‹ La falaise SainteHonorineChapitre 5 sur 12 · FA FALAISE · texte numérisé non relu

FA FALAISE

de ses complices à un simple geste du commandant augmentait encore sa rage.

« Comment, drôles, mateluches du diable ! s’écriat-il en fureur, vous obéirez à ce ladre de Rémy, qui a gardé les guinées et les diamants de la jeune dame sans vous donner votre part, et vous ne m’éeouterez pas, moi, votre ami, votre camarade?... Laissez donc! le vieil ivrogne ne va pas tarder à se rendormir.... Voyons, donnez-moi un coup de main pour en finir avec ce brigand qui m’a fendu le crâne.... Il faut penser au navire. »

Il voulut saisir lui-même Frédéric afin d’accomplir son horrible projet; mais le jeune homme, aidé de miss Anna, avait profité de ce moment d’hésitation II se dégagea de ses liens serrés à la hâte, sauta sur une espingole chargée, qui était au pied du grand mât, et s’adossant au bastingage, il ajusta ses ennemis stupéfaits.

« Le premier qui approche est mort ! » dit-il avec énergie.

Les matelots ne bougèrent pas; maisFrappe-D’abord se montrait aussi acharné qu’auparavant.

Ah ! c’est comme ça ! s’écria-t-il en s’armant d’une paire de pistolets; mille boulets de canon! nous allons voir. »

Cependant Rémy n’était pas encore sorti de sa torpeur; il roulait des yeux égarés, agitait ses mains dans le vide. La voix éclatante de Thomas résonnait sans relâche à ses oreilles, pour surexciter ses facultés et ranimer sa mémoire.

« Donnez vos ordres , capitaine, criait-il en le tirant par le bras ; nous sommes à quelques encablures seulement de la pointe Sainte-Honorine; le grain arrive du large, et rien n’est prêt à bord pour le rece-

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voir.... L’équipage, au lieu de s’occuper de la manœuvre, ne soDge qu’à se quereller; vos gens sont ivres, hors d’état d’agir.... Réveillez -vous, ou dans une heure la Belle-Joséphine n’existera plus! ®

Il sembla que le ciel voulût confirmer cet avertissement; un éclair brilla dans la nue, un coup de tonnerre éloigné, mais bruyant, se fit entendre.

Cette fois, le capitaine se leva debout comme par un ressort; mais ses jambes mal affermies se dérobant sous lui, il dut s’appuyer aussitôt contre le grand mât. Une pâleur livide avait remplacé le rouge foncé qui tout à l’heure couvrait son visage et il promena autour de lui un regard rapide. Un nuage sombre se montrait à l’horizon, chargé de foudre et de vent; la mer, si paisible jusque-là, s’enflait en grondant comme soulevée par une force intérieure ; le bruit du ressac Sur la côte voisine devenait alarmant. Ce tableau acheva ce que les paroles du fermier avaient commencé.

« A l’ouvrage, tout le monde, à l’ouvrage! cria Rémy dont la voix, naturellement rauque, empruntait à l’ivresse des intonations lugubres; que l’enfer me confonde, nous nous sommes laissé surprendre!... à l’ouvrage , mille tonnerres ! levez l’ancre ! du monde au guindeau! mettez en panne, et voyons venir le

vent Que le feu du ciel consume celui qui clam-

pinera dans un moment comme celui-ci ! *

Ces accents mâles et puissants firent bondir les matelots, comme la voix du maître fait bondir des chevaux bien dressés. Tout ce qui venait de se passer quelques minutes auparavant fut oublié. Les marins ne pensèrent plus qu’au salut de leur vaisseau, aux ordres de leur commandant; ils se mirent résolûment au travail. Frappe-D’abord lui-même se vit forcé de renoncer à sa

vengeance ; il jeta les pistolets dont il s’était armé, et qu’il dirigeait déjà contre Frédéric :

« Je prendrai ma revanche, dit-il aux jeunes gens en frémissant de rage. Nous nous reverrons.... Patience!... Pour le quart d’heure, il s’agit de tirer la Belle-Joséphine de ce mauvais pas. »

Puis, leur tournant brusquement le dos, il s’écria d’une voix animée ; >

« Courage, enfants, courage!... Tout le monde à la manœuvre.... Monte, monte, monte en haut! Main avant, main avant!... Ofeyrage, mes petits requins du bon Dieu! Courage, mes pejjts lapins d’enfer! »

Pour péroraison à ce morceau d’éloquence maritime, il porta à ses lèvres un sifflet aigu dont il tira des rossignolements significatifs.

SAINTE-HONORINE

L’appareillage.

Le brick- goélette présentait en ce moment un spectacle animé. Parmi les matelots qui avaient conservé l’usage de leurs sens, les uns se hâtèrent de monter dans les agrès, les autres se dirigèrent vers le cabestan. Quelques ivrognes, impassibles jusque-là comme des ballots de contrebande, se levèrent aussi et se mirent au travail avec une présence d’esprit tout à fait inconcevable pour des personnes étrangères aux instincts particuliers du marin. Malheureusement une bonne partie de l’équipage n’obéit pas aux ordres de ses chefs; dix à douze hommes environ restèrent insensibles aux appels étourdissants du sifflet et aux coups de pied vigoureux que leur appliquait en passant Frappe-D’abord. Il était visible cependant que la Belle -Joséphine allait avoir besoin de toutes ses forces pour lutter contre les éléments, et chaque homme inactif augmentait les chances de perte pour le navire.

Miss Anna et Frédéric étaient restés à l’écart. Le jeune officier, debout, la tête nue, le visage pâle, serrant entre ses mains le tromblon dont il s’était emparé,

jetait encore des regards de menace et de défi à ses adversaires. L’Anglaise se cramponnait à son bras avec force :

« Nous sommes sauvés! dit-elle enfin : nous n’avons plus rien à craindre de ces bandits.... Oh! brave jeune homme, quels remerchnents ne vous dois-je pas ? et c’est pour moi que vous avez couru ce danger! Ma reconnaissance durera autant que ma vie.

