IA FALAISE
chef de la douane lui parle, il ôte son chapeau jusque par terre; on lui montre beaucoup de respect, et on l’appelle milord. Il a bien un autre nom, mais du diable si la langue d’un chrétien pourrait le prononcer.... Le petit a l’air aussi d’un monsieur, mais comme qui dirait d’un 'valet de confiance dans le grand genre ; celui-là donne les ordres et paye la dépense : on voit bien, malgré ses airs importants, que c’est l’autre qui est le maître.
— Milord! répéta Frédéric tout pensif; dans la lettre qu’on m’a montrée, une personne portant ce titre.... Thomas, continua-t-il avec intérêt, en quoi l’arrivée de ces Anglais intéresse-t-elle miss Anna?
— Attendez donc On a conté à ces beaux messieurs
que je venais souvent par ici, et que l’on ne me voyait pas de trop mauvais œil à Grosville. Le petit, celui que l’on appelle M. William (c’est comme qui dirait Guillaume dans la langue de leur pays), est donc venu à la ferme. Il a voulu ruser avec moi pour me faire jaser, sans en avoir l’air. Il m’a posé un tas de questions sur vous, sur M. de Grosville, et particulièrement sur les dames anglaises.... Moi, je ne voulais pas répondre ; on ne sait pas à qui l’on parle.... D’ailleurs, jè me défiais de lui, parce que je l’avais déjà vu * causer avec Barbe-Rouge, mon ennemi. Comme je ne voulais rien dire, il a fini par me donner une poignée d’écus.
— Misérable avare! s’écria Frédéric avec véhémence, vous avez accepté -cet argent, vous avez raconté à cet inconnu
— Un moment donc, mon bon monsieur, répliqua le fermier avec humeur; vous êtes si vif! J’ai accepté; dame ! il le fallait bien. On ne refuse pas de bons écus sans raison; pourquoi lui aurais-je fait affront, à cet
SAINTE-HONORINE
homme? Oui, j’ai accepté, mais je ne lui ai pas appris grand’chose pour son argent, allez! »
Et Thomas se mit à rire.
« Et que lui avez-vous appris? demanda Frédéric.
— Pas grand’chose, pas grand’chose, répéta le Normand. Enfin, M. William est sorti en me disant de m’informer où allaient ces dames,' qui elles voyaient, ce qu’elles faisaient à Grosville, et en me promettant, si je pouvais fournir dej renseignements exacts sur elles, de me donner assez d’écus pour me rendre riche toute ma vie. »
Frédéric était retombé dans une profonde rêverie.
«Allons! dit-il enfin, il n’y a plus à douter; c’est elle qu’on cherche! Mon Dieu! que faire? »
Thomas Letort, appuyé sur son bâton, observait avec curiosité les impressions qui se peignaient sur les traits mobiles de Fargeaud. Gelui-ei s’en aperçut enfin et fronça le sourcil.
« Maître Thomas, dit-il froidement, je vous remercie de cet avis; il peut être utile en effet à une personne qui, si je ne me trompe, vous a déjà donné des preuves de sa générosité.
— Oui, oui, miss Anna est assez bonne enfant, répliqua Thomas; c’est pour cela que je suis venu vous rapporter l’aventure; si donc j’ai été assez heureux pour lui rendre service, glissez-lui la chose à l’oreille au premier moment, et dites-lui que je suis un pauvre père de famille....
— Et vous prendrez l’argent des deux partis, de l’un pour parle?, de l’autre pour vous taire? » ajouta Frédéric avec un mépris qu’il ne songea pas à dissimuler.
Le paysan parut tout penaud en voyant ses ruses si nettement démasquées. Mais le jeune marin, comme-
s’il eût* dédaigné de profiter de son avantage, continua d’un ton plus calme :
« Il suffi t, maître Thomas; si l’on vous interroge de nouveau, répondez toujours que vous ne savez absolument rien ; je m'en rapporte à vous pour faire des contes aussi longs qu’un câble sans dire grand’chose en définitive ; employez celte fois pour un bon motif cette finesse dont vous faites souvent un pire usage; vous en serez récompensé ... Croyez-vous .que ces Anglais se soient adressés à d’autres personnes du pays pour obtenir des renseignements sur Grosville?
— Dame! monsieur, Barbe- Gouge a causé deux ou trois fois avec M. William, et Barbe-Rouge, sans vouloir en dire du mal, n’est pas la crème des .honnêtes gens ! Autrefois l’équipage de la Dtlle Joséphine avait peur de lui, et je ne devine pas.... •>
En ce moment les dames parurent sur le perron du château ; elles avaