LA FAI, AISE
server autant que possible la direction parallèle, prêt à profiter de la moindre faute commise par son adversaire. Mais l’équipage de celui-ci était expérimenté, le navire solide, obéissant. Bientôt une supériorité évidente se manifesta dans la marche de la Bclle-Josèphine ; après quelques minutes d’examen, une chose fut démontrée aux marins spectateurs de cette lutte : si Rémy pouvait soutenir la chasse pendant un quart d’heure seulement, sans avarie grave, il devait se trouver à l’abri de toute atteinte.
Ce fut sans doute l’opinion du commandant du Jupiter à la vue de cette belle manœuvre. Quoiqu’on fût encore à portée de canon, il avait hésité, suivant en cela scs instructions secrètes, à se servir efficacement de cette arme meurtrière. D’ailleurs il ne pouvait se défendre d'une véritable admiration'pour ce charmant navire, pour ce vaillant équipage et pour l’habile marin qui en était lame. Mais il y allait de son honneur et de l’honneur du Jupiter, de ne pas laisser les fraudeurs braver impunément le pavillon français; aussi n’hésita-t-il plus à employer son artillerie pendant qu’il le pouvait encore.
Dès les premiers coups on reconnut que cette fois le jeu était sérieux, en voyant les boulets ricocher sur la mer de l’autre côté de la Belle- Joséphine. Mais, à en juger par la direction de ces terribles projectiles, on visait seulement à démâter la goélette ou du moins à lui faire éprouver dans sa voilure une avarie capable de ralentir sa marche. Cette tentative n’eut encore aucun succès; la Belle-Joséphine voguait fièrement avec tous ses mâts et tous ses cordages à travers cet ouragan de fer. Un calme profond régnait à son bord ; insensible â la crainte, invulnérable, elle se dirigeait toujours vers la haute mer. Les marins superstitieux commençaient à
croire que Rémy avait tin charme pour préserver son navire des écueils et des boulets. ^
« Ceci est vraiment incompréhensible, disait le mairo avec dépit; voyez : pas un cordage n’est dérangé, pas une voile n’est déchirée. Est- ce que ces bandits feraient la ligue à la loi? ce serait une honte pour la nation ! Si pourtant dans cinq minutes on n’est pas venu à bout d’arrêter cette satanée goélette, il n’y faudra plus songer!.,. Eh bien! eh bien! est-ce qu’ils ne tirent plus.... dans un moment aussi critique? »
En effet, les détonations avaient cessé depuis un instant; la brise emporta l’épaisse fumée accumulée sur le pont du brick, et le beau navire sortit du nuage, ardent et fier, toutes voiles au vent, comme un oiseau qui étend ses ailes. Quoique les canons fissent silence, on voyait briller à travers les sabords les mèches allumées des artilleurs.
« Attendez , attendez ! s’écria le brigadier de la douane, je comprends son idée.... Il commence à craindre d’être dupe de ses ménagements et il veut en finir. Il prépare toute sa bordée, et au moment où la Belle-Joséphine l’aura dépassé entièrement, il lui enverra sa provision de fer dans la poupe. Grand bien lui fasse, à la sorcière ! elle sera écrasée d’un coup. »
Cette opinion était la plus probable ; les assistants s’y rangèrent aussitôt. On se taisait; tout le monde était dans l’attente, les yeux étaient fixes, les poitrines oppressées. Un silence de mort devait également régner sur les deux navires qui se côtoyaient d’un air menaçant.
Laforêt n’avait pas quitté son excellente longue-vue; tout à coup il poussa une exclamation qui attira l’attention d’Anna.
; « Qu’y a-t-il,~mon bon monsieur Laforêt, demandat-elle ; que se passe-t-il encore ?
— Une chose qui vous regarde sans doute , milady. Une petite barque traînée à la remorque flottait à l’arrière de la Belle-Joséphine.... Un homme vêtu en matelot vient de descendre dans ce canot au moyen de la corde d’amarre. C’est sans doute milord qui tente de s’échapper.
— Oui, oui , pe doit être lui , dit Anna en pâlissant involontairement; aucun matelot n’oserait quitter ses camarades en ce moment.... Les gens de l’équipage l’ont-ils aperçu?
— Je lecrains.,.. Voici un homme qui se montre sur ie gaillard d’arrière, mais il ne parait pas disposé à retenir le fugitif.... bien plus, il détache la corde, il fait un signe d’adieu, il lève un Bras vers le ci el...^ Grand Dieu ! c’est Rémy lui-même !
