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CHAPITRE IV LE PARTI OUVRIER BELGE

Le Parti ouvrier belge est né en 1885.

]\Iais avant sa constitution en parti politique, le socialisme belge a compté un théoricien, Colins, et un propagandiste. César de Paëpe. A l'inverse des premiers pères du collectivisme qui, surtout frappés par le spectacle des antagonismes industriels, laissaient la question agraire au second plan. Colins, reprenant l'idée de Rivadavia et des agrariens américains qui suivaient Devyr, posa en fait que le premier but à poursui\Te était l'appropriation collective du sol. César de Paëpe prit une part active aux divers Congrès de la première Internationale et présenta à celui de Baie un intéressant rapport sur les Services publics dans la société future.

Mais à côté de l'influence de Colins et de C. de Paëpe, le Parti ouvrier belge a subi profondément celle du socialisme français, du socialisme anglais et du socialisme germanique. C'est ce que proclamait éloquemment un manifeste adressé en novembre 1894 par le groupe parlementaire du Parti ouvrier belge au groupe socialiste parlementaire français :

Les grands courants d'idées qui traversent l'Europe se rencontrent chez nous avec ceux qui viennent d'outre-mer, comme les fleuves qui descendent de France et d' Allemagne se confondent, avec les flots des mers anglaises, dans les estuaires de nos Pays-Bas.

L' Angleterre nous a enseigné l'organisation, et la pensée géniale d'Owen s'incarne dans nos coopératives.

L'Allemagne vous a donné ses méthodes rigoureuses, et le Manifeste communiste se retrouve dans nos programmes.

La France, enfin, berceau du socialisme, a également exercé sur nous tine profonde et bienfaisante influence. Si le socialisme belge est aussi énergiquement idéaliste que foncièrement pratique, n'est-ce pas à vous qu'il le doit, à cette France socialiste et républicaine qui toujours donna le signal des insurrections de la liberté contre l'absolutisme, de l'égalité contre le privilège ?

Les conditions économiques de la Belgique — 200 habitants au kilomètre, un seul village industriel qui va des plaines de Mons aux plateaux de l'Hertogenwald, 400 000 prolétaires habitant côte à côte et travaillant coude à coude — ont facilité la poussée socialiste.

Sur 200 membres, la Chambre des représentants de Belgique, issue des élections de juin 1912 et de juin 1914, comptait 45 socialistes (i).

Violation de la neutralité.

En 1914, la Belgique ne croit pas à la guerre. Et puis, forte des traités internationaux qui, en l'érigeant en Etat indépendant, l'ont, en même temps, assurée des avantages et des garanties de la neutralité perpétuelle, forte des principes du droit international et des conventions diplomatiques de la Haye, elle n'eût jamais supposé que son territoire pût être violé.

Jusqu'au jour de la catastrophe, la Belgique se croit donc en pleine sécurité, elle a confiance dans la loyauté de sa grande voisine. Le Parti ouvrier belge, notamment, a confiance dans les « camarades », dans les « frères » de la social-démocratie avec qui on a si souvent prêché la solidarité internationale.

Le réveil du peuple belge tout entier n'en est que plus prompt, sa résistance que plus violente et plus indignée devant l'abominable agression teutonne.

Dans une intéressante et substantielle brochure, le regretté député socialiste belge Emile Roj'er, mort en

(i) La Chambre des représentants de Belgique est renouvelée par moitié tous les deu.x ans.

France en 1916, a décrit l'attitude de la population belge le 3 août 1914, sa stupeur profonde et défini la ligne de conduite aussitôt adoptée par le Parti ouvrier :

En s'éveillant le 3 août au matin, le peuple de Bruxelles apprit par l'Étoile belge, qui en publiait le texte, que l'Allemagne avait envoyé, la veille, à sept heures du soir, un ultijtiatwtn à la Belgique et lui accordait douze heures pour la réponse.

