‹ La falaise SainteHonorineChapitre 10 sur 12 · SAIN TE-IÎON ORI NE . S · texte numérisé non relu

SAIN TE-IÎON ORI NE . S

— En êtes-vous bien sûre ? » dit une voix stridente à son oreille. ,

En même temps un bras se leva, et l’on vit briller la lame d’un poignard. R&pide comme l’éclair, Frédéric s’élança ; le coup destiné à miss Anna lui eflleura la main. Une lutte courte s’ensuivit, les deux antagonistes roulèrent à terre.

« C'est le mari.... c’est le milord! s’écria Rémy avec impétuosité; séparez-les.... Et moi qui l’avais oublié ! nous avons pourtant un terrible compte à lui demander. »

Avant que les matelots, déconcertés parla soudaineté de cette attaque, eussent pu intervenir efficacement, Frédéric avait terrassé son adversaire et l’avait désarmé. C’était en effet lord Colington ; poussé au désespoir et voyant Anna près de lui échapper, il avait voulu assouvir sur elle sa haine jalouse. Il y fût parvenu sans doute, si Fargeaud, qui le suivait des-yeux depuis un moment, n’eût prévenu son abominable dessein.

Les femmes poussaient des cris perçants. Quand Frédéric se releva, la main ensanglantée, on crut son ennemi mortellement atteint. Anna se couvrit les yeux; mais au même instant l’officier dit avec noblesse, quoique sa voix fût encore tremblante d’émotion:

« Relevez-vous^ milord; vous êtes libre.... Il me suffit de vous avoir empêché de commettre un odieux assassinat. »

Lord Colington rugissait de colère ; il so redressa d’un bond, l'écume à la bouche, pour attaquer de nouveau son généreux vainqueur.

« Jetez le grappin sur lui, mes loups de mer, s’écria Rémy avec force, et ne le lâchez plus. Ce traître est cause de tous les malheurs arrivés cette nuit; il sera cause de ceux qui pourront arriver encore.... Jamais

cravate de chanvre n’a été . mise 'au cou d’un plus méchanjt coquin ! »

Malgré sa résistance, lord Colington fut solidement attaché avec les cordes qui avaient servi un instant auparavant pour Frédéric.

« Misérables drôles! s’écriait-il en se débattant, savez-vous qui je suis ? Je vous ferai tous pendre je....

— On vous connaît, milord, et l’on sait de quoi vous êtes capable; mais enfin vos trahisons et vos infamies vont retomber sur votre tête.... Vous en serez réduit peut-être à envier le sort de votre confident William !

— Mon Dieu ! dit Anna avec épouvante, que comptez-vous faire de lui ?

— Il ne m’appartient pas, répliqua Rémy brusquement; il appartient aux matelots de la Belle-Joséphine ; c’est à eux de le juger. Écoutez, mes amis, continua-t-il en s’adressant à ses gens, un grand vaisseau armé a été envoyé pour s’emparer de la goélette. Ce vaisseau est là. à deux lieues en mer-, m’a-t-on dit, et demain matin, nous le trouverons sur notre chemin. Le diable sait ce qu,’il adviendra de nous.... Eh bien ! notre dénonciateur, le voici : il est allé à Paris solliciter l’ordre de nous donner la chasse ; il sera cause peut-être de notre mort à tous.... Vous le tenez, vous avez le droit de vous venger de lui. »

Ces révélations frappèrent les matelots d’une nouvelle épouvante; mais bientôt la colère l’emporta sur la stupeur.

« Morbleu ! dit une voix brutale, traitons-le comme on a traité tout à l’heure un homme valant vingt fois plus que lui.

— Prenez garde, s’écria lord Colington, chez qui le sentiment de la conservation commençait à l’emporter

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sur ses passions indomptables ; je suis puissant en Angleterre comme en France ; si vous échappez au châtiment qui vous attend demain....

— Grêle et tempête ! si noüs n’y échappons pas, vous mangerez au plat avec nous, dit Rémy avec rudesse. Ecoutez, mes amis, ce que je vous propose : amenOnsce milord à la Belle-Joséphine ; si nous pouvons gagnOr l’Angleterre, nous le débarquerons sanslui faire de mal. Dans ce cas, il sera sage de ne pas nous molester, car je fournirais la preuve qu’il a trempé ce soir dans le pillage du château , et vous avez été témoins de l’assassinat tenté par lui sur cette pauvre dame.... Si au contraire nous périssons, ce qui ne serait pas impossible, car vous connaissez mes idées sur la chose, il périra comme nous; il sera pendu avec la corde qu’il aura . lui-même filée. Ça vous va-t-il?

— Oui, oui ! s’écrièrent les matelots avec une joie farouche ; le brigand ! le scélérat ! il payera pour les autres ; c’est convenu.

— D’ailleurs, ajouta l’un d’eux, il nous serviraitd’otage pour obtenir de bonnes conditions, s’il fallait absolument nous rendre....

— Nous rendre ! s’écria Rémy impétueusement; qui parle de rendre la Belle-Joséphine à un officier du roi ou à un douanier? J’aimerais mieux voir le navire sauter en éclats si petits qu’on ne trouverait pas dans les débris de quoi fabriquer un fuseau, pour \me vieille femme.... Mais nous causerons de cela à bord; maintenant il faut partir ; nous sommes déjà restés trop long- . temps ici. L’heure de la marée approche ; nous avons à sauver notre navire. »

Les matelots ne se firent pas répéter cet ordre et se préparèrent au départ.

« Capitaine Rémy, dit Anna à voix basse, ne reste-

rez-vous pas un instant avec moi pour recevoir mes adieux ?