— Et moi, miss Anna, répondit Frédéric, dont la voix était légèrement tremblante, je n’oublierai jamais avec quelle générosité vous avez pris ma défense quand vous atiez tant à craindre pour vous-même.... Vous êtes aussi bonne, aussi dévouée, aussi courageuse que belle !

— Vous n’avez donc plus contre moi ces soupçons, ces défiances qui m’affligeaient malgré vos efforts pour me les cacher? Monsieur Frédéric, un quart d'heure tel que celui-ci vaut des années d’amitié; comptez toujours sur l’affection de la malheureuse Anna ! »

Fargeaud laissa tomber son arme ; un sourire d’indicible bonheur éclaira son visage :

« Miss Annal miss Anna! répéta-t-il avec émotion, pour cette parole de votre bouche, j’eusse affronté mille morts.

— Partons bien vite, si vous ne voulez pa§ en affronter au moins une, dit une voix étouffée auprès d’eux ; ma barque est prête.... Il ne serait pas prudent d’attendre ici les événements. »

C’était le fermier Letort qui s’approchait d’un air effaré.

« Oui, oui, quittons ce fatal bâtiment, dit Anna vivement.

— Cependant, mademoiselle, votre sûreté exige que

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vous parliez au capitaine s’il est en état de vous comp rendre.

— Non, répliqua l’Anglaise avec tristesse ; cet homme, pour qui j’avais conçu je ne sais quel intérêt, m’inspire maintenant une véritable répulsion ; je ne veux rien lui demander. D'ailleurs, si ces odieux matelots reveuaienl k la charge....

— Ils ont d’autre besogne que de songer k vous, murmura Thomas; mais, au nom de Dieu, ne restons

pas ici Rémy pourrait vouloir s’informer de ce qui

s’est passé pendant son ivresse, et il trouverait peutêtre que ses gens n’avaient pas si grand tort. ®

Frédéric insistait pour qu’on parlât au capitaine , car il n’avait pas oubiié combien il était important que miss Anna s’assurât de la discrétion de cet homme. Rémy, après s’être fait apporter par Gorge-Salée une immense jarre d’eau dont il avait bu à longs traits, avait repris l'usage de ses facultés; il sc promenait sur le pont pour dissiper tes dernières fumées de l'ivresse. Se trouvant tout k coup face k face avec les visiteurs, il s’arrêta et les regarda d’un air hébété :

« Gue le ventre de la baleine me serve de cabine, grommela-t-il, si je ne rêve pas encore tout habillé ! Il me semble voir lk, devant moi. T..

— Vous ne rêvez pas, capitaine Rémy, dit Frédéric en se dégageant des mains du fermier , qui se sauva dans sa barque, il y a en effet sur ce navire deux personnes étonnées de s'y trouver.... Nous savons comment on traite les bonnêtes gens k bord de la Belle- Joséphine !

— Les honnêtes gens 1 répéta le capitaine en fronçant le sourcil; par la mort! je ne vous comprends pas. Est-ce que mes diables incarnés vous auraient maltraité pendant.... pendant que je dormais?

— Ils ont voulu m’assassiner, et quant à miss Anna, elle peut vous dire à quelles violences on s’est porté contre elle. » .

Rémy frappa du pied et laissa échapper un blasphème : puis il mit son sifflet à sa bouche, comme pour rappeler l’équipage ; mais l’Anglaise l’empêcha d’exécuter son projet. •

« Capitaine, je vous demande grâce pour vos gens, dit-elle avec dignité, et je vous prie d’oublier les excès dont ils se sont rendus coupables envers nous.... L’ivresse avait égaré leur raison. Un homme franc, loyal, qui a montré des sentiments délicats dans une circonstance récente, ne leur a-t-il pas donné lui-même aujourd’hui l’exemple de cette débauche grossière, avec laquelle les actions honteuses, les crimes même devien-* nent faciles ? »

Rémy s’assura d’un coup d’œil que Frédéric s’était retiré à quelques pas, afin de ne pas gêner miss Anna.

« Pour qui donc m’avez-vous pris? dit-il d’un ton où la confusion perçait à travers l’ironie. Il est vrai, je n’ai pas souffert qu’on vous insultât à mon bord; j’ai eu pour vous les soins de tout capitaine de navire pour des passagères faibles et souffrantes; je n’ai voulu recevoir aucun salaire, moi que vous supposiez un homme vil et avide d’argent ; enfin je vous ai promis de veiller sur vous, de vous protéger en tout ce qui dépendrait de moi : à cause de cela, m’avez-vous donc pris pour un beau fils, disant de jolies choses, buvant de l’eau sucrée et passant les heures de quart à regarder les étoiles?... Non, vrai Dieu! je suis un chenapan, un vaurien, un loup de mer, qui se bat, qui jure et qui s’enivre.... Par moments, j’en conviens, il me monte des bouffées d’ennui, de tristesse, de remords, comme vous appelez ' cela.... Alors, je me fais apporter une jatte de grog, et

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ça passe, comme aujourd’hui. Je vous le répète, je suis un grossièr matelot, un méprisable contrebandier, une

brute ignoble pas autre chose, entendez-vous? pas

autre chose ! »

Ces paroles furent prononcées d’un air égaré. Une telle expression de douleur était peinte sur le visage de Rémy, que miss Anna eut pitié de lui.

« Capitaine Rémy, dit-elle avec douceur, vous me permettrez de mieux penser de vous.... Malgré vos efforts pour cacher vos qualités comme un autre cacherait des défauts^ j’ai cru reconnaître en vous une âme noble, élevée, généreux ; cette opinion m’est chère, et je ne veux pas en changer. »

Rémy parut vivement attendri , une larme arriva même jusqu’aux gros cils gris de sa paupière.

