‹ La falaise SainteHonorineChapitre 4 sur 12 · S.8 LA FALAISE · texte numérisé non relu

S.8 LA FALAISE

L’équipage contrebandier.

Le pont du navire était jonché de corps humains qu’on eût pris pour des cadavres après une bataille. La plupart étaient complètement immobiles; d’autres avaient conservé un peu de sentiment, mais leur état n’en était pas moins affreux. On les voyait se rouler au milieu des cordages et des ballots, froissant convulsivement tout ce qui se trouvait sous leurs mains crispées; de temps en temps des gémissements, des • imprécations à demi étouffées s’échappaient de leur bouche. Une odeur nauséabonde, où le tabac, l’eau-devie et le ' goudron avaient une égale part, des bols de punch renversés, des bouteilles et des verres cassés, épars sur le plancher avec des sabres d’abordage, des fusils , des espingoles , indiquaient suffisamment de quoi il s’agissait. L’équipage du navire contrebandier n’avait cru pouvoir mieux occuper ce temps d’oisiveté qu’en se livr ant à l’orgie ; l’ivresse brutale, furieuse du matelot avait fait ses ravages. Les cinq ou six hommes qui venaient de se précipiter sur les visiteurs semblaient seuls avoir conservé quelque raison. Parmi eux se trou-

vait Gorge-Salée, le favori du capitaine; mais Rémy lui-même ne se montrait pas, et le commandement appartenait en ce moment au second Frappe -D’abord.

Le personnage à qui l’on donnait ce sobriquet, en raison de son goût décidé pour les corrections manuelles, était une espèce de nain, de quatre pieds de haut, d’une difformité extrême. Il avait une grosse tête, à cheveux crépus, enfoncée dans de larges épaules d’où pendaient ju?qu’à terre des bras et des mains d’une force herculéenne. Son visage rouge, ridé, écailleux exprimait les passions les plus basses et les plus révoltantes. Quant à son costume, c’était un assemblage sordide de toile à voile, de drap et de cuir, d’une forme bizarre. Un sifflet d’argent, suspendu à son cou par une chaîne de même métal, indiquait ses fonctions sur la Belle-Joséphine.

On peut aisément s’expliquer l’effroi de miss Anna à la vue des matelots hideux qui l’entouraient. Pâle et tremblante, elle se serrait contre Frédéric. Celui-ci, armé d’une barre d’anspect, contenait par son attitude hardie les contrebandiers.

« Ah T c’est donc un guet-apens , une trahison ? s’écria-t-il d’une voix tonnante. Comment, lâches coquins ! osez-vouâ attaquer un homme seul et une femme ?

, — L’entendez -vous, ce dénonciateur, ce mouchard ? s’écria d’une yoix aigre Gorge-Salée, le beau parleur de la bande ; comme si l’on ne savait pas que son vieux scélérat d’oncle vient de dénoncer Michaud à la douane! Ses amis les gabeloux sont allés à la Rochette ; on a tout pris, et nous perdons notre part de la marchandise.... Est-ce qu'il vient ici pour nous braver maintenant? Allons, vous autres, le jeune doit payer pour le vieux ; nous le tenons, il farut lui donner la cale , en 377 9

attendant que- nous allions tout bousculer dans ce vieux nid à hiboux de Grosville.... Alerte! Branle-bas du diable sur l’officier du roi ! »

Malgré ces excitations bruyantes, l’orateur se tenait h distance respectueuse, car Frédéric brandissait toujours sa redoutable barre.

« Oui, oui, dit un autre matelot dont l’accent trahissait l’origine anglaise, c'est aussi ce beau gentleman qui a prévenu les douaniers de Sainte-Honorine, il y

a huit jours, peudant le coup de vent d’amont Dieu

me damne ! le capitaine a été sur le .point de l’assommer en ma présence.... Grâce à ses avertissements, le pauvre Dick, mou. camarade, a reçu une balle dans l’épaule en manœuvrant la barque au pied de la falaise. Du diable si je ne veux pas frapper un bon coup pour venger le pauvre Dick ! »

Celui qui parlait releva lentement les manches de sa chemise et mit à nu des bras noirs et musculeux, comme s’il s’apprêtait à boœr.