— Capitaine Rémy, murmura Frédéric de son côté en retirant sa main dont Mme Fargeaud venait de panser la légère égratignure^ nous ne pouvons nous séparer ainsi.... ne m’accorderez-vous pas un moment d’entretien ?

— Le temps presse, mes bons amis, répondit le contrebandier d’un ton mélancolique; je me dois à mon navire, à mon équipage; mais je ne vous refuserai pas, car nous nous voyons sans doute pour la dernière fois.... Allons, enfants, continua-t-il tout haut, allez m’attendre à. la grève où sont les embarcations; je vous rejoins à l’instant.... Surtout, mille tonnerres! veillez sur le prisonnier, et fermez T oreille à ses promesses.

— N’ayez pas peur, capitaine, dit un des exécuteurs de Frappe-D’abord ; je réponds de lui et des autres : il peut siffler, on n’écoutera pas sa musique. »

On entraînait lotd Colington.

« Vaillant paladin, et toi, femme éhontée, cria-t-il avec une rage inexprimable au moment de sortir, vous triomphez ; mais peut-être ne suisse pas encore vaincu. Tant que jè conserverai un souffle de vie, je vous envelopperai dans la même haine !

— Emmenez -le, corne du diable! » commanda Rémy.

Les matelots hésitaient à s’engager dans la galerie obscure.

« Je vais vous éclairer, dit Mme Fargeaud avec un empressement bien naturel en s’armant d’une bougie de résine.

— Et moi, je vais vous conduire jusqu’à la porte du château, ajouta Laforêt en précédant la bande; soit dit

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sans reproche, mes bons amis, au plaisir de ne plus vous revoir. »

La troupe s’éloigna ; Rémy resta seul dans la chambre avec Anna et Frédéric, car mistress Smith n’était qu’un témoin muet. Gorge-Salée, dont les soins étaient nécessaires au capitaine, attendit dans le corridor voisin avec un autre de ses camarades. Quant à Thomas Letort, craignant que Rémy n’eùt une velléité de revenir h la ferme où il avait été si bien traité, il avait prudemment quitté le château depuis quelques instants.

Les adieux.

La vigueur déployée par le capitaine Rémy était purement factice. Les passions qui l’avaient soutenu jusque-là s’étant calmées, il fut sur fe point de tomber en faiblesse; il lui fallut s’asseoir de nouveau. Anna et Frédéric lui prodiguèrent les soins les plus affectueux. Grâce à un cordial, qui remplaça efficacement le madère de Thomas, il se remit un peu. '

« Me voilà dans un bel état, dit-il avec amertume, pour achever ma traversée..-.. Je vous pardonne de bon cœur, monsieur Fargeaudj mais jamais blessure n’est

arrivée si mal à propos Enfin, Dieu ou le diable le

veut 1... mais vous avez désiré me parler l’un et l’autre, hâtez-vous, car on m’attend.

— Capitaine, dit Frédéric avec chaleur, je crois avoir deviné la pensée de milady;. un sentiment de profonde sympathie pour vous l’a poussée à vous retenir un instant de plus; ce sentiment, je le partage de toute mon âme. Les services immenses que vous nous avez rendus, à moi surtout, nous donnent biep le droit d’être soucieux de vos intérêts. .. . Capitaine Rémy, il est

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encore temps peut-être de quitter la malheureuse voie dans laquelle^vous êtes engagé.

— Oui, oui, reprit Anna du même ton, abandonnez cette profession indigne de vous. Ne vous obstinez pas dans une lutte, où vous finirez par être vaincu, déshonoré ! Je vous en supplie", capitaine, renoncez à 'ce coupable métier; je vous assurerai, dans un pays de votre choix, une existence douce et tranquille.

. — Ne me parlez pas de cela ; il est trop tard, répliqua Rémy en soupirant ; demain nous combattrons ce bâtiment du roi qui va nous donner la chasse, et alors.... •

— Il ne faut pas que cette lutte s’engage, interrompit l’aspirant avec vivacité ; allons ! capitaine Rémy, écoutez la raison; vous ne pouvez espérer de vaincre un navire de guerre dont l’équipage est six fois plus nombreux <jue le vôtre.... Soumettez- vous donc sans résistance à l’autorité légale, et peut-être y aura-t-il encore moyen de vous sauver. Regagnez votre bord, mais au lieu de chercher à fuir le croiseur', cinglez droit à lui, faites vos soumissions h l’officier qui le commande.... Vous serez traité honorablement, je vous le promets, jusqu’au jour de votre jugement. Pour moi, je partirai sur-le-champ pour Paris; je verrai des personnes influentes avec’ lesquelles je me suis trouvé en relation, je ferai valoir votre soumission volontaire, je plaiderai votre causé avec la chaleur de l’amitié et de la reconnaissance, j’irai me jeter aux pieds du roi, s’il le faut, pour obtenir votre grâce.... D’ailleurs, les fautes que l’on peut vous reprocher jusqu’ici ne. sont pas irrémissibles. Votre pardon obtenu, vous accepterez les propositions généreuses de lady Anna; ou bien, si vos habitudes de marin vous rendent le repos impossible, vous rentrerez dans la carrière

maritime, mais cette fois par la bonne porte. De grâce, mon brave Rémy, ne repoussez^pas ma proposition: elle est la seule issue honorable de votre dangereuse position. »

Le contrebandier l’avait écouté attentivement. Lorsque Frédéric s’arrêta, il répondit en secouant la tête ;

« Je ne suis pas un grand avocat, monsieur Fargeaud, et je sais mieux me servir d’un épissoir que de ma langue.... Je ne vous ferai donc pas un discours long comme un câble et j’irai drort au but. Vous me promettez mon pardon à la condition que je livrerai moi-même mon navire et mon équipage à l’autorité, n’est-ce pas cela?