« Merci, merci, mademoiselle, répondit-il d’une voix étouffée; ça fait du bien de s’entendre dire ça.... Jamais personne avant vous ne m’avait rien dit de pareil ! vous n'avez donc pas peur de moi comme les autres?... Oui, oui, je n’étais pas né pour ce vilain métier! si. j’avais eu de l’éducation, si je n’avais pas été entraîné par des passions brutales, par de mauvais exemples, j’aurais pu aspirer peut-être — Mais, continua-t-il d’un ton plus bas, comment avez-vous deviné cela? Des personnes ont vécu dix ans avec moi sur le même vaisseau, sans soupçonner que j’avais quelque chose au fond du cœur.... Hum ! je ne suis pas un grand faiseur de phrases, moi.... Mais, de mon côté, je sens bien ce que vous valez! Aussi je vous aime, oh ! je vous aime bien, allez! •>

Miss Anna ne put s’empêcher de faire un léger mouvement. Rémy devina sa pensée; un sourire amer effleura ses lèvres.

« Ai-je l’air d’un ridicule amoureux? dit-il avec , 377 10

ironie. Non, non, miss Anna, mon affection pour vous est celle d’un père, d’un frère, d’an vieil ami, si vousvoulez bien me permettre de prendre un de cesnoms.... Quand un homme comme moi dit qu’il aime, ce n’est pas là un propos de muguet; cela signifie qu’il donnerait sa vie, au premier appel, sans se plaindre, sans souffler mot!

— Oh! je vous crois, Rémy, je vous crois.... Mais si vous avez du dégoût pour votre vie présente, pourquoi n’abandonnez -vous pas ce navire? pourquoi ne quittezvous pas ces scélérats, indignes d’être vos compagnons? »

Le capitaine ne répondit pas.d’abord.

« Je vais vous paraître bien bizarre, miss Anna, dit-il enfin d’un ton sombre, mais il me serait aussi impossible de vous obéir que de revenir sur le sillage de ma vie passée.... Voyez ces hommes, ajouta-t-il en désignantles matelots qui allaient et venaient autour de lui d’un air affairé; ils me craignent, mais ils ne m’aiment pas, je le sais. Il en est plus d’un peut-être qui voudrait me savoir englouti dans la mer; à chaque instant, je dois apaiser leurs murmures, leurs mécontentements, leurs révoltes, et cependant chacun d’eux m’est cher.... Je ne voudrais pour rien au monde séparer mon sort du leur; nous ayons souffert les mêmes fatigues, bravé les mêmes dangers, nous sommes également mis au ban de la société.... Quant au navire, il serait injuste d’étendre jusqu'à lui la honte de ses maîtres.... jamais plus belle et plus solide construction n’a fendu la lame de l’Océan.... Enfin, miss Anna, tels qu’ils sont, navire et équipage sont inséparables du pauvre Rémy ; nous aurons tous, je l’espère, le même tombeau ! »

Comme le capitaine achevait ces mots d’un ton profondément mélancolique, Frédéric Fargeaud se rapprocha des deux interlocuteurs. .

« Miss Anna, dit-il précipitamment, permettez-moi de vous rappeler que le temps presse ; Thomas veut partir; l’orage va éclater dans un instant.... D’ailleurs, un marin, dans un moment pareil, se doit à son navire.

— C’est vrai, dit Rémy en jetant sur le ciel un regard rapide ; il ne serait pas prudent de rester h bord plus longtemps. Descendez bien vite dans la barque.

— Mais je n’ai pas fait connaître encore au capitaine

le motif de cette visite De grâce, monsieur Frédéric,

priez Thomas de prendre patience, et vous, Rémy, écoutez-moi. »

Elle dit alors combien il lui importait que le secret de sa retraite ne fût pas révélé lorsque le bâtiment serait de retour en Angleterre. Rémy l’écouta d’un air attentif :

« Vous avez commis une imprudence en venant ici, dit-il tristement ; mes drôles savent maintenant où vous demeurez; si l’on devait les presser de questions à leur arrivée, je ne répondrais de rien.... Mais j’y mettrai ordre. Nous allons souvent faire nos chargements «ailleurs qu’à Londres ou à l’ile de Wight. Je conduirai le navire dans le nord de l’Ecosse, et pas un homme de l’équipage ne mettra le pied d’ici à longtemps sur le sol britannique. Ne craignez rien pour votre secret, miss Anna. .

— Je vous avertis du danger, capitaine; on vous

fera sans doute des offres magnifiques.... Mon ennemi est puissant très-puissant !

— Tant mieux! j’aime à lutter contre la puissance....

Je m’ennuie quand la mer est calme et le vent endormi.

— Que Dieu vous récompense pour votre zèle affectueux ! Mais ce n’est pas tout, capitaine Rémy; j’ai encore une nouvelle à vous apprendre, une grâce à vous demander — »

Et elle lui raconta comment Laforêt, sur le point de se voir gravement compromis par l’imprudence de son lermier, avait fait opérer par la douane la saisie des marchandises déposées à Larochette Ces événements, dont Rémy n’avait pu prendre connaissance jusque-là , à cause de son ivresse, parurent irriter ses passions sauvages, adoucies un moment par l’influence de miss Anna.

« Et comment le neveu de ce vieux bourgeois ladre et poltron, reprit- il en jetant un regard farouche sur Frédéric, a-t-il osé venir ici dans un pareil moment? Ne savait-il pas ce qui l’attendait à mon bord? Croyaitil donc que ses galons d’or et ses fanfreluches nous inspireraient beaucoup de respect? Mais ces enfants privilégiés sont orgueilleux, téméraires!...

— Ne soyez pas injuste envers lui, monsieur Rémy ; il n’ignorait pas à quels dangers il s’exposait, mais il ne voulait pas me laisser sans protection devant....

— Devant un scélérat tel que moi, dit le capitainç, dont le visage s’assombrit davantage; il a pensé cela, lui, et peu m’importe ! mais vous?

