‹ La falaise SainteHonorineChapitre 3 sur 12 · L'A FALAISE · texte numérisé non relu

L'A FALAISE

tion, avec ses embarras et ses dangers, avait sa raison dans la défiance naturelle d’une pauvre étrangère qui a été jetée parle hasard au milieu d’une famille inconnue et qui a conscience de sa fausse position. Je sentais que nécessairement j’allais être pressée de questions auxquelles je ne devais ou ne pouvais répondre. D’ailleurs, je vous l’avouerai, quelques mots échappés en ma présence, lorsqu’on ne pouvait se croire compris de moi, m’avaient encouragée dans ma détermination. Malgré les obligations que j’ai contractées envers votre oncle, j’ai craint..,. »

Elle s’arrêta un instant, puis elle reprit avec une douceur angélique :

a Mais je ne vous affligerai pas en exprimant une opinion fâcheuse sur des personnes que vous devez aimer et respecter. Quant à vous, monsieur, je sais, grâce aux aveux indirects de vos parents, combien vous avez été généreux et délicat. Je sais, continua-t-elle avec un accent de l’âme, quels secours vous avez donnés à deux pauvres mourantes, malgré les préjugés que des circonstances particulières avaient pu vous faire concevoir contre elles; je sais que, depuis notre arrivée dans cette maison, vous avez inspiré tous les soins, toutes les attentions, tous les égards dont nous avons été l’objet ; vous avez sans cesse veillé sur nous, comme un ange invisible — Aussi tout à l’heure, lorsque je vous ai aperçu pour la première fois, ai-je été sur le point de me trahir ; ne pouvant maîtriser les mouvements de ma reconnaissance, j’allais parler.... votre air de froide réserve m’a retenue; j’ai voulu attendre encore, et je me suis bornée à vous exprimer ma gratitude sans le secours de la parole. Maintenant que mon indignation pour une coupable menée de mes ennemis m’a décidée à rompre le silence, je dois vous adresser une prière, à

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vous et au chef de votre famille; c’est de souffrir que je quitte sur-le-champ une maison où je suis en proie à d’indignes défiances. »

Pendant que miss Anna parlait, Frédéric Fargeaud sentait ses soupçons se dissiper avec une facilité qui l’étonnait lui-même. Il y avait dans la jeune Anglaise un mélange de grâce, de tristesse et de fierté qui la rendait irrésistible. Mistress Smith était venue se ranger à côté de sa maîtresse, et, quoiqu’elle ne pût comprendre la conversation, sa vénérable figure avait pris une expression suppliante. Le désir exprimé par Anna frappa surtout Frédéric.

« Vous voulez partir? dit-il d’une voix étouffée; vous voulez quitter le château?

— Faudra-t-il donc attendre que l’on m’en chasse ? répliqua la belle Anglaise d’un air de reine offensée. Vous êtes officier de marine, monsieur Fargeaud, continua-t-elle avec plus de calme, et par tous pays, ceux qui appartiennent à votre honorable profession sont renommés pour leur exquise politesse ; j’attends donc de votre complaisarice que vous me procuriez les moyens de gagner la ville la plus prochaine. Je n’importunerai pas plus longtemps les habitants de cette maison, que je n’ose pourtant appeler inhospitalière. »

En dépit de ses efforts, Frédéric se montrait vivement ému.

« Mademoiselle, reprit-il, vous avouez vous-même que les circonstances au milieu desquelles nous vous avons connue sont au moins étranges.... Eh bien ! donnez-moi un mot d’explication, un seul; faites-moi seulement entrevoir pour quelle cause vous avez dû chercher un asile dans cette campagne retirée, et je le promets, je le jure, vous trouverez en moi un ami.

— Votre offre est généreuse, monsieur, mais je ne

puis l’accepter; je ne dois répondre à aucune question sur le motif qui m’a déterminée à quitter l’Angleterre. Je partirai donc.... Je ne vous accuse pas, continua-t-elle avec un profond soupir, les apparences sont contre moi, et peut-être devais-je m’attendre à ce qui m'arrive ... Cependant, sachez-le bien, monsieur, il n’est rien dans ma vie passée dont je doive rougir.

— Je vous crois, je désire vous croire ; mais par pitié pour vous-même, mademoiselle, réfléchissez aux funestes conclusions que l’on peut tirer de votre silence. Cette périlleuse traversée en compagnie de misérables contrebandiers....

— Prouve seulement combien j’avais hâte d’échapper au malheur qui m’accablait de l’autre côté du détroit. Croyez-vous, monsieur, qu’une femme faible et délicate eût entrepris uu pareil voyage, si elle n’y eût été poussée par une absolue nécessité?

— J’avais pensé, en effet, qu’une grande infortune.... mais ce journal, ce fatal journal ?

— Cette note est l’œuvre d’un démon acharné à ma poursuite, dit miss Anna avec exaltation ; elle a été conçue avec un art perfide, afin d’éloigner de moi les protecteurs que le hasard aurait pu me donner; la plume qui l’a tracée a été trempée dans le venin et le fiel.... Mon ennemi est puissant, et il ne recule pas devant la calomnie pour assurer ma perte.

— Cet ennemi, qui est-il? demanda, impétueusement l’aspirant; est-ce un tuteur, un mari, un....

— C’est une personne à l’abri de toute atteinte

Mais ces détails deviennent inutiles.... Maintenant il ne nous reste plus qu’à vous remercier de votre bienveillance passée, et à vous prier encore une fois de nous accorder les moyens de partir promptement.

— Avez-vous donc, mademoiselle, desamisen France?

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Avez-vous choisi le lieu où vous devrez chercher une retraite en quittant Grosville?

— J’ignore où j’irai, dit miss Anna avec un accent de tristesse, je suis seule et n’ai point d’amis. »

Frédéric resta pensif un instant.

« Vos paroles sont vagues et obscures, reprit-il enfin; tout vous accuse, tout vous condamne, et cependant il y a dans votre voix une persuasion, dans votre geste une noblesse, dans votre regard une pureté.... Oh! moi, je vous crois, mademoiselle, continua-t-il avec chaleur, ces dehors séduisants ne peuvent tromper, ou il faudrait désespérer de trouver jamais la vertu, la candeur, le courage personnifiés dans une femme.... Je suis prêt à vous défendre contre tous, à vous assurer, au prix même de ma vie, cette tranquillité que vous semblez désirer. Mais.... je dépends moi-même de mon oncle, le maître de cette maison, et pour vaincre ses préventions....

— Il faut les lui laisser, dit miss Anna fièrement ; je ne m’abaisserai à implorer la pitié de personne. Il me suffit d’espérer, ajouta-t-elle d’un ton plus bas et en rougissant, qu’en quittant ce pays, j’emporterai

l’estime de de la personne qui m’en a le plus inspiré

à moi-même. »

Les yeux de Frédéric s’animèrent ; les sentiments les plus opposés se reflétaient tour à tour sur son visage. Une lutte violente avait lieu dans son âme.

« Vous ne nous quitterez pas, mis Anna, s’écria-t-il tout à coup avec véhémence; oui, vous habiterez celte maison aussi longtemps que vous pourrez le désirer, et, dût l’univers entier se réunir contre vous, vous trouverez en moi un défenseur ! Oubliez ce qui s’est passé, oubliez ces indignes soupçons Qu’importent les ap-

parences, qu’importent les calomnies ? Je ne veux croire qu’à vous, à votre candeur divine. Restez, made-

moiselle, restez; c’est moi, maintenant, qui vous en supplie ! »

Ce chaleureux mouvement de Frédéric électrisa miss Anna.

« Oh ! vous êtes plein de générosité, dit-elle avec reconnaissance ; mais défiez-vous d’une première impression. Mon malheureux sort ne me permettrait pas de repousser vos offres, et je serais obligée de vous imposer une condition....

— Laquelle, mademoiselle? Je les accepte toutes.

— C’est que jamais personne ici ne m’adresserait de questions sur le passé.

— Vous n’avez plus rien à craindre d’une curiosité importune; on vous respectera, on vous obéira en sileuce : je m’en porte garant.

— Prenez garde, monsieur ; vous ne parlez pas seulement pour vous.... Ne craignez- vous rien de ce vieillard intéressé qui était là tout à l’heure? Il parait avoir tant à cœur de gagner les cinq cents livres....

— Soyez indulgente pour ce côté fâcheux du caractère de mon oncle, dit Frédéric d’un ton suppliant. Si vous saviez comme il a été bon pour moi, si vous saviez comme il m’aime ! Je puis répondre que, dans le besoin, ma mère et lui vous seraient dévoués jusqu’à la mort. Il s’agit seulement de les éclairer.... Enfin, miss Anna, quoi qu’il arrive, vous pouvez compter sur moi comme sur un frère.

— Vous ne savez pas à quoi vous vous engagez, monsieur Frédéric. D’un moment à l’autre, demain peutêtre, je me trouverai dans la nécessité de vous rappeler cette promesse.

— Et moi, miss Anna, je serai toujours prêtàla tenir. »

La jeune fille tourna vers lui ses yeux humides de larmes.