— Pas tout à fait, balbutia l’aspirant de marine ; je voulais dire....

— Ne louvoyez pas, lofez hardiment.... Le parti que vous me conseillez, c’est-à-dire d’abandonner mes amis, pour me sauver moi-même, le prendriez-vous à ma place? »

Frédéric hésita.

• « Non, dit-il, dans les termes que vous posez; mais

— N’ajoutez pas un mot, monsieur, interrompit Rémy avec force, ou je croirai que vous me méprisez ,

assez pour me croire capable d’une action honteuse

N’insistez pas, continua-t-il d’un air de résignation douloureuse, je ne trahirai pas mes camarades ; quels que soient leurs torts envers le reste des hommes, je n’aurai pas un sort différent du leur. Le vin est tiré, il faut le boire. Si j’avais à recommencer ma vie, je préférerais tout aux sottises que j’ai faites. Mais je ne sortirai pas au moyen d’une trahison des bas-fonds et des bancs de sable au milieu desquels j’ai donné depuis le commencement du voyage. .. . Je vous remercie pourtant,

monsieur Fargeaud; votre intention est bonne, je dois le reconnaître.

— Eh bien ! reprit Frédéric avec tristesse, si des scrupules que je n’ose condamner entièrement vous empêchent de suivre mes avis, essayez donc de gagner le large.... peut-être y parviendrez-vous; mais du moius, Rémy, dans le cas où le chemin vous serait barré, dans le cas où vous seriez dans l’impossibilité de fuir, prômettez-moi de ne pas vous compromettre davantage par une tentative insensée de résistance. Si le vaisseau qui doit vous donner la chasse est celui que je pense, il se trouvera trop fort pour vous ; ne rendez pas votre cause irrévocablement mauvaise par une inutile effusion de sang. »

Rémy réfléchit un instant.

« Je puis promettre cela, monsieur Fargeaud, car il n’y a eu'déjà que trop de sang répandu par les marins de la Belle- Joséphine. A quoi nous servirait de tuer quelques pauvres matelots du roi?... Rassurez-vous donc, il n’y aura pas de meurtre inutile.... cependant, voyez-vous, nous ne pouvons pas nous laisser prendre ! Sans parler de notre serment , il y en a plusieurs ,à bord qui n’auraient rien à gagner aux recherches de la justice; ceux-lù pour tout au monde ne voudraient pas être mis en prison, car ils n’en sortiraient plus. Quant aux autres et ù moi en particulier, notre affaire ne serait pas des meilleures à cause des événements de cette nuit. Vous auriez beau adoucir la chose, il y a eu violence, pillage, incendie, meurtre sur deux personnes ; cette exécution de Frappe-D’abord elle-même paraîtrait louche à des juges.... Il vaut mieux boire outre mesure de - l’eau salée et être enseveli au fond de l’Océan, que d’affronter ces dangers-là. D’ailleurs, nous aurions désormais un ennemi irréconciliable dans ce milord dont

nous nous sommes emparés. Il a été assez puissant pour noussusciter des embarras pour un simple caprice; maintenant, sans doute, il voudrait venger sur nous la mort de son confident, la ruine de ses intrigues contre milady, sa captivité....

Oh ! oui, il est implacable, inexorable dans ses rancunes! s’écria Anna involontairement:

— Capitaine Rémy, reprit Frédéric d’un air pensif, je ne comprends pas votre projet.... Un navire désarmé, tel que le vôtre, n’a pas de poudre à bord; Vous ne pouvez donc avoir songé à le faire sauter, pour échapper a*u vaisseau du roi. Quel que soit votre projet, je vous prie d’y réfléchir. D’un autre côté, votre vigueur, votre énergie ordinaires vous feront défaut; vous souffrez cruellement, je le vois....

— J’aurai bien toujours la force de rester sur mon banc de quart et de commander la manœuvre.... la dernière peut-être! Mais, continua-t-il en se levant, ne me retenez pas.... le jour cpmmeUce h paraître, et mes hommes doivent s’impatienter.

— Un moment encore, capitaine Rémy! s’écria lady Colington avec trouble, je souhaiterais.... j’aurais une faveur à vous demander.

— Vous, milady?

— R s’agit de lord Colington.... de votre prisonnier.

— Ah ! votre gredin de mari ! je devine vous crai-

gnez qu’il ne m’échappe.... N’ayez pas peur, il ne reviendra plus !

— Capitaine Rémy, je veux au contraire vous demander sa grâce, vous supplier de le laisser libre, libre même de faire le mal.

— Mille démons! en voilà une fameuse idée!... mais cet infâme coquin, ici, tout à l’heure, a essayé de vous assassiner.

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— S’il a été lâche et cruel envers moi, ce n’est pas une raison pour que je sois lâche et cruelle envers lui.... Respectez ce scrupule d’humanité, et je vous en supplie, mettez le comble à \os bienfaits en m’accoçdant sa liberté. »

Frédéric avait' écouté avec stupéfaction les paroles d’Anna. Rémy promena de l’un à l’autre son regarder pendant quelques secondes.

