I.e malade
Nous allons expliquer l’arrivée du capitaine contrebandier à Grosville, dans un moment où l’on devait compter si peu sur sa présence.
On sait comment maitre Thomas, h la suite du duel, s’était vu, malgré les recommandations de Rémy, forcé de réclamer les services de Laforêt. Tandis que le médecin courait au château chercher ses instruments de chirurgie, le fermier était allé prendre son garçon Leblanc; puis, tous les deux avaient transporté le blessé à la ferme. L’habitation étant située hors du village, le transport avait pu s’opérer dans le plus profond secret. , t On sait aussi avec quel bonheur Laforèt était parvenu à extraire la balle de la blessure; après avoir posé le premier appareil, il s’était retiré, laissant Rémy sous la garde de maîtresse Letort.
Cependant Thomas, libre enfin de ces soins divers, s’effraya sérieusement de la situation où il se trouvait.
Son caractère défiant et cauteleux reprenant le dessus, il tremblait que son humanité ne liii suscitât des embarras fâcheux ou même des démêlés avec la justice.
JLA FALAISE
Rémy en effet pouvait être sous le coup d’un mandat d’amener; le navire pouvait être capturé parla douane ou par l’autorité maritime ; on pouvait instruire le procès des contrebandiers, éplucher la conduite du prudent Thomas, ordonner des perquisitions chez lui, et comment nierait -il sa complicité avec les fraudeurs, si l’on trouvait dans sa maison leur chef célèbre et redouté? La conscience du bonhomme n’était pas tranquille ; ses propres peccadilles lui semblaient trop lourdes pour qu’il osât se rendre solidaire de celles des autres. Il commençait donc à se repentir amèrement d’avoir cédé aux injonctions de l'impérieux malade, quand une circonstancé inattendue vint encore augmenter ses angoisses.
Letort faisait ces réflexions dans sa chambre à coucher, assis dans un vieux fauteuil, à côté du lit à ciel où Rémy avait été placé. Sa femme, grande et sèche paysanne, dont le bonnet de coton rehaussait encore la laideur naturelle, travaillait à une espèce de dentelle grossière, qui se fabrique dans le pays. Les enfants dormaient dans une pièce voisine; on n’entendait aucun bruit, excepté l’haleine oppressée du marin derrière les rideaux de serge et le cliquetis des fuseaux à dentelle glissant entre les doigts agiles de la fermière. Une lampe de cuivre, accrochée à la cheminée, éclairait les deux époux.
Gomme Laforêt avait recommandé le plus grand calme autour du blessé, la conversation avait cessé depuis son départ; mais ce silence pesait à maîtresse Letort, dont la langue n était jamais condamnée à un repos aussi absolu.
« Ma foi ! Thomas, murmura-t-elle bien bas, de peur de déranger le malade assoupi, c’est une chose triste de voir le pauvre Rémy en cet état.
SAINTE-HONORINE
— A qui le dis-tu, femme? répliqua le fermier, dont cette observation réveillait les douleurs; je voudrais pour dix sous que le capitaine fût encore sur ses pieds et loin d’ici. Il nous arrivera de la peine il cause de lui, sois-en sûre! Par exemple, s’il venait à mourir chez nous....
— La succession ne vaudrait pas grand’chose, répliqua la paysanne avec indifférence ; il a pourtant à ses doigts des bagues brillantes comme des soleils. Mais qui pourrait acheter cela?... Ensuite, ces vauriens de matelots qui sont à boire chez Piédeleu s’en prendraient peut-être encore à nous s’il venait à tourner de l'œil. Ils ne nous veulent déjà pas tant de bien ; car tu as eu la bêtise de les choquer, je ne sais pourquoi. Heureusement le moment approche où il vaudra mieux être leur ennemi que leur ami. J’ai vu ce soir une chose qui ne leur annonce rien de bon pour demain.
— Qu’as-tu donc vu, ma chère? demanda Thomas avec distraction.
— Dame! en revenant de Vierville, au coucher du soleil, j’ai rencontré au haut de la falaise le petit Georges, le douanier. Il était si occupé à regarder la mer avec sa lunette qu’il allait me laisser passer sans mq dire bonjour. Je lui en ai fait des reproches, et alors il m’a montré un gros, gros vaisseau qui était au large.... Il y en a rarement de si gros sur notre côte.
— C’était un navire allant au Havre ou à Cherbourg?
— Non, non, il n’allait nulle part; il ne bougeait pas, quoiqu’il portât des voiles ; il était si loin, qu’on le perdait presque dans la brume. Georges m’a prié de ne pas parler de ça, et il avait l’air tout joyeux.
— Plus de doute, dit Thomas avec agitation, c’est un vaisseau de l’État ; il aura craint de s'approcher des côtes pendant l’obscurité,, et il aura mis en panne pour
attendre le jour.... Les Belle^Jpsêphim n’ont aucun soupçon.... De l’endroit où ils sont mouillés, ils ne peuvent voir ie navire, et les' douaniers se garderont bien de leur donner l’éveil ! Demain, ils seront pincés, avant qu’ils aient eu le temps de boire ieur ration du matin.
— Et ils l’auront bien mérité, dit la Letort aigrement ; quand on se conduit si mal avec d’anciens amis....