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* Merci, dit-elle enfin en lui tendant la main ; vous êtes vraiment noble, loyal, désintéressé. Quand tout se réunit pour m’accabler, quand tout me trahit, vous prenez ma défense, à moi que vous ne connaissez pas, moi qui devrais vous inspirer, je le sens, de si justes défiances — Soyez béni, soyez béni! »

Frédéric appuya contre ses lèvres la main de miss Anna, qui, cette fois, ne la retira pas. Mistress Smith souriait; sa pupille avait enfin trouvé dans son malheur un ami fort et courageux.

En ce moment des pas lourds firent crier le sable de l’allée, et l’on vit accourir la servante Gothon. L’espèce d'intimité qui semblait régner entre son jeune maître et l’Anglaise frappa d'étonnement la grosse fille. Elle s’arrêta ébahie à quelques pas, en tortillant son tablier entre ses doigts rouges.

« Eh bien ! qu’y a-t-il donc? demanda Frédéric, qui se retourna impatienté.

— Dame! monsieur, c’est une lettre.

— Une lettre? donne vite, et laisse-nous. D’oîi vientelle?

— Elle est arrivée dans un morceau de papier sur lequel il y a\ait le nom de M. Laforêt; mais

— Eh bien, donne donc... qu’as-tu à nous regarder avec ces yeux effarés ?

— Mais , monsieur , reprit Gothon , qui se décida enfin à montrer le papier caché jusque-là dans la poche de son tablier, la lettre n’est pas pour vous; elle est pour...

— Elle est pour moi ! s’écria miss Anna avec vivacité ; c’est la réponse à celle dont j’ai chargé le capitaine Rémy au moment de quitter son navire... Oh ! donnez, donnez! »

Gothon regarda d’abord l’étrangère avec épou-

vante, puis elle laissa tomber la lettre à terre en s’écriant :

« Elle a parlé !... c’est le diable ! »

Et elle s’enfuit à toutes jambes vers la maison, sans oser regarder derrière elle.

Frédéric ne put s’empêcher de rire de l’effroi comique manifesté par la superstitieuse Gothon ; mais cet incident, qui,. dans un autre moment, eût excité la gaieté de la belle étrangère, n’attira même pas son attention. Elle ramassa la lettre, et, rompant le cachet d’une main tremblante, elle la parcourut rapidement. Bientôt elle donna les signes d’une vive émotion ; Frédéric l’observait avec anxiété, mais n’osait l’interroger.

« Monsieur Fargeaud, dit-elle enfin, tout à l’heure j’ai accepté vos services ; je me vois forcée de les réclamer plus tôt encore que je ne pensais.

— Parlez, mademoiselle; que dois-je faire?... Est-ce que cette lettre contient de mauvaises nouvelles?

— De bien tristes en effet. J’espérais encore qu’après avoir mis la mer entre moi et mon persécuteur acharné, je pourrais vivre calme, sinon heureuse; on m’apprend que je me suis trompée. Je suis menacée de voir cet asile violé ; on m’envie la retraite que je dois aux bontés de votre famille. Mais, continua-t-elle en souriant malgré ses larmes, si je vous ai prié de ne pas. m’adresser de questions, je ne prétends pas vous cacher à tout jamais mon secret. .. Peut-être plus tard aurai -je la force et le courage de vous faire le récit de mes malheurs... En attendant, lisez cette lettre, et voyez si j’ai tort de m’alarmer. »

Et elle tendit le papier à Frédéric.

« Mademoiselle, dit le jeune marin avec chaleur, je n’ai pas besoin de connaître votre secret pour être prêt à vous donner ma vie, s’il le faut !

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— Lisez, lisez, répliqua -t-elle ; votre générosité me ferait rougir de ma réserve, si cette réserve ne m’était commandée par la nécessité... D’ailleurs, je veux vous demander conseil dans les dangers qui me menacent. »

Ainsi pressé , Frédéric prit le papier et le lut avec avidité, pendant que miss Anna rendait compte du contenu à sa gouvernante dans leur langue maternelle.

Cette lettre, arrivée sons enveloppe à l’adresse de Laforêt, était en français, afin sans doute de déconcerter l’indiscrétion en Angleterre. Elle était ainsi conçue:

A miss Anna, au château de Groseille.

« Chère et malheureuse enfant, j’ai reçu avec satisfaction le billet que vous m’avez écrit au moment de déharquer en France; le capitaine Rémy me l’a soigneusement transmis avec votre adresse. Vous m’annonciez que l’on avait découvert un asile convenable pour vous, dans une partie solitaire de la Normandie; sans doute vous êtes déjà installée chez vos nouveaux hôtes et vous êtes remise des fatigues de votre pénible traversée. Je me vois forcé de troublercette tranquillité, dont vous avez besoin après tant de secousses. J’ai tout lieu de supposer que milord est sur vos traces; si vous n’y prenez garde, .il ne tardera pas à découvrir le lieu de votre retraite. Milord , ou plutôt l’infàme William Goodwin, son secrétaire et son confident, a séduit un commis de la maison Duchaux et Cie, à qui appartient une portion du brick contrebandier.il a appris, on ignore comment, que vous étiez partie sur un navire de cette espèce, et il n’a pas eu de peine à tirer du commis l’aveu que vous étiez à bord de la Belle-Joséphine. Heureusement cet homme ne connaissait pas les lieux

où débarque d’ordinaire le capitaine Rémy ; il n’a donc pu que désigner vaguement la côte du Calvados.

« Ces renseignements, si incomplets cependant, suffiront à milord, avec le crédit dont il dispose, avec ses moyens de corruption, surtout avec l’astuce de son exécrable acolyte , pour découvrir le lieu de votre retraite. Il s’est empressé de faire publier dans les journaux une note conçue en termes capables de jeter sur vous les plus odieux soupçons; puis il est parti pour la France; il se rend à Paris auprès de l’ambassadeur d’Angleterre , et sans doute on va remuer ciel et terre afin de vous trouver. Je sais aussi qu’il a déjà aposté des hommes chargés de guetter Rémy à son retour. Si ses agents peuvent s’aboucher avec le capitaine, ils n’auront pas de peine à lui arracher votre secret, à moins que vous ne soyez bien sûre de lui. Us lui promettront des monts d’or, ils vanteront la haute protection que milord pourra lui accorder, et il ne sera pas difficile de le corrompre. Votre asile une fois connu, que fera votre persécuteur? Je l’ignore, mais je crains tout de lui. Le sort de notre infortunée Fanny est toujours présent à ma mémoire.

. « Il me semble, ma chère fille, que dans l’état actuel des choses il vous reste deux partis à prendre. L’un est de quitter votre retraite, de pénétrer plus loin dans le cœur de la France, et même de vou% réfugier en Suisse ou en Italie ; mais je crains fort pour vous ces longs voyages sans autre protection que celle de votre fidèle Smith; on pourrait vous remarquer, vous reconnaître, vous tendre des pièges, et tout cela me fait trembler pour vous. L’autre moyen, le plus prudent peut-être, serait de rester dans l’endroit où vous êtes, d’y vivre, autant que possible, dans le silence et dans l’isolement. Mais alors il serait de la plus haute impor-

tance que vous fussiez assurée de la discrétion dg ce Rémy et des gens de son équipage. Yoyez-le donc avant son retour en Angleterre ; promettez-lui dix fois, vingt fois plus que ne pourrait donner milord ; sur un mot de vous, je ferai droit à vos engagements; il y va de votre repos, de votre sûreté. »

Le reste de cette lettre, qui, par un excès de précaution sans doute, n’était pas signée, contenait seulement des recommandations de prudence, des témoignages d’affection , des plaintes mystérieuses sur . la fatalité qui poursuivait miss Anna. Frédéric, avec cette rapidité d’appréciation qui lui était particulière, en eut bientôt pesé chaque expression; elle ne jetait aucun jour nouveau sur l’hôtesse de sa famille.

« Mademoiselle, dit-il d’un air pensif, il est donc bien important pour vous que ce personnage, désigné seulement par son titre de lord, ne parvienne pas à vous retrouver?

— Bien important, en effet, répliqua l’Anglaise d’une voix sourde; j’aimerais mieux mourir que de paraître un seul instant en présence.... Mais vous voyez, • monsieur, continua-t-elle en s’interrompant comme pour écarter un sujet pénible, quelle alternative m’est laissée : conseillez-moi ; pensez-vous que je doive me remettre en voyage?

— Ce projet est inexécutable, s’écria Frédéric avec chaleur. Où iriez-vous, miss Anna? que feriez-vous? qui vous protégerait? Vous êtes riche, je l'ai compris; mais il est des avantages que la richesse no peut donner; votre ami de Londres lui-même s’effraye des inconvénients qu’auraient pour vous ces longs voyages sans but déterminé.

— Je voudrais rester, monsieur Frédéric, surtout

maintenant que je suis assurée de trouver à Grosville un bienveillant appui. Mais si jamais celui qui me persécute se présentait dans cette maison....

— De grâce, miss Anna, quel pouvoir cet homme a-t-il sur vous pour vous inspirer de pareilles craintes?

— Ce pouvoir est immense. Quoi qu’il en soit, je ne renoncerai pas faoilement à la vie paisible que je puis espérer ici; je tenterai le sort.... Seulement vous savez quelle condition m’est imposée; il faut que je voie le capitaine Rémy, que je lui parle, que je m’assure de sa discrétion.