Le Gouvernement impérial, sous prétexte que la Frajice avait l'intentiofi de marcher sur V Allemagne à travers le territoire belge, demandait au Gauvernement belge le libre passage pour l'armée allemande, sous réserve que tout ce qui pourrait être nécessaire pottr les troupes serait payé comptant et qu'tme indemnité ultérieure réglerait les dommages occasionnés. Il n'entra jamais dans l'esprit d'aucun Belge que le Gouvernement du roi Albert pouvait faire à cet ultimatum un accueil fivorable. La démarche de l'Allemagne apparut à chacun comme la menace la plus injuste, la plus brutale et la plus criminelle. Tous, bourgeois et ouvriers — qui ne soupçonnaient rien des plans militaires de l'Allemagne et qui se souvenaient des protestations d'amitié prodiguées à la Belgique par les autorités allemandes et par l'empereur lui-même — furent saisis d'étonnement et d'indignation. Le Gouvernement belge répondit au Gouvernement allemand comme il convenait, savoir que le traité de 1839, confirmé par celui de 1870, proclamait solennellement l'indépendance et la neutralité de la Belgique sous la garantie des puissances, qu'une agressicm contre son indépendance par le Gouvernement allemand constituerait une violation flagrante du droit international, que le Gouvernement belge était fermement décidé à repousser toute attaque et à user à cet effet de toutes les ressources à sa disposition . C'était la guerre.

Depuis de longs jours, on était sans nouvelle aucune de ce ■qtii se passait chez les socialistes d' outre-Rhin. Sans une voix dissidente, les socialistes belges se rallièrent au Gouverjiement du roi Albert pour la défense de leur pays, de la civilisation et de la liberté des peuples de l'Europe.

La violation et l'invasion de la Belgique semblaient si injustes à tous que dans leur esprit il était impossible de concevoir l' avènement de la justice sociale jusqu'à ce que fût écrasé le Gouvernement impérial qui poursuivait en Europe le triomphe de la force brutale sur le droit.

En dépit de ses cinquante ans, le député socialiste Georges Hubin reprit du service dans l'armée où il avait jadis servi comme sous-officier.

Louis de Brouckère, précédemment rédacteur au Peuple,

qui, dans sa jeunesse, avait été condamné à six mois d'emprisonnement pour un article antimilitariste, rejoignit le corps d'aviation.

Désiré de Paëpe, fils de l'illustre sociologue et militant de la première Internationale, César de Paëpe, accourut aifssi, comme volontaire, avec son fils et son gendre, sous les plis du drapeau. Il devait être mortellement blessé à Anvers.

Henri de Man, secrétaire du Comité central de l'Education de Bruxelles, qui avait passé plusieurs années dans les écoles de l'Allemagne et qui était un admirateur de la culture et des méthodes allemandes, Dardenne, uii jeune rédacteur du Peuple, faisaient encore partie de cette phalange d' intellectuels qui prit du service.

Une réunion générale du Parlement eut lieu le 4 aoikt. Tous les députés et sénateurs socialistes y votèrent les crédits demandés pour la défense de la nation. Au cours de la séance, M. de Brocqiieville, ministre de la Guerre et président du Conseil, annonça que le roi invitait Emile Vandervelde à prendre place dans les conseils de la couronne comme ministre d'Etat, et le leader socialiste belge, président du Bureau socialiste international, annonça son acceptation (i).

Voix socialistes belges.

Le point de vue de la défense nationale par-dessus tout, avant tout, demeure, pendant toute la guerre, celui du Parti ouvrier belge, de ses militants, de ses élus — moins un.

Reproduisons quelques-unes de leurs opinions.

Au lendemain de la conférence internationale tenue à Londres (14-15 février 1915) par les socialistes des pays alliés, et en présence de certaines formules équivoques qui s'y étaient produites, Emile Brunet, l'éminent bâtonnier du barreau de Bruxelles, député socialiste de Charleroi, déclare :

// est prématuré de parler de la paix. Il est opportun, toute- Jois, de combattre l'effet déprimant de certaines formules de concorde internationale. Le péril que crée, au centre de l'Europe, l'impérialisme autocratique d'une puissante nation à l'âme guerrière éclate aux yeux de tous. Il faut anéantir le danger.

(i) Emile Royer, German socialistes and Belgium (London, George Allen and Unwind, Itd, 1915).

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Ensuite, notis devons poursuivre une guerre écovotnique, la poursuivre sans haine, mais avec entêtement. L' Allemagne est folle et le peuple est intoxiqué. Une éducation, patiemment poursuivie, a amené cette population à une mégalomanie qui accentue le péril que crée, à elle seule, la passion guerrière de la race.