— Oui; mais si la goélette est prise ou coulée,
Rémy nous restera sur les bras Que ferons-nous de
Rémy ? on le cherchera, on l’arrêtera ; nous serons compromis, et ça nous. coûtera cher pour nous en tirer.
— Alors, mon homme, fais une chose : va éveiller Leblanc dans la grange ; vous prendrez Rémy, vous le mettrez dans le canot, et vous le leur apporterez à la Belle- Joséphine ; ils en feront ce qu’ils voudront.
— ■ üui ; et si le capitaine se trouvait plus malade, ses gens et lui ne me pardonneraient jamais.
— Alors, va prévenir les fraudeurs que leur capitaine est là.
— Ils m’assommeront sans vouloir m’entendre ; Barbe-Rouge leur a tourné la tête avec des propos.... Mon Dieu ! mon Dieu ! qui me donnera un bon conseil? *
11 fut convenu enfin que Letort chercherait à s’aboucher avec quelque marin dévoué à Rémy , avant de prendre un parti définitif. De tous les fraudeurs, aucun n’avait autant d’attachement pour le capitaine, aucun n’avait le cœur moins corrompu que le jeune matelot surnommé Gorge-Salée; le fermier résolut de s’adresser d’abord à lui. Laissant donc sa femme auprès du blessé, il sortit de la maison et se dirigea vers le cabaret où retentissaient encore les chants des contrebandiers.
Dans son ardent désir de se débarrasser de son hôte,
SAINTE-HONORINE
il avait oublié que Gorge-Salée partageait les préventions des autres matelots contre lui. Quoique l’importance des nouvelles dont il était porteur dût assurer à Letort un accueil empressé, il n’était pas sans inquiétude au sujet de cette visite. Il avait donc cru utile de sonder un peu le terrain avant de s'adresser directement au favori de Rémy, et il causait dans ce but avec l’aubergiste son voisin et son ami, lorsque la vue de lord Golington et de William l’avait fait fuir. Mais,.re- . venant bientôt à la charge, il pria le cabaretier d’avertir Gorge-Salée qu’on le demandait dans la rue, car le prudent Thomas ne jugeait pas sage de s’aventurer dans une maison remplie d'ennemis.
Gorge-Salée fit quelques difficultés pour quitter son grog et pour suivre Piédeleu ; enfin, vaincu par les instances de l’aubergiste, il se dirigea en chancelant vers l’endroit où il était attendu. Heureusement pour le fermier, l’obscurité empêcha d'abord de voir ses traits, car en le reconnaissant l’ivrogne n’eût pas manqué d’appeler ses compagnons avant toute explication, et peutêtre Thomas eût-il eu à se repentir de sa démarche : l’effet que produisirent ses premières paroles le rassura pleinement à cet égard.
GorgejSalée, moins gangrené que les autres, voyait dans sa désobéissance une simple escapade que le capitaine lui ferait expier plus tard à coups de corde. Faible et imprévoyant comme les marins de la classe inférieure, il s était laissé entraîner à servir les projets de • Frappe-D’abord , sans y réfléchir. Mais en apprenant que Rémy était dans le pays, qu’il était blessé, il manifesta une vive émotion. Les fumées de l’ivresse se dissipèrent aussitôt, et il dit chaleureusement :
« Conduisez-moi auprès du capitaine Rémy, Thoinas; conduisez-moi bien vite, et je vous pardonnerai le 377 21
passé. Mon pauvre vieux Rémy I... que la foudre m'écrase! je suis un sans-cœur de boire comme un poisson quand le patron est mourant. Depuis trois jours, ce brigand de Barbe-Rouge ne m’a pas laissé reposer un instant.... Boire, toujours boire! on voulait sans doute me faire faire desbêtises.... mais c’est fini, cette fois.... Rémy avant tout ! partons. »
Et il voulut entraîner le fermier, mais ^astucieux Letort ne bougea pas. * »
« Dites donc, camarade, reprit-il d’un ton dolent, peut-être bien que le cher homme ne pourra pas rester chez nous; on l’aurait trop vite découvert.... Si vous préveniez les autres, on transporterait le capitaine h bord.
— Il n’y faut pas songer, dit Gorge -Salée ; si les chiens de mer qui grognent là chez Piédeleu voyaient Rémy dans cet état, jl pourrait leur passer par la tête quelque méchante idée. Il y a un coup monté; et moi, , comme un brigand, un scélérat, un moussaillon stupide, j’ai presque donné dedans!... Mais je vais parler au capitaine ; il se brasse des choses bonnës à savoir pour lui.... Voyons, marche, Thomas! marche, ou je les appelle, et ils te houspilleront d’importance , je te le promets. »
Le fermier n’attendit pas l’effet de cette menace; il reprit en soupirant le chemin de la maison. La mésintelligence survenue entre Rémy et ses gens rendait inutiles tous ses efforts pour se débarrasser du blessé ; néanmoins, tant que la Belle-Joséphine serait sur la côte, il ne devait pas désespérer de réussir. Aussi ne prévint-il pas immédiatement Gorge-S^lée du péril dont l’apparition d’un navire de l’État menaçait le brick- goélette ; car peut-être le matelot eût-il donné l’alarme à ses camarades, le navire des contrebandiers
SAIXTE-IIONORINE.
