une science au monde digne d'occuper sa pensée, c'était le droit. Là était son point de départ, et il y revenait sans cesse»

Son extérieur était de la plus grande simplicité ; il portait sur sa figure calnie cette naïveté bienveil^ lante qui formait le fond de son caractère. Dans la conversation, il n'avait ni prétention ni recherche, et pourquoi le tairions-nous, si grande était son in-

souciance de la correction, qu'il laissait quelquefois échapper des liaisons pour lesquelles il eût élé difficile de trouver une autorité dans la grammaire, et dont Toreille pouvait à juste titre s'étonner.

Lorsque fut terminé son Traité de l'usufruit^ plus d'une fois il adressa à ceux qui venaient le voir cette question : « Avez-vous lu le livre? » Il n'obéissait pas à un sentiment d'orgueil déplacé, mais il avait la conscience d'une grande œuvre accomplie ; il en comprenait toute la valeur, et il se jugeait avec la même franchise et le même esprit de justice que s'il se fût agi d'un autre.

On sait qu'une suspension vint l'atteindre dans sa chaire en 1815 et l'enleva pour quelques mois à ses élèves. Il était, en effet, dans la destinée de cet homme de bien, toujours si ferme dans la modéralion de ses principes, de se trouver successivement en butte aux haines des partis les plus contraires. Pendant la tempête révolutionnaire, Proudhon avait été déjà inquiété pour ses opinions. Accusé en raison de ses convictions religieuses, on lui imputa aussi de donner à l'enseignement de l'ancien droit une importance qu'il ne devait pas avoir. Le 27 fructidor an vi, l'administration centrale du département lui adressa cette lettre, trop peu connue : « On vous reproche de vous être plus attaché à l'enseignement de l'ancien droit civil qu'à celui de notre nouvelle législation. On

VOUS accuse d'avoir une conduite politique qui n'est point dirigée d'après des principes républicains.

> L'opinion générale, qui n'est point en votre faveur, vos liaisons avec des hommes généralement suspects, qui ont dû vous rendre suspect vous-même, votre profession solennelle de la religion de vos pères, votre éloignement pour vos collègues professeurs, tous ces puissants motifs ont paru accréditer l'opinion désavantageuse que l'on a conçue de votre civisme.

» Comme, d'après l'article i^^ de la loi du 3 brumaire an IV, vous devez être entendu sur tous ces faits, nous vous en donnons connaissance, en vous invitant à faire .passer vos réponses dans les huit jours qui suivront la réception de la présente lettre. >

Le & vendémiaire an vu, Proudhon envoya sa réponse, où il discutait chaque reproche qui lui était adressé. Quelques jours auparavant, ses élèves avaient écrit à l'administration centrale une lettre signée de noms connus, Curasson, Seguin, Laviron, Marguier, Monnot, etc., pour défendre les doctrines du maître. Le 7 brumaire an vu, les membres du jury central des sciences et arts émirent un avis favorable à Proudhon, et le professeur fut maintenu. Presque à la même époque, Proudhon soumit ses cahiers au ministre de l'intérieur, qui les lui renvoya avec éloges. Un commissaire avait été secrètement chargé de sur-

PROUDHON. 3i3

veiller les cours du professeur à l'école centrale. Après six semaines d'assiduité à des leçons qui roulaient uniquement sur le droit, cédant à l'estime qu'il avait conçue pour le maître, le commissaire lui fit connaître sa mission et lui offrit la destitution des fonctionnaires qui l'avaient dénoncé ; mais Proudhon refusa la vengeance qui lui était offerte. Son cœur était trop haut placé pour connaître un pareil sentiment.

Sous la Restauration, le professeur se vit accusé de jacobinisme. On sait le motif de sa suspension. Après le retour de l'île d'Elbe, les étudiants en droit voulurent inaugurer solennellement la réintégration du buste de l'empereur dans la salle de l'école de droit ; ils vinrent prier leur doyen, qu'ils vénéraient, de prononcer un discours en cette circonstance. Proudhon ne crut pas devoir résister à leur désir. On était au 12 avril 1815. L'empereur avait depuis longtemps ressaisi toute son autorité. Le discours qu'il composa en faveur du héros fut le prétexte de sa disgrâce ; mais il était, en outre, prévenu d'avoir antérieurement au 20 mars poussé les étudiants à se rallier à la cause de Napoléon. Proudhon se défendit, non des éloges décernés à l'empereur dans son discours, mais des faits conlrouvés qu'on lui imputait. Il prouva que, dès le 11 mars, il avait fait tous ses efforts pour contenir l'effervescence des étudiants, et qu'il avait réuni

31 i CHAPITRE IX.

les professeurs pour aviser aux moyens de calmer la jeunesse de l'école. Acceptant, en effet, le gouverne^ ment établi, Proudhon regardait la soumission comme un devoir, et il eût appelé trahison, avec tous les gens honnêtes, l'acte d'un fonctionnaire aidant à renverser le gouvernement auquel il avait prêté serment.

