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CHAPITRE VI DANS LES BALKANS

Il n'y a dans les Balkans que des embryons de partis socialistes. Les nations balkaniques sont, en effet, essentiellement agricoles ; l'industrie y existe à peine ; le prolétariat ouvrier se limite à quelques travailleurs de petite industrie.

Ces conditions économiques sont évidemment peu favorables à l'éclosion et à la naissance de partis ouvriers socialistes importants ; aussi ne rencontrons-nous en Roumanie et en Serbie qu'une agitation socialiste assez faible et qu'une représentation socialiste parlementaire presque inexistante.

Le rôle du socialisme roumain et du socialisme serbe vis-à-vis de la guerre est donc à peu près insignifiant. Mais l'attitude des militants de ces deux partis est une preuve nouvelle de la mainmise du socialisme germanique, du marxisme pangermaniste, sur les partis socialistes européens.

En Roumanie.

Dès le début de la guerre, les socialistes roumains ont été catéchisés, endoctrinés et persuadés par Sudekum, le même député pseudo-social-démocrate qui avait déjà converti au neutralisme les socialistes unifiés italiens. Leur entrevue avec l'envoyé de la chancellerie allemande a été avouée par le chef des marxistes roumains, Racowsky,

dans une lettre à l'Humanité (17 juin 1915). Elle eut lieu, dit-il, dans un restaurant.

Quant au caractère gouvernemental de la mission Sudekum, ce sont les socialistes de Stuttgart, euxmêmes, membres de la minorité, qui le proclament dans leur Bulletin :

Nous portons à la connaissance des camarades du Parti que Sudekum, membre du groupe social-démocrate du Reichstag, est parti en Routnanie, chargé par le Gouvernement d'une mission auprès des partis politiques et de l'opinion publique. Il n'avait avisé de son départ, ni le Comité directeur, ni le groupe parlementaire (i).

Peut-être Sudekum avait-il manqué à la forme en n'informant pas de son départ ces deux organismes de la social-démocratie. Mais ils ne lui eussent pas marchandé leur approbation.

Ecœurés, Constantin Mille, rédacteur en chef de VAdeverul, et Mortzun, qui avaient été, dès 1S90, les premiers propagandistes du socialisme en terre roumaine, avaient tiré leur révérence à la social-démocratie de Bucarest.

Pour atténuer la gravité de la crise provoquée dans le socialisme roumain par le départ de ces deux brillants champions, M. Jean Longuet, ami personnel de Racowsky, écrit dans l'Humanité : « En réalité, M Mortzun est un de ces intellectuels arrivistes de Roumanie qui lâchèrent le socialisme il y a quinze ans, et M. Mille, le très distingué et probe directeur de VAdeverul, est un jouma- Uste démocrate qui n'a jamais été socialiste, mais pour lequel nos amis de Bucarest ont toujours eu la plus vive estime (2). »

Allégation absolument inexacte en ce qui concerne Mille autant que calomnieuse à l'égard de Mortzun.

Vasih Mortzun fut, il y a vingt-cinq ans, avec Jean Xadejde (qui a également abandonné le camp socialdémocrate roumain), le premier élu sociaUste au Parlemain roumain. Le Socialiste, organe officiel du parti ouvrier marxiste français, saluait alors son élection comme une <' victoire socialiste » et appelait Mortzun « l'un

(i) Bulletin officiel des socialistes de Stuttgart.

(2) Jean Longuet, Contre l'Internationale (L'Humanité, 27 avril 1915).

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des plus anciens et des plus vaillants champions du socialisme (i). » Il avait donc embrassé la cause socialiste à une heure difficile. Du moment quHl a manifesté quelques velléités d'indépendance et qu'il a refusé de s'incliner devant certaines exigences rituelles et certaines formules surannées des comités marxistes, il n'est plus qu'un « arriviste ».