eût appareillé sur-le-champ, à la faveur de l’obscurité, et Rémy fût encore resté à la charge du fermier, ou, comme il le disait, « sur ses bras. »
On arriva à la maison; le blessé dormait toujours d’un sommeil agité. Maîtresse Letort affirma qu’il n’avait pas prononcé une parole depuis le départ de son mari. Gorge- Salée en entrant alla décrocher la lampe et re-' leva vivement les rideaux. Le pauvre càpitaine était encore couvert d’une partie de ses vêtements; sa chemise sanglante, déchirée à l’épaule, laissait voir les bandages dont Laforêl avait entouré la blessure ; les rides noires et dures qui sillonnaient son visage faisaient ressortir sa pâleur cadavéreuse. A cette vue, Gorge-Salée ' ne put retenir ses larmes :
«Capitaine! dit-il d’une voix étouffée, c’est moi, votre pauvre petit diable de Gorge-Salée.... Reconnaissez-moi donc.... Je suis fièrement repentant de ce que j’ai fait, allez ! Les autres m’avaient entortillé; mais voyons, parlez-moi.... Dites-moi des injures si vous voulez; mais cré nom de nom ! parlez-moi, parce que, voyez-vous, j’ai comme un boulet de quatre-vingtseize sur la conscience de vous voir incapable de donner une simple tape d’amitié !» )
Rémy ouvrit les yeux avec effort ; mais il les ferma aussitôt, balbutia une imprécation et retomba dans son sommeil léthargique.
Le fermier se souvint que , dans une circonstance analogue, il avait tiré le contrebandier d’une profonde torpeur en l’effrayant au sujet de son navire.
« Capitaine Rémy, dit-il d’une voix posée, ce soir un gros vaisseau du roi s’est montré au large.... Il va sans doute donner la chasse à la Belle-Joséphine. »
Les lèvres de Rémy s’agitèrent, mais aucune parole distincte ne sortit de sa bouche. Gorge -Salée, compre-
nant la pensée du fermier, essaya de faire vibrer une autre corde.
« Capitaine Rémy ! dit-il avec vivacité , Frappe- D’abord a fait un complot pour être seul chef de la Belle-Joséphine ; on veut vous abandonner sur la côte.... on a déjà embauché quelques matelots!... Si vous n’y prenez garde, <on finira par les embaucher tous. »
Mais le blessé n’exprima par aucun signe extérieur qu’il eût entendu cette inquiétante nouvelle ; ses yeux restèrent clos, sa bouche Testa muette.
« Capitaine, continua le matelot avec constance, ■songez du moins à la jeune dame et à ces messieurs de Grosville que vous aimez tant ! On va attaquer le château, brûler et saccager tout, enlever lâ jeune dame.... Des Anglais ont 'donné de l’argent à Frappe-D’abord pour cela ! Voyons, que faut-il faire? dites un mot, rien qu’un mot. »
Rémy était 'complètement insensible , et le mouvement irrégulier de son haleine prouvait seul que la vie ne l’avait pas encore abandonné.
« Nous n’obtiendrons rien de lui , reprit le fermier découragé; mais ce sommeil ne saurait être long.... Attendons un peu, peut-être Rémy finira-t-il par reprendre connaissance, et alors il nous donnera ses ordres.
— Oui, oui, le pauvre homme a perdu beaucoup de sang; il est faible.... mais il a un tempérament de cheval, et il finira par prendre le dessus.... Attendons, je reste avec vous.
— Ainsi donc, vous ne voulez pas que l’on transporte le capitaine?...
— Vous êtes bien impatient de vous débarrasser de lui ! répliqua Gorge-Salée. Prenez garde à vous, maître Letort: si Rémy sortait d’ici autrement que de sa propre volonté, j’irais chercher là-bas, chez Piédeleu, deux ou
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trois camarades dont je suis sûr, et que la mer m’avale si vous n’aimeriez pas mieux avoir vous-même reçu un mauvais coup dans vos œuvres .vives ! ».
Thomas protesta qu’on calomniait ses intentions à l'égard de « son cher ami » le capitaine Rémy; puis tous les deux vinrent s’asseoir devant la table. Sur un signe de son mari, la fermière apporta un pot de cidre et deux verres. Puis elle se retira dans une pièce voisine , où elle ne tarda pas à se coucher, sa robuste sensibilité ne s’effrayant pas trop du voisinage d’un malade.
La soirée se passa dans un profond silence. Au moindre mouvement de Rémy, les deux gardiens couraient au lit et soulevaient les rideaux. Mais le contrebandier répondait toujours à leurs questions par des sons inarticulés, puis retombait dans sa morne atonie ; alors ils regagnaient leur place d’un air abattu.
Vers onze heures du soir, on entendit des pas lourds et nombreux, des chuchotements, des éclats de rire étouffés, à quelque distance de la maison ; le bruit s’affaiblit bientôt et se perdit dans l’éloignement. •
« Ce sont eux, ils vont au château ! dit Gorge-Salée avec agitation ; ah ! si le capitaine pouvait savoir ce que l’on va faire si près de lui....
— Ah çà ! demanda Letort d’un air inquiet, ce que vous disiez tout à l’heure à propos des bourgeois de Grosville serait- il vrai?
— Trop vrai ; ce pauvre Rémy en mourra de colère, s’il ne meurt pas de sa blessure.... Mais vousmême, Thomas, vous avez parlé d’un certain gros vaisseau....
— Il n’est pas, m’a-i-on dit, h plus de deux lieues de la Belle-Joséphine . Demain matin, soyez-en sûr, il donnera de ses nouvelles. »
Gerge-Salée se retourna vers le lit où gisait le capitaine Rémy.