— Mademoiselle , dit Fargeaud , dont le visage se rembrunit, toute espèce de rapport avec ce misérable est indigne de vpus; qu’importent ses indiscrétions? Et d’ailleurs, quelle foi pourriez-vous faire sur les promesses, sur les serments même d’un chef de bandits?

— Vous êtes injuste envers lui, monsieur Frédéric, répliqua miss Anna avec force. Rémy, malgré son enveloppe brutale et ses vices repoussants, n’est ni méchant ni cruel. Pendant le peu d’instants que j’ai passés à bord de son navire, j’ai cru reconnaître, sous ses dehors grossiers, une âme encore généreuse, encore accessible aux douces émotions, quoique profondément ulcérée. Il a été pour moi plein d’égards, de respect, d’attentions touchantes; j’ai .conservé de ses procédés une vive reconnaissance. Je vous l’affirme, on peut compter sur sa parole, et s’il me la donne, je ne conserverai plus aucune inquiétude pour m#n secret.

— Soit, mademoiselle; je ne discuterai pas avec vous sur les mérites d’un individu que, par profession, je dois haïr et mépriser. Du reste , pour le moment, toute entrevue avec lui est impossible; il n’est pas dans le pays, et nul ne sait quand il y reviendra.

— Serait-il déjà retourné en Angleterre? s'écria miss

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Anna en pâlissant; en ce cas, tout serait perdu. Malgré mon estime pour cet homme, je ne puis croire que, sans être prévenu, il résiste aux séductions dont il va être l’objet, dès qu’il mettra le pied sur le sol de la Grande-Bretagne. J’ai pu à peine lui recommander le secret Mon Dieu! comment le prévenir?

— Laissez aller les événements, miss Anna, et comptez sur vos amis! dit Frédéric; cependant je prendrai de nouvelles informations sur Rémy, je m’assure* rai.... »

Depuis quelques instants un bruit de voix se faisait entendre vaguement du côté du château ; on eût dit d’une violente altercation. Tout à coup la fenêtre de la salle basse s’ouvrit avec fracas ; Laforêt, les traits enflammés, se montra au balcon et s’écria d’un ton lamentable :

« Frédéric, mon garçon, viens vite à mon secours 1 je suis un homme perdu , ruiné , deshonoré ! Viens m’aider à me tirer d’embarras.... car ce coquiu de Letorl a juré de me rendre fou.

— Qu’y a-t-il donc, mon oncle, demanda Frédéric avec intérêt, et que vous a fait inaitre Letort?

— 11 est ici, il va te conter cela lui-même.... Laisse tout le reste et viens vile; je n’ai jamais eu si grand besoin de tes conseils. »

Le bonhomme se retira de la fenêtre, et le bruit d’une discussion animée continua dans l’intérieur de la salle.

«Letort! répéta Frédéric avec réflexion; ciest le fermier qui, dit-on, sert d’agent aux contrebandiers; nous l’avons rencontré près de la mer par cette nuit

affreuse où Il ne pouvait venir plus à propos!

Miss Anna, continua-t-il en s’adressant h la jeune Anglaise qui l’écoulait avec étonnement, s’il est une per-

sonne dans le pays capable de donner des nouvelles du capitaine Rémy, c’est ce paysan qui est là dans la salle basse avec mon oncle.

— Alors souffrez que je le voie, que je lui parle.

— Venez donc, mais n’oubliez pas, je vous en conjure, que la prudence est une nécessité de votre position. »

En même temps ils se dirigèrent tous les deux vers le château, suivis de mistress Smith.

up

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Maître Letort.

Revenons maintenant un peu en arrière, et disons ce qui s’était passé au château pendant la conversation de Frédéric Fargeaud et de miss Anna.

Dès que Laforêt se fut rendu aux bruyants appels de sa sœur, dame Pétronille lui remit la lettre apportée un moment auparavant par le facteur cantonal, et lui annonça l’arrivée du fermier Letort, qui avait, disait-elle, des choses importantes à lui communiquer. Le bonhomme, eu trouvant, sous l’enveloppe à son adresse, le paquet destiné à sa pensionnaire, éprouva une violente envie d’en rompre le cachet; les soupçons dont miss Anna était l'objet lui semblaient justifier suffisamment cette indiscrétion. Néanmoins il résista à la tentation, surtout par crainte de déplaire à Frédéric; laissant donc Pétronille tourner et retourner le papier d’un air de curiosité désappointée, il se hâta d’entrer dans la salle basse ou l’attendait le visiteur.

Thomas Letort était un paysan de robuste encolure, au visage frais et rouge comme une pomme de calville, à l’œil vif et malin. Il portait une culotte de

velours, un grand gilet rayé, un habit carré et un chapeau ballon qui semblait à demeure sur sa tête. Des breloques de montre en coquillages ballottaient sur son ventre; à son bras pendait, retenu par une attache de cuir, un bâton noueux, complément obligé de son costume. Cet homme avait une mine futée, astucieuse, contrastant avec la lourdeur apparenté de ses manières.

En voyant entrer Laforêt, il se leva de la chaise où il s’était campé sans façon et salua d’un air de familiarité sournoise.

Le vieux médecin, mécontent d’avoir été dérangé, ne lui fit pas un accueil très-gracieux.

* Ah ! c’est vous, maître Thomas, dit-il avec humeur. Eh bien ! qu’y a-t-il ? Je suis en affaire et je suis pressé. Est-ce que vous êtes malade? Est-ce que maîtresse Letorte, votre femme....

— Nous ne nous portons pas trop mal, merci, répliqua le paysan d’un ton patelin. Et chez vous, ça va bien? Oui, tout à l’heure, j’ai entendu Mme Fargeaud, et elle ne me fait pas l’eflet d’avoir mal au gosier ce matin I Et monsieur votre gars, l’officier du roi....

— Supposez que ma ftnnille jouisse de la santé la plus florissante, et apprenez-moi bien vite ce qui vous amène.

— Hem ! hem ! fit le paysan en souriant malicieusement, ce n’est pas étonnant..., dans la maison d’un médecin ! Et puis, je me suis laissé dire, continua-t-il en regardant autour de lui, que vous aviez ici une dame de la ville avec sa servante. Elle se porte bien, j’espère ? Est-elle tout à fait rétablie? On m'a conté quelle avait été rudement secouée, la pauvre dame. »

Le vieil olficier de santé fut frappé de l'insistance

SAINTE- HONORINE

du fermier au sujet de sa pensionnaire, et il crut surle-champ en deviner la cause. Thomas, que l’ou soupçonnait, non sans raison, d’être affilié aux contrebandiers, pouvait avoir été„ chargé par le capitaine Rémy de s’assumer si miss Anna et sa gouvernante étaient convenablement traitées au château de Grosville. Aussi Laforêt jugea-t-il à propos de se dérider un peu ; il répliqua d'un air empressé : ,

« Oui, oui, elle se porte à merveille. Ce n’est pas pour me vanter, maître Thomas, mais j’ai fait là une belle cure, et les.personnes qui m’ont confié la jeune dame me doivent un fameux cierge. Si vous aviez vu dans quel état elle était lorsqu’on l’a transportée ici ! Neuf médecips sur dix eussent désespéré de sa vie; moi, je ne l’ai pas quittée d’un instant, et, grâce à mes 1 soins, à mes saignées, à mes excellentes tisanes, elle est parfaitement rétablie.... Tenez, ajouta-t-il d’un air satisfait en désignant la fenêtre, la voilà là-bas, dans le jardin, se promenant gaillardement comme si elle n’avait jamais été malade !

— Ah ! ah ! voyons-la donc ! » dit le fermier.

Il courut, à la fenêtre et se mit à regarder à travers les vitres. Son empressement pouvait être attribué à la curiosité aussi bien qu’au désir de s’acquitter d’une mission secrète; mais Laforêt, qui connaissait le personnage, ne pouvait se méprendre sur les motifs de cet intérêt. Thomas examina longtemps miss Anna.

« C’est une jolie créature, ma foi! dit-il enfin; mais elle est bien pâle, et voyez, il me semble qu’elle pleure !»

En effet, c’était le moment où miss Anna, dans sa conversation avec Frédéric, se montrait vivement émue de la générosité du jeune marin.

« Elle, pleurer? répliqua Laforêt un peu honteux, en s’éloignant de la fenêtre. Eh 1 quel motif aurait-elle de pleurer? Elle est si bien ici ! elle est si heureuse! Mais allons, maître Thomas, continua-t-il d’ün ton de grosse cordialité, vous êtes bien honnête de«*’avoir pas voulu passer devant le château sans demander de nos nouvelles ; merci de votre politesse. Je vous aurais offert un pot de cidr#, si je n’étais’pas si pressé Ce

sera pour une autre fois.... Adieu donc; bonjour à maîtresse Letorte. »

‘Et il voulut l’éconduire; mais le fermier n’eut pas l’air de s’en apercevoir. Il se rassit en disant de son ton patelin :

* Un pot de cidre ! ce n’est pas de refus, monsieur Laforêt; il fait si chaud! Tout en buvant, nous causerons de l’affaire pour laquelle je suis venu. »

Le médecin était stupéfait.