Les Allemands sont fous. Traitons-les comme on traite les fous dangerextx, par l'isolement. Au peuple allemand il appartiendra de fixer l'heure de la paix définitive. Qu'il renverse le régime autocratique, à la faveur duquel il développe ses armements; qu'il institue le règne d'une démocratie pacifique, et les mesures de prophylaxie qui s'imposent à ses voisins se relâcheront. Je parle d'une évolution démocratique spontanée, qui régénérerait le peuple allemand, et non des conversions isolées dont certains journaux socialistes font grand état.

Sans doute, le désenchantement produit par l'insuccès doit amener la transformation de certains états d'esprit. Ces transformations sont sincères à coup siir, mais quelles garanties avons-nous que, demain, dans une situation favorable à l'Alletnagne, ceux qui semblent venir à nous ne retournent là où les appellent leur instinct de race, leur esprit naticmal? Négligeons ces facteurs inconstants. Allons jusqu'au bout. Ce qui implique que notre lutte contre le péril germanique continuera, même lorsque le canon se sera tu (i).

Un correspondant de l'Indépendance belge ayant demandé à Emile Roj'er si l'avenir de l'Internationale ne lui semblait pas compromis par la guerre, le député de Tournai lui répond :

La seconde Internationale ouvrière a fait faillite et l'on essayerait en vain de la ressusciter dans le même esprit qu'autrefois. Les militants de la social-démocratie nous sont devenus absolument odieux. Qui donc pourrait leur pardonner de s'être tus au Reichstag quand le chancelier de l'empire déclara cyniquement à la séance historique du 4 août, qu'en violant la Belgique, l' Allemagne agissait en opposition avec le droit des gens et commettait une injustice ? Ne sera-ce pas une éternelle honte pour le chef du groupe socialiste au Reichstag, le citoyen Haase, d'avoir lu, au nom de ses collègues, pour justifier le vote des crédits de guerre, une déclaration qui était le contre-pied du discours que le même Haase avait prononcé moins d'une semaine auparavant au meeting du Cirque à Bruxelles, quand il répétait avec force : « L' Autriche veut la guerre ». Des socialistes pourraient-ils, si les circonstances ne se modifient pas

(i) Le Petit Parisien, 24 février 1915, 2® p. 5^ coL

profondément, fraterniser encore avec de prétendus camarades qui ont laissé commettre en Belgique les plus abominables atrocités sans protester et presque en y applaudissant ? Ah ! il ne suffira pas, pour que tout cela s'oublie, que les social-démocrates se remettent à invoquer les principes du socialisme international et jouent, consciemment ou inconsciemment, le rôle qui semble leur avoir été réservé par l'empereur et son entourage pour le joitr où le temps des vantardises sera passé. Nous nous garderons d'être leurs dupes, nous savons ce que vaut la parole d'un Allemand, et c'est aux actes seuls que nous pourrons reconnaître quand il y aura quelque chose de changé chez les socialistes du kaiser (i).

Dans une conférence à Maëstricht le i6 mai 1916, le Dr Tenvagne, le vaillant député d'Anvers, s'exprime ainsi sur le compte de la social-démocratie allemande :

Vous attendez de moi, j'en suis silr, que je vous parle des socialistes et de l'Internationale. Cela ne me gêne pas... Les socialistes allemands ont terni la paix en mains, et ils ne l'ont pas voulue ! Ils se sont associés au grand cri)ne ! Leurs 600 000 officiers mobilisés ont pris part sans révolte aux massacres des ouvriers belges.

Je m'adresse à vous tous, à ceux surtout qui, dans cette salle, ne partagent pas mes opinions.

Pensez-vous que si un ministre belge, si Emile Vandervelde lui-même, était venu, nous dire à la tribune de la Chambre belge : « Nous allons commettre, dans notre intérêt, un acte contraire au droit des gens, une malhonnêteté politique », il se serait trouvé une seule voix socialiste pour l'appuyer ? Non, certes. Toute la Chambre se serait levée pour protester nvec énergie. En Allemagne... ils ont tous et tout accepté ! Ils cnit accepté la violation de notre neutralité ; ils ont accepté le guetapens contre la Belgique ! Croyez-vous qu'il y ait une réparation possible à ce crime ? Non, demain n'effacera pas hier. Nous ne le voulons pas ! Quant à moi, qu'on ne m'en veuille pas, mais, même en ce qui concerne Liebknecht, je me permets de faire remarquer qu'il s'est soumis comme les autres le 4 août et que son attitude nouvelle n'a été prise que quatre mois après la victoire de la Marne...