« Et il dort ! dit-il avec désespoir. Je le connais ; s’il en revient; il donnerait dix années de sa vie pour avoir été alerte et dispos en ce moment. »
Puis, se jetant sur un siège, il marmotta des imprécations et des blasphèmes.
« Il dort, pensait Thomas de son côté ; il ne s’agit
que de l’éveiller Mais comment s’y prendre? Si je
fais des sottises, elles me retomberont sur le dos.... Dans quel infernal guêpier me suis-je fourré? »
Quelques instants s’écoulèrent encore; les deux gardiens du capitaine perdaient tout espoir. Cet anéantissement opiniâtre, résultat des fatigues que Rémy avait supportées et de la grande quantité de sang qu’il avait perdu, menaçait de se prolonger pendant la nuit entière. Tout à coup un craquement particulier du lit les fit tressaillir; en même temps une voix éteinte dit derrière les rideaux : « A boire ! »
Aussitôt le fermier et Gorge-Salée furent sur pied ; pour la première fois, Rémy donnait un signe positif de connaissance depuis le ' commencement de cette longue veille.
Croyant qu’il avait repris ses sens, ils accoururent précipitamment; mais le peu de paroles prononcées parle malade avaient déjà épuisé ses forces; des gouttes de sueur froide 'coulaient sur son front, ses yeux étaient fermés ; il semblait plongé de nouveau dans sa léthargie.
Espérant le ranimer, ils lui parlèrent tous delix à la fois de la Belle- Joséphine, du complot de Grosville, du navire arrivé sur la côte; Rémy ne répondait pas. Enfin ils le virent faire un mouvement, ses paupières tremblotèrent comme s’il eût essayé de les soulever, et il répéta péniblement : « A boire ! »
SAINTE-HONORINE
Il n’y avait pas d'illüsion possible; 1’intelligence de Rémy n’était pas encore délivrée de ses entraves. Thomas s’approchait déjà pour prendre sur la table un pot de tisane dont Laforêt avait recommandé l’usage, quand il lui vint une idée lumineuse.
« Nous le tirerons de là, dit-il en se frappant le front; il* ne lui manque que de la force, nous lui eu donnerons. Attendez-moi un instant, Gorge-Salée; dans une demi-heure, Rémy sera sur pied. »
Et il sprtit en courant.- Peu d’instants après, il revint tenant à la main deux vieilles bouteilles de forme antique, couvertes de sable et de moisissures. Le jeune matelot le regardait avec étonnement-.
« Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.
— De la tisane pour Rémy.... Cette faiblesse n’est pas naturelle; vous verrez que mon remède lui réussira. La bouteille lui a déjà joué assez de tours pour lui devoir une revanche ; souvent, bien souvent, elle , Pu endormi, elle pourra bien l’éveiller une fois.
— Cré mille tonnerres ! dit Gorge-Salée en pressant la main du fermier avec transport, vous êtes un fameux gaillard, Thomas; je n’avais pas songé à cela, moi ! Ah çà ! vous avez là du -cognac de cent un an, ou du vieux, vieux rhüm, n’est-ce pas?
— C’est du vin ; il est dans la maison depuis 93 ; mon père l’acheta là-bas au château, lorsque les bourgeois de Grosville, l’ancienne famille, la bonne! furent partis pour l’émigration. On dit que ça ferait revenir un mort : c’est justement notre affaire.
— Bah ! du vin ! le capitaine prendra cela, en effet, pour de la tisane. Enfin, essayons! quand on est malade, il faut savoir s’habituer aux drogues et aux fadeurs.... Pauvre Rémy ! »
Thomas ne partageait pas ces préjugés. Il déboucha
une bouteille çt vida la moitié du contenu dans un pot de terre; c’était d’excellent madère,' dont le parfum se répandit dans toute la chambre. Pendant que le matelot soulevait doucement l’oreiller, le fermier approchait la coupe de la bouche du blessé. Celui-ci, comme par instinct, avala deux ou trois gorgées' de cette liqueur odorante, puis il s’arrêta. Après un moment de calme, il rouvrit les yeux, sourit et continua de boire ; quand sa tête retomba sur l’oreiller, une légère rougeur colorait déjà son visage; la coupe était vide.
Sans vouloir rendre compte scientifiquement de ce phé.nomène, nous dirons qu’une demi -heure après l’expérience, un grand changement s’était opéré dans l’état du blessé. Soit qute ce sommeil léthargique eût réparé ses forces, soit que ce vin généreux eût surexcité ses facultés, Rémy écoutait attentivement les récits du fermier et de Gorge-Salée. Cependant cette réaction favorable était plus apparente que durable, malgré les ressources d’une riche et vigoureuse organisation ; il fallait donc se hâter d’en profiter, et les amis du capitaine agissaient comme, s’ils eussent douté eux-mêmes du miracle qu’ils venaient d’opérer.
En apprenant l’arrivée du navire de guerre sur la côte, le capitaine Rémy fronça le sourcil; mais quand le jeune matelot lui parla de l’entreprise de Grosvilleet des projets de Frappe-D’abord, il donna les signes d’une émotion extraordinaire.
