UNE ŒUVRE FRANÇAISE EN SYRIE
Américains, ils sont trop riches. » M. Day me l’a répété d’ailleurs à plusieurs reprises : a Nous n’avons jamais besoin d’argent, il en vient toujours d’Amérique. »
Mais ne nous laissons pas aller au découragement et voyons de sang-froid en quoi consiste la Faculté de médecine proprement dite, la seule partie qui nous intéresse actuellement. Certes, les laboratoires sont vastes, bien construits, bien éclairés, mais l’installation en est très simple et il ne m’a pas semblé qu’il s’y trouvât les instruments et les collections nécessaires aux études scientifiques très sérieuses. Cela viendra sans doute, car l’argent ne fait jamais défaut, comme M. Day me le disait avec une évidente complaisance. En revanche, les cliniques sont magnifiquement installées. Elles disposent de l’hôpital prussien, qui compte quatre-vingts trois lits, et de trois beaux pavillons fondés par Morris K. Jesup en faveur du Syrian College et récemment inaugurés : l’un pour les femmes, l’autre pour les enfants, le troisième pour les maladies des yeux. Un autre pavillon sert d’école aux infirmières [nurses). Enfin, on a inauguré cette année un petit pavillon pour les maladies de la bouche et des dents.
Telle est, en quelques mots, FUniversité américaine. Ouverte en 1866, elle comptait en 1911 un total de 874 élèves; la Faculté de médecine, fondée l’année suivante, en 1867, débutait avec 14 élèves; elle en a maintenant 138, le chiffre le plus haut qu’elle ait jamais atteint. Voyons en quelle posture se trouve notre Faculté française, à l’égard d’une telle concurrente.
Chargé par M. le ministre de l’Instruction publique de présider les examens à la Faculté de médecine de Beyrouth et de lui adresser un rapport sur l’état de cet établissement, j’ai tout voulu voir par moi-même et je crois pouvoir dire que je le connais maintenant comme si j’y avais été élevé. Mon enquête m’a conduit à des résultats réconfortants, dont je me bâte de vous faire part, avant toute autre explication. Ils nous autorisent à envisager l’avenir avec confiance, pourvu que nous trouvions en France le concours pécuniaire dont le besoin se fait impérieusement sentir.
Dans la lutte qui, depuis vingt-huit ans, existe entre les deux Facultés, la nôtre a toujours eu la suprématie; elle saura la garder. Fondée en 1883 avec 11 élèves, alors que la Faculté américaine avait déjà dix-sept ans d’existence et n’atteignait encore qu’un total de 47 élèves, elle était destinée, d’après les évaluations les plus optimistes, à n’avoir jamais plus d’une soixantaine d’élèves. Or, actuellement elle en compte 250;
l’année prochaine, elle en aura 300 ou davantage. Et c’est un Ilot qui monte, c’est une progression qui ne s’est jamais ralentie et qui augmente, depuis quelques années, dans des proportions beaucoup plus rapides que jadis. Malgré la lutte à laquelle je viens de faire allusion et qu’il ne faut pas déplorer, car elle est pour nous une occasion et un prétexte à faire mieux, à aller plus loin et à progresser encore, notre Faculté de médecine de Beyrouth est donc en pleine prospérité. Les programmes d’enseignement sont les mêmes que dans nos Facultés de France, les examens sont les mêmes aussi; toutefois les sessions d’examens, en France se répartissent sur toute Fannée, tandis que là-bas il n’y a qu’une session par an, en raison d’une convention conclue entre l’empire ottoman et le gouvernement de la République française.
Pendant les premières années de son existence, la Faculté de Beyrouth faisait passer ses examens devant un jury constitué par ses propres professeurs et présidé par un professeur d’une Faculté française délégué par le gouvernement. Elle délivrait le diplôme de docteur; ce titre ne conférait le droit d’exercer la médecine ni en France, ni dans les colonies, ni dans les pays soumis à notre protectorat. Fort de cette exclusion, le gouvernement ottoman se refusait lui-même à reconnaître le diplôme de notre Faculté beyrouthaine; celle-ci délivrait donc à ses élèves un parchemin dont ils ne pouvaient faire aucun usage. Une situation aussi anormale ne pouvait durer : on négocia et à la suite de laborieux pourparlers entre notre ambassadeur, M. Gonstans, et la Porte ottomane, une transaction finit par prévaloir, à la satisfaction des deux parties. La France reconnut au diplôme de Beyrouth l’équivalence avec le diplôme d’Etat français; la Turquie fit de même. Les docteurs de Beyrouth obtenaient ainsi le droit d’exercer la médecine d’nne part en France et dans ses dépendances, d’autre part dans toute l’étendue de l’empire ottoman.
Nulle part ailleurs, il n’existe une pareille convention. Elle est contrôlée et sanctionnée par les opérations d’un jury mixte, qui est formé de trois portions; d’abord les professeurs de Beyrouth, puis trois examinateurs choisis par le ministre de l’Instruction publique parmi les professeurs et agrégés des Facultés de France, enfin trois examinateurs venant de Turquie, désignés par le gouvernement ottoman; la présidence du jury appartient au président de la délégation française. Chaque jury partiel comprend trois examinateurs, choisis, suivant leur compétence, dans chacun des trois groupes ci-dessus spécifiés. Grâce à cette ingénieuse combinaison, le diplôme final, délivré
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par un jury franco-ottoman, est légitimement valable pour la France et pour la Turquie.