« Gomment ! s’écria-t-il, vous avez à me parler d’une

autre affaire? Vous n’avez donc pas été envoyé par

quelqu'un , pour avoir des nouvelles de.... de quelque chose ? »

Thomas fit entendre un petit ricanement , véritable réponse de Normand, qui ne signifiait ni oui ni non ; puis il attacha son regard sur celui de Laforêt avec une fixité singulière. Le vieil avare soulint cet examen avec non moins d’assurance; ils restèrent ainsi quelques secondes à se regarder, selon l’expression vulgaire, da,7is le blanc des yeux, sans prononcer un mot.

Enfin le fermier frappa du plat de sa large main l’épaule de Laforêt, en disant d’un air goguenard : . « Tenez, père Laforêt, jouons cartes sur table. .. Vous êtes un vieux malin ! c’est prouvé. »

Mais cette familiarité déplut au parvenu.

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«Eh! qu’est-ce qui est prouvé, je vous prie, monsieur Letort? demanda-t-il d’un tou de fierté blessée.

— Voyons, ne le niez pas.... j’ai tout deviné. Ayez donc confiance, puisqué je vous dis que nous sommes du même bord.... là.... êtes-vous content?

— Content de quoi ?

— Eh ! mais vous êtes têtu, sauf vo^re respect,

comme je ne saurais dire comment. Voyons, pour-

quoi l’autre soir, lorsque je vous ai rencontré là-bas dans le chemin de Vierville, ne m’avez-vous pas dit franchement la vérité ? Vous m’avez fait un conte de malades que vous alliez visiter, comme s’il y avait des malades sur la grève de Grosville. Moi, de mon côté, je vous ai fait une histoire de chevaux à ferrer.... Eh ! eh ! eh ! nous étions bien faux l’un et l’autre, n’est-ce pas, monsieur Laforêt ? »

Cette allusion à la soirée où il avait eu des rapports si directs avec le capitaine Rémy rendit le vieux médecin attentif. Il s’assit auprès de Thomas et lui dit à demi-voix :

« Voyons, de quoi parlez-vous donc, maître Letort ? sur ma foi, je ne vous comprends guère.

— Je crois, au coutraire, que vous me comprenez fort bien; je suis un vieux renard, voyez-vous? Pourquoi ne pas m’avouer que vous alliez avec votre carriole chercher des marchandises à la grève, pendant que j’allais en chercher à la falaise de Vierville? Dieu ! quelle riche cargaison nbus avons eue cette nuit-là ! mes pauvres bêtes et celles de la mère Simon.... »

Laforêt, en voyant enfin de quoi : î s’agissait, fit un saut en arrière et se boucha les oreilles.

« Je ne suis pas des vôtres, dit-il sèchement; gardez

vos confidences pour ceux qui voudront les entendre.... Je vous défends de me parler de cela, monsieur Letort; je suis un honnête homme, et je ne sais pourquoi vous venez me compter vos vilaines affaires. ■>

Thomas le regarda d’un air effaré, ne sachant s’il devait rire ou se fâcher de ce qu’il croyait être la défiance opiniâtre d’un complice.

t Eh ! mais, dit-il en branlant la tête, ce coquin de Gorge-Salée m’aurait-il trompé en m’assurant que vous étiez au mieux avec le capitaine, et que vous nous aideriez volontiers à sortir d’embarras? Il est' impossible que vous ignoriez.... Mais, bah! vous allez pie dire aussi peut*être que vous ne connaissez pas le capitaine Rémy ?

— Le capitaine Rémy? répéta Laforêt avec hésitation et en calculant s’il devait on non avouer cette connaissance. Ah! oui, un capitaine qui fait le cabotage, et

qui va charger du vin à Bordeaux pour l’Angleterre

Oui. j’ai eu quelques relations avec lui, au sujet d’une personne de la maison.... Je ne vous dis ni bien ni mal du capitaine, maître Thomas ; ce peut être un homme très-estimable, très ... honorable; mais je tiens à ne me mêler en rien de ce qui le touche. »

Cette conversation, où Normand se trouvait contre Normand et demi, se fût prolongée peut-être longtemps encore, sans amener d’explications positives, si le fermier ne se fût décidé à rompre la glace.

« Vous ne voulez pas vous mêler de ses affaires, dit-il en se pinçant les lèvres; mais il faudra peut-être bien que vous vous mêliez un peu des vôtres.

— Des miennes? Qu’y a-t-il de commun....

— Les siennes ou les vôtres, les vôtres ou les siennes, c’est tout un. Je m’en vas vous dégoiser la chose,

SAINTE-IIONORINE.

puisque vous avez l’air de tout ignorer. Donc ce matin j’ai rencontré M. Lamour, le douanier; vous savez? M. Lamour, un grand brun.... Celui-là ne s’avise jamais d’avoir l'œil ouvert quand il faut que son œil soit fermé ; et si les autres veulent nous joner quelque méchant tour, il a toujours un bout d’avertissement à donner aux amis pour qu’ils ne se fassent pas prendre.... Cela coûte gros, mais cela profite.

— Tout cela ne me regarde pas ! interrompit Laforêt d’un ton piteux.

— Un peu de patience, vous allez voir.... Pendant que je fumais ma pipe sur ma porte, je vois donc venir M. Lamour, qui rôdait par là, soi-disant pour se promener. « Maître Thomas, me dit-il à l'oreille, les autres « n’ont pas eu le temps d’enlever les marchandises de « la dernière cargaison ; c’est un malheur, car on sait « où elles sont, et demain on ira faire une perquisition « dans votre magasin ordinaire.... Arrangez-vous pour « que les ballots aient disparu, ou gare le procès-ver- « bal ! » Là-dessus il est parti sans Vouloir rien entendre, et je me suis trouvé bien embarrassé. Je ne savais comment sauver les marchandises, car tous nos gens sont en mer. Heureusement Gorge-Salé^,est arrivé pour mè charger d’une commission de la part du capitaine, et il m’a appris.... »

Les traits de Laforêt exprimaient la plus vertueuse indignation.

« Et c’est pour me conter de pareilles infamies que vous me retenez ici? s’écria-t-il ; et vous prétendez me faire, malgré moi, le confident de votre odieux trafic? Eh bien ! je vous dénoncerai au juge de paix, au procureur du roi, entendez-vous? Je ne suis pas un contrebandier, moi, et je n’ai rien de commun avec les gens de votr e sorte. »

Cette explosion de colère ne fit qu’attirer un sourire ' moqueur sur les lèvres de Letort. ,

« Allons! murmura-t-il, décidément il ne sait rien. Gorge-Salée m’a trompé.... L’histoire de la dame m’avait donné des soupçons, mais j’aurais dû réfléchir que le jeune officier, qui était dans la carriole, le soir de l’aventure, n’eût pas voulu se prêter à la chose.... Eh bien, ma foi ! ce qui est dit est dit. Mais certainement, monsieur Laforêt, continua-t il tout haut d’un air de défi, vous ne les dénoncerez pas!

— Et pourquoi non, je vous prie?

— Parce que vous iriez en prison et vous payeriez l’amende.

— Moi?

— Vous-même.... Depuis plus de six mois, votre ferme de Larochette sert d’entrepôt pour la contrebande ; Michaud, qui fait valoir en votre nom, est un associé; en ce moment toutes les marchandises des dernières cargaisons sont entassées dans le cellier de la ferme »

Laforêt resta comme frappé d’un coup de foudre, car il embrassa d’un regard les conséquences possibles d’une pareille révélation. Cette ferme isolée, située à une courte distance de la mer, était régie par un domestique à gages ; Laforêt, en sa qualité de propriétaire, devait être responsable des méfaits de cet homme, sans parler des soupçons auxquels il pouvait donner lieu personnellement à cause de ses rapports avec Rémy. Il devint pâle de terreur.

« De la contrebande.... à Larochette.... dans une de mes fermes? murmura-t-il d’une voix étouffée; ah! mon Dieu! voilà donc pourquoi ce scélérat de Rémy avait un air si singulier le jour où il me proposa de cacher des marchandises au château? Mais je suis ruiné ! ma considération est perdue !... Que vais-je devenir? »

SAINTE-HONORINE

Cette douleur était sincère, et maître Letort en parut touché :

« Allons, monsieur, ne vous lamentez pas comme ça, que diable! On doit faire demain seulement des perquisitions h Larochette; d’ici là, nous aurons le temps d’enlever les ballots ; les douaniers ne trouveront que lé nid.

— Oui, oui, mon bon Thomas, il faut enlever ces ballots bien vite", aujourd’hui même.... Brigand do Michaud,. va! comme je yais chasser ce maudit coquin !

— Prenez garde.... le capitaine ne serait peut-être pas très-content si vous renvoyiez Michaud, qui rend de grands services; on pourrait vous donner sur les doigts si vous n’étiez pas sage! Quant à enlever les marchandises, il faut attendre la nuit pour cela, car on les transportera ici.

— Ici ! au château de Grosville ?

— Où donc voulez-vous qu’on les mette ? Personne n’est prévenu; je suis seul.... Mais, rassurez-vous, elles n’y resteront pas longtemps; demain soir au plus tard, on viendra les prendre pour les transporter à.... à leur destination.

— Recevoir ici de la contrebande, dans ma maison?

— Et pourquoi non? On n’osera pas visiter le château, et vous recevrez force excuses pour la desceute des commis à Larochette.... Allons, c’est convenu.