« Il faut que j’aille au château sur-le-champ! s’écria-t-il ; cet abominable chenapan de Frappe-D’abord serait capable.... Vite, vite, partons! »
Il écarta les couvertures et voulut se lever ; mais il retomba en arrière en poussant un léger cri de douleur : sa blessure, qu’il avait un moment oubliée, était toujours une réalité.
SAINTE-HONORINE
« Eh bien, capitaine, s’écria Letort avec empressement, puisque vous désirez tant secourir nos bons amis de Grosville, il y a moyen de vous contenter.. On passera deux bâtons dans les barreaux de ce grand fauteuil ; vous vous assoirez commodément, puis Leblanc et moi nous vous porterons jusqu’au château.... Je vais éveiller Leblanc. »
Le fermier espérait bien que Rémy, une fois hors de chez lui, n’y rentrerait plus; c’était la raison principale de son zèle. Gorge-Salée le retint par le bras :
« Vous voulez encore renvoyer le pauvre capitaine ! dit-il avec colère ; mais malgré toutes vos inventions, il ne' sortira pas d’ici.... Il est blessé, malade, incapable de se défendre.
— S’il fallait aller à pied, je ne dis pas.... J’ai une voie d’eau dans ma flottaison qui me gêne diablement ; mais puisque l’on doit me porter....
— Vous n’irez ni à pied, ni à cheval, ni en canot, ni
sur un brancard, ni d’aucune manière, capitaine, si vous faites cas de mes prières. 11 y a un coup monté contre vous dans l’équipage. En vous montrant h ces drôles tout à coup au moment où ils sont échauffés par le pillage, vous risqueriez
— Ce serait divertissant à voir, dit Rémy avec un sourire sinistre; aussi je veux en essayer.
— Capitaine, de par tous les diables 1 vous ne ferez pas cela, répliqua Gorge-Salée les larmes aux yeux. Puisqu'il faut le dire, Frappe-D’abord est en révolte ouverte. Il parle de vous comme si vous n’étiez plus rien sur la Belle-Joséphine. Il a attiré quelques coquins d’Anglais dans son parti; ils ont promis de ne plus vous obéir si vous reparaissiez à bord. Quant aux autres matelots, le contre-maître les a engagés dans cette affaire de Grosville comme dans un piège. Lorsqu’il
les aura bien compromis, il leur dira que vous êtes furieux, que vous pensez à vous venger, et il les entraînera où il voudra. Ils se serviront de la Belle-Joséphine pour quelque diabolique métier! J’ai deviné ces finesses, moi ; aussi je vous supplie de ne pas aller à Grosville. On ne reculerait pas devant un coup hardi pour en finir avec vous. Restez; quand un loup'est blessé, les autres loups se jettent sur lui et le mangent. Restez ici; j’irai sonder l’ancrage, maintenant que vous avez repris connaissance, et je viendrai vous apprendre....
— Je veux partir, partir à l’instant ! s’écria Rémy, d’autantplus animé que le danger semblait plus redoutable. Ah ! il n’y avait pas assez de malheurs comme ça, on a voulu y joindre la révolte.... Eh bien, ce sera curieux, et je veux tâter de la éhose avant de mourir. Thomas, prépare bien vite ton brancard, ton mousse et
ta tisane Partons, triple boulet ramé ! On danse sans
nous, mille tonnerres.! je serai de la farce ! »
Thomas pe se fit pas répéter, cet ordre et sortit en courant.
« Mais, capitaine, dit le jeune matelot désespéré, ils vous tueront. »
Rémy le regarda fixement en silence ; puis posant sa large- main sur l'épaule de son favori, il dit d’une voix émue :
a Tu m’aimes donc toi? Oui, tu es jeune, tu n’es pas encore gât4 comme les autres; il y a de la ressource.,.. Mais si on te laissait avec ces bandits, tu deviendrais..,. Pauvre petit marsouin d’enfer! j’ai- été comme toi. »
Et il essuya une larme qui brillait dans ses yeux.
SAINTE -HONORINE
Lé châtiment.
On sait maintenant comment Rémy avait pu se rendre au château de Grosville et quel danger l’y attendait. Une véritable conspiration avait été tramée contre lui, et, malade, épuisé, jouissant à peine.de toute son intelligence, il lui fallait faire tête â la révolte. L’attitude prise par Frappe-D’abord, dans le chapitre précédent, prouvait que de son côté, le farouche contremaître était prêt aux plus terribles extrémités.
Quand le capitaine était entré ,, un profond silence s’était établi dans cette chambre si pleine un moment auparavant de tumulte et de bruit. Les matelots étaient dans une espèce de stupeur; le conflit d’autorité survenu entre Rémy et son second les trouvait neutres pour la plupart ; ceux même qui s’étaient secrètement engagés avec Frappe-D’abord hésitaient à prendre ouvertement son parti. Tous attendaient ce qui allait se passer; la plus légère circonstance devait faire pencher la balance du côté de l’un ou de l’autre des antagonistes.
Mme Fargeaud, en reconnaissant le chef des contrebandiers, avait voulu élever la voix en faveur de son
LA FAIaAISE
fils, mais on lui avait imposé rudement silence. La pauvre femme se tut ; elle sentit que le sort de Frédéric allait dépendre du résultat heureux ou fatal de ■celte scène extraordinaire. Lord Colington, debout près d’Anna évanouie, jetait sur l’assemblée des regards inquiets. Frédéric, grave et attentif, était toujours attaché dans son fauteuil. Deux matelots, des derniers vénus, se tenaient de chaque côté de la porte ; ils semblaient avoir pour mission de ne laisser entrer ou sortir qui que ce fût.
