CHAPITRE XI CONCILES ET CONCILIABULES
Le Congrès socialiste international de Bâle (24-25 novembre 1912) fut le dernier de ceux qui ont été tenus avant la guerre. La réunioii à Bruxelles du Bureau socialiste international (29 juillet 1914) a pressenti l'orage, mais n'a pu l'empêcher. Le Congrès international fixé en septembre 1914 à Vienne d'abord, à Paris ensuite, n'a pu, bien entendu, être convoqué. Aucune réunion générale de l'Internationale n'a eu lieu.
Mais des fragments de l'Internationale ont tenté de reprendre entre eux leurs relations d'avant-guerre. Tantôt ce sont les partis socialistes des pays neutres qui ont tenu une conférence, tantôt les partis socialistes des nations alliées ; tantôt, comme à Zimmerwald, les socialistes internationalistes et antipatriotes de divers pays belligérants et neutres.
Nous allons rapidement passer en revue ces différentes tentatives.
La parlote de Lugano.
La première — par ordre chronologique — est la parlote qui se tient, dès le 27 septembre 1914, c'est-àdire moins de deux mois après la déclaration de guerre, à Lugano. agréable petite ville du Tessin.
Y assistent seulement une délégation du parti unifié italien et une délégation du parti socialiste suisse. Du côté italien sont présents : MM. Armuzzi, Lazzari,
LA FAILLITE DE l'IXTERNATIONALE. 187
Modigliani, Morgari, Grati, Trati et M™^ Balabanof. Du côté suisse : MM. Greulich, Albisser, Ferri, Grimm, Schenthel, Pfluger, Naine et Rimathé.
On y vote une résolution invitant les neutres à une active propagande contre la continuation de la guerre et proclamant — dans la terminologie coutumière — que la guerre actuelle est le résultat du régime capitaliste, de l'antagonisme des classes, que tous les Gouvernements bourgeois en sont également responsables, etc. :
Les bourgeois allemands et autrichiens n'ont pas le droit de justifier la guerre par le développement civil de la nation, puisque les gouvernements de ces pays ont toujours écrasé la civilisation nationale de leur peuple.
De même les bourgeois français et anglais n'ont pas le droit de parler de défense de leur pays contre V impérialisme prussien , puisqu'ils ont entravé le développsment de la civilisation par leur alliance avec le tsarisme russe.
I^On retrouve là les éternels et filandreux boniments marxistes qui, depuis tant d'années, donnent la nausée à tous les socialistes qui connaissent l'histoire.
La conférence et la motion de Lugano font long feu.
La conférence de Copenhague.
Comme celle de Lugano, la conférence de Copenhague, tenue les 17 et 18 janvier 1915, est ouverte aux partis socialistes des pays neutres. Mais ni l'Espagne, ni la Suisse, ni ritaUe, ni les États balkaniques, ni les Etats-Unis n'y ont de délégués. Seuls y sont représentés les partis socialistes de Suède, de Norvège, de Danemark et de Hollande.
Les deux journées de Congrès aboutissent à la rédaction d'une motion qui est, vraiment, d'une pauvreté lamentable. En voici quelques passages :
La Conférence constate que le Capitalisme, sous sa forme impérialiste et se manifestant par l'accroissement constant des armements, par la pratique sans scrupule d'une politique d' agrandissement et par l'acte d'une diplomatie secrète irresponsable, a fini par amener le monde à la catastrophe actuelle, prévue et annoncée par la Démocratie sociale.
Ib8 LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
Ail moment même où l' humanité entière est remplie d'horreur par les dévastations et les massacres que cette guerre a multipliés, la Conférence désire exprimer la ferme et vigoureuse volonté de paix qui existe dans les populations représentées à la Conférence.
La Conférence considère que le but principal de sa rétinien est de fortifier la volonté publique qui, dans tous les pays satts doîite, réclame la fin de la guerre par une paix durable.
Elle se tourne donc, dans ce but, vers tous les ouvriers socialistes-démocrates et particulièrement vers ceux qui appartiennent aux pays belligérants, en s' appuyant sur les principes de solidarité internationale et les sentiments de justice du prolétariat proclamés par tous les congrès internationaux. Ceux-ci ont été fixés au Congrès de Copenhague en 1910...