Quant à Mille, à la distinction et à la probité duquel M. Jean Longuet veut bien rendre hommage, il a été, bel et bien, quoi qu'en dise le collaborateur de l'Humanité, un socialiste authentique. Il représentait le parti socia- Uste roumain au Congrès sociaUste international de Bruxelles (août i8gi) ; il présidait notamment, le vendredi 21, la séance du Congrès où fut discutée la question du militarisme, et le rapport adressé au Congrès sur l'état du sociaHsme en Roumanie contenait ce détail : « A Bucarest, l'avocat sociaUste Mille et les socialistes de l'endroit réussirent à former un club qui devint le centre du socialisme roumain (2). »

Amputée du prestige de chefs talentueux et autorisés, la social-démocratie roumaine traînait une existence misérable, languissait, agonisait. La visite de Sudekum lui rendit la vie, l'espoir et l'ambition.

Derrière Mille et Mortzun, partis sans espoir de retour, — écrit un auteur roumain, M. Albert Prahovan, — le socialisme roumain s'affaissa, traîna entre la vie et la mort... Un Herr Professor, dépêché en hâte, diagnostiqua une impécuniosité galopante et écrivit d'urgence l'ordonnance sur un chèque tiré sur la banque Marmorosch-Blanok. Herr Professor Sudekum avait le diagnostic infaillible. Il fit si bien que r agonisant fut bientôt en état de brailler et si gutturalement que la Carmagnole ne fit plus qu'un avec die Wacht am Rhein. On vit niêtne, ô miracle ! des feuilles de chou muées en feuilles de choucroute, s'installer et s'épanouir sous des lambris dorés : Ziua, Seara, Remania Muncitoare, frêles embarcations 'qui chaviraient sous la bannière du kamarad Racowsky, prirent des ceintures blindées et portèrent, sur la Dambowitza hostile, César et son infortune. Les fées boches exultèrent ; tout allait pour le mieux dans les meilleures Légations, les jours sitccédaientaux jours... et lesmarks aux marks...

(i) Victoire sociaUste (Le Socialiste, 6 mars 1892, i'« p., 4« col.)- (2) Congrès international ouvrier socialiste de Bruxelles, compte rendu publié par le secrétariat belge (Impr. Désiré Brismée, p. 198).

lorsque l'impitoyable Constantin Mille mit le holà, aligna quelques chiffres et produisit au jour les livres d'un neutralisme socialiste. Le tarif n'avait rien d'insolite; au prix où se pratique aujourd'hui la trahison, la bande de Racowsky trahissait pour rien. J'eus moi-même la bonne fortune, en suivant les allées et venues de Sudekum le Protée, de pouvoir faire la preuve de ses munificences (i).

Veut-on connaître maintenant les appréciations sur la guerre formulées par le marxiste Racowsky? Voici ;

Le 14 août 1914, il écrit dans la Romania Muncitoare :

Pour la social-démocratie allemande, à côté de la question principale se place une considération d'ordre pratique. Dans l'armée de réserve allemande, 2,0 p. 100 et plus sont sous l influence du mouvement socialiste. La social-démocratie ne pouvait, en refusant les crédits, porter la démoralisation dans ces rangs.

Les social-démocrates allemands ont donc bien fait de voter les crédits demandés pour une guerre d'agression. Par contre, les socialistes français sont inexcusables, qui ont voté des crédits de défense nationale.

Il est vrai — dit la Lupta (11 novembre 191 4) — que la France a été attaquée. Mais la politique conquérante (!) de la République française n'y a pas peu contribué.

En votant sans réserve les crédits de guerre, les socialistes français semblent vouloir dissimuler sous un voile les responsabilités de la politique française.

Car, aux yeux de Racowsky et de sa clique emprussianisée, la France n'est pas moins responsable que les empires centraux de la guerre déchaînée sur le monde :

La guerre — écrit-il dans la Romania Muncitoare du 21 août 1914 — était dans l'air, et il est possible que si l'Allemagne et l'Autriche ne l'avaient déclarée, la France et la Russie l'auraient déclarée plus tard.

Une dernière citation empruntée à l'article de fond de la Lupta (2 septembre 1914) : c'est à l'heure tragique

(i) Albert Prahovax, La Roumanie en armes (H. Floury, édit., Paris, 191 5).

de la retraite de Charleroi, alors que la ruée des bandits et des sauvages de Germanie semble menacer Paris : les germanophiles de Bucarest exultent :

Pleurez, oppresseurs ! La France est perdue pour avoir pactisé avec la réaction tsariste et conspiré contre le progrès humain.