• Rémy n’avait pas eu l’air de remarquer Frappe- D’abord et son attitude menaçante.. Le court trajet qu’il venait de faire avait épuisé ses forces; il s’assit lourdement sur une malle renversée et s’appuya contre la muraille.' Gorge- Salée et Thomas continuaient de se tenir à ses côtés ; LaCorêt cherchait à dissimuler sa courte et grosse personne derrière la large carrure du fermier. / 1
Au moment où Frappe-D’abord courut sur lui, le capitaine releva tranquillement la tète. Peut-être ce mépris du danger n’eût-il .pas arrêté le bras du contremaître, si une voix ne se fût écriée tout à coup :
« Non, non, pas dé jeux de main.... Que l’on s’explique d’abord.... et puis nous verrons !
— C’est juste ; que l’on s’explique! » répétèrent les matelots.
Frappe-D’abord comprit qu’un crime le perdrait dans l’esprit de ses gens ; il abaissa la hache en frémissant.
« Soit, murmura-t-il; entendons-nous à l’amiable, je ne demande pas mieux. Mais que l’on ne gêne pas mes manœuvres, ou je mets le feu à la sainte-barbe, sang- dieu! »
Il se tint à l’extrémité du cercle formé par les mate-
SAINTE-HONORINE
lots autour de Rémy; il ne déposa pas son arme, et conserva sa contenance insolente et provocatrice. Le capitaine, au contraire, n’avait jamais paru plus calme. La sérénité de ses traits, sa pâleur, ses vêtements tachés de sang faisaient contraste avec la sauvage attitude de son adversaire.
Après avoir promené sur les assistants un regard incisif, Rémy dit en mâchonnant le tampon de tabac qu’il avait dans la bouche :
« Ah çà ! mes petits éléphants d’eau salée, il paraît donc que nous avons ri à faire éclater la peau du diable depuis peu ! Quand ce vieux singe de Réray n’a plus été à bord pour voir si tout était dans l’ordre, vous vous en êtes donné à cœur joie.... Conduire le navire de çà, de là, descendre à terre, boire, jouer, piller, casser les meubles, battre, brûler les maisons, vous ne vous êtes privés de rien. Tonnerre! comme vous y allez !... Mais ce n’est pas tout ça, mes enfants ; cette fois de simples coups de garcette, des fers aux pieds et aux mains, des cales sèches ou mouillées ne suffiront pas pour régler nos comptes. Il y a autre chose dans l’air, voyez-vous ! Il se brasse de mon côté un petit grain de rien du tout qui pourrait faire sombrer sous voile tel navire portant bien haut son mât de hune. »
Les marins comprirent la menace, et les yeux se. tournèrent à la dérobée vers Frappe-D’abord. Rémy, après avoir mâchonné un instant son tabac, comme pour laisser aux fraudeurs le temps de calculer la portée de ses paroles, reprit avec la même tranquillité un peu sarcastique : ,
* Malheureusement, mes chers diables échappés, je ne peux pas vous procurer à l’instant les récompenses que vous avez bien méritées, car la Belle-Joséphine va avoir besoin de nous tous tant que nous serons.... ce sera
dônc partie remise. SM-’ôn n’est pas trop méchant, je me contenterai dr’exiger pouf le moment que l’on répare les avaries causées aux personnfes et aux choses; le reste se réglera entre nous et de bonne amitié, comme il convient entre matelots. »
Sous une apparence de sévérité, il y avait un grand fond d’habileté dans les paroles de Rémy. Ajourner la punition,, c’était déjà faire entrevoir la possibilité de la clémence; c’était surtout enlever un prétexte à la rébellion.'Frappe-D’abord le sentit, et il dit d’un ton arrogant :
« Ni à présent ni plus tard les matelots ne souffriront aucune punition pour leurs actes de ces derniers jours. G’est moi qui ai donné l’ordre....
— . Silence dans l’équipage ! interrompit Rémy avec fermeté. J1 s’agit donc mainte'nant, mes beaux faiseurs d’escapades, d’être sages à la parade et de prendre la vergue par le bon bout. Quand on a cassé les plats et les bouteilles dans un cabaret, il faut les payer à l’hôte avecl’écot. Je viens déjà, avec l’aide de quelques bons gabiers, d’éteindre le feu que vous aviez allumé là-bas, à l’autre bout de la baraque....
— Le feu est éteint! s’écria Frappe-D’abord ; quia osé sans ma permission,...
' — Moi! répliqua le capitaine avec un grand flegme ;
en arrivant ici, j’ai vu les flammes sortir par la fenêtre, et j’ai entendu les cris du pauvre vieux médecin qui se lamentait ; j’ai appelé deux ou trois matelots ennuyés de se morfondre dans la cour; quelques coups de hache, quelques meubles jetés par les sabords, ce n’a été que l’affaire d’un instant. Vous autres, vous étiez occupés de ce côté et vous n’avez rien entendu.... Et à ce propos, mes coquins, le pillage ne vous profitera pas; vous avez pris, il faut rendre; je ne veux pas de voleurs à mon bord i »
Aussitôt les paquets, dont la plupart des contrebandiers étaient chargés, tombèrent à terre ; quelques-uns des pillards tirèrent de leur poche l’argent, les bijoux dont ils s’étaient emparés, et les déposèrent sur la table. Rémy sourit légèrement en voyant ces preuves de respect pour son autorité. .