« Puissé-je manger la lune en guise de biscuit, reprit-il, si je comprends quelque chose aux idées des femmes ! Ce scélérat vous a joué toutes sortes de tours indignes, jl a voulu vous enlever et puis vous tuer; et maintenant qu’il est hors d’état de vous .nuire , vous

exigez qu’on le renvoie Malheureusement, ma chère

petite lady, cet infâme dénonciateur ne m’appartient pas. Il est pour l’équipage de la Ùdle-Jvséphine une garantie dont les pauvres diables ne se priveraient pas volontiers, bien que selon toute apparence elle doive leur être inutile. Je n’ai pas le droit de les empêcher de punir sa trahison; peut-être maintenant serait-il imprudent de l’essayer. Vous, avez pu le voir aujourd’hui, mon autorité n’est pas illimitée, surtout lorsqu’elle gêne leurs passions.... Ne serrez donc pas la drisse davantage, ma bonne petite dame ; cette fois je suis obligé de vous dire : Non ! ,

— Capitaine Rémy, reprit Anna sans être découragée par ce refus positif, épargnez-mol un remords pour le reste de mes jours. Votre pouvoir est plus grand que vous ne pensez ; rendez la liberté à ce malheureux; il ne peut plus rien contre vous, contre votre navire.... Je vous en supplie, laissez-le aller. S’il a eu des torts envers moi L je les ai oubliés.... Au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré, ne repoussez pas ma' prière! »

Les instances d’Anna étaient sincères; les mains jointes, les/, yeux baignés de larmes, elle semblait intercéder pour une personne aimée. Le contrebandier hésita: <•

« Non, dit-il enfin, je ne lâcherai pas de sitôt ce diable incarné; il recommencerait ses abominables manœuvres contre vous; je serai plus votre ami que vous-méme. Après tout, peut-être votre milord serat-il libre bientôt.... S’il ne nous arrivé rien de fâcheux, on le débarquera en Angleterre sans lui faire aucun mal ; ne m’en demandez pas davantage. »

Anna allait insister, mais Gorge-Salée entrouvrit la porte et avança timidement la tête dans l’ouverture:

« Capitaine, dit-il avec inquiétude, il est jour, la mer ne tardera pas à battre son plein.

— C’est jtiste, dit le contrebandier en se levant, il faül finir son quart comme on l’a commencé.... Un moment seulement, mes drôles, mon ancre est tlérapée.... Adieu, monsieur Fargeàud, adieu, milady, continua-t-il d’une voix profondément altérée ; il faut que je vous quitte. Allons, ma bonne petite dame, ne conservez pas rancune au pauvre" vieux loup de mer, s’il ne vous accorde pas une chose impossible. J’ai dans l’idée que nous ne nous rencontrerons plus ni sur la terre ni sur l'eau.. J. du moins séparons-nous bons amis.

' — Capitaine Rémy, j’espère encore....

— N’espérez rien; au point où j’en suis venu, ce que l’on peut me souhaiter de plus heureux, c’est que je fasse un plongeon dans l’Océan.... Cependant, ajouta-t-il en s’adressant à Frédéric, j’aurais à mon tour quelque chose à vous demander.

— A moi, capitaine, répliqua l’aspirant; que puis-je pour vous?

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— Rien pour moi.... il s’agit de mon pauvre Gorge- Salée qui est là, dit le capitaine en désignant mystérieusement la porté entr’ouverte; il est bien jeune pour mourir! D’un autre côté, il serait fâcheux qu’il devint un chenapan comme moi... . Il y a du bon dans ce moussaillon que la misère a jeté au milieu de nous autres.... je tâcherai de me débarrasser de lui ; ce ne sera pas facile, car il m’aime comme son père. Je vous l’enverrai; il vous remettra cette bague (et il montrait la bague qu’il avait reçue d’Anna), cela voudra diïè que le pauvre gars aura besoin d’un protecteur; pour l’amour de Rémy, vous lui en servirez, n’est-ce pas?

— J’en prends l’engagement formel. J’embarquerai cet enfant à mon bord, je veillerai sur lui avec sollicitude, je le corrigerai de ses mauvais penchants. Mais je ne comprends pas pour quel motif. . . .

— Bien, ce sera une bonne action , interrompit le capitaine avec une émotion croissante ; je compte sur votre parole. Et maintenant.... milady.... Fargeaud.... adieu encore une fois.... Si un jour, continua-t-il d’une voix étouffée, vous êtes heureux l’un et l’autre, parlez quelquefois du pauvre Rémy, qui a vécu comme un coquin.... et qui peut-être va mourir comme un coquin !»

Anna et Frédéric voulaient encore le retenir, mais il rejoignit les deux hommes qui l’attendaient dans le corridor, pour le soutenir et le porter au besoin; peu d’instants après, on l’entendit descendre lentement l’escalier.

Lady Colington et Frédéric Fargeaud étaient restés seuls. Un pâle rayon du jour commençait à pénétrer dans la chambre où avaient eu lieu'ces déplorables scènes. Mistress Smith s’occupait déjà de mettre en ordre 377 t 23 :

les meubles renversés et briség ; elle relevait les effets épars çà et là, elle effaçait les traces sanglantes laissées par les contrebandiers. Anna, se laissant tomber sur un canapé, dit avec une expression douloureuse :

« Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! comment une faible créature peut-elle supporter sans mourir les maux qui m’accablent seulement depuis quelques heures? »

Un profond soupir lui répondit de l’autre côté de la chambre.

« Excusez-moi, Frédéric, reprit-elle d’un ton de vive gratitude ; je n’ai pas le droit de me plaindre ; vous avez souffert autant que moi, et pour moi seule !

— Je'n’ai pas besoin de pitié, milady; au milieu de ces angoisses, j’ai éprouvé des émotions d’une douceur

infinie Au moment même où j’étais menacé d’un

horrible supplice, j’avais dans le cœur toutes les joies du ciel! Quelques paroles tombées de votre bouche avaient fait ce miracle. »

Anna baissa les yeux.