Que mes amis n'oublient pas que les soldats allemands n'ont pas fait de distinction chez nous lorsqu'ils ont assassiné en masse nos ouvriers de fabriques, leurs femmes et leurs enfants. Les socialistes belges qui voudraient renouer avec eux auront une lourde responsabilité à supporter. Notre pays a trop souf-

(i) L'Indépendance be-ge, 17 février 1915.

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fert. Il y a eu chez nous trop de sang versé, trop de ruines accumulées, trop de tortures, trop d'oppression et de tyrannie du fait des Allemands. Chaque Belge a pour devoir d'être vis-àvis des Allemands un justicier, de ne jamais oublier les crimes commis et de faire en sorte qu'un Allemand ne puisse plus paraître devant le monde sans se couvrjr la face de honte (i).

Mais voici mieux encore que des opinions individuelles. Voici, formulée dans un ordre du jour d'une grande beauté morale, l'opinion de l'ensemble du Parti ouvrier belge :

La classe ouvrière belge est décidée à passer par toutes les misères, à supporter toutes les souffrances pour ne pas avoir une paix allemande, qui ne serait pas une paix durable et définitive.

On ne doit pas s'imaginer que l'on doit se hâter pour nous.

Nous ne demandons pas la paix.

La réunion des socialistes des pays neutres échappe à notre compétence.

Mais nous disons à ceux qui veulent bien s'occuper de nous de ne pas se laisser influencer par l'idée que nous désirerions la paix. C'est là notre principale préoccupation.

On pourrait faire sonner cette cloche : nous prenons notre décision préventivement afin de prévenir les effets désastreux que l'argument pourrait avoir (2).

Il sied de rendre hommage à ceux qui ont affirmé de telles pensées.

Il sied de songer à tout ce qu'ont souffert, depuis août 1914, ces malheureux travailleurs belges. Ils ont vu le sol de leur pays occupé, foulé aux pieds par des hordes de barbares qui ont apporté partout la brutalité, le viol, l'incendie, l'assassinat ; ils ont vu ces bandits s'installant joyeusement dans leurs demeures et hurlant sur les places de leurs cités l'ignominieux Deuischland Uber Ailes ; ils ont connu le rationnement, la misère, la servitude et le manque de nouvelles aussi cruel presque que

(i) Le Devoir, conférence faite le 6 mai 1916 à Maëstricht, salle des Redoutes du Théâtre, sous les auspices du « Souvenir belge », par le D' Terwagne (édition du journal les Nouvelles, quotidien belge, fondé en août 1914, par un groupe de journalistes liégeois, place Saint-Amor, 16, Maëstricht).

(2) Ordre du jour voté en mai 1916 par le Conseil général du Parti ouvrier belge et produit par V'andervelde dans un discours prononcé à Rouen.

le manque de pain... Et malgré cela, à l'unanimité, le Parti ouvrier belge rédige un manifeste qui, dit Gustave Hervé, « dans les manuels civiques de la Belgique libérée de l'envahisseur, devra avoir sa place à côté de la lettre où le général Léman, le défenseur de Liège, prisonnier en Allemagne, refuse d'être envoyé en Suisse, et à côté aussi des lettres pastorales et des magnifiques sermons du cardinal Mercier... (i) ».

Les manœuvres de M. Huysmans.

Tandis que les socialistes belges, dans leur ensemble, donnent un superbe exemple de résistance à l'oppression, un député socialiste de Bruxelles, secrétaire du Bureau socialiste international, M. Huysmans, poursuit — ou tente de poursuivre — auprès de ses compatriotes et auprès des partis socialistes des nations belligérantes la besogne de dissolution et de pacifisme qu'en temps de paix accomplissaient parallèlement le marxisme et le pangermanisme. Qui ça, Huysmans?