Dès lors, M. Christian Racowsky peut écrire à l'Humanité pour protester de son amour pour la France, pour se classer « parmi ceux qui la défendraient dans ses malheurs et qui l'ont toujours aimée (i). » Il est jugé. Et nous ne sommes point surpris de le voir participer en septembre 1915 à la parade germanophile de Zimmerwald.

Au lendemain de celle-ci, le Congrès national du Parti social-démocrate roumain (Bucarest, 26-29 octobre 1915) décide son adhésion officielle aux résolutions prises à Zimmerwald et à la nouvelle commission internationale de Berne. « Nous avons, dit une correspondance, continué notre propagande contre la guerre et pour la neutralité définitive et sincère de la Roumanie (2). >>

A Constantza, deux avocats sociaHstes ayant pris part à un meeting francophile et affirmé leur sympathie pour les Alliés, un communiqué du Comité exécutif du Parti prononce leur expulsion et déclare que, par leur attitude même, ils se sont mis en dehors du socialisme (3).

Socialistes serbes.

Le socialisme serbe était représenté aux Congrès internationaux de Stuttgart et de Copenhague,

Deux interventions de son délégué Tucovic à ce dernier Congrès sont à retenir.

Tucovic dénonce les méfaits commis par les Jeunes- Turcs que, pendant un certain temps, une opinion mal informée avait considérés comme des rénovateurs animés d'esprit démocratique et que l'expérience a montrés aussi rétrogrades, aussi féroces, aussi bourreaux que les Vieux-

(i) VHumaniU, 17 juin 1915.

(2) Bulletin publié par la Commission socialiste internationale de Berne, n° 3, 25 février 1916, p. 14.

(3) Ibid.

Turcs les plus cruels et les plus sanguinaires. Et comme la résolution proposée sur les actes des Jeunes-Turcs renferme le mot « assassinat », dont un congressiste demande la suppression, Tuco\-ic déclare : « Vu la brutalité des procédés de l'autorité jeune-turque, le mot est encore beaucoup trop faible, v II sait, « par expérience personnelle, ajoute-t-il, que les potences et les tortures fonctionnent tous les jours » (i).

Dans une autre intervention, Tucovic signale l'impérialisme de la social-démocratie austro-hongroise :

Lors du dernier conflit entre l'Autriche et la Serbie, dit-il, les socialistes serbes se trouvaient dans une situation très difficile ; mais ils n'ont pas hésité un seul instant. Les camarades autrichiens et hongrois nous ont reproché d'avoir été chauvins. Très bien ! Mais alors, à l'avenir, vous devrez vous en prendre plutôt aux appétits de conquête des Gouvernements autrichien et hongrois. Les socialistes des grandes nations doivent soutenir ceux des petites. Les socialistes serbes ont combattu à la Skouptchina V annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine ; mais ils n'ont pas rencontré l'appui nécessaire chez les socialistes austro-hongrois pour combattre l'impérialisme autro-hongrois. Votre grande presse ne nous a pas aidés suffisamtnent (2)...

Tucovic ne pensait pas si bien dire quand il faisait allusion à l'impérialisme auquel s'abandonnait, sans aucune réserve, la social-démocratie d'Autriche-Hongrie.

Mobihsé en 19 14, Tucovic trouve une mort glorieuse dans l'un des premiers combats de cette admirable campagne de 1914 à la suite de laquelle les troupes serbes repoussèrent l'envahisseur autrichien. Son attitude comme sociahste et comme soldat est cUgne d'éloges.

La plupart des militants sociaUstes serbes ne pensent pas autrement — ainsi qu'en témoignent les voix suivantes :

1° Nous considérons que la Serbie, pour sa part.^a fait tout son possible pour éviter cette guerre terrible et toutes les conséquences destructives qu'elle a causées. Ayant accepté à peu près toutes les exigences humiliantes de V ultimatum austro-hongrois,

(i) Huitième Congrès socialiste international, compte rendu analytique (Gand, 1911, p. 255).