« Oh ! j’aurais dû mourir! continua l’officier de marine avec véhémence ; je serais mort du moins avec une sainte illusion, car j’attribuais à l’amour un aveu dicté par un sentimeùt de simple reconnaissance, peut-être par la haine qu’un autre inspirait...; Je n’aurais pas la douleur de voir rétracter de sang-froid ces paroles prononcées pendant un moment d’exaltation. »

La jeune Anglaise restait silencieuse.

« Cette haine elle-même pour un indigne mari n’existait pas ; c’était seulement une colère jalouse longtemps contenue.... En voyant lord Colington réduit à l’impuissance de nuire, le sentiment que vous éprouviez autrefois pour lui s’est réveillé ; l’intérêt que vous lui portez encore....

— Vüus vous inépfenez sur mes sentiments, mon-

Jtt.

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sieur Frédéric; je ne veux pas m’associer h un crime, mais je méprise toujours cet homme. »

Fa rgeaud réfléchit un instant sur la véritable portée de ces paroles ; puis il reprit :

« Jo n’insisterai pas sur ce sujet, milady; quels que soient vos sentiments pour lord Colington, je tenterai quelques efforts pour le sauver et pour sauver en môme temps ce malheureux Rémy. Malgré ses promesses, le capitaine a l’intention de résister au bâtiment de guerre, s’il se voit serré de trop près. Plutôt que de se rendre, il provoquera la colère de son ennemi, et sera écrasé.... Voilà, du moins, ce que j’ai cru entrevoir malgré ses réticences. D’après mes calculs, le navire de l’Etat, envoyé à sa poursuite, doit être le brick le Jupiter , sur lequel j’ai déjà fait une campagne. Le brave officier qui le commande m’est connu, et m’a témoigné, en diverses circonstances, la plus grande bienveillance. Je vais prendre un canot, me 1-endre à bord du brick avant que la chasse n’ait commencé. Je parlerai au capitaine de corvette X*** ; je lui dirai, sans charger toutefois les malheureux fraudeurs, qu’ils se sont emparés d’un grand personnage, pair d’Angleterre, et qu’ils le gardent pour otage. J’obtiendrai que, sous aucun prétexte, et malgré toutes les provocations possibles, on ne tire pas sur la Belle-Joséphine.... Les contrebandiers s’échapperont ou seront pris, mais on ne coulera pas leur navire.

— Oh! faites cela, faites cela, partez! s’écria l’Anglaise avec exaltation, partez.... sauvez-le!

— Anna, vous l’aimez toujours!... Eh bien! quoiqu’il doive être pour moi, pendant ma vie entière, un sujet de colère et d’envie, il ne périra pas.

— Brave jeune homme ! Mais qu’il vive ou qu’il meure, ne lui euviez pas les sentiments qu’il m’inspire. — Anna, voulez-vous donc me faire entendre....

— Sauvez-le, répliqua-t-elle en rougissant. Mais partez, partez sans retard.

• — Ah ! je ne le crains plus, s'écria Frédéric avec une joie frénétique; qu’il vive maintenant, qu’il soit heureux et puissant, je pourrai encore le plaindre ; ce n’est pas lui que vous aimez ! »

Il pressa vivement contre ses lèvres la main de lady Colington, et sortit en courant pour exécuter son généreux projet.

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La catastrophe.

Une heure après les événements dont le château de Grosville avait été le théâtre, les habitants des villages voisins se trouvaient réunis sur les falaises situées à droite et à gauche de la baie. On ne savait encore que vaguement les excès dont les contrebandiers s’étaient récemment rendus coupables; mais la nouvelle qu’un navire du roi allait capturer la Belle- Joséphine s’était propagée rapidement dans le pays, et l’on était accouru de deux lieues à. la ronde. On s’attendait que Rémy résisterait de toutes ses (forces. Les douaniers en grand uniforme étaient à leur poste le long de la côte ; des hommes, des femmes, des enfants groupés sur le rivage, examinaient l’Océan avec attention. Aucun bateau de pêche n’avait encore été mis en mer ce jour-là, aucun paysan n’était allé aux champs, aucune ménagère n’avait voulu rester au coin du feu, car le sort de Rémy et de son équipage intéressait directement ou indirectement la population entière. D’ailleurs, soit qu’on fit des vœux pour les fraudeurs, soit qu’on les couvrît de malédictions, on n’eût pas voulu perdre le spectacle in-

lé rossant d’une poursuite en mer et peut-être d’un combat naval.

Le soleil se levait large et pâle dans une brume épaisse qui voltigeait à la surface de l’Océan. Le flot était monté; les lames venaient fouetter avec une certaine violence la ligne de galets. La brise avait de la force, quoiqu’elle ne soufflât pas en tempête; l’extrémité des vagues d’un beau vert azuré se couronnait d’aigrettes blanches et écumeuses. Au ciel, les nuages lourds et mal formés restaient immobiles.

Im Delle-Josêphine , déjà sous voile, pinçait le vent, 'et courait des. bordées afin de gagner le large. Le bâtiment de l’Etat était à une lieue en mer environ, sur la gauche ; cependant sa haute et puissante mâture, chargée de voiles, se dessinait semblable à une blanche pyramide dans le brouillard. C’était, comme l’avait annoncé Frédéric Fargeaud, le brick de guerre le Jupiter , excellent navire, bon voilier et commandé par un officier expérimenté. Il était encore en panne, la prudence l’empêchant de s’approcher de la côte. Mais l’œil exercé des marins, postés sur le rivage, avait reconnu à certaines manœuvres, que l’équipage était loin d’être endormi ; malgré cette indolence apparente il surveillait avec uu soin extrême les mouvements de la Belle - Joséphine, en attendant le moment de s’élancer sur elle. On eût dit d’un oiseau de proie prêt à fondre sur un pauvre pigeon voyageur qui vole vers lui sans défiance.