La suspension du professeur, la perte du titre de doyen, fut, du reste, pour Proudhon l'occasion d'un triomphe. L'estime et l'afTection de ses collègues étaient telles qu'aucun d'eux ne voulut accepter le décanat. Le professeur de procédure Poucet, auteur de deux ouvrages remarquables, le Traité des actions et le Traité des jugements, ne put le refuser, mais il ne s'en chargea qu'à la condition d'en remettre les émolumenls à l'ancien titulaire : noble protestation et noble désintéressement, qui honorent Proudhon aussi bien que son collègue, et qui montrent le respect qu'inspiraient la science et le caractère du jurisconsulte comtois !

La réintégration de Proudhon dans sa chaire de professeur, dix-huit mois après sa suspension, et son rétablissement dans la qualité de doyen, lui valurent une ovation et firent éclater avec plus de vivacité les sentiments d'affection qu'il avait fait naître dans tous les cœurs. Mais une grande douleur ne lui fut pas épargnée, celle de voir plusieurs de ses élèves

PBOUBHON. 315

poursuivis et frappés pour leur participation aux faits qui s'étaient produits au mois de mars 1815 : il ne put les soustraire à la sévérité de leurs juges, et on le vit verser des larmes ; c'était le seul témoignage de sympathie qu'il pouvait leur donner.

Il s'était établi entre Proudhon et TouUier une amitié bien rare, et qui avait eu son origine dans une mutuelle estime, à laquelle s'ajoutait la similitude des caractères et des goûts ; et pourtant ces deux grands maîtres de la science ne s'étaient jamais vus. Leur correspondance atteste la vive affection qu'ils avaient l'un pour l'autre, le prix qu'ils attachaient réciproquement à leurs ouvrages : c II y a beaucoup de gloire à écrire comme vous sur le droit, écrivait Proudhon, recevant de TouUier le second volume du Traité des obligations; on trouve partout, en vous lisant, une grande érudition appliquée aux questions les plus utiles, un style clair et une bonne méthode. Mais la partie dans laquelle vous vous êtes surpassé vous-même, c'est le Traité des obligations. On croyait communément qu après Pothier il n'y avait plus rien à dire sur cette matière. Mais quand votre ouvrage sera bien connu, on n'aura pas cette opinion. Tel est le jugement que j'en ai porté après la lecture du premier volume. Et il n'y aura sûrement pas lieu à le rétracter après celle du second. » Et TouUier répondait : a De tous les professeurs de France, vous

316 GHAfITRE IX.

êtes celui que j'estime le plus et auquel je suis le plus attaché, dontj'admireleplus les talents, etc. 9 Cette correspondance devenait chaque jour plus intime ; elle nous montre tous les nobles sentiments, le fond du cœur de ces deux hommes. Tantôt ils se communiquaient des détails sur leurs enfants et leur intérieur de famille, tantôt ils se demandaient où en étaient leurs travaux, ou discutaient quelques questions de droit. TouUier accusait souvent son ami de paresse : c Quand vaincrez-vous donc cette paresse, qui nous prive de vos lumières ? lui mandait-il le 3 novembre 1822. Vous devez compte au public de vos talents. Malheureux que vous êtes, vous cachez la lumière sous le boisseau I Cela ne m'empêche pourtant pas de vous aimer de tout mon cœur, quoique en murmurant toujours contre vous et votre apathie. Je regrette beaucoup d'être éloigné de vous. Si je ne pouvais vous guérir de cette maudite maladie, je profiterais au moins de vos conseils, i Et Proudhon, dont la vie se passait dans un travail incessant, courbait avec résignation la tête comme si un tel reproche eût été mérité.

Oserons-nous ajouter, pour n'omettre aucun des traits qui peuvent nous révéler entièrement Proudhon, que son seul théâtre était celui des marionnettes. Fort exact à presque toutes les séances, lorsque le bonheur voulait que Dijon possédât un de ces

spectacles, Proudhon était bien vite connu du directeur; on lui donnait une place d'honneur dans la salle, et la franche gaieté du vieillard se mêlait aux éclats de joie de l'auditoire enfantin.