« Moi, je ne rendrai rien! dit Frappe-D’abord, espérant toujours provoquer par son insolence une explication violente.
— T-oi, ton affaire est à part, répliqua le capitaine avec un accent singulier; maintenant il s’agit des autres,... Allons, continua-t-il en s’adressant aux matelots d’un air satisfait, -il parait, mes gentils requins, que vous avez encore du bon'; vous vous laissez au besoin retirer un os; mais ce n’est pas tout.... J’aperçois làbas un pauvre diable qui doit se trouver mal à l’aise sur ce fauteuil avec ces cordes autour des jambes et des bras.... Détachez-le donc un peu; mettez lui sa voile au vent. »
Frappe-D’abord s’élança vers Frédéric.
« Et moi, je défends qu’on le touche, s’écria-t-il; ee prisonnier est à moi : malheur à celui qui portera la main sur lui !
— M’avez-vous entendu? » reprit Rémy-
Nul ne bougea.
« Tu le vois, Rémy, dit Frappe-D'abord avec un accent de triomphe ; l’équipage de la Belle-Josêplnne ne t’écoute plus; on ne veut plus de toi pour capitaine. Pendant que tu étais absent, on s’est donné un autre patron et on y tient.... Ne fais donc pas le matamore, et va soigner ta blessure; nous n’avons plus besoin de toi ici. »
Ces dernières paroles tirèrent enfin le capitaine de son calme affecté. 11 se leva debout; tout ce qui restait
de sang dans ses veines affluait à son visage ; ses narines étaient gonflées, ses yeux lançaient des éclairs. Les plus hardis matelots frémirent. '
« C’est donc bien vrai, Frappe-D’abord, s’écria-t-il d’une voix tonnante, tu es décidément révolté? je ne voulais pas le croire, ou plutôt je voulais te donner le temps de /changer de bordée. Le grand Dieu du ciel m’en est témoin ! si tu avais fait un signe, prononcé un mot de repentir, j’aurais oublié le passé.... tu en aurais été quitte pour un avertissement amical, quand nous serions rentrés à bord;- mainteûanfc, il est trbp tard. Tu connais la punition d’un marin qui désobéit à son chef, qui l’insulte et le menace? Si je n’étais pas blessé, tu aurais déjà roulé à mes pieds; mais tu ne perdras rien, si je n’exécute* pas la manœuvre moimême. »
Le contre-maître haussa les épaules.
« L’entendez-vous? s’écria-t-il avec un accent d’ironie ; ne dirait-on pas d’un amiral sur un vaisseau à trois ponts? Mort et tempête! nous ne sommes pas des officiers du roi; hier tu commandais, aujourd’hui je commande ; c’est à l’armateur de s’en contenter, et il s’en contentera. Triple canon ! va au diable, avec tes airs de commodore.... Tu auras beau crier, jamais la Belle-Joséphine ne sera un navire régulier, où l’on fera des simagrées de discipline comme sur un quatrevingt-dix.
— Si notre service est irrégulier, mon autorité doit être d’autant plus grande, plus illimitée. Nous ne relevons pas de la loi commune, mais de nos devoirs et de nos règlements.... tu vas l’apprendre ! »
Puis, se tournant vers les matelots, il dit du ton bref de commandement :
« Viens ici, quatre hommes ! » ’
SAINTE-HONORINE
Personne ne' bougea encore; le contre-maître poussa un éclat de rire moqueur ; mais Rémy ne se montra pas surpris.
« Vous avez diablement peur de lui ! reprit-il en mâchonnant son tabac; je vous c'onnais, coquins; vous voudriez bien ménager la chèvre et le chou.... Une main pour l’armateur et l'autre pour le matelot, n’est-xe pas? Mais' que l’Océan m’entre dans le ventre si je ne déjoue vos calculs ! » ;
Alors il appela quatre hommes par leurs noms ; cette fois ceux qu’il avait désignés obéirent sans hésiter et s’avancèrent au milieu du cercle.
Rémy, commé il l’avait dit lui-même, connaissait bien ses gens. Aucun n’eût voulu montrer un zèle com- ■ promettant, au risque de s’attirer l’inimitié de Frappe- D’abord, mais bien peu eussent osé désobéir à un ordre positif. D’ailleurs , ceux xpi’il avait choisis lui • étaient particulièrement dévoués; c’étaient quatre matelots dont Frappe-D’abord se déliait déjà, et à qui, pour cette raison, il avait confié la garde extérieure du château.
Le contre-maître parut moins rassuré; cependant il affectait toujours de ricaner en brandissant sa hache.
« Saisissez -vous de ce traître ! commanda Rémy en le désignant du doigt;' çlésarmez-le, attachez-lui les pieds et les mains ! »
Oü se mit en devoir d’obéir.
« Oh ! pour cela , non ! s’écria le révolté ; ça devient trop fort.... je fends le crâne à celui qui avance.... Voyons, mes amis, si vous n’êtes pas des couards, montrez-vous donc.... A moi, Tristam! Davidson! Nicolas! à moi, tous! »
Il se fit un grand tumulte dans la chambre.
