CHAPITRE VII LE SOCIALISME RUSSE
Nulle part la lutte n'a été plus âpre et le divorce plus profond qu'en Russie entre le Gouvernement, les classes dirigeantes et possédantes, d'une part, et, d'autre part, le peuple, la masse, les éléments révolutionnaires.
On a encore présent à l'esprit le duel saisissant, formidable, tragique, qui depuis près d'im demi-siècle met aux prises l'autocratie et Vintelligueyitia, le tsarisme et ceux que l'on a appelés plus ou moins longtemps et plus ou moins improprement les nihilistes — autrement dit les terroristes — et qu'aujourd'hui, en Russie comme partout, on désigne sous le nom générique de socialistes.
QueUe sera donc, à l'heure de la mobilisation et de la déclaration de la guerre, l'attitude des démocrates socialistes, des socialistes révolutionnaires de Russie, vis-àvis du Gouvernement?
Dix ans plus tôt, lors de la guerre russo-japonaise, les sociaHstes russes n'avaient pas hésité à exploiter contre le Gouvernement les défaites essu3-ées en MandChourie. Ils avaient ainsi réussi à déterminer dans le peuple et même dans l'armée un mécontentement profond, une véritable crise. Et c'est de là qu'étaient sorties les tentatives révolutionnaires de 1905 : manifestation et échauffourée sanglante du 22 janvier ■ — • le dimanche rouge — à Pétrograd ; grèves dans les centres industriels ; jacqueries dans les campagnes ; séditions militaires.
En 1913, lors de la crise balkanique et de la tension diplomatique qu'elle avait déterminée en Europe, alors
que l'on pouvait redouter les périls d'une conflagration générale, les éléments ouvriers et socialistes avaient véhémentement protesté contre toute idée de guerre. Les élus socialistes à la Douma avaient adressé aux social-démocrates d'Autriche-Hongrie une lettre ouverte où on " lisait :
Grâce aux travaux de la diplomatie internationale et, en ■premier lieu, des diplomates autrichiens et russes, l'affreuse menace d'une conflagration générale et, pour commencer, d'un conflit russo-autrichie)i, plane toujours sur l'Europe.
Si toute tentative destinée à jeter deux nations l'une sur ,l' autre est un crime contre l'humanité et la raison, une guerre entre la Russie et l'Autriche — guerre qui serait une mêlée sauvage de nations et de races — constituerait un véritable chef-d'œuvre de folie. Le peuple de Russie n'a aucun motif qui lui donnerait l'omhre d'une justification pour un pareil crime. Les masses rurales de Russie n'ont rien à chercher dans les Balkans; elles ont besoin d'une réforme agraire et fiscale dans leur propre pays (i).
En 1914, tout change. Cette fois-ci, le peuple russe a le sentiment très net, très vivace, que le Gouvernement n'a point cherché ni souhaité la guerre, qu'elle est le fait de l'Allemagne et de l'Autriche, que l'on se trouve brusquement en face d'une agression sournoisement préméditée et longuement préparée par les deux empires centraux. Et le peuple se résigne par suite à une guerre qu'il n'a point voulue lui-même, que son Gouvernement n'a pas davantage voulue, mais qui lui est imposée par la brutalité sauvage de l'ennemi.
Pierre Kropotkine.
Tandis que, durant la guerre russo-japonaise, les vœux ardents des socialistes et des révolutionnaires russes vont au Japon, cette fois-ci ils vont à la Russie ; ils veulent la défaite austro-allemande.
Disciple de Bakounine, le prince Pierre Kropotkine est, depuis la mort de celui-ci, le représentant le plus
(i) Cité d'après le Bulletin périodique du Bureau socialiste international (Bruxelles, 1913 ; n° 11).
autorisé de ranarchisme contemporain. Ses deux principaux ouvrages, Paroles d'un Révolté et la Conquête du Pain, comptent parmi les plus vigoureuses affirmations de la pensée . communiste-anarchiste.
Sera-t-il suspect d'une complaisance exagérée vis-àvis de la Russie ou vis-à-vis de la France? La Russie gouvernementale l'a expédié en Sibérie. La France répiiblicaine l'a fait arrêter et condamner, puis l'a expulsé de son territoire. En 1883, au lendemain de l'affaire Cj'voct, traduit devant le tribunal correctionnel de Lyon, avec Emile Gautier, Bordât, Bernard, Pierre Martin et vingt autres, il avait été frappé de cinq années de prison et de 2 000 francs d'amende (i). Depuis cette époque, il vit en Angleterre.
Au mois de juin 1913, étant de passage à Paris, Kropotkine est reçu par ses amis et coreligionnaires politiques, dans l'une des salles du café Procope. Là, en présence d'une soixantaine de militants, parmi lesquels Jean Grave, D'^ Pierrot, Dave, Yvetot, Steinlen, Delaisi, C. Comelissen, Desplanques, A. Laisant, Pierre Martin, Maximilien Luce, etc., le patriarche de l'anarchisme international déclare déjà :
Et la guerre ? J'ai dit, lors d'un précédent voyage à Paris, à un moment où il était question de guerre aussi, que je regrettais d'avoir soixante-deux ans — j'avais soixante-deux ans à ce moment, je crois — et de ne pouvoir défendre la France dans le cas où elle serait envahie ou menacée d'invasion par l'Allemagne. Je n'ai pas changé d'opinion sur ce point. Je n'admets pas qu'un pays soit violenté par un autre (2).
Les conditions dans lesquelles l'Allemagne, un an plus tard, attaque la France et déchaîne la guerre sur le monde ne sont point de nature à modifier le sentiment généreux de Kropotkine.
La guerre déclarée, il écrit au professeur suédois Ch. C. Steffen la lettre suivante où l'on retrouve comme un souffle de Blanqui et où il indique pour quelles raisons ses amis
(i) Jacques Prolo, Les Anarchistes, p. i8 (Marcel Rivière, édit., Paris).
(2) Les Temps nouveaux, 14 juin 1913 ; — Le Républicain socialiste, 29 juin 1913.
révolutionnaires doivent lutter de toutes leurs forces contre l'impérialisme allemand :
Je considèfe que le devoir de tous les liommes qui aiment le progrès idéal dans toute son ampleur, et spécialement ceux qui sont inscrits dans le prolétariat européen sous le drapeau de V Association internationale des Travailleurs, est de s'unir avec toutes leurs forces, chacun suivant sa propre capacité, pour écraser l'invasion teutonne dans l'Europe occidentale...
Depuis 1871, l'Allemagne a été une menace continuelle pour le progrès européen. Tous les Etats furent obligés d'introduire le service militaire obligatoire. Elle fut, pour l'Europe orientale, et spécialement pour la Russie, le principal appui de la réaction. Il est évident que si l'actuelle invasion de la Belgique et de la France n'est pas repoussée par l'effort commun de toutes les nations de l'Europe, nous aurions à subir plus d'un demi-siècle de réaction générale.
La presse vendue de l'Allemagne affirme qu'elle ne fait la guerre qu'à la Russie. C'est faux ! Les Allemands veulent prendre la Belgique et la France et battre l'Angleterre. Leur but est de forcer la Hollande à devenir partie de l'empire, de sorte que les détroits conduisant de l'océan Indien au Pacifique puissent passer dans leurs mains. Prendre Anvers et Calais, annexer la partie orientale de la Belgique, aussi bien que la Champagne française, pour pouvoir être à deux jours seulement de marche de la capitale de la France : tel était le rêve allemand depuis Bismarck, avant l'entente franco-riisse, et tel est le rêve d'aujourd'hui ! Ce ne fut pas pour combattre la Russie que V Allemagne , en 1866, prit au Danemark le Schlesivig-Holstein. Ce ne fut pas contre la Russie qu'elle créa sa formidable armée, mais pour attaquer la France et l'Angleterre. C'est dans cet unique but qu'elle fouilla et fortifia le canal de Kiel, qu'elle fit surgir le port militaire de Wilhemshafen, d'où l'on peut préparer, en parfaite sûreté et dans le plus grand secret, l'invasion de l'Angleterre ou un raid sur Cherbourg et Brest. Le mensonge, de combattre la Russie sur les plaines de la Belgique et de la France, répété paniffiipresse allemande, a été conçu pour être exporté en Suède et aux Etats-Unis. Tout le monde sait que c'est contre la France et l' Angleterre que l'on se bat. Ce que les Allemands rêvent de conquérir, nous l'avons appris par la bouche de l'empereur, de son fils et de son chancelier. Nous avons entendu ce qu'un général ivre peut vomir pour justifier les atrocités commises en Belgique, ce que le leader du parti social-démocrate germanique, le docteur Sudekum, ce pupille de Marx, délégué près des travailleurs de Suède et d'Italie, eut l'impudence de dire !
A ceux qui affirment que l'avenir porte dans ses flancs,
(jS LA 1-AILLIÏE DE l' INTERNATIONALE.
après le péril allemand, loi péril russe, on peut répondre que lorsqu'o)i est menacé par un très grand péril aujourd'hui, la première chose à faire c'est de combattre d'abord ce péril et après de penser à l'autre quand il arrivera. A l'heure présente, la Belgique et une bonne partie de la France sont conquises par l'Allemagne, dont l'épée menace la civilisation entière de l'Europe. Combattons d'abord ce péril!... L'envahisseur germanique doit être repoussé. Toute difficulté doit être vaincue et à n'importe quel prix. Ceci doit primer tout. Tous les efforts doivent converger à l' accomplissement de cette œuvre suprême.
G. Plekhanoff.
Pierre Kropotkine et Georges Plekhanoff ont de commun leur haine véhémente et passionnée du tsarisme.
L'un et l'autre manifestaient même quelque colère contre la France républicaine et lui reprochaient de trahir son passé révolutionnaire, de manquer à sa mission, en concluant une alliance avec la Russie gouvernementale, en ne soutenant pas, à l'intérieur de la Russie, les partis de gauche dans leur lutte ardente contre l'absolutisme.
Mais en matière de conceptions sociales et de tactique, ils sont violemment opposés. Social-démocrate, partisan de la conquête du pouvoir poUtique, Plekhanoff a écrit une brochure d'une centaine de pages où il combat avec une extrême vivacité les conceptions anarchistes de Kropotkine et d'Elisée Reclus.
Bien que fixé à Genève depuis trente ans, Georges Plekhanoff a une influence considérable sur les sociaUstes de Russie. Il entretient avec eux une correspondance énorme, collabore assidûment à leurs journaux, les représente dans les Congrès §ociaUstes internationaux. Depuis la mort de Lavroff, c'esrlui qui a sur eux le plus d'autorité. Or, quoique très imprégné des formules et des concepts du marxisme, quoique admirateur de la socialdémocratie allemande, Plekhanoff considère que le triomphe de l'Allemagne mettrait en échec le progrès social dans l'Europe occidentale et imposerait à la Russie des conditions si onéreuses que son évolution économique en serait rendue singulièrement difficile.
C'est le sentiment qu'il exprime avec force dans la lettre
LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE. QCj
suivante publiée le 15 octobre 1914 par Justice, l'organe officiel de la Fédération social-démocratique anglaise :
Chers camarades.
Depuis quelque temps, il a été beaucoup parlé dans votre iournal de l'alliance franco-russe.
Si je ne me trompe, certains de nos camarades en Angleterre yennent tout à fait au sérieux les déclaratio-ns de V état-major allemand, qui prétend qu'en commençant cette guerre l'Alle- ])iagne voûtait co)nbattre la barbarie russe. Cette allégation ne rev.t se smdenir. La barbarie russe est le despotisme du tsar. .Mais comment est-il possible de croire que l'empereur des hobereaux ait la moindre intention de détruire la ptdssance de l'empereur des Cent Noirs ?...
Ce n'est pas pour la cause de la liberté que V Allemagne a déclaré la guerre. Non, camarades. Elle a fait la guerre pour conquérir la suprématie économique. Tel est le programme unpérialiste qu'elle s'efforce d'exécuter.
Et, pour ce qui est de mon pays, une fois vaincu par l' Allemagne, il deviendrait économiquement son vassal.
L'Allemagne imposerait à la Russie dts conditions si onéreuses que sa future évolution économique deviendrait terriblement difficile. Mais, comme l'évolution économique est la base de l' évolution sociale et politique, la Russie perdrait ainsi toute ou presque toute chance de mettre fin au tsarisme.
Il ne faut pas que le monde socialiste s'en laisse imposer par la phraséologie du grand état-major allemand. La victoire de l'Allemagne mettrait en échec le progrès dans l'Europe occidentale et assoirait définitivement ou à peu près le despotisme russe.
Nous connaissons le sentiment des théoriciens. Voyons celui des masses populaires.
Le sentiment populaire.
Au moment où a éclaté la guerre, une grève formidable met debout dans la seule ville de Pétrograd près de 250 000 ouvriers ; elle est marquée par des incidents violents, par des collisions sanglantes. Même le voyage de M. Poincaré ne peut déterminer les ouvriers à cesser la grève.
Les ennemis de la Russie en Europe, en Allemagne notamment, s'en réjouissent. Qui sait même si la perspec-
tive de la Russie agitée par des grèves, troublée par des désordres, divisée par la révolte de la classe ouvrière, n'a pas pesé d'un grand poids dans la résolution du kaiser de déchaîner la guerre?
En France, les socialistes unifiés, adversaires de M. Poincaré, non moins adversaires du tsarisme et de l'alliance franco-russe, célèbrent le caractère révolutionnaire de la grève russe, insistent sur l'étendue et la portée du mouvement. C'est un avertissement pour les puissances européennes, estime Jaurès ; la révolution sociale et internationale est à fleur de terre :
Tragique événement, écrit- il, qui laissera un frisson dans la pensée de M. Poincaré, s'il ose penser encore !
Et quel avertissement pour les puissances européennes ! Partout la Révolution est à fleur de terre. Bien imprudent serait le tsar s'il déchaînait ou laissait déchaîner une guerre européenne ! Bien imprudente aussi serait la monarchie austrohongroise si, cédant aux aveugles fureurs de son parti clérical et militaire, elle créait entre elle et la Serbie de l'irréparable ! Elle aussi, elle porte en son sein des forces de conflit auxquelles, sans doute, elle ne résisterait pas. Sous tous les régimes de compression et de privilège, le sol est miné, et si la commotion de la guerre se produit, il y aura bien des effcndrements et des écroulements.
La collection des souvenirs de voyage de M. Poincaré s'est enrichie d'une page singulière et troublante, marquée par le sang des ouvriers russes d'un tragique avertissement (i).
Mais la guerre vient, et devant le péril de l'agression étrangère, les ouvriers renoncent immédiatement à la grève. Après avoir liquidé les résultats du mouvement et examiné la situation politique, le Comité général de la grève adopte la résolution suivante :
Nous dénonçons toute guerre comme un mal. Mais, tenant compte que, dans le cas d'un conflit rtisso-autrichien, la Russie st: verra attirée contre sa volonté et que cette guerre n'aura pas pour la Russie un but d'expansion territoriale, mais devra assurer sa propre défense, le Comité général considère qu'il est utile de faire cesser tout mouvement ouvrier actif pour ne pas affaiblir la puissance tniliiaire de la Russie.
(i) L'Humanité, 24 juillet 1914.
LA FAILLITE DE L INTERNATIONALE. lOI
Le journal démocrate-socialiste russe Nache Slovo .Yotre parole), qui paraît à Paris, publie une corres- [londance de Russie où l'on peut lire : « Les masses ouvrières en Russie ne sont pas d'humeur chauvine, mais un mot d'ordre, qui serait le souhait de la défaite de la Russie, ne trouverait chez elles aucune sympathie (i) ».
Le rapport présenté par le Comité organisateur du parti démocrate-socialiste russe à la Conférence des socialistes des pays neutres (Copenhague, 17 et 18 janvier 1915), déclare que, contrairement à la guerre japonaise, « la guerre actuelle est devenue populaire parmi les masses ».
Le groupe Lénine.
Il y a pourtant un tout petit groupe de socialistes révolutionnaires russes qui ont le triste courage d'appeler de leurs vœux la défaite franco-russe et la victoire austroallemande. C'est une association de réfugiés qui habitent la Suisse et ont à leur tête M. Lénine. Leur organe est une feuille à périodicité intermittente, rédigée en russe et publiée à Genève : le Social-Démocrate.
Leur thèse est ceUe-ci : la victoire militaire de la Russie et des Alliés raffermira le tsarisme et reculera la révolution russe ; au contraire, la défaite la précipitera. Ecoutons M. Lénine :
Dans l'état actuel des cJioses, il est impossible, an point de vue du prolétariat international, de dire quel serait le moindre mal pour le socialisme : de la défaite austro-allemande ou de la défaite franco-russo-anglaise ; mais, pour nous, démocratessocialistes russes, il n'est pas douteux qu'au point de vue des classes laborieuses et des masses opprimées de tous les peuples russes, le mal le moins grand serait la défaite de la monarchie tsariste, qui est le plus réactionnaire et le plus barbare des Gouvernements et qui opprime le plus grand nombre de nationalités et la plus grande somme de population en Europe et en Asie (2).
(i) Nache Slovo, Paris, 1915, n" 2.
(2) Social-Démocrate, octobre 19 14, n° 33.
Et encore :
Nous ne pouvons pas ignorer que, selon l'issue des opévaiions militaires , noire travail de libération en Russie sera rendu plus facile ou plus difficile. Et nous dirons : Oui, nous sommes pour la défaite de la Russie parce qu'elle rendra phis facile la victoire de la Russie [c'est-à-dire à l'intérieur), la fin de son asservissement, son affranchissement des chaînes du tsarisme (i).
Lénine blâme Skobolew, député socialiste du Caucase, pour avoir collaboré à l'œuvre de ravitaillement des soldats et des réfugiés des régions-frontières ; il l'accuse dans son journal d'être privé « de l'honneur socialiste le plus élémentaire >>, d'être l'ami du tsarisme et de la réaction (2).
Il lance des appels aux ouvriers russes leur conseillant « de contribuer pratiquement à la défaite de la Russie dans la guerre actuelle (3) >>.
Etant donné cet état d'esprit, Lénine devait tout naturellement figurer parmi les principaux organisateurs et officiants des parlotes pacifistes et cosmopolites de Zimmerwald et de Kienthal. Il n'y manque point, en effet. Il est l'un de ceux qui poussent le plus vivement à la reprise immédiate, en pleine guerre, des relations internationales, à la réorganisation de l'Internationale, ou plutôt ■ — celle de Vandervelde, de Troëlstra, de Guesde et de Sembat ayant fait faillite — à la constitution d'une Internationale nouvelle qui serait exclusivement antimilitariste et antipatriotique. De Genève, il s'efforce d'agir sur les socialistes et syndicalistes révolutionnaires français, stimule la minorité zimmerwaldienne du parti socialiste unifié et de la C. G. T., l'adjure de recourir aux gestes décisifs à' illégalisme et de révolution :
Ce qu'il faut maintenant — écrit-il dans un tract sur la tâche de l'opposition en France ■ — c'est tin travail systématique, lent, sérieux, opiniâtre, un travail de création, d'organisation et de littérature illégales, de préparation du mouvement révolutionnaire des masses contre leurs Gouvernements.
Il n'est point vrai que les prolétaires français soient inca-
(1) Social-Détnocrate, février 1915, 11° 38.
(2) Alexinsky, La Russie et la guerre, p. 239.
(3) Social-Démocrate, 27 juillet 1915.
[tables de faire une action illégale systématique. C'est faux ! Les Français ont très vite appris à se tapir dans les tranchées ; Ils sauront atissi bien se faire aux nouvelles conditions d'actian illégale et de préparation du mouvement révolutionnaire des masses.
J'ai foi dans le prolétariat révohitionnaire de France. J'ai foi qu'il saura obliger l'opposition à aller de l'avant (i).
Il convient d'ajouter que la propagande de M. Lénine est de nul effet, ou à peu près ; que son journal n'est guère lu que par quelques rares initiés du parti social-démocrate russe ; qu'il est sans aucune action sur le peuple, sur le mouvement ouvrier et paysan de Russie.
Sa thèse — qui consiste, en définitive, à attendre de Mackensen, de Hindenburg et des soudards prussiens l'avènement de la dém.ocratie en Russie — n'est guère admise que par les déserteurs de l'armée russe, les francsfileurs et les fuyards, heureux d'abriter leur lâcheté sous un prétexte philosophique ou poUtique ; ils désertent pour ne pas faire le jeu de l'autocratie ; ils laissent, au nom de la lutte de classes, le kaiser et le tsar vider entre eux leur querelle ; ils y demeurent indifférents.
La police allemande et autrichienne est naturellement favorable à la propagande et à la manière de voir du « camarade » Lénine.
Témoin le fait suivant, narré par le Vorwaerts, organe social-démocrate juif de New- York, et par le Golos {la Voix), organe social-démocrate russe paraissant à Paris :
Dans un petit village du Tyrol autrichien, demeurait un socialiste russe réfugié qui n'avait pas de passeport. Il fut arrêté avec d'autres, au moment de la déclaration de guerre. Au cours de l'interrogatoire que lui fit subir la police, il déclara qu'il était réfugié politique et que ses opinions l'avaient obligé de quitter la Russie.
— A quelle fraction du parti social-démocrate russe appartenez- vous? lui demanda le commissaire de police. A une fraction extrême ou à une fraction modérée?
Le réfugié répondit :
— Je suis de l'extrême gauche, j 'appartiens au groupe de Lénine.
(i) N. Lénine, Sur la tâche de V opposition en France, Lettre au camarade Safaroff, tract de deux pages (Genèv^e, bibliothèque russe, y, Hugo Senger, lo février 191 6).
104 LA FAILLITE DE l'IXTERXATIOXALE.
Alors le commissaire, devenu aussitôt aimable, lui délivra un laissez-passer pour la Suisse (i).
Manœuvres austro-allemandes.
Dans un rapport confidentiel de l'état-major allemand, daté de 1913 et relatif à la loi accroissant les armements, — rapport que l'ambassade française à Berlin réussit à se procurer et qu'elle communiqua, à l'époque, au Gouvernement français, — ■ on peut lire cette phrase : « Il faudra susciter des troubles dans le nord de l'Afrique et en Rtissie... (2) >>.
Il y a dans le vaste empire russe des races, des nationalités différentes : Polonais, Ukrainiens, Caucasiens, Géorgiens, Arméniens, etc. Ces divers éléments ont plus ou moins souffert de l'œuvre de russification qui se poursuit depuis un siècle ; ils peuvent avoir contre le Gouvernement de Pétrograd des griefs plus ou moins vifs, des ressentiments plus ou moins aigus. Xe serait-il pas possible de faire surgir, d'entretenir chez eux des tendances, des manifestations séparatistes? Les agents austro-allemands, espérant que les socialistes de ces nationalités sont suffisamment infectés de marxisme germanique, vont s'efforcer d'agir auprès d'eux, d'exploiter leur haine de l'autocratie gouvernementale russe et de les incliner vers des agitations révolutionnaires et prétendument nationales.
C'est ainsi que pour créer un mouvement (!) en faveur de l'indépendance (!) ukrainienne, la police autrichienne organise successivement : une « Union pour la libération de l'Ukraine », fonctionnant à Vienne ; une « Union ukrainienne des sociahstes révolutionnaires » dont le siège est également à Menne ; enfin, un « Parti socialdémocrate ouvrier ukrainien », opérant à Constantinople.
Ces pseudo-hbérateurs de l'Ukraine ont été rapidement démasqués par les véritables socialistes ukrainiens
(i) Le Vorwaerts (de New-York), numéro du i8 septembre 1914 ; — le Golos (de Paris), numéro du 13 octobre 19 14.
(2) Note de l'état-major sur le renforcement de l'armée allemande, document secret confidentiel daté : Berlin, 19 mars 1913, et annexé au Livre Jaune.
et dénoncés par leur organe, Borotba, revue socialdémocrate qui paraît à Genève en ukrainien. L'Union pour la libération de l'Ukraine est entretenue financièrement par le budget de l'empire autrichien ; elle n'est qu'une « servante de ce Gouvernement dont elle dépend exclusiA^ement et honteusement (i) ».
Quant à la soi-disant « Union ukrainienne des socialistes révolutionnaires », voici en quoi elle consiste :
M. Z... (suit le nom du chef de l'Union), improvisé homme d'action révolutionnaire, rassembla à Vienne, autour de lui et autour de l'argent autrichien, une dizaine d'escrocs, d'ivrognes et de gens sans aveu, de marque bukovienne et galicienne, qui consentirent volontiers à jouer en Autriche le rôle agréable, sans soucis, avantageux et gai, de révolutionnaires particuliers de Sa Majesté François- Joseph, kaiser et kônig de l'Autriche - Hongrie... Le Gouvernement autrichien les paie. Le Parti des socialistes révolutionnaires ukrainiens à Vienne, c'est-à-dire MM. Z... et C'6, prend l'argent. Il s'abreuve, entretient des maîtresses et mène la grande vie de plaisirs. On parle de deux millions de couronnes. A un petit parti cela suffira pour toute la vie (2).
A un groupe de socialistes russes réfugiés à Constantinople — authentiques, ceux-là — l'Union n'hésite pas à proposer de l'argent pour les entraîner dans une action contre la Russie. Leur tentative est ainsi racontée par le Novy Mir, journal social-démocrate russe paraissant à New- York :
A Constantinople, il y avait^ des gens qui se disaient nationalistes-séparatistes ukrainiens et géorgiens et qui s'étaient entendus avec les Gouvernements turc et allemand pour entreprendre un semblant de libération de V Ukraine et de la Géorgie. Au nom de la démocratie, de la révolution et même du socialisme, ces messieurs se présentaient aux émigrés russes demeurant à Constantinople : leur intention était d'entraîner nos camarades social-démocrates dans une araire louche et hasardeuse.
Les procédés et les moyens que ces individus employaient pour arriver à leurs fins étaient variés, mais toujours incompatibles avec la simple honnêteté courante, pour ne pas dire
(i) Borotba, février 1915, p. 6.
(2) Cf. l'article Une affaire honteuse (correspondance de Vienne), publié dans la revue Borotba, février 1915.
plus. Nous ne pouvons pas en parler avant un certain temps. Le temps viendra où les gens de Constantinople seront traînés au grand jour... Noits reviendrons alors sur cette question. Nos camarades social-démocrates à Constantinople, dès qu'ils eurent connaissance de cette invention d'un préte7idu a^ranchissement de l'Ukraine et de la Géorgie, avec le cmtcours de la Turquie et de l'Allemagne, repoussèrent catégoriquement une telle alliance et flétrirent l'attitude et les a€tes de ses courtiers comme une honte et une trahison.
A Genève, les socialistes géorgiens ne sont pas davantage dupes des agents austro-allemands. A une manœuvre de corruption voici leur ferme et fière réponse :
Nous, social-démocrates géorgiens, membres du Parti socialdémocrate ouvrier de Russie, avons lutté et continuerons toujours de lutter, avec tout notre parti, contre le Gouvernement russe, qui étouffe tout mouvement démocratique dans ses Etats et joule aux pieds les aspirations naturelles des peuples qui les habitent. En conséquence, nous soutenons tous les mouvements de révohttion et d'opposition, y compris les mouvements nationalistes, s'ils sont dirigés contre le Gouvernement russe et ont pour but la liberté, s'ils sont guidés par la démocratie progressiste locale et s'ils ne sont contraires en aucun cas à l'idéal et aux intérêts de la classe prolétarienne. Mail, en réponse aux propositions de l'organisation opérant avec les subsides matériels et sous la tutelle des Hohenzollern, des Habsbourg et de leurs semblables, nous déclarons publiquement et ouvertement ne pas connaître les peuples qui auraient été libérés par eux. Au contraire, un d'eux détruit une nation aussi libre et aussi progressiste que la Belgique, et, quant à l'histoire de la monarchie des Habsbourg, elle ne présente, comme celle du tsarisme russe, que V assujettissement et V asservissement continuels de divers peuples. Et leur nouvel allié, la Turquie, tout le monde le sait, se distingue par mie politique de sauvagerie et de trahison envers de petits peuples. Pour ces raisons, nous rejetons définitivement la proposition de ladite organisation.
Tels sont les faits.
Rien n'a été négligé, rien n'a manqué pour exciter en Russie les socialistes et les révolutionnaires contre le gouvernement, pour y semer le désordre et le trouble, pour y entraver l'œuvre de défense nationale.
A Genève comme à Constantinople, ces manœuvres sont restées lettre morte.
Et à part le groupe d'exaspérés qui ont peur de la
victoire franco-anglo-russe et à qui une haine irraisonnée du tsarisme fait souhaiter la victoire du kaiser et du militarisme prussien, le gros des forces ouvrières et socialistes russes donne son concours entier à la lutte contre l'hégémonie allemande, contre les sauvages et féroces envahisseurs de la Pologne.