Les derniers jours de Proudhon furent signalés par une scène touchante. M. Dupin, chargé de l'inspection des écoles de droit, visitait celle de Dijon. Le professeur fit devant lui son cours le 9 août 1838. La présence du président de la chambre des députés donnait à cette séance une solennité dont tous les assistants furent vivement frappés, et chacun applaudit à l'accolade que vint donner au professeur, l'homme élevé en dignité et en science, si capable de l'apprécier.

Après les vacances de cette année 1838, Proudhon était à peine de retour à Dijon quand la mort l'atteignit, à l'âge de quatre-vingt-un ans, après quarantedeux ans de professorat, dont trente-deux passés à Dijon. Pendant sa longue vie, il avait vu attaquer et proscrire la religion que sa mère lui avait enseignée ; mais, résistant aux excès d'une époque qu'il ne se rappelait pas sans douleur, il conserva toujours intacte la foi de son enfance. Aussi, quand vint l'heure suprême^ calme dans ses souffrances, ileut pour les siens le courage qui leur manquait à eux-mêmes, et sa mort fut celle du sage qui ne redoute pas l'avenir, parce qu'il n*a rien à effacer dans son passé. On com-

318 GHAFITRB IX.

prend quels regrets dut laisser cet homme de bien, quelle fut retendue de cette perte pour sa famille et pour ses élèves, disons-le aussi, pour les pauvres habitants de son village, que sa bonhomie égayait et encourageait, qui étaient si fiers de lui, et au service desquels il ne cessa de mettre toute son intelligence et tout son dévouement.

La ville de Besançon s'est honorée, en 1865, en assignant à une de ses rues le nom de Proudhon ; c'était un acte de justice et de reconnaissance bien dû au professeur, que son enseignement avait rendu célèbre dans deux provinces et même dans toute la France, et dont la famille, suivant les traditions paternelles, est entourée de l'estime générale dans notre province.

L*enseignement de Proudhon. — Ses élèves à Técolc centrale. — Conclusion : une faculté de droit à Besançon.

Proudhon, avons-nous dit, est le chef de l'école franc-comloise; c'est à lui, en effet, que nous devons le réveil des études juridiques dans la province après la révolution ; ce qui distingue avant tout ses disciples, c'est la méthode, la logique, la clarté d'exposition, l'esprit pratique, le dédain des abstractions métaphysiques; en cela ils se sont toujours inspirés des grandes qualités qui caractérisaient l'enseignement de Proudhon, et qu'il avait su si habilement transmettre. Notre tâche serait impossible si nous voulions citer tous les hommes éminents qui se sont formés à ses leçons pendant les longues années de son professorat à Dijon ; mais elle serait incomplète si nous passions sous silence ses principaux élèves à l'école centrale du Doubs, qui formaient autour de lui comme un groupe d'élite, et qui lui avaient voué un attachement sans bornes. Nommer Courvoisîer,

320 GHÀPITIUS X.

Bavoux, LoiseaUy Âlviset, Oudet, de Mérey, Curasson, Demesmay, c'est rappeler les sommités de notre magistrature et de notre barreau, c'est faire revivre la gloire de Proudhon et mentionner une fois de plus ses titres à la reconnaissance du pays.

Plusieurs de ces hommes que nous venons de citer ont reçu déjà par des voix éloquentes un hommage mérité ; ainsi, M. le premier président Loiseau nous a donné, avec cette pureté et celte élégance de style, caractère de son talent, la vie du ministre Courvoisier et celle de Tavocat Curasson W. Un second éloge de Courvoisier, par M. Pothé, juge suppléant à Besançon, a été couronné par l'Académie de cette ville. M. le président Âlviset, avec cette fermeté de touche qui distingue sa manière, a esquissé à larges traits la belle figure de Mérey W. M. Poignand, premier avocat général, a rappelé la vie et les travaux de Donat Demesmay W. Nous ne croyons pourtant pas pouvoir nous dispenser de donner ici un souvenir à des jurisconsultes qui tinrent un rang si élevé parmi ceux qui ont commencé la famille judiciaire de Proudhon en Franche-Comté.

(1) Discours de rentrée du 8 novembre 1854 et du 8 novembre 1860.

(2; Origine des institutions judiciaires , discours prononcé à l'audience du 4 novembre 1856.

(8j Etude sur le parlement de Dole, discours de rentrée du 8 novembre 1861.

