‹ La faculté de droit et l'école central a BesançonChapitre 8 sur 35 · LES PREMIERS TITULAIRES · texte numérisé non relu

LES PREMIERS TITULAIRES

plus loin. Il faut ajouter que plusieurs professeurs, notamment ceux de droit canon, appartenaient aux ordres et partageaient leur temps entre leurs devoirs religieux et les occupations de leur charge. La sincérité de rhistoire chercherait donc vainement dans cette première période l'attrait d'informations curieuses et d'incidents qui puissent mériter l'attention du lecteur.

Les lettres patentes qui avaient ordonné la translation, en 1691, de l'université à Besançon, prescrivaient bien que les professeurs devaient se transporter immédiatement dans cette ville ; mais ce changement de résidence n'était pas d'une facile exécution, et ce ne fut qu'en 1694 que le collège fut définitivement installé.

Quels furent les premiers titulaires de la faculté de droit à Besançon, et quelles lectures furent attribuées à chacun d'eux ? Nous avons retrouvé sur ce point un document précieux : ce sont les quittances des droits d'examen, signées en 1694 par les six titulaires, et constatant le versement qui leur avait été fait par le sieur Laurent, secrétaire de l'université.

Les premiers titulaires de la faculté de droit à Besançon furent de Gharnage, Matherot de Desnes, Maréchal de Longeville, Perrin, Mercier et Tixerand.

De Gharnage et Malherot furent, selon toute apparence, chargés du droit canon ; Maréchal de Longeville

enseigna les Pandectes^ Perrin le Code, Tixerand les Rubriques^ et Mercier les Institutes.

Presque tous ces professeurs n'étaient pas seulement des hommes de talent, ils appartenaient à des familles anciennes et d'une naissance relevée, comme Henri de Charnage, professeur de droit canon. De Charnage était au nombre de ceux qui, après avoir enseigné à Dole, avaient suivi l'université dans sa nouvelle résidence. II serait peu connu, s'il ne se rattachait à Dunod , fort jeune encore , mais qui devait bientôt se faire jour par son aptitude à la science du droit. De Charnage lui légua toute sa fortune, sous condition d'ajouter son nom à celui de sa famille ; il mourut sans enfants, le 25 avril 1699. Messieurs les distributeurs étaient alors Froissard de Broissia, Arvisenet et Alexandre-Ignace de Santans, qui mirent sa charge au concours.

Matherot de Desnes était, comme de Charnage, un débris de l'ancienne université de Dole. L'inventaire des registres et papiers des distributeurs nous apprend que, le 27 novembre 1 685, permission signée de Cotlé lui fut octroyée de s'absenter pour un mois, pendant lequel on commit à la lecture un docteur qui fut payé sur ses gages. Matherot a laissé d'autres souvenirs. li était recteur en 1699. A cette époque, François-Joseph de Grammont, archevêque de Besançon, faisait d'activés démarches pour obtenir l'a-

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grégatioa à l'université des lectures de théologie, placées alors aux collèges de Besançon et de Dole. Premier supérieur du séminaire et chancelier de l'université, il croyait avec raison favoriser par celte agrégation ces deux institutions. Le roi chargea Matherot de Desnes et son collègue François Mercier de régler les conditions de cette agrégation et de rédiger à ce sujet un traité de concert avec les recteurs des deux collèges; ils réussirent dans leur mission, et la réunion fut prononcée par lettres patentes du mois de mars 1699. Ils furent bientôt chargés Tun et l'autre de rédiger un nouveau traité, par lequel le séminaire de Besançon fut agrégé à l'université. L'habileté et la science de Matherot avaient attiré sur lui l'attention publique, et il entrait au parlement comme conseiller le 23 novembre 1708. Sa famille était originaire de Desnes, village situé près de Bletterans, dans le Jura. Pourquoi faut-il que Claude-François Mercier et Jean-François Maréchal de Longeville lui-même ne nous aient laissé que de vagues souvenirs, sans aucu^e trace de leurs travaux et de leur enseignement ? Le premier ne nous est connu que par l'inscription de son nom sur les registres de l'université ; tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il professait le droit canon, qu'il se qualifiait de seigneur de Myon, dont il était, selon toute probabilité, originaire, et qu'il prit part avec Matherot de Desnes aux négociations

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relatives à ragrégation da séminaire el des lectures de théologie à l'université. La famille de Maréchal de Longeville était d'une bonne et ancienne noblesse de Lons-le-Saunier ; le professeur avait épousé M^^® Garnier, dont Taïeul et le bisaïeul avaient été vice-présidents du parlement. Maréchal de Longeville enseigna les Pandectes : Congesta in Pmidectis pandet oracxila^ dit un ancien manuscrit iX).

Gomme monument élevé au droit pur, c'est-à-dire à la raison écrite, les Pandectes sont évidemment très supérieures à toutes les autres compilations de Justinien ; elles nous reportent au siècle des Adrien et des Antonin, à celui où la jurisprudence romaine fleurissait dans tout son éclat ; elles seules nous ont conservé , éparse , il est vrai , dans cinquante livres sans ordre et sans méthode, mais pourtant encore vigoureuse malgré les remaniements et les mutilations de Tribonien W, la doctrine des plus grands jurisconsultes de Rome ; c'est danç les Pandectes que nous retrouvons Papinien, Paul, Ulpien,qui représentaient, en ce temps heureux de l'antiquité romaine , la science du juste et de l'injuste dans la pureté de ses principes, et Tenchaînement logique de ses déduc-

(1) Ce manuscrit appartient à la bibliothèque de M. de Jallerange.

(2) Voir sur les compilations de Justinien , Montesquieu, Grandeur et décadence des RomainSy chap. xx, et Esprit des loiSy t. II, p. 543, et t. III, p. 26, 82.