— Que Dieu nous protège ! s’écria Laforêt à boqt de patience et de force. Un coquin de domestique fait de ma ferme un magasin de contrebande et on ne me laisse pas le droit de le chasser!... Outre cela, on veut m’obliger à recevoir dans mon habitation des marchandises de fraude qui ne m’appartiennent pas.... C’est aussi par trop fort 1

— Aimez-vous mieux avoir un procèsavec la douane si Michaud est pris demain? Vous savez ce que c’est qu’un procès avec ces messieurs du fisc, et l’on s’en tire toujours avec les étrivières. Je ne croyais pas vous trouver si récalcitrant ! Gorge-Salée m’avait donné à penser....

— Au diable soit Gorge-Salée, et le capitaine -Rémy, et Michaud, et vous, et moi, et la terre entière ! s’écria Laforêt hors.de lui; J’en perdrai la tête, j’en ferai une maladie, j'en mourrai ! Seigneur Dieu! que vais-je devenir? »

Ce fut alors qu’il courut à la fenêtre, et qu’il appela Frédéric, son conseiller ordinaire.

Nous savons avec quel empressement Frédéric et miss Anna accoururent. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle, le bonhomme continuait ses lamentations, sans écouter Thomas , fort occupé de lui prouver qu’on lui demandait une chose toute simple et toute innocente. Il ne remarqua même pas la présence des deux dames; dès qu’il aperçut son Deveu, il s’élança vers lui en s’écriant d’un air égaré :

« Ah ! mon pauvre garçon, tire-moi de ce mauvais pas.... Toi seul peux me sauver par tes bons avis.

— Mon oncle, apprenez-moi de grâce.... »

Laforêt lui expliqua en peu de mots la position fà--

cheuse où il se trouvait par suite de la complicité de son fermier avec les contrebandiers. Pendant ce rapide récit, miss Anna, malgré son vif désir d’interroger Thomas, s’était tenue discrètement à l’écart. En entendant à quelles exigences on voulait que son oncle se soumit, Frédéric ne put contenir son indignation.

« Non, s’écria-t-il impétueusement, vous ne pouvez accepter ce rôle de complicité que l’on prétend vous imposer! Vous êtes étranger aux méfaits de votre

SAINTE-HONORINE

coquin de métayer , il faut en repousser la solidarité. Votre devoir est tracé; pas de tergiversations avec la loi.... Il faut courir au> plus prochain bureau de la douane, dire ce qui se passe, et la justice aura son cours; tant pis pour ceux qui se trouveront en faute ! Vous vous mettrez ainsi h l’abri de toutes poursuites personnelles.

— C’est possible , mon bon Frédéric , mais je crains....

— Que pouvez-vous craindre, mon oncle? La vengeance des propriétaires de ces marchandises? Mais que feront-ils? Tout est pour vous, la loi et la force; ne vous laissez pas effrayer par de vaines menaces.

— Eh bien! ma foi, je suivrai ton conseil, reprit Laforêt résolument; advienne que pourra !...Et comme il n’y a pas de temps à perdre, je m’en vais prendre la petite jument grise, courir à Port ; je préviendrai le brigadier, et qui vivra verra. »

Le fermier Thomas quitta son attitude nonchalante et se leva. Bien qu’il essayât de sourire, une légère pâlelir se montrait, à travers le hâle, sur ses joues rebondies.

« Peut-être bien, sans vous commander, que vous ne ferez pas ça, mon brave monsieur Laforêt, dit-il d’un ton très-humble ; il ne faut pas toujours écouter les jeunes gens ; c’est vif comme la poudre, et ça se monte aisément la tête ... Ensuite, vous n’aurez pas le cœur de ruiner des malheureux qui courent de grands risques pour gagner quelques écus !

— Je m’en soucie bien! répliqua le médecin, fort de l’assentiment de son neveu; chacun a ses affaires, mon cher. »

Le rusé Normand tourna ses batteries contre Frédéric.

« Seigneur, mon Dieu, vous êtes bien rude pour le pauvre monde, monsieur Fargeaud, dit-il avec une douceur hypocrite; autrefois pourtant vous étiez un bon petit gars, quand vous veniez en vacances au château, et quand nous allions dans ma chaloupe pêcher des sardines à Grandcamp; vous souvenez-vous de ce temps-là? Vous n’étiez pas bien grand, dame! et mon pauvre Baptiste, qui est mort en mer, il y a trois ans, disait -qu’on ferait de vous un fameux matelot!... Il n’a pas menti, au moins, car vous entendez joliment la manœuvre , et ce n’est pas dommage que vous soyez officier de l’Etat.... Oui, oui, tout le monde vous aime dans le pays; mais il ne faut pas être si dur envers de malheureux fraudeurs; ce sont aussi des marins : ils ont des femmes et des enfants comme les autres.

— A merveille , maître Thomas ! Mais en quoi ces affaires-là vous regardent-elles, vous qui devriez être un cultivateur honnête et rangé ?

— Ecoutez donc, répliqua le paysan un peu confus, on ne croit pas faire mal, et les récoltes sont si mauvaises!... Enfin, continua-t-il d’un air de résignation, vous agirez à votre guise. Quant à moi, on serait bien embarrassé de prouver que j’ai trempé dans tout ceci. On me loue mes chevaux pour une nuit par-ci, par-là, peu m’importe comment on les emploie ; on leur fait porter des marchandises tantôt d’un côté , tantôt de l’autre, je ne vais pas m’informer si les gabeloux ont donné un papier pour servir de passe-port à ces ballots.... Je jurérai en justice que je ne sais rien, et je vous laisserai vous arranger avec le capitaine Rémy; car les marchandises lui appartiennent, ou du moins il en est responsable envers ses armateurs.

— Le capitaine Rémy ! murmura Laforêt, dont ce nom diminua de beaucoup l’assurance; ne dites -vous

SAINTE-HONORINE

pas que ces marchandises appartiennent au capitaine?

— Peut-être bien que oui, répliqua Letort, qui ne donnait jamais d’affirmation positive; dans deux heures il connaîtra l’histoire, et alors gare la bombe!

— Dans deux heures ! s’écria miss Anna en se mêlant tout à*coup à la conversation ; le capitaine est donc près d’ici? Si vous savez où il est, monsieur, je vous supplie de in’apprendre où je pourrais le rencontrer.

— Ai-je dit que je savais où le prendre moi-même? demanda le prudent fermier; le capitaine Rémy est tantôt ici. et tantôt là.

— Vous avez laissé entendre , répliqua sévèrement Frédéric, que vous saviez où le trouver.

— On le trouvera sur so^brick, pour sûr.

— Mais où est son brick en ce moment? Voyons, Thomas, faites trêve à vos réticences et à vos tergiversations éternelles.

— Je ne suis pas obligé....

— On n’a que de bonnes intentions à son sujet, dit miss Anna d’un ton insinuant ; il vous remerciera lui-même de m’avoir procuré les moyens de lui parler.

— Oui, oui, ma jolie dame, répondit Thomas à demi vaincu en adressant un sourire à la jeune Anglaise, je n’ignore pas que le capitaine s’intéresse à vous; aussi je n’ai pas la force de vous refuser.... D’ailleurs, un -douanier lui-même pourrait aller à bord en ce moment sans trouver rien qui cloche; le navire n a pas encore sa cargaison de retour.

— Eh bien donc, où est-il maintenant?

— Je ne puis dire où il est, mais je puis dire où il sera à la marée haute. Le navire viendra mouiller à la pointe Sainte-Honorine. Là il attendra Gorge -Salée, qui doit donner des nouvelles de la côte; moi, j’arri-

ver ai d’un autre côté pour.... pour certaines choses fort innocentes dont on m’a chargé; puis la Belle- Joséphine, quittera la côte tout de bon, jusqu’à un prochain voyage.

— Et le capitaine ne descendra pas à terre ? demanda jniss Anna avec intérêt.

— Non, mademoiselle ; tout ne va pas bien sur le navire quand il est absent; les matelots font les cent coups, et Frappe-D’abord, le second, qui a toujours été jaloux du capitaine, les encourage sous main; aussi Rémy reste-t-il constamment à bord.de peur qu’on ne lui joue quelque mauvais tour. Ce matin il aurait bien eu envie de venir à terre, pour avoir des nouvelles d’une certaine dame.... Il n’a pas osé le faire. Gorge- Salée m’a donné la compassion , et je puis lui rendre compte maintenant.... Hum! on n’est pas plus bête qu’un autre. Ensuite est venue cette affaire de la douane ; j’aurais bien voulu ce soir lui apporterde bonnes nouvelles; mais, continua-t-il en poussant un gros soupir, il parait qu’il n’y a pas moyeD !

— Ainsi donc, vous pourrez vous charger d’une lettre pressée pour le capitaine ?

— Très-volontiers, ma petite^ dame ; ça ne fera pas enfoncer mon canot, je pense. »

Miss Anna réfléchit un instant.

« Non, dit-elle enfin, une lettre ne pourrait me donner l’assurance dont j’ai besoin dans une affaire où il va de mon bonheur et de mon repos. Il faut que je voie Rémy en personne.... Ainsi, mon brave, pourrezvous me conduire à bord ‘du navire dans votre chaloupe?

— Tout de même, ma petite dame; seulement il y aura bien un vingt sous ou deux pour mon garçon Leblanc, qui doit m’aider à ramer?

SA1NTE-II0X0RINE.