Entre ces deux beaux navires, l’un coquet, svelte et gracieux, l’autre noble, fier et menaçant, on apercevait au loin sur l’eau un petit canot, imperceptible point au milieu de l’immensité. Cette mer clapoteuse qui imprimait seulement à la goélette de Rémy une ondulation légère, qui soulevait à peine le navire de guerre à l’ho-

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rizon, fatiguait cruellement la frêle embarcation ; celleci disparaissait h chaque instant derrière les aspérités de la houle, et quand elle remontait, on voyait ses 1 rameurs labourant péniblement de leurs longs avirons les crêtes écumeuses des lames. Elle se dirigeait en droite ligne sur le Jupiter; mais quoique la marée ne tardât pas k lui devenir favorable, elle avançait bien lentement. A l’arrière de ce canot était assis un officier de marine en uniforme : c’était Frédéric Fargeaud qui allait remplir sa promesse.

Une demi-heure au moins devait s’écouler avant que les deux navires ennemis se trouvassent dans les eaux l’un de l’autre ; aussi les curieux, las de s’écarquiller les yeux h regarder les mêmes objets, crurent-ils pouvoir se relâcher un peu de leur attention soutenue. La plupart s’assirent tranquillement sur l’herbe au sur les galets, et, comme on peut croire, les beaux parleurs de terre ou de mer ne manquaient pas pour exprimer très-haut les plus absurdes suppositions.

Au sommet de la falaise principale, sur l’espèce d’observatoire gazonné où Rémy, au début de cette histoire, épiait l’arrivée de son navire, étaient réunis plusieurs personnages importants; c’étaient les gros bonnets du pays, le brigadier de la douane, le maire du village, espèce de pédant en sabots, anssi prétentieux qu’ignorant, et deux ou trois riches fermiers du voisinage. Us appliquaient tour k tour leur œil à une longue-vue appuyée sur le parapet de terre ; chacune de leurs observations était accompagnée de force imprécations contre les fraudeurs. Parmi ces bruyants discoureurs, se trouvait notre ancienne connaissance Thomas Letort, et, nous le disons à regret, nul ne semblait, dans cette réunion quasi officielle, plus impitoyable que lui pour les marins de la Belle-Joséphine.

Il espérait ainsi' donner le change aux soupçons dont il ne pouvait se laver entièrement.

« Sur ma parole, dit un des assistants, ces hardis brigands en ont fait de belles cette nuit à Grosville ! J’aijiassé tout à l’heure devant le château et j’ai causé avec Jean-Louis qui travaille au jardin. Ils ont tout cassé, ils ont mis le feu et puis ils se sont battus.... On dit qu’il y en a cinq ou six de morts...; Jean-Louis a voulu me montrer les dégâts; mais j’étais pressé de venir voir la poursuite. Le vieux Laforèt va envoyer chercher la justice pour commencer une enquête et faire la levée des cadavres.

— Quand le moment viendra, dit M. le maire d’un air majestueux; nous dresserons notre procès-verbal dans les règles. M. de Grosville est mon ami.... seulement il devrait avoir déjà requis ma présence.

— C’est bien vrai, maître Durand, répliqua Letort, voulant se concilier les bonnes grâces de .l’autorité, je ne comprends pas pourquoi ce vieux Laforêt tarde tant à vous appeler.... On ne peut rien faire sans vous dans la commune ; voufe êtes un si bon maire, voisin Durand ! et vous avez si bonne mine avec ça! Ma parole, l’écharpe vous va à ravir.... Mais est-il possible qu’il se soit passé tant de choses au château et .qu’on n’en ait rien su?

— Eh mais! Thomas, dit l’autre interlocuteur, vous devez connaître l’histoire mieux que personne : car vous étiez à Grosville * cette nuit.... on le dit du moins.

— Moi! riposta le fermier, il faudra prouver des infamies semblables. Que serais-je donc allé faire avec ces bandits? Vous avez bien trouvé l’homme! je n’ai pas quitté mon lit de la nuit, la Letorte est là pour le dire.... Allons, ajouta-t-il en se levant et en allant coller son œil h la lunette , la Belle-Joséphine commence

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à prendre de l’air, et le vaisseau du roi se met, je crois, eu mouvement.... le pays va être debarrassé de ces scélérats qui exposent au soupçon les plus honnêtes gens; avant ce soir, ils seront coffrés ou engloutis dans la Manche, et ce sera bien fait! » ' '

Le brigadier de la douane, grand gaillard, ayant la mine rogue et sournoise de sa profession, jeta sur le bon compagnon Letort un regard oblique.

« Vous n’avez pas toujours parlé ainsi, maître Thomas, dit-il ; il y a contre vous des rapports peu favorables; on a surveillé vos relations avec les fraudeurs et avec l’ancien préposé de la douane Lamour.... Prenez garde; si de nouvelles charges s’élevaient contre vous,malgré toutes vos finesses, vous pourriez bien....

— Est-il, Seigneur Dieu! permis d’avoir si mauvaise opinion d’un brave homme? interrompit Thomas avec une indignation qui cachait beaucoup d’inquiétude; et devant M. le maire encorel... Ah! brigadier, je vous croyais mon ami; je disais toujours que depuis Honfleur jusqu’à Cherbourg, il n’y avait pas de plus beau brigadier, de préposé moins ivrogne et plus malin que voüs. Comme je me suis trompé ! Mais voyons, que faut-il faire pour vous convaincre de mon innocence? Faut-il me battre coptre les fraudeurs? je suis prêt. Le voisin Durand est maire du pays et il a l’autorité ; si les doüa- niers ont besoin de renfort, M. le maire peut faire assembler la garde nationale.... et me voilà.

