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CHAPITRE V LES SOCIALISTES ITALIENS

Il y a, en Italie, deux partis socialistes : i^ un parti socialiste réformiste, qui s'est constitué en juillet 1912, à la suite de la scission survenue au Congrès de Reggio- Emilia et qui a à sa tête Leonida Bissolati ; 2.^ un parti socialiste révolutionnaire, que l'on appelle encore le parti socialiste unifié ou officiel, qui représente les- tendances exclusivement marxistes, qui a pour leaders Turati et Claudio Trêves et qui est directement affilié au Bureau socialiste international fonctionnant à Bruxelles. Les titres mêmes des deux partis indiquent leurs tendances respectives.

Pendant toute la guerre, leur attitude et leur activité ont été complètement différentes.

Les socialistes réformistes.

Dès le début des hostilités entre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne d'une part et, d'autre part, la Triple-Entente, les socialistes réformistes approuvent le Gouvernement italien qui a rompu la Triple-Alliance plutôt que de se laisser entraîner à une guerre aux côtés de l'Autriche. Dans le Secolo du i^"" août 1914, Bissolati résume les sentiments de fière indépendance de ses compatriotes en ces mots : « L'Italie n'a pas voulu se faire la complice d'une lâche agression, elle fera face à quiconque tenterait de l'en faire repentir. »

Mais presque aussitôt la question cesse de se poser d'une attaque ou d'une menace dirigée contre l'Italie par l'une de ses anciennes alliées. Il ne s'agit pas de s'opposer, au moins immédiatement, à l'envahisseur. Il s'agit de savoir si l'Italie interviendra dans le vaste conflit européen, si elle saisira cette occasion tragique de réaliser ses aspirations nationales par la reprise de Trieste et du Trentin, si, à cet effet, elle se joindra dans la lutte à la France, à l'Angleterre et à la Russie.

Le Parti socialiste réfonniste, dès la première heure, s'affirme interventionniste. Son Comité directeur formule l'opinion du parti dans un ordre du jour adopté le 6 septembre 1914. Cet ordre du jour

... Approuve la déclaration de neutralité de l'Italie, affirme par cela même que le traité de la Triplice a perdu toute sa valeur effective ; considère que, par cette déclaration, le peuple d'Italie ne se désintéresse ni des événements, ni des résultats du conflit, qu'il s'aperçoit au contraire que le triomphe des empires centraux 'menacerait le développement de la démocratie en Europe, alors que la victoire de la Triple-Entente ouvrirait la possibilité d'un désartnement général, permettant au prolétariat de totis les pays de développer ses revendications de justice sociale, et aussi, au point de vue international, que la victoire des empires centraux nuirait à l'Italie en assurant la prédominance de l'Atitriche-Hcmgrie dans les Balkans.

Il remarque d'ailleurs que le peuple italien ne peut pas dissiînuler sa solidarité fraternelle avec le pays de la grande Révolution, et il exprime le vœu que le Gouvernement italien interprète dans ses actes la neutralité proclamée, non comme une renonciation préalable et absolue à toute intervention dans le conflit (et encore moins comme une aide indirecte aux empires centraiix), mais comme la revendication d'une liberté d'action qu'il conviendra de développer selon les principes indiqués plus haut, dans les formes et au moment le plus opportun, après délibération de l'Assetnblée nationale.

Pendant toute la période qui va des premiers jours d'août 1914 au 24 mai 1915, date de la déclaration de guerre à l'Autriche, les sociaUstes réformistes sont parmi les propagandistes les plus ardents, les plus résolus, de la cause interventionniste. Ils sont à la tête de tous les éléments démocratiques et populaires qui représentent la tradition du Risorgimento, de Mazzini, de Garibaldi, de Carducci.

Durant toute la guerre, ils insistent pour une intervention de plus en plus énergique de l'Italie.