Homme cultivé, admirateur de la KidUir allemande, M. Camille Huysmans a été l'un des propagateurs du fîamingantisme, diversion germanique dont le but fut de ravir à l'influence intellectuelle française les belles intelligences de la noble Belgique. La littérature merveilleuse d'un Lemonnier, d'un Maeterlinck, la poésie ailée d'un Verhaëren, l'art d'un Constantin Meunier, éclos en notre ambiance latine, sont, aux yeux de Huysmans, des déformations décadentes du génie humain.

Il ne faut point être surpris que les social-démocrates allemands aient désigné le camarade Huysmans au secrétariat général du Bureau socialiste international, non plus que ces laquais du kaiser, sur les indications de la Wilhelmstrasse, aient installé son office de trahison à Bruxelles, dans le voisinage de leur Agence centrale d'espionnage pour les pa3's occidentaux. Ce qui étonne davantage, c'est que les socialistes belges n'aient pu percer à jour les louches opérations de ce germanophile mal masqué.

(i) GusTA\-E Hervé, La libre Belgique (La Victoire, 19 août 1916).

Huysmans est un ancien étudiant de l'Université d'Iéna, un élève de Haeckel et autres Excellences du même acabit. Il a ingéré à haute dose la pâtée cosmopolite de ces luthériens à double face, qui marmonnent, comme une prière, la célèbre formule : « Laisse la vie être terre et la doctrine ciel » et il est devenu ce faux puritain solennel et constipé que l'on appelle volontiers à Bruxelles « le pion raté ».

En 1910, M. Camille Huysmans, d'accord avec un député libéral, Franck, et le député réactionnaire Van Cauwelaert, déposait à la Chambre des représentants une proposition de loi tendant à la suppression de l'Université de langue française de Gand. Cette proposition fut repoussée, mais on voit que l'atroce ^•on Bissing, qui réduit les prolétaires belges à l'abjecte condition des forçats allemands, n'a. rien inventé en imposant le flamand aux universitaires de Gand. Il n'a fait qu'appliquer un système préconisé,, six ans auparavant, par le camarade Huysmans (i).

Détail assez curieux et qui permet de mesurer le chemin, parcouru par la germanophilie en quelques années, l'attitude de Huysmans éveille, alors, quelque suspicion parmi les socialistes unifiés de France. Au Congrès national de Saint-Quentin (16-19 avril 1911), le délégué Bruchère signalale rôledeHu^-smans et M. Paul Laf argue — quoique gendre de Karl Marx et germanophile à outrance — ne put s'empêcher de s'écrier :

Est-ce que Huysmans est encore secrétaire du Bureau international de Bruxelles ? Est-ce que Huysmans est le représentant du peuple qui, en Belgique, fait en ce moment une campagne ardente pour les Flamingants contre les Wallons et qui est en train, en ce moment-ci, d'attiser la haine des petites races dans

(i) En 1916, le baroa von Bissing, gouverneur allemand — et bourreau — de la Belgique occupée décida de transformer en université flamande la vieille université française de Gand. Mais dans la réalisation de son projet, ■ il se heurta à l'opposition irréductible des Flamands conscients de leur devoir. Les éminents professeurs Fredericq et Pirenne préférèrent se faire déporter en Allemagne plutôt que d'accepter le rectorat de cette université germano-flamande. Le gouverneur général ne trouva pas un professeur belge consentant à enseigner dans 0^ conditions à Gand, et pour assurer des titulaires aux chaires créées il dut faire appel à des Luxembourgeois et à des Hollandais germanophiles. S'il a réussi de la sorte à s'assurer la collaboration de quelques professeurs étrangers, il n"a pas trouve jusqu'ici en Belgique d'étudiants pour peupler son université.

la petite Belgique ?... Si c'est le même Huysmans qui est secrétaire du Bureau international, n'est-il pas illogique qu'il occupe cette situation ?

Et un autre délégué, M. Rappoport, d'ajouter :

Il arrive souvent que l'Internationale est dirigée soit par Camille Huysmans, soit par deux ou trois personnalités (i).

L'incident n'eut pas d'autre suite. Le camarade Huysmans avait de trop hautes protections chez les socialdémocrates allemands, maîtres du socialisme européen, pour être atteint. Il continue à « diriger » l'Internationale. Lorsqu'éclata la guerre, Huysmans continua ses manœuvres. Le i^r août 1914, il accompagnait l'envoyé du Partei- VGStand et de la Wilhelmstrasse, Muller, qui venait tâter le pouls de nos socialistes unifiés et s'efforcer de les maintenir dans une opposition contraire aux intérêts nationaux.