GODRYOISIER. 321

A leur tête doit se placer tout d'abord Jean-Joseph Courvoîsier, l'un des hommes les plus considérables de la province ; de tous les disciples de Proudhon, ce fut celui qui parvint à la plus haute fortune. Tour à tour soldat, avocat, avocat général à Besançon, procureur général à Lyon, son mérite le désigna au choix de Charles X, qui l'appela enfin dans ses conseils comme garde des sceaux, choix heureux, puîs- C[ue en faisant profiter la monarchie du talent d'un homme éminent, il récompensait eii même temps en sa personne le dévouement traditionnel dans sa famille. L'attachement de Courvoisier aux Bourbons ne devait jamais lui faire perdre de vue les conditions de la société moderne, et son programme fut l'alliance des idées anciennes et des intérêts nouveaux. Il avait accepté le ministère de la justice avec la ferme résolution de servir et de sauver l'ancienne dynastie, sans porter atteinte à la constitution. Linsuccès de ses efforts détermina sa retraite ; il voulut rester fidèle à sa conviction, et sa sortie du ministère restera l'une des plus belles pages de sa vie. Rentré dans la vie privée, celui qui s'était trouvé au niveau des fonctions les plus élevées ne dédaigna pas les plus humbles, et, dans le conseil municipal de Baume, sa ville natale, il apporta aux affaires le même soin qu'il avait donné aux grands intérêts de l'Etat. Nommé président du conseil général du Doubs, il

Si

rendit de grands services par sa longue expérience, sa rare aptitude et son esprit de conciliation. Il n'avait jamais cessé d'aimer la Franche-Comté et de défendre ses intérêts, et il fut, pour ses compatriotes, un protecteur plein de zèle et de dévouement. Ce nom honorable est encore honorablement porté par un de ses fils, conseiller à la cour de Besançon (0.

 côté de Courvoisier, mais dans une autre ligne politique, nous rencontrons Nicod et Bavoux, liés tous deux d'une étroite amitié, mêlés aux événements de leur pays, partageant les mêmes opinions libérales

(1) Liste des travaux de Courvoisier, d'après le catalogue de H. le président Bourgon :

Œuvres, 1804-1885, in-8o.— Dissertation sur le droit naturel, l'état de nature, le droit civil et le droit des gens. — Discours composé pour la séance publique de Tacadémie de Besançon, en décembre 1815. — Rapport sur la proposition de Dumeilet, touchant quelques articles du règlement de la chambre. — Rapport sur le projet de loi relatif à la responsabilité des ministres. — Opinion sur la résolution de la chambre des pairs relative à la loi des élections. — > Sur l'amendement de Manuel, tendant à ce que la loi sur les journaux n'ait d'effet que jusqu'au 1» janvier 1821.— Sur le traitement des membres de la Légion d'honneur. — Sur le projet de loi relatif à la fixation de l'année financière. — Discours dans la discussion du projet de loi relatif à la circonscription des arrondissements électoraux. — Opinion sur le projet de loi relatif à la répression des délits de la presse. — > Sur le projet de loi relatif à la police des journaux. — Dissertation sur l'origine de la législation et du pouvoir. — Considérations sur la philosophie du xvin* siècle. — De l'influence du clergé français sur les libertés publiques.

NrcoB. 323

et arrivant tous deux à une brillante situation. Le premrer, Charles-Frédéric Nicod, né à Saint-Claude dans les derniers jours du mois de septembre 1782, appartenait à une ancienne famille de la' bourgeoisie. Ses études classiques furent excellentes, et il y puisa une pureté de style remarquable. Après avoir terminé son droit et avoir atteint l'âge légal, il traita d'une charge d'avocat à la cour de cassation, et ne tarda pas à s'y placer au premier rang, à côté de Loiseau, avec lequel il était intimement lié. Nicod ne se distinguait pas seulement par une aptitude toute spéciale pour la science juridique, il avait de plus toutes les qualités de l'orateur ; sa parole était facile, chaleureuse et quelquefois passionnée. S'abandonnant au mouve* ment libéral qui précéda 1830, il obtint, à cette époque, la position d'avocat général à la cour de cassation. Nommé député à Savenay (Loire-Inférieure), il figura, même après la révolution de Juillet, dans les rangs de l'opposition, et prononça contre la loi de disjonction un discours très éloquent qui fit grande sensation. Il fut question de le révoquer, mais Dupin, alors procureur général, avec lequel il ne cessa d'entretenir d'intimes relations, parvint à conjurer cette mesure de rigueur, et ce fut plus tard et volontairement que Nicod abandonna sa charge pour reprendre son cabinet d'avocat. En 1840, il fut nommé conseiller à la cour de cassation ; mais alors

déjà il était frappé de la maladie qui devait Temporter, et ce fut sur son lit de douleur qu'il prêta un serment inutile, la mort l'ayant enlevé à sa nouvelle position le SO juillet 1840, avant qu'il pût entrer en fonctions.