A la séance de la Chambre du i^r mars 1916, Bissolati prend la parole pour envoyer à la France, aux soldats magnifiques qui devant \'^erdun barrent la route aux barbares, le salut fraternel de l'Italie alliée, et de ce salut il fait, aux applaudissements de l'assemblée, une véritable déclaration de guerre à l'Allemagne :

Pendant que le Parlement italien reprend ses travaux, dit Bissolati, les armées de la France combattent à Verdun où elles livrent une bataille qui peut être le commencement de la phase décisive de la guerre. Cette guerre n'est pas seulement la guerre de la France contre l'Allemagne, c'est aussilz. guerre de l'Italie, de l'Angleterre et de la Russie contre l'Allemagne et contre l'Autriche.

C'est une guerre unique dans le but, dans le développement dans les sentiments qui resserrent les peuples de la Quadruple- Alliance contre l'agression allemande.

Les armées françaises, à Verdun, ne se battent pas seulement pour la France, comme nous, sur l'Izonso, nous ne nous battons pas seulement pour l'Italie ; nous nous battons tous pour la liberté et pour la civilisation de l'Europe.

En conséquence, je prie M . le président de la Chambre, et je crois que ma prière lui sera agréable, de se faire notre interprète en envoyant aux combattants français et à leur gouvernement r expression de notre admiration et nos souhaits fraternels. *

Chacune des phrases de cette courte harangue a été scandée par des applaudissements, et lorsque Bissolati eut achevé, ministres et députés, tous debout, poussèrent à plusieurs reprises les cris de : « Vive la France! vive l'Italie ! »

En juin 191 6, quand se constitue le cabinet Boselli, avec la signification d'une union de tous les groupes et de tous les partis, deux sociaUstes y sont appelés: Bissolati et Bonomi. C'est la première fois que le socialisme italien participe au Gouvernement.

En un mot, l'attitude du parti sociaUste réformiste à l'égard de la guerre et pendant toute la guerre est ardenunent, résolument favorable à la cause de la France ,et des Alliés.

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Les socialistes unifiés.

Au contraire, les socialistes unifiés italiens, qui ont pour chefs les députés Turati et Trêves et dont l'organe quotidien officiel est YAvanfi, furent, dès le début, partisans de la neutralité absolue et n'ont pas cessé de se montrer, depuis, adversaires de la guerre et de toutes les mesures de défense nationale. Ils avaient, jadis, combattu avec acharnement la guerre de Libye, et comme la guerre avait été longue (elle avait duré de septembre igii à octobre 1912), comme elle avait été onéreuse (elle avait coûté plus d'un milliard et demi de francs), comme elle n'avait pas, bien qu'heureuse, donné à la nation toute la fierté des résultats entrevus, cette opposition leur avait \-alu certaines sjTnpathies populaires. Ils se prononcèrent donc contre tout accord avec la Triple-Entente, contre toute participation à la guerre européenne et, par une sorte de psittacisme, répétèrent les discours d'autrefois sans comprendre que les situations n'avaient rien de commun.

Dans les premières semaines qui suivirent la déclaration de guerre de l'Allemagne et de l'Autriche aux puissancesdela Triple-Entente, ils triomphèrent de la neutralité obseï vée par le gouvernement itahen. Ils prétendaient ■ — à tort, mais avec ostentation • — qu'ils avaient été le principal obstacle pour arrêter celui-ci dans la voie d'une intervention aux côtés des deux empires centraux. Ils l'avaient alors menacé d'une grève générale.

Mais âès qu'il fut question d'une intervention aux côtés des Alliés, ils se révélèrent très violemment antiirrédentistes et affichèrent un souci — de leur part un peu imprévu ■ — des finances publiques. « Pour faire la guerre, déclarait VAvanti, il faudrait des milliards. Qui aurait le courage de les demander à cette pauvre ^Italie déjà saignée à blanc? » {dissanguata) .