(2) Ibid.. p. 205.

qui privaient la partie libre de la nation serbe, en Serbie, de son droit à disposer elle-même de son indépendance, droit reconnu à chaque peuple par tous les Congrès internationaux — et s'étant soumise, pour les autres exigences, à l'arbitrage de La Haye — ïa Serbie s'est dégagée de toute responsabilité poi-ir cette guerre...

2° Contrainte à défendre à main armée sa liberté, la Serbie, dans cette guerre, qtn lui a été imposée, en accomplissant son devoir de pays libre, a supporté relativement plus de sacrifices en hommes et en biens. Baignée dans une mer de sang de ses enfants et devant les ruines du travail de ses générations, elle avait le droit et le devoir de donvicr à sa défense le caractère révolutionnaire mêine : à proclamer le droit à la liberté de ses compatriotes serbo-croato-slovaques, en accord complet avec le principe proclamé depuis longtemps par l'Internationale : le droit des naticnis ou des parties des nations asservies à réaliser elles-mêmes librement leurs destinées communes. Sans la liberté et l'indépendance des nations asservies il n'y aura pas de paix durable.

30 Le Parti social-démocrate serbe a fait pression sur le Gcnivefnem.ent serbe, afin que celui-ci fasse tout son possible pour éviter la guerre. Il attendait des Partis social-démocrates d'Autriche et d'Allemagne la même action auprès de leurs gouvernements pour empêcher la guerre. Au lieu de cela, malheureusement , et contrairement à la solidarité prolétarienne du socialisme international, ils ont accordé à leurs gouvernements les crédits de guerre pour attaquer la Serbie, et ils ne sont jamais intervenus pour empêcher les crimes que leurs armées ont commis dans les pays envahis...

Paris, août 1916.

\'el m. Stoyanovitch, rédacteur en chef du Socialiste ; Docteur Draguicha M. Gjouritch, agrégé à l'Université de Belgrade ; A. Pavlovitch, ancien secrétaire du Parti socialiste ; Antoxiyé OuROCHÉviTCH, avocat et candidat député socialiste; MiLAK Marinkovitch, ancien député socialiste (i).

Les socialistes serbes se trouvent donc en accord avec le sentiment général de leur pays où le courage stoïque de l'armée, du roi Pierre et du prince régent Alexandre a été un objet d'admiration universelle. Les membres du Gouvernement et de la Skouptchina méritent également

(i) L'Humanité, 24 septembre 1916, i^ p., 4» col.

qu'on leur rende hommage. Ils ont tous tenu bon dans le chemin du devoir et de l'honneur. Une s'est trouvé qu'un misérable pour se laisser abattre ou acheter, pour faire défection, pour trahir : c'est le député marxiste Katzlerowitsch. Il est allé à Kienthal, il s'est abouché avec ses congénères de Vienne, il a pubUé un mémoire où il prend la défense des ennemis de son pays. Une dépêche adressée à l'Humanité résume ainsi quelques-uns de ses faits et gestes :

Le député socialiste serbe Katzlerowitsch, qui a participé à la conférence de Kienthal, a obtenu du Gouvernement austrohongrois l'autorisation de rentrer d Belgrade. A Vienne, où il a pu descendre, il a rendu visite à la rédaction de TArbeiter Zeitung. Katzlerowitsch avait publié, dans les journaux socialistes de la Suisse, des articles sur la Serbie et l'Entente, qui furent transmis par l'Agence Wolff à la presse allemande et reproduits par la plupart des journaux allemands. La Rheinisoh-Westfaelische Zeitung, à cette occasion, déclara que Katzlerowitsch était «un Serbe clairvoyant i> (i).

Nous le répétons : c'est l'unique désertion qui se soit produite dans les rangs des représentants du peuple serbe.

Mais il faut ajouter que ce social-démocrate marxiste est fils d'Allemand.

(i) L'Humanité, 18 juillet 1916, i^^^ p., 2® col.

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