— La garde nationale de cette commune est dissoute depuis longtemps, dit l’officier municipal avec gravité.

— Eh bien, monsieur le maire, n’êtes-vous pasle maître de la réorganiser ? Il y va peut-:être du salut du pays !... Voyons, ça pourra être bientôt bâclé. Voici Martin, Patureau, mon garçon Leblanc ; on en trouvera bien deux ou trois autres encore de bonne volonté. Vous,

monsieur le maire, vous serez notre colonel ; le brigadier, un brave militaire, je le sais, nous dira ce qu’il faut faire.... Qu’on nous donne des fusils, je veux me battre contre les fraudeurs ; oui, je les tuerai, je tuerai Rémy lui-même.... Ah! mais, je ne suis pas l’ami de ces coquins, moi, et je le prouverai.

— Eh bien, nous allons voir, » dit le douanier d’un ton moqueur. '■

Thomas était si animé , qu’il n’avait pas entendu une voiture s’arrêter au pied de la falaise, du côté de la terre. L’agitation qui se manifesta dans l’assemblée lui fit tourner les yeux de ce côté'; lady Colington et le médecin Laforêt gravissaient rapidement le sentier. En apercevant ces témoins de sa duplicité, maître Letort eût bien voulu s’esquiver, de peur de quelque fâcheuse découverte, mais le douanier l’observait toujours; craignant donc de confirmer les 'soupçons dont il était l’objet, Thomas résolut de tout braver, et resta.

Anna, quoique épuisée par une nuit entière d’émotions violentes, n’avait pu résister au désir de s’assurer si Frédéric avait réussi, et Laforêt s’était offert à l’accompagner jusqu’au rivage. Quoiqu’elle fût pâle et souffrante, elle marchait avec vitesse; le bonhomme, chargé d’une énorme longue-vue qui lui servait dans ses observations nautiques, avait peine à la suivre. Quand ils arrivèrent au sommet de la falaise, les yeux d’Anna s’arrêtèrent tout d’abord sur le fermier. Prenant à peine le temps de saluer les personnages réunis sur la plate-forme de l’observatoire, elle dit d’un ton animé :

a Ah ! c’est vous, monsieur Thomas ; de grâce apprenez-moi ce qui se passe. Vous n’avez pas quitté Rémy de la nuit; vous avez dû le reconduire jusqu’à son embarcation.... Quels sont ses projets? Gompte-t-il résister?»

SAINTE-HONORINE

Anna, dans son trouble, ne s’apercevait pas que ces questions n’étaient pas de nature à être adressées au fermier en présence des autorités constituées de la commune. Letort balbutia quelques paroles inintelligibles, d’un air embarrassé ; Anna, sans l’écouter, se dirigea vers le parapet de terre et contempla avidement l’Océan :

« Messieurs, messieurs, demanda-t-elle encore, que fait-on ? que va-t-il se passer? »

Thomas était resté confus; heureusement ni le maire du village, ni les autres notables, fort occupés d’échanger des compliments avec Laforêt, n’avaient pu entendre les paroles d’Anna. Le brigadier seul dit en souriant :

« Ah çà ! maître Letort, cette dame vous a donc vu cette nuit en compagnie?

— Non, non; ne faites pas attention.... cette dame est Anglaise, brigadier, elle ne sait pas bien le fran- r çais ; elle dit des choses.,., la langue lui fourche...., vous comprenez? »

Le douanier n’était peut-être pas disposé h accepter cette excuse, mais lo bruit d’une conversation intéressante détourna son attention. Les observateurs de la falaise, rangés autour de lady Golington, répondaient avec déférence aux questions d’Anna sur la situation relative des deux navires; pendant ce temps, Laforêt déployait lentement sa lunette et s’occupait de la mettre à point.

« Ne craignez rien, ma belle dame, disait le maire de son ton le plus aimable, ces coquins n’échapperont pas à l’autOrité. Vous avez dû avoir bien peur, la nuit dernière, au château ! Malheureusement, je n’ai pas été prévenu et je n’ai pu me transporter à Grosville avec des forces suffisantes afin de rétablir l’ordre.... ce sera pour une autrefois. En attendant, n’ayez pas d’inquié-

tude; le Jupiter va venir à bout de ces gens; on les coulera comme des pirates.

— Mais il ne faut pas qu’ils périssent! s’écria lady Anna, hors d’elle-même; sur la Belle- Joséphine se trouve un grand personnage dont les contrebandiers se sont emparés et qui périrait avec eux, lord Colington, pair d’Angleterre.

— Ah ! voilà bien un des tours de Rémy ! s’écria Letort avec une admiration involontaire.

— Lord Colington ! répéta lè maire, n’est-ce pas cet Anglais si riche qui habitait Port-en-Bessin?

— Gomment! cet étranger que, par ordre supérieur, je devais aider dâns certaines recherches? demanda le brigadier; c’est un homme de la plus haute considération.... Il est l’ami des ministres, des ambassadeurs.... Et les fraudeurs se sont emparés de sa personne?

— Oui, oui, c’est lui-même.

— Voilà qui change totalement la question, dit le maire; diable! il ne faut pas qu’on fasse de mal à ce monsieur, quand même tous les fraudeurs de la Manche devraient profiter de l’occasion pour décamper.

— Oui, mais comment prévenir le capitaine du Jupiter? Je vais envoyer une barque....

— C’est inutile, dit Laforêt, l’œil fixé sur sa lunette marine, mon neveu est déjà parti, et sans cette grosse mer, il aurait atteint le navire de l’État.... Je vois ‘ses rameurs qui luttent vigoureusement contre la houle, mais ils sont encore loin du vaisseau.