Inutile d'insister. Passons.
La conférence de Londres. '
Moins d'un mois après, les 14 et 15 février 1915, c'est, à Londres, la conférence des partis socialistes des pays alliés. Elle se réunit dans l'immeuble de la British Steel Smelter's Association (au syndicat des fondeurs d'acier anglais).
Les délégués étaient au nombre de 46.
La France était représentée par MM. Bracke, Compère- Morel, Cachin, Longuet, Marcel Sembat, P. Renaudel, Edouard Vaillant, Louis Dubreuilh, Poisson, Brœmer pour le parti socialiste unifié ; Jouhaux, Luquet, Moulinier, Bourderon et Merrheim, pour la Confédération générale du travail.
L'Angleterre était représentée par Henderson, leader du Labour Party, Ramsay Macdonald, Keir Hardie, Andersen, Glasier, etc. ; la Belgique, par Vandervelde, ministre d'Etat, Lafontaine, sénateur, Jules Destrée, député, etc. ; la Russie, par Mayensky (du parti socialdémocrate), Tchemof et Roubanovitch (du parti socialiste révolutionnaire), etc.
La sous-commission chargée de rédiger la résolution fut composée de MM. Henderson, Macdonald, Vaillant, Jouhaux, Vandervelde, Lafontaine, Tchemof et Roubano\dtch.
Elle accoucha de l'Encyclique suivante que nous reproduisons in extenso :
LA FAILLITE DE l'iNTERXATIOXALE. 189
La Conférence ne songe pas à niécoiinaitye h^ causes générales et profondes du ccnifîit européen, produit monstrueux des antagonismes qui déchirent la société capitaliste et d'une politique de colonialisme et d'impérialisme agressifs, que le socialisme international n'a cessé de combattre et dans laquelle tous les Gouvernements ont une part de responsabilité.
Mais l'invasion de la Belgique et de la France par les armées allemandes menace l'existence des nationalités et porte atteinte à la foi des traités.
Dans ces conditions, la victoire de l'impérialisme germanique serait la défaite et V écrasement de la démocratie et de la liberté en Europe.
Les socialistes d'Angleterre, de Belgique, de France, de Russie ne poursuivent pas l'écrasement politique et économique de l'Allemagne. Ils ne font pas la guerre aux peuples, mais aux gouvernements qui les oppriment. Ils veulent que la Belgique soit libérée et indemnisée. Ils veillent que la question de la Pologne soit résolue, conformément à la volonté du peuple polonais, dans le sens de l'autonomie au sein d'un autre Etat, ou de l'indépendance complète. Ils veulent que, dans toute l'Europe, de l' Alsace-Lorraine aux Balkans, les populations annexées par la force recouvrent le droit de disposer librement d'elles-mêmes.
Inflexiblement décidés à lutter jusqu'à la victoire pour accomplir cette tâche de libération, ils ne sont pas moins résolus à combattre toute tentative de transformer cette guerre de défense en une guerre de conquêtes, qui préparerait de nouveaux conflits, créerait de nouveaux griefs, livrerait les peuples plus que jamais au double fléau des armements et de la guerre.
Convaincus d'être restés fidèles aux principes de l'Internaticmale, ils expriment l'espoir que bientôt, reconnaissant l'identité de leurs intérêts fondamentaux, les prolétaires de tous les pays se retrouveront unis contre le militarisme et l'impérialisme capitaliste.
La victoire des Alliés doit être la victoire de la liberté des peuples, de l'unité, de l'indépendance et de l'autonomie des nations, dans la Fédération pacifique des Etats-Unis de l'Etirope et du monde.
Quel pathos ! Et comme il est pénible de songer que, voulant s'adresser aux prolétariats des paj^s alliés — notamment aux prolétariats de Belgique, du Nord de la France et de la Pologne, qui ont, depuis le début des hostilités, connu toutes les tristesses, toutes les tortures, toutes les horreurs de l'invasion germanique — les socialistes réunis à Londres n'aient pu trouver quelque formule
IÇO LA FAILLITE DE l'INTERXATIONALE,
plus haute, plus généreuse, plus vibrante, en un mot plus adéquate à 1 enormité des événements !
