‹ La faiblesse humaineChapitre 4 sur 12 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Monsieur Francis Wats, poste restante, Naples, Italie,

u Mon cher parrain,

(( Qu'il y a longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Ont-ils donc la grève des postes en Turquie ? Je suppose que votre voyage s'est heureusement accompli et je veux que cette lettre vous souhaite, sitôt débarqué, la bienvenue.

« Je vous vois très bien à Naples, depuis que nous y avons passé quelques jours cet été, Maurice et moi : les salles fraîches du musée, la rue de Tolède grouillante de gens, les ruelles en escalier d'où dégringolent des troupeaux de chèvres, la mer d'un bleu violet, Naples d'ivoire, le soir, quand on revient du Pausilippe, les huîtres du Lucrin, les pianos mécaniques, les petits chevaux rapides comme le vent, les lessives qui pendent aux fenêtres, et des fleurs, des fleurs, des fleurs

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recouvrant la misère et la saleté; le^oleil qui dore cette insouciante joie de vivre.

(( L'Italie, l'Algérie, la Tunisie, voilà quelles ont été nos vacances parlementaires : vous le savez, direz- vous, et moi, je m'en étonne encore. A peine quelques jours à Hossegor pour y confier les enfants à leurs grands-parents ; toute la France en automobile, un malheureux chien écrasé entre Bordeaux et Arcachon, une panne aux portes de Toulouse, et un pont mal viré près du Trayas; accrochés dans le vide au garde-fou, comme un rapide arrivait : quelle émotion !

« Nous revoici maintenant en plein tourbillon de Paris. L'hiver boueux et glacé ; visites, courses, dîners. On est harcelé, pressé, on ne s'appartient plus, à peine pense-t-on. Je vous écris pour me ressaisir un peu.

« Je crois bien, « uncle Francis », que je resterai toujours une provinciale : l'entrain me manque, je ne m'habitue pas à cette existence superficielle, sans profondeur, où rien ne s'enchaîne et ne se prolonge dans l'esprit et le cœur. Je ne prétends pas que ce soit odieux de vivre ainsi ; on peut y prendre une sorte de plaisir, une ivresse rapide et saccadée; mais quel vide sous cette trépidation!

(( Où sont les heures réglées d' Hossegor, le charme des habitudes, ce qui donnait tant d'âme à l'au jour le jour? La musique, que nous aimions tant, vous et moi ? A peine ai-je ouvert mon piano. Les livres ? -Où trouver la soirée paisible, sous la

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lampe? Les réunions d'amis, qui nous étaient si précieuses, si fortifiantes, les belles discussions d'idées : Laloubers sincère, Stamar sceptique, Serquy et ses récits d'explorations aventureuses? Ah ! parrain, que c'est loin !

(( Pourtant des gens intelligents ornent de leur présence notre salon, car nous avons un salon, et non des moins courus. Princes de la science, des lettres, députés, sénateurs de marque, des femmes belles pour qui les messieurs se mettent en frais.

« Que voulez-vous, parrain, ce n'est plus cela. On a trop d'esprit pour moi, de l'esprit de repartie, de « rosserie », du genre d'esprit que j'apprécie le moins, sans doute parce que j'en manque. Les hommes de valeur n'émettent leur opinion, ne développent une idée ou un paradoxe qu'en l'accentuant d'un sourire qui semble dire : « Vous (( savez, je n'y tiens pas; et vous? » On énonce gravement des riens, et légèrement les choses sérieuses. Je reste provinciale, vous dis-je.

(( Quant à Maurice, il fait mon admiration. Il semble qu'il ait toujours vécu ici, qu'il soit taillé pour cette existence. Songez qu'il prend son métier au sérieux, qu'il se lève à cinq heures et ne se couche jamais avant une ou deux heures du matin, qu'il travaille comme un nègre, se tient au courant de toutes les questions, déjeune quand il peut, à la diable, ne s'appartient que vers huit heures, quelquefois neuf heures du soir. Je dis

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s'appartient, car il ne m'appartient guère. Je n'ai plus de mari, ou si peu. Il n'a pas le temps de s'occuper de sa femme, il se dévoue à son pays. En quoi il tranche sur la plupart de ses collègues qui papotent, jabotent, reçoivent leurs électeurs, courent les ministères, se rafraîchissent à la buvette, se prodiguent dans les couloirs et laissent voter pour eux les camarades.

(( Je ne me plains pas, n'allez pas le croire, je constate. N'est-ce pas étrange de penser que de cette union profonde de tous les instants, de cette entente de toutes les pensées, il ne reste presque rien? Si, sa vie et la mienne : cela fait deux.

(( J'assiste à son labeur, je n'en suis plus l'associée, ou du moins plus comme avant. J'ai pour rivale cette atmosphère fiévreuse et factice de Paris qui contraste tellement avec ce que vous appelez mon équilibre et mon calme. Il ne me trouve plus au ton. Je ne pense pas, je ne juge pas assez vite pour lui, qui est toujours pressé. Enfin, il est heureux, c'est l'essentiel. Je me fais mon plaisir du sien et tout va ainsi le mieux du monde.

(( Cher Maurice, quelle richesse de vitalité, d'intelligence, de labeur il avait en lui ! Peut-être les gaspille-t-il un peu maintenant. Je crains le surmenage. Mais ce trésor non prodigué encore, c'est à notre sage séjour des Landes qu'il le doit: c'est là qu'il a accumulé toute cette belle réserve : j'en suis assez fière. D'ailleurs cette vie agitée semble

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lui réussir. Il a rajeuni, minci; vous ne le reconnaîtrez pas.

(( Et que diriez-vous de moi, parrain? Que je suis devenue bien coquette? C'est vrai, mais uniquement pour faire plaisir à Maurice, qui tient à ce que sa femme s'habille, comme les autres, chez les grands couturiers. Moi, vous savez, ces longs essayages, ça m'assomme; et je trouve absurde de tant dépenser quand on peut être presque jolie avec des robes faites à la maison. Mais ce serait un déshonneur. Qu'en diraient Mme Hélyotte et Mme Comeau-Pierres, mes nouvelles amies? Il parait que ce sont mes amies. Maurice, qui est au mieux avec leurs maris, un ex-ministre et un sénateur, s'il vous plaît, l'affirme.

« Elles me pilotent avec une rare complaisance : « Mais, ma chère, on ne porte plus cela ! Voyons, « ma chère, puisque c'est la mode ! )> Docile, je suis leur avis ; on m'en trouve bien, et Maurice est fier de sa femme. Me reconnaîtrez-vous, moi aussi?

« Parrain, je serai très contente de vous voir. Vous m'avez beaucoup manqué ces trois derniers mois. Les enfants ne vous oublient pas et demandent souvent de vos nouvelles. Ils vont bien; toutefois Gharlette sort de la grippe et Loulou a moins bonne mine qu'à Hossegor.

(( Nous n'avons pu garder notre vieux Joseph. Privé de ses chevaux, dépaysé au milieu des nouveaux domestiques qui le trouvaient vieux jeu,

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il faisait de la neurasthénie et se disputait avec le mécanicien. Un soir, dans un accès de folie, il s'est mis à casser les assiettes, pas toutes heureusement. C'était avant le dîner, nous attendions vingt-sept personnes. Ce pauvre homme nous était dévoué et il vivait si heureux là-bas.

« A bientôt, mon vieil et bien cher ami. Arriveznous vite en bonne santé. Je vous embrasse affectueusement.

« Votre filleule dévouée,

« Gabrielle. »

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— Monsieur Dopsent?

Le valet de chambre en habit, orné de superbes favoris noirs, toisa le visiteur, un petit homme frêle à figure maigre et expressive, parut jauger son importance et laissa tomber :

— Monsieur le député ne reçoit pas à cette heure-ci sans lettre de convocation.

— Je sais. Cela n'a aucune importance. Veuillez faire passer ma carte. Je suis déjà venu ce matin.

Le domestique, soit que ce ton de fermeté lui imposât, soit que le titre qu'il lut sur la carte, comme si elle lui était destinée, le fit hésiter, daigna dire :

— Si monsieur veut entrer au salon ; mais il y a déjà d'autres personnes, — et il appuya, — qui sont reçues sur rendez-vous.

— Parfait, mon ami, prévenez votre maître.

Et M, Laloubers, avec sa simplicité ordinaire,

entra dans la pièce où déjà cinq ou six personnes patientaient, sur les chaises ou les fauteuils recouverts de housses, dans l'immobilité cataleptique que provoque une longue attente.

Il fallait de sérieuses raisons au président du

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tribunal civil de Bayonne pour perdre son sangfroid ; il garda donc le sien ; mais comme il avait le cœur très sensible, il ne put s'empêcher de comparer cet accueil à celui qu'il recevait à la Pierre- Bleue, quand le vieux Joseph ou la jolie Odile lui ouvraient la porte avec un sourire. Evidemment, cela ne le visait pas en personne, mais n'en marquait pas moins les distances actuelles.

Il regarda le salon et n'y reconnut presque rien des meubles qui étaient là-bas pour lui des amis, vieux et confortables. Si ! le piano, mais une chasuble de soie le drapait; et encore ce petit bureau Louis XV que Mme Dopsent aimait tant, on l'avait reverni à neuf. Tout accusait le goût du tapissier riche : les consoles à pieds dorés, le canapé de style, les velours de Gênes au mur, les tapis d'Orient jetés sur l'épaisse moquette rouge, ce groupe en marbre sur la cheminée, cet air de grand luxe et d'apparat.

M. Laloubers détourna les yeux vers les fenêtres masquées de stores de soie écrue incrustée de guipure. Il songeait à sa petite maison rustique de province, au carreau froid sous les pieds, aux meubles sévères ; car, ayant peu de besoins, vivant comme un prêtre, il dépensait en charités cachées le surplus de son modique traitement. Ici, la loge du concierge, l'ascenseur, l'escalier monumental à balustre de chêne l'avaient surpris et dérouté. Son ami, pour un radical-socialiste, se mettait bien!

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A grands froufrous et répandant un parfum de jasmin, une jeune femme très élégante entra, eut un recul à la vue de ces clients figés dans un recueillement méfiant, ressortit pour parlementer, rentra enfin et s'assit d'un air supérieur. Laloubers s'émerveilla de ce qu'elle avait comme une actrice un fard léger aux joues et du noir aux yeux. En était-ce une? Il chercha à identifier les autres personnes ; l'un, décoré au veston, au pardessus, — et peut-être au gilet? — tendait une mine de loupcervier à l'affût, prêt à bondir ou à mordre. Homme de bourse? L'autre, bedonnant, grisonnant, fripé d'âme, eût-on dit, semblait somnoler. Son œil disparaissait sous les lourdes paupières tombantes et, paf ! tout à coup le regard venait vous piquer comme un aiguillon de mauvaise mouche. Avocat, journaliste? Comment savoir?

Ah ! ces figures de Paris où l'on devine des sédiments d'existences superposées, tant d'avatars. Oui, inquiétantes figures, et si différentes de celles qu'il lui arrivait de scruter, dans ses fonctions de magistrat; et cependant en avait-il assez vues déjà! Les autres, deux dames et trois messieurs, Laloubers n'eut pas le temps de les étudier; une porte du fond s'ouvrait, et d'un pas ^âf, l'air important, un jeune homme rasé, mèche sur le front et monocle à l'œil, un secrétaire sans doute, vint à la dame qui s'était levée, et, avec un sourire d'entente, la faisait passer devant lui.

Il referma la porte sur elle et, marchant sur

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Laloubers cette fois, il lui dit à voix basse avec une condescendance polie :

— Monsieur Dopsent me charge de l'excuser s'il est forcé de vous demander encore quelques minutes. Voulez-vous bien passer dans mon cabinet en attendant ?

Laloubers traversa le salon, poursuivi par des regards hostiles; il se trouvait dans une vaste pièce donnant sur l'avenue : un jeune visage se leva de dessus des dossiers.

— Tiens, Duadic, mon cher ami ! Charmé de

vous voir

— Je suis heureux aussi, monsieur le président. Avec un sourire fugitif, le secrétaire au monocle

s'éclipsa.

— Très occupé, n'est-ce pas? demanda Laloubers.

— La besogne ne manque pas, dit Pierre Duadic en souriant.

— Et elle vous plaît? demanda le magistrat, frappé par les paupières cernées, les joues fondues du jeune homme.

— Tout le monde est très bon pour moi, dit Duadic évasivement. Je prépare mon droit, mais je croi&^^;ue je suis plus fait pour l'enseignement.

— Oui, vous le pensez? fit Laloubers.

— Certainement, monsieur. Je n'ai pas le pied parisien.

— Bah ! cela viendra. A mon âge, je ne dis pas, mais au vôtre ! Vous apprenez la vie !

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— Oui, dit Pierre d'un ton incertain.

Une grosse voix bien connue s'éleva, une portière battit, un rayonnant visage s'encadra au seuil, deux mains robustes se tendirent :

— Ah! mon cher ami, je vous ai fait attendre. La cordiale étreinte fit plaisir à Laloubers ;

aurait-il douté de son cher Dopsent?

Déjà il se voyait happé, entraîné dans un somptueux cabinet de travail. Ah! dame, ce n'était plus celui d'Hossegor!

— D'abord, vous dînez avec nous ! Pas de non ! C'est comme ça. Gabrielle va être joliment contente, et moi donc !

Allons, c'était toujours son Dopsent.

— Voulez-vous la voir? — Et déjà, il allongeait le doigt vers le timbre : — Non, j'oublie, elle vend aujourd'hui au ministère de l'Intérieur pour une œuvre de charité.

— Je sais, j'ai vu dans les journaux; je comptais en sortant d'ici aller lui offrir mes respects.

L'air important, renversé dans son fauteuil, derrière le large bureau Louis XV encombré de paperasses, Dopsent, jouant machinalement avec un couteau à papier, contemplait avec satisfaction Laloubers. Pas changé, ce vieil ami. Et par habitude des visites intéressées, mais délicatement, car il le savait peu maniable, il hasarda d'un ton jovial :

— Eh bien, monsieur le président, ne vous ennuyez-vous pas à Bayonne? Ne souhaitez-vous

pas changer un peu d'air et revêtir la robe rouge qui vous irait si bien? J'ai des amis au ministère, et si cela vous était le moins du monde agréable... Le magistrat perçut, si peu que ce fut, la nuance protectrice. Il avait horreur des recommandations et du favoritisme, pour lui comme pour les autres. Il jugeait avec raison que c'était une des plaies du régime, de tous les régimes. Et si spontanée que fût l'offre, venant de l'égal que Dopsent restait à ses yeux, elle atteignit en lui une petite fibre d'orgueil très sensible. Ses beaux yeux tristes trahirent un malaise et son visage pâle se ferma :

— Mon cher ami, dit-il avec un sérieux peutêtre excessif, je vous remercie, mais croyez bien que ma visite n'a d'autre but que le plaisir de vous voir.

— Je n'en ai jamais douté, par exemple!

exclama Dopsent en riant, d'un rire un peu forcé. Et en lui-même, il pensait : « Mon vieil ami se rouille dans sa cave. » Et il nota la mauvaise coupe du pardessus, la cravate noire, les souliers lacés de Laloubers, qui juste au même moment ne pouvait s'empêcher de trouver Dopsent bien différent de naguère, l'œil plus vif et moins limpide, le geste d'un naturel plus cherché. Et cette redingote si bien ajustée, ce liseré de piqué blanc au gilet, ce bijou dans la régate faite avec chic, d'un tour de main! Combien il lui semblait autre, cet homme souple, mince, affiné, rajeuni! Il n'avait encore vu cela que chez les femmes que transforme un nouvel

amour. Ces imperceptibles dissonances furent à l'un et à l'autre désagréables.

— J'honore, reprit Maurice, votre admirable désintéressement; et dans ma pensée, il ne s'agissait que d'un acte de justice, car depuis longtemps vous devriez siéger à la cour.

Laloubers répliqua avec une inclinaison raide du buste, qui admettait la chose, et un geste qui écartait toute mainmise sur lui, même amicale :

— Je ne désire rien, Dopsent. Je me trouve parfaitement heureux ainsi, et peut-être suis-je, dans le ministère que j'occupe, moins inutile aux autres.

Maurice sourit, sans conviction. Cette modestie obstinée, ostentatoire après tout, ne blâmait-elle pas son ambition? Il déclara, conciliant :

— Mon cher Laloubers, vous savez quelle estime et quelle admiration je professe pour votre caractère. Mon amitié seule s'était permis...

Et il pensa : « Si jamais je t'en reparle ! »

— Je n'ignore pas la chaleur de votre amitié, dit Laloubers dont le visage s'éclaira; elle m'est précieuse, et la mienne vous est fidèle. Nous avons, quelques-uns et moi, là-bas, fondé tant d'espoir sur vous et sur votre présence à la Chambre, du jour où, avec un courage que j'admire si je ne l'envie pas, vous vous êtes lancé dans l'action. Et tous ces beaux projets de loi dont vous nous parliez?

— Oui, dit Dopsent, un peu gêné, et je n'ai rieij

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renié de mon, de notre programme. Je songe toujours à faire aboutir ces lois nécessaires, ces justes lois sur la préservation sociale, la garantie des intérêts publics contre tant de périls qui nous guettent : la dépopulation, l'alcoolisme, la tuberculose 1

— Oui, dit le président, et où en êtes-vous?

— Je prends contact, dit Maurice ; il faut, dans une assemblée forcément disparate sous l'apparente unité des partis, recruter d'abord des partisans; la proposition d'un isolé n'aurait aucune chance de succès. Les discussions qui vont remplir la fin de la législature touchent à de lourdes questions qui encombreront, selon toute vraisemblance, les séances. Je ne voudrais pas compromettre par trop de hâte...

— Oui, répéta Laloubers pensif et qui semblait s'y attendre, toute initiative est malaisée?

— Mais, reprit Dopsent avec conviction, je sème la bonne parole, je recrute. Entrez!

Le secrétaire, qui venait de toquer, se pencha à son oreille.

— Mais oui, tout de suite, amenez-le puisqu'il s'impatiente.

Et avec un haussement d'épaules qui faisait appel à la complicité du président, il s'excusa :

— Impossible de causer ici ; ce soir, venez dîner ! Ah! diable non, je me rappelle, nous dînons chez des amis. Demain, sans faute, n'est-cepas ? Laissezmoi donc votre adresse!

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Laloubers griffonna sur sa carte un nom d'hôtel modeste dans une rue d'étudiants, au Quartier- Latin.

— Parfait ! parfait ! A demain, ne m'en veuillez pas, nous causerons mieux. Que je suis donc content de vous revoir !

La poignée de main sembla exprimer, exprima peut-être une effusion loyale ; mais Laloubers, en reprenant son parapluie sous l'œil majestueux du domestique, songeait que sans l'intervention rapide du secrétaire, — une tête d'arriviste, celuilà! — ils n'auraient peut-être bientôt plus rien trouvé à se dire, Dopsent et lui, dans leur gêne réciproque de ce qu'ils ne pouvaient exprimer, de tout ce qui les séparait d'informulé, de vague, de complexe et peut-être, hélas ! d'irrémédiable : « Ils dînent chez des amis. Bien naturel. Autrefois, les amis, c'était nous. Heureux encore que ce bon Maurice s'en soit souvenu et ne m'ait pas laissé venir sonner à sa porte, pour me voir évincer par son magnifique larbin, comme un pique-assiette déçu. »

Il s'avouait bien que de tels griefs étaient misérables ; mais, malgré son indulgence foncière, il se sentait le cœur amer. Certaines intonations sans malveillance peinent, par tout ce qu'elles trahissent : détachement d'amitié, préoccupations nouvelles.

(( Tout de suite, amenez-le puisqu'il s'impatiente ! » Qui, cet individu à tête de banquier

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féroce, ou le gros bonhomme au regard fielleux?... Eh bien, et moi, qui suis venu ce matin pour ne pas le trouver? Qui sait. Il y était peut-être?... Bah ! c'est un excellent homme et un bon ami. Il m'a reçu tout de suite; à quoivais-je penser?» conclut-il en se morigénant.

Il pleuvait; il ouvrit son parapluie et se dirigea vers un bureau d'omnibus. Mais quand, descendu un quart d'heure après du véhicule cahotant, il atteignit les grilles du ministère de l'Intérieur, le trottoir encombré d'autos et gardé de sergents de ville, et qu'il aperçut au fond de la cour les vitres flamboyantes des salles réservées aux comptoirs de vente, le plaisir qu'il s'était promis à saluer Mme Dopsent, — sûrement, elle, il la retrouverait la même, aussi belle, aussi bonne, — son élan de cœur l'abandonna.

Il s'avisa qu'il était habillé trop simplement, idée qui autrefois ne lui serait jamais venue; il se vit perdu dans une de ces foules élégantes pour qui la charité est un sport, un prétexte à toilettes et à papotages. Certainement Gabrielle Dopsent serait entourée, bloquée ; à peine pourrait-il s'approcher d'elle. Un sentiment de solitude et de détresse, déraisonnable à y réfléchir, — mais comme on le ressent intensément à certaines minutes, — pesait sur lui. Il s'éloigna.

Dopsent, Laloubers parti, avait souri à Max Odel son secrétaire, dont la perspicacité venait d'abréger pour lui un entretien qu'il pourrait re-

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prendre quand il aurait du temps à perdre... Et il alla retrouver dans la pièce voisine, le boudoir de sa femme, la visiteuse tout d'abord entrée; Mlle Nacres, qui jouait les ingénues à l'Odéon.

— Pardon, chère mademoiselle, de vous avoir plantée là; j'ai été forcé de recevoir un vieil ami.

— Un raseur? dit l'actrice, qui estimait chaque être à son poids et chaque chose à sa valeur.

Dopsent lui avait été présenté la semaine dernière, au foyer des artistes, comme elle jouait Victorine dans le Philosophe sans le savoir. Il la trouvait désirable avec sa chevelure d'or en casque, ses grandes formes harmonieuses, son bagout libre ; il s'assit auprès d'elle, sur le divan et, galamment :

— Enchaînons, comme on dit au théâtre ! Vous souhaitez donc entrer à la Comédie-Française? Voulez-vous que je parle au surintendant des Beaux- Arts? C'est mon ami.

Un mot que Maurice, si difficile autrefois, prodiguait maintenant. L'habitude des poignées de main, des invitations fréquentes à déjeuner ou à dîner, car il tenait table ouverte.

Rose Nacres minaudait, l'œil en coulisse :

— Pourquoi n'êtes-vous pas encore ministre des Beaux- Arts? J'aimerais devoir mon avenir à un connaisseur tel que vous.

Il lui décernait, en lui tenant les mains, les compliments les plus flatteurs et réconduisait en promettant qu'il irait la voir chez elle. Max Odel se

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chargea de la reconduire et ils en profitèrent pour s'étreindre et s'embrasser sur la bouche, dans un coin noir de l'antichambre : chose fort naturelle, pour qui savait la prodigalité de mœurs de l'artiste et la variété de ses amants.

— Petit chameau ! soupira-t-elle, attendrie.

Et se secouant, digne, elle s'en fut.

Dopsent reçut ensuite le gros homme vieilli et las. C'était un des rois louches du jour, l'homme à toutes besognes de la Voix publique, un des plus grands journaux d'information : Sigismond Pec, universitaire de valeur, chassé pour une sale histoire. Il avait un esprit féroce, distillait les perfidies ingénieuses avec art ; mais supérieur, malgré tout, à l'ignominie de son métier, il s'en désespérait : — un malheureux. Il tendit au député sa main molle, et d'une voix rauque d'alcoolique :

— Je viens pour l'affaire.

— Quelle affaire? demanda Maurice de bonne foi.

Il en avait tant sur les bras.

— Le patron veut savoir s'il peut compter sur vous pour la démolition du ministère ?

Le patron, avec qui Dopsent avait dîné la veille, au Café de Paris, et devant lequel il s'était peutêtre laissé aller à une expansion trop confiante, — les hauts crus, la chère fine, — c'était Le Vigreux, un condottiere d'allure, au-dessus des lois, qui traitait de pair avec les ministres, parce qu'il représentait l'opinion, nul comme lui ne sachant la

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fabriquer et la vendre en bloc au plus offrant. Une rancune personnelle, — une petite actrice soufflée, — le dressait en ce moment contre le président du conseil.

Maurice hésita : il n'avait pas de griefs sérieux contre le ministère ; sympathique à tous les membres du cabinet, il leur portait une sympathie réciproque. Toutefois il blâmait la mollesse du gouvernement dans l'affaire des farines, un accaparement honteux; il désavouait la partialité avec laquelle on venait de frapper pour opinions religieuses trois professeurs de Faculté.

Ces vétilles, — ou qui paraissaient telles aux parlementaires blasés, — choquaient encore sa naïve intransigeance, sa vertu neuve.

— Ma foi, dit-il, c'est selon.

Il connaissait peu Le Vigreux et s'en méfiait d'instinct, encore qu'il fût de ces bandits séduisants à première vue, à qui l'on ne peut refuser un charme félin.

— Je n'ai pas pris parti, hasarda-t-il.

Comme une mouche à venin, le regard noir de

Sigismond Pec se colla sur son visage ; le journaliste eut un sourire hideux :

— Evidemment, vous voulez savoir où vous marchez? Le Vigreux est le plus sûr des alliés. Faites vos conditions.

Maurice réprima un haut le corps.

— Qu'entendez-vous par là?

— Rien que ce que vous entendrez Tous-même.

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Nous avons avec nous tous les hommes de demain, la tête de votre parti. Fernacques, Ligones seront ministres ; les sous-secrétariats des Beaux- Arts et de rintérieur ne sont pas encore distribués. Le Vigreux vous fera votre part : choisissez.

Maurice regarda Pec en face : quelle puissance était-ce donc que cette Presse qui se targuait de distribuer les portefeuilles, empiétait sur les attributions du Parlement? Par solidarité froissée et point d'honneur, il répondit évasivement, car la Voix -publique et son directeur étaient à ménager :

— Je crois le ministère solide ! Il a obtenu avant-hier une majorité considérable.

— Vous voulez rire, fit le journaliste. Attendez trois jours; ce sera un beau tapage. Avec nos révélations sensationnelles sur l'affaire Soulice. nous avons de quoi le noyer dans la boue.

Il employa un terme plus ordurier.

L'affaire Soulice, un prétendu trafic de croix! Dopsent entrevit la qualité du marché qu'on lui proposait. Il se décida :

— Non. Je ne ferai rien contre eux. J'ai là des amis.

— En politique, dit Pec, il n'y a pas d'amis. Si vous croyez qu'ils se gêneraient, à votre place ?

Maurice sourit, crâne :

— Que voulez-vous ? chacun sa morale !

Pec eut une expression dégoûtée, se gratta la tête :

— Au fait, vous êtes nouveau, vous ne pouvez

pas savoir ce que vaut notre appui ou notre haine. Le Vigreux vous a remarqué, c'est que vous représentez une valeur. Après tout, l'honnêteté est une force.

Il resta pensif, pareil à un poussah morne. Ces paroles, même venant de cette bouche tarée, furent agréables à Dopsent : on comptait aveclui, sur lui. Dans les couloirs, les commissions, on répétait déjà son nom. Son visage devenait familier à ses collègues. On le déclarait quelqu'un. Cela flatte toujours.

— Je comprends, reprit Pec, vous vous réservez : vous avez raison. On se brûle toujours assez tôt. Durer, tout est là.

Il ajouta :

— J'oubliais. Le patron serait heureux de vous voir collaborer à la Voix publique. Articles de tête. Questions sociales. Toute liberté. Vos prix seraient les nôtres, cela va de soi.

Dopsent, séduit, — quelle magnifique divulgation pour ses idées! — faillit accepter d'emblée. Sa prudence le retint. La Voix publique avait compromis plus d'un de ses rédacteurs parmi les plus notoires. Que de campagnes soi-disant entamées pour le bien commun qui, brusquement, cessaient ! Que de chantages obscurs ou éclatants, à en croire les bruits fâcheux. Député, il ne devait prêter à aucun soupçon. Il répliqua :

— L'offre est séduisante. Laissez-moi y réfléchir.

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Pec dehors, il se frotta les mains, satisfait de lui. Il n'avait pas mal manœuvré. Si le ministère tombait, il n'y serait pour rien. Si l'on pensait alors à lui, pourquoi refuserait-il son concours? L'Intérieur ou les Beaux- Arts? A vrai dire, il ne se sentait préparé ni à l'un ni à l'autre. Mais les sous-secrétaires d'Etat actuels l'étaient-ils plus, lorsque le président de la République avait signé leur nomination? Et ces articles qu'on lui proposait? Du coup, il passait en vue. Allons, bravo!... Il se formait !

Cependant, tout cela lui laissait dans la bouche un goût de tristesse, et, dans l'âme, quelque honte. Bah ! c'était la vie.

Il pressa le bouton électrique :

— Faites entrer Monsieur Crapennes.

C'était l'homme décoré, le loup-cervier, banquier parisien, célèbre au pesage et dans les restaurants de nuit.

— Mon cher député!...

L'œil insidieux et tenace, la voix incisive, les gestes d'un magnétisme enveloppant, il venait proposer à Dopsent, qui sagement refusa, une place au conseil d'administration et une part d'actions dans une affaire magnifique qu'il lançait : les Moteurs d'aviation réunis.

Et après lui, Maurice, le cerveau clair, la parole nette, comme enfiévré de lucidité et de résistance, reçut le suivant, puis un autre, et puis un autre...

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Gabrielle avait soif de solitude. Eût-elle condamné sa porte, il fallait en donner des raisons ; sa sincérité répugnait à mentir. Et comment échapper à l'insistante sonnerie du téléphone : ces voix intruses dont l'amabilité la requérait de force; le rire cristallin de Mme Hélyotte, les intonations tendres, un peu graves de Mme Comeau- Pierres? On l'attendait pour goûter au Ritz, on la retrouverait aux Pastels Anciens ; et la répétition du Vaudeville !

Ne lui fallait-il pas accepter les contingences de situation, de milieu, suivre Maurice et sa fortune ? Elle se promit de réserver son après-midi : tant pis pour ses envahissantes amies ! Qu'elles différaient de la bruyante et honnête Mme de Serquy, de la froide et sûre Mme Brousseval 1 La première avait accompagné son mari au Thibet, en Afrique, fait le coup de feu avec lui, partagé ses dangers. La seconde, ménagère accomplie, mère de cinq enfants, menait une de ces vies simples et probes qui sont, en province, l'honneur de tant de familles françaises.

Mme Hélyotte était une de ces jouisseuses

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déterminées, un de ces êtres de luxe en serre chaude qu'une civilisation faisandée fait s'épanouir, comme de monstrueuses et belles orchidées. A l'école d'un mari dissolu, qui lui tolérait tous ses caprices pourvu qu'elle acceptât les siens, elle menait une vie de plaisir intensif, facilitée par une énorme fortune et un aplomb déconcertant. Immorale ? Amorale plutôt. Sauvant d'ailleurs les apparences, assez pour que Gabrielle, dans sa candeur, pût la croire calomniée. Elle la jugeait imprudente et sans méchanceté, attirante même par sa gaité et son entrain. Si on lui avait dit autrefois qu'elle subirait des rapports étroits avec une femme dont les goûts et le caractère différaient autant du sien, elle ne l'aurait pas cru. Elle se disait comme excuse : « Maurice le veut ; ces relations restent en surface. Aucune confidence ne nous liera jamais. » Elle n'en regrettait pas moins sa précieuse liberté perdue.

Mme Comeau-Pierres, moins belle que l'éclatante Ginette Hélyotte, avec un charme plus discret, plus insinuant, donnait une impression de doux mystère, d'énigme vivante. Se plaisait-elle à cette vie mondaine ou s'y résignait-elle ? DifTicile de le dire. Etait-elle très intelligente, ou n'avaitelle que le vernis d'esprit qui fait illusion? Ses silences rêveurs, sa réserve aisée la dérobaient à l'examen. Honnête, ou non? Le doute subsistait. Jusque dans sa façon de s'habiller, à la fois très élégante et sobre, elle déjouait la curiosité, en

l'irritant. On sentait qu'elle ne se livrait jamais. Mais avait-elle un secret? Gabrielle se le demandait sans résoudre le problème.

Elle aurait dû préférer Alice Comeau-Pierres à Ginette, dont la légèreté de ton inconcevable parfois l'ofîusquait ; et c'est pourtant Ginette, bonne fille, qu'elle préférait à Alice, si distinguée, si mesurée, mais inquiétante dans ses réticences, le nuage dont elle s'enveloppait, et jusque dans son regard sombre et langoureux.

Elle vérifia le petit carnet où elle notait ses rendez-vous. Aujourd'hui, Alice, — car on s'appelait par son petit nom en attendant de se tutoyer, — Alice recevait. Très bien ! Ginette allait déjeuner avec des amis en auto, à Reims. Encore mieux! Gabrielle avait vacances et, congédiant toute corvée encombrante, elle décida d'aller passer deux heures au Louvre dans les petites salles de l'école hollandaise. Elle en aimait l'intimité, le silence. Ces tableaux de vie paisible, ces portraits imprégnés de réflexion calme et de sage bonheur, ces petites scènes de l'imagerie quotidienne exerçaient sur elle une séduction particuhère.

Elle s'absorbait devant une toile de Sébastien Franck, quand le pas d'un visiteur glissa sur le parquet. Levant les yeux, elle reconnut André Varaise. Il la reconnut aussi tout de suite, hésita, salua profondément et passa. C'était la seule attitude Qorrecte qu'il dût prendre : cependant elle enéprouva>n regret et du malaise. N'avait-elle

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pas été bien froide en répondant à peine à son salut? Le pauvre garçon avait l'air bien malheureux.

Elle s'attarda dans la salle. Si dans la pièce voisine il escomptait le hasard, la chance d'une seconde mise en présence ? Mais allait-elle le craindre? Ne le savait-elle pas loyal, désintéressé, cœur d'élite, caractère rare? Elle ne l'avait pas cherché, elle ne le fuirait pas non plus. Sans le deuil sévère qu'il gardait, et qui l'isolait du monde, ne se seraient-ils pas selon toute vraisemblance rencontrés déjà, chez le docteur Givreuil, par exemple, et dans deux ou trois autres salons ?

Précisément parce qu'elle estimait Varaise très haut, elle se fût reproché comme une petite lâcheté de l'éviter. Elle n'ignorait pas qu'il allait souvent au Louvre ; eût-ce été une raison pour qu'elle s'en privât? Pas une minute elle n'avait songé qu'il pût venir aujourd'hui. Elle avait bien dû admettre que les circonstances les replaceraient un jour en face l'un de l'autre. Le désirait-elle? Elle eût juré le contraire. Lui était-il pénible de l'avoir aperçu? En toute franchise, non. Cette émotion si rapide et presque insaisissable lui avait frôlé le cœur comme une caresse. Pauvre André ! Elle avait pu le bannir, mais non le supprimer. Plus qu'elle n'aurait voulu peut-être, depuis son installation à Paris, il s'était imposé à son souvenir, grandi par l'absence, ennobli par le prestige de la douleur.

Elle se réjouit, en poursuivant son chemin, de

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constater qu'il ne l'attendait pas et, inévitable contradiction! en fut un peu déçue. Lui était-elle donc devenue si indifférente ? Une autre influence pesait-elle sur lui? Une jalousie obscure lui pinça les nerfs. Elle méprisa le cœur ingrat, l'oublieux cœur de l'homme. Mais tout à coup elle rougit : dans une salle proche, voilà qu'il était là, regardant attentivement le « Fou de Charles-Quint », par Anthonio Moro.

Cette fois, il vint à elle, humble, la tête découverte :

— Pardonnez-moi, madame, je ne savais si...

Puis-je vous présenter mes respectueux hommages?

Mais cette humilité n'enlevait rien à son air fier, à son aristocratique maintien. Il n'avait pas changé : orgueilleux, ombrageux, aussi séduisant qu'autrefois, plus encore peut-être, comme affiné de souffrir.

— Pour rien au monde, reprit-il avec un peu d'amertume, je ne voudrais vous infliger une présence indiscrète. Mais, pardonnez-moi de vous le redire : en vous revoyant, je n'ai écouté que l'élan de mon amitié fidèle, pieusement fidèle.

Elle répondit, moins troublée qu'elle n'aurait cru, et cependant attendrie; mais combien elle se fût reproché de le laisser deviner !

— Je suis heureuse de vous revoir. Je vous ai plaint... J'aimais votre mère...

— Elle vous aimait aussi, madame. Je savais,

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en VOUS envoyant le faire-part de sa mort, que vous seriez sensible à cette affreuse nouvelle.

Ellerépondit,parbesoin de justice, de vérité, pour excuser son silence, car seul, Maurice avait répondu pour lui et pour elle, d'un mot sur une carte :

— Rien de ce qui vous atteint ne pouvait m'être indifférent.

Il la regarda et inclinant la tête, murmura à voix basse :

— Excusez-moi d'en avoir douté.

Elle sentit que le silence pouvait devenir dangereux et chercha à en sortir :

— Qu'êtes-vous devenu ? Vous avez voyagé ?

— Non, madame, j'ai vécu l'esclave de mes souvenirs...

Quels souvenirs? Sa mère? Ou...

Il reprit :

— On croit qu'on oublie, qu'on oubliera. On n'oublie rien.

Il la regarda en face avec une tristesse altière où reparut le feu de son regard, ce regard pénétrant qu'elle n'avait jamais oublié, ce regard où il y avait de la ferveur, du respect et autre chose encore, de grave et d'infini :

Elle lui tendit froidement la main, peut-être offensée; de quoi? peut-être touchée; savait-elle au juste ?

— Adieu.

Il prit cette main gantée de suède fauve, la retint avec une insinuante fermeté :

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— Ne partez pas encore. J'ai tant de choses à vous dire.

— Mais... on m'attend.

— Vous ne venez que d'arriver.

— J'attends une amie.

— Vous ne savez pas mentir; pourquoi ces pauvres subterfuges? Personne ne vous attend, et vous n'attendez personne. A moins que...

Il pâlissait tout à coup, les sourcils contractés, l'air farouche, tenaillé à son tour par cette jalousie du mâle qui frappe en foudre et dévore...

— André !

Il sourit, rassuré par ce cri de femme blessée ; et elle ne put ne pas remarquer ce qu'il y avait de noblesse charmante dans les lignes de ce sourire arqué.

— Est-ce que je vous fais peur? Ah! madame, oubliez-vous donc votre pouvoir sur moi? Vous ai-je donné le droit de douter de mon obéissance? Ai-je jamais manqué à la loi sévère que vous m'aviez imposée?

— Ne parlez plus ainsi, si vous souhaitez que je reste une minute encore?

Il passa la main sur son front, comme on chasse un songe douloureux :

— Maurice va bien?

— Très bien.

— Vos enfants ?

— Je vous remercie.

Ils avaient repris un ton naturel de propos mondains.

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— C'est si étrange, murmura- t-il, de vous revoir ici, à cette même place où, tenez, il y a sept ans, nous causions; vous rappelez-vous? Un jour de pluie : une famille d'Anglais nous suivait pas à pas... Que le hasard est singulier ! Mais il n'y a pas de hasard. La même prédilection pour les mêmes œuvres de beauté, le même instinct de recueillement, — je n'invoquerai pas une autre prédestination; — et nous \oi\k réunis, pour quelques secondes, devant ce Quentin-Matsys que vous aimiez comme moi.

Elle répondit, essayant de sourire, mais soucieuse et reprise aux convenances de sa situation. Elle ne faisait rien de mal ; pourtant si on les rencontrait? Le bruit d'un pas la fit s'écarter vivement. Ce n'était qu'un gardien qui s'éloigna, inattentif.

— Il est une chose, reprit Varaise, une seule chose que je voudrais vous demander? Répondez-y avec cette belle franchise qui donnait tant d'élévation à notre amitié. Vous venez de changer de cadre, vous vivez dans une autre atmosphère, que vous l'ayez souhaité ou non, Etes-vous heureuse?

Elle le regarda en face, et sans s'insurger contre l'emprise indiscrète d'une telle question, semblant admettre que le sacrifice passé lui donnât le droit de l'interroger ainsi, elle répliqua :

— Je suis très heureuse.

Il la contempla un moment en silence.

— Ah! chère amie... soupira-t-il, s'il est vrai,

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tant mieux! J'avais craint.,. Votre bonheur seul peut me consoler de ma misère.

— Mais que parlez-vous de misère, dit-elle avec la vivacité d'une vieille confiance soudainement revenue, comme une source ressort d'entre les pierres : intelligent, libre, maître de votre destinée... C'est mal à vous de prononcer de pareils mots !

Il parut savourer cet accent d'indignation : il aimait tant cette voix riche, timbrée, musicale. Elle répondait si délicieusement en lui à tant d'affinités passées.

— Que voulez-vous? Ma vie n'est qu'un long désenchantement. Où prendrai-je la force d'agir?

Elle le regarda, toute sa pitié féminine aux abois, et d'une voix étouffée :

— Etes-vous donc si malheureux?

— Très malheureux, oui.

' — Vous me faites beaucoup de peine.

Et elle mit dans son regard de la rigueur, un reproche.

— Gabrielle !

— Ne m'appelez plus ainsi, André.

— Mais vous me dites : André. Et avec une si grande pitié...

— Mon ami, soyez celui que j'ai estimé, que j'estime toujours. Il faut vaincre. Vous êtes jeune encore, mariez-vous, dévouez-vous à une œuvre. Chacun a ses peines, on lutte !

— Ah! vous aussi!

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Ce cri où il y avait de la douleur tendre, et la joie égoïste d'une communauté de sentiments, se répercuta en eux longuement, à fond d'âme, comme la pierre qu'un enfant jette dans un puits d'ombre et qui prolonge son écho sourd et formidable.

Elle lui dit d'une voix poignante, irritée.

— Pourquoi m'avez-vous abordé, de quel droit voulez- vous lire en moi ? Je suis heureuse, je vous le répète.

— J'ai eu tort, si je ne sais que vous faire souffrir.

— Mais c'est votre souffrance qui m'importe ! Dominez-la en homme !

— C'est vrai : je n'ai aucun titre à vous la faire partager. Ah ! c'est vrai ! Excusez-moi, madame ; on est indulgent aux malheureux. Je ne vous importunerai plus.

Elle ne trouva que le mot de tout à l'heure, plaintif et navré :

— Vous me faites beaucoup de peine !

Il murmura, d'un ton sourd et passionné :

— Aussi, vous ne pouvez pas savoir... Comment sauriez-vous ? Vous aviez emporté ma jeunesse, vous vous détourniez de moi, et vous viviez votre existence saine, paisible, entre votre mari, vos enfants, là-bas, comme à cent mille lieues de moi. Comprenez donc ! de moi qui n'avais que vous ? Je vous ai obéi, j'ai renoncé à vous, à vous qui me préfériez un homme qui était mon ami, mais qui,

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malgré ses mérites, ne me valait pas, non ! ne me valait pas! J'ai failli mourir! J'ai voulu me tuer! Votre souvenir, j'ai tenté de le chasser! Ah! combien de fois !... En vain !... J'ai vécu, oui, j'ai vécu... On a l'air vivant, on parle, on va, on vient... C'est une sorte d'agonie, pourtant. Ce que j'ai souffert, vous ne le comprendrez jamais, vous qui ne souffriez pas, vous qui ne m'aimiez pas... et moi, lié par votre volonté, lié par ma parole, je vous aimais en silence, je mourais de vous, je vivais de vous, Gabrielle... et je vous aime toujours, et je vous aime!

Elle répondit d'un air absent :

— Il se fait tard, il me semble qu'on vient.

Adieu, mon ami.

— Mais je vous reverrai.

— Je ne pense pas... Adieu...

Bouleversée, indignée contre lui et contre ellemême, pourtant elle ne pouvait se détacher de cette grande douleur; ses jambes faiblissaient, elle devenait d'une pâleur étrange. Il eut pitié.

— Je vous laisse... Pardon! Pardon!

D'un signe de tête, elle semblait lui dire : — C'est cela, allez, allez-vous-en.

Et il ne pouvait, lui non plus, se séparer d'elle. Il semblait effrayé, hors de lui, une détresse inouïe dans les yeux.

Alors elle retrouva ses forces et s'enfuit. Il n'osa la suivre. Il se tourna vers un portrait d'homme, dans un coin obscur, une face dure aux

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lèvres sèches, qui semblait mépriser sa faiblesse : les larmes lentement jaillirent, puis plus vite, ruisselèrent de ses yeux. Depuis le soir de la mort de sa mère, il n'avait plus pu pleurer.

Des voix, des pas : il eut honte, et errant tristement dans des salles, s'en alla enfin, à la dérive...

Gabrielle faisait signe à un fiacre, elle s'y jeta. Mon Dieu ! mais c'était inimaginable, et si imprévu. Il lui semblait qu'une catastrophe venait d'interrompre sa vie, que les notions de temps, d'espace en étaient chavirées. Où était-elle? Etait-elle ellemême ? Et une colère la soulevait contre sa propre faiblesse. C'était indigne à elle !

Pourquoi l'avait-elle écouté? Par pitié? Mais quelle pitié lui devait-elle?... Sitôt pensé cela, elle en eut honte. Pharisienne, qui défendait son repos, sa sécurité, sa considération d'avance comme si elle était en péril. Oh! le malheureux, semblaitil assez souffrir! Ainsi il l'aimait toujours... Il l'avait dit, redit avec une passionsauvage et comme désespérée... Ces mots coulaient en elle, se mêlaient à la chaleur de son sang avec une extrême douceur. Etait-ce possible qu'elle ne fût pas plus révoltée?... Il l'aimait... Pauvre cher André!.., Elle eut un sursaut :

(( Mais je ne l'aime pas, moi ! »

Elle évoqua, pour s'y cramponner, son mari, ses enfants, sa vie belle malgré tout, honorée, sereine. Voyons, elle s'affolait stupidement!... Cette existence de Paris sans doute, qui surexcite, qui dévoie :

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« Mais non, je ne l'aime pas î »

Et elle le cria presque avec une sorte de rage. Alors, pourquoi l'avoir laissé parler? Et elle se croyait honnête femme ! Son trouble s'exaspérait du conflit d'idées et de sentiments qui se livraient en elle : pitié, remords, générosité impuissante. Elle serra les dents, épouvantée de l'inconnu qui dort en nous, se débat, étouffe par moments notre conscience la plus sûre.

Elle répéta :

« Mais puisque je ne l'aime pas !... J'aime Maurice, j'aime mes petits. »

Il lui semblait que le fiacre ne marchait pas, elle se demandait avec angoisse si elle allait sortir de ce tourbillon. Enfin, l'avenue Henri-Martin, la maison, le décor familier, la cordiale bienvenue des choses...

Elle les reconnut, oui, mais comme dans une autre lumière, et avec une autre âme.

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C'était chez les Givreuil, à un de ces dîners qu'on ne déguste plus que dans quelques rares maisons, où la bonne chère et l'esprit rivalisent. Givreuil, le célèbre chirurgien, combinait avec un art suprême les plats et les convives. Haut en couleur sous ses cheveux gris, l'œil malin, le verbe cynique, toutes ses dents et un estomac prodigieux, il excellait à mettre la table en gaité. Sa femme, l'œil à tout, le sourire prodigue, le secondait à ravir.

Dopsent se plaisait particulièrement chez Givreuil, jadis son maître à l'hôpital Cochin, qui lui avait fait le meilleur accueil et l'avait abouché avec les politiciens de son entourage, ravi de voir un député considéré, et peut-être bientôt considérable, augmenter sa « Ménagerie ».

Il réunissait ce soir quelques grands fauves : de la Presse, Le Vigreux; de la Bourse, le banquier Crapennes ; du Parlement, le sénateur Fernacques avec sa tête de beau lion blanchi, et le député Ligones qui, jaune et rèche de poil, les yeux bigles et le museau hargneux, portait le masque de l'envie, de la ruse et de la férocité. Ces visages

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d'énergie dure tranchaient parmi les figures veules ou frivoles de Comeau-Pierres et d'Hélyotte, l'un détaché de tout, l'autre ne songeant qu'aux jolies femmes.

Elles abondaient ce soir : en tête Mme Givreuil, un Rubens d'une maturité d'automne, Mme Le Vigreux, jeune divorcée aux épaules merveilleuses, Mme Grapennes, une Orientale ambrée; Mme Hélyotte, moulée presque à nu dans une tunique de crêpe de Chine; Mme Comeau-Pierres qui, en tulle noir pailleté, avait l'air d'une déesse ténébreuse et suave.

Maurice Dopsent venu sans sa femme, couchée avec une affreuse migraine, avait dîné de bel appétit. Le teint animé, les yeux brillants, épanoui de bien-être, il ne ressemblait guère au sobre médecin qui, à la Pierre-Bleue, vivait de régime : un œuf et un légume. Il assouvissait maintenant, — le surmenage ! — de grosses faims et ne craignait ni les chaleureux Corton ni les vifs Chambertin, lui qui naguères trempait largement d'eau son petit Médoc blanc. Son état physique et moral se ressentait de cette nourriture excessive, où la truffe, l'écrevisse jouaient leur rôle stimulant; il éprouvait l'allégresse dense qui suit un repas copieux. Il lui semblait qu'un regain d'intelligence et de vitalité se décuplait en lui. L'excitation de Paris ! La fièvre des pensées et des actes ! Il sentait rôder dans son cerveau et ses lombes les désirs comprimés jusqu'alors qui relançaient au bien-

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être et à la volupté. Il s'admirait d'être resté fidèle à sa femme, au milieu des tentations et avec les exemples qui, autour de lui...

Les circonstances, l'entremise de Givreuil et l'engrenage des relations, lorsqu'il était entré dans la Chambre, nouveau venu, cherchant des appuis, l'avaient poussé vers le groupe de Fernacques, Hélyotte, Ligones, brasseurs d'affaires et d'intrigues, appuyés par les grands journaux et la haute banque. Influents, actifs, ils représentaient la coterie appelée à prendre en main un jour où l'autre la direction du pays.

D'eux, Dopsent, provincial, n'avait de prime abord vu que la camaraderie ouverte, le bon garçonnisme aimable. Par cette illusion, qui nous porte à prêter notre tempérament, nos qualités à ceux que nous fréquentons, il avait jugé le détachement d'Hélyotte spirituel, la creuse éloquence de Fernacques solide; il avait estimé Caldry, petit homme au regard d'acier, à visage coupant, un autre Saint- Just, sectaire sans doute, mais pur et convaincu. Seuls Ligones lui était antipathique, et Comeau- Pierres indifférent; encore reconnaissait-il au premier une compétence juridique étendue; — c'était un ancien avoué, — et au second une souplesse d'esprit et un art d'écouter qui annonçait de la profondeur. Il voyait moins Méjannes, trop faiseur décidément et supplanté par ces nouvelles camaraderies.

Ce qui l'avait frappé, c'était la cohésion de ce

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LA FAIBLESSE HUMAINE d25

groupe, l'espèce de franc-maçonnerie qui liait leurs convoitises à l'assaut du pouvoir. Ils représentaient une force : d'être agréé par eux, il éprouvait de la satisfaction et de l'orgueil, dédaigneux des objections de Gabrielle qu'il taxait de partipris.

Pourtant elle avait vu clair, en bien des points. Et il ne pouvait méconnaître la médiocre mentalité de la Chambre, tant elle l'avait déçu. Sans doute elle comptait des braves gens, animés d'intentions excellentes. A côté des ignorants et des faiseurs, des hommes de belle valeur et de haute conscience y prééminaient. Des députés probes, comme Roudry, Sahaduc, Monandres, un orateur d'envergure comme Jaspart, une barbe blanche de la grande école parlementaire comme Aucassin, un éternel espoir du parti comme le jeune et vieillissant Silvany. Mais, par une fatalité due à l'atmosphère engourdissante du Palais-Bourbon, ils n'osaient rien entreprendre, n'intervenaient que dans des discours académiques, vivotant eux aussi au jour le jour.

Maurice, inquiet du rôle qu'il jouerait, s'était senti rassuré par la conscience de sa supériorité ; elle le consolait, la vanité aidant, de la platitude ambiante. Sa perspicacité, aiguisée loin de Paris par une vie d'elîorts, fourvoyée ici, lui faisait défaut.

Jamais il n'avait trouvé Mme Hélyotte plus à son gré que ce soir. Elle l'avait aguiché tout le

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temps du repas avec une verve drolatique et grivoise, un genre d'esprit qui lui eût fait horreur autrefois et auquel il s'étonnait de prendre goût. Comment eût-il pu en être autrement ? Ne découvrait-il pas que la femme, la préoccupation de la femme, les folies que l'on commet pour la femme, inspirent tous les actes des hommes? Entendaitil au fumoir, ou derrière l'éventail de se3 voisines, autre chose que potins scandaleux, histoires d'alcôves ? Ne voyait-il pas partout autour de lui, plus ou moins bien fardés, le masque de l'amour et le visage du plaisir? Les convenances tant bien que mal gardées, la façade en trompe-l'œil ne dissimulaient-elles pas l'adultère en permanence, les accords des ménages à trois, ou à quatre? Etait-il une de ces femmes, la sienne exceptée, à laquelle on ne prêtât un amant, pour le moins, et qui ne l'eût peut-être?

Certaines allusions, certaines réticences de ses nouveaux amis, lui donnaient à entendre qu'il était un peu naïf vraiment de faire un tel crédit à la vertu de ses partenaires ; il en percevait le léger ridicule et son amour-propre se rebiffait. Parbleu ! Les idées qu'on affiche à Paris ne sont pas celles qu'on professe en province ! Avec le milieu, l'importance des points de vue change. Sans doute cette facilité aux aventures sentimentales et sensuelles supposait bien de la corruption. Question d'époque. Pourquoi se faire plus rigide que les autres ? Voilà les Hélyotte. Il est bien évident que

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leur liberté réciproque les accommodait parfaitement. Après tout, c'était leur affaire. Et y avait-il si grand mal ?... Ginette était bien tentante ce soir !

Mon Dieu, ce n'est pas précisément l'amie qu'il eût souhaitée à Gabrielle. Mais qu'avait-il à craindre avec une femme aussi droite ? Ginette la conseillait pour ses robes avec un art parfait. Et pouvaitil se priver des avantages que lui valait l'amitié d'Hélyotte, ex et futur ministre? Ce sont là concessions inévitables de la vie de Paris, et pour lesquelles il sied d'avoir le sourire.

Ce sourire, ce fut à Ginette qu'il le décocha, en acceptant la tasse de café qu'elle lui présentait avec l'air de s'offrir elle-même. Son regard involontairement la dévêtit, d'une brusque et chaude ardeur qui fit passer sur la peau neigeuse de la jeune femme un petit frisson rose de plaisir. Son épaulette, un ruban bleu, glissait à chaque instant ; elle la remontait d'un geste voluptueux, d'où s'exhalait l'odeur de sa peau fine.

— Vous êtes adorable, ce soir, murmura-t-il.

— Ce soir seulement?

Malicieuse, elle pirouetta tandis qu'il suivait des yeux la précision de la robe qui épousait le rythme de ses formes harmonieuses et la rondeur mouvante de sa croupe.

Il songeait, — pendant que Comeau-Pierres l'entretenait d'une affaire qu'il écoutait mal, — qu'un gibier fin comme Ginette aurait une autre saveur que les aventures médiocres d'Hossegor. Elle

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valait le risque. Et dès qu'il put semer son interlocuteur et se rapprocher d'elle dans un boudoir écarté, il lui déclara nettement, presque trop, combien elle lui plaisait, certain d'avance de ne pas l'offenser. Elle le prit en effet si bien qu'elle se mit à rire :

— Oh ! mon bon Maurice, — eux aussi s'appelaient par leurs petits noms, — vous me faites grand plaisir, car la conquête d'un homme comme vous serait bien flatteuse pour une écervelée comme moi.

— Ne vous moquez pas, murmura-t-il.

— Si, si, pourquoi ferais-je des embarras? Je vous le dis parce que cela est : vous me plaisez aussi beaucoup, beaucoup.

— Vrai, quel bonheur!...

— Seulement, c'est impossible.

— A cause de Bernard? fit Maurice un peu déconfit et ironique.

— Mon mari?

Elle eut le plus fripon, le plus délibéré haussement d'épaules en rejetant du pied sa traîne derrière elle :

— Oh! non, je ne pensais pas à lui. Je ne pensais même pas, — je serai franche, — à votre charmante femme, quoique, je le sens, ce serait très vilain à moi de la tromper avec vous...

— Ginette, voyons !...

— Non, non, je ne me fais pas meilleure que je suis. Tout pour ma fantaisie, c'est ma devise : le

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saviez-vous? Les scrupules ne m'embarrassent pas. Non, mon petit Maurice, si je ne puis vous faire un plaisir qui me serait peut-être aussi agréable qu'à vous, c'est parce que vous seriez très malheureux.

— Ne dites pas cela. Je vous veux! Je vous aime !

— Pardon, vous me voulez et vous ne m'aimez pas ! Votre caprice satisfait, vous reviendriez très vite à Gabrielle, et c'est d'ailleurs ce que vous auriez de mieux à faire. Mais moi, quel rôle auraisje là dedans? Ma vanité... On a sa fierté, mon cher!

— Ne vous calomniez pas. Qui vous a connu ne peut vous oublier...

— Le grand amour, alors? Justement, je vous crois très capable de l'éprouver. Je dis plus, c'est le seul qu'un homme comme vous puisse ressentir. Et si, par malheur, vous alliez vous mettre à m'aimer pour de bon, ce serait pour vous la tuile, la fâcheuse tuile, celle qui vous tombe sur la tête, et vous laisse sourd, aveugle, idiot. Oh ! pauvre ami, que je vous plaindrais, que je me plaindrais! Voyez- vous cela ! Mais vous seriez insupportable, vous me proclameriez vite odieuse. De la jalousie, des scènes ! Je parie que vous seriez l'amant à scènes ! Non, non, restons ce que nous sommes, des amis. En bons garçons. C'est beaucoup mieux î

— Je vous aime pourtant, Ginette !

— Ça passera. Je ne suis pas votre type, je vous

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dis. Il VOUS faut... oh! le contraire de mon genre... Et sans aller bien loin, si vous tenez absolument à faire une folie, car c'en serait une, quand on a une femme comme la vôtre et qui mérite d'être aimée par l'homme de cœur que vous êtes, — tenez, voilà mon amie Alice, là-bas, qui vous cherche et qui va nous découvrir...

— Ne raillez pas, c'est mal.

— Mais je ne raille pas... Alice, c'est visible, a un faible pour vous. C'est la belle mystérieuse... les complications, les secrets et le crrime, — elle vibra drôlement l'r. — Pour la passion, vous ne trouverez pas mieux. Mais à votre place, je me méfierais. Et voulez-vous que je vous dise, vous feriez bien mieux...

— Vous êtes un stupéfiant professeur de morale, dit Maurice blessé au vif.

— Prenez donc Alice, puisque le diable vous tente !

— Je vais suivre votre conseil, fit-il sèchement.

— A votre aise, mon cher.

Il la regarda :

— On croirait à votre ton que vous êtes jalouse.

— Moi, oh ! mon cher petit Maurice, tout grand savant et député que vous êtes, vous n'en remontrerez pas à un bout de femme comme moi. Si j'étais jalouse, je vous aurais gardé si bien que personne...

AHce Comeau-Pierres pénétrait dans le boudoir de l'air le plus naturel du monde.

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— Vous ne fumez donc pas? dit-elle. Le Vigreux vous cherchait.

Dopsent balbutia quelques mots et s'éclipsa, laissant les deux femmes se féliciter à l'excès sur leurs robes et se sourire angéliquement.

Dans la fumée épaisse des cigares, au fumoir, Givreuil venait de raconter une histoire salée qui soulevait de gros rires. On venait de difîamer quelques femmes, avec cette obscénité lourde qui égaie les réunions d'hommes. Le Vigreux, ayant aperçu Dopsent en train de réchauffer consciencieusement dans le creux de sa main, pour le mieux déguster, un verre de fine Champagne 1870, — lui dit en l'attirant dans un coin :

— Mon cher ami, quel flair vous avez eu d'éconduire Pec l'autre fois ! Entre nous, l'animal est dangereux. Je l'utilise, mais c'est tout. Et je ne sais pas ce qu'il s'est permis de vous dire. Quant au ministère, vous avez bien raison de ne pas le lâcher. La Voix publique, la première, a reconnu son intégrité.

Le chantage sur l'affaire Soulice : raté, et pour cause ; le gouvernement ayant ce obtenu » le silence du journal.

— Vous serez toujours l'homme d'une combinaison ministérielle à laquelle je m'intéresserai, reprit Le Vigreux. Des caractères comme le vôtre sont rares.

— Mais du tout, cher monsieur, fit Maurice flatté.

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— Je sais ce que je dis, affirma le directeur avec son ton impérieux. Le parlementarisme se meurt, du mal qu'il a fait au pays. Un député, au lieu de contrôler la gestion des affaires, n'en est plus que l'agent d'exécution. C'est lui, et non plus l'administration, confisquée à son profit, qui est devenue le grand rouage de transmission. De lui dépendent préfets, magistrats, inspecteurs d'académie, fonctionnaires de toutes sortes. Voilà ce qui a faussé peu à peu les ressorts du système. Ajoutez le favoritisme, le parasitisme, la surenchère électorale, l'abaissement de la mentalité parlementaire. Vous devriez nous faire des articles là-dessus.

Dopsent huma sa fine Champagne et, la savourant :

— J'allais vous proposer une campagne contre l'alcoolisme.

— Magnifique sujet, dit Le Vigreux froidement. Une plaie nationale. Nous en mourrons. Mais, outre que le marchand de vin est le grand électeur de la RépubUque, il est aussi le maître de mon journal. Je ne puis sacrifier mes traités avec les grandes maisons de spiritueux. Lutter contre l'alcoolisme, mais je serais boycotté, cher monsieur, dans les vingt-quatre heures, et je perdrais des centaines de mille francs pour vous faire plaisir. Mille regrets !

— C'est dommage, dit Dopsent. Qui s'attaquera à ce péril, le plus grave de tous, si les grands journaux bourgeois, représentant l'opinion publique, ont peur?

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Le Vigreux se mit à rire :

— II faut savoir accepter les faits. Ils sont nos maîtres.

Dopsent vida son verre, et sentit jusqu'au fond de lui la réchauffante flamme :

— Tant pis, car il n'est pas de pire poison pour la France que l'alcool.

— A qui le dites-vous? acquiesça Le Vigreux en se versant un verre de kummel.

Il décida Dopsent à collaborer à la Voix publique. Grapennes se mêlait bientôt à leur conversation. Antipathique au premier abord, avec sa face crispée d'envie, ses yeux glacés et ardents, le banquier exerçait ce singulier pouvoir de séduction réservé souvent aux hommes d'affaires ; il avait l'éloquence persuasive des chiffres, ou de ce qu'il présentait comme des chiffres certains avec un art de jongleur malais. Il jouait de ses interlocuteurs avec une dextérité psychologique presque infailHble ; et pesant sur les ressorts secrets de leur caractère, il arrivait presque toujours à les convaincre. Il lançait affaires sur affaires. Les Moteurs d' aviation réunis, distancés déjà! Les forêts du Caucase l'occupaient, et il allait créer le Crédit çinicole mondial. Les sports le distrayaient de son labeur; il faisait courir : son cheval Théodoric venait de gagner la coupe des sauts d'obstacle.

Maurice remarqua les égards que, malgré sa supériorité. Le Vigreux accordait à Grapennes. Sa façon d'être avec le banquier s'en modifia.

Il ne refusa plus, tout en réservant sa réponse au sujet du conseil d'administration d'une nouvelle société, les Ciiii^res thibétains, de prendre pour cinquante mille francs d'actions : elles rapportaient déjà douze pour cent, lui glissa le loupcervier à l'oreille, et monteraient encore. Dopsent avait encore dans la bouche le goût de la généreuse fine Champagne 70. Il se consolait presque de son mécompte avec Ginette. Plus tard, qui sait?... Souvent femme varie. Et Alice?... C'est vrai, il ne l'avait pas encore assez remarquée. Pourquoi ne prendrait-il pas Ginette Hél^^otte au mot?

Oubliant sa femme qu'il aimait pourtant, oubliant son fameux programme et se consolant de n'avoir encore pu aboutir à rien, Maurice, rayonnant, rentra au salon, cherchant la vaporeuse robe de tulle noir pailleté. Deux yeux langoureux rencontrèrent les siens, deux yeux insondables. Il s'approcha de Mme Gomeau-Pierres.

Allons, la vie était belle !

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Par ce jeudi pluvieux de février, tout eau et boue, Gabrielle songeait mélancolique, dans sa chambre à coucher, un livre sur les genoux.

Elle n'avait plus revu André Varaise, et l'émoi de leur entretien imprévu au Louvre s'apaisait. Ses scrupules, — peut-être alors excessifs? — s'émoussaient, rassurés. Un regret seul survivait. L'amitié de Varaise lui eût été douce, si elle avait pu s'y confier sans crainte ni arrière-pensée. Qu'il restât si tourmenté, si vibrant, elle le déplorait sans lui en trop vouloir, touchée malgré elle par la fidélité d'un tel hommage ! Ne rien pouvoir pour lui, quelle tristesse!... Comme il devait être seul par un jour pareil. Seule, ne l'était-elle pas aussi ?,.. Ces pluies ne finiraient donc jamais? Elle sentit le froid et l'abandon.

Le timbre de la pendule lui rappela qu'elle devait conduire les enfants à une matinée dansante chez la grosse Mme Ligones, véritable ménagère flamande. Miche, Charlette et Lou y retrouveraient la petite Juliane Hélyotte et les deux petits Comeau-Pierres, ave© d'autres camarades aperçus dans des réunions semblables, au

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théâtre Fémina ou aux Guignols-parties de Mme Givreuil. Elle les emmènerait ensuite embrasser l'a uncle Francis », surnommé par Charlette l'oncle Joujou. M. Wats avait repris sa vie de dilettante et de lettré dans son appartement du parc Monceau.

Odile achevait d'habiller Mme Dopsent, quand la jolie fille pâlit et, bégayant une excuse, s'esquiva précipitamment, le mouchoir sur sa bouche.

C'était la troisième fois depuis hier. Odile serrait sa taille davantage. Est-ce que?... Gabrielle se promit d'éclaircir le fait. Sa pitié dominait sa révolte. Si la femme de chambre avait « fauté », que d'excuses elle pourrait invoquer : l'exemple, le luxe, la légèreté des propos. Gabrielle s'accusa : elle aurait dû mieux veiller sur cette pauvre fille. En tout cas, loin d'imiter Ahce qui s'était montrée inexorable dans une circonstance analogue, elle n'éloignerait Odile qu'au dernier moment, lui assurerait un accouchement discret, du repos, la mise en nourrice de l'enfant ; probablement même elle la reprendrait ensuite, à moins qu'un mariage inespéré... Ce serait trop beau!

Mme Dopsent mit son chapeau, ajusta sa voilette et passa chez les enfants. La vieille Augustine, rappelée d'Hossegor en l'absence de Fraulein Busch, partie à Magdebourg soigner sa mère, achevait d'attifer Charlette toute frémissante d'impatience.

— Nous serons en retard, maman !

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— Mais non, mon enfant.

Elle examina leurs vêtements presque trop élégants, — ah 1 la rustique garde-robe d'Hossegor 1 — simples pourtant à côté des toilettes de princesse de Juliane, ou des complets de velours noir des petits Comeau-Pierres, leurs cols de point d'Angleterre à la Van Dyck.