Durant la guerre, il poursuit inlassablement sa besogne. Il se targue de ce que, lors du Congrès de Bâle, lui aurait dit Jaurès et qu'un journal zimmerwaldien rapporte ainsi :

C'était à Bâle, après une fatigante journée de Congrès. Trois hommes causaient à une table d'hôtel de la situation que créerait une guerre au socialisme dans le inonde : deux Français, Jaurès et Vaillant, un Belge, Camille Huysmans.

— // nous faut envisager toutes les éventualités, disait Jaurès à Huysmans. Votre situation, votre fonction ont une importance capitale. Nous ne savons pas, si éclate la guerre, quelle sera la répercussion d'un tel événement sur les esprits, en apparence, les plus solides.

« Quoi qu'il arrive, il faudra que vous n' ahandotmiez pas votre poste, que vous mainteniez les liens entre les prolétariats des pays belligérants...

— Oui, approuvait Vaillant.

■ — Et tenez, fit tout à coup Jaurès, il peut se faire qir'un vent de chauvinisme emporte tout dans les premiers moments, que des résistances s'opposent à la vie de l'Internationale, vous ferez tête à ces résistances, Huysmans ! Vous resterez en place, comme un pilote doit se cramponner à la barre, penda^it l'orage, plus énergiquement qu'en temps calme.

Il reprit avec plus de force :

— Oui, même si de tous les côtés on vous blâmait, restez !...

(i) Huitième Congrès national, compte rendu sténographique, publié par le Conseil national du Parti.

même si moi je vous adressais des paroles désagréables, restez, restez, restez.

— Je resterai ! dit simplement Htiysjiians (i).

Et M. Camille Huysmans est resté.

Se considérant comme le procureur de la Congrégation des rites du Souverain Saint-Marx, il ne perdit jamais le contact de ses maîtres saxons. Il l'a raconté, avec quelque orgueil, aux socialistes hollandais réunis pour l'entendre à Amhem, en janvier 1916 ; il a même, pour n'en point perdre l'habitude, sophistiqué certaines déclarations de ses amis allemands et la relation- des événements d'avantguerre.

Quel parti, s'écria-t-il, quelle organisation, quel groupe politique, social ou religieux peut se vanter d'avoir fait ce que nous avons fait en vue de prévenir la guerre ? Aucun! Les gouvernements capitalistes ont fait la guerre. Ils ont formé les esprits. Ils ont sonné la trompette guerrière. Ils ont créé le conflit (2)...

En effet, aucun parti, aucun groupe politique ou religieux ne peut se vanter d'avoir travaillé pour le roi de ,Prusse comme les dirigeants de la fameuse Internationale Icaiseriste. Nul ne s'est employé à désarmer les pays libres, à déformer la conscience nationale, à onaniser la résistance, à désorganiser la défense militaire, à dénaturer cette vérité première qu'est l'indépendance des peuples, à préparer les voies à l'invasion avec la persévérance méthodique, le génie de la trahison, de la bande chère à Huysmans. La rengaine du capitalisme belliqueux est un mensonge dont les événements ont fait justice. La vérité, c'est que Huysmans et ses congénères estiment que l'hégémonie politique et économique de l'AUemagne est une inéluctable conséquence de l'évolution européenne, qu'elle doit se traduire en fait et qu'il vaut mieu.x faciliter, hâter sa réalisation, que de s'y opposer au nom de principes que ces germanophiles déclarent désuets.

C'est l'opinion de tous ces métèques venus de tous les

(i) Ce que disait Jean Jaurès... [Le Droit du Peuple, Greaoble, 28 mars 1916). '-i

(2) Discours prononcé à Arnhem au Congrès du Parti socialiste hollandais (janvier 1916), reproduit par VHmnanitéis févrierigiô, 2«p., 3« et 4« col.).

pays, dans notre trop accueillante république — soidisant révolutionnaires russes, roumains, bulgares, austrohongrois, qui, pour s'épargner les rigoureuses sanctions d'une action qu'ils laissent à d'autres dans leur paj-s, préfèrent vivre là où la révolution est faite, se font naturaliser pour éviter l'expulsion, mais ne sont jamais assimilés. Ces sans-patrie ont le mépris du pays qui les abrite ; ils ne pourraient vibrer de ses émotions, car leur sang d'eunuques et d'esclaves, qui ne se peut réchauffer qu'aux coups de schlague, demande le fouet et s'accommode mal de la liberté. Ils sont la honte du parti dont ils se réclament et ils forment la cohorte des histrions à la Huysmans, la cohue des philosophes admirateurs de la Kultur.