Ainsi que l'écrit Jules Destrée, député de Charleroi, qui assista à l'élaboration du texte, « on peut le trouver assez pâlot. Et l'on s'étonne que quarante personnes — ■ une élite — aient pu résumer leur volonté commune dans une aussi terne rhétorique (i) ».
Ce qui est plus grave encore que la forme même de ce document, si embarrassée, si grisaille et si piteuse, c'est son inspiration, où se retrouve le marxisme germanique et qui fait que chaque paragraphe de la résolution est la négation même de la lutte soutenue par les peuples alliés pour le triomphe de la civilisation et de la liberté.
< Les socialistes de Grande-Bretagne, de Belgique, de France et de Russie, qui n'ont pas pour but l'écrasement politique et économique de l'Allemagne, ne sont pas en guerre avec les peuples d'Allemagne et d'Autriche, mais seulement avec les gouvernements de ces pa\^s, qui les oppriment. >;- La distinction ne tient pas debout. Jamais peuple, dans tous ses éléments, ne se confondit plus étroitement avec ses dirigeants. Les 93 intellectuels, dans leur manifeste, n'ont-ils pas proclamé que la culture allemande s'appuyait sur le niilitarisme prussien et ne faisait qu'un avec lui? Les social-démocrates, qui, jadis, étaient censés représenter l'opposition au régime impérial, ne se sont-ils pas pleinement solidarisés avec le kaiser qui les dénomme familièrement " mes socialistes »? Comment donc, dès lors, distinguer entre Peuple et Gouvernement? Le manifeste de Londres le tenterait en vain.
Et que dire de cette phraséologie de mensonge, de cette odieuse et abominable accusation portée contre la France d'avoir sa part de responsabilité dans le conflit européen, conflit qui serait « en lui même » le produit d'une politique <■ dans laquelle tous les Gouvernements ont une part de responsabilité » ! Parce que la France, se relevant peu à peu de ses désastres de 1870 et de 1871, a tenté de se constituer un domaine colonial, et parce qu'elle a réussi dans cette tâche ; parce qu'elle a, depuis vingt-cinq ans, réalisé des alliances et des ententes heureuses qui
(i) Jules Destrée, La conférence socialiste de Londres {Le Petit Parisien, 18 février 1915, i"'® p., i™ col.).
lui ont rendu une place de premier plan dans le concert européen, elle aurait assumé une part quelconque de responsabilité dans la guerre sauvage que l'Autriche et l'Allemagne impériales ont déchaînée sur le monde ! Quoi ! les congressistes de Londres ignorent-ils tous les sacrifices que, depuis vingt ans et notamment lors de l'agression d'Agadir, la France a consentis à la paix européenne?... Et la Belgique, la Belgique dont la neutralité territoriale était garantie par les traités internationaux et par l'Allemagne elle-même qui l'a cyniquement violée, la Belgique dont les populations ont été écrasées sous la botte du plus féroce des envahisseurs et dont les richesses intellectuelles et artistiques, les bibliothèques, les musées, les monuments ont été détruits et incendiés par les soudards de Germanie, la Belgique envahie, occupée, torturée, martjTisée, meurtrie dans la chair de ses enfants, la Belgique a-t-elle, dans le conflit, « sa part de responsabilité >^? Qui oserait sérieusement soutenir ces paradoxes monstrueux?
Comment encore la conscience française et la conscience alsacienne ne seraient-elles pas froissées douloureusement par le fragment de la résolution de Londres relatif à l' Alsace-Lorraine ? Quand cette magnifique portion de la nation française nous fut ravie par la violence victorieuse, les représentants autorisés des populations d'Alsace et de Lorraine élevèrent contre le crime allemand la plus éloquente et la plus énergique des protestations. Les années ont pu passer. La prescription n'est pas acquise. Il n'y a pas de prescription contre le droit des peuples. Et maintenant que l'œuvre de germanisation, tour à tour sournoise ou brutale, a échoué, une consultation — auprès de qui? auprès, sans doute, des immigrés d'origine allemande ? — ■ serait nécessaire pour rétablir dans son intégrité le droit de la France une et indivisible !...