— Il sera bien récompensé , ainsi que vous, et tenez.... voici déjà un à-compte. »

- Une pièce d’or passa de la blanche main d'Anna dans la grosse main du fermier. Letort, tout joyeux, se hâta de la faire disparaître dans les profondeurs de sa poche.

« Vous serez joliment menée, je vous en réponds, dit-il en se relâchant de sa réserve ordinaire. Mais j’y

songe il serait vraiment dommage qu’une dame si

bonne et si généreuse ne fût pas reçue convenablement à bord de la Belle-Joséphine.... Voyons, la main sur la conscience, n’aurez-vous pas un peu peur de vous trouver seule au milieu de ces.... honnêtes gens?

— J'ai déjà passé trois jours et trois nuits sur ce navire.

— Hum! ce n’est peut-être plus aujourd'hui comme autrefois; car, s’il faut vous le dire, c’est à cause de vous que l’équipage fait la mine au capitaine depuis quelque temps. On croit que Rémy a reçu des sommes énormes pour votre passage; et, si cela est, il a tout gardé pour lui. Frappe-D’abord, un avare fièffé, est à la tête des mécontents; votre présence pourrait réveiller la querelle entre le capitaine et ses gens.... Dans ce cas-là, il se passerait de laides choses sur le pont de la Belle-Joséphine.

— Serait-il possible que je fusse cause de ces mutineries? dit miss Anna avec regret. Le capitaine, en effet, n’a voulu recevoir aucune rémunération pour le service qu’il m'a rendu en me conduisant en France. J’ai eu beaucoup de peine à lui faire accepter une bague de peu de valeur... Mais, il n’importe; si vos renseignements sont exacts, c’est une raison de plus pour moi d’aller à bord de la goélette. Je ne croirai jamais avoir quelque chose à craindre dans un

lieu où les ordres du brave Rémy seront respectés.

— Le fait est que le capitaine est un luron; ce chien hargneux de Frappe-D’abord lui-même n’ose pas aboyer quand il est là ; mais voyez-vous, sans vouloir dire de mal de personne, on se donne du bon temps sur la Belle-Joséphine, surtout quand il n’y a pas grand chose-à faire à la manœuvre, comme aujourd’hui.... je parierais qu’il n’y a pas un homme de l’équipage qui ne soit ivre comme une pipe d’eau-de-vie !

— Croyez-en maître Thomas, s’écria Frédéric avec chaleur; miss Anna, je vous en supplie, n’allez pas vous aventurer seule au milieu de ces marins débauchés, sans foi ni loi, dont les monstrueux instincts peuvent encore être exaltés par l’ivresse.

— Monsieur Frédéric, vous savez bien qu’une nécessité inexorable....

— Eh bien ! alors vous ne vous exposerez pas seule au danger; je vous suivrai à bord de ce navire et je saurai bien vous protéger.

— Toi, mon ami, s’écria Laforêt avec épouvante, toi tomber au milieu de ces bandits, après ta querelle avec leur chef? ce serait vouloir te faire assassiner!

— Que Dieu vous récompense de cette pensée, monsieur Frédéric, dit la jeune Anglaise d’une voix émue, mais je ne dois pas consentir... .

— Et moi, du diable, si je me prêterais à cette folie! s’écria Thomas, qui réellement éprouvait une certaine affection pour le jeune officier ; autant vaudrait mener un agneau à la boucherie, mon gentil monsieur, que de vous conduire à la Belle-Joséphine aujourd’hui.... Non, non! vous avez été bon pour mon défunt Baptiste, et je ne vous pousserai pas dans la gueule du loup. S’ils apprenaient là-bas la saisie des marchan-

SAINTE-HONORINE

disfes de Larochette, ils seraient exaspérés contre vous, et ils l’apprendront certainement; je ne sais comment cela se fait, niais il ne se passe rien sur la côte , à une demi-lieue dans' les terres,' qu’on n’en ait aussitôt counaissance à bord. Ainsi donc, si M. Laforêt ne veut pas renoncer à son projet de prévenir les douaniers....

— Mon oncle n’y renoncera pas, répliqua Frédéric avec fermeté ; ce serait s'engager dans une voie dangereuse et sans issue, que de se montrer indulgent en cette circonstance. Allons, Thomas, ne me refusez pas une chose que je pourrais très -bien obtenir d’un autre.... Et vous, miss Anna, continua-t-il en se tournant vers la jeune Anglaise, je vous en conjure, par respect pour vous-même, souffrez que je vous accompagne. »

Miss Anna balança pendant quelques instants.

«C’est une imprudence peut-être, dit-elle enfin, mais puisque vous êtes décidé, je ne refuserai pas votre appui.... Vous le voyez, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers le médecin, il faut lui céder. Il ne résultera, je l’espère, aucun mal de tout ceci ni pour lui ni pour ses amis. Ne changez rien à vos projets; j’essayerai d’arranger l’affaire et de donner satisfaction sur tous les points au capitaine Rémy.

— Arranger l’affaire! quand on aura saisi une cargaison des plus belles étoffes qui soient jamais sorties des manufactures d’Angleterre? Du diable! si c’est possible, ou le capitaine, depuis son dernier voyage , est joliment changé. *

Miss Anna secoua sa belle tête blonde d’un air de confiance. t

« Allons! mon brave homme, tout est convenu, reprit-elle, vous nous conduirez à bord; mais, où devrons-nous vous retrouver?

— A la marée haute ma barque sera devant le moulin de Grosville.

— Au revoir donc, maître Letort, dit Frédéric qui avait hâte de se débarrasser du fermier, nous serons exacts à l'heure; ne l’oubliez pas vous-même.

— Non, non, monsieur, répondit Thomas avec hésitation , en se préparant néanmoins à se retirer; on vous obéira; mais il eût mieux valu peut-être laisser

les douaniers tranquilles enfin, cela ne me regarde

plus. Après tout, je ne me compromets pas, moi ; on me prie de conduire des personnes à bord d’un navire qui est en règle avec l’Etat, je le fais; on n’a rien à

me reprocher Je pourrai aisément tirer mon épingle

du jeu devant les juges. Bonjour, messieurs, mesdames; que Dieu vous assiste. »

En prononçant ces paroles, le cauteleux paysan salua gauchement et sortit de la salle. Laforêt profita du moment où il voyait miss Anna causer avec sa gouvernante pour s’approcher de Frédéric.

« M’expliqueras-tu tout ceci? dit-il à voix basse en lui saisissant le bras; que signifie cette aveugle sollicitude pour une personne que nous avons tant de motifs de soupçonner....

— Mon oncle, interrompit tout haut Frédéric, vous et moi nous avons de grands torts à réparer envers notre charmante hôtesse.... Vous lui demanderez, comme moi, pardon de nos indignes soupçons, vous partagez le repentir que j’en éprouve. »

"Laforêt regarda miss Anna avec étonnement.

« Elle t’a donc raconté les événements....

— Elle m’a donné la conviction que jamais noble infortune n’avait été supportée avec plus de courage et de résignation. Mais je lui ai promis, mon oncle, qu’elle ne serait pas importunée par notre curiosité ; je

SAINTE-HONORINE

vous supplie d’imiter ma réserve et mon respect pour notre amie. .

— Je le veux bien, mon garçon ; du moment que tu sais, que tu es sûr....

— Et moi, h mon tour, monsieur, dit la jeune Anglaise avec un enjouement forcé, j'ai à vous prier de ine pardonner ma petite trahison.... elfe n’a rien eu de prémédité.

— Il suffit, miss Anna, dit le bonhomme avec politesse, j’ai besoin moi -même d’indulgence pour certaines expressions un peu.... légères, échappées en votre présence; mais il vaut mieux oublier le passé. Soyez assurée que dans l’avenir vous trouverez ici tous les égards qui vous sont dus....

— J’ai déjà trouvé mieux, » dit Anna en attachant sur Frédéric un regard empreint d’une vive reconnaissance.

Elle s’inclina avec grâce et se retira, appuyée sur mistress Smith. Laforét et son neveu restèrent seuls encore quelques instants. Frédéric, sans entrer dans aucun détail, eut l’art d’inspirer au vieillard l’estime, l’admiration même qu’il éprouvait pour la belle Anglaise; puis, ils se séparèrent; le propriétaire alla faire son rapport il la douane, tandis que Frédéric se préparait à sa visite au. bâtiment contrebandier.

Sur la grève.

Il était environ quatre heures du soir lorsque miss Anna et l’aspirant de marine quittèrent le château pour se rendre à l’endroit où Thomas Letort devait attendre avec sa bar.que. La jeune fille u’avait pas voulu que sa gouvernante l’accompagnât dans cette excursion, et la pauvre mistress Smith, de la fenêtre de sa chambre, la regardait tristement s’éloigner. Quant à Frédéric, il avait recommandé à son oncle de ne rien dire à Mme Fargeaud de la visite projetée; il put donc partir sans éprouver d’opposition, car Laforêt, dont les scrupules se fussent réveillés peut-‘être au moment décisif, n’était pas encore revenu du bureau de la douane.