A Bruxelles, depuis l'occupation prussienne, Huysmans coulait de paisibles jours et il s'efforçait de remonter le courant de haine et de mépris des ouvriers belges contre ces hordes d'assassins qui, pour lui, étaient encore de bons camarades. Il transféra le siège de son bureau à La Haye, suivant ainsi de près le bureau d'espionnage allemand qui s'installait dans cette ville, « de sorte, a-t-il déclaré, que si les relations de parti à parti ont été interrompues, les relations des partis avec le centre, le Bureau de La Haye, n'ont jamais été interrompues».

Admirez l'inconscience de ce Belge au pays torturé, ravagé, saccagé par le teutonisme le plus féroce et le plus sauvage ; admirez sa grandeur d'âme. Il n'a pas « voulu écrire, prononcer contre les Allemands, un seul mot qui pût compromettre le rapprochement entre les sections séparées de l'Internationale» (i).

Et dans le but d'assurer la confiance de tous les partis socialistes des pays belligérants, il organise un Comité exécutif composé de la délégation belge et de la délégation hollandaise, dont on connaît les inclinations progermaniques. De Bruxelles à La Haye, ce Belge, singulièrement favorisé des autorités allemandes, fait la navette, un passeport de von Bissing dans sa jaquette...

Huysmans essaie de convoquer le Bureau international. Les Allemands sont prêts à accourir, on le devine.

(i) L'Internationale et la guerre, Nouvelles déclarations de Camille Huysmans {L'Humanité, 9 février 1916, 3 p., i" et 2® col.).

A Paris, à Londres, on hésite : il n'y a pas encore de majorité pour cette trahison générahsée. Les italo-germains appuient les frères de Berlin, mais que feraient toutes ces filles entretenues dans un bal, en l'absence de leurs dupes?

Huysmans ne se décourage pas. Il a suivi les délibérations de ce qu'il appelle effrontément les partis socialistesdémocrates des pays neutres, des paj^s de l'Entente et des puissances centrales et il se propose de « réaliser l'accord pratique » en convoquant séparément les délégations des divers pays devant ce Comité exécutif. La Belgique vint officiellement, dit-il. A cela d'autres députés socialistes belges, qui n'ont pas les mêmes raisons que leur collègue de serrer le^ mains sanglantes des kaiserliches, opposent un démenti formel. Ils déclarent que les socialistes belges actuellement dans les tranchées ou en terre d'exil n'ont donné aucun mandat à Huysmans. Les socialistes unifiés français répondent qu'on « pourrait les suspecter de vouloir entamer des négociations indirectes avec l'Allemagne » ; les socialistes anglais renvoient la visite à d'autres jours. Seuls, les Allemands accourent et viennent officiellement déclarer qu'ils demandent le rétablissement des relations internationales et que leur amour de la paix est plus fort que leur goût bestial pour le viol et l'assassinat, ce que personne ne veut croire aujourd'hui.

Après l'évanouissement de tous ces gaz, Huysmans se retourne vers les comédiens minoritaires de la socialdémocratie. Dans les boniments de cette autre troupe, il cherche de nouveaux stupéfiants et il faut avouer que cette chimie est plus efficace sur l'encéphale de nos socialistes unifiés.

Il est assez piquant de constater le paralléhsme des deux opérations de La Haye et de Zimmenvald. En fourberie, les ressources de la diplomatie germanique sont infinies : elle exploite admirablement les idées d'extrême-droite, de droite, de gauche et d'extrême-gauche ; elle joue des religions et des sectes religieuses avec un brio incomparable ; eUe utilise pour ses fins un socialisme bâtard, de souche féodale et de philosophie nuageuse, qu'elle unifie ou désunifie au gré de ses besoins ; elle solidarise et divise des individualités qui la servent

yC LA FAILLITE DE l' INTERNATIONALE.

fidèlement dans les postes où elle les installe, comme des soldats disciplinés ayant conscience qu'ils ne sont qu'un rouage infime, utilisé par une volonté directrice à laquelle ils obéissent dans un intérêt supérieur : la Germanie au-dessus de tout !...

En Belgique les socialistes combattants et émigrés sont loin de suivre Huysmans. Nous avons cité plus haut Brunet, Emile Royer, Tenvagne. Nous citerons encore Jules Destrée, député socialiste de Charleroi, écrivain subtil, artiste af&né, orateur éloquent, qui, avec son courageux collègue libéral Georges Lorand, porta la parole en Italie, y remua la conscience des masses et fut un des bons ouvriers de l'intervention de notre grande sœur latine. Jules Destrée s'exprime ainsi :

Je ne connais plus, quant à moi, de camarades et de frères allemands. Je ne prendrai pas leur main, il y a dessus trop de sang de mes véritables frères et camarades, de tous ces ouvriers de nos régions industrielles qui ont trop bénévolement cru à la puissance et à la sincérité de la social -démocratie. Je ne ferai pas de traité avec eux, car ils ont laissé dire que les traités n'étaient que chiffons de papier et qu'on pouvait les violer quand il y avait intérêt.

A cela, je ne consentirai ni maintenant, ni plus tard. Mais maintenant, c'est-à-dire pendant que les travailleurs de Belgique sont contraints, par une terrorisation sans exemple, à subir les volontés des conquérants allemands, et aussi longtemps que notre territoire sera occupé, il me paraît et me paraîtra particulièrement inadmissible de discuter avec l'envahisseur, même masqué du masque socialiste...

Huysmans pense autrement. Soit ! C'est son affaire. Il a évidemment le droit d'avoir un avis distinct du mien. Mais, pas plus que moi, il n'a le droit de parler au nom des socialistes belges. Il est, comme moi, un socialiste belge, sans plus. Lorsque notre malheureux Parti, aujourd'hui opprimé et dispersé, pourra reprendre ses délibérations régulières, on pourra compter ceux qui sont disposés à négocier avec les Allemands.

En attendant, j'ai cru ces quelques lignes nécessaires pour dissiper l'équivoque (i).

(i) Jules Destrée, Socialistes belges et conciliation {L'Humanité, 13 mars 1916). — L'article de Destrée était précédé de la note suivante de la direction du journal : « Le citoyen Jules Destrée, député belge, nous prie de publier l'article suivant. Nous ne sommes pas d'accord avec lui sur tous les points auxquels il touche, mais nous ne croyons pas pouvoir lui refuser l'insertion qu'il nous demande. »

Louis de Brouckère se félicite que « son ami >> Huysmans lui ait, par son discours d'iVrnhem, fourni l'occasion de discuter ses tendances.

On pourrait vraiment croire, après l'avoir entendu, écrit-il, que rien ne s'opposerait plus à une collaboration fraternelle entre Scheidemann, Sudekmn et nous-même':, le jour où, grâce aux bons offices de quelques intermédiaires bénévoles, l'on aurait voté des deux côtés de la tranchée les mêmes résolutions vagues, affirmant les mêmes principes abstraits...

Encore un petit effort de conciliation et il ne resterait plus qu'à constater cette unanimité parfaite, à considérer la guerre comme un incident regrettable, à la tenir de commun accord comme non avenue et à vivre sur cette équivoque jusqu'au jour où un nouveau conflit fcnirnira à nos camarades une autre occasion de brûler nos maisons et de massacrer nos femmes pour la plus grande gloire du roi de Prusse ! (i).

Il serait aisé de multiplier témoignages et citations. Nous en avons suffisamment produit pour démontrer que le Bureau dit socialiste international, administré par un germanisant avéré, était devenu un instrument diplomatique docile aux mains de la Wilhelmstrasse.

Mais M. Huysmans s'est trompé en supposant que prolétaires belges et français seraient dupes de ses manœuvres. Le sang versé par leurs frères sur les champs de bataille où le Germain les arrose de pétrole enflammé et les enveloppe de gaz suffocants ou lacrymogènes leur dicte des devoirs sacrés auxquels ils ne failliront pas.

(i) Lettre à l'Humanité, 6 février 1916, !«' p., 6<= col.

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