Aussi la résolution de la conférence de Londres produitelle en France quelque émotion — d'autant que deux ministres, membres du Gouvernement de défense nationale, y donnent leur adhésion ; M. Marcel Sembat a collaboré activement à la réunion ; M. Jules Guesde, malade conformément à l'usage (i), n'a pu y assister,
(i) Sur les maladies ou prétendues maladies de Jules Guesde, of. notre livre Notes et souvenirs d'un militant (p. 198 et suivantes).
mais a envoyé sa signature. Il en résulte à la Chambre des députés, au cours de la séance du 18 février 1915, un incident soulevé par M. Charles Chaumet, député de la Gironde. M. René Viviani, président du Conseil, répond à l'interpellateur ; et, dissipant toute équivoque, désavouant carrément la logomachie de Londres, il proclame ' que les responsabilités des événements actuels incombent uniquetnsnt » aux ennemis de la Triple-Entente et que le pays « continuera sans défaillance et sans lassitude, d'accord avec ses alliés, la guerre jusqu'au bout », et en particulier « jusqu'à la reprise de l'Alsace- Lorraine ».
Le conciliabule de Zinunerwald.
La conférence de Zimmerwald (5-8 septembre 1915) a été une véritable « opération » gemianophile, favorisée par le Gouvernement allemand. Nous n'en voulons d'autre preuve que ce fait : c'est que les deux délégués socialdémocrates ont eu toutes facilités pour s'y rendre. Croiton, s'il avait été jugé par elle inopportun, que la diplomatie allemande eût favorisé leur voyage?
Tout d'abord, qui a convoqué la réunion de Zimmerv.ald? Il n'est point douteux que cette initiative revienne aux socialistes unifiés italiens — lisez : à la clique Morgari- Trèves-Turati — et à quelques « camarades " suisses. Laissons, sur ce point, la parole au compte rendu officiel de la conférence qui en résume ainsi les préliminaires :
Le Comité directeur du parti italien, réuni le 15 mai à Bologne, d'accord avec des socialistes d'autres pays et sur le rapport du citoyen Morgari, qui avait conféré avec des camarades des pays belligérants et neutres, décida de prendre l'initiative de la convocaticm d'une Conférence internationale. Des invitaticnis furent adressées à tous les partis, organisations ouvrières ou groupes qu'on savait restés fidèles aux anciens principes et résoluticms de l' Internationale ouvrière. Des délibérations entre socialistes suisses et italiens eurent lieu, aboutissant tout d'abord à une réunion préliminaire, le ïx juillet 191 5, à Berne. A cette réunion on fixa le but et le caractère de la Conférence projetée. On tomba d'accord que sa tâche serait d'appeler le prolétariat à une action commune pour la paix, de créer un centre d'action et d'essayer de ramener la classe ouvrière à sa mission historique (sic). On décida
d'envoyer des invitations selon des conditions établies par le Comité directeur du parti socialiste italien (i).
C'est ainsi que la conférence fut convoquée pour le 5 septembre à Zimmerwald, petit village situé près de Berne, au pied de la Jungfrau.
Elle tint ses assises durant quatre jours. Voici la liste officielle des délégations présentes à Zimmerwald :
Allemagne. — La délégation « représente les divers groupes d' opposition ».
Elle comprend : A dolf Hoffmann, député au Landtagprnssien , et Georg Ledebcur, député an Reichstag.
France. ■ — So7it représentées la minorité de la Confédération générale du Travail, une minorité du parti socialiste unifié et la Fédération des ouvriers des métaux. Délégués : A . Merrheim, secrétaire de la Fédération des tnétaux, membre de la C. G. T., et A. Bourderon, secrétaire de la Fédération du Tonneau, membre du Parti socialiste unifié français (Fédération de la Seine).
Italie. — La délégation représente le parti socialiste officiel et le groupe parlementaire. Délégués : G. E. Modigliani et Constantino Lazzari.