La visite du pseudo-socialiste Sudekum, dépêché par la Wilhelmstrassc auprès du parti unifié italien, ne fit que le confirmer dans cette manière de voir. On raconta alors, à Rome, ce qui suit. Depuis longtemps, les socia- Ustes unifiés d'Italie étaient aidés financièrement par la social-démocratie allemande ; de même certaines organi-

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sations syndicales. Or, Sudekum aurait apporté aux camarades italiens l'ultimatum suivant : ou bien, reconnaissants de l'aide pécuniaire, ils s'évertueraient à maintenir l'Italie dans une neutralité qui est tout ce que le kaiser peut désormais espérer ; ou bien, plus tard, la social-démocratie abandonnerait à leur faiblesse les socialistes de la péninsule... Il semble que les arguments de Sudekum aient été parfaitement saisis.

Le 20 octobre 1914, le Comité directeur du parti socialiste unifié se réunit à Bologne. Il se prononce pour la neutralité absolue de l'Italie.

Le culte de l'Allemagne est tel chez certains socialistes italiens qu'ils vont jusqu'à 'préconiser la marche commune avec les deux Empires féodaux du centre. Tel est le cas de M. Rati, membre du Comité directeur du parti, qui, dans une conférence le 5 novembre 1914, va jusqu'à prétendre que, dans les circonstances présentes, il conviendrait de soutenir les plus faibles, c'est-à-dire les Austro- Allemands. Sans doute, par une lettre adressée au C arrière délia Sera (7 novembre 1914), M. Rati s'efforce de contester l'exactitude des propos à lui attribués ; mais le Carrière se borne, pour le confondre, à constater l'accord absolu des comptes rendus publiés par tous les journaux, le soir même de la réunion.

Plus le mouvement interventionniste devient pressant, impétueux et irrésistible, plus les sociaUstes unifiés tentent de se mettre en travers. Ils sont, d'ailleurs, impuissants, débordés de toutes parts. Des défections se produisent, comme celle de Mussolini qui, contre YAvanii, dresse le Papala d'Italia.

Malgré l'échec de leurs manifestations et de leurs meetings, où ils voient la foule se retourner contre eux, les unifiés n'en persistent pas moins, avec un entêtement farouche, dans leur action neutraliste. Le 10 février 1915. l'un des groupes les plus puissants du Parti, la section sociahste de Milan, \^ote la résolution suivante :

La section socialiste, convaincue de la nécessité déporter sur le terrain de l'action positive pratique et résolue l'opposition à l'intervention militaire de l'Italie dans le conflit européen manifestée par le prolétariat socialiste italien : confie à la, Direction du Parti, en accord avec les organisines directeurs du prolétariat, le soin de préparer soigneusement une

semblable action, de laquelle aucun moyen ne doit être exclu a priori.

Lors de la décisive séance de la Chambre du 20 mai 1915, c'est Turati qui expose l'attitude de ses amis, refusant, en dépit de l'entraînement général, de voter le projet de loi accordant au Gouvernement le droit de prendre toutes les mesures relatives au conflit européen. 407 voix contre 74 donnent pleins pouvoirs au cabinet Salandra en cas de guerre et pendant la durée de la guerre. La minorité comprend quelques députés d'extrêmedroite et la quarantaine de socialistes unifiés.

Le surlendemain (22 mai 1915), la direction du parti publie un manifeste adressé aux prolétaires d'Italie, qui se termine par ces mots : « A bas la guerre ! Vive le Socialisme ! Vive l'Internationale ! »

On verra plus loin que ce sont ces mêmes socialistes qui, d'accord avec des Suisses, ont organisé les louches conciliabules de Lugano, de Zimmerwald et de Kienthal. Or, le Parti socialiste unifié italien est le seul que reconnaisse le Parti socialiste unifié français. « Il demeure pour nous la représentation autorisée de la section italienne de l'Internationale », écrit l'Humanité sous la signature de M. Jean Longuet (i). Et ce petit-fils de Marx insiste encore à la réunion du Conseil national du Parti socialiste unifié, le 7 août 1916 : comme on discute de la convocation d'une conférence des Partis socialistes des pays alliés, il se refuse à « admettre que les socialistes réformistes itahens, qui ne sont que de faux sociaHstes {sic), assistent à cette conférence (2). »

Le schisme de Mussolini.