Miss Anna avait mis pour cette promenade maritime l’amazone en drap vert dont elle était vêtue en arrivant à Grosville; ce costume faisait valoir ses belles proportions et semblait encore rehausser sa taille élancée. Sur sa tête était coquettement posée une élégante casquette plate, telle qu’en portent souvent les dames pour monter à cheval; cette coiffure, retenue autour du menton

Di

SAINTE-HONORINE

par une légère ganse d’or, pressait les boucles luxuriantes de sa chevelure soyeuse, et pouvait braver cette fois les lames sournoises. Frédéric avait toujours son petit uniforme, mais le poignard qui en était le complément officiel avait disparu sur la demande instante de miss Anna; elle redoutait pour son jeune protecteur une querelle possible avec les marins turbulents du navire contrebandier, et elle se défiait de son bouillant courage.

Au lieu du chemin creux, fréquenté par les voitures pour se rendre à la grève, ils suivirent, en quittant le château, un joli sentier qui côtoyait les prairies verdoyantes, les taillis feuillus de la vallée et conduisait au même but. Dès les premiers pas, Frédéric avait offert son bras à la jeune étrangère, mais elle l’avait refusé d’un geste vif et distrait, tempéré aussitôt par un sourire. Le temps, si beau le malin, présentait des signes menaçants. L’atmosphère était lourde, orageuse, chargée de vapçurs, à travers lesquelles se montrait vague et indistincte la forme du soleil. La chaleur était étouffante; pas un souffle d’air ne se faisait sentir et un calme sinistre régnait sur la campagne; aucun oiseau ne chanlaitrdans les buissons, les insectes eux-mêmes se taisaient dans l’herbe; enfin, tout présageait une tempête pour la soirée.

Frédéric ne pouvait se méprendre k ces pronostics; il regarda sa compagne, qui marchait toute rêveuse à son côté.

* Je n’aime pas la mine du temps, dit-il comme s’il exprimait une observation indifférente; il faudra hâter notre retour si vous craignez les désagréments qui ont marqué votre arrivée sur cette côte. »

Miss Anna sortit de sa rêverie, sans tressaillement et sans secousse; elle répondit d’un ton mélancolique :

« Je ne crains pas la mer, monsieur Frédéric; l’état affreux où vous m’avez trouvée ne doit pas être attribué seulement aux fatigues de cette cruelle traversée. Une peine morale avait alors épuisé mes forces, brisé mon énergie.... Nous autres femmesde la Grande Bretagne, continua-t-elle en souriant, nées dans notre ile ou sur un vaisseau, filles, épouses ou sœurs de marins, nous n’avons pas pour l'Océan cette horreur de vos timides Françaises; la mer est aussi notre patrie. »

Ces «.dernières paroles furent prononcées avec une intention évidente de donner à la conversation une tournure frivole. Frédéric se prêta volontiers à ce désir. i

« L’endroit est mal choisi pour exalter l’Angleterre aux dépens de la France, dit-il gaiement; là-bas, derrière cette falaise, à gauche, trente vaisseaux anglais furent brûlés autrefois par une flotte française. Le même jour, sur le terrain où nous sommes, dans toute la plaine qui s’étend derrière le château de Grosville, une armée anglaise fut battue par une poignée de Français,. . Il est vrai que ces Français étaient des soldats de Charles VII et de Dunois.

— Ah ! vous voulez parler de la bataille de Forruigny! En effet, elle a dû avoir lieu dans ces parages. Un de ces jours, je vous prierai de me servir de guide pour visiter, un livre à la main, cet endroit fameux ... Mais, continua-t-elle avec une légère expression d’orgueil national, vous êtes obligé de remonter bien haut pour trouver un exemple de votre supériorité sur nous; depuis ce temps, si je ne me trompe, l’Angleterre a pris plusieurs fois sa revanche sur terre comme sur mer 1 »

Le patriotisme, fort irritable cependant, du jeune marin, n’eut garde de s’éveiller à cette observation

Digifa

SAINTE-HONORINE

d’une jolie femme. Frédéric se contenta de répondre avec douceur :

« Vous aimez bien votre pays natal, miss Anna; mais ce n’est pas moi qui oserais blâmer cet enthousiasme si naturel. »

L’expression enjouée qui s’était montrée jusque-là sur les traits de l’Anglaise disparut tout à coup. Elle s’arrêta, et posant la main sur le bras de Fargeaud :

« Oui, je l’aimais, dit-elle avec émotion, mais je l’ai quitté peut-être pour ne plus le revoir. Il est une personne que je hais de toute la force de mon âme' et cette haine s’étend parfois au pays même qui lui a donné naissance, quoique ce pays soit aussi le mien ! »

Et elle se remit à marcher avec précipitation le long du sentier, sans que Frédéric osât lui demander l’explication de ces mystérieuses paroles.

Ils étaient arrivés au chemin latéral, où Frédéric et Laforêt avaient rencontré Thomas quelques jours auparavant; un bruit subit de voix et de pas qui troublait le silence de cet endroit solitaire attira leur attention. Sur le revers d'une colline voisine, on voyait une Iroupe d’hommes et de chevaux se dirigeant vers le village situé derrière la falaise. Des douaniers en uniforme, le fusil sur l’épaule, gardaient ce convoi, et on jugeait, à leurs allures inquiètes, qu’ils ne se croyaient pas à l’abri d’une attaque.

« Mon oncle a tenu parole, dit Frédéric tout pensif en suivant des yeux la troupe qui allait disparaître derrière la crête de la colline; après cette importante capture, les douaniers ne pourront plus le soupçonner de complicité avec les fraudeurs; cependant,... '

— Cependant vous avez des doutes sur la générosité de cette mesure, reprit miss Anna en souriant; si coupables que soient les gens du brick , vous regrettez de

leur avoir fait perdre le salaire de leur pénible et dangereux commerce.... Rassurez-vous, ajouta-t-elle finement, je compte bientôt vous enlever ce remords, si c’en est un.

— Et comment, mademoiselle?

— Un peu de patience, vous le saurez bientôt.... Mais nous voici arrivés, je pense, au lieu où nous devons nous embarquer. »

Les promeneurs venaient en effet de quitter le sentier, et ils descendaient une pente roide qui conduisait à la grève. La vallée, si verte et si fraîche dont le château de Grosville occupait l’autre extrémité, cessait brusquement. Un moulin et quelques bâtiments d’un aspect pittoresque, groupés au bord d’un ruisseau <jui, en cet endroit, tombait dans la mer, marquaient la dernière limite de la nature habitable et cultivée. La verdure de la prairie s’étendait jusqu’au petit rnur qui entourait l’enclos du moulin ; de l’autre côté de ce mur, rien que la grève, triste, stérile et ravagée. Une digue de galets courait à perte de vue le long de l’Océan; sur cette vaste ligne de pierres arides, la lumière voilée du soleil jetait un reflet éblouissant, par contraste avec les teintes foncées de la mer elle-même. L’eau calme, presque immobile, réfléchissait comme un miroir de plomb les vapeurs sombres répandues sur le ciel. De temps en temps seulement une lame large, noire comme de l’encre, venait battre le rivage, avec un bruit sourd, absorbé aussitôt par cette atmosphère tiède et, si l’on peut parler ainsi, cotonneuse. Les cris aigus de quelques oiseaux de mer, qui rasaient l’Océan de leur aile blanche, s’éteignaient sans écho au milieu de ce funèbre silence.

L’attention de Frédéric se porta tout d’abord vers l’endroit où devait se trouver son guide. Sur le ruisseau,

SAINTE-HONORINE

non loin de l’embouchure, une petite barque était ballottée, au milieu des joncs marins, par les vagues qui remontaient à intervalles égaux, l’humble courant d’eau' douce. Un jeune paysan s’occupait de la charger de paquets assez volumineux dont quelques-uns étaient encore épars autour de lui. Bientôt on aperçut Thomas lui -même; il descendait avec précipitation d’une hauteur voisine. -

a Sur ma foi, monsieur Fargeaud, et vous, ma jolie dame, s’écria-t-il tout essoufflé, dès qu’il fut à portée de la voix, nous allions partir sans vous.... Depuis plus de dix minutes le flot est monté, et il se brasse un orage. La Belle- Joséphine est là, derrière la pointe de Sainte- Honorine: l’ancrage n’est pas assez bon pour qu’elle ose y attendre la bourrasque.

— Et cependant, maître Thomas, votre barque n’est pas prête, à ce que je vois !

— C’est l’affaire d’un coup de main, monsieur, dit le fermier en aidant son garçon à placer les ballots dans le bateau ; j’étais allé voir ces brigands de gabeloux qui

emportent le bien du bon Dieu vous avez fait là de

la belle ouvrage ! Mais autre chose encore qui devrait vous donner à penser à vous et à la jeune dame : Gorge-Salée est allé en avant, et lorsque je lui ai annoncé que vous aviez l’intention de vous rendre à bord, il a fait une mine pas du tout rassurante. Sur mon âme, je crains qu’on ne vous joue quelque mauvais tour! »

Frédéric regarda miss Anna.

« Le capitaine est à bord, dit-elle tranquillement, il est prévenu de notre visite; je ne vois rien qui doive nous alarmer.

— Hem ! vous croyez? dit le fermier avec un gros soupir en disposant les avirons; enfin, je vous ai préve-

nus; entrez donc, et que Notre-Dame de Bon-Secours nous accorde un heureux voyage ! »

Miss Anna s’assit à l’arrière de la barque, et Fargeaud se mit au gouvernail. Aussitôt Letort et son aide saisirent les rames; la petite nacelle descendît lentement le ruisseau et atteignit l’Océan.