• — Rémy! répéta la jeune- Anglaise ; ah! je devine tout, il n’a pas voulu pousser jusqu’au bout le châtiment de milord. Au moment de’ périr il a relâché son prisonnier.... Brave homme! que Dieu le récompense de n’avoir pas dédaigné ma prière ! *
Les autres spectateurs avaient remarqué aussi cet épisode du canot.
« C’est peut-être un parlementaire, dit maître Durand; Rémy envoie demander grâce. Il voit que ça va chauffer pour lui !
— Non, répliqua le brigadier ; il y aurait sur l’embarcation un pavillon, un chiffon blanc, quelque chose pour indiquer des propositions de paix. L’individu qui est descendu dans le canot a bordé les avirons, et il ne se dirige pas vers le Jupiter.... Il' a dessein plutôt de venir b. terre ou de rejoindre cette barque placée entre la Belle-Joséphine et nous.
SAINTE-HONORINE
— Oui, oui, plus de doute! s'écria lady Anna, c’est milord. Il ne veut pas se montrer à l’équipage du brick dans cette situation humiliante. »
Durand la regarda d’un air surpris.
* Gomment ! dit-il, un pair d’Angleterre en costume de matelot? ce n’est pas possible.
— Il a porté ce costume toute la nuit, » s’écria Letort sans réfléchir.
Heureusement pour lui personne , pas même le sournois préposé de la douane, n’avait pu entendre cette observation et en tirer des conséquences fâcheuses.
« Ma foi ! si le milord est sauvé, reprit le maire en se frottant les mains, je me soucie du reste comme d’une prise de tabac.... Voyons, le Jupiter en finira-t-il avec ces infâmes scélérats ?
— Monsieur, dit Anna avec mélancolie, ne les insultez pas ! Dans un instant peut-être ils vont rendre leur âme h Dieu.
— Ou au diable ! répliqua maître Durand en riant avec affectation ; mais comme vous dites cela, madame ! Qu’importe cette abominable canaille si le seigneur anglais est sauvé ?
— Il en est parmi eux dont la vie est plus précieuse que celle de ce seigneur..,, bon et malheureux Rémy ! »
Cette conversation avait eu lieu en moins de temps qu’il n‘en faut pour la lire. Dans l’intervalle on avait vu un officier, debout sur le. bastingage du brick, un porte-voix h la main , s’adresser aux contrebandiers, et sans doute les sommer de se rendre. Mais personne ne s’était montré jusque-là sur la Belle-Joséphine pour répondre à cette sommation, quand un homme monta sur l’arrière, tenant un objet que l’éloignement ne per-
mettait pas de distinguer. Un cri sortit de toutes les bouches :
« C’est Rémy ! que va-t-il faire ? »
L’attente ne fut pas longue ; une flamme brilla^ un petit tourbillon de fumée monta vers les mâts. On n’entendit aucune explosion à cause de la distance, mais il n’y avait’ pas à s’y tromper, Rémy venait de faire feu sur le bâtiment de guerre.
« Il a tiré ! s’écrièrent les spectateurs.
— Ah ! il avait promis de ne pas verser de sang inutilement ! murmura miss Anna en gémissant.
— C’est une bravade, ce ne peut être qu’une bravade, dit le brigadier de la douane, comme s’il répondait à la pensée d’Anna ; les deux navires sont hors de la portée du mousquet.... Mais attention! bravade ou non, les fraudeurs vont payer cher leur insolence. »
En effet, la patience du commandant du brick devait être kbout; d’ailleurs, il n’y avait plus une minute h perdre pour arrêter la Belle-Joséphine.
Tout à coup le Jupiter , tournant un peu sur luimême, présenta son flanc hérissé de canons à l’ennemi. L’équipage de la goélette savait ce que signifiait cette manœuvre, et il l’attendait peut-être. Il voulut l’imiter, afin de ne pas être pris en longueur, mais sans doute le navire avait déjà reçu quelque avarie grave, car il s’écarta trop lentement de la ligne qu’il suivait. Avant qu’il eût obéi au gouvernail, le flanc du brick s’illumina d’une ceinture de flamme. Au même instant on vit les voiles gracieuses de la Belle-Joséphine, ses vergues légères, ses mâts aériens, coupés comme l’herbe parla faux du faucheur, tomber dans la mer ; puis, tandis que des flots de fumée s’échappaient du brick, comme d’un cratère ardent, le bruit de l’explosion, pareil au tonnerre, se prolongea sur les eaux.
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Anna s’était jetée à genoux ; les femmes, les enfants et quelques matelots l’avaient imitée spontanément. Laforêt lui-même ne pouvait plus tenir sa lunette, tant il tremblait. Quelques personnes cependant avaieut le triste courage d’observer encore cette scène de désolation.
« Le navire est ras comme un ponton, dit le brigadier de la douane; il est couché sur l’eau.... mais il flotte toujours; peut-être y a-t-il moyen de le sauver.
— Et personne ne lui portera-t-il secours? s’écria miss Anna avec angoisse.
— Si, si! le Jupiter lande ses chaloupes à la mer.... Puis voici M. Fargeaud et l’autre.... le milord !... Us font force de rames pour s’approcher d’eux.... mais le temps ne convient guère aux petites embarcations.
— Oh ! s’ils pouvaient sauver Rémy ! »
Il y eut une minute de silence.
a Ils ne sauveront personne , reprit le douanier d’une voix altérée en dépit de lui-même; regardez.... le navire a perdu son aplomb.... il s’enfonce dans l’eau.... il faut qu’il ait reçu quelque horrible avarie pour sombrer si vite.... Il plonge.... Ah!... tout est dit! »
Malgré son endurcissement il détourna les yeux; quand il les ramena vers cette partie de la mer où avait été la Belle-Joséphine, on voyait seulement, à la surface, quelques rares débris devenus le jouet des lames; les embarcations s’avançaient pour sauver ceux qui auraient pu survivre à cette terrible catastrophe.
« Mon Dieu ! disait Anna en levant les yeux au ciel, ayez pitié de ces malheureux; mais Rémy du moins ne peut être condamné devant vous !
— Pauvre Rémy ! grommela Letort de son côté en essuyant une larme du revers de sa main, tu m’as tiré
une fameuse épine du pied..., tu ne me compromettras plus.... Dieu te fasse paix et miséricorde ! »
Les spectateurs commençaient à se retirer sombres et attristés ; quelques-uns allaient attendre les épaves que la mer rejetterait inévitablement à certains endroits de la côte. Laforêt voulut entraîner Anna vers la voiture et retourner à Grosville, mais la jeune Anglaise le supplia de rester jusqu’au retour de Frédéric. Elle n’avait pas perdu tout espoir à l’égard de Rémy; d’ailleurs, là catastrophe dont elle venait d'être témoin l’avait élevée au-dessus des passions humaines; elle ne redoutait même plus de se trouver en face de son terrible époux.
Laforêt consentit à rester, car lui-même était trèsimpatient d’avoir des nouvelles de son neveu. Ils descendirent vers la grève, déserte en ce moment, et ils s’arrêtèrent près du moulin de Grosville où l’aspirant devait débarquer. Le canot ne tarda pas à paraître; les deux rameurs fatigués maniaient péniblement leurs avirons. Frédéric, triste, abattu, dirigeait le gouvernail. A côté de lui un individu, vêtu en marin, se tenait penché en avant, le visage appuyé sur ses genoux, dans l’attitude du désespoir. Il y avait encore au fond du bateau une forme vague et indistincte sur laquelle s’arrêtaient parfois les regards du jeune homme avec une expression lugubre.
Frédéric, en voyant Anna et Laforêt sur le rivage, ne leur adressa pas un sourire. Le canot s’engagea dans le lit du ruisseau qui servait de havre ; l’aspirant sauta lestement à terre, et prenant le bras d’Anna, il Voulut l’entraîner sans lui permettre de tourner la tête.
« Venez, milady, murmura-t-il d’une voix étouffée; venez aussi, mon oncle; vous ne pouvez rester ici.
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— Pourquoi cela, mon garçon? crains-tu donc que lord Colington....
— Il y a là un objet que vous ne devez pas voir
un cadavre.
— Je comprends, dit Anna; ainsi donc, il n’y a plus d’espoir.... pauvre Rémy! »
Elle s’interrompit et poussa un cri perçant. Le matelot qui était dans le canot venait enfin de lever la tête ; elle avait reconnu le visage pâle et malingre de Gorge- Salée.
« Quoi ! c’est Gorge-Salée que vous avez sauvé?