Russie. — Délégations officielles du Comité central et du Comité d'organisation du Parti ouvrier social-démocrate, du Comité central du Parti socialiste révolutionnaire; de plus, délégations de la social-démocratie lettonne et du Bund. Délégués : Lénine, Paul Axelrod, M. Bobroff.
Pologne. — Délégués des organisations socialistes de la Pologne russe et de la Lithuanie se plaçant sur le terrain de la lutte de classe: St-Lapinski, A. Walski, Cz. Hanecki.
Roumanie. — Délégation officielle du parti socialiste roumain : C. Racowski.
Bulgarie. — Délégation officielle du parti ouvrier socialdémocrate et de sa fraction parlementaire : Wassil Kolarow.
(Les délégations roumaine et bulgare représentent en même temps la Fédération socialiste interbalkanique.)
Suède et Norvège. — Délégations officielles de la Sozialdemokratiska Umgomsfôrbundet : Z. Hôglund et Ture Nerman.
Hollande. — Groupe isolé « De Internationale », représenté par H. Roland Holst.
Suisse. — Délégations personnelles, le Comité directeur du parti socialiste suisse ayant laissé toute latitude aux camarades
(i) Conférence socialiste internationale, brochure de 32 pages (éditée par l'imprimerie spéciale de la Fédération des métaux, Paris, 1915).
d'assister à la conférence. Présents : Charles Naine et Robert Grimin.
Angleterre. — « Des délégations de V Indépendant Labour Party et du British Socialist Party étaient assurées (i). » Jowett et Bruce Glasier devaient représenter le premier de ces groupements ; E. C. Fairchild, le second. Mais le gouvernement britannique leur refusa leurs passeports. La veille de la Conférence, les organisateurs reçurent le télégramme suivant : « Impossible obtenir passeports. Saluts chaleureux. Jowett, Glasier. »
La conférence adopte un manifeste, signé de tous les délégués présents et adressé aux prolétaires d'Europe :
// faut, restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible , agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socialisme, pour l'émancipation des peuples opprimés et des classes asservies... '
Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés ou mutilés, à vous tcnis qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par-dessus les frontières, pardessus les champs de bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées, prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Les Zimmerwaldiens décident ensuite, pour centraliser leur propagande, la constitution d'une commission socialiste internationale dont le siège est fixé à Berne et dont le secrétariat est confié à ]\I. Robert Grimm. Une seconde conférence, faisant suite à celle-là., est fixée au printemps de 1916, en Hollande.
Après Zimmerwald, KienthaL
En réalité, la Hollande n'avait été indiquée que pour dépister les indiscrétions. C'est encore en Suisse — véritable carrefour international — que vont se rencontrer dans une seconde parade les tenants du socialisme de Zimmenvald.
Elle a eu lieu du 24 au 29 avril à Kienthal, dans la vallée de l'Oberland bernois, sur la ligne du Lcetschberg.
Comme à Zimmerwald, on y a élaboré un manifeste
(i) Ibid.
LA FAILLITE DE l'iNTERNATIOXALE. 195
qui, dans le même charabia désuet, dans la même logomachie ampoulée, reprend les mêmes formules archaïques et archi-surannées sur les horreurs de la guerre et la nécessité de la paix.
L'Italie était représentée à ces papotages par Morgari, Prampolini, Modigliani, Musotti, députés. Serrati, directeur de l'Avanti.
La délégation suisse se composait de Grimm, Graber, Naine, députés, et Platten, secrétaire du parti sociahste helvétique.
D'Allemagne, étaient venus le député au Landtag prussien Adolf Hoffmann, qui avait déià assisté à la première parlote, et le député au Landtag saxon Hermann Fleissner. En outre, il y avait, assure-t-on, un socialiste de Brème, un de Francfort-sur-le-Mein, et deux citoyennes, l'une de Berlin et l'autre du Wurtemberg. Aucun syndicaliste allemand n'était présent. Ledebour, qui était venu à Zimmervvald, n'était pas à Kienthal.
Un socialiste austro-polonais représentait (!) les éléments zimmerw'aldiens de Hollande.
Lénine et deux autres réfugiés russes prétendaient représenter les groupements socialistes et révolutionnaires de Russie.