La population scolaire de la Faculté française de médecine de Beyrouth est très intéressante à étudier. Il y a là 250 jeunes gens de toutes races et de toutes religions; ils sont admis à la Faculté à la seule condition d’être nés dans l’Empire ottoman : un Français de France n’y serait pas admis, mais, né de parents français résidant en Turquie, il pourrait l’être; cette dernière catégorie est d’ailleurs très peu nombreuse. Grecs, Coptes, Druses, Arméniens, Israélites, Musulmans, Maronites, Orthodoxes, Catholiques, les adhérents de seize religions ou rites différents se trouvent là représentés. Depuis des temps séculaires, I lires et Arméniens se massacrent et se font une guerre d’extermination : vous allez penser peut-être que la Faculté de Bey- . routh est chaque jour le théâtre d’un effroyable carnage. J’ai hâte devons tranquilliser. Depuis vingt-neuf ans qu'elle existe, le sang n a pas encore coulé. Tous ces jeunes gens vivent dans la plus grande intimité; les uns parlent turc, les autres arménien, hébreu (car l’hébreu est redevenu, ces temps derniers, une langue vivante), grec, arabe ou persan. Ils n’ont entre eux qu’un seul lien commun, leur amour envers la France, à laquelle ils doivent leur éducation et grâce à laquelle ils vont devenir des hommes instruits, capables de rendre à leur pays d’éminents services. Aussi tous sont-ils unanimes à déclarer leur grande vénération pour leurs maîtres français et leur amour immense pour la France.
La Faculté est administrée par le R. P. Cattin, qui porte le titre de chancelier. La Faculté était déjà fondée, quand il en assuma la direction, mais c’est à son dévouement toujours en éveil et à son énergie inlassable qu’elle doit ses progrès et son éclat incontestable.
Le corps enseignant est double : laïque et religieux. Ce sont des professeurs de grand mérite, dont aucun ne déparerait une Faculté française. Parmi les laïques, je citerai tout d’abord le professeur de Brun; je n’ai qu’un mot pour le qualifier : 1 Académie de médecine l’a élu, l’année dernière, membre associé. Les professeurs Nègre et Guigues, ouvriers de la première heure, doivent aussi être cités : voués corps et âme à cette grande œuvre, ils ont contribué de la façon la plus efficace à son développement et à sa prospérité. Les professeurs Calmptte, Chapotin et Gottard, entrés à la Faculté à une date plus récente, sont aussi des maîtres d’une haute distinction.
Voilà pour la portion laïque du personnel enseignant. Les autres professeurs sont des religieux, membres de la Société
de Jésus. Vous serez sans doute surpris de voir des Jésuites professer dans une Faculté de médecine; mais rappelez-vous que ces religieux se recrutent dans les sphères les plus élevées de la société française et que fréquemment se rencontrent parmi eux des hommes qui ont occupé de hautes situations laïques. C’est ainsi que le professeur de physique, le R. P. Collangettes, est un ancien élève de l’Ecole polytechnique. Le P.Bouloumoy, professeur de sciences naturelles, va publier prochainement une Flore du Liban . Le manuscrit est achevé; je Pai eu entre les mains et je puis affirmer que c’est un travail de la plus haute importance, qui ne comprendra pas moins de 516 planches. Des hommes tels que ceux-là, meme portant la robe, sont parmi les meilleurs professeurs des Facultés de médecine.
Quant aux jeunes docteurs, dès qu’ils ont conquis le diplôme qui leur ouvre tout à la fois le territoire de la République française et celui de l’Empire ottoman, que deviennentils? Un grand nombre restent au Liban; d’autres trouvent des postes de médecins dans les hôpitaux français de Syrie et de Palestine. En outre des écoles primaires et des collèges qu’ils ont fondés dans ces pays, les divers ordres religieux français ont, en effet, créé aussi des œuvres d’assistance, hôpitaux et dispensaires, qui sont du plus grand secours pour la population et font le plus grand honneur à la générosité de la France. Ces établissements sont généralement tenus par les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul; ils résultent de donations particulières. Notre Parlement leur alloue chaque année des subventions, importantes dans leur ensemble, mais malheureusement un peu faibles pour chaque cas particulier; plusieurs des médecins, aussi dévoués que distingués qui y prodiguent aux malades leurs soins éclairés, sont docteurs de la Faculté française de Beyrouth. D’autres s’en vont en Egypte, où leur diplôme est admis ; ils entrent au service quarantenaire ou à la Compagnie du canal de Suez; j’ai vu en Egypte plusieurs d’entre eux et j’ai eu la vive satisfaction d’apprendre qu’on apprécie hautement leur savoir, leur dévouement à toute épreuve et la scrupuleuse conscience qu’ils apportent à l’exercice de leur profession. Les Anglais eux-mêmes leur rendent à cet égard le plus éclatant hommage ; ils en engagent chaque année un certain nombre pour le service des régiments stationnés au Soudan. Eux qui sont si particularistes et si jaloux de leur langue, ils tiennent tellement aux services de nos jeunes docteurs de Beyrouth, qu’ils font en leur faveur une exception sans exemple, en les autorisant à rédiger en langue française leur correspondance officielle et leurs rapports médicaux.