— Moi, capitaine, tout à l’heure même, sans son appui je me serais trouvée dans un grand péril.... Mais je n’ai pas fini au sujet de ces marchandises saisies par les douaniers. Je vous sais désintéressé, et je n’ose vous offrir personnellement aucun dédommagement ; néanmoins, j’ai contracté assez d’obligations envers votre équipage pour ne pas souffrir qu’il supporte cette perte.... Voici, continua-t-elle en tirant un papier de son sein, un bon de mille livres sterling sur la maison Durham et Cie.... Vous savez ce que vaut un mot de moi?

— Oui, oui, mademoiselle; vous ne m’avez pas raconté vos secrets, mais on m’a dit là-bas, à Londres,

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que sur une ligne de votre écriture on payerait des monceaux d’or.... Eh bien ! j’accepte, miss Anna, j’accepte pour eux. Cette somme sera distribuée à l’équipage ; seulement je me garderai bien d’annoncer qu’elle vient de vous. On a déjà beaucoup trop parlé ici de votre richesse, et quelqu’un de mes vauriens, alléché par le gain ...

— Vous agirez comme vous l’entendrez, capitaine ; si quelque chose de ma triste histoire était parvenu jusqu’à vous et vos matelots, vous sauriez que cette fortune ne m’a pas préservée des plus grands malheurs.... Mais laissons ce sujet. Maintenant il ne vous reste plus aucun motif d'inimitié contre M. Frédéric Fargeaud et sa famille. J’avais espéré....

— Quoi donc, miss Anna?

— Une réconciliation serait-elle donc impossible entre vous et mes hôtes?

— Pas un mot de plus, interrompit le capitaine, dont la voix devint tout à coup sèche et dure. Croyez-vous que je puisse en vouloir sérieusement à ce vieux tretnbleur de Laforêt? Les gens de cette espèce m’inspirent trop de pitié pour exciter jamais ma colère, quoi qu’ils fassent. La nuit de votre arrivée ici, quand j’allai vous chercher à bord, je vous conseillai de vous défier de lui ; ce n'est pas qu’il soit méchant, mais il est lâche et avare ; vous ne m’avez pas écouté, cela vous regarde. Quant à son neveu, continua-t-il en jetant sur Frédéric un regard étincelant, ne me demandez rien pour lui : je le hais.

— Vous le haïssez, mon Dieu! et pourquoi? que vous a-t-il fait?

■ — Que sais-je? dit Rémy d’un air sombre. Je le hais parce que je ne puis le voir sans avoir des idées, des regrets.... Ça me fait toujours penser de rencontrer un

lâO

jeune marin instruit, courageux, qui arrivera à la considération, aux honneurs, à la fortune.... Eh! triple million de diables ! je le hais parce qu’il est Fargeaud et que je suis Rémy; voilà.... Tenez, ajouta t-il brusquement, ne me parlez pas de cela ; je vais avoir besoin de toute ma raison, de tout mon sang-froid pour sauver mon navire et mon équipage.... il ne me resterait même pas la ressource de m’enivrer pour m’étourdir ! »

Miss Anna allait insister , car cette réconciliation avait été l’un des motifs de sa visite au capitaine contrebandier; Frédéric se rapprocha d’elle avec vivacité.

« Mademoiselle, s’écria -t-il, nous ne pouvons rester ici une minute de plus. L’ancre est levée, la goélette est en panne, et le moment de la crise approche.... Vous avez dit, sans doute, à M. Rémy tout ce que vous aviez d’important à lui dire ?

— En effet; cependant, j’eusse désiré....

— S’il en est ainsi, reprit Frédéric sans l’écouter, je vous demanderai aussi la permission d’adresser un mot

au capitaine Il ne peut encore avoir oublié certaine

altercation survenue entre nous, là-bas, sur la grève de Grosville. Je comptais la lui rappeler aujourd ; hui, et la manière indigne dont j’ai été traité sur ce navire n’a fait qu’augmenter mon désir d’obtenir une réparation.

— Vous l’aurez, dit Rémy avec véhémence ; vous l’aurez, je vous le promets, mais pas en ce moment. Vous l’avez dit vous-même : un capitaine se doit à son navire.... et vous voyez ! »

Il montra par un geste solennel le ciel chargé de nuages sinistres.

« Je sais combien votre position est critique, reprit Frédéric ; aussi n’ai-je pas la pensée de vous provoquer à cette heure; il me suffit d’avoir constaté mes droits à une réparation prochaine. En attendant que votre devoir

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vous permette de me l’accorder, nous pouvons nous souvenir seulement d’une chose, c’est que nous sommes marins l’un et l’autre et que nous nous devons mutuellement secours. Écoutez, votre équipage, décimé par l’ivresse, est incapable, j’en suis convaincu, de faire les manœuvres nécessaires pour tirer la goélette de cette situation difficile.... Gardez-moi à bord : Thomas et son compagnon suffiront pour conduire miss Anna h terre et la ramener à Grosville. Moi, je travaillerai comme .simple matelot, s’il le faut, pour vous aider à gagner le large. Je n’ose parler de mon expérience devant vous; mais il est des occasions, vous le savez, où du bras d'un seul homme peut dépendre le salut d’un navire. D’ailleurs, je suis né sur cette côte, j’en connais les dangers comme les ressources; je vous servirai de pilote jusqu’à un port voisin, soit le Havre ou Cherbourg.... »

Cette proposition d’une générosité chevaleresque produisit les effets les plus bizarres sur le capitaine Rémy. D’abord il regarda Frédéric d’un air défiant et irrité, comme s’il n’eût pu croire à la réalité de cette offre; puis il baissa les yeux vers la terre, et toute sa personne trahit une grande agitation intérieure. Enfin, frappant du pied avec une sorte de fureur :

«Non, non, s’écria-t-il, laissez moi.... partez! je saurai bien sauver mon navire sans le secours de personne — Vous voulez me déchirer l’âme , me faire rougir de moi-même, me rendre fou !

— Capitaine Rémy, réfléchissez.... Nous n’en serons pas moins ennemis, le danger passé.