Quand elle eut dépassé l’espèce de barre qui règne le long du rivage, et gagné des eaux plus profondes, le fermier, tout en faisant manœuvrer avec une vigueur peu commune deux gros bras rouges, nus jusqu’au coude, crut devoir entamer une conversation interrompue fréquemment par des hem ! énergiques.

« Un mauvais temps, monsieur Fargeaud, dit-il, un mauvais temps, quoiqu’il n’y ait pas assez de vent pour éteindre une chandelle de deux sous.... Le capitaine Rémy pourra bien ne pas passer une nuit fort tranquille.

— En effet, répondit Frédéric distraitement en jetant un regard rapide sur le ciel, il ne serait pas prudent d’attendre près des côtes un orage annoncé par de tels signes.... Mais êtes-vous sûr que nous trouvions le capitaine à l’endroit convenu? Un marin sage eût appareillé, toute affaire cessante, pour gagner le large avant la tempête.

— Oh ! pour sûr, nous allons trouver le navire à l'ancre, là, derrière ce promontoire; on ne se pique pas d’une bien grande sagesse à bord de la Belle-Joséphine! D’ailleurs, les gourmands n’auraient garde de prendre la mer avant que la poste-aux-choux de maitre Thomas ne fût venue leur apporter des vivres frais pour la traversée.... Vous voyez, ajouta-t-il en désignant les divers objets placés dans la barque, nous avons de quoi les avitailler ! »

Alors seulement l’aspirant, remarqua autour de lui des

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pains énormes enveloppés de toile à voile, des paniers contenant des quartiers de viande et des légumes.

'« Ainsi donc, Thomas, demanda-t-il avec sévérité, vous fournissez de vivres ces contrebandiers? Je pensais que vos rapports aveceux....

— Il n’y a pas de mal à cela, j’espère ; mais si vous saviez, monsieur, combien ces coquins sont délicats ! Les Français, passe encore; pourvu qu’on leur donne chaque jour leur double ration d’eau-de-vie, un bareng et un oignon cru, ils se tiendront tranquilles; mais il y a dans l’équipage des goinfres d’Anglais qu’il faut gorger de bœuf du soir au matin, sans quoi ils n’ont plus de cœur à la besogne.... Enfin ce n'est pas à moi d’en dire de mal, car j’y trouve mon avantage, au bout du compte. Par malheur, je n’ai pas ravitaillement des liquides; ils vont chercher le rhum et l’eau-de-vie bien plus loin, quelquefois du côté de Bordeaux.... Je le regrette fort, parce que, voyez- vous, les liquides, à bord de la Belle- Joséphine, c’est touL... Mais les nigauds n’ont jamais voulu entendre parler de notre excellent cidre de Normandie! »

Pendant que maître Thomas bavardait ainsi, on doubla le promontoire derrière lequel devait se trouver le bâtiment contrebandier; en effet, on l’aperçut bientôt à quelque distance, au centre d’une petite baie où régnait un calme profond.

« Tenez, le voilà, dit le fermier avec complaisance ; il est balancé par la lame aussi doucement que le berceau d’un enfant par une bonne nourrice.... Allons, appuie sur ton aviron, Leblanc, continua-t-il en s’adressant à son compagnon, appuie ferme ; maintenant qu’ils nous voient, ils doivent griller d’impatience.... N’est-ce pas monsieur Fargeaud, que c’est là un charmant navire ? »

Sans avoir besoin de cette excitation, Frédéric examinait déjà avec un soin particulier ce petit bâtiment dont on contait tant de merveilles; miss Anna ellemême avait quitté sa pose languissante et le contemplait avec intérêt. La construction en semblait à la fois solide et légère ; ses deux mâts élancés supportaient des agrès tenus avec ce bon ordre si agréable à l'œil du marin. Toutes les voiles étaient pliées, ce qui permettait • d’admirer dans son ensemblè cet édifice compliqué d’espares et de cordages. Le corps du bâtiment, peu élevé au-dessus du niveau d’eau, avait des formes coquettement arrondies. Six sabords se découpaient en blanc sur la ligne noire qui lui formait comme une ceinture; mais depuis la paix, la Belle- Joséphine avait été obligée de désarmer, au grand regret sans doute.de ceux qui la montaient. Elle était mouillée sur une ancre; le mouvement que lui imprimait la mer était une lente oscillation, sensible seulement par les ondulations des flammes paresseuses dont l’extrémité de ses mâts était ornée, et Thomas avait comparé avec beaucoup de justesse ce mouvement à celui d’un berceau balancé par la main d’une nourrice. Bref, on, n’avait pas besoin d’être marin pour être frappé de ce qu’il y avait de svelte, d’élégant et en même temps de fier et de belliqueux dans le brick-goëlette du capitaine Rémy.

« C’est véritablement un joli morceau de bois, dit Frédéric, après un long examen, et il est tenu avec un soin que je n’attendais pas de pareils bandits. Quel dommage qu’il soit employé à un usage criminel 1 Je ne puis voir un beau navire dans de mauvaises mains sans sentir mon cœur se serrer, comme si je voyais un homme bien né, instruit, de manières polies, faire cause commune avec d’ignobles scélérats. »

On n’était pas en ce moment à plus de cinquante

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pieds de la Belle-Joséphine, et cependant rien ne bougeait encore sur la goélette. Pas un marin ne se montrait dans les agrès; pas un curieux n'élevait la tête au-dessus du bastingage; on eût dit d’un navire abandonné.

« Eh bien 1 eh bien ! est-ce qu’ils dorment? murmura Frédéric avec étonnement ; nous laisseront-ils arriver sur eux sans donner signe de vie?

— Ils nous voient, monsieur, certainement ils nous voient ! répondit Thomas à voix basse en cessant de ramer; cette tranquillité me parait louche ; il faut qu’il se passe à bord quelque chose d’extraordinaire.... Sur mon honneur, je commence à craindre de vous avoir conduit dans un piège ! »

Un calme complet régnait toujours dans l’air et sur les eaux; on entendait jusqu’au bruit léger causé parle sillage du bateau, qui obéissait encore à l’impulsion reçue quoique les rames fussent immobiles. Des profondeurs du navire sortait un murmure sourd, une sorte de chuchotement sinistre. Frédéric se tourna vers la jeune Anglaise avec empressement.

« Que pense miss Anna des craintes de Thomas? dit-il à demi-voix ; il est temps encore de renoncer à nos projets; nous pouvons retourner à terre.

— Je suis surprise, il est vrai, de n’avoir encore vu ni le capitaine Rémy ni aucun de ses gens, répliqua la jeune fille; mais il n’y a rien là qui doive nous inquiéter. Le capitaine est prévenu de notre visite; il aura envoyé l’équipage sous le pont, afin de pouvoir causer avec nous en liberté. C’est une attention dont je le crois capable, malgré vos préjugés contre lui.... Et, voyez, ajouta-t-elle précipitamment, on prépare l’échelle ; on veut nous recevoir avec tous les honneurs de l’étiquette maritime. »

En effet, un homme venait enfin de se montrer à une ouverture pratiquée dans le flanc droit du navire, et assujettissait au bordage un petit escalier mobile. Il accomplit cette besogne rapidement et en silence.

« d'est Frappe D’abord lui-même qui vient nous recevoir, dit le fermier en secouant la tête ; allons! il n’y a plus à s’en 'dédire.... Pousse, Leblanc, mon garçon, et à la garde de Dieu ! »>

En quelques coups d’aviron, la barque-fut amenée au pied de l’échelle. L’homme que Thomas avait appelé Frappe-D’abord était resté immobile au sommet, examiuant les visiteurs d’un œil farouche.

« Eh bien ! Thomas, gros rat de terre, dit-il d’une voix enrouée avec l’accent de la colère , qu’avais-tu donc à nous regarder tout à l’heure au lieu de nager droit à nous?

— Allons donc, M. Frappe-D’abord, répondit le fermier de son ton patelin en.essayant de rire, je laissais à ces honorables personnes le temps d’admirer la Belle-Joséphine. C’est tout de même un navire qui n’a pas son pareil, et ça mérite d’être vu. »

Frédéric se leva.

« Le capitaine Rémy est-il à bord? demanda-t-il du ton sec et bref d’uu marin qui parle à son inférieur.

— Oui, répondit-on avec une sorte d’ironie.

— Alors annoncez-lui que son ancienne passagère , miss Anna

— Eh ! montez!... montez donc! que diable! » dit une grosse voix.

Frédéric, sans savoir précisément pourquoi, éprouvait quelque répugnance à obéir; mais miss Anna, rassurée par la certitude de voir Rémy, posa résolument son pied mignon sur l’échelle. Fargeaud la 'suivit sans

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hésiter; bientôt ils se trouvèrent l’un et l’autre sur le pont de la lie lie- Joséphine

Tout à coup la jeune Anglaise s’arrêta épouvantée et se couvrit les yeux avec horreur. Frédéric lui saisit le bras pour l’entrainer en arrière; mais Frappe-D’abord leur barra le passage, et s’écria, en poussant un ricanement féroce :

« Alerte ! les autres.... FJous les tenons! »

A ce cri, il se fit un piétinement sur le pont : cinq ou six matelots débraillés, l’œil hagard, accoururent comme des forcenés vers les deux jeunes gens.

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