LA SOCIAL-DÉMOCRATIE ALLEMANDE
L'intrépidité avec laquelle, en août 1914, les socialdémocrates « ont marché » a dû être une désillusion crueUe pour nombre de Français. Mais elle n'a point surpris ceux qui, d'un peu près, avaient étudié la socialdémocratie teutonne et vu à l'œuvre les social-démocrates marxistes.
Le socialisme allemand, le marxisme, qui, depuis trente ans, a eu, hélas ! une influence si déplorable sur les divers partis socialistes européens, n'a rien des qualités d'idéalisme, de générosité, de noblesse, par quoi se caractérisait le socialisme français de Saint-Simon et de Fourier, de Proudhon et de Blanqui. LesociaUsme allemand renonce aux Droits de l'homme, à la Justice, à la Liberté, à l'Égalité sociale. Il s'adapte à l'Empire et considère le kaiser comme de droit divin. Il abdique ce qu'il n'a pas, le droit des autres et celui des générations futures. Il renonce à l'insuiTection qu'U n'a jamais pratiquée, et, dédaigneux de son droit, de sa dignité, il s'agenouille servilement devant les souverains, devant les seigneurs et les capitalistes d'AUemagne et les suppHe, bête soumise, d'allonger sa chaîne et de lui laisser son écuelle...
Aussi, alors que, dans leurs téméraires illusions, les socialistes unifiés français croyaient déjà les frontières abolies, et non seulement combattaient les excitations chauvines, mais encore s'en prenaient à l'armée et à l'idée même de patrie, les socialistes allemands, eux, se montraient tout à fait tièdes, tout à fait réservés sur ce chapitre.
LA FAILLITE DE L INTERNATIONALE. lOQ
Pour la patrie et pour l'armée.
Dès 1868, Delescluze considère les socialistes allemands comme les dupes ou les complices de Bismarck (i).
Quelques années plus tard, le grand révolutionnaire russe Bakounine, se rencontrant dans son appréciation avec le vieux démocrate français, proclame, dans une lettre à ses amis de la Fédération jurassienne, que « la réaction internationale dont le centre aujourd'hui est en Allemagne, à Berlin, est représentée tout aussi bien par le socialisme de ]\I. Marx que par la diplomatie de M. de Bismarck ; qu'elle se propose comme but final la pangermanisation de l'Europe (2) ».
Sans doute, on objecte la protestation — dont on a, dans les milieux socialistes français, considérablement exagéré la portée et sur laquelle il y aurait à faire les plus expresses réserves — formulée en 1870-71 par Auguste Bebel et Wilhelm Liebknecht à l'occasion de la guerre. Mais si l'on observe l'attitude des social-démocrates depuis 1890 notamment, on les voit se rallier de plus en plus au chauvinisme et au mihtarisme, à la Triple-AUiance et à toute la politique de leur Gouvernement en matière étrangère.
Le 15 octobre 1890, au Congrès de HaUe, Liebknecht déclare :
Aucun de nous, quel que soit son enthousiastne pour l'idée internationaliste, ne prétendra que nous n'avons pas de devoirs nationaux.
Le 3 décembre 1890, à la tribune du Reichstag, Auer prononce ces mots :
Nous l'avons déclaré souvent et je puis le répéter : nous sommes prêts à remplir vis-à-vis de la patrie les mêmes devoirs que tous les autres citoyens... Je sais que, sur ce point, il n'en est pas un seul parmi nous qui soit d'une opinion divergente.
(1) Georges Bourgin, Histoire de la Co>«WMMe(Comélj', édit., Paris, ^9^7, p. 30).
(2) Bakounine, Lettre aux compagnons de la Fédération jurassienne publiée par le Bulletin delà Fédération, 12 octobre 1873.
Le i6 mai 1891, Liebknecht dit :
On a déclaré... que le Reichstag allemand ne s'occupait pas de la défense de la patrie avec autant de chaleur que le Parlement français.
Eh bien ! Je dirai qu'en ce qui concerne la défense de la patrie, tous les partis sont unis. Qu'il s'agisse de s'opposer pour la défense à un ennemi extérieur, et mil parti ne restera en arrière.
Au Congrès d'Erfurt (octobre 1891), Liebknecht et Bebel sont amenés à préciser leur opinion en matière de patriotisme et d'internationalisme. Les « Jeunes » les accusent de verser dans le chauvinisme (i). Liebknecht leur répond :
On me reproche d'avoir déclaré que si nous étions attaqués, si nous devions combattre pour repousser tm agresseur, nous étions prêts à défendre la patrie. Certainement, j'ai déclaré cela à plusieurs reprises; cela est quelque chose qui va de soi ; cela, chacîtn de nous le fait; et je demande à M. Wildberger s'il ne le fait pas aussi, s'il n'est pas forcé de le faire. Est-ce que notre propre intérêt ne nous commande pas de chasser quiconque fait irruption dans notre pays, comme on chasse un voleur qui force notre maison ?
Le Congrès donne raison à Liebknecht, à Bebel et autres dirigeants de la social-démocratie. Les « Jeunes » sont exclus du Parti.
La sollicitude de nos social-démocrates pour l'armée est extrême. Ils votent bifen contre l'ensemble du budget (et encore pas toujours) — ce qui est, d'ailleurs, une formalité rituelle, sans importance ni conséquence, puisque le budget n'en est pas moins voté à une immense majorité, à la presque unanimité du Reichstag.
Mais ils votent les crédits mihtaires particuhers et déposent des amendements d'ordre militaire.
C'est Bebel - — oui, Bebel — qui, en 1890, dépose au Reichstag et soutient un amendement tendant à modifier
(i^ Les " Jeunes <> étaient un petit groupe qui s'était constitué vers 1890 et critiquait la direction du parti à laquelle il reprochait d'embourber le parti dans l'opportunisme et le parlementarisme. Le Congrès d'Erhirt condamna énergiquement les «Jeunes» dont le groupement ne tarda pas à disparaître.
l'uniforme des soldats et accordant les crédits nécessaires à cet effet, et nous rappellerons les considérations par lesquelles il appuyait sa proposition. Amené par les « Jeunes > à s'expliquer à ce sujet au Congrès de Halle, il résume devant les congressistes sa manière de voir :
J'ai exposé, dit-il, que je tenais pour dénués de toutes chances de succès les efforts des « amis de la paix » en vue du disarmement général, parce qu'il est absolument inconcevable que les Etats militaires rivaux puissent en venir à tomber d'accord par des dispositions législatives relatives au désarmement...
J'ai ensuite montré qu'avec l'emploi de la poudre sans fumée et étant donnée la précision extraordinairement accrue des armes à feu, les uniformes actuels avec leurs boutons métalliqxies étincelants et leurs couleurs claires étaient pour l'ennemi une véritable cible. Si nos frères, nos fils et nos pères devaient se laisser traîner sur les champs de bataille, que, du moins, on les habille de telle sorte qu'ils n' appellent pas nécessairement les regards du tireur ennemi. (Bravo !) Et maintenant, je vous interroge, vous tous qui êtes appelés à porter les armes contre l'ennemi extérieur, comme soldats de la ligne, réservistes, soldats de la landwehr ou du landsturm, si je veux exposer que vous ne deveniez par des signes extérieurs un point de mire facile pour les ennemis, ai- je donc fait quelque chose qui, du point de vue de notre parti, serait blâmable? (Cris : Non ! Non !).
A ma vive satisfaction, maintenant, au lendemain des manœuvres, cette question est discutée dans tous les journaux et dans toutes les publications militaires. On y expose que V équipement aux coitleurs éclatantes ne convient plus. Jamais dans ma vie je n'ai eu la conscience plus tranquille qu'en cette circonstance (iV
Bebel se préoccupe des vêtements des soldats. Schippel se préoccupe des fusils et des canons. Rapporteur du groupe parlementaire au Congrès de Hambourg (1897), il s'écrie :
Nous devons toujours compter avec la possibilité de la guerre. Et si l'cni est dans une telle situation, si l'on ne peut pas empêcher la guerre, on ne peut pourtant pas donner à nos soldats de mauvais fusils, de mauvais canons (2).
Au même Congrès de Hambourg, la même thèse est soutenue par Auer, député au Reichstaget secrétaire du Comité directeur :
(i) Congrès de Halle, Protokoll, p. 104-105. (2) Congrès de Hambourg, Protokoll, p 137.
Devons-nous, demande-t-il, au cours de la prochaine session parlementaire oti cette question sera examinée, nous opposer à ce que l'on donne, le soir, à nos soldats un repas chaud — ce qui entraînera une augmentation des dépenses militaires?
Mais il y a plus. Nous sommes contre la guerre; mais l'on peut très bien envisager le cas où nous serions pour la guerre et où nous la considérerions comme absolument nécessaire. [Très bien /)
Voulez-vous donc que cette guerre, si elle doit avoir lieu, soit faite avec des canons depuis longtemps dépassés par tous les autres Etats, y compris la Russie elle-même ? (i).
Vers la même époque, le i8 février 1898, à Berlin, Wolfgang Heine, alors candidat, depuis député — et l'un de ceux qui, en 1914-15, formuleront le plus nettement les tendances et les conceptions impérialistes de la socialdémocratie — - exprime cette idée qu'il ne faut point s'obstiner dans le refus des dépenses militaires et navales, que ce refus ne saurait constituer une question de principe et que le parti pourrait très bien, en échange de certains avantages, voter les crédits militaires. Donnant, donnant. La social-démocratie voterait les budgets de l'armée et de la marine ; l'Empire, par compensation, lui octroierait quelques libertés.
Alors qu'en France, dès qu'il est question de l'alliance franco-russe, les socialistes la dénoncent avec fureur, en Allemagne, dès qu'il est question de la Triple-Alliance machinée par Bismarck, les social-démocrates«s'en déclarent partisans. C'est Bebel qui, le 25 juin 1890, à la tribune du Reichstag, affirme que la Triple-Alliance est une nécessité en face du rapprochement opéré entre la France et la Russie et espère qu'il ne se trouvera personne pour discuter une alliance aussi nécessaire aux intérêts et à la sécurité de la patrie allemande :
Si l'on a réussi à mettre sur pied la Triple-Alliance, c'est que les intérêts des trois pays, vis-à-vis des aspirations communes de la France et de la Russie alliées, sont nécessairement solidaires, quels que soient les sentiments réciproques des peuples de ces États...
J'ai la conviction qu'aucun homme d'Etat, ht en Autriche, ni en, Italie, ni en Allemagne, aussi longtemps que durera cette
(i) Congrès de Hambourg, Proiokoll, p. 139.
situation, n'acceptera la pensée de se détacher de cette alliance, parce que par là il exposerait son propre pays au danger d'utie moi ace de guerre et de ruiiie, au cas où les deux autres puissances alliées auraient été battues.
En 1891, \'ollmar prononce, à Munich, un discours où il traite « des devoirs prochains de la démocratie socialiste». Parlant de la politique extérieure, il s'exprime ainsi :
A'ous ne deions pas gaspiller notre force en incessantes et infécondes discussions sur le passé; nous devons nous placer sur le terrain de la réalité.
Vous connaissez la Triple- Alliance dont on parle tant, entre l'Allemagne, V Autriche-Hongrie et l'Italie. Nous devons prendre parti pour la Triple- Alliance, parce que sa tendance est incontestablement dirigée vers le maintien de la paix et qu'elle est, pour cette raison, quelque chose de bon. Certes, les chauvins en France et les irrédentistes en Italie cherchent à représenter les faits comme si la paix était menacée, non par eux, mais par la Triplice. Eh bien ! certainement, la situaticm menaçante ■actuelle a été en partie déterminée par les événements de 1870-71, par la tension accrue entre les deux peuples voisins, les Allemands et les Français. Persoiine ne le déplore plus que nous. Mais dans l'état présent des choses, c'est un fait que ce ne sont pas V Allemagne et ses alliés qtii menacent la paix, mais que leurs efforts tendent à annihiler les menaces dirigées d'un autre côté contre la paix. Si donc du dehors, et, à vrai dire, non pas seulement dans les partis dirigeants, mais aussi parmi les radicaux et même parmi les social-démocrates , on tente de créer un mouvement d'opinion contre la Triplice, si l'on tente même de nous y entraîner, nous, social-démocrates allemands, nous devons élever notre voix pour protester et pour donner un avertissement... (i).
Ainsi, au moment où la social-démocratie reproche à la France son alHance naissante avec la Russie, elle s'incline dévotieusement devant la Triple-AlUance !
Au lendemain de l'affaire Schnœbelé, de l'alerte de 1875 et des provocations bismarckiennes qui, de 1871 à 1890, constituent toute la politique étrangère de l'Allemagne, VoUmar ose parler des intentions pacifiques de l'Allemagne !
(i) VoLLMAR, Ueber die nàclisten Aufgaben der deutschen Sozialdemokratie (Munchen. 1891, M. Emst ; p. 8-10).
114 LA FAILLITE DE l'INTERXATIONALE.
Les social-démocrates, il est vrai, ne tiendront pas un autre langage en août 1914.
Socialisme impérialiste.
Ce n'est pas d'hier, on le voit, que datent chez nombre de social-démocrates allemands les tendances militaristes. Mais depuis quinze ans surtout elles sont imprégnées de cet impérialisme méthodique, tenace et envahissant, qui constitue l'un des aspects les plus nets de l'Allemagne, et l'une des formes les plus certaines de sa politique.
Le dessein des purs Allemands, de ceux qui s'inspirent des poètes patriotes de 1812 et 1813, n'est plus Umité, comme il y a un demi-siècle, à l'Europe centrale ; il n'est plus seulement de constituer la patrie allemande avec tous les pays de langue germanique. Son développement économique considérable lui a ouvert des horizons nouveaux : d'Etat agricole elle est devenue Etat industriel ; elle a lancé ses commis voyageurs sur le monde entier ; elle y a répandu ses produits et sa camelote. Elle a proclamé que son avenir était sur mer et Bismarck l'a dotée de colonies. Suivant une méthode inverse de la méthode des Français, il disait : « Les Français conquièrent d'abord et cherchent ensuite à faire du commerce ; chez nous le drapeau suit le commerce. » Ce système consiste à péné-' trer peu à peu dans les pays étrangers, à y installer des comptoirs, à conquérir une influence économique que peu à peu l'on transformera en influence politique et morale. Et c'est ainsi que nous voyons Guillaume II agir en Chine, au Maroc, etc..
Or, loin que la social-démocratie se dresse contre ces plans d'un pangermanisme menaçant et beUiqueux, la plupart de ses publicistes renommés font chorus avec les doctrinaires « bourgeois » de l'impérialisme et du colonialisme ; et le danger d'une telle , situation apparaît avec évidence à ceux des socialistes français qui ne se laissent pas aveugler par la passion déréglée de l'internationalisme et qui se tiennent impartialement au courant des manifestations de la pensée allemande et du gouvernement allemand.
En France, l'un des écrivains qui connaissent le mieux
les choses d'Allemagne, professeur à l'Université de Paris, et qui, certes, n'est pas suspect, puisqu'il est membre du Parti socialiste unifié et traducteur du Mrt'Wifeste communiste, M. Charles Andler, jette, lui aussi, un cri d'alarme et n'hésite pas à écrire, en 1912, après un séjour en Allemagne, qu'il y avait désormais «un socialisme teutomane, colonial et détrousseur ». Tous ceux qui, en l'automne de 1911, c'est-à-dire au moment de la négociation marocaine, étaient en Allemagne et y ont interrogé des ouvriers ou des intellectuels socialistes, ou lu les feuilles socialistes, « ont été frappés, déclare M. Andler, de la rareté des manifestations pour la paix et des sympathies multiples que des socialistes affichaient pour le coup d'Agadir ». Et M. Andler ajoute :
Il y a une sorte de duperie de la part des Français à venir écouter et applaudir à la salle Wagram quelques vieux sergents de l'idéalisme, tels qiie Scheidemann, et à ne pas se douter que les cadres seuls du vieux bataillon subsistent, tandis que les effectifs se gonflent de jeunes socialistes d'affaires. Il faut en prendre notre parti. Le socialisme allemand nouveau sera impérialiste. Un vieux levain de rodbertisme et de lassalliaiiisme le travaille. La passion d'avant 1870 se joint à la mégalomanie nouvelle...
Le socialisme allemand d'aujourd'hui absout tout le passé de la politique étrangère allemande. Il a contesté cette politique pour exercer ses forces d'opposition. Sur le point de saisir sa part d'influence, il accorde à la dynastie, comme les partis bourgeois après 1866, son bill d'indemnité...
Le socialisme nouveau envisage comme sa tâche présente d'ouvrir la conscience populaire aux idées de domination (Machtideen) qui ont surgi de la victoire de 1870 (i).
L'étude de M. Charles Andler lui vaut des social-démocrates allemands et des socialistes unifiés français les plus sévères critiques. Mais qui a raison? Bien avant la guerre de 1914, qui la confirme de manière si tragique et si sanglante, la thèse de M. Andler se justifie par les écrits les plus récents, les affirmations les plus formelles du socialisme allemand.
Dès 1899, dans son livre Socialisme théorique et social-
(i) Charles Andler, Le socialisme impérialiste dans l'Allemagne contemporains [U Action nationale, Paris, 1912).
Il6 LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
défhocratie pratique, qui fit tant de bruit dans les milieux socialistes des divers pa^-s. Ed. Bemstein déclare que la « question des colonies » doit être envisagée par le socialisme allemand et résolue autrement que par un facile « a priorisme » :
La social-démocratie, écrit-il, peut envisager cette question des colonies sans parti pris... Il y a lieii, par rapport à l'acquisition de colonies, à très sérieusement examiner leur valeur et les perspectives qu'elles offrent; mais il n'y a pas déraison pour considérer toute acquisition de ce genre comme rejetable d'avance...
Si nous tenons compte du fait que l'Allemagne importe chaque année de grandes quantités de produits coloniaux, nous sommes bien obligés de nous dire qu'un jour viendra peut-être où il sera désirable de pouvoir faire venir une partie de ces produits de nos propres colonies. Nous avons beau nous faire des illusions sur la rapidité de l'évolution sociale en Allemagne ; mais nous ne devons pas oublier cependant que, dans nombre d'autres pays, il faudra xtn temps considérable encore avant que le socialisme triomphe. Or, s'il n'est pas condamnable d'utiliser les produits des plantations tropicales, il ne peut pas davantage être condamnable d'administrer soi-même ces plantations (i).
Vers la même époque, dans une brochure préfacée par Karl Kautsky, le vigilant gardien de l'orthodoxie marxiste, A tlanticus, se'prononce avec une précision absolue pour la colonisation. «Le domaine colonial de l'Allemagne, dit-il, est un facteur littéralement décisif de la solution du problème social. » Et voici un aperçu de l'argumentation d'Atlanticus : Croit-on que, d'un seul coup et tout entière, la terre passera à l'organisation sociale définie par le socialisme? S'imagine-t-on que l'équitable régime d'échanges internationaux, que l'on peut espérer un jour de la RépubHque mondiale unique, pourra, dès demain, s'improviser? Non certes. Dès lors, en attendant, échangeons ; échangeons d'une façon inique, mais fructueuse. L'Etat, même socialiste, aura besoin de terres nouvelles pour assurer son ravitaillement en denrées coloniales, et peut-être pour nourrir le troupeau de dix millions de
(i) Ed. Bernstein, Socialisme théorique et social- démocratie pratique, traduction française d'Alexandre Cohen, p. 254-255 de la traduction.
bœufs et de trente millions de moutons qu'il faut à l'Allemagne à brève échéance. Ainsi donc, ne votons plus contre le budget des colonies. Demandons plutôt à l'Etat de créer lui-même des stations d'agriculture tropicale de grand style. Donnez-nous des colonies, et encore des colonies ! {Her mit den Kolonieen ! Mehr Kolonieen !) (i).
En 1907, au Congrès socialiste international de Stuttgart, plusieurs délégués de la social-démocratie allemande, lors du débat sur la question coloniale, se prononcent résolument pour la colonisation.
Le député David expose que « nous devons sortir du règne de la phrase », que « l'Europe a besoin de colonies », qu'elle « n'en a même pas assez » et que « sans colonies, nous serions assimilables, au point de vue économique, à la Chine ». En conséquence, il soumet au Congrès le projet de résolution suivant :
Le Congrès, constatant que le socialisme a besoin des forces productives du globe entier, destinées à être mises au service de l'humanité et d'élever les peuples de toutes les couleurs et de toutes les langues à la culture la plus haute, voit dans l'idée colonisatrice envisagée sous ce rapport un élément intégral du but universel de civilisation, poursuivi par le mouvement socialiste.
Ainsi, à la vieille formule : tous les peuples sont frères, on substitue celle-ci : il y a des peuples inférieurs qu'il faut hausser à la culture. Vive la Kultur !
Au même Congrès de Stuttgart, Bemstein soutient le même point de vue que David :
Nous ne pouvons plus maintenir notre point de vue purement négatif en matière coloniale. Nous devons rejeter l'idée utopique, dont l'aboutissement serait l'abandon des colonies. Les colonies sont là, on doit s'en occuper, et j'estime qu'une certaine tutelle des peuples civilisés sur les peuples non civilisés est une nécessité. Cela a été reccmnu par de nombreux socialistes.
Parmi ces « nombreux socialistes », Ed. Bemstein cite les deux prophètes de la social-démocratie, Karl Marx et Lassalle.
(i) Atlanticus, Ein Blick in den Zukunfts-Staat. La citation ci-dessus d' Atlanticus et celle qui suit im peu plus bas de G. Hildebrand sont empruntées à l'étude de M. Charles Andler.
Il8 LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
Karl Marx a écrit {Le Capital, tome III) : « La terre n'appartient pas à un seul peuple, mais à l'humanité, et chaque peuple doit la gérer au profit de l'humanité, »
Et Lassalle : « Le droit d'un peuple à un développement autonome n'est pas plus un droit absolu qu'il existe pareil droit. Il est lié à la condition de l'existence de pareil développement. Mais les peuples qui ne se développent pas peuvent être soumis à bon droit à des peuples qui jouissent d'une civilisation développée (i). >>
Vers 1910, Hildebrand, l'un des principaux collaborateurs des Sozialistische Monatshef/e, la revue la plus brillante et la plus solide du sociaHsme germanique, se prononce très résolument pour le colonialisme, pour l'expansion coloniale, pour les conquêtes coloniales (2). Il écrit :
Même du point de vue socialiste, la mainmise sur des domaines coloniaux est devenue tme nécessité actuelle pour l'Allemagne, comme pour les attires Etats industriels de l'Europe occidentale. Tant que des principes socialistes ne pourront prévaloir dans la répartition du domaine colonial, nous avons, nous autres Allemands, fortement désavantagés par rapport à V Angleterre et à la France, refoulés par l'Angleterre et la France durant des dizaines d'années, à poursuivre unanimement, s'il le faut, le triomphe des intérêts vitaux durables de notre nation.
Pour Hildebrand, la cession du Congo, consentie par la France à l'Allemagne, ne saurait être qu'un « palliatif >> [Noih'helf). Car «les disproportions incroyables qui existent dans la répartition du domaine colonial européen devront disparaître ; les revendications légitimes des Etats jusqu'ici moins favorisés devront être mises en évidence et reconnues par les autres Etats ».
Plus récenoment, un autre social-démocrate en vedette,
(i) VII^ Congrès socialiste international tenu à Stuttgart, compte rendu analytique, publié par le Bureau socialiste international, p. 217, 231, 295.
(2) L'œuvre de Gerhard Hildebrand tient, dit .\I. Andler, en deux livres, un gros et un petit ■ i" Die Erschutterung der Indiistrieherrschajt und des Industriesozialismus (L'ébranlement de la prépondérance de l'industrie et du socialisme industriel, 1910) ; 2° Sozialistische Auslandspolitik (Politique étrangère socialiste, 1911). Hildebrand a, en outre, vulgarisé ou précisé sa doctrine en de nombreux articles de revue.
le député Sudekum, — celui-là même qui, durant la guerre, accomplira à l'étranger les plus basses besognes de la diplomatie allemande, — ne craint pas de dire que commerçants et ouvriers émigrés sont des ambassadeurs et il les voudrait voir revêtir de l'immunité diplomatique. Il proclame qu'en régime socialiste « il faudra toujours des vaisseaux de guerre et des troupes de police » ; il aurait pu ajouter : et des espions (i).
La préparation militaire, l'action militariste, la propagande impérialiste, les attaques contre la France, répugnent, on le voit, de moins en moins, à la social-démocratie contemporaine. Et l'on s'explique aisément qu'elle ait laissé passer sans protestations — • ou, plutôt, avec des protestations platoniques et de pure forme — la loi militaire du 30 juin 1913 accroissant démesurément les forces militaires et les armements de l'Allemagne.
La loi militaire de 1913.
La loi du 30 juin 1913, venant après le quinquennat de 191 1, complété par la loi de 1912 qui avait assuré à l'armée active mi effectif de 711 000 hommes, porte l'armée allemande, au i^"^ avril 1914, à SSo 000 hommes environ.
Vainement, à l'occasion de cette loi, les journaux et les hommes politiques allemands ont-ils essayé de soutenir qu'elle n'était qu'une réponse à la France, que c'était la France qui avait commencé, que c'était la France qui avait donné le fâcheux et coupable signal d'augmentations mihtaires et que l'Allemagne s'était bornée à suivre. Or, du discours prononcé par le chance- Uer au Reichstag à l'appui du projet, il résulte jusqu'à l'évidence que les projets militaires du cabinet de Berlin étaient résolus, étaient prêts depuis novembre igi2.
C'est, dit-il, pour des raisons de politique étrangère et de politique militaire çm'en novembre 1912 jemesuis convaincu de la nécessité d'augmenter notre armée. C'est dans cette conviction, partagée d'ailleurs par le ministre de la Guerre et le chef du grand Etat-major général, que nous avons eiUrepris
(i) V. Sudekum, Schutz der Deutschen im Ausland {Sozialistische Monatshefte, 1912, fasc. 10-20).
l'élaboration du projet de loi. Vous comprendrez que nous n'avons pu, dès ce moment, mettre l'opinion publique au courant de nos projets. Mais notre décision était prise; elle nous avait été dictée par le sentiment de notre responsabilité pour la sécurité de notre avenir.
Ce n'est donc pas la France qui a commencé. Ce sont, au contraire, les armements allemands qui ont provoqué le projet militaire du Gouvernement français.
Or, vis-à-vis de ces accroissements provocateurs d'armements, quelle a été, au Reichstag, l'attitude des députés de la social-démocratie, pacifistes, internationalistes, soi-disant adversaires des armées permanentes? Leur ont-ils opposé une obstruction passionnée, violente, implacable, analogue à celle que dirigèrent, en France, contre la loi dite de trois ans, les socialistes unifiés?
Eh quoi ! Ces social-démocrates sont iio au Reichstag — iio sur 400 députés. Ils se vantent d'y constituer le groupe pohtique le plus nombreux et le plus cohérent.
Leur protestation pouvait être véhémente. Ils pouvaient, s'il en étaient réellement les adversaires, discuter, combattre le projet pied à pied, article par article. Ils ne le firent point. Ils se contentèrent de deux ou trois interventions inoffensives de Scheidemann et de Haase. Et le projet fut adopté au galop : présenté le 7 avril, discuté le 28 avril par la commission du budget, il était définitivement voté le 30 juin et devait être appliqué en grande partie dès octobre 1913.
-Il y a mieux.
Quand vint en discussion le projet de loi financier étabhssant les crédits rendus nécessaires par la loi mihtaire nouvelle, les élus social-démocrates le votèrent des deux mains sous prétexte qu'il prélevait une contribution sur la fortune et constituait une première apphcation du principe de l'impôt progressif sur le revenu. <^ Nous devons avouer, déclare Sudekum, qu'aucun projet financier ne nous a encore plu autant que celui-ci. » (Séance du 9 avril 1913) (i).
(i) Le correspondant à Berlin du Matin transmettait à son journal, en date du 6 mars 1914, les intéressantes observations suivantes :
« Je n'ai vu dans la presse socialiste de Berlin et de la province, en dehors d'ime quinzaine de lignes parues dans le Vorwaerts de ce matin, aucune campagne énergique contre la loi militaire allemande. Je n'ai
Ainsi, la social-démocratie allemande approuve la Triple- Alliance, manifeste des tendances impérialistes, ne dissimule point son souci d'étendre le domaine colonial allemand, laisse passer la loi militaire de 1913 et vote les crédits nécessaires à son application.
L'avant-guerre.
Durant les dix-huit mois qui précèdent la déclaration de guerre, l'esprit d'hostilité à la France et les tendances beUiqueuses \ont se développant en Allemagne. Les documents du Livre Jaime l'étabHssent surabondamment. Un rapport officiel et secret du ministère de la Guerre allemand, qui fut heureusement porté à la connaissance du Gouvernement français, est, à cet égard, particulièrement significatif. Il dévoile quelle mentalité se dessine, de plus en plus, de l'autre côté du Rhin, vis-à-vis de la France, comment, de plus en plus, l'opinion est savamment préparée et entraînée à la guerre, pour que, quand celle-ci se produira, le pays, en présence d'une situation diplomatique, tendue et d'armements ruineux, considère le « déchaînement » (Loschlagen) comme une déUvrance (i).
Dans cette préparation, dans cet entraînement à la
pas connaissance qu'aucun meeting socialiste ait été organisé dans l'empire allemand, ces temps derniers, pour protester contre ces formidables augmentations d'armements militaires dont l'Allemagne a eu l'initiative ; qu'aucune désapprobation publique ait été motivée par l'attitude menaçante et provocante de l'Allemagne à l'égard de ses voisins. Je ne vois rien de semblable ; mais j'ai constaté, je vous le répète, la satisfaction des socialistes allemands au sujet de cette chose inouïe, cette £hose sans précédent dans l'Histoire, cette contribution de guerre en pleine paix de plus d'un milliard, qui doit servir à augmenter la force militaire de l'emph-e allemand.
« Cette contribution de guerre, que la social-démocratie allemande approuve, est \me idée de Guillaimae II. L'empereur veut faire appel au patriotisme de son peuple, il veut célébrer le centenaire de la libération de l'Allemagne en 1813 par ce don formidable à l'armée allemande et montrer au monde qu'aujovurd'hui comme en 1813 le peuple allemand est prêt à consentir joyeusement tous les sacrifices pour accroître^sa force défensive, pour développer sa puissance.
« Ce sont là les paroles mêmes employées par le souverain dans le discours qu'il a prononcé hier à Brème. »
(i) Livre Jauiic, annexe à la pièce n° 2.
guerre de l'opinion publique allemande, la social-démocratie a sa part, sa large part. Citons encore le Livre J Mme . Le colonel Pelle, attaché militaire près l'ambassade de la République française à Berlin, écrit :
Nous découvrons tous les jours combien sont profonds et durables les sentiments d'orgueil froissé et de rancune contre nous provoqués par les événements de l'an dernier.
Le ressentiment éprouvé dans toutes les parties du pays est le même.
Tous les Allemands, jusqu'aux socialistes, nous en veulent de leur avoir pris leur place au Maroc (i).
Et encore cette note adressée de Berlin à M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étrangères : ^
Députés de tous les partis du Reichstag, depuis les conservateurs jusqu'aux socialistes, et représentant les contrées les plus différe7ites de l'Allemagne, universitaires de Berlin, de Halle, d'Iéna et de Marbourg, étudiants, instituteurs , employés de commerce, commis de banque, banquiers, artisans, commerça)its, industriels, médecins, avocats, rédacteurs de journaux démocrates et de journaux socialistes, publicistes juifs, membres des syndicats ouvriers, pasteurs et boutiquiers de la' Marche de Brandebourg, hobereaux de Poméranie et cordonniers de Stettin fêtant le 505^ anniversaire de leur association, châtelains, fonctionnaires, curés et gros cultivateurs de Wesiphalie sont unanimes (2).
Loin de combattre les tendances guerrières qui se produisent, depuis deux ans particulièrement, dans les diverses catégories de la population allemande, la presse socialiste allemande les entretient, les favorise. Rien n'est plus décisif à cet égard que de parcourir la revue les SozialistiscJie Monatshefte, qui, plus encore que la Neue Zeit, donne le la de là doctrine et de la tactique et à laquelle collaborent Ed. Bemstein, David, Schippel, Heine, Quessel et la plupart des théoriciens actuels du socialisme germanique.
Ils ne se gênent point pour prodiguer leurs attaques et leurs critiques à l'Angleterre, à la France, à la Russie, à
(i) Livre Jaune, amiexe i à la pièce n° i.
(2) Livre Jaune. Note à M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étrangères, sur l'opinion publique en Allemagne, d'après les rapports des agents diplomatiques et consulaires {30 juillet 1913).
]a Serbie. L'Angleterre, dit Schippel, \ise « à monopo-^ îiser le marché mondial > ; elle veut « persécuter l'Allenagne (i) >>. Quessel, de son côté, dénonce véhémen- :ement « l'impérialisme de la République française », s'en prend au président Poincaré, tonne contre la loi française sur le service de trois ans, et, comme s'il était d'accord avec la WUhelmstrasse, comme s'il s'agissait, dès le commencement de juillet, de préparer l'opinion socialiste aux projets austro-allemands contre la Serbie et la paix européenne, il prend les devants en signalant, comme le pire des fléaux, « l'irrédentisme serbe qui, tel un sinistre fantôme, se lève à l'horizon et émet des prétentions sur les territoires autrichiens (2) ». Les Sozialistische Monatshefte ne s'expriment pas autrement que l'ultimatum du cabinet de \'ienne au Gouvernement de Belgrade.
Enfin, au moment où la guerre est imminente, à la veille de la déclaration, les social-démocrates tiennent à rendre justice à leur empereur. Par un déconcertant paradoxe, par la fiagomerie la plus basse, à l'heure précise où le bandit couronné déchaîne la guerre sur le monde, ils le félicitent de son attachement à la cause de la paix :
Nous avons toujours été et nous som»ies toujours des adversaires de la monarchie. Nous avons souvent mené la lutte contre un souverain trop zélé. Aujourd'hui nous sommes obligés de reconnaître (ce n'est, d'ailleurs, pas la première fois) que Guillaume II, par son attitude au cours de ces dernières années, a prouvé qu'il était un sincère partisan de la paix des peuples.
Ainsi s'exprime, le 30 juillet, 'e Vorwaerts, organe central de la social-démocratie allemande.
» Le vote des crédits.
Le 4 août 1914,1e Reichstag tient une séance solennelle. Le cérémonial en avait été déterminé à l'avance dans une conférence entre les chefs des divers groupes parlementaires, le président de l'assemblée et le chancelier. Il avait été convenu — et dans son numéro paru dès le
(i) Numéro du 14 juin 1914, p. 835.
(2) Id. du 16 juillet 1914, p. 927 et suivantes.
matin le Tâglische Rundschau l'annonçait — • que la séance se terminerait par le Hoch ! traditionnel en l'honneur de l'empire et de l'empereur.
Il avait été également convenu qu'en dehors du chancelier et du président du Reichstag (celui-ci représentant la totalité de l'assemblée), mil député, nul président de groupe, ne prendrait la parole, mais qu'une exception serait faite en faveur du président du groupe socialdémocrate qui, à l'avance, communiquerait au président de la Chambre le texte ne varietur de son allocution.
C'est au cours de cette séance historique que M. de Bethmann-Holhveg s'efforce de justifier les violations de la neutralité belge et de la neutralité luxembourgeoise par les troupes allemandes et formule, au milieu des applaudissements unanimes d'une assemblée fanatisée par l'impérialisme et l'esprit de conquête, ses étranges théories en matière de droit international. La neutralité, qu'est-ce donc? Un mot vide de sens pour le Gouvernement allemand. Les traités? Des chiffons de papier. Leur respect? Une misère dont ne s'embarrasse pas la fière Allemagne. -Nécessité n'a pas de loi, on s'en tire comme on peut !
Quand le chancelier descend de la tribune, le président du groupe social-démocrate parlementaire, Hugo Haase, qui est en même temps président du Comité directeur du parti, vient assurer le Gouvernement impérial du concours de son parti et donner son adhésion aux crédits demandés :
Nous sommes, déclare-t-il, à une heure marquée par le destin. Les suites de la politique impérialiste qui a introduit une surenchère incessante des armements et a aiguisé les antagonismes entre les peuples se sont abattues sur l'Europe comme un ouragan. La responsabilité en incombe aux champio)is de cette politique ; nous la repoussons. (Applaudissements des socialdémocrates.)
Nous nous trouvons maintenant en présence de cette réalité d'airain, la guerre, et nous sommes menacés des horreurs d'invasions ennemies. Nous n'avons plus à prononcer pour ou contre la guerre, mais sur les moyens nécessaires à la défense du pays, et nous devons penser d ces milliers d'hommes du peuple qui, sans qu'il y ait de leur faute, sont impliqués dans cette bagarre. C'est eux qui auront le plus à souffrir des maux de la guerre.
Notre peuple et sa liberté dans l'avenir auraient beaucoup,
sinon tout, à redouter d'une victoire de ce despotisme russe qui s'est souillé du sang des meilleurs de ses sujets. (Tempête d 'applaudi ssements . )
C'est pourquoi nous faisons ce que nous avons toujours annoncé : à l'heure du péril nous ne laissons pas la patrie en plan. (Nouveaux applaudissements.)
Sauf quelques formules destinées à la galerie — c'est-àdire soit aux ouailles de la social-démocratie, soit aux crédules du socialisme international. — que démontre et que signifie cette harangue? Que M. Haase et ses collègues social-démocrates approuvent la provocation à la France, la double violation des territoires neutres, la politique du kaiser et du chancelier lançant l'Europe dans la plus effroyable et la plus sanglante des tragédies ; qu'ils acceptent et approuvent tout : les mensonges, les fourberies, les agressions, les reniements de signature.
Le Vorwaerts du lendemain (5 août 191 4) apprécie ainsi la séance :
Dans cette guerre qui lui est imposée, le Gouvernement sait qu'il est d'accord avec le peuple allemand uni. Ces mots, qui n'ont été rendus possibles que par la résolution du groupe socialiste de voter les crédits de guerre, ont excité un enthousiasme formidable. Tout le monde était debout, battait des mains, criait bravo.
Quatre mois plus tard, à la séance du Reichstag du 2 décembre 1914, l'attitude des élus social-démocrates demeure la même. Sauf Karl Liebknecht, député de Potsdam, ils votent, à l'unanimité, les nouvelles mesures proposées par le Gouvernement impérial : emprunt de 5 milliards, émission de 5 milliards de bons du Trésor.
Depuis le 4 août, il y a eu la révélation à l'opinion européenne indignée d'une partie des atrocités commises par les troupes allemandes. Il y a eu Louvain et MaUnes. Il y a eu Senlis et lleims. Mais les social-démocrates approuvent tout cela. Ils crient : Bravo ! à ceux qui fusillent les femmes et les enfants, qui pillent et incendient les domiciles particuliers et les édifices pubUcs, qui détruisent systématiquement les chefs-d'œuvre de l'art, qui exécutent partout leurs atroces menaces de ne faire aucun quartier et de massacrer les populations civiles désarmées.
Au nom de ses collègues, M. Haase fait la nouvelle déclaration suivante :
A propos des déclarations du chancelier sur la Belgique, je veux constater, au nom de mon groupe, que les faits qu'on a appris après coup ne suffisent pas à modifier notre point de vue du 4 août.
La fraction démocrate-socialiste en reste ainsi à l'opinion exprimée par elle le 4 aoiXt, que les causes profondes de la guerre doivent être cherchées dans des antagonismes d'ordre économique.
La frontière de notre pays est toujours menacée par les troupes étrangères ; pour cela, aujourd'hui encore, le peuple allemand doit vouer toutes ses forces à la défense du pays.
Nous adressons un reconnaissant souvenir à tous ceux qui ont donné leur vie ou leur santé pour la défense de la patrie.
Le 20 mars 1915, nouveau débat. II s'agit, cette fois, non plus de crédits extraordinaires, mais du budget. Le refus du budget — qui, d'ailleurs, ne rime pas à grand'chose et n'a, dans la pratique, aucune conséquence — fait partie des gestes rituéliques que, d'ailleurs, sans aucune espèce de danger, accomplissent les élus socialdémocrates. Cette fois-ci, le Groupe socialiste du Reichstag décide qu'il votera le budget. Scheidemann déclare que les membres de son parti sont résolus à voter toutes les dépenses pour la guerre, comme ils l'ont déjà fait le 4 août et le 2 décembre 1914. Le budget est adopté à l'unanimité moins deux voix — celles de Karl Liebknecht et de Ruehle, à qui ce manquement à la discipline vaut un blâme formel de la fraction parlementaire du parti.
En novembre-décembre 1916, lors de la discussion sur le projet de loi gouvernemental organisant « la levée en masse » et la mobilLsation de la population civile, tous les social-démocrates votent pour, avec l'unanimité duReichstag, à l'exception de Haase, de Ledebour et d'une quinzaine. C'est Legien, le président des organisations S5mdicales, qui apporte l'adhésion du groupe sdtial-démocrate à la loi, et il le fait en des termes qui auraient pu sortir tout aussi bien de la boudie de M. Bassermann ou du comte Westarp. Toutes les convoitises du socialisme impérialiste se manifestent dans ce discours qui, une fois de plus, atteste, de manière éclatante, que, dès qu'il s'agit de butin et de proie, il n'y a aucune différence à faire
-ntre les Allemands, qu'ils soient « bourgeois » ou sociallémocrates marxistes. Legien s'exprime ainsi :
L'Allemagne est menacée par des ennemis puissants. Si elle devait être vaincue, la Vistule et le Rhin deviendraient ses frontières; elle se verrait fermer le marché mondial et nos ouvriers eux aussi auraient à souffrir.
Nous ne voulons pas que V Allemagne ne soit pas de nouveau un pays exportateur d'hommes ; elle doit être un pays exportateur de marchandises où. les ouvriers aient du pain et la liberté.
Plus que jainais, l'Allemagne fait aujourd'hui une guerre défensive ; il s'agit pour l'empire d'être ou de ne pas être. Nous voulons fortifier l'Allemagne par le service auxiliaire afin que nos femmes et 710s frères ne soient pas sacrifiés aux obus ennemis.
Nous allons montrer à nos adversaires qu'ils ne pourront pas réaliser leur projet, car le peuple allemand tout entier va se dresser contre eux (i).
Aussi le vice-chancelier Helfferich s'empresse-t-il de prendre acte des déclarations du leader syndicaliste et — sans, d'ailleurs, formuler aucune promesse — d'exalter le prix du concours des organisations ouvrières.
Leurs raisons.
\'oyons, maintenant, quelles raisons les social-démocrates donnent de leur attitude impérialiste.
La raison essentielle ■ — ■ et la première en date — donnée par la social-dém.ocratie pour justilier le vote des crédits militaires et qu'ils n'ont cessé de maintenir par la suite, c'est qu'il s'agit d'une guerre purement défensive ; c'est que la patrie allemande est menacée, provoquée, envahie et qu'il faut protéger son sol. C'est pour se défendre que l'Allemagne — qui voulait la paix, dont le kaiser voulait la paix, dont le chancelier voulait la paix — a été contrainte, oh ! bien malgré elle, de faire parler la poudre sèche et de tirer du fourreau l'épée aiguisée.
Même le 21 septembre 1916, la Reichskonferenz, conférence d'empire de la social-démocratie, réunie à Berhn, proclame encore dans sa résolution que la guerre « est
(i) Le Temps, 4 décembre 19 16, 2° p.
TiS LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
toujours une guerre défensive pour l'Allemagne » et que, par conséquent, «la social-démocratie est toujours résolue a persévérer dans la défense du pays ».
Nous nous en voudrions de rappeler les responsabilités de l'empire allemand dans la guerre et de montrer (la démonstration a été faite trop souvent) que c'est lui qui a voulu, prémédité et déclaré la guerre. Passons sur ce point — et recherchons à l'attitude des social-démocrates une explication plus vraie.
Dès le début, à?iXvs\e.sSozia}isUsche Monatshefte, M. Paul Hirsch donne du vote du 4 août 1914 le commentaire suivcmt qui fait le tour de tous les journaux « bourgeois >> de l'empire :
Il est certain qu'en votant ces crédits, nous avons fait un acte de confiance particulière dans le Gouvernement, confiance qu'en d'autres temps le parti ne lui aurait guère apportée. Mais dans un momoit pareil, oii il s'agissait de l'union nationale, il était absolument impossible, à qui se laisse diriger par des considérations pratiques et non tactiques, d'émettre, par le refus de ce projet, ^in vote de défiance contre le Gouvernement à cause de sa politique intérieure.
En adoptant une semblable attitude, la fraction socialiste de la Chambre prussieyme n'eût pas seulement nui aux travailleurs de la façon la plus grave. Elle eût affaibli la patrie devant l'ennemi. Si haut que nous placions l'idée de la solidarité internationale, nous plaçons plus haut encore le bien de- notre propre nation, l'enforcissement {Stœrkung) économique de notre peuple. Plus grande sera notre puissance économique, et plus puissantes aussi seront les assises du mouvement ouvrier moderne. Là est la garantie de la civilisation (Kultur) à venir. Le plus dangereux de nos adversaires, l'Angleterre, compte affamer l' Allemagn". au point de vue économique. Ce calcul échouera. Il se brisera sur le bon sens de la nation qui, lorsque le salut de la patrie est en jeu, n'hésite pas à passer par-dessus les questions de partis et ne recule pas devant les plus durs sacrifices.
Ainsi, non seulement M. Hirsch place très nettement l'intérêt de la nation allemande au-dessus de l'idée de la solidarité internationale ; mais encore il est convaincu et il proclame que le bonheur du prolétariat universel doit commencer par la prospérité du prolétariat allemand, elle-même liée au rayonnement économique de l'empire.
C'est le point de vue que développe à Stuttgart, le
21 février 191 5, Wolfgang Heine, député au Reichstag, et son discours mérite les honneurs d'une longue citation, car, d'une part, il fit grand bruit dans toute l'Allemagne au moment où il fut prononcé et, d'autre part, il expose, il précise avec une netteté singulière les idées vers lesquelles s'achemine de plus en plus la social-démocratie allemande sous la pression des réalités pohtiques et économiques et sous l'impulsion de' la nature germanique que la guerre a réveillée dans ses profondeurs.
Wolfgang Heine commence par affirmer l'identité complète de l'armée allemande et du peuple allemand et par proclamer sa confiance absolue dans le pacifisme du kaiser.
Avant qu'on puisse penser sérieusement à la paix, îa situation guerrière doit s'être éclaircie davantage. Nous pouvons avoir confiance dans les années allemandes et dans le peuple cowbattant. Admirable et digne de respect est ce qu'il accomplit. Là-bas, il n'y a pas tni combattant qui ne désirerait la paix aussitôt qu'elle sera possible; et cependant chacun fait son devoir avec héroïsme et sacrifice. L'armée, c'est le peuple, et le peuple c'est l'armée, et noiis aussi nous devons agir comme nos héroïques combattants.
Nos espérances de paix peuvent aussi avoir confiance en l'amour de la paix et la volonté de paix de l'empereur. Chacun sait que dans ces dernières années, à une heure critique, il en a par deux fois fait preuve; que deux fois son intervention personnelle a pour ainsi dire sauvé la paix. Nous avons aussi entendu comment, avant que la guerre eût éclaté, il s'est exprimé personnellement devant Sven Hedin au sujet de nos voisins de l'Ouest...
Les travailleurs sont unis à la nation de la manière la plus étroite par leur désir de participer à la culture de l'esprit et par la solidarité économique de la nation, qui existe malgré tous les antagonismes d'intérêts entre les classes. Si V industrie allemande était détruite, les travailleurs souffriraient comme les patrons, et même plus qu'eux.
Le travailleur est lié aussi à l'Etat malgré toutes ses insuffisances et ses oppositions d'intérêts. Le travailleur est une part du peuple allemand et, en ce temps de guerre, il sent plus que jarrais que le sort de la patrie est son propre sort.
Wolfgang Heine examine ensuite les obligations nouvelles que crée à la social-démocratie une situation nouvelle. Il s'agira de ne pas se laisser arrêter par l'objec-
tion qui a été faite à la social-démocratie chaque fois qu'elle a voulu tenter un pas en avant et se mêler plus activement à la vie politique. La démocratie socialiste doit se rappeler que W. Liebknecht — l'Ancien — se déclarait prêt, s'il était nécessaire, à changer cent fois de tactique et qu'- Bebel disait sans détour : « Nous sommes opportunistes . Il faut donc agir sur tous les terrains sans craindre de se mettre en opposition avec les principes :
Cela doit nous être une leçon pour notre œuvre future dans l'empire allemand. Nous ne pouvons pas devenir le peuple libre que nous voulons être, si nous brisons cet Etat actuel par une révolution violente. Non seulement nous ne le pouvons pas, mais nous ne devons pas le vouloir. La guerre nous a montré dans quelle situation l' Allemagne se trouve en réalité. Toute secousse révolutionnaire aurait instantanément pour résultat d'amener de tous côtés sur nous les ennemis d'au delà de nos frontières. Le dommage en serait pour les travailleurs, car justement toute réforme sociale a besoin de paix. L'empire allemand est le champ de notre travail et de nos luttes politiques Nous devons en faire l'organe et l'instrument de nos efforts politiques. Tel est le se-: s du mot souvent usité que la classe ouvrière doit mener le combat pour la puissance politique.
C'est dans l'empire que nous devons acquérir l'influence politique, par conséquent nous devons reconnaître l'empire comme base de notre action politique. Cela veut dire non pas ses faiblesses et ses défectuosités, mais bien son existence et sa force. Dans la lutte pour la liberté au sein de l'empire allem,ai%d, toute parole est donc funeste qui est la négation de l'empire ; funestes aussi toutes les menaces révolutionnaires dont la réalisation est inconciliable avec notre travail présent, et qui, au fond, donnent l'illusion d'une volonté et d'une force que personne ne possède. Ces grands mots qui ne répondent à aucune réalité ne montrent pas de véritable force, mais sont la source la plus dangereuse de faiblessepour le parti.
Quant à notre future attitude dans les questions militaires, il faudra plus que jamais distinguer entre les nécessités de la défense de la patrie et ce que nous avons combattu comme « militarisme », que nous continuerons à combattre où nous le rencontrerons. Que les bornes entre l'un et l'autre se soient effacées, cela n'a pas été d'ailleurs de notre fait en aucune façon. La guerre nous montre la nécessité de défendre la patrie. Tout ce qui est nécessaire pour cela au point de vue technique doit être accordé et préparé, car cela est dans l'intérêt du peuple lui-même.
Et cette préparation technique de la défense ne dépend pas de la question de système des armées. Les milices ont aussi bien besoin d'armes qu'une armée permanente. Plus nous reconnaîtrons ouvertement ce principe et plus grande sera notre influence contre ce qui est véritablement inutile, contre les exagérations qui augmenteraient le danger au lieu de le diminuer. Quand nous déclariois vouloir dire « non ))àtoute demande militaire, nous anéantissions par là toute notre influence. Or, nous avons besoin d'influer sur l'armée afin qu'elle se subordonne aux buts supérieurs de la politique.
De cet exposé doctrinal on ne peut s'empêcher de conclure que, demain comme hier, l'Allemagne ouvrière et socialiste restera à l'égard de la France à l'état de concurrence, d'hostilité et de lutte. Il n'y a à attendre de la social-démocratie allemande aucun geste, aucune action, aucune tentative, qui affaibhsse ou qui divise la force de l'État allemand. Heine prend bien soin de souHgner les différences entre le sociaHsme d'autrefois, d'avant l'unité allemande, d'avant l'empire, et le socialisme de maintenant, qui doit se servir pour ses fins politiques et sociales de la puissante armature germanique, et non pas songer — comme on le prétendait jadis, aux heures où le parti s'enfantait péniblement dans la lutte et se dressait en manière d'opposant — ^ à la destruction de l'Etat bourgeois.
Peu à peu, au fur et à mesure que la social-démocratie a vu croître sa force, son nombre d'adhérents, sa richesse de parti, son influence, elle a compris que les grandes institutions de centrahsation de l'Allemagne bourgeoise et impériale — État, armée, flotte, empire • — étaient encore plus des leviers au moyen desquels elle ferait sentir son action que des obstacles qu'elle aurait intérêt à détruire violemment. Aussi, tout en continuant à déclamer contre le Moloch du militarisme (simple clause de style), les tenants du socialisme marxiste et impérialiste distinguent judicieusement entre le militarisme et l'armée, entre le militarisme et la défense nationale, ils s'accommodent ingénieusement de ces cadres qui étabUssent et maintiennent chez eux la cohésion, la discipline, le caporalisme et font, par les moyens militaires et administratifs, l'éducation des régiments socialistes méthodiquement groupés, numérotés, organisés et hiérarchisés.
Le vieux Liebknecht, qui avait connu Paris en 1848 et chez qui survivaient des souvenirs révolutionnaires, parlait quelquefois de République, de la République allemande. Ne parlons pas de République aux socialdémocrates actuels: c'est un mot qu'ils ne comprendraient pas, un mot qu'ils ne prononcent jamais. Ils sont maintenant adaptés à l'empire, ils y sont casés, ils en forment l'un des compartiments. L'alliance entre l'empire allemand et la social-démocratie allemande, tel est le grand fait par qui s'achève l'évolution nationale du socialisme allemand, qui s'est manifesté avec éclat pendant toute la guerre et qui constitue un avertissement significatif.
Le prétexte russe.
Une dernière raison fréquemment invoquée par la social-démocratie pour justifier son attitude impérialiste et guerrière, c'est qu'il s'agit de combattre et d'écraser la Russie qui, à ses yeux, représente la réaction, tandis que l'Allemagne symbolise le mouvement révolutionnaire.
La haine de la Russie et du slavisme fait partie, depuis plus d'un demi-siècle, de la tradition et de la doctrine marxistes. Alors qu'ils se montrent favorables à certains mouvements nationaux, Marx et Engels sont résolument opposés aux aspirations nationales des Slaves d'Autriche, parce qu'ils redoutent que le tsarisme n'en tire avantage. En 1848, ils préconisent comme nécessaire une guerre offensive de l'Allemagne contre la Russie. La Xeue Rheinische Zeitung écrit le 2 juillet 1848 : « Seule la guerre avec la Russie sera la guerre de l'Allemagne révolutionnaire, guerre qui lavera les fautes du passé, où celle-ci prendra de nouvelles forces... » (i). Plus tard, Marx et Engels s'efforcent d'exciter l'opinion anglaise à une guerre contre la Russie. « Le tsarisme — écrit Kautsky, commentant ces faits — leur paraissait être l'ennemi le plus dangereux de la Hberté européenne, et seule la force armée d'un grand Etat de l'Europe occidentale leur semblait en état de le rendre inoffensif.
(i) Recueil des écritsde Marx et d'Engels, publié par Mehring, tome III, p. rr4.
LA FAILLITE DE l'IXTERXATIONALE. IJ3
Pouvons-nous les en blâmer? Certainement non (i). »
En 1914, les social-démocrates reprennent les clichés marxistes contre la « réaction tsariste , la « barbarie moscovite », etc.
Mais l'argument tiré de la Russie ne saurait valoir. Car : i» la social-démocratie ne peut soutenir que c'est à la Russie et au tsarisme qu'elle fait la guerre, alors que c'est l'Allemagne qui, en poussant l'Autriche contre la Serbie, a précipité les événements, empêché toute médiation diplomatique et rendu la guerre inévitable ; alors encore que, dès les derniers jours de juillet 1914, c'est sur la frontière française que l'Allemagne mobilise ses troupes et accumule ses préparatifs de combat et d'invasion ;
2° La social-démocratie ne peut soutenir que c'est au tsarisme rétrograde et oppresseur qu'elle fait la guerre, lorsque des hommes comme Kropotkine, comme Plékhanoff et comme Bourtzeff ■ — • qui ont pa^'é de la prison et de l'exil leur attachement à la cause révolutionnaire et qui ont un peu plus que M. Sudekum et M. Scheidemann le droit de parler au nom de la patrie d'Herzen et de Tchemichewsky ■ — viennent, dans un irrésistible mouvement d'unité nationale, se ranger du côté du Gouvernement russe, du côté des armées russes, contre la ruée du pangermanisme envahisseur ;
30 Appartient-il à l'Allemagne où, de l'aveu du manifeste de ses « intellectuels •', la culture s'appuie sur le militarisme prussien et ne fait qu'un a\"ec lui, à l'Allemagne qui a affirmé sa Kultur (avec un K majuscule) dans le sac de Malines et de Louvain et dans les bombardements d'Arras et de Reims, d'affirmer qu'elle représente à l'égard de la Russie de Tolstoï, de Gogol et de Gorki, un stade supérieur de civihsation et de progrès?
40 En admettant que, par rapport aux nations Hbérales et démocratiques de l'Europe occidentale comme l'Angleterre et la France, les institutions intérieures de la Russie présentent un caractère rétrograde, de quel droit, au nom de quel principe et de quelle science contester au peuple russe la faculté d'évoluer, la possibilité d'at-
(i) K. Kavtsky, Patriotisme, guerre et social-démocraïie (La Vie socia- Usie, Paris, numéro du 5 juillet 1905, p. 115).
teindre à des institutions de liberté et de justice? Est-ce bien à l'Allemapne de dénoncer la « réaction russe >>? Qu'est-ce donc que le régime impérial et militaire qui pèse sur r Allemagne de 1914, sinon un régime d'absolutisme et de réaction? L'Allemagne, le prolétariat allemand, le socialisme allemand, n'ont pas de tradition révolutionnaire ; en la mémoire du travailleur allemand ne chante aucun de ces sou\-enirs glorieux qui bercent l'enfance de t-out travailleur français et constituent sa première éducation politique. Le prolétariat allemand n'a derrière lui ni les luttes géantes de la Révolution de 1789 et de 1793, ni les révolutions républicaines et démocratiques de février 1848 et du 4 septembre 1870, ni les « journées » de 1831, de 1834 6t de juin 1848, ni le drame de la Commune, ni des grèves comme celles de la Ricamarie et d'Aubin, comme celles de Decaze^àllc et d'Anzin. Il n'a vibré ni au rythme des barricades ni au souffle d'orage des insurrections. Ce n'est pas du choc des pavés qu'il a fait jaillir le suffrage universel; c'est des mains bienveillantes de ses maitres qu'il a reçu le bulletin de vote ; et lorsqu'elle lui a été imposée, son fameux «royaume rouge», son illustre « royaume socialiste » de Saxe, a souffert, sans aucune révolte, la suppression du suffrage universel. Et pas plus qu'il n'a, derrière lui, une tradition révolutionnaire, le peuple allemand ne possède réellement pas im régime parlementaire. Le Reichstag n'est qu'une façade rigide et froide de Parlement : ses décisions ne sont que des vœux platoniques ; si jamais il tente de l^arrer la voie aux projets gouvernementaux, le kaiser le dissout — et voilà tout !
Ah ! non, le socialisme allemand n'a pas le droit d'opposer le prétendu libéraUsme de la constitution allemande à l'absolutisme rétrograde de la constitution russe !
Non, il n'a pas le droit, au nom de la culture allemande, de dénoncer la réaction russe au monde civilisé.
Il serait même aisé de démontrer, l'histoire à la main, qu'à la différence de l'Allemagne la Russie possède clés traditions révolutionnaires. Mettemich ne déclaraitil pas se méfier au même degré des messagers de l'illuminisme russe et des messagers du jacobinisme français? Et Jaurès, alors même qu'il combattait l'alliance francorusse, a reconnu à la Chambre que, même pendant la
LA FAILLITE DE l' INTERNATIONALE. I35
période de la Sainte- Alliance, la Russie a, plusieurs fois, joué « à l'égard de l'Autriche, puissance fondamentalement conservatrice et contre-révolutionnaire, un rôle de révolution (i) ».
L'excuse du péril russe, invoquée par la social-démocratie allemande, est donc dénuée de toute valeur.
Messagers impériaux.
Les élus de la social-démocratie ne se bornent pas à voter les crédits demandés pour la guerre par le Gouvernement impérial, à saluer de leurs hoch ! les chefs de l'empire et à défendre dans leurs journaux et dans les réunions populaires la politique et la personne même du kaiser.
Délibérément, pour les besognes à accomplir au dehors, ils se mettent au service du militarisme prussien et de la diplomatie allemande. La social-démocratie a acquis, depuis vingt ans, une influence prépondérante sur les partis socialistes, les « partis-frères >> des pays voisins ; elle les a imprégnés de ses formules théoriques ; elle s'est imposée à leur admiration dévotieuse et crédule par sa force grandissante, par la solidité de son organisation, par sa discipline intérieure, par la richesse opulente de ses caisses de propagande ; elle les a aidés pécuniairement. Elle ne cherche, dès lors, qu'à utiUser les cadres de l'Internationale ouvrière et socialiste au profit de la cause allemande, qu'à se servir des relations qu'elle a avec les partis socialistes des différentes nations, de l'ascendant et du prestige qu'elle peut avoir sur eux, pour propager auprès d'eux et pour répandre à l'étranger les informations tendancieuses et les bruits officieux que, de son côté, l'agence ^\'olff comrnunique aux journaux. Elle est, dans son genre, auprès des milieux socialistes européens, une véritable agence Wolfî.
Il y a plus. Les élus et militants social-démocrates sont chargés de missions à l'étranger.
La première en date de ces missions à l'occasion de la guerre est ceUe dont est chargé à Paris le député social-
( i) Cbambre des députés, séance du 23 janvier 1903.
136 LA FAILLITE DE l'IXTERXATIONALE.
démocrate Muller. — qui avait assisté, deux ans plus tôt, au Congrès socialiste unifié de Lyon et, six mois plus tôt, à celui d'Amiens. Elle se place le i^r août 1914, c'est-àdire le jour même de notre mobilisation. Justement, ce jour-là, le groupe parlementaire du parti socialiste unifié se réunit dans l'un des bureaux de la Chambre des députés. Muller se rend directement à la réunion ; il est accompagné, dans sa A'isite, de M. Camille Huysmans, député belge, secrétaire du Bureau socialiste international, et de M. Henri de Man, militant socialiste belge, employé au dit bureau, qui servira d'interprète au cours de la conversation.
On a raconté depuis, pour expliquer cette visite si étrange et si suspecte à une heure pareille, que Muller venait à Paris à l'effet d'y représenter la social-démocratie allemande aux obsèques de Jaurès. Cela est tout à fait inexact. Muller arrivait à Paris, venant de Bruxelles en automobile. Il avait quitté Berlin depuis deux ou trois j ours : et c'est en arrivant à Paris qu'il apprit la mort du leader socialiste. En réalité, il venait à Paris s'aboucher avec le groupe parlementaire unifié, chargé auprès de lui d'une mission par le Parteivostand et aussi probablement par la Wilhelmstrasse. « Il fut reçu avec cordialité », dit M. Renaudel, qui ajoute : « Sa démarche, à l'heure où nous étions, ne pouvait que nous émouvoir par l'affirmation de sohdarité internationale qu'elle marquait (i) ».
Que venait-il faire? On va le voir par le récit, très précis, très complet, qu'a retracé de l'entrevue celui qui y servit de traducteur :
Aussitôt que nous fûmes entrés en séance, Muller précisa la portée de sa mission et des déclarations qu'il allait faire en disant que, comme ni le Parteivostand ni le groupe parlementaire n'avaient encore discuté la question de leur attitude à l'égard des crédits de guerre, et que, d'ailleurs, la situation pouvait encore se modifier avant qu'ils n'aient à le faire, il se bornerait à exposer aussi objectivement que possible la situation du Parti socialiste en Allemagne au moment de son départ de Berlin...
Muller déclara ensuite de la façon la plus formelle et à plusieurs reprises qu'iiu vote du groupe social-démocrate en faveur des crédits ne se produirait certainement pas. Dass man fiir
(i) L'Humanité. 2''' février 1915.
die Kriegskredite stimmt, das halte ich fiir ausgeschlosen, jurent ses propres termes. Il n'y avait, déclara-t-il, parmi les dirigeants du Parti et les membres du groupe social-démocrate, que deux courants appréciables d'opinion : l'un en faveur du vote contre les crédits de guerre, l'autre préconisant /'alDstention. Les partisans du vote contre semblaient, d'ailleurs, ajoute-t-il, devoir être plus nombreux que ceux de rabstention. Un député socialiste français ayant fait observer qu'une agression brutale et subite de la part de l'un des pays intéressés dans le conflit pourrait entre temps créer un cas de légitime défense pour le ou les pays attaqués, Muller déclara qu'à l'avis des socialistes allemands la distinction entre l'Etat agresseur et l'Etat attaqué, que des socialistes se plaisaient naguère à considérer comme essentielle, était devenue surannée. Le conflit actuel, dit-il, découle de causes générales qui se résument dans la notion de l'impérialisme capitaliste, et sa responsabilité retombe sur les classes dirigeantes de toits les pays intéressés. Muller déclara donc considérer comme hautement improbable l'hypothèse où les événements feraient apparaître un pays comme le seul agresseur (comme si, par exemple, l'armée russe faisait soudainement irruption dans les provinces orientales de l'Allemagne), la seule hypothèse, ajouta-t-il, où les socialistes d'un pays pourraient considérer celui-ci comme étant en état de légitime défense.
C'était précisément parce qu'une telle hypothèse était peu vraisemblable, ajouta-t-il, qu'il était désirable que les socialistes aient une attitude à peu près identique dans tous les pays, et surtout de part et d'autre des Vosges...
En somme, les déclarations de Muller laissaient cette impression fort nette : 1° que la majorité du groupe social-démocrate allemand était favorable au vote contre les crédits militaires; 2° que si, malgré cela, les partisans de V abstention devaient l'emporter, ce serait surtout pour sauvegarder l'unité d'actio^i avec les socialistes français ; 3° que la seule hypothèse à ne pas envisager était celle d'un vote des socialistes allemands en faveur des crédits de guerre ( i ) .
Nous le répétons, nous ne savons si, au cours de cette démarche parfaitement suspecte du 1^^ août 19 14 aprèsmidi, Muller était simplement un délégué du Parteivostand, ou s'il était en même temps un chargé d'affaires, un éclaireur de la chancellerie allemande. Ce qui autorise cette dernière hypothèse, c'est que, peu de temps après, le même Muller, chargé d'une besogne officielle, se rendait
(i) Henri de M.^x, Lettre à VHumanité, 4mar3i9i5.
lo^ LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
à La Haye auprès des socialistes hollandais. Nous en avons l'aveu de M. Troëlstra lui-même, le socialiste hollandais, dont les sentiments germanophiles sont bien connus (i). Dès lors, si c'est muni d'un mandat gouvernemental que Muller se dirige vers La Haye, il serait bien surprenant qu'un mandat analogue ne lui ait pas été confié lors de sa venue à Paris.
Ainsi, al< rs que, depuis plusieurs jours, les social-démocrates de Berlin sont au courant de tout ce qui se passe (2), alors que, s'ils n'en ont pas encore pris officiellement la résolution, leur intention, dès maintenant certaine, est de voter les crédits, ce Muller, pour décider les socialistes français à repousser les crédits demandés par le Gouvernement, vient, par le plus c^Tiique mensonge, leur annoncer que les social-démocrates, eux, sont formellement décidés à repousser les crédits, que la concession extrême à laquelle ils pourraient se résigner serait tout au plus l'abstention. Et comme les députés socialistes français discutent gravement avec cet imposteur, comme l'un d'eux fait remarquer que les situations ne sont pas les mêmes en Allemagne et en France, que l'un des deux Gouvernements est provocateur et l'autre pacifique et qu'il y aurait, par suite, lieu d'envisager le cas où l'un se trouverait attaqué et en état de légitime défense, que répond le ]\Iuller? Que cette distinction entre l'Etat agresseur et l'Etat attaqué est « surannée », qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le mot ne lui est pas venu aux lèvres, que devait, à Bruxelles, prononcer son compère Koster ; mais la pensée est la même : tout ça, c'est de l'idéologie bourgeoise...
Le lendemain de sa \'isite, ayant accompli la besogne
(i) •< Le D*^ Adolf Muller, député au Reichstag et au Landtag bavarois et qui a beaucoup de relations diplomatiques, — narre M. Tro Istra, — vint me voir à La Haye. Il parcourait la Hollande dans le but de connaître l'état d'esprit de notre pays à l'égard du sien : l'Allemagne se préoccupe beaucoup de l'opinion des Etats neutres... Quand mon ami AdoH Muller vint chez moi, je le questionnai pour savoir si les milieux dirigeants allemands préconisaient toujours une union économique et militaire des Etats de l'Europe centrale. Celui-ci me déclara qu'il était venu en Hollande avec ion mandat sinon oÉûciel, du moins semi-ofi5ciel... » {Les explications confuses de M. Troëlstra, Le Petit Parisien, i" janvier 1915, P- 3, 4" col.).
(2) Ils l'ont eux-mêmes avoué. " Nous avons connu toutes les péripéties du drame », écrira im peu plus tard le député social-démocrate Wolfgang Heine {Frankfurter Zeitung, 4 avril 1915).
lont il était chargé, ^luUer reprit tranquillement le train •our Berlin ; et s'il y a, dans cet incident, quelque sujet 1 étonnement, c'est de songer que le jour même où était affiché sur tous les murs l'ordre de mobilisation, un Alleiiand authentique ait pu circuler à Paris et, deux heures après la pubhcation du décret, pénétrer dans une salle : 'articuUère du Palais-Bourbon, y catéchiser des députés -lançais, leur prêcher la trahison et, tout guilleret, quitter ensuite notre territoire, sans être, nous ne disons pas inquiété, mais simplement interrogé, alors qu'en Allemagne, depuis huit jours, nos nationaux étaient molestés, brutahsés, emprisonnés. Le 4 août, MuUer, qui avait effrontément menti à ses interlocuteurs français, applaudissait, avec les Haase et les Bemstein, avec les Scheidemann et les Molkenbuhr, a\ec les Heine et les Sudekum, aux déclarations de M. de Bethmann-Hollweg et, avec toute cette chque scélérate, votait les crédits de guerre...
Au lendemain de la déclaration de guerre, les missions de social-démocrates se rnultiphent à travers l'Europe.
Dès le commencement de septembre 1914, alors que l'on pressent l'irrésistible et profond mouvement de sympathie qui se produit au sein du peuple itaHen en faveur de la France et des AUiés et qui, vraisemblablement, aboutira à l'intervention, Sudekum est délégué auprès des camarades itaHens, auprès de la fraction du sociahsme itaUen qui, sous la conduite de Turati, se rattache à l'Internationale ouvrière et se réclame de la doctrine marxiste. Il ne réussit pas à l'entraîner dans l'orbite de la Duphce (le mouvement contre l'Autriche est trop fort en Italie) ; mais il l'encourage, il l'enracine dans ses tendances à la neutralité. La neutrahté, n'est-ce pas tout ce qu'espère, tout ce que demande et attend le kaiser?
En Roumanie, où il y a une situation pohtique et diplomatique analogue à celle de l'Italie, le même Sudekum est envoyé comme négociateur officieux sous le couvert de la social-démocratie ; et nous avons vu plus haut qu'au contact de Sudekum le Magnifique, les pauvres journaux agonisants du socialisme roumain devenaient prospères et, d'hebdomadaires languissants, se transformaient en quotidiens.
Infatigable, le même Sudekum se rend encore auprès
des « camarades ■• suédois, porteur des préceptes selon saint Karl Marx et des prescriptions selon Guillaume II. En HoUande, c'est Scheidemann qui est délégué :
Au commencement de septembre 1914 — écrit à l'Humanité son correspondant d'Amsterdam, le citoyen Vlieeen — un délégué du parti social-démocrate allemand, le citoyen Scheidemann, est venu en HoUande. Il était chargé d'une mission semblable à celle que le citoyen Sudekum a remplie auprès des socialistes italiens. Nous avons convoqué une rétmion du Conseil général du Parti et de la fraction parlementaire où Scheidemann a parlé (i).
Les socialistes norvégiens reçoivent également la visite d'un de ces messagers impériaux qui s'efforce de les convaincre de la beauté et de la nécessité de la violation de la Belgique par les hordes allemandes :
Les social-démocrates allemands — dit Jacob Widnes, conseiller municipal de Christiania et délégué du Bureau socialiste international de Bruxelles — sont réellement allés jusqu'à dépêcher en Scandinavie, aussi chez nous, un socialdémocrate pour nous convaincre de la nécessité du passage allemand par la Belgique et des circonstances qui V accompagnèrent (2).
Aux socialistes bulgares est expédié Parvus qui donne à Sofia une conférence publique où il déclare que la victoire de l'Allemagne serait la victoire de la démocratie (!) et que, « pour cette raison, la Bulgarie devrait intervenir à côté des puissances centrales ». Depuis, les vœux de la social-démocratie ont été exaucés en Bulgarie par le tsar Ferdinand.
Dans notre Nord de la France envahi, occupé, piétiné, le missionnaire prussien est le député du ReichstagAuer, qui fut durant de longues années membre du Comité directeur de la social-démocratie et, à ce titre, a signé maintes adresses chaleureuses aux « frères de France >>. Et où ce drôle va-t-il? A Roubaix ! A Roubaix, la cité ouvrière et socialiste ; à Roubaix, qui a pour député Jules Guesde, le grand adaptateur et vulgarisateur du
(i) L'Humanité, 25 novembre 1914.
(2) Le Matin, 18 janvier 1916.
marxisme en France ; à Roubaix, qui a depuis 1892 une municipalité collectiviste et que l'on considère, depuis \'ingt ans, comme l'une des villes saintes du socialisme international.
Il s'agit de décider les ouvriers roubaisiens à travailler pour le compte des envahisseurs. A cet effet, on délègue auprès de Lebas, maire socialiste de Roubaix, ledit Auer.
Laissons Lebas raconter lui-même à un rédacteur de r Humanité comment il fut amené à voir le personnage :
... Je ne peux pas passer sous silence un incident qui vous étonnera sans doute, mais qui mérite d'être rendu public. Dans les premiers temps de l'occupation, aussitôt que la question des ouvriers se fût posée, on ni annonça un beau jour une visite. Le visiteur avait indiqué lui-même son nom et ses qualités sur un papier sur lequel je lus :
Auer,
chef du Parti socialiste de Bavière, membre du Reichsta?.
Je ne pouvais refuser de recevoir un socialiste et n'étais railleurs pas fâché de m entretenir enfin avec un Allemand ■différent de ceux avec lesquels j'avais été en contact jusqu'ici. Je donnai l'ordre d' introduire le citoyen Auer. Il portait l'uniforme du layidsturm, celui de simple soldat. Il commença par m' entretenir des malheurs de la guerre, et après quelques phrases d'entretien sur ce sujet, aborda enfin la question qui l'amenait devant moi, celle des ouvriers. Il m'affirma que les ouvriers que je fournirais aux autorités allemandes n'avaient rien à craindre, qu'ils ne seraient pas pris comme soldats et qu'on les ferait travailler uniquement à la réfection des routes. « Si nous étions à votre place, me dit-il, les syndicats allemands donneraient des ouvriers comme ils fourniraient tous les renseignements nécessaires. » Je lui répondis nettement : « Je ne sais pas ce que vents feriez si vous étiez à ma place, mais je vous déclare que vous n'obtiendrez de moi rien de plus que n'en a obtenu la kommandantur ! »
Auer n'insista pas. Il revint quelque temps après, pour la même affaire, mais accompagné cette fois d'un officier du bureau civil. Il se fit plus pressant et me montra les difficultés que j'allais soulever par mon attitude. Il ne put obtenir une réponse différente de la première et il est à peine utile de vous
dire que les explications que nous échaiigeâines le furent sur un ton plutôt sec (i).
Un jour, la kommandantur renouvela au maire l'ordre de lui fournir la liste des personnes secourues. M. Lebas s'y refusa, et le lendemain il était arrêté, inculpé de haute trahison, puis dirigé sur ime geôle allemande.
A la réunion du Conseil national du Parti socialiste unifié, tenue le 6 août 1916 à Paris, Lebas a ajouté qu'une visite analogue fut faite dans le même but par Auer à d'autres maires socialistes du Nord, qui lui opposèrent la même réponse hautaine et négative (2).
La Belgique, enfin, la Belgique torturée, martyrisée par les hordes germaniques, a, dans le courant du mois de septembre 1914, la visite de quatre émissaires de la social-démocratie allemande : ]\IM. Noske, Karl Liebknecht, Wendel, députés, et le D^" Koster, directeur du Hamburger Echo, le journal socialiste de Hambourg. L' Humanité a reçu sur la visite des socialistes allemands à la Maison du Peuple de Bruxelles un document qui a un caractère absolument officiel (3) et auquel nous empruntons les fragments suivants :
... Il apparut, après quelques momevits d'entretien, que cette visite n'était pas seulement une visite de « parteigenosse à parteigenosse », mais revêtait un caractère, sinon officiel, du moins officieux. C'est ainsi qu'ayant appris que la Maison du Peuple de Bruxelles avait des difficultés à s' approvisionner en farine, ils se sont offerts immédiatement pour intervenir auprès du gouverneur civil allemand, afin que satisfaction lui soit donnée. Il valait beaucoiip mieux, disaient-ils, s'adresser directement à l'autorité allemande que de se servir de l'intermédiaire du bourgmestre Max, qui était souvent intraitable et dont l'intervention était tout à fait inefficace...
Mais la conversation tourna rapidement vers la question
(1) VHxiinanité, 20 janvier 1916 (Après onze mois de captivité).
(2) Le Droit du Peuple, Grenoble, 9 août 1916, i'<-' p., 3^ coL
(3) <.> La Commission administrative permanente du parti a reçu, il y a quelques jours, la visite de deux personnalités autorisées du Parti > aivrier belge. Nos amis ont exposé à la C. A. P. les incidents et les phases de l'invasion belge en ce qui touche particulièrement les rapports des socialistes belges avec les socialistes allemands. Ils en ont remis une relation écrite qui est un document émouvant et fort, et dont la Commission administrative a décidé la publication. » [L'Humanité, 16 décembre 1914.)
brûlante de l'attitude des socialistes allemands au Reichstag. Ici les deux visiteurs affichèrent avec un tel cynisnte le mépris des conventions internationales et du droit à l'existence des petites nations que nous voulons croire, pour l'honneur du socialisme même, que cette opinion ne reflète même pas celle de tous ceux qui crurent devoir émettre un vote affirmatif sur les crédits de guerre.
Aux socialistes belges qui se plaignaient de la violation du, territoire belge, le D^ Koster répondit avec une assurance déconcertante, d'abord par le prétendu accord franco-belge dont H. Wendel avait déjà parlé et dont il a été fait justice, et puis il ajouta :
— Mais enpM, ce qui arrive est de votre faute ; vous n'aviez qu'à nous laisser passer, vous auriez été largement dédommagés par notre Gouvernement et nous vous aurions, par-dessiis le marché, apporté le suffrage universel, les lois protectrices de la femme et des enfants, les assurances générales et tant d'autres lois que, malgré votre force, vous n'avez pas encore su conquérir chez vous.
Et ces socialistes prussiens, écrasés par le système électoral des trois classes, ajoutèrent :
— • Au surplus, tout le monde savait depuis des années, qu'en cas de guerre franco-allemande, nos troupes devaient passer par la Belgique.
— Alors, lui fut-il répondu, lorsque vos députés interpellaient votre Gouvernement au Reichstag sur ses intentions à l'égard de la Belgique, en -cas de guerre franco-allemande, ils jouaient une odieuse comédie, de même que lorsque, dans les congrès internationaux, vous veniez avec nous discuter et voter des résolutions sur la nécessité pour les petits Etats de défendre leur indépendance et l'intégrité de leur territoire. L'honneur d'une nation, le respect de son indépendance et de ses libertés, les traités internationaux, n'ont donc aucune valeur pour les socialistes allemands ?
— L'honneur d'une nation, répond Koster, c'est là de /'idéologie bourgeoise, dont les socialistes n'ont que faire; quant aux traités internationaux, ils ne peuvent tenir en cas de i^uerre. Tout le matérialisme historique ne nous ensei gne-t-il pas que le développement du prolétariat est intimement lié au développement et à la prospérité économique de la nation et, par conséquent, les socialistes allemands doivent être du côté du Gouvernement qui défend en ce moment l'existence même du pays contre les attaques de l'Angleterre, de la France et du despotisme russe.
— Et c'est pour défendre les prolétaires allemands que vous violez notre neutralité et que vous commencez par massacrer les prolétaires belges ?
— Oseriez-vous dire que vous mettez le respect de votre neutralité au-dessus de la vie de looooo hommes? Or, nous savions qu'en passant par les Vosges, pour entrer en France, nous devions sacrifier loo ooo hommes de plus qu'en passant par la Belgique. Le choix ne pouvait être douteux pour nous.
— La situation n'est-elle pas identique pour les Belges? En suivant votre raisonnement, nous aurions dû nous écarter pour vous laisser passer ; sans ccnnpter que l' Angleterre et la France nous auraient demandé, et avec raison, des comptes sévères. En Belgique, tout le monde est unanime pour mettre l'honneur au-dessus des intérêts matériels immédiats, et entre notre honneur et la défense de nos libertés et la vie de loo ooo hommes nous n'hésitons pas un instant; et nous reprenons l'ancienne devise de nos communiers : « Plutôt mourir de franche volonté que du pays perdre la liberté ».
Le D^ Koster trouvait cette affirmation tellement inouïe qu'il appela son collègue pour l'entendre répéter, ce qui amena un des socialistes belges à lui dire que, ce qu'il y avait de commun entre nous tous, c'était la possession d'un estomac, mais que si, du côté belge, il y avait aussi un cœur, du côté allemand il se posait à ce sujet un point d'interrogation (i).
Le rôle des socialistes allemands à Bruxelles est clair et significatives sont leurs déclarations.
Non seulement les social-démocrates n'ont rien tenté pour empêcher une guerre d'agression ; non seulement ils secondent, avec une docilité inouïe, le Gouvernement de Berlin dans le développement de cette guerre qui comporte toutes les atrocités, tous les crimes et toutes les hontes ; mais ils s'efforcent de faciliter à l'Allemagne impériale sa domination en Belgique, de préparer son annexion, c'est-à-dire de favoriser l'asservissement d'un petit peuple qui a mis tout son orgueil et toute sa fierté à rester fidèle à la parole donnée et à accomplir jusqu'au bout son devoir international.
Et quand on parle à ces social-démocrates de probité et d'honneur, ils répondent cyniquement : tout ça, c'est de V idéologie bourgeoise ! Ah! l'honneur, la loyauté, la conscience, les scrupules, tout cela est bien gênant ! Aussi la social-démocratie allemande n'a-t-elle pas de scrupules. Elle s'en défit, en même temps que M. de Bethmann-Hollweg déchirait ces « chiffons de papier >> que
(i) Socialistes belges et socialistes allemands (L'Humanité, 17 décembre 1914).
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sont les traités ntemationaux. Ce qui les préoccupe pardessus tout, ces socialistes allemands, c'est que les ouvriers belges reprennent immédiatement le travail, et ils se glorifient de ce que le Gouvernement impérial — qui « considère la Belgique comme annexée, dès à présent » ■ — ^ les écoute, les prend au sérieux, leur fait des concessions, escompte leur influence sur la classe ouvrière...
Nous avons déjà vu M. Sudekum à l'œuvre en Italie, en Roumanie, en Suède, etc. Mais après le Sudekum messager de la Wilhelmstrasse, expédié à l'extérieur, chargé de missions diplomatiques et de besognes de confiance en pays étranger, il y a le Sudekum tombant plus bas encore, descendant aux plus basses besognes d'espionnage et d'embauchage de militaires. Le 22 janvier 1915, l'Agence Havas communiquait à la presse l'information suivante que, le lendemain, reproduisaient les journaux :
Un sous-officier français qui vient d'arriver à Pontarlier raconte ce qui suit :
Fait prisonnier le ^x décembre près de Saint-Mihiel, il a été conduit par l'autorité militaire à la frontière suisse pour se rendre en France avec de faux papiers belges et y faire dans les milieux socialistes de lapropagandeen faveur d'une paix séparée.
Emprisonné d'abord à Metz, on lui ménagea une entrevue avec le socialiste allemand Sudekum, qui s'efforça de prouver que la France avait tort de servir les intérêts de l'Angleterre, qu'elle devait s'entendre avec l' Allemagne, que ce rapprochement pourrait se faire grâce au contact des socialistes des dettx pays, qui se mettraient d'accord sur une déclaration commune à adresser aux prolétaires.
Le sous-officier accepta de se rendre en France. On lui dit que si le premier voyage réussissait, il serait renvoyé pour organiser une propagande en faveur de la paix- au moyen de brochures et de placards. Enfin on envisageait la possibilité de fomenter un mouvement révolutionnaire dans le Midi.
D'après certaines ■ indications que le sous-officier a pu recueillir, il croit que d'autres personnes ont été dirigées sur la France dans le même but. On lui a d'ailleurs offert de lui adjoindre un autre sous-officier français avec une mission analogue. On l'a muni de faux papiers, de vêtements civils et d'une somme d'argent assez importante.
Le fait relaté dans cette information était si étrange, si invraisemblable, qu'il était presque permis de douter de son exactitude.
Il était cependant rigoureusement exact : le sous-ofi&cier français était le sergent René Tison , du 302^ de ligne ; le passeport belge qui lui fut délivré portait le nom de Jean Gérard ; la somme qui lui fut remise s'élevait à 600 francs ; l'officier allemand qui le mit en rapport avec Sudekum était le lieutenant von Glebsattel.
Le cas de Sudekum n'est pas isolé. Le social-démocrate Parvus se livre, lui aussi, à des pratiques analogues d'embauchage et d'espionnage. Ce Parvus, qui est d'origine polonaise, appartenait, vers 1898-1900, à l'extrême gauche de la social-démocratie, à la fraction « radicale » du parti. Nul n'avait combattu avec plus de véhémence toute idée de collaboration, toute déviation de « la lutte de classe ».
Dès la guerre, il prend du service dans les rangs des fidèles serviteurs du kaiser. On le \oit à Sofia exhortant les socialistes bulgares à se ranger du côté de l'Allemagne et de l'Autriche. On le voit à Constantinople tenter de prendre dans les filets allemands un révolutionnaire caucasien, à qui il s'efforçait de persuader que, dans l'intérêt de la « révolution russe », il fallait soulever le Caucase contre la Russie. Heureusement — écrit Grégoire Alexinsky, ancien député sociaHste à la Douma — le révolutionnaire russe, un moment dupe de son recruteur, reconnut enfin à qui il avait affaire et réussit à s'échapper de ses mains. Il re\Tnt en Suisse et y révéla les peiidies et les gestes des pseudo-socialistes allemands.
«Le rôle de M. Parvus dans cette affaire, écrit Alexinskj^ est encore plus vil que celui de M. Sudekum (i) ».
Et Grégoire Alexinsky complète le signalement et l'exécution de ce triste personnage dans la lettre suivante adressée à M. Pierre Renaudel et pubuée par l' Humanité du 3 octobre 1915 :
Je lis dans l'Humanité d'aujourd'hui un filet consacré à Parvus et à sa revue Die Glocke. Je peux vous dire à ce propos que Parvus n'est actuellement qu'îm agent provocateur à la solde des gouvernements turc et allemand.
Quant aux preuves, vous les trouverez dans les numéros 2 et j^ de mon jmirnal hebdomadaire, la Russie et la Liberté.
J'y expose les faits concernant les lojtches tentatives de cor-
(i) Grégoire Alexinsky, la Rttssie et la Guerre.
vuption faites par Parviis auprès des réfugiés politiques russes, rt j'y donne des preuves de ses rapports avec la police allemande.
Le rôle de Parvus est si vil que même le journal Nache Slovo i Notre Parole), publié actuellement à Paris par Trotzky, un ancien ami intime de Parvus, a publié, il y a quelques jours, une note avertissant les socialistes russes qu'ils doivent s'abstenir de toutes relations avec Parvus.
J'ajouterai encore que Parvus a créé dernièrement à Copenhague une c Société d'études sur les effets sociaux de la guerre », entreprise qui est plus que suspecte.
Les syndicalistes.
A côté de la social-démocratie, organisme purement politique, fonctionnent les s^iidicats, organismes plus particulièrement corporatifs et professionnels. Ils sont riches et nombreux. Ils groupent, en effet, plus de 2 millions de membres : 2 017 298 membres, si nous en croyons le rapport publié en fin 1911 par le secrétariat international des organisations syndicales. La Fédération du Bâtiment compte 300 000 membres ; celle de la Métallurgie, 500 000 ; celle des ouvriers des transports, 220 000, etc.
Forts de leur nombre et de leur discipline, étroitement unis à la social-démocratie, les syndicats allemands pouvaient donc, en juillet 1914, quand l'orage grondait, peser de tout leur poids en faveur de la paix. L'ont-ils tenté? Ont-ils tenté dans les rues ou sur les places de Berlin des manifestationsclamant<< la guerre à la guerre >>, analogues à celles que tentait à Paris la C. G. T.? Nullement. Pas plus qu'ils ne les avaient essayées dans les années précédentes, lorsque déjà des menaces de guerre avaient
assombri l'horizon européen :
En janvier 1906 — écrit le syndicaliste français Victor Griffuelhes — • au moment ott chacun escomptait, à propos du Maroc, un ccruflit entre la France et l'Allemagne, le signataire de ces lignes fut mandaté par la Confédération générale du Travail pour aller à Berlin proposer l'organisation de démonstrations simultanées à Paris et à Berlin afin de permettre à la classe ouvrière de manifester son horreur de la guerre. Des délégués étaient mis à la disposition des camarades allemands pour prendre part à la démonstration de Berlin, et une demande
ferme de délégués allemands pour participey à celle de Paris était faite au nom de la Confédération générale du Travail.
Le délégué des syndicats français se heurta à Berlin à un refus, motivé, lui dit-on, par l'interdiction que fait la loi aux syndicats allemands de participer à des manifestations de ce genre.:.
Le délégué revint donc à Paris, rapportant un refus catégorique (i).
Au cours de ce voj-age, V. Griffuelhes a constaté chez les syndicalistes d'outre -Rhin leur respect de l'ordre, leur souci de la hiérarchie, leur foi dans le kaiser.
Je me souviens, raconte-t-il, de deux faits significatifs.
Cotnme je visitais une exposition du travail à domicile, mon attention fut attirée par un superbe coussin qui s'étalait derrière une vitrine et sur lequel resplendissait une belle inscription en or. Je demandai ce que cela signifiait. On me répondit que c'étaient les mots : «Vive l'Empereur / f> Je ne pus m' empêcher de marquer ma stupéfaction...
Un autre fait, non moins caractéristique, est le suivant : Dans un banquet de clôture de la construction de je ne sais plus quelle église, les ouvriers du bâtiment qui y assistaient, et qui comptaient pourtant parmi les plus révolutionnaires de Berlin, ne purent s'empêcher, à la fin, de se lever et de pousser avec les autres le cri sacro-saint de : « Vive l'Empereur .'... »
Voilà, si je ne me trompe, des actes qu'on obtiendrait difficilement des ouvriers français. Mais l'ouvrier allemand ignore ce que c'est que l'esprit libre et frondeur qui est notre marque distinctive, et il est toujours retenu par la crainte. Sa lourdeur d'esprit rend son action lourde, lente à s'exercer (2).
A la veille de juillet 1914 et durant toute la période de l'avant-guerre, il est visible que l'intemationahsme des syndicaUstes allemands s'évanouira immédiatement.
Dans l'organe officiel de la C. G. T., Jouhaux, secrétaire du Comité confédéral, déclare à ce sujet :
Si nous nous sommes toujours efforcés de répandre dans la classe ouvrière la haine de la guerre, c'est que nous étions confiants dans les sentiments internationalistes que les travailleurs allemands nous déclaraient professer.
(i) Victor Griffuelhes, L'Actiofi syndicaliste (Marcel- Rivière, édit., Paris, p. 57-58).
(2) Id., Syndicalisme et socialisme, les caractères dusyndtcalisme français (Marcel Rivière, édit., p. 56-57).
Mais, à vrai dite, cette confiance était bien un feu émoussée depuis quelque temps, puisque, à tous les coups de sonde tentés par la C. G. T. française en vue d'une entente sur ce point précis, les syndicalistes allemands avaient répondu de la façon la plus ambiguë.
Au fond de nous-mêmes, leur réponse apparaissait comme un faux-fuyant ; mais néanmoins nous persistions à espérer qu'à défaut des organisations syndicales, le parti socialiste s'employait et s'emploierait à rendre itnpossible un conflit entre les deux pays. ,
Les événements se précipitent : il importe de régler une action commune et rapide.
Le 25 juillet, le citoyen Jouhaux a, à Bruxelles, une entrevue secrète avec Legien, en présence du citoyen Mertens, secrétaire delà Commission syndicale belge, et du citoyen Dumoulin, de la C. G. T. Le citoyen Jouhaux pose à son coreligionnaire allemand les trois questions suivantes :
— Que comptez-vous faire pour éviter la guerre qui se prépare?
— Etcs-vous résolus à faire ttu mouvement.^
■ — Nous sommes, pour notre compte, prêts à répondre à votre appel ou à marcher en même temps, si nous en décidons ainsi.
A ces questions plusieurs fois posées, Legien, dit Jouhaux, ne fait aucune réponse. Jouhaux et Dumoulin quittent Bruxelles, convaincus que leur confiance dans la bonne volonté des organisations ouvrières allemandes était bien mal placée. « C'est alors, dit Jouhaux, que nous apparut le devoir qu'il nous restait à remplir. »
Tel est Je récit, depuis rendu public, de cette entrevue, dont l'on conçoit l'importance (i).
La guerre déclarée, les gestes impérialistes du Gouvernement reçoivent l'approbation la plus formelle et l'appui le plus résolu des grands syndicats. La Commission générale des syndicats exerce une pression directe sur la fraction social-démocrate du Reiclistag pour qu'elle accepte les crédits de guerre ; les LTnions de syndicats de toute l'Allemagne mettent leurs Maisons du Peuple à la
(i) La Bataille syndicaliste, 26 septembre 1914.
150 LA FAILLITE DE l'IXTERNATIONALE.
disposition des autorités militaires et sanitaires ; les journaux les plus répandus de la presse corporative, notamment le Grundstein (l'organe du bâtiment) et le MetaUarheiter (organe des ouvriers syndiqués de la métallurgie), défendent «la haute justice de la cause allemande » et attaquent la bonne foi des autres nations (i) ; du début de la guerre au 31 octobre, c'est-à-dire dajis le cours d'un trimestre à peine, les s^-ndicats allemands versent aux chômeurs et aux familles de mobilisés l'impressionnante somme de 20 millions de francs (d'après la statistique publiée dans le numéro du 28 novembre 1914 de la Correspondenzhlatt, organe de la Commission générale) ; par ces efforts gigantesques, destinés à soulager les misères engendrées par la guerre, les syndicats veulent empêcher l'éclosion de toute pensée, de tout sentiment de révolte au sein de la classe ouvrière.
Le pouvoir sait, d'ailleurs, rendre hommage à ce concours empressé ei^xéciQuxàes Gewerkschaften. Notabilités et ministres de l'empire vont, en grande pompe, visiter la Maison du Peuple, la Maison des Syndicats, la Maison Rouge, comme, en temps de paix, on la nomme. Le Vorwaerts du 17 novembre 1914 célèbre, en termes lyriques, la réception et énumère complaisamment les titres et qualités des visiteurs. Il y avait là, rehaussant du prestige de leur présence l'éclat de cette solennité : les ministres des Finances, de la Justice, du Commerce et de l'Intérieur, le premier bourgmestre de Berlin, le président du Reichstag et le président... de la Chambre des Seigneurs de Prusse.
Le Voricaerts lui-même, étant une fois impartial, a à souffrir de l'intolérance militariste des syndicats. Il avait démenti, après enquête, de prétendues atrocités commises par les Alliés sur des soldats allemands en traitement dans des hôpitaux de France ou d'Angleterre. Le journal socialiste, ayant acquis la preuve que ces accusations ne reposaient sur rien, le disait net à ses lecteurs. Aussitôt, grande indignation dans le monde des dirigeants syndicaux à qui déplaisent cette mise au point et cette impartialité d'un moment. Ils adressent un blâme au journal socialiste et réclament son insertion. Ce blâme a été
(i) L'Humanité, 7 décembre 1914.
publié dans le Vorwaerts du 28 novembre 1914. Il est signé par Legien, secrétaire de la Commission générale des s^Tidicats. En voici le texte :
Le Vorwiçrts, en rapportant les mauvais traitements subis par les blessés et les prisoiiniers allonaiids ainsi que les actes d'atrocité, a excusé en général la conduite de nos adversaires. Par contre, il a généralisé les erreurs commises en Allemagne par certaines personnes ou par des journaux isolés.
Le secrétaire de la' Commission générale des syndicats allemands,
K. Legien.
Ce n'est pas le Vorivaerts seul qui est censuré. La Commission générale des syndicats vote encore un blâme aux quelques députés social-démocrates du Reichstag qui ne se sont pas joints à' leurs camarades pour voter les crédits de guerre (i) .
Lorsqu'en juin-juillet 1915 quelques dissidents — la « minorité », « l'opposition », comme on les a appelés — • de la social-démocratie, Bemstein, Haase, Kautsky etC'^, affectent quelques allures d'indépendance et paraissent s'élever contre toute politique d'annexion, ils sont vivement rabroués par les organisations syndicales qui leur reprochent de compromettre, par leurs tendances et leurs manœuvres « séparatistes », l'unité du parti social-démocrate. Du 5 au 7 juillet se réunit à Berlin une conférence des comités directeurs de tous les syndicats adhérents à la Generalkommission, et c'est à l'unanimité qu'elle adopte la motion suivante :
La conférence est d'avis que l'attitude prise par la très grande majorité de la fraction socialiste et du Parteiausschuss, aussi bien que par le Comité directeur du Parti, est la seule qui, pendant ce temps difficile, serve les intérêts de la classe ouvrière en général et des syndicats en particulier.
Les opinions défendues par les séparatistes sont en contradicticm avec le caractère et l'action des syndicats ; leur réalisation constituerait le sacrifice de tout ce que les syndicats ont créé, comme de toutes leurs aspirations.
(i) La Gazette de Cologne, 23 mars 1915.
En février 1917 enfin, nous voyons les syndicalistes allemands approu\-er la guerre sous-marine. M. Gompers, le leader des organisations ouvrières des États-Unis, avait de Washington télégraphié à M. Karl Legien :
Ne pouvez-vous agir sur le gouvernement allemand pour l'amener à éviter une rupture avec les États-Unis et pour empêcher ainsi un conflit universel ?
M. Legien répond en ces termes à l'invitation de M. Gompers :
Le parti du travail allemand a, depuis le début de la guerre, dirigé ses efforts en faveur de la paix. Il est opposé à l'extension du conflit. Le refus d'entrer en négociations avec V Allemagne au sujet de son offre sincère de paix immédiate, la continuation de la guerre cruelle d'affamement dirigée contre nos femmes, nos enfants et nos vieillards, le projet de destruction de l'Allemagne avoué franchement par nos ennemis ont provoqué une aggravation de la guerre. Une intervention de ma part n'a aucune chance de succès auprès du gouvernement, si l'Amérique n'amène pas l'Angleterre à renoncer à cette guerre d'affamement comme étant contraire aux lois internationales. J'en appelle aux travailleurs américains pour qu'ils ne se fassent pas les auxiliaires des fauteurs de la guerre en naviguant dans la zone de guerre et en contribuant par là à l'extension du conflit. L' Internationale ouvrière doit travailler inlassableinent pour une paix immédiate (i).
Ainsi les S5mdicalistes d'outre-Rhin continuent à faire en toutes circonstances le jeu du gouvernement impérial : ils s'associent au chantage à la paix immédiate sous peine de piraterie et de brigandage.
Liebknecht et la minorité.
Quoi, nous dira-t-on, sur les 4 millions d'électeurs social-démocrates, sur les centaines de pubUcistes, de militants, d'orateurs que compte le parti, sur les iio députés qui le représentent au Reichstag, il ne s'est trouvé personne pour se rappeler de l'internationalisme
(i) L'Humanité, 13 février 1917, 3*^ p., 2"^ coL ; le Temps, 13 février 1917, 4« p., 2« col.
proclamé dans les Congrès ! Il ne s'est pas trouvé une voix courageuse pour s'élever contre un impérialisme forcené qui a provoqué l'entr'égorgement de millions et de millions d'hommes dressés en pleine jeunesse et armés les uns contre les autres ! Il ne s'est pas trouvé chez tous ces rabâcheurs des formules et des versets de l'Evangile selon saint Karl Marx quelqu'un qui se sou- \'ienne de l'appel du Manifeste communiste à l'union des prolétariats de tous les pays !
Pas tout de suite. Mais au bout de quelques mois de guerre, une minorité paraît se former au sein de la socialdémocratie — oh ! bien faible, bien timide et bien hésitante, — qui se décide à voter contre les crédits et à s'élever contre la poHtique d'annexions acceptée et défendue par l'ensemble du parti.
Si faible que soit cette minorité, si dénuée d'influence qu'elle soit sur les masses ouvrières allemandes, nous voulons rappeler impartialement les divers gestes par lesquels elle s'est manifestée :
a. Karl Liebknecht, d'abord seul, vote contre les crédits (2 décembre 1914) ;
h. Le 19 juin 1915, Bemstein, Haase et Kautsky publient dans la Leifziger Volkszeitung un manifeste contre la politique annexionniste ;
ç. Le 20 décembre 1915, dix-neuf députés votent contre les crédits ;
d. Le 6 avril 1916, Haase prononce au Reichstag un discours où il se déclare contre les annexions et pour l'indépendance de la Belgique, où il réclame une paix aussi prochaine que possible et où il conclut en invoquant et en commentant la dernière phrase du Manifeste de Marx et d'Engels : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Unissez-vous pour le but élevé de mettre fin à la guerre par la paix désirée depuis si longtemps ! »
Les sociaUstes français qui sont allés aux conciliabules de Zimmerwald et de Kienthal, ceux à qui les événements n'ont rien appris, ceux qui sont pressés, sous prétexte d'Internationale, de reprendre, dès le lendemain de la guerre et même pendant la guerre, les relations d'hier avec la social-démocratie teutonne, ont beaucoup insisté sur la valeur de la « minorité », sur la portée de ses actes et de ses manifestations. Ils trouvent en elle la preuve du
« réveil de conscience >>, de « l'examen de conscience » qui se poursuit au sein du socialisme allemand.
N'exagérons rien.
En réalité, la différence entre « majoritaires » et « minoritaires '> n'est point telle qu'en France on se la figure volontiers. Elle porte moins sur la politique générale que sur l'interprétation donnée dans la suite au scrutin du 4 août 1914. Ce scrutin-là, les uns et les autres l'approuvent, continuent à l'approuver.
Dans une interview publiée par le Social-Demokraten de Christiania et reproduite par l'Humanité, le député au Reichstag Simon, membre de l'Union internationale des cordonniers, montre très bien à quelles nuances de détail se réduisent les divergences entre minorité et majorité :
Quand la guerre a éclaté, le groupe socialiste du Reichstag, à part un petit nombre d'exceptions, considérait que les crédits, de guerre devaient être accordés, puisqu'une invasion russe menaçait l'empire allemand. Mais nous avons unanimemeni demandé, dès ce moment-là, dans la déclaration bien connue du 4 août 1914, que la paix fût procurée aussitôt que les frontières seraient garanties et l' adversaire disposé à la paix.
La différence entre la majorité et la minorité consiste principalement en ceci que, selon l'avis de la minorité, les conditions sous lesquelles nous avons accordé les crédits sont obtenues. Car les frontières sont garanties. Mais l'adversaire ne s'est pas jusqu'ici déclaré disposé à conclure la paix. Et c'est pourquoi la majorité estime que les crédits doivent continuer à être accordés.
La minorité pense, au contraire, que le Gouverneynent allemand, dans la, situation militaire actuelle, peut, sans rien céder et sans que cela puisse être considéré comme une faiblesse, faire des propositions concrètes de paix (i).
Et dans une interview de Karl Liebknecht publiée par le Social-Demoliraten àe'èiockYiolvn., le député de Potsdam estime que l'unité du parti socialiste allemand ne saurait être ébranlée par les polémiques qui se sont produites. « Ces divergences, dit-il, sont dues à des circonstances passagères. » Mais la minorité dont fait partie Liebknecht ne songe nullement à créer un parti séparé. Les intérêts économiques du prolétariat exigent le maintien
(i) L'Humanité, 4 mars 1916, p. i.
de Tunité. Au surplus cette minorité est absolument hétérogène et ses membres refusent les crédits de guerre pour des motifs divers et presque contradictoires. Aussi l'unité de la social-démocratie allemande restera intacte (i).
Donc, entre majoritaires et minoritaires, divergences bénignes, beaucoup plus apparentes que réelles.
Puis, en ce qui concerne Bemstein, Haase et Karl Kautsky, remarquons :
1° Que, de leur propre aveu, ces trois protestataires ne sont qu'une minorité impuissante, que des exceptions au sein de leur puissant parti ;
2° Que, sur iio députés social-démocrates, il n'en est que deux seulement qui ont dorme leur adhésion au manifeste anti-annexionniste (Kautsky n'étant pas député) ;
30 Que les trois signataires ont été, dès le lendemain de leurpubHcation, désavoués par les membres du Comité directeur du Parti, qui ont accusé les rédacteurs du manifeste de mettre en danger l'unité du Parti ;
40 Que Haase est peu quaUfié pour s'élever aujourd'hui contre la politique impérialiste, attendu que c'est lui qui, à la'séance du Reichstag du 4 août 1914, est précisément intervenu pour justifier le vote des crédits ; que c'est lui encore qui, à la séance du 2 décembre 1914, justifia le vote des nouveaux crédits ;
50 Que Bemstein a également voté les crédits tant à la séance du 4 août qu'à celle du 2 décembre 1914 ;
6° Que si Kautsky n'a pas — puisque pas membre du Reichstag — voté les crédits, il n'en mérite pas moins le même reproche, car il assistait à la réunion du groupe social-démocrate qui a précédé la réunion de l'assemblée et décidé le vote des crédits ;
70 Qu'enfin le même Kautsky a eu le C5misme, au début de la guerre, d'écrire que la victoire de l'Allemagne serait « l'affranchissement de la Pologne, de la Finlande et de l'Egypte '> (2). (Comme si l'Allemagne avait jamais affranchi un seul peuple opprimé !)
Faut-il attribuer une importance plus grande au vote
(i) Le Temps, 28 février 1915, p. 2.
(2) Cité par Ch. Andler {La Guerre sociale, 26 décembre 1915).
des 19 députés social-démocrates repoussant, en décembre 1915, les nouveaux crédits demandés par le Gouvernement ?
Evidemment, ce vote marque une légère fissure dans l'union sacrée en Allemagne. Il témoigne du désenchantement qui, lentement, mais sûrement, gagne les masses allemandes. On est au bout de dix-sept mois de guerre. Dix-sept mois d'espérances ardentes et presque fébriles, puis d'attente anxieuse et d'efforts rudes, au bout desqviels le peuple germanique n'entrevoit que de nouveaux sacrifices en face de .chances de victoire de moins en moins grandes, ont ébranlé la robuste confiance teutonne. Paris, Londres, Pétrograd, la paix rapide et triomphante, les terres nouvelles : promesses qui avaient affolé la nation de proie, s'éloignent et se dissipent comme des mirages. L'armée s'épuise. De furieuses et meurtrières attaques accumulent les hécatombes et demeurent sans résultat. Dans les cités allemandes, les femmes stationnent tristement durant de longues heures devant les boutiques pour obtenir à des prix élevés la viande, le beurre, le pain et tous ces produits alimentaires que le rationnement attribue parcimonieusement à la population civile. Les ouvriers souffrent. Seuls les riches peuvent se procurer les produits nécessaires. Le nombre de ceux qui ont faim croît chaque jour et un mécontentement incontestable s'étend.
C'est de ce mécontentement que le vote négatif des dix-neuf et le discours de Hugo Haase (le 6 avril 1916) sont des indices; et, disant cela, nous n'affaiblissons point le sens ni ne diminuons de parti pris la valeur de cette double manifestation parlementaire.
Mais de ce qu'un cri de désenchantement et de détresse, ou même, si l'on veut, de vérité et de franchise irritée, a été proféré par le député Haase ; de ce que 19 députés, dans un scrutin, songent, peut-être un peu tard, aux responsabilités encourues et voudraient dégager la leur propre, s'ensuit-il qu'il faille saluer le retour au bercail de l'Internationale ouvrière des brebis égarées, des brebis qui l'avaient volontairement déserté? Vraiment, c'est apporter au pardon en faveur de M. Haase et de ses pareils une hâte excessive et incompréhensible ; et il n'est point permis de faire aussi promptement l'oubli et
de passer si bénévolement l'éponge sur les gestes, les injures et les crimes.
Leur conscience s'est-elle réveillée? M. Haase et les 18 social-démocrates qui se joignent à lui dans leur vote contre les crédits ont, dès le début, donné au militarisme et à l'impérialisme allemand un blanc-seing complet, absolu ; ils ont voté tous les crédits demandés. Ils affectent de protester plus tard. Trop tard ! Trop tard pour se laver les mains comme Ponce-Pilate !
Qu'ils constituent au Reichstag un commencement, un premier noyau d'opposition à la politique de M. de Bethmann-Hollweg, nous enregistrons le fait, sans exagérer d'ailleurs l'importance de cet événement. Mais que ces députés, hier encore servilement couchés, veuillent nous faire croire tout à coup à la sincérité de leurs nouvelles opinions, non, ils abusent de la naïveté qu'ils nous prêtent. Leurs convictions alternatives ne doivent tromper personne en France. Elles ne tromperont que ceux qui veulent absolument être dupes ou comphces (i).
Mais il y a Liebknecht, le noble et pur Karl Liebknecht, digne fils du vieux Wilhelm !
Hélas ! quand, le 2 décembre 1914, il refuse, le premier, de s'associer à un vote de crédits, le spectacle est plutôt piteux. Petit, chétif, émacié, malir-^re, d'une voix nasillarde, pareille au bruit d'une girouette mal graissée, il tente ime protestation qui se perd aussitôt dans l'hilarité générale ou dans les : Heraus ! (dehors, à la porte !) de la presque unanimité. Du chancelier à Sudekum, tous le rabrouent et le bafouent.
(i) L'élection qui a eu lieu le 15 octobre 1916 à Heideaheim, eu pleine circonscription socialiste, pour remplacer le député à la Diète wurtembergeoise décédé, a permis de mesurer les forces respectives de la majorité et de la minorité.
Les « partis bourgeois * ont respecté la « trêve des camps », et, pu'sque l'ancien député était socialiste, ils ont renoncé à poser une candidature. La « trêve des camps » a cependant été « violée » par le groupe des socialistes de l'opposition wurtembergeoise, qui a posé la camdidature d'un de ses chefs, l'ancien rédacteur de la Schwaebische Tagwacht à Stuttgart, Crispien, qui était en prison, mais qui a obtenu la permission d'aller soutenir sa candidature.
Les éléments bourgeois s'abstenant de toute participation à l'élection, sur 9 169 électeurs inscrits, i 400 seulement ont voté. De ces i 400 voix, la grande majorité, i 230, sont allées au candidat du vieux parti socialdémocrate, le menuisier Benz, de Heideaheim, et 170 seulement àCrispien.
158 LA FAILLITE DE l'IXTERNATIONALE.
Manifestation puérile et sans portée, qui, au loin même, ne saurait faire illusion.
Cependant, chez quelques socialistes français, l'intervention de Karl Liebknecht provoque une explosion d'enthousiasme. Et sous le titre : Bravo, Liebknecht ! M. Renaudel s'écrie :
Enfin, voici la parole attendite des cœurs socialistes de France. Vois-tu, Liebknecht, ils souffraient tous, les nôtres, de penser que nul ne s'était levé là-bas pour percer le voile d'hypocrisie avec lequel le militarisme impérial prétendait couvrir la monstrueuse agression contre la faible Belgique, contre la France pacifique.
Voici la parole libératrice, claire, haute et pure...
Ta voix déjà n'est plus sexde, isolée. On ne l'étouffera phis (i).
Quoi? La seule parole de Karl Liebknecht, « libératrice, claire, haute et pure », suffirait à réveiller la conscience socialiste allemande ! Liebknecht serait l'agneau de Dieu dont le geste suffirait à effacer les péchés de tout le monde germanique !...
Mais jusqu'au 2 décembre 1914, c'est-à-dire pendant les premiers mois de la guerre, quelle a donc été son attitude?
Dans les premiers jours d'août 1914, les divers journaux européens répandent avec persistance le bruit que Karl Liebknecht a été fusillé — en même temps que Rosa Luxembourg était emprisonnée — pour son opposition à la guerre. On prépare ainsi le rôle de héros qu'on va lui faire jouer un peu plus tard.
Puis l'on apprend que le bruit de son exécution était sans fondement et qu'il est en parfaite santé. Il est si bien vivant que, le 4 août 1914, il vote au Reichstag les crédits pour la guerre. Il est si bien vivant et si bien portant qu'en septembre 1914, quelques jours après le passage des hordes allemandes, il se rend en Belgique. Comment? Bien entendu, avec l'agrément de l'autorité militaire qui occupe et asservit le pays. Il se rend à la Maison du Peuple — comme l'a raconté dans l' Humanité le socialiste belge Dewinne, et là, s'adressant aux «lilitants, « il
(i) L'Hmnanité, 12 décembre 1914, i'* p.
nsiste beaucoup pour que le Parti ouvrier belg-e s'efforce le faire reprendre le travail >. Tout cela n'est point particulièrement héroïque.
Nous dira-t-on que peu à peu l'attitude de Liebknecht — qui. en août et septembre 19 14, ne témoignait d'aucune hostilité à l'égard du Gouvernement impérial — s'est modifiée? Nous dira-t-on qu'en se prolongeant, la guerre lui a ouvert les yeux, que l'adhésion à la politique du 4 août 1914 a fait place à la lutte directe et ouverte contre l'empire, qu'après avoir voté contre les demandes ultérieures de crédits, il a, le i^^ mai 1916, voulu manifester pour la paix et que cette tentative de manifestation lui a coûté une condamnation à quatre années d'emprisonnement prononcée par un conseil de guerre?
Soit, ne retenons que le geste de révolte de Liebknecht (i). Mais ce qu'il importe de se demander, c'est quelle est en Allemagne la répercussion de ce geste, comment il y est interprété, s'il y est pris au sérieux et susceptible d'y créer une agitation populaire quelconque.
M. von Liszt, professeur à l'Université de Berlin, député au Reichstag; l'un des chefs de la fraction hbérale progressiste, déclare : « Le député Liebknecht, qui ne se leva pas de son siège lors du vote des crédits, a par ce fait
(i) En mars 1915, vin journaliste français se trouvant à Leysin, station climatérique près de Lausanne, y rencontra M"^ Karl Liebknecht et en profita pour interviewer la femme du leader socicdiste, socialiste eDe-méme et d'origine russe. Si nous en croyons les termes de cette interview, qui n'a pas été démentie, M"« Karl Liebknecht n'aurait pas la France en très haute estime. Voici les principaux passages de l'interview :
« Pouvions-nous un moment supposer qu'un peuple aussi immoral et aussi corrompu résistât aussi longtemps à nos armées bien disciplinées. Mon mari s'en étonna l'un des premiers. Leur amour du pacifisme, prédisait -il en parlant des Français, les amènera à désarmer devant notre offensive victorieuse.
« Les yeux levés au ciel, semblant prendre à témoin le vieux bon Dieu allemand, M™" Liebknecht murmure :
« — On en arrive maintenant à désespérer : la lutte devait être courte et elle se prolonge,... se prolonge...
<■ Et comme j'acquiesce, peut-être un peu trop fortement, vivement elle se ressaisit :
< — Oh !mais, ce n'estpas fini, s'écrie-t-eUe. Nous n'avons pas encore dit notre dernier mot. Hindenburg sera bientôt sur le front français, et l'on verra.» {Les opinions de M'"^ Liebknecht; le Matin,zi mars 1915, 1" page.)
l6o LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
commis un véritable suicide politique (i) ». Le baron von Richshofen, député et conseiller d'ambassade, fils de l'ancien ministre des Affaires étrangères, considère « qu'on ne saurait attribuer une importance quelconque à l'affaire Liebknecht (2) ». Opinions bourgeoises, opinions intéressées ou hostiles? obj cetera- t-on. Voici une opinion social-démocrate, celle de Georges Weill. Selon lui, l'opposition de Liebknecht n'autorise aucune espérance : « Je n'ai nullement, dit-il, l'impression que Liebknecht et les siens veuillent rechercher dans la crise actuelle l'intérêt démocratique et par suite l'intérêt révolutionnaire de leur pays et de l'Europe. Je crains beaucoup qu'ils ne se bornent à dire que toute guerre étant le produit de l'antagonisme capitaliste doit être combattue par les sociaUstes, mettant ainsi sur le même plan l'attitude du socialisme allemand et celle du socialisme français. Actuellement je n'ai pas besoin de vous dire que cette manière d'argumenter est trop simpliste pour pouvoir être démocratique — ou même seulement vraie (3) ».
Lorsque, dans les premiers jours de mai 1916, la Commission du règlement du Reichstag examine la demande d'autorisation de poursuites contre Liebknecht, quels sont les arguments invoqués par les deux orateurs socialdémocrates qui demandent le maintien de l'immunité parlementaire pour leur collègue? C'est, d'une part, que la propagande « hystérique » de Liebknecht est dépourvue de toute portée ; c'est, d'autre part, que Liebknecht est une personnalité « ridicule », digne surtout de commisération :
Les deux orateurs social-démocrates — écrit à l'Humanité son correspondant particulier d'Allemagne — cherchèrent à sauver Liebknecht. Le premier dit que ce v'était nullement par sympathie pour Liebknecht, mais par la nécessité de protéger, moins la personne de Liebknecht que les droits dic Reichstag. La demande social-démocrate ne cherche du reste pas à soustraire complètement Liebknecht à la punition, mais à protéger les membres du parlement pendant la session. La « propagande hystérique » du D^ Liebknecht ne ferait, d'après
(i) Ibanez DE Ibero, Enquête en Allemagne (Echo de Paris, 17 mars
(2) Ibid.
(3) Le Temps, 11 avril 1915, 2« p.
LA FAILLITE DE L'IXTERNATIOXALE. i6i
/ orateur social-démocrate, aticune impression sur le peuple. Le deuxième orateur social-démocrate s'efforça de faire de Liehknecht une personne ridicule et demanda sa libération ^oiir cette raison... (i).
Enfin quand la condamnation prononcée par le conseil Je guerre frappe le député de Potsdam (23 août 1906), provoque-t-elîe quelque émotion dans les couches populaires de l'Allemagne? Quoi! à cette heure, les difficultés de la situation commencent à se faire sentir cruellement Lt la classe ouvrière allemande est durement éprouvée ; sur le front, c'est l'échec de Verdun et c'est la défaite de la Somme ; à l'intérieur, la vie est hors de prix. Bref, les sujets de mécontentement abondent. Si Liebknecht est populaire, si son attitude d'hostihté à la guerre et à l'empire lui vaut les sympathies de la foule, la condamnation rigoureuse de cet ami du peuple ne va-t-elle pas être le signal de la révolte? Point. La masse demeure indifférente aux gestes et au sort de Liebknecht, insensible et inerte. L' Humanité elle-même, dans ses correspondances de l'étranger, reconnaît la soumission, la passivité, la vçulerie du prolétariat allemand. Son correspondant \-itupère « la masse allemande ». Il s'écrie : « Et la masse allemande se tait ! Oui, se tait ! » Il ajoute : « Cette masse se taira-t-elle toujours? » Il avoue qu'il n'en sait rien ; au fond, il a peu confiance. Peu s'en faut qu'il ne méprise un pa^'s si dépourvu « de traditions révolutionnaires » (2) . Et ainsi apparaît bien ce fait que l'on chercherait en vain, pour des raisons poUtiques, à constater en France, c'est que le peuple allemand marche, non avec Liebknecht et les quelques dissidents de la social-démocratie, mais avec le kaiser et les hobereaux ; c'est que, comme eux, il a voulu la guerre et la veut profitable à l'Allemagne.
Au cours des combats sur la Somme en septembre 1916, parmi les prisonniers ramenés par nos troupes, se trouve un sous-lieutenant du 244^ régiment saxon de réserve, Goldschaag, qui était, avant la mobihsation, rédacteur au journal social-démocrate de Chemnitz, la Chemnitzer
{i) Le cas de Liebknecht devant le Reichstag {L'Humanité, 14 mai 1916). (2) L'Humanité, 25 août 1916 ; lettre de son correspondant signée Homo.
l62 LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.
Volksstiimne. Interrogé, peu de temps après sa capture, par un « camarade » de l'Humanité, le lieutenant et militant social-démocrate Goldschaag s'exprim^e ainsi sur le compte de Karl Liebknecht : « Il est difficile de le prendre au sérieux (i) ».
C'est ce qu'avaient déjà déclaré les deux députés socialdémocrates qui avaient demandé au Reichstag le maintien de son immunité.
C'est l'opinion courante dans la social-démocratie et en Allemagne : Karl Liebknecht n'est pas pris au sérieux.
D'une façon générale, quel que soit le degré de sincérité que l'on concède aux minoritaires de la socialdémocratie allemande — qui, tous, il ne le faut point oublier, faisaient partie de l'unanimité enthousiaste et frénétique du 4 août 1914 — il est difficile d'attribuer quelque importance au rôle qu'ils jouent ou sont appelés à jouer au sein de l'empire allemand. Ceux-là ou s'illusionnent follement ou s'efforcent de tromper volontairement l'opinion, qui, en France, considèrent la naissance de « la minorité » comme la preuve d'un réveil prolétarien de l'autre côté du Rhin. Il ne s'agit que d''une minorité infiniment timide, qui veut bien invoquer quelques formules de l'Internationale, mais qui ne veut pas risquer une sécession et que les avertissements du Comité directeur rendent prudente.
Le gouvernement impérial permet aux « minoritaires 9 une agitation toute de surface ; sa censure tolère les polémiques de presse entre la majorité et la minorité, qui, par la contradiction, stimulent le zèle gouvernemental de la première. C'est qu'aux 3'eux du Gouvernement cette minorité est sans danger. Ses ardeurs n'ont rien de subversif : et si elles devenaient trop bruyantes, il lui serait facile de les modérer.
D'autre part, cette opposition soi-disant socialiste au sein de l'empire a son utihté. Les minoritaires sont des agents de liaison tout indiqués avec les éléments socialistes étrangers qui continuent à caresser leur utopie et rêvent de reconstitution de l'Internationale. La majorité des Scheidemann, des Sudekum, des Heine et des David,
(i) L'Htitnanité, 14 septembre 1916 ; Déclarations d'un socialiste alle- "juand fait prisonnier sur la Somme, i'« p., 4^ col.
votant, d'accord avec tous les partis bourgeois, les crédits pour la continuation de la guerre et réclamant avec eux des annexions territoriales, est démonétisée à l'étranger ; elle est suspecte aux socialistes des nations qui portent le poids de l'invasion teutonne. Les dissidents, eux, servent à entretenir les illusions de ceux d'entre les socialistes alliés dont les yeux ne sont pas encore dessillés (i). Même si, ce qui est douteux, leur action n'est guidée que par le sentiment de leur intérêt personnel, elle n'en répond pas moins, à merveille, aux vues de la Wilhelmstrasse qui, depuis le début de la guerre, s'efïorce de détruire le bloc des résistances ennemies en entamant les partis politiques les plus accessibles aux influences internationales.
(i) C'est ainsi qu'en 1915 et 1916, dans les réxinions du parti socialiste unifié français, ceux de ses membres qui ont insisté pour la reprise immédiate des relations internationales, c'est-à-dire des relations avec les socialistes allemands, ont appuyé leurs propositions s\ir l'existence et l'attitude de la < minorité » allemande.