* Allons ! ne lanternons pas, cria Gorge-Salée de sa voix perçante; le capitaine ne pourra se fâcher si nous donnons une petite leçon à l 'officier qui nous a fait des farces.... Le capitaine Rémy n’a pas l’air d’aimer beaucoup les officiers du roi, surtout les blancs-becs. Sus donc à l’officier! tombons sur lui, assommons-le ! hourra! »

Frédéric, adossé au, bastingage, avait répondu par le silence du mépris à ces injures et à ces menaces. Voyant les contrebandiers prêts à s’élancer sur lui , il leva son arme pour frapper le premier qui oserait l’approcher. Miss Anna était restée jusque-là anéantie, mais l’imminence du péril lui rendit enfin sa présence d’esprit; retenant le bras de son défenseur, elle se jeta résolument au-devant des assaillants.

SAINTE-HONORINE

« Arrêtez, braves gens! s’écria-t-elle avec chaleur : que signifie une pareille réception? Ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi qui ai passé trois jours à bord de ce «avire.... Vous étiez alors polis et raisonnables; d'où vient cet affreux changement?

— Oui, et nous avons été joliment récompensés! interrompit l’Anglais d’un ton brutal; on dit que vous êtes la fille d’un lord, que vons aviez dans vos bagages pour plus d’un million de pierreries ; mais vous avez tout donné à Rémy, et il n’en a pas fait part à l’équipage ; nous en avons été pour nos frais de courbettes et de simagrées.

— Le capitaine Rémy n’a pas voulu accepter d’argent; mais, si l’équipage le désire, je réparerai cette omission, je....

— Vous arrangerez cela avec moi, ma petite lady, s’écria Frappe- D’abord avec empressement; nous allons en causer, si vous le voulez bien.... Holà! vous •autres, continua-t-il en s’adressant aux matelots, faites s de l’officier ce que vous voudrez, moi je prends la dame pour ma part. »

Et il voulut s’approcher d’Anna; mais Frédéric le menaça de sa terrible barre.

«Arrière, arrière, misérable! s’écria-t-il; ne la touche pas, ou je te tue. »

Miss Anna de son côté repoussa le marin par un geste d’horreur :

« Je ne vous connais pas, s’écria-t-elle; je veux voir le capitaine Rémy; où est-il ? On m’a assuré qu’il était à bord 1

— Dites-moi ce que vous aviez à lui dire, répliqua le second avec un sourire farouche; donnez-moi ce que vous vouliez lui donner; c’est moi qui le remplace

— Non, non.... Ne me touchez pas, ne m’approchez pas! Je veux voir le capitaine; on m’a promis que je le verrais. »

Les matelots , malgré leurs récriminations cupides, ne semblaient pas entièrement hostiles à miss Anna; toute leur haine se reportait sur l’aspirant.

« Prenez garde , monsieur Frappe - D’abord , dit Gorge-Salée timidement; le capitaine ne serait pas content si l’on malmenait la petite dame.... J’ai toujours pensé qu’il fallait la traiter doucement; pour ma part, je vous prends à témoin qne je n’ai rien dit ni rien fait contre elle !

— C’est bon, dit Frappe -D’abord rudement, cela me regarde ; je veux être maitre aussi.... Voyons, continua-t-il en s’adressant à miss Anna, qu’êtes-vous venue faire à bord de la Belle-Joséphine?

— Je veux parler au capitaine Rémy.... Encore une fois, où est -il?

— Où il est? dit le contre-maître en ricanant; regardez devant vous.... là, au pied du grand’ mât. »

Il désigna un homme de haute stature, étendu sans mouvement à quelques pas d’eux. La seule distinction' qu’on eût faite pour lui avait été ,de jeter sur son corps une grossière jaquette de matelot, tandis que les autres ivrognes restaient couchés pêle-mêle à l’endroit même où ils étaient tombés. Une partie de sa figure brune était cachée par un pan de vêtement; mais sa large main, étalée sur le plancher et couverte de bagués, ne laissait aucun doute sur son identité.

La jeune Anglaise frissonna; un horrible soupçon venait de traverser son esprit.

« Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, on l’a tué!... Vous étiez jaloux de lui, je le sais.... Il est mort!

SAINTE-IIONORINE.

— Il est ivre! répliqua Frappe-D’abord en haussant les épaules.

— Eh mais! dit Gorge-Salée, qui * par occasion, se piquait de bel esprit, vous avez raison tous les deux.... Le capitaine est ivre-mort! »

Des éclats de rire accueillirent cette grossière plaisanterie.