Le député serbe Katzlerowitch était présent.
Comme à la première conférence, il n'y avait pomt d'Anglais. Mais le British Socialist Party avait envoyé un télégramme de sympathie. La Hollande et la Suède, qui étaient « représentées » la première fois par trois personnes, n'avaient pas pu envoyer cette fois de délégués. I.a Roumanie non plus.
De France s'étaient rendus à Kienthal trois députés socialistes unifiés, anciens instituteurs, MM. Brizon, Blanc et Raffin-Dugens.
Au total, si nous considérons l'ensemble des délégations venues à Kienthal, il apparaît assez peu représentatif. Il y a là, à côté de trois députés français en désaccord formel avec l'opinion française, un demi-quarteron d'Allemands sans notoriété ni prestige, des réfugiés politiques de divers pays belligérants, ayant depuis longtemps perdu le contact de leur nationalité, devenus des déracinés et des errants, étrangers par conséquent aux aspirations des peuples qu'ils prétendent représenter, enfin des neu-
très incapables de comprendre et de sentir les nobles passions qui soulèvent, à cette heure, contre l'hégémonie germanique, la conscience des nations libres. Et c'est ça qui a la prétention de parler au nom du prolétariat international ! C'est ça qui s'appelle l'Internationale !...
La conférence de La Haye.
Une nouvelle conférence des partis social-démocrates des pays neutres se réunit les 31 juillet, i^^ et a août 1916 à La Haye — dans la cité néerlandaise qui fut, en 1872, le théâtre de la rupture entre marxistes et bakouniniens de la première Internationale. Elle tient ses séances au local Huize Bino, situé dans un vieil et pittoresque quartier de la Haye, le Hooigracht (canal aux foins), un coin délicieux, frais et vert, comme on en voit en Hollande. Parmi les délégués on remarque : ^'an Kol, sénateur, Troëlstra et Albaraa, députés, Vliegen et Wibaut, échevins d'Amsterdam, Van Zutphen, secrétaire des diamantaires. Bruns et Fimmen, secrétaires de syndicats, pour la Hollande ; Stauning, pour le Danemark ; Hjalmar Branting, pour la Suède ; Algernon Lee, pour les Etats- Unis ; Dr Repetto, pour la République Argentine. M. Huysmans, Belge, représente le Bureau socialiste international, dont il est le secrétaire. Le Comité directeur de la social-démocratie allemande a, sous !a forme d'un mémoire, envoyé sa bénédiction aux congressistes.
Le grand manitou de la conférence est Troëlstra, dont sont connues les tendances archi -germanophiles. Les thèses soutenues par celui-ci se peuvent résumer ainsi : le zimmervvaldisme est « l'une des manifestations de la volonté pacifiste de la classe ouvrière et un appel au socialisme de faire un retour sur lui-même » ; il s'est formé, dans les pays belligérants, « une idéologie de la guerre à laquelle les milieux socialistes eux-mêmes n'ont pu échapper » ; mais l'Internationale n'est pas morte « et montrera son esprit de continuité ■> ; quant à la question d'Alsace-Lorraine, elle doit faire l'objet d'un échange de vues amical entre social-démocrates allemands et socialistes français...
En réponse au discours de Troëlstra, Hjalmar Branting
déclare qu'il ne faut pas permettre aux puissances centrales « de faire la paix quand elles sont encore tout près du point culminant, car cette paix ne serait pas durable » ; il ajoute que «les Français et les Belges ont été attaqués > et qu'il ne les voit pas <■ se réunissant avec la social-démocratie du pays qui les a attaqués -.
Branting est trop indépendant et trop franc dans cette assemblée inféodée au marxisme et aux méthodes allemandes. La résolution adoptée par la conférence résume les opinions développées par Troëlstra, non celles de Branting ; elle déclare, en outre, dans le style habituel de l'école, que « le prolétariat doit imposer aux Gouvernements une politique internationale fondée sur le libreéchange intégral pour tous les pays, leurs colonies et protectorats, ainsi que sur la liberté des mers » ; car ■ seul, le libre-échange intégral est de nature à faciliter la préparation d'un système de production mondiale, basé sur la conception socialiste ».