— Partez ; mais partez donc ! répliqua Rémy hors de lui. Je suis un brigand, un scélérat.... Que le ciel me foudroie, que l’Océan m’engloutisse ! »

Et il se retira à l’autre bout du navire en donnant les signes d’une véritable démence. Frédéric, ne

recevant pas de réponse à sa loyale proposition, le suivait des yeux avec étonnement. Anna s’empressa de l'entraîner :

« Venez, venez, lui dit-elle à voix basse; vous avez fait ce que je commençais à croire impossible.... Rémy est profondément touché de votre générosité ; je ne crains plus qu’il cherche à se venger de vous. »

Ils descendirent dans la barque où Thomas et son garçon les attendaient avec impatience. Aussitôt on s’éloigna à force de rames du navire contrebandier.

La tempête était imminente. Le soleil se couchait derrière des vapeurs chaudes, embrasées, tandis que des nuages noirs envahissaient rapidement- le zénith. Les lames devenaient monstrueuses et fréquentes ; cependant le vent ne s’était pas réveillé encore; excepté quelques bouffées d’une brise folle qui se. jouait dans les voiles déployées de la Belle-Joséphine, l’atmosphère était immobile. On eût dit que l’orage assemblait ses forces avant de bouleverser la mer et le ciel.

Les fugitifs, en s’éloignant, tenaient toujours les yeux attachés sur le navire ; il était eneore immobile, car les resolins, qui soufflaient de tous les points de l’horizon, n’avaient pas la force de tendre ses voiles. Les matelots continuaient de s’agiter sur le pont ; on entendait leurs cris cadencés, les grincements des poulies, le sifflet du contre-maître. Au milieu de cette scène de mouvement et de bruit, un homme se tenait debout, silencieux, appuyé contre le couronnement de la poupe, dans l’attitude de la méditation ; c’était le capitaine Rémy. La frêle nacelle s’enfonçait parfois dans les espèces de vallées qui se formaient entre les vagues; alors la coque du brick-goëlette disparaissait et l’on n’apercevait plus que ses mâts élevés. Mais chaque fois que la barque remontait sur le dos de la lame, on voyait le

capitaine triste et sombre , immobile à l’arrière du bâtiment.

Thomas et son garçon ramaient vigoureusement pour résister à la marée.

« Il ne s’agit pas d’aller prendre terre au moulin de Grosville, dit Frédéric après avoir examiné le ciel ; c’est à peine si l’ouragan nous laissera le temps d’aborder droit devant nous.... Appuyez ferme sur vos avirons, mes amis; songez à cette jeune dame !

— Eh ! eh ! nos existences ont bien aussi leur prix, répliqua Thomas en donnant un vigoureux coup de rame.

— Vous avez raison, maître Thomas, d’autant plus que vous vous êtes conduit ce soir de manière à vous faire un ami de moi pour toujours !

— Ce n’est pas la peine, monsieur Frédéric, reprit

le fermier avec un accent de fausse modestie ; vous avejL été bon autrefois pour mon pauvre Baptiste, et j’aurais été fâché qu’il vous arrivât malheur..;. Je vous avais prévenu, souvenez-vous-en.... Ma foi, si je n'avais pas eu cette bonne idée de faire peur au capitaine, vous eussiez passé un mauvais quart d’heure. Les autres ne me pardonneront pas cette affaire -là, voyez -vous. Me voilà brouillé avec eux, et c’est une grosse perte pour moi. Ce Frappe- D’abord me regardait d’un air.... <

— Ne vous inquiétez pas de leur inimitié, dit Frédéric; ce sont d’ignobles coquins.... Et cependant, continua-t-il avec chaleur, Dieu m’en est témoin, au prix d'un de mes membres, je voudrais savoir ce beau navire à l’abri du péril qui le menace ! »

Miss Anna se souleva languissamment et dit à Frédéric :

« Ce sentiment est bien digne de vous , ami , de vous qui déjà vous êtes dévoué courageusement pour

une pauvre femme proscrite et calomniée ! Mais le danger est-il donc si grand?

— Il est bien grand, mademoiselle. !

— Que Notre-Dame de Bon-Secours les protège ! dit -Thomas. Cependant, j’ai toujours entendu dire que la Belle-Joséphine était légère de la quille, et ils ont la marée pour eux.

— Une côte h un demi-quart de lieue sous le vent pendant un grain est toujours une chose reddutable.... Vous parlez de la marée, mais il n’y a pas un souffle d’air dans le ciel, et maintenant qu’ils ont levé l'ancre, le moindre accident peut les jeter à la côte.... D’ailleurs, que peut-on attendre de ces dix ou douze matelots ivres?

— L’ivresse d’un marin se 'dissipe vite par un gros temps; pas un de ces coquins ne dormira, soyez-en sûr, dès que le vent sifflera dans les cordages.. . Mais que Dieu ait pitié d’eux ! nous voici arrivés. ••

En effet, une lame venait de déposer lourdement la barque sur la grève.

» Et voici l’orage qui vient ! * s’écria miss Anna en jetant un regard derrière elle.

Un violent coup de tonnerre se fit entendre, tandis qu’un éclair éblouissant illuminait la mer, et le vent se déchaîna furieux. Frédéric sauta sur le galet, tenant à Ta main une corde qui servait ài*amarrer la barque; les deux rameurs le suivirent. Grâce à leurs efforts réunis, le bateau fut mis à l’abri des lames, et miss Anna put débarquer sans autre inconvénient qu’une légère atteinte d’eau salée.

Dès qu’ils se trouvèrent en sûreté sur la terre ferme, leurs regards cherchèrent avidement la Belle-Joséphine. D’abord le ciel et l’océan se confondaient; des montagnes d’écume paraissaient toucher les nuages. Par mo-

SAINTE-HONORINE

ments tout s’illuminait de la lueur bleuâtre des éclairs, mais cette lueur n’était pas d’assez longue durée pour permettre à l’œil de distinguer le petit navire au milieu de ce chaos. Le bruit assourdissant du vent, du tonnerre et des vagues contribuait à jeter le trouble dans l’esprit des spectateurs.