« Nicod, disait Dupin dans son discours de rentrée du 9 novembre 1840 Wy n'avait assurément ni la grâce innée de Bonnet, ni la discussion athlétique de Tripier, mais il avait plus de philosophie dans l'esprit, plus d'élévation dans la pensée, plus de libéralisme dans les idées... Je l'avais soutenu comme magistrat contre des préventions injustes et des attaques très imméritées... On lui a fait des opinions qu'il n'avait pas et qui auraient singulièrement contrasté avec la douceur constante et la parfaite aménité de son caractère... Chez lui, l'indépendance des opinions et des votes ne tenait pas à l'ambition... Âmi des principes, c'est à ses convictions seules qu'il obéissait. »

Bavoux, François-Nicolas, vint de Lons-le-Saunier, son pays natal, chercher à Paris la réputation et la fortune. Après avoir pris part à la rédaction de la Jurisprudence du Code Napoléon, recueil d'arrêts fondé par Loiseau, il obtint un siège de juge au tribunal de la Seine et une place de professeur suppléant à la faculté de droit de Paris. Possédant une

(0 Moniteur du 10 novembre.

BÀVOUX. 328

instruction juridique profonde, aussi versé dans la pratique que dans la théorie, Bavoux pouvait rendre d*éminents services dans la double position qui lui était donnée. Âme ardente, il se lança dans les luttes politiques sous la Restauration, et prit place dans les rangs du parti libéral. Dans ses leçons de droit criminel et à l'école de Paris, il s'était élevé avec violence contre Texagération des peines alors en vigueur et contre l'arbitraire laissé aux agents de la force publique. Poursuivi devant la cour d'assises pour excitation au mépris des lois et à leur désobéissance, il fut acquitté le 1^^ août 1847, sur la plaidoirie de Dupin, son défenseur et son ami 0). La révolution de 1830 fit triompher ses opinions ; il fut alors conseiller maître à la cour des comptes, et il fit partie de cette cour jusqu'à sa mort. Son fils, M. Evariste Bavoux, occupe au conseil d'Etat une place honorable. Jean-Simon Loiseau se rattache naturellement à ces deux hommes par l'étroite amitié qui le lia avec eux. Il était né à Frasne en 1776, d'une famille originaire de nos montagnes et y jouissant de l'estime générale. Il venait à peine de terminer ses études au collège de Pontarlier quand la révolution l'enleva à ses travaux et l'incorpora dans le 11* régiment de dragons. Infatigable au travail et avide de s'instruire,

(1) Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, cha^. vi,*p. 488.

aaS GHABITIUE X.

U profita de la réouverture cle Técole ceutrale de Be- «w^oii, où son régiment tenait garnison, pour en fiuivire les cours. Proudbon remarqua bien vite le jeune soldat et se lia avec lui d'une amitié qui honorait égalemeat le maître et Télève. Les devoirs militaires de Loiseau occupaient la journée tout entière, et il devait consacrer à l'étude du droit une partie de sas nuits ; mais il n*en obtenait pas moins un second prix de législation dans le concours public de Tan VII, et le premier prix, l'année suivante, pour sa leçon sur les différents âges de la vie civile, et il recevait sa couronne des mains de son colonel, qui avait voulu que tout le régiment fût témoin de cette solennité. E^ 1800, il partit pour Paris et se lit inscrire au barreau en même temps que son compatriote et ami Donat Demesmay. Il commença par publier la Jurisprudence du Code Napoléon; puis, doué de cette faculté d'initiative que la science ne suffit pas toujoiurs à donner, il fonda le Dictionnaire des arrêts modemesy œuvre à laquelle collabora Dupin aîné, et qui donna w^ frères Dalloz la première idée de leur Répertoire général de jurisprudence^ dont l'utilité est aiyourd'hui si universellement reconnue. Toutefois, r^uvri^ C(Sipita^9 de Loiseau, celle qui lui valut un . raflg parmi des jib^riscao^ultes les plus distingués, ce fut son Traité des enfants naturels. En 1807, il acquit une charge d'avocat i la cour de cassaJtion et se

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