— Oh ! mon Dieu ! il arrivera trop tard ! dit Anna avec inquiétude.

— Hum ! Que diable M. Fargeaud a-t-il besoin de se mêler de cela? pensa Thomas; les choses allaient si bien pour tout le monde, excepté pour ce pauvre Rémy! »

SAINTE-HONORINE

Cependant l’intérêt de la lutte, entre les deux navires commençait à devenir pressant ; les spectateurs, réunis sur la grève et sur les falaises, firent silence, car le moment de la crise approchait. La Bclle-Joscphinc avait manœuvré jusque-là pour sortir de l’espèce do baie où elle mouillait d’ordinaire, et elle s’avançait rapidement vers la haute mer. À gauche étaient des rochers cachés sous l’eau, mais dont l’existence était bien counye des marins; à droite se trouvait le navire de guerre. La direction du vent était telle, que la Belle-Joséphine se trouvait dans la nécessité ou de serrer les écueils de trèsprès, au risque de se briser, ou de passer sous les canons mêmes du Jupiter. Cette position favorable expliquait la sécurité du navire de l’Etat; son habile commandant, sûr que l’ennemi ne pouvait échapper, se bornait à surveiller ses manœuvres, en attendant le moment d’agir. • .

La Belle- Joséphine, poussée par la brise et secondée par la marée, s’avançait donc intrépidement, avec autant de voiles que le temps lui permettait d’en porter, vers cette partie de l’Océan où le brick lui barrait le chemin. A la distance où l’on était, les deux navires semblaient déjà être bord à bord, quoiqu’un assez large intervalle les séparât encore.

Tout à coup une colonne de fumée jaillit de l’un des sabords du Jupiter : un instant après on entendit le ronflement sourd du canon ; ce bruit sinistre fit tressaillir Anna.

« Que le ciel nous protège! s’écria— t-ellè, voilà le combat qui commence.

— Non, non, pas encore, dit le douanier, c’est seulement un coup de canon à poudre pour inviter Rémy à s’arrêter et à montrer son pavillon.... S’il n’obéit pas, les boulets vont sérieusement grêler à son bord.

— Et obéit-il? demanda la jeune femme à Laforèt, qui tenait toujours la lunette braquée sur l’horizon.

— Pas encore, milady.... Je ne vois aucun changement dans les voiles et dans la marche du navire. Rémy ne montre aucun pavillon, de sorte qu’on ne sait s’il est Anglais ou Fiançais.

— Il est peut-être l’un et l’autre, grommela Letort en riant tout bas ; c’est plus commode dans sa profession.

— Et Frédéric, que fait-il? demanda encore Anna.

— Ses rameurs redoublent d’efforts.... Ils ne sont pas à plus d’un demi-quart de lieue du brick ; dans dix minutes mon neveu pourra monter à bord. »

En ce moment un nouveau coup de canon retentit au loin sur les eaux.

« Celui-là est à boulet, dit le douanier; ces coquins de fraudeurs ont dû l’entendre siffler sur leurs têtes.

— Et cependant ils continuent leur manœuvre comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfant.... Le capitaine du brick a sans doute l’ordre de les ménager; il ne les coulera qu’à la dernière extrémité.

— Frédéric arrivera trop tard ! » murmura lady Colington.

La Belle-Joséphine avait dévié gracieusement de la ligne droite comme un paisible voyageur qui aperçoit devant lui un personnage suspect et lui cède le milieu du chemin. Elle longeait les écueils de bien près ; les marins et les pêcheurs, groupés sur le rivage, s’attendaient à la voir se briser d’un moment à l’autre.

« Ils vont donner sur les Moines, dit un des observateurs de la falaise; jamais on ne les a flairés de manière à avoir le nez dessus comme ça ! ils sont donc fous, ces loups de mer ?

SAINTE-IIONORINE.

— Ne craignez rien ; Rémy connaît la côte aussi bien que vous, il joue gros jeu, et il ne l’ignore pas.

— Par le ciel ! s’écria le brigadier de la douane, ils vont s’échapper. Le commandant du brick ne pouvait pas supposer qu’il avait affaire à un navire léger comme un bouchon et capable de llotter sur des rochers.... Voyez : la Belle-Joséphine l’a déjà dépassé. Heureusement, il vient de reconnaître sa faute ; il va saus doute la réparer. »

En effet, l’officier qui commandait le Jupiter, en voyant la manœuvre hardie de son adversaire, ne voulut pas le ménager plus longtemps. La direction des voiles fut changée rapidement, le brick vira de bord et commença de marcher, en suivant une ligne parallèle avec la Belle-Joséphine. Les matelots royaux semblaient furieux de leur déconvenue. Deux ou trois coups de canon furent tirés, mais sans produire aucun effet.

« Et Frédéric ? demanda encore lady Golinglon.

— Frédéric allait accoster, lorsque le brick s’est mis en mouvement. Pauvre garçou ! le voilà qui reste en arrière ; mais il élève sou mouchoir au bout d'un aviron.... il fait signe'qu’ou l’attende.

— Et on l’attend, sans doute?

— Nou; c’est impossible.... la Belle-Joséphine vole comme une mouette ; si l’on perdait une minute, elle finirait par gagner le large. Parole d’honneur, ce navire est ensorcelé !»

L’audace impunie des contrebandiers tenait en effet du prodige; leur goélette, au milieu des écueils, filait avec une rapidité merveilleuse, comme si elle eût été animée, comme si elle eût eu l’intelligence du danger. Elle avait pris le vent sur le brick, de sorte que le Jiir piler ne pouvait venir à elle; il se contentait de con-

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