« Ferme, mes garçons! à l’abordage ! criait Rémy à 377 ■ ' , . ' 22
tue-tête. ËU avant ! morbleu !... Ah ! pourquoi suis- je hors -de combat •? * *
Frappe-D’abord, avec son arme redoutable, tenait en échec les assaillants. Quelques-uns cherchaient à fendre la foule pour aller à son secours ; d'autres se rangeaient près de Rémy ; d’autres hésitaient encore à se prononcer entre les deux partis. Tous criaient, se poussaient avec force imprécations.
Un acte de courage et de présence d’esprit changea la face des choses. Frappe-D’abord maintenait à distance ceux qui étaient chargés de s’emparer de lui et si ses partisans fussent parvenus à le joindre avant qu’il eût succombé, une scène de carnage eût été inévitable. Tout h coup, le terrible contre-maître' sentit ses deux bras saisis à lu fois par derrièré, et quelque chose de lourd s’abattit sur ses épaules. Gorge-Salée , voyant sa résistance désespérée, s’était glissé furtivement entre lui et la muraille; puis, sautant avec une agilité' de singe sur Frappe-D'abord, il avait eu l’adresse de paralyser ses mouvements. Les autres assaillants profitèrent de cette occasion favorable ; en un instant, le révolté fut renversé, désarmé et solidement garrotté.
De ce moment, son parti n’exista plus; ses amis les plus hardis ne crûrent pas nécessaire de se sacrifier pour une cause perdue ; leurs manifestations cessèrent. Vainement Frappe-D’abord terrassé les appelait-il par leurs noms, les traitant de lâches ; ils restaient impassibles.
«Capitaine, demanda l’un des matelots qui avaient opéré l’arrestation du contre-maître, que ferons-nous maintenant? »
Rémy prononça quelques mots à voix basse. L’autre s’inclina, puis les quatre gardiens sortirent en entraînant le prisonnier malgré ses effroyables blasphèmes.
SAINTE-IIONORINE
Un nouveau silence de stupeur avait succédé au tumulte extraordinaire qui régnait un instant auparavant parmi les matelots. Ils se regardaient d'un air inquiet sans se parler. Le capitaine lui-même paraissait mal à l’aise; il se rassit et essuya son visage, couvert d’une sueur froide.
« Thomas, .balbutia-t-il avec abattement, donne-moi donc un peu de ta tisane. »
Le fermier tira de sa large poche une bouteille et une tasse qu’il remplit de vin: Rémy prit la tasse d’une main tremblante et la vida d’un trait. Cependant la liqueur fortiliante ne produisit pas sur lui d’effet immédiat; la saeur coulait toujours de sgn front livide. Il tendit une seconde fois la coupe à Thomas, qui la remplit de nouveau.
« Capitaine, dit Sucre-Candi timidement, sans vouloir vous interroger.... attendu que vous êtes bien le inaitre.... pourrait-on savoir où vous avez envoyé ce ' pauvre Frappe^D’abord? Il se repent peut-être.... »
Un coup de pistolet retentit dans la cour, sous les fenêtres du château. Tous les marins tressaillirent; Rémy laissa tomber le vase qu’il portait à ses lèvres.
« Ibest mort! » dit-il d’un ton solennel.
Et il ajouta comme à lui-même :
« Quelques heures plus tôt ou plus tard.... qu’importe !»
En ce moment , on eût entendu dans la chambre le vol d’un moucheron. Les quatre marins rentrèrent lentement; leur- chef annonça par un signe que tout était fini.
<* Et il n’a rien dit ? murmura le capitaine avec effort.
— Bah ! rien .... il demandait grâce .....
— Et sa prière n’a pas été écoutée ! dit la voix grave
de Mme fargeaud; ah ! Dieu exauce la malédiction des mères ! »
Iiémy sentait la nécessité de faire diversion aux impressions pénibles produites par la mort du contremaître ; il se leva et donna l’ordre de détache? Frédéric. On obéit avec empressement ; cette sanglante exécution avait frappé de terreur les plus indomptables matelots. A peine l’aspirant fut-il libre, qu’il alla serrer la main du chef. •
« Capitaine Rémy, dit-il avec effusion , je vous dois la vie encore une fois.... Vous vous êtes noblement vengé de mes préventions contre vous.
. — Merci, merci, monsieur Fargeaud, répliqua- le contrebandier d’un ton cordial ; et vous aussi, malgré vos galons d’or et votre menton sans barbe, vous êtes un vaillant jeune homme. »
On ne leur laissa pas le temps d’en dire davantage : Mme Fargeaud et Laforêt vinrent joindre leurs remercîments à ceux de Frédéric. Anna, pour être’ moins bruyante que la pauvre mère, n’en fut pas moins chaleureuse dans l’expression de sa gratitude.
« Ne me remerciez pas, milady, reprit le capitaine ; si Rémy n’est pas tout à fait un vaurien depuis quelque temps, c’est à vous qu’il le doit. Ça m’a remis du cœur au ventre de voir une bonne et jolie dame me montrer de l’intérêt, presque de l’amitié. De mon côté, j’avais promis de veiller sur vous, et au prix de ma vie, je n’aurais pas souffert....
— Oh I vous ne savez pas de quel immense danger vous venez de me sauver, s'écria la jeune Anglaise en levant les yeux au ciel ; maintenant, grâce à vous, je pourrai encore être libre et heureuse; je pourrai encore défier la rage de mes ennemis.