« Le voici! s’écria enfin Thomas en désignant du doigt un objet blanchâtre qui voltigeait dans un tourbillon d'écume; c’est lui.... là tout près de cette pointe. .. Il est couché sur l’eau, il est poussé vers la terre.... Ah ! »

Et il se couvrit les yeux avec horreur.

« 11 touche.... il est perdu ! » dit Fargeaud d’une voix sourde.

Us se jetèrent à genoux par un mouvement spontané sans prononcer une parole. Leurs pensées et leurs regards s’élevèrent vers le ciel ; tout à coup Frédéric poussa un cri de joie.

« Il se relève, il se relève! répéta-t-il en respirant avec force; voyez-vous ses voiles se dessiner sur cette ligne de vapeurs?... Il cherthe à pincer le vent pour s’éloigner de cet endroit dangereux; il marchç bravement contre la tempête....

— Ah! c’est un bon navire! s’écria Thomas avec transport, et celui qui le gouverne est un habile marin ! Le plus fort du danger doit être passé pour eux maintenant. 11 lui faut si peu d’eau à cette pauvre Bellc-Josèphine ! Elle va gagner le large et elle sera sauvée.

— Oui, pourvu que cet horrible vent lui laisse une seule voile ou un seul mût pour en venir à bout... Mais partons: le navire a disparu derrière le promontoice, et nous ne pouvons rien pour lui.... Voici la pluie qui commence; miss Anna ne doit pas s’exposer à cet affreux orage.

— Ne pensez pas à moi, répliqua l’Anglaise avec tristesse ; monsieur Frédéric, ne conservez-vous aucun esp.oir qu’ils puissent se sauver?

— Aucun, mademoiselle; leur naufrage est retardé, mais il est certain , à moins d’un miracle. Le secret que vous aviez voulu assurer au prix de, cette périlleuse démarche ne doit plus vous donner d’inquiétude ; avant une heure il sera enseveli dans les profondeurs de l’océan avec ceux qui le connaissent ! »

Miss Anna ne répondit rien et poussa un profond soupir.

SAINTE-HONORINE

Avertissements.

A partir de ce ^ur, le château de Grosville présenta un aspect nouveau; l’animation et la gaieté remplacèrent la tristesse monotone qui y régnait autrefois. Miss Anna, entièrement rétablie, jouissait enfin d’une sécurité acquise par tant de fatigues et de dangers. Son caractère était naturellement enjoué ; de ses chagrins passés il lui restait seulement une douce mélancolie qui, par moments encore, venait assombrir son gracieux visage. Elle recevait de temps eu temps des lettres de son correspondant de Londres; mais ces lettres ne contenaient sans doute rien de fâcheux, car elles lui causaient toujours une vive satisfaction. D’ailleurs, elle ne s’épargnait pas les distractions; un piano et de la musique, des crayons et des papiers à dessin avaient été achetés k Gaen pour son usage; la musique et la peinture se partageaient ses instants. Souvent aussi, en compagnie de sa fidèle Smith, elle allait se promener à pied sur le bord de la mer, au lever ou au coucher du soleil, ou bien elle faisait une excursion à quelque village du voisinage dans la lourde carriole du château avec Frédéric,

et même avec Laforêt. Enfin, elle semblait chercher tous les moyens possibles de rendre plus supportable sa retraite au fond de cette campagne écartée.

Peut-être dans tout cela y avait-il un désir réel d’échapper à une pensée incessante, et, suivant l’expression vulgaire, de s'étourdir. Quoi qu’il en fût, miss Anna avait répandu son influence sur ce qui l’entourait. Grosville était devenu un séjour délicieux. Pendant la journée, les sons harmonieux du piano remplissaient le château, mêlés aux accents d’une voix pure, suave, enchanteresse. Plus d’un honnête paysan basnormand, après avoir écouté en passant dans l’avenue cette divine mélodie, était .prêt à jurer que les anges chantaient la messe chez le vieux M. Laforêt. Le soir et le matin, sur la. terrasse du château, au jardin, ou dans le sentier conduisant à la mer* on était sûr de trouver Anna assise sur un pliant, et dessinant dans son album tantôt un site pittoresque, tantôt une fleur encore sur sa tige su- usé vache ruminant à l’ombre d’un buisson. Mistress Smith ne la quittait pas; toujours à son côté, elle s’occupait ordinairement d’un ouvrage de broderie, pendant que sa jeune maitresse sa livrait à ses goûts d’artiste ou à ses rêveries.

Laforêt avait fini par trouver un grand charme à cette inconnue qui lui avait inspiré d’abord des soupçons si odieux; il recherchait maintenant avec empressement les occasions de se rapprocher d’elle. Le caractère acariâtre de Mme Fargeaud elle-même s’était radouci; elle se prenait quelquefois à oublier le bas de laiue qu’elle tricotait pour écouter chanter la belle Anglaise ; puis, quand elle rentrait à la cuisine, elle disait à Gothon, sa confidente ordinaire, ® que certainement la pensionnaire était une créature de haute condition, car elle avait un gosier comme un rossignol. » Le raison-

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nement n’était pas rigoureux, mais Gothon s’en contentait, et elle renchérissait encore sur les éloges donnés par sa maîtresse.

'D'ailleurs, miss Anna conservait aux yeux du frère et de la sœur un mérite qui effaçait tous les autres: elle était riche, et l’or semblait avoir pour elle aussi peu de prix que le plus vil métal. Avaient ils déjk eu occasion déjuger par eux-mêmes de cette générosité? On pouvait le supposer, quoiqu’ils ne s’expliquassent pas à ce sujet. Laforêt, dans un voyage à la ville voisine, avait changé secrètement des bank-notes anglaises contre de l’argent de France, et on ne l’avait pas entendu exprimer le moindre regret h l’égard des cinq cents livres sterling promises par le journal. Quant à Mme Fargeaud, on l'avait vue se parer un dimanche, à la messe, d’un magnifique collier de corail, qui cerÿinement n’avait pas été fait pour s’étaler sur son grossier fichu. Après cette exhibition unique; le collier avait disparu; sans doute on le réservait désormais pour les occasions solennelles, telles que le mariage de Frédéric, ou la naissance d’un petit-fils.