En voyant dans cet état d’anéantissement l’homme qu’elle était venue chercher, miss Anna sentit redoubler son effroi.

» Il ne nous reste plus rien à faire ici, s’écria-t-elle; je vous en supplie, laissez-nous partir! Ce que j'avais à dire au capitaine Rémy le concernait seul ; comme il est hors d’état de me comprendre....

— Que la mer m’engloutisse si je vous permets de filer votre nœud! dit Frappe-D’abord avec une familiarité insolente; quand le capitaine est ivre, je suis capitaine à sa place. Ça ne lui arrive pas souvent de rouler comme un ballot mal arrimé, car il porte sa double ration tout comme un autre; mais quand il est sur le flanc, c’est moi qu’il faut héler.... Voyons! si vous avez oublié de payer votre passage, je pourrai faire prendre à vos guinées 1& chemin de ma poche aussi bien que Rémy. »

En même temps il souriait d’un air de cupidité ignoble. Evidemment la réputation de richesse de la jeune Anglaise avait donné au contre-maitre l’idée de quelque exaction dont il comptait bien s’approprier le profit.

« Mais je n’ai pas d’argent sur moj, dit miss Anna, je comptais offrir seulement au capitaine....

— Du diable si j’en crois un mot. Dépêchons, mille tonnerres ! le temps se brouille, le grain arrive et il faut appareiller.

— Misérable voleur ! s’écria Frédéric avec indignation, prétendez- vous faire violence à une femme venue sans défiance sur votre navire ?

— Te tairas-tu, toi ?» dit le marin en levant le bras pour frapper. .

Mais avant qu’il eût atteint Frédéric , il reçut luimême sur la tête un violent coup de barre; il tomba étourdi sur le pont.

Cet acte de vigueur et d’énergie imposa un instant aux matelots; ils se regardèrent stupéfaits, hésitant à approcher

« Fuyez! fuyez! dit une voix effrayée derrière l’aspirant de marine; par ici, monsieur Fargeaud, sauvezvous!... Ne leur résistez pas, pour Dieu! Songez à la pauvre dame. »

C’était Thomas Letort; il se tenait debout sur le bastingage, près de sa chaloupe que Leblanc venait de décharger. Il voyait le danger des deux jeunes gens; mais il était trop prudent ou plutôt trop lâche pour les - défendre ouvertement contre ses associés.

Frédéric mesura d’un coup d’œil la distance qui le séparait de l’échelle; seul il lui eût été facile de s’élancer dans la barque ou mêmè de gagner la terre à la nage; mais il ne pensait pas à sa propre sûreté : toutes ses craintes étaient pour miss Anna, qu’il s’était chargé de protéger. Il lui dit quelques mots à voix basse, et voulut l’entraîner ; mais ses adversaires se ravisèrent promptement.

« Il a tué ce pauvre Frappe-D’abord ! reprit l’un d’eux; tonnerre! nous laisserons- nous molester par ce morveux?

— Pendons-le à la grande vergue ! dit un autre.

— Jetons -le par-dessus le bord 1 s’écria un troisième. -

SAfN TE-HONORINE.

— Oui ! oui ! c’est cela , par-dessus le bord ! »

lisse ruèrent brusquement sur le jeune homme et

lui arrachèrent son arme. Il fit une résistance désespérée j mais, quoique à moitié ivres, ses agresseurs étaient robustes, et ils devaient être les plus forts. Bientôt il fut terrassé, garrotté avec des cordes, en dépit de ses menaces et de ses imprécations.

Pendant cette scène de désordre, miss Anna avait couru au capitaine Bémy, toujours inanimé.

« Capitaine ! s’écria-t-elle d’une voix vibrante en se penchant vers lui, venez à mon secours ! C’est moi.... miss Anna, votre passagère, pour qui vous avez été si bon! Souvenez-vous de M. Durham, votre armateur, souvenez- vous de votre promesse.... Au secours! »

Rémy poussa un léger soupir, étendit un bras; puis il retomba dans son engourdissement.

« Enfin, nous avons mis le fier-à-bras à la raison; maintenant que ferons-nous de la jeune dame? demanda une voix. ,

— De la prudence, camarades, dit le fermier qui,, du haut de l’échelle, avait tout vu et tout entendu; le capilaine ne sera pas content de vos fredaines; n’écoutez pas les mauvais conseils, ou gare les coups de corde quand il aura cuvé son vin !