Le neutralisme, assez sommaire, du parti unifié, bassement égoïste, rencontra des résistances, non seulement dans les masses, dont les intuitions idéalistes et généreuses s'accommodaient mal d'une conception aussi sèche et aussi dogmatiquement étriquée, mais même chez des militants connus du parti.

(i) L'Humanité, 8 janvier 1915.

(2) L'Humanité, 8 août 1916, 2'^ p., 3^ col.

L'un de ceux-ci. ^lussolini, leva l'étendard de la révolte : et son schisme, durant des semaines, passionna le peuple italien.

Né tn 1883, de parents pauvres, dans un village des environs de Forli, très courageux et travailleur, Mussolini se forma péniblement lui-même. « Cet autodidacte — écrit Jules Destrée, le député socialiste belge — fit tous les métiers pour conquérir des diplômes d'instituteur, de professeur aux écoles techniques, de docteur en langues romandes dans une université suisse, Genève, je crois. Sa facilité de plume, son éloquence nerveuse, sans grand élan, mais procédant par affirmations saccadées, et surtout son accent de sincérité, lui valurent, dans le parti sociahste, une certaine situation. Il fut candidat aux élections législatives à Forli, sans succès. Il y fonda un journal : la Lotta di Classe (i). »

Puis on l'appela à la rédaction en chef de VAvanti, organe officiel et quotidien du parti, qu'il dirigea avec bonheur de 1912 à 1914. Et voici que soudain le rédacteur de VAvanti comprend l'insuffisance, la stérilité de la politique socialiste unifiée et que le devoir, c'est la guerre, la guerre aux côtés des AUiés, la guerre immédiate. Il le proclame. Scandale, nomination de commissions, contrôle, blâme. Mussolini doit quitter VAvanti. On l'exclut du parti.

Sans se rebuter, il lance un nouveau journal: //Po/jo/o d'Italia. D'où redoublement de fureur. La caricature se mêle aux traits barbelés de la polémique : VAvanti pubhe un dessin où il se figure — modestement — sous les traits de Jésus, tandis qu'un Judas àface de Mussolini s'avance avec un poignard pour le frapper traîtreusement. Mussolini n'en exerce pas moins une action considérable et défend avec éclat la cause des AlUés.

Les syndicats.

De même que le socialisme italien est partagé en deux branches tout à fait distinctes, les réformistes et les

(i) Jules Destrée, L'Italie et la guerre (Le Petit Parisien, 6 décembre 1914)-

unifiés, de même les organisations syndicales italiennes sont réparties en deux groupements. Il y a, d'une part, la Confédération du Travail {Confederazione générale del Lavoro) et, d'autre part, l'Union syndicale {Unione syndacale).

La Confédération, quiapoursecrétaireR. Rigola, marche parallèlement avec le parti socialiste unifié — comme avec la social-démocratie marchent les syndicats allemands. Elle se prononce donc pour la neutralité de l'Italie.

L'Union syndicale est l'organisation des syndicalistes révolutionnaires. Elle a à sa tête Alceste de Ambris qui, aux élections législatives de 1912, groupa sur son nom 7 000 voix contre 5 000 à ses adversaires réunis et fut ainsi député de Parme. Elle se recrute plus particulièrement dans les régions de Parme et de Milan et a pour organe l'Internazionale.

hes syndicalistes groupés autour de de Ambris estiment que, pour en finir avec le militarisme détesté, il faut préalablement abattre l'autocratie féodale et militaire des Empires germaniques ; et c'est pourquoi leur Congrès, réuni à Parme les 7 et 8 février 1915 et groupant 273 syndicats, s'est prononcé à une immense majorité pour l'intervention armée de l'Italie.

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