Ce qui contribuait k rehausser encore miss Anna aux yeux de' Laforêt et de Pétronille, c’étaient les attentions, les soins, le respect de Frédéric pour elle. L’aspirant de marine n’avait donné aucune explication de son dévouement absolu k miss Anna ; il avait éludé avec soin toutes les questions, mais ce dévouement lui-même en disait assez. Comment Frédéric, avec son caractère grave» et réfléchi, eût-il subi complètement l’influence d’une femme dont le passé eût encore été couvert d’un voile suspect? Telle était l’estime des deux vieillards pour les lumières supérieures du jeune Fargeaud, que cette pensée seule eût suffi pour les rassurer. Leurs esprits étroits s’eu rapportaient avec confiance aux ju-

gements de cet esprit d’élite : si Frédéric ne disait rien, .sans doute il n’y avait rien à dire ; s’il approuvait, sans doute il n’y avait rien à blâmer. ,

Frédéric, en effet, était constamment préoccupé d’une seule pensée, rendre à miss Anna le séjour de Grosville aussi agréable que possible, satisfaire, ses vœux avant même qu’ils fussent exprimés. Les prévenances les plus délicates, les soins les plus ingénieux lui étaient prodigués sans la lasser, sans l’importuner, avec un tact exquis. Elle acceptait ces marques d’une ardente amitié avec reconnaissance, mais avec la réserve qui n’abandonne -jamais une Anglaise de condition. Parfois seulement un regard expressif, un geste chaleureux venaient témoigner que cette réserve ne tenait en rien de la froideur et de l’ingratitude.

Frédéric cependant se montrait chaque jour plus inquiet et plus rêveur. Souvent il semblait éviter la présence de l’étrangère, d’autres fois ilne pouvait la quitter d’un instant. Absente, il éfait mal à l’aise ; présente, il restait silencieux et sombre. Que se passait-il en lui? quelle cause avait altéré sa juvénile sérénité? Évidemment il souffrait; dans un ces moments de faiblesse où succombent les esprits les plus fermes, il aurait eu besoin peut-être d’un conseil, d’un appui; mais ce conseil, où le trouver? Il n’avait autour de lui que des âmes vulgaires chez qui 1‘affection ne pouvait remplacer la noblesse de la pensée. Force lui était donc de renfermer en lui-même les causes de sa tristesse, jusqu’au moment où une circonstance inattendue viendrait lui arracher son secret.

Quelques semaines s’écoulèrent. Par une belle matinée d’automne, après le déjeuner, les principaux habitants du château se disposaient à faire une promenade dans le voisinage. Il s’agissait de visiter la plaine de

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Formigny, à peu de distance de Grosville. Miss Anna avait désiré d’entendre, sur les lieux mêmes où s’était passé ce glorieux épisode de la longue lutte entre la France et l’Angleterre, la lecture des chroniques qui en font le Fécit. Avec son respect ordinaire pour les volontés de l’Anglaise, Frédéric s’était procuré quelques vieux bouquins ensevelis dans les bibliothèques du pays. Le jour dont nous parlons avait été choisi précisément pour cette promenade historique, à laquelle mistress Smith et le vieux Laforêt devaient se joindre.

Un soleil brillant dorait les grands arbres qui environnaient le château; la brise de mer pi omettait de tempérer les ardeurs du jour. Tout était prêt pour le départ ; un vigoureux cheval, attelé à la vieille carriole que nous connaissons déjà, piaffait dans la cour. Le poney de Frédéric, déjà sellé et bridé, était attaché à un anneau de fer devant l’écurie. On n’attendait plus que les dames, qui achevaient leur toilette; Laforêt, déjà habillé, utilisait le temps dans la cuisine en se querellant avec l’acariâtre Pétronille.

Frédéric avait surveillé lui-même les préparatifs de cette courte excursion ; après s’être assuré que rien de ce qui pourrait être agréable à l’hôtesse du logis n’avait été oublié, il vint s’appuyer contre un gros orme et tint longtemps les yeux fixés sur la fenêtre de la chambre occupée par miss Anna.

Il était plongé* dans cette douce contemplation, lorsque le bruit d’un pas lent et lourd sur le sable de l’avenue lui fit tourner la tête. Il aperçut le fermier Thomas Letort qui venait de franchir la grille et s’avançait vers lui d’un air mystérieux. Quoique Frédéric, depuis sa visite à bord de la Belle- Joséphine, n’éprouvât aucun sentiment hostile contre cet homme, sa présence 377 il

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en ce moment lui déplut; il ne put retenir un geste d'impatience.

Le madré fermier n’eut pas l’air de s’en apercevoir; il salua Frédéric avec sa politesse sournoise.

« Bonjour, maitre Thomas, bonjour, répliqua Fargeaud distraitement ; si vous avez affaire à mou oncle, vous le trouverez là, dans la salle basse.

— Sauf votre respect, monsieur, dit le fermier avec un sourire moitié niais, moitié railleur, c’était vous que je cherchais,, donc !

— Moi ! eh bien, maitre Letort, vous choisissez mal votre temps.,., nous allons faire une promenade à Formigny; nous partons à l’instant.... Mais voyons, vous semblez avoir quelque chose à m’apprendre; dites-moi bien vite de quoi il s’agit.

— Peut-être n’ai-je rien à vous dire; qu’en savezfous? demanda Thomas eu ricanant; on ne peut donc pas venir d’amitié s’informer de vos nouvelles? »

Ces réticeuces irritèrent l’humeur déjà aigrie de l’officier de marine; mais, se ravisant aussitôt, il essaya d’arracher au défiant Letort le secret de cette visite.

. « Voyons, reprit-il, avez-vous du nouveau à l’égard du capitaine Rémy, et de son navire? Est-ce qu’on saurait de leurs nouvelles? Le brick-goélette aurait-il reparu sur la côte? » < , .

Le fermier jeta autour de lui un regard inquiet :

• Non, monsieur, dit-il à voix basse, mais il ne serait pas impossible’ qu’il reparût un jour ou l’autre qt peutêtre bientôt !

— Gomment ! est-ce que le navire n’a pas péri dans cet orage.. .

— Faut croire..,. Hier au •soir il y avait de la fumée sur la falaise Saint-Laurent, ce matin il y en avait sur la falaise Sainte-Honorine; c’est clair cela!

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— Et que signifient ces signaux?

— Ce qu’ils signifient.... hum! autrefois, quand on voyait deux jours de suite de la fumée à certains endroits de la côte, cela signifiait que la Belle Joséphine pouvait venir prendre son mouillage ordinaire, là, près de la pointe; elle ne manquait jamais de paraitre dans la seconde journée. »

Frédéric réfléchit un instant.

« Bah ! vous vous serez trompé , maître Thomas ; bien des bâtiments se sont perdus dansda Manche la nuit de l’orage; il en est plusieurs dont on n’a pu connaître les noms, la Belle-Joséphine était certainement du nombre.

— Et moi, je suis sûr du contraire, dit le ferpiier en baissant encore la voix.

■*— Vous? alors vous avez d’autres indices.... .

— J’en ai, monsieur Fargeaud, vous allez voir : je n’ai conté à âme qui vive l’histoire de votre visite à bord, en compagnie de la jeune dame anglaise.. , Eh bien, ce coquin de Barbe-Rouge, un associé des fraudeurs, m’a donné à entendre, il y a deux jours, qu’il savait l’affaire.

— Eh ! que prouve cela? demanda Frédéric.

— Comment ! vous ne comprenez pas ! Ce n’est pas moi qiri ai conté l’histoire à Barbe-Rouge, ce n’est pas vous, ce n’est pas la jeune dame,. c’est donc nécessairement un homme de la Belle-Joséphine.

- — En effet ; mais on n’a pas signalé la présence de ce navire, et

— Certainement le navire n’est pas loin, croyez-moi, et quelqu’un de ces damnés marins est déjà à terre, peut-être pas loin de nous.... On ne me disait pas tout; mais je suis habitué à leurs manèges. Us envoient toujours un éclaireur en avant pour savoir ce qui se passe.

Rémy lui-même descend ainsi souvent à terre; il appelle cela prendre langue. Je parierais qu’eu ce moment il y a quelqu’un de caché chez Barbe-Rouge. Hier, j’ai rôdé toute la journée autour de sa maison, là-bas au bout du village; le vieux coquin avait une mine epii ne m’allait pas. J’ai voulu l’interroger, ii m’a répondu de vilaines choses; j’ai compris alors qu’il connaissait l’aventure, car il m’a appelé faux frère, Judas, traître et d’autres

horreurs bans doute, on m’en veut fièrement à bord

de la Belle- Joséphine! Non-seulement je ne ferai plus d’affaires avec Rémy, mais on pourrait bien me jouer quelque vilain tour; je les connais, ils ne pardonnent pas.... C’est pourtant ^ cause de vous, monsieur Frédéric, que je me suis attiré cette fâcheuse affaire ! Oui, c’est pour vous et pour la jeune dame. J’y perds de bons profits qui ne gelaient pas, car le capitaine Rémy payait bien ; l’argent roule entre ses mains — c’est une bénédiction! Oui, je perds beaucoup, mais beaucoup! »

Le fermier en prononçant ces paroles, poussait force soupirs, cette pantomime attendrissante n’étant pas remarquée de Frédéric, il reprit avec plus de simplicité : . ,

« Ensuite, il n’est peut-être pas mal que ça ait fini de' cette manière.... La chance va tourner pour les fraudeurs, et cela me console un peu. Il y a dti nouveau là-bas, à Port-en-Bessin; il est arrivé de Cherbourg, on dit même de Paris, des ordres fièrement sévères contre la contrebande et les contrebandiers. Ce pauvre M. Lamour a été destitué et mis en prison; on prétend même que, si le capitaine Rémy reparaissait avec son navire, il pourrait bien lui arriver malheur.

— Mais en ce cas-là, dit Frédéric, toujours distrait, en levant les yeux vers la fenêtre de-miss Anna, quels sens auraient les signaux que vous avez cru voir? Les

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amis du capitaine Rémy l’attireraient donc dans un piège ? 1

— Ma foi! je n’en sais rien, je n’y comprends rien, répliqua le fermier en haussant les épaules. Ils ont voulu se passer de moi, eh bien, qu’ilb s’arrangent ! Ils n’ont plus confiance, ils ne me diseïit plus rien ; que leur ami Earbe-Rouge les tire de là; moi, je ne me compromettrai pas pour eux.... Mais venons-en à l’affaire de la jolie dame anglaise, dont nous n’avons pas parlé encore. » ' '

Frédéric se rapprocha vivement de Thomas. ,

« Que savez- vouç d’elle? demanda-t-il avec chaleur ;

■ qu’avez-vous appris? Il faut me le dire, je veux tout savoir.... Parlez! mais parlez donc!

- — Là, là, quelle pétulance! répliqua Letort en souriant ; il paraît que la dame vous tient diablement au cœur!

— A moi ! dit Fargeaud en faisant un effort presque surhumain pour paraître calme; cette dame est . . une amie de ma famille.

— Eh ! mais je ne vois pas de mal à ça; à beau garçon jolie fille, comme dit la chanson ... Mais écoutez mon histoire.,.. Il est arrivé ces jours-ci à Port deux beaux ’ messieurs qui ont loué les plus belles chambres du Lion-d’ Argent; ils ont une voiture à eux, et ils font grand fracas dans le village. Ce sont, au dire de bonnes gens, des Anglais qui viennent prendre des bains de mer.

— Des bains de mer, dans cette saison? Mais que sait-on de ces étrangers? comment s’appellent-ils, qui sont-üs?

— Il y en a un grand et un petit. Le grand est assez bel homme ; il vous a des manières de prince, des habits superbes et des diamants à son jabot.... Quand le

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