— Thomas, gros mangeur de galette, s’écria Gorge- Salée, ne te mêle pas de ceci. Tu m’avais promis ce matin d’arranger avec le vieux monsieur de Grosville cette affaire des marchandises, et voilà que tout va aux cinq cents diables! Ne viens pas te fourrer dans nos comptes, quand nous payons à chacun ce qui lui est dû ! »

Le fermier, intimidé par ces menaces, allait se retirer; un regard jeté sur les deux pauvres jeunes gens en proie à cette canaille furieuse le retint encore. Mais

il se tut et chercha quelque moyen de les secourir sans se compromettre lui-même.

« Eh bien, mille démons! s’écria un matelot, gardons la jeune dame; nous en tirerons de l’argent.... Quant à l’aspirant....

— A la mer! hurla Frappe-D abord, qui, un moment étourdi, venait de se relever sanglant; il m’a traité comme un mousse, je veux faire de lui un appât pour les requins. »

Les misérables enlevèrent Frédéric dans leurs bras en proférant des blasphèmes horribles. Lejeune homme écumait de rage et se consumait en efforts impuissants pour se dégager. Miss Anna se précipita au milieu du groupe :

* Arrêtez! s’écria-t-elle avec véhémence ; arrêtez, si vous êtes hommes, si vous êtes chrétiens!... C’est pour moi, pour moi seule que M. Fargeaud s’est exposé à ce péril! Laissez-)e aller, je vous en supplie.... C’est un marin comme vous! il est brave, il est généreux.... Lâchez-le, et je vous enrichirai tous.

— Cardez vos prières pour vous-même, ma belle, répliqua Frappe-D’abord d’un ton menaçant; votre tour va venir.

— Grâce! grâce pour lui!... Capitaine Rémy, réveillez-vous! On assassine un homme sous vos yeux!

— A la mer! » répétèrent les furieux en balançant le corps de leur victime avant de le précipiter dans les flots.

Une seconde plus tard c’en était fait du téméraire jeune homme. En ce moment terrible, Thomas fut pris d’une inspiration subite; il s’élança sur le pont, et courant à Rémy, il s’écria d’une voix retentissante :

« Alerte, alerte, capitaine! voici l’orage.... Alerte!

SAINTE-HONORINE

la Belle-Joséphine va être jetée à la côte ! la Belle-Joséphine va faire naufrage.... Alerte! ou le navire est perdu ! •

A cette sinistre nouvelle, les matelots lâchèrent Frédéric, qui se trouva sur ses pieds ; tous, par un mouvement machinal, tournèrent les yeux vers le ciel pour juger eux-mêmes de limminence du danger. Le capitaine Rémy, assez semblable une minute auparavant à une masse inerte, se leva tout à coup sur son séant. Ces terribles paroles : « la Belle -Joséphine va faire naufrage, » avaient agi sur lui comme le galvanisme agirait sur un mort.

« Ferme ton bec , vilain corbeau de mer ! cria Frappe-D’abord avec colère en s’adressant à Thomas; l’orage nous laissera bien encore le temps de lever l’ancre.... Allons, vous autres, continua-t-il, finissonsen avec ce muscadin.... Vite, à l’eau ! et songeons à la manœuvre. »

Mais un seul mouvement de Rémy avait suffi pour r refroidir l’ardeur des contrebandiers. Ils regardaient d’un air inquiet du côté du grand mât.

«Excusez, monsieur Frappe-D’abord, dit Gorge- Salée, mais nous sommes allés un peu trop loin.... le capitaine va s’éveiller, et s’il trouvait mauvais.... Nous avons, je crois, un peu trop bu d’un coup, camarades, ajouta-t-il en se tournant vers ses compagnons; pour moi, je n’ai rien fait contre l’officier et la jeune daine' qui passe les bornes d’une bonne farce de matelot.

— Ni moi, répliqua un autre; histoire de rire pour employer joyeusement son quart....

— Ni moi! ni moi! » répétèrent les autres.

Frappe-D’abord, seul, semblait animé d’un ardent

désir de vengeance contre Frédéric; d’ailleurs, nous le savons, il était jaloux en secret du capitaine.; la frayeur

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