MARÉCHAL DB LONGEYILLE. 63

tions. Aussi renseignement des Pandectes avait-il le premier rang ; la prééminence semblait pourtant devoir être accordée à renseignement du Gode.

Le droit romain n'avait point alors une simple valeur historique et doctrinale ; c'était la loi vivante, la règle encore en vigueur dans tous les cas non prévus par la coutume; et, bien que Justinien eût donné à toutes ces compilations force législative, la révision du Gode avait suivi la composition des Pandectes W ; il renfermait, avec les Novelles, l'ensemble des constitutions impériales et le dernier étal du droit, celui dont l'autorité devait prévaloir dans la pratique des tribunaux.

De Longeville était apprécié des étudiants ; il a laissé la réputation d'un professeur instruit et sachant se mettre à la portée de ses auditeurs. On vantait la netteté de son exposition et la clarté de sa méthode ; mais à cette époque l'influence des glossateurs se faisait encore sentir dans l'enseignement du droit romain. G'esten vain que Justinien avait proscrit les commentaires et interdit aux jurisconsultes d'obscurcir ses textes avec leurs observations prolixes , comme on avait fait pour le droit ancien, [Prœfationes^

(1) Le Code, composé en 5!i8, a été promulgué en 529 et révisé en 634 (Codex repetitœ prœleciionis). Les Pandectes furent promulguées en 533.

64 CHAPITRE DETDCliME.

1, de conceptione Digestùrum, 4, § 42.) Les textes avaient presque disparu sous la glose, devenue souveraine. Quod nonagnoscitglossa, id necagnoscit cuna, disait-on généralement. Il semblait que la science du droit consistait dans la connaissance des antinomies et la recherche des conciliations, fondées sur des suppositions divinatoires ; on s'étudiait à faire concorder les textes en dépit des textes, ou à créer des contradictions imaginaires, sans tenir compte de la différence des temps et des systèmes : Difficultatemfacit doctrina^ disait Quintilien(^). On s'attachait aux mots, on négligeait les choses ; on disputait, on subtilisait sur les textes. Montaigne plaisantait déjà sur ces puériles controverses, on sait avec quel esprit et quelle verve : « Nous doutions sur Ulpien et redoutons encore sur » Bartole et Balde ; tant d'interprétations dissipent » la vérité et la rompent ; les gloses augmentent les » doutes et l'ignorance ; nous obscurcissons et ense- » velissons l'inlelligence ; l'esprit ne fait que fureter » et quêter, et va sans cesse, tournoyant, bâtissant » et s'empêtrant dans sa besogne comme nos vers à » soie, et s'y étouffe : mus in pice (une souris dans la » poix). On échange un mot pour un autre mot... » Socrale demandait à Menon : Qu'est-ce que la vertu? » — Il y a, dit Menon, vertu d'homme et de femme, de

(4) In$t. ora/.,x, 3.

ICARÉGHAL DE LONGEVILLE. 6S

> magistrat et d'homme privé, d'enfant et de vieillard. )) — Voici qui va bien, s'écria Socrate ; nous étions » en cherche d'une vertu, on nous en apporte un es- » saim ; nous communiquons une question, on nous

> en donne une ruche W. »

Cujas avait été moins sévère que Montaigne pour l'école des glossateurs, auxquels nous avons dû la conservation des anciens textes, et qui nous ont laissé des interprétations souvent ingénieuses. Il n'en devait pas moins fonder une école nouvelle, et chercher dans l'application de Fhistoire aux lois, la solution de bien des problèmes. Précurseur des temps modernes, il s'était attaché à remonter aux sources; il avait débrouillé le chaos des anciens temps et tracé à la science des voies nouvelles ; mais la méthode et les travaux de Cujas ne pénétrèrent que lentement dans les autres écoles, en Allemagne, en Italie et même en France , et ils ne parvinrent que diflicilement à modifier la routine et les préjugés.

Maréchal de Longeville était fort estimé de ses collègues pour l'aménité de son commerce, la dignité de son caractère, et pour l'importance qu'il attachait à tout ce qui pouvait rehausser l'éclat de l'université et contribuer aux progrès des élèves. Il laissa un fils, Claude-Joseph Maréchal, qui fut nommé con-

(1) Montaigne, EswiSf liv. ni, chap. xiii, passim.

66 CHAPITRE DEUXIBBCE.

seiller au parlement en 1717. Guillemin le remplaça comme professeur en 1748.

Guy Perrin fut chargé d'abord, le 16 avril 1680, de remplacer du Ban dans la chaire des Institutes, puis promu à la chaire du Code. Il y trouvait d'illustres devanciers, notamment Chappuis et Lemaire. Ce dernier occupait cette chaire en 1654 ; les trois distributeurs l'avaient signalé, en le présentant, comme étant d'une rare valeur, un latiniste de premier ordre. Il s'était acquis, disaient-ils, une grande réputation par ses doctes et éloquents plaidoyers. Les distributeurs vantaient la facilité, le charme et les ressources de sa parole ; ils ajoutaient qu'il était issu d'une noble et ancienne famille et qu'il serait un jour l'un des ornements de l'université. Il était fils de Claude Lemaire , greffier au parlement de Dole , et comptait de grandes alliances dans cette ville et dans la province.

Comme l'enseignement des Pandectes, celui des Institutes était encore empreint de l'esprit et de la méthode des glossateurs ; on ne songeait pas à remonter aux sources du droit romain, ni à éclairer par la phi* losophie et Thistoire l'obscurité des textes. L'impulsion donnée par Cujas trouvait encore dans les écoles une assez vive résistance ; on ne cherchait pas à dégager des compilations confuses que le langage moderne appellerait l'œuvre de Justinien, les éléments d'un droit plus ancien, plus pur et plus conforme

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