— Non, non, pas moi, mais Rémy son protecteur.... Plusieurs fois depuis ce matin le capitaine a voulu me l’envoyer ; mais Gorge-Salée , se doutant de quelque chose, avait refusé d’obéir. Enfin tout h l’heure, au moment où Rémy s’est vu perdu, il a persuadé à son jeune compagnon que s'il m’apportait ce bijou (et il montrait la bague que Rémy avait reçue d’Anna), je trouverais moyeu de tirer le navire de sa lâcheuse position. Gorge-Salée a obéi cette fois; il est descendu dans la barque. Au moment où il venait k moi, l’effroyable bordée qui a pulvérisé la goélette s’est fait entendre.... Notre ami m’a imposé un devoir que je remplirai.
— Et.... lui! balbutia la jeune femme, lui. .. milord?
— Je suis arrivé trop tard ; tout ce qui était sur la Belle-Joséphine a été broyé, tout a péri avant même que l’eau eût envahi la coque du navire.... Les cadavres sont hideusement mutilés , méconnaissables. »
Anna resta un moment silencieuse.
« Je n’aiïecterai pas de regrets hypocrites, dit-elle enfin; Dieu m’en est témoin, j’ai fait ce qui était humainement possible pour empêcher les crimes de ce
malheureux de retomber sur sa tête!... Que Dieu les lui pardonne comme je les lui pardonne moi-même ! »
Elle ajouta :
« Monsieur Fargeaud, j’ai contracté aussi des obligations envers ce jeune matelot Vous me permettrez
bien de m’occuper un peu de son sort. »
Frédéric s’inclina sans rien dire, et l’on se mit en marche pour retourner à l’habitation.
Pendant trois jours, le château de Grosville fut rempli de gens de justice appelés pour faire une enquête sur ces tristes événements ; la mort de William et de Frappe-D’abord leur donnait trop de gravité pour que le maire de la commune pût être chargé de cette affaire. Tous les habitants du château furent interrogés tour à tour; il fallut bien révéler comment lord Colington s’était trouvé mêlé aux entreprises des contrebandiers et avait fini par être victime de ses propres intrigues. Les domestiques anglais, restés à Port-en- Bessin, furent mandés eux-mêmes devant les magistrats ; mais le plus profond secret couvrit cette partie de l’instruction, et tout fut imputé aux contrebandiers. Du reste, il n’y avait à sévir contre personne, les auteurs de tant d’excès coupables ayant péri. Gorge- Salée, grâce à sa jeunesse et à l’interveution de Frédéric, ne fut pas mis en jugement. Quant à Thomas Letort, il se retira blanc comme neige de ses interrogatoires, on le loua même de la générosité qu’il avait montrée en différentes circonstances; mais .ce qui satisfit le plus notre prudent ami, ce fut de voir Barbe- Bouge, dont la conduite avait été moins innocente, jeté en prison et condamné à une grosse amende.
Vers la fin du troisième jour, quand les formalités judiciaires eurent été remplies, quand ceux qui avaient eu à souffrir pour lady Goliugton eurent été récom-
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pensés par elle avec sa générosité ordinaire, on vit une belle chaise de poste, achetée la veille à la ville voisine, stationner dans la cour du château. Bientôt Anna parut appuyée sur mistress Smith et accompagnée de Frédéric, de Laforét, de Mme Fargeaud. Les couleurs de la santé reparaissaient déjà sur son visage; Frédéric tenait une de ses mains et la pressait doucement • contre sa poitrine.
« Ah ! rnilady, milady ! disait le vieux Laforét, pourquoi nous quitter ainsi quand rien ne vous oblige à partir?
— C’est vrai, ça, ajouta Pétronille, moi qui commençais si bien à m’habituer à vous....
— Il le faut, mes bons amis, les convenances l’exigent, répondit Anna en rougissant légèrement; je retourne en Angleterre auprès de mon bon Richard Davis que mon arrivée va bien surprendre.... Demain je serai à Boulogne et dans deux jours j’embrasserai mon tuteur.... Mais je vous écrirai, madame Fargeaud, je vous écrirai bien souvent.
— Et Frédéric se chargera des réponses; car moi, voyez-vous, mes pauvres yeux.... et puis j’ai si peu l’habitude d’écrire ! »
Aima sourit. Elle embrassa, les uns après les autres, tous les membres de cette famille où elle avait été accueillie comme une amie. Frédéric en se penchant vers elle lui dit d’une voix profondément émue :
« Anna, quand me permettrez-vous d’aller me présenter à votre tuteur ?
— Dans un an.... à pareil jour.... Adieu. »
Et elle s’empressa de monter en voiture pour cacher les larmes qui inondaient son visage.