Maintenant elle contemplait leurs visages :

celui de Miche moins ouvert, Charlette bien nerveuse, Lou toujours pâlotte. Elle ne retrouvait plus les bonnes figures rondes, les yeux clairs de là-bas. Moins surveillés, les enfants, échappant pendant leurs cours et leurs sorties au contrôle des parents, laissaient voir l'emprise d'une vie nouvelle, moins saine, moins régulière. Ils ne déjeunaient et ne dînaient plus à table. Comment eussent-ils sans inconvénient pu interpréter tout ce qui s'y disait? A la Pierre-Bleue, on ne tenait aucun propos devant eux qu'ils ne pussent entendre.

Charlette, qui ne s'était jamais souciée de ses robes, devenait très coquette, depuis que la petite Juliane lui avait dit, du même ton cavalier que sa mère : « Mais, ma chère, on ne porte plus ces jupes plissées. » Miche, autrefois expansif, parlait peu, écoutait et regardait beaucoup, d'un air de curiosité trouble que sa mère n'aimait pas. Lou dépaysée, loin des bêtes et de la nature, semblait une pauvre petite âme qui s'ennuie.

Gabrielle soupira, attristée. Ses prévisions se

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justifiaient. Il ne fallait pourtant pas que les enfants souffrissent de cette vie-là. Rien de grave. Mais elle devrait y veiller. Elle dit :

— Si je priais M. Duadic de vous accompagner ! Charlette sauta de joie, ce qui fit se piquer, à

l'épingle qu'elle fixait à la ceinture, Augustine bougonne.

— La bonne idée, maman ! Il y a un siècle que nous l'avons vu, notre précepteur!

Gabrielle alla trouver son mari. Un accès de goutte qui l'avait pris à l'improviste et fait jurer comme un païen, — jamais il n'avait eu cela dans les Landes, — le retenait au logis, maussade.

— Veux-tu confier les enfants à Pierre Duadic cet après-midi? Je le prendrai avec nous.

— Pour ce qu'il me sert, dit Maurice.

Elle mit ce mot injuste sur le compte de l'irritation causée par la douleur et l'amour-propre. Il avait un pied en pantoufle, étendu sur un tabouret, un châle sur les genoux. Un mot injuste, oui, car Duadic faisait sous la surveillance de Max Odel toute la correspondance : réponses, promesses, félicitations.

— Tu as mal? demanda-t-elle affectueusement.

— Oh ! ça ira bien demain.

Et il ajouta, rageur :

— A-t-on idée ? La goutte à mon âge ! Prends le petit Duadic, à ton aise.

Dans son ton, perçait le secret dédain de l'homme de pensée pour l'homme de rêve, un peu de mau-

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vaise humeur contre ce caractère si différent du sien, qui demeurait, malgré ses efforts, inadapté à ses fonctions actuelles.

— Veux-tu que je reste près de toi? Ma présence chez les Ligones n'est pas indispensable. Et tu es si rarement à la maison.

— Eh! ma chère, ce n'est pas pour mon plaisir. D'ailleurs j'ai un tas de travail; vois ces paperasses. Va t'amuser, va.

— M'amuser? répéta Gabrielle d'un ton expressif.

— Amuser les enfants, si tu aimes mieux.

Elle était tout contre lui, elle mit la main sur

son épaule et tendrement :

— Maurice, est-ce que ça te plaît tant, cette vie?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Il me semble qu'elle ne te rend pas pleinement heureux. Tu essaies de t'étourdir.

— Voilà bien... où vois-tu que je m'étourdisse? Je suis occupé, très occupé. Et cela m'intéresse, me passionne, oui, me passionne !

Il affecta de répéter ce mot ; mais l'entrain manquait. Il subissait depuis quelques jours une crise de dépression qu'accompagnait une clairvoyance soudaine. Cette vie trépidante l'énervait : le malaise confus de se sentir pris à un engrenage de relations, d'actes qui ne le satisfaisaient pas entièrement ; l'inquiétude de son bel équilibre mental rompu ; la peur de ces impulsions insoup-

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çonnées de lui-même qui le portaient à convoiter les femmes, le luxe, les honneurs, si bien qu'il découvrait en lui un autre être, un intrus exigeant et d'âme inférieure. Ce n'est pas impunément qu'on se sent prêt à trahir son idéal. Il en souffrait. Son air soucieux n'avait pas échappé à sa femme.

— Tu n'as pas d'ennuis?

— Pas le moindre. Tu le saurais.

— Le saurais-je vraiment? Tu te confies moins à moi ?

— Un reproche ?

— Non, Maurice, un regret.

Il la regarda d'un air indécis, quoique affectueux :

— Je t'aime bien, ma pauvre amie. Il ne faut pas m'en vouloir, ma vie est pesante. Légère aussi, ajouta-t-il très vite, puisque je l'ai choisie. Allons, à ce soir ! Et invite Wats à dîner bientôt.

Il lui baisa la main, galamment.

Elle n'osa insister : de délicates pudeurs motivaient sa réserve ; mais cette réserve, — tout s'enchaîne, — les séparait déjà. Entre gens qui s'aiment, la confiance peut cesser très vite : elle veut être tout et n'admet aucun compromis. C'est un cristal très pur, mais déplorablement fragile. Un petit choc le brise.

Quand la porte se fut refermée derrière sa femme, il songea :

((Les malentendus!.,. » Et il s'avisa qu'il n'aimait pas la robe qu'elle portait. Le marron la

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vieillissait. Elle n'avait pas le goût irréprochable de Ginette ou d'Alice, d'Alice surtout; il pensa :

« Le mariage, oui, un mariage comme le nôtre^ c'est-à-dire parfait, mais non excellent, — qui a dit cela, qu'il n'y a pas de mariage excellent? La Rochefoucauld, je crois, — quel poids lourd, tout de même ! Cette fidélité onéreuse à laquelle la femme tient comme une créancière inexorable t Cette mainmise perpétuelle comme le fisc sur le contribuable. Ah! ouf, respirer un peu, par moments! Cette pauvre Gabrielle !... Qu'y puis-je? Il faut bien dans le mariage qu'un des deux soit sacrifié parfois. )>

Maurice estimait légitime que ce ne fût pas lui. De quoi souffrait tant Gabrielle, aussi bien? C'est vrai qu'elle semblait soucieuse, absorbée depuis quelques semaines, éludant les visites, ne recevant chez elle qu'à contre cœur. Bah!... L'idée qu'elle pût être troublée par des causes extérieures, une présence ou un souvenir obsédants, comme il l'était lui-même, ne lui vint pas. Il est entendu que la femme est suffisamment gardée par son mari, ses enfants, son foyer. Tout cela doit remplir sa vie : tandis que l'homme... On frappait.

Max Odel entra; Dopsent le regarda avec sympathie. D'abord il en avait voulu à Odel de lui avoir été presque imposé par Caldry. Puis la capacité de travail, l'intelligence souple de son secrétaire l'avaient gagné.

Il lui savait gré de l'avoir empêché de faire une

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bêtise en s'ofîrant avec Rose Nacres, encombrante et tapageuse, une passade que tout Paris aurait su le lendemain. Ne s'était-elle pas vantée d'avoir Dopsent dans les vingt-quatre heures, si elle voulait ?

— Elle vous aurait collé dans son album à photos, patron, avait dit Odel avec une familiarité déférente. Celui qu'elle appelle ses Mille et un jours.

— Pour être si bien renseigné, vous y figurez donc, mon petit?

— Oh! moi, je suis garçon... Vous ne voudriez pas. Je figure dans l'autre : ses Mille et une nuits.

Et ne voulant pas que sa confiance fût mal interprêtée, il avait ajouté, plaisamment :

— Rose Nacres n'est pas digne de vous, monsieur le député. Et je tiens à votre renom.

Dopsent lui laissa le temps d'allumer une cigarette, tendit la main vers l'étui du jeune homme pour en prendre une :

— Vous ne plaidez donc pas aujourd'hui?

Car Max Odel, avocat à la Cour, cumulait les

plaidoiries, le journalisme et la Chambre.

— Affaire remise.

Il avait, avec sa mèche, son monocle, ses lèvres ironiques et sa face rasée, un air d'aplomb tranquille, de Bonaparte américain.

— Je ne suis pas content de la Voix publique, dit Dopsent.

— Oui, ils ont saboté votre article et changé le titre.

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— Ce sont des procédés un peu familiers à mon goût. J'y mettrai bon ordre.

— La presse du jour, fit Odel blasé. Quand vous aurez assez de Le Vigreux, vous entrerez à V Impartial. Norique sera trop heureux de vous enlever à son ennemi.

Dopsent eut ungeste de roi fatigué, qu'onsollicite :

— Que pensez-vous de Crapennes, au fait?

Us ont mis son portrait en première page.

Maurice aurait préféré y voir le sien.

— Sous celui du guillotiné de ce matin? On peut même s'y tromper. Eh bien, Crapennes est un homme d'avenir. Quel avenir? Faut voir. La grande fortune, la rosette et l'honnêteté finale? Ou le krach et la Cour d'assises ?

— Diable, vous êtes rassurant! Moi qui...

— Je plaisante. Tant que Le Vigreux soutiendra Crapennes, tout ira bien. Robert Macaire épaulé sur Bertrand.

— Vous avez un scepticisme terrible pour votre âge, Odel.

— J'ai vécu, dit le jeune homme avec une autorité qui eût paru presque comique, si elle n'eût été un peu effrayante. J'ai vécu dans tous les milieux. La misère est une fameuse école. Je me suis juré de faire ma fortune.

— Comment vous y prendrez-vous ?

Odel dit avec simplicité :

— Je serai député dans deux ans et sous-secrétaire d'Etat dans quatre.

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— Vous êtes capable de réussir, dit Dopsent, sérieux.

Malgré lui, il enviait et admirait cet arrivisme tenace, cette expérience précoce, et jusqu'à cette sécheresse sans illusions. Voilà bien la mentalité d'un politicien d'avenir. Avec cela, une intelligence ouverte à tout, une puissance de travail bien réglée.

Le valet de chambre aux superbes favoris noirs vint lui parler à voix basse. Maurice eut un geste d'ennui :

— Faites entrer... — et se retournant vers le secrétaire : — Ma cousine Jacquil... Et j'attends quelqu'un : Mme Comeau-Pierres... Dites-mol donc, mon petit. Qu'en pensez-vous de Mme Comeau-Pierres ?

— Je la connais peu, dit Odel circonspect. Je la tiens pour une nature d'élite.

Le visage de Dopsent s'éclaira de satisfaction.

— Ah! vous trouvez?...

— J'ajoute qu'elle est délicieuse.

— N'est-ce pas?... Mon cher, si ma parente prenait racine...

— Je viendrais vous délivrer !

Mme Jacquil fit une entrée de circonstance, comme si elle s'attendait à trouver Maurice à l'agonie. Malgré l'affection qu'elle lui portait, comme cousin et comme médecin, l'idée que d'autres pouvaient souffrir lui était particulièrement agréable. Elle le plaignit à l'excès :

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— Je n'ai pas voulu partir pour Nice sans venir vous dire adieu, mon cher ami. J'avance mon départ. Paris me tue.

De fait, elle avait encore jauni, le cou parcheminé ; elle semblait avoir maigri encore. Elle prit un air éploré pour reprendre :

— Gabrielle est donc sortie?

— Oui, avec les enfants. Mais elle ira vous dire adieu. Vous ne partez pas demain?

— Si, demain soir.

Et après un silence :

— Mon cher Maurice!... murmura-t-elle d'un ton de condoléance funèbre.

Elle le regardait avec une insistance apitoyée telle qu'il se demanda : « Ai-je donc si mauvaise mine? »

Elle répéta, plus concentrée :

— Mon cher Maurice!...

Et avec éclat :

— N'est-ce pas, ce sont des calomnies?... Un si beau ménage! Je n'ai pas voulu le croire!...

— Quoi donc? fit Maurice impatienté.

— Vous n'allez pas répudier Gabri, je veux dire vous séparer d'elle?...

— Etes-vous folle? cria-t-il. Quel est l'âne bâté qui raconte de pareilles inepties?

— Oh! que je suis heureuse! fit-elle d'un ton pénétré. Il y a de si méchantes gens... Non, non, tout est bien, mettez que je n'ai rien dit.

— Expliquez-vous au contraire, je l'exige.

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— A quoi bon? Je vois ce que c'est; dans les meilleurs ménages; ehî mon Dieu, de petites imprudences...

— Quoi? On incrimine ma conduite!...

— La vôtre? Non, Maurice, pas la vôtre. On vous déclare parfait, au contraire.

Dopsent, que la goutte juste à ce moment élançait, — aïe! l'orteil! — eut un brusque rugissement de colère :

— Gomment, c'est de Gabrielle qu'on ose parler ? Qui d'abord? que je lui casse la figure?

— Que vous êtes violent, Maurice ! Vous pensez bien qu'il ne s'agit pas d'un homme. Propos de femmes! Et quelle importance y attribuer? Ah! que j'ai eu tort dans mon affection pour vous de venir vous tourmenter...

— Qu'est-ce qu'on dit de Gabrielle ? répéta-t-il avec obstination.

— Mais rien, rien de précis... Vous ne recevez plus André Varaise, n'est-ce pas?

— Varaise ? fit Dopsent étonné. Non, il est en grand deuil. Nous ne l'avons pas revu. Pourquoi ne le recevrais-je pas? Nous avons été très liés.

— Voilà... fit la cousine d'un air fm... On prétendait que vous aviez quitté Paris autrefois pour arracher Gabrielle à une passion malheureuse, et que, de retour, celle-ci n'aurait pu revoir M. Varaise sans que ses sentiments renaissent.

— C'est un conte à dormir debout, déclara Mau-

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rice outré. D'abord, c'est idiot! Et je vous trouve bien osée...

Il s'arrêta court : les millions à ménager. Raphaële Jacquil était une sotte. Oui, sans doute, plus sotte que perfide î Tout autre qu'elle, il l'eût mis à la porte! Mais l'héritage... Dopsent était honnête, se croyait désintéressé ; mais quoi, il est des arrières-pensées si tristement humaines que nous les enfouissons tout au fond de nous. Il faut, pour les mettre au jour, une secousse révélatrice.

— Mon cher Maurice, fit Raphaële avec une dignité supérieure, je suis votre aînée ; ce n'est pas galant de me le rappeler en me manquant d'égards. Mon apitoiement pour votre peine était sincère.

— Mais quelle peine, au nom du diable ! Je n'ai aucune peine. Et si vous voulez savoir pourquoi j'avais emmené autrefois Gabrielle dans les Landes, c'est que c'est moi, oui, moi, qui l'avais trompée et avais à me faire pardonner.

— Mon pauvre ami... Alors il n'y a rien, rien de fâcheux entre Gabri et vous? Combien j'en suis aise ! Non, non, ne me demandez pas qui m'a glissé ces horreurs... D'ailleurs, je l'ai rabrouée de la belle manière, je vous assure. Moi, douter de notre chère Gabrielle? Mais elle porte sa pureté sur le visage !

Il fut impossible à Dopsent de confesser Mme Jacquil. Elle lui laissa en partant ce doute empoisonné. Qui, dans leurs relations communes, avait pu?... Des noms lui vinrent à l'esprit qu'il

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repoussa tour à tour. Non, c*était trop bête!

Il ricana :

(( Et l'on accuse la province d'être potinière et méchante... »

Une portière se souleva sur un froufrou d'étoffes soyeuses. Une voix douce comme un sourire murmura :

— On peut entrer chez le malade?

C'était Alice Comeau-Pierres.

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Elle portait une robe délicieuse en cachemire Parme, et paraissait fraîche comme au sortir du bain.

— Alors, ça ne va pas? demanda-t-elle, affectueuse.

— Oh! ce n'est rien, rien...

Et Maurice déguisa une grimace de douleur sous un sourire ; humihé de rester infirme devant elle, et heureux de se sentir plaint. Tant de sympathie adoucissait le regard de Mme Comeau- Pierres. Le désir sensuel qui l'avait rabattu vers elle se nuançait déjà d'affinités sentimentales. Les mystérieuses lois du contraste l'inclinaient vers cet être déhcat, réticent, affiné, dont il ne savait si le charme, sous cette fascinante langueur, était de faiblesse ou de force.

Elle dit :

— J'ai conduit Jacques et Louis chez Mme Ligones, où j'irai les reprendre; et dès que j'ai pu, je me suis esquivée. Je ne devrais pas être ici, pourtant.

— Pourquoi cela ! Votre oui, au téléphone, m'a fait tant de plaisir.

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— Si votre femme prenait jamais ombrage de notre camaraderie? Gabrielle est une si précieuse amie, une âme tellement supérieure, que je serais désolée de lui infliger le moindre ennui.

Et Alice lui lança un regard d'ange exilé.

— Oh 1 dit Maurice, pourquoi Gabrielle seraitelle jalouse? Vous lui en donnez si peu raison.

— C'est vrai, dit la jeune femme en s'appuyant sur le bras de son fauteuil dans une attitude de séduction, alors que son visage chaste semblait ignorer qu'elle fût belle et le trouble que son corps inspirait :

— Mais ce qui, dans nos habitudes un peu libres, ne tire pas à conséquence, pourrait à sa sagesse, à sa raison paraître anormal et imprudent.

(( C'est vrai, songea-t-il, que Gabri est un peu bien de sa province. »

Il répondit :

— Mais non, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre...

— Justement, cela me fait un peu peur, l'intelligence, à moi qui ne suis que sentiment.

Mme Comeau-Pierres dit ce mot avec une grâce touchante; en son regard se fanait une exquise mélancolie d'âme incomprise.

— Je crains, dit-elle, que cette folle de Ginette ne me compromette sans le vouloir dans l'esprit de Gabrielle : elle est si évaporée, si légère à vivre. Je l'envie parfois, ajouta-t-elle avec un soupir.

— Vous ne pouvez que gagner au contraste.

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LA FAIBLESSE HUMAINE 15i

Prompte comme un dard, mais un sourire animait toujours le délicieux visage, la riposte partit :

— Je croyais qu'elle ne vous était pas indifférente ?

Maurice trahit un court malaise :

— Ginette m'amuse par ses saillies. Mais ce que je ressens auprès d'elle n'a rien de commun avec ce que vous m'inspirez.

— Ah! contez-moi cela, fit-elle d'un air candide.

— Vous parliez de camaraderie; Ginette peut être une camarade. Avec vous, le mot serait trop vulgaire. Vous ne pouvez inspirer qu'une amitié... passionnée.

Mme Gomeau-Pierres se dégantait lentement, et sa main blanche et chacun de ses doigts prenaient un charme de nudité.

Elle regarda Maurice dans les yeux :

— Alors, vous ne m'avez jamais confondue avec Ginette?

— Vous êtes d'une autre espèce, d'une autre race.

— Il ne faut pas lui en vouloir; Ginette, c'est la femme du plaisir.

— Et vous, Alice?

— Oh ! moi, dit-elle rêveusement, si les circonstances l'avaient permis, j'aurais été la femme d'un seul amour.

Et elle détourna les yeux, comme d'un paradis inaccessible.

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Maurice sentit combien devenait glissante la pente de cette conversation si dangereuse et si douce : leur solitude, le charme qui émanait de cette femme ; pour la première fois elle se livrait avec un peu plus de confiance. Et bien que sachant le péril, et ce qu'il devait à Gabrielle, ses serments de fidélité, il ne pouvait résister à l'ensorcellement de cette minute.

Il répondit :

— Cet amour, ne l'avez-vous donc jamais rencontré ?

— Jamais. Je demandais plus qu'il n'est raisonnable d'espérer, probablement.

— Henri vous aime-t-il?

— Mon mari? Il s'aime trop pour cela... Il est de ces hommes sans profondeur qui... C'est un associé, un bon ami, si vous préférez, rien de plus.

— Cependant vous avez dû être aimée ; il est impossible qu'avec votre distinction, votre charme rare...

— Si vous voulez dire que j'ai été désirée, de l'injurieux désir des hommes, oui. Mais je me fais de l'amour une idée trop belle et trop haute pour m'abaisser à une chute avilissante. J'ai pu vous paraître frivole...

— Non, non...

— Oh ! ne le niez pas , c'est la vie de Paris et ses exigences qui veulent cela, un entraînement; mais c'est mon masque frivole : dessous, nul n'a

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Lk FAIBLESSE HUMAINE 153

Et il sembla qu'elle laissait deviner à Maurice, tant son expression fut pathétique tout en gardant une dignité simple, ce que pouvait être son âme véritable et profonde.

— Je vous ai deviné tout de suite, protestat-il, plus troublé qu'il ne le laissait paraître.

— Vous, peut-être, qui êtes une âme élevée.

Alors, vous ne serez pas surpris que je me sois fait un idéal exigeant. J'ai foi aux principes sur lesquels repose la morale de la famille et de l'individu. Je crois au mariage, même si j'ai été une de ses victimes, une de ces innombrables créatures déçues qui pourtant sont arrivées les bras tendus vers la vie, enivrées de dévouement, prêtes à tous les sacrifices. Je ne trahirai pas la foi jurée, les égards que mérite mon mari, le respect que je dois à mes enfants. Une seule chose aurait pu, avec un affreux cortège de remords, me faire oublier tout cela... La passion vraie, la passion éprouvée pour un homme supérieur, que j'aurais reconnu mon égal ou mon maître. Je n'ai jamais rencontré cet homme-là.

— Il existe pourtant, dit Maurice. Supérieur, je l'ignore ; nous savons si peu ce que nous valons, ce que nous sommes ; mais avide de se réaliser en beauté, en puissance. Un homme faible comme tous ses semblables, mais qu'aucun obstacle n'effraierait pour conquérir un si cher bonheur.

— Je ne le connais pas, dit Alice avec un accent désespéré.

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— C'est que vous n'avez jamais regardé dans ses yeux.

Elle ne parut pas comprendre tout d'abord, puis ses regards rencontrèrent ceux de Maurice; et rougissante, elle se cacha le visage dans ses belles mains nues.

— Alice!

— Non, taisez-vous, c'est mal !

— Pourquoi! N'êtes-vous pas libre?

Elle le regarda avec stupéfaction :

— Oh! vous, vous aussi, Maurice! Comme les autres. Je n'aurais jamais cru cela de vous !

Elle fit mine de se lever. Il la retint par sa robe, saisit, au prix d'un élancement douloureux, la main de la jeune femme.

— Je ne veux pas vous offenser, je ne peux pas vous offenser !...

— Mais, malheureux, nous ne sommes pas libres. J'ai des devoirs et vous aussi !

— D'autres qui se savaient de pareilles responsabilités se sont aimés.

— Ils n'étaient pas nous; je ne veux pas de la faute banale : elle me dégoûte. Ces arrangements tacites ou complices me blessent, révoltent ma fierté. Tout ou rien. Pourquoi avez-vous parlé? Nous aurions pu continuer à nous faire illusion sur nos sentiments ?

— A quoi bon, si vous m'aimez, car vous m'aimez aussi, Alice !

— Je ne sais pas ! Je ne peux pas vous aimer...

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Ah ! Nous étions trop heureux : laissez-moi partir î

— AUce, l'amour est plus fort que tout.

— Peut-être : le grand, le seul amour? Mais est-ce le vôtre ?

— Oui ! n'en doutez pas.

— Pourquoi y croirais-je si vite! Vous me connaissez à peine.

— Je vous ai devinée. Ne voyez-vous pas ma sincérité ?

— Si, mais votre constance, qui me la prouvera?

— Le temps... Ma présence, mon dévouement fidèle, toutes mes pensées à vous...

— Ce serait trop beau, j'ai peur... Oui, de vous, de moi-même. Songez que je serais exigeante. Je réclamerais une soumission complète, une foi aveugle en moi, une patience fervente, jusqu'au jour...

— Au jour où?...

Elle lui jeta un regard passionné et de nouveau détourna la tête avec un frémissement qui l'émut : il glissait, glissait à l'instinct impulsif, à toutes les faiblesses qui, dans l'arrière fond de l'âme et de la chair, guettent l'homme,

— Ne me regardez pas ainsi, dit-elle. Vos yeux me brûlent !

— Alice, ordonnez, j'obéirai. Mais mon amour vous convaincra. L'amour est plus fort que la vie, plus fort que la mort. N'invoquez pas la morale, les principes : tout cela, je le sais aussi bien que vous, j'en souiïre comme vous. Ceux qui s'aiment

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n'ont qu'un devoir, faire souffrir les autres le moins possible et, s'ils ne peuvent renoncer à leur propre bonheur, le cacher s'il le faut. Et c'est encore de la pitié, de la générosité pour autrui. Ne cherchons pas l'absolu en ce monde.

— Vous m'ébranlez, vous troublez toutes mes idées; mais d'abord, je veux être sûre de vous.

— Que faut-il faire?

— Je suis ambitieuse... pour vous... Pensez à moi, mais aussi à votre carrière. Agréez-moi pour amie, pour conseillère quelquefois... Je n'en abuserai jamais, et n'aurai souci que de votre bonheur, de votre gloire...

— Chère aimée...

— Nous ne nous verrons plus ainsi, c'est trop périlleux... et nous serions malheureux...

— Je ne puis vivre sans vous voir.

— Vous me verrez, mais avec prudence; je ne veux pas que votre femme, je ne veux pas que mon amie souffre par nous. Jurez-moi que vous ne lui causerez aucune peine à cause de moi.

— Que vous êtes bonne !

— Non, mais j'ai horreur de voir souffrir. Puis, Henri, qui n'est pas jaloux parce qu'il a toute confiance en moi, me retirerait cette confiance, s'il pouvait croire... Vous aurez la délicatesse et le tact que nul au monde ne soupçonne notre pacte.

— C'est juré. Vos lèvres, amie!...

Elle n'abandonna que sa main. Il reprit :

— Je ne suis qu'un homme ; on peut vivre

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d'espoir, mais pendant un temps seulement. Promettez-vous à celui qui ne va plus vivre que pour vous.

Elle feignit une confusion extrême :

— Oh ! mon ami, pas de conditions ; ayez pitié de ma faiblesse. J'ai si honte, si honte de moi... Oh! laissez-moi...

Il l'enlaçait, ceinturée à deux bras, si bien qu'il lui semblait, tenant ainsi ses hanches prisonnières, la posséder toute, par avance.

Elle se dégagea et, lui jetant un rapide adieu, un sourire tendre et brisé, disparut derrière la draperie. Personne dans l'antichambre; elle s'arrêta devant un miroir, passa soigneusement un petit mouchoir à poudre de riz sur ses joues, refit sa bouche au crayon de rouge, et avec sérénité ouvrit la porte et s'en alla.

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Aux vacances de Pâques, les Dopsent étaient allés à Hossegor, emmenant les enfants. Une déception que ce séjour, sur lequel Gabrielle comptait pour faire une cure de méditation et d'examen intérieur, reprendre Maurice, vivre de cœur et en esprit avec lui ! Car elle aspirait à un réconfort moral ; et où le trouver, sinon auprès du cher compagnon de vie, du mari qu'elle aimait ? De la courte crise causée par sa rencontre avec Varaise, ce n'était pas tout que de sortir victorieuse ; elle demeurait lasse, sourdement agitée. C'est surtout en voyant s'écouler les semaines, qu'elle constatait cette meurtrissure tardive, cette courbature morale.

Elle avait hésité, un moment, à se confier à Maurice ; mais de quel droit l'inquiéter, puisqu'elle se savait sûre d'elle-même ; oh ! de cela, bien sûre ! Il est des choses, pensait-elle, que la femme la plus loyale doit enfouir dans le secret.

Elle ne pouvait à la réflexion, continuer à en vouloir à Varaise de son cri de douleur, elle ne pouvait que le plaindre. Leur tête-à-tête au Louvre, — décidément, elle y pensait beaucoup ! —

l'avait fait revivre avec une intensité qui confondait présent et passé. Elle ne parvenait pas à l'oublier, l'eût-elle voulu; et pas davantage, elle n'arrivait à se soustraire à la séduction de cette nature compliquée, dont tant d'affinités répondaient aux siennes ; mais elle se persuadait que ses propres sentiments transformés, assagis, ne se prêtaient plus qu'à une amitié sentimentale.

Elle eût voulu lui témoigner, sans danger pour lui ni inconvénient pour elle, cette amitié. Mais d'abord, pouvait-elle avoir confiance, dompterait-il son cœur orageux?

Elle avait, ces derniers temps, après le grand silence qui suivait l'entrevue, reçu des lettres véhémentes et d'une sincérité touchante où il confessait ses regrets et son amertume. Il y déplorait sa faiblesse et la honte qu'il ressentait, ayant su garder un silence héroïque pendant si longtemps, d'avoir vu d'un seul coup s'effondrer son orgueil. Ces lettres, qu'il lui faisait porter et remettre à l'heure où elle pouvait les lire sans témoin, elle n'y avait répondu qu'une seule fois, par un mot mesuré, le priant de cesser.

Après une nouvelle interruption, il venait de lui assurer qu'il s'efforcerait de ne plus lui déplaire. Renonçant à toute démarche importune, il la suppliait seulement de vouloir bien le recevoir quelquefois, d'accepter qu'il revînt, s'engageant à guérir, à s'y efforcer du moins si elle n'avait pas la cruauté de l'exiler une seconde fois. Il serait un

de ces visiteurs modestes qui n'encombrant pas leurs hôtes. Elle n'avait pas répondu.

Et cependant, cette assurance qu'il lui donnait lui avait paru douce. Le beau rôle à jouer, l'apaisement, la protection vigilante et sage; l'amener à ne voir en elle qu'une amie, pouvoir se parler, se regarder sans avoir à rougir, sans aucune arrièrepensée dans le regard et la voix ! Mais elle n'avait pas osé consentir, toujours par excès de scrupule; le passé ne répondait pas suffisamment de l'avenir. Ne valait-il pas mieux qu'il l'oubliât complètement? Que ne voyageait-il? Que ne suivait-il son conseil de se marier, et de trouver avec de nouveaux devoirs, dans une affection ingénue et toute entière à lui, la force courageuse qui lui manquait ?

Là-dessus le hasard, encore une fois, les remettait en présence. En allant à Hossegor par le Sudexpress, un voyageur montait dans le compartiment où elle se tenait avec Maurice. Il les avait reconnus et salués. Bref étonnement, cordial, de Dopsent ; sa main tendue et franche :

— Varaise ! Mais il y a des siècles. Que cela me fait plaisir ! Il faudra venir nous voir, n'est-ce pas, Gabrielle ?

Le regard clair de son mari était si sincèrement joyeux qu'elle n'y put lire — comment l'eût-elle pu ? — l'ombre de la conversation tenue avec Raphaële Jacquil ; Maurice l'estimant trop pour lui rapporter ce qu'il considérait comme un indigne commérage. Elle ne soupçonna pas davantage

LA FAIBLESSE HUMAINE IGl

que, dans cet accueil si chaleureux, il montrait vis-à-vis de soi une ostentation d'homme fort, heureux de s'affirmer que les calomnies n'entameraient jamais sa confiance. Elle se disait seulement :

« André là... Maurice lui parlant en ami... lui racontant ses projets. André là, comme avant... Est-ce étrange ? » Au reste Varaise, irréprochable de tact, n'avait donné la répHque qu'autant qu'il convenait. C'est Maurice qui l'avait entraîné au wagon-restaurant. A ce moment, un instinct de préservation, venu de sa droiture foncière, avait poigne Gahrielle : ne devait-elle pas avertir son mari, le faire juge, s'en remettre à son expérience? Mais pourquoi dramatiser ce qui était si simple? Il serait toujours temps. Le sort allait permettre à Varaise, dès leur retour à Paris, de faire ses preuves, de ne se plus conduire qu'en ami discret, soucieux du respect dû à celle qu'il plaçait si haut. Pourquoi ne pas lui faire crédit?

Il la regardait à peine, lui adressait peu la pai^ole, alors que Maurice, de plus en plus expansif, lui récitait des bribes de son dernier discours, lors de l'interpellation sur la politique générale.

Pour la première fois, lui qu'on n'avait entendu que dans les couloirs ou dans les commissions, il avait abordé la tribune et, écouté avec sympathie par une salle demi-pleine, il avait rappelé à la Chambre, parmi quelques Très lien! la nécessité de procéder à la réforme électorale, de revenir au scrutin de liste : « Celui qui répond, messieurs, aux

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grandes nécessités vitales d'une nation, celui qui représente une modalité politique et morale supérieure au scrutin uninominal, celui qui donnera à la Chambre issue d'un scrutin élargi plus d'intelligence, d'autorité et de force, — oui ! qui donnera les moyens de pratiquer, avec l'envergure nécessaire, une politique de réformes, ces réformes démocratiques, messieurs, que la conscience populaire réclame et que la patience du pays attend !... » (Applaudissements sur un certain nombre de bancs.)

Gabrielle avait encore dans les oreilles l'intonation de Maurice, revoyait son geste large à la Chambre, le retrouvait réduit et étriqué dans le couloir étroit du wagon. Elle avait ressenti alors une impression imperceptible d'emphase et de ridicule, douloureuse à son amour-propre de femme. Et quand Varaise, descendu à Bordeaux, les eut quittés, elle avait roulé sans plaisir vers cette Pierre-Bleue dont elle s'était fait un rêve d'oasis. Le décevant voyage !

D'abord, pas une minute elle n'avait eu Maurice à elle. Du matin au soir, il courait l'arrondissement, buvant des vins d'honneur, discourant dans des réunions, rendant compte à son Comité de son mandat, justifiant le peu qu'il avait obtenu au point de vue local : le déplacement d'un instituteur, la nomination de deux facteurs et d'un gardechampêtre, trois rubans du mérite agricole, un secours d'argent à un vétéran infirme. Par malheur,

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l'instituteur déplacé était un brave homme, injustement sacrifié, et un des facteurs commissionnés à sa requête, garanti « un pur », avait levé le pied avec sa boite et deux mille francs de lettres chargées.

Quand Maurice rentrait à la Pierre-Bleue, elle le sentait préoccupé, nerveux, la pensée ailleurs, guettant avec impatience les courriers de Paris. Il avait revu sans enthousiasme ses vieux amis, Laloubers, Stamar; depuis une discussion avec Brousseval, un léger froid durait entre eux; les Serquy voyageaient, repris par leur nostalgie du large. Les soirées se traînaient, mélancoliques.

Le grand lit, la chambre aux tentures de Jouy et aux gravures anciennes n'avaient rapproché qu'une fois en quinze jours les époux. Et Gabrielle, dans sa fierté chaste et sa pudeur amoureuse, gardait de cette nuit énervée, sans sommeil, une impression pénible, à laquelle même il lui coûtait de songer : Maurice l'avait aimée d'une possession impérieuse, égoïste, qu'elle ne lui connaissait pas, et qui semblait moins le regain d'une fidélité ardente, que l'assouvissement d'un grand désir trompé. Gabrielle avait cru sentir, — rien de plus humihant, — que ce n'est pas elle seule qu'il serrait avec cette fougue taciturne dans ses bras, que ce n'est pas à elle seule qu'il pensait. En se levant, elle ne retrouvait pas, dans son miroir, l'épanouissement de beauté des nuits d'amour; elle se voyait les paupières cernées, le regard trouble; et dans l'inquiétude d'interroger son visage, elle

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éprouvait une sorte de honte et de tristesse, jointe à une jalousie obscure.

A voir Dopsent dissimuler une lettre, un jour, cette jalousie la ressaisit. D'abord, elle l'avait éprouvée pour Ginette, et maintenant, sans être rassurée tout à fait, elle s'alarmait de l'évidente influence d'Alice. Même confiante, la femme la moins avertie remarque ces nuances : l'intonation de la voix, plus humble chez l'homme, plus sûre d'elle chez l'ennemie, la coquetterie raffinée de Maurice qui avait changé son tailleur. Pour les Comeau-Pierres, il pleuvait toujours des loges, et, quand on les recevait, les fleurs les plus chères, les vins les plus fins, et jusqu'à des petits-fours d'une confiserie spéciale, qu'elle appréciait sous son air immatériel d'y toucher à peine.

Gabrielle, malgré les précautions employées par Maurice et Alice, leur maintien trop détaché, prenait conscience du danger insaisissable et présent ; et les mines caressantes que lui prodiguaient la jeune femme avivaient sa défiance.

Si encore, elle eût trouvé à Hossegor le calme souhaité, le repos, le fortifiant conseil des aîtres et des lieux. Elle n'en devait rapporter qu'impressions dépaysées, que regrets accrus, et ce sentiment désolant de l'impuissance qui ne peut remédier aux choses ni transformer les êtres.

Avec quelle tristesse elle avait revu les parents Dopsent vieillis tout à coup, avancés de plusieurs années vers la tombe. Leur fils leur manquant, et

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Gabrielle et les enfants, toute cette atmosphère familiale qui était leur dernier rayon de soleil, ils sentaient se dénouer les liens d'habitude qui les rattachaient à la vie. Ils ne se plaignaient pas, ils ne récriminaient pas, appuyés Tun sur l'autre de façon touchante, se soutenant avec la plus admirable affection qu'on eût vue chez des vieillards ; mais l'éloquence de leurs sourires stoïques, leurs bons regards humides de larmes qu'ils ne voulaient pas montrer... Gabrielle en avait eu le cœur serré

Puis cette œuvre féconde et prospère de Maurice, le bien semé par lui, l'énergie qu'il avait déployée : tout cela, elle avait eu le regret de le voir se désagréger, tarir. Une des villas de Capbreton, par l'incurie d'un gardien à qui le colonel Dopsent se fiait, venait de brûler; le pauvre père avait failli en faire une nouvelle maladie de foie. La scierie, autrefois si prospère, sous un maître désordonné languissait. Anglure avait, fou de morgue, presque assommé un de ses ouvriers, et il venait, malgré la protection de « Monsieur le Député )), d'écoper de trois mois de prison. Un homme à la mer! La ferme-modèle des Labrit n'était plus qu'une métairie de pauvre rapport, sale et puante.

Le Sanatorium ! Gabrielle pensait avec pitié aux visages moins gais des petits malades, aux regards peureux dont ils suivaient Mme Holtz, devenue toute puissante, et plus tracassière et despotique qu'il n'eût fallu. Hernès, séduit par une brillante

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situation en Espagne, avait, avec l'assentiment de Maurice, passé la main à un jeune médecin inexpérimenté. Désordre, gaspillage. Les infirmiers et infirmières moins tenus en prenaient à leur aise. Là aussi, l'absence du maître s'avérait déplorable.

La joie de Miche, Lou, Charlette retrouvant le beau cadre de leur enfance, leurs jeux au jardin auraient pu distraire Mme Dopsent; mais seule, Lou, ravie de revoir le vieux Poiluchon et passant ses après-midi avec lui, s'était épanouie parmi les fleurs, les abeilles, les poules, les mille petits génies familiers de la vieille maison. Charlette, fantasque, irritable, pleurant pour un rien, inquiétait sa mère.

Et elle avait eu la stupeur, incrédule d'abord, puis effarée, de découvrir que Michel, en mal précoce de puberté, avait pris à Paris, initié par qui? de malsaines habitudes. Elle en avait averti Maurice; et lui si intelligent, lui médecin, lui qui tenait à si grand prix l'éducation rationnelle, s'était mis en fureur. Au lieu d'expliquer avec fermeté à l'enfant le mal qu'il pouvait faire à sa santé, il l'avait accablé de reproches, si bien que celui-ci, craintif et humilié, s'était fermé, montrait une figure sournoise et des yeux méfiants. Cela passerait, avec de la surveillance, de la gymnastique, de l'hydrothérapie. Mais quels chagrins nouveaux pour la mère...

Pierre Duadic devait lui réserver un autre souci. Ces vacances, il les avaient passées tristement, en

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homme qui songe à prendre un parti qui lui coûte. La veille du retour à Paris, il offrait à Dopsent sa démission. Emu aux larmes, il avouait à sa protectrice qu'il était malheureux ; et elle avait deviné, avec un sentiment cuisant et presque irrité, que cet enfant déhcat et fier désapprouvait une vie qui ne répondait plus à son idéal juvénile et absolu.

Pierre Duadic, c'était du meilleur, du joli passé qui s'en allait. Il s'était montré si dévoué aux enfants, si dévoué à elle-même. Et elle constatait que les endroits eux-mêmes nous quittent, quand nous ne les habitons plus, quand nous leur retirons notre âme qui est la leur. Elle reconnaissait à peine la Pierre-Bleue désemparée; et cette fois la magnificence du printemps n'avait pu lui remplir l'âme.

Elle songeait qu'un an s'était écoulé : un an, et tant de choses ; le travail destructeur des invisibles forces hostiles, ce qui s'enlise, ce qui s'empoussière, ce qui se dérange ou se fausse, ce qui se rouille, ce qui paralyse les rouages les plus délicats, ce qui enlaidit, ce qui montre le revers piteux de la vie, sa doublure pauvre ; ce qui vous vieillit le cœur avant le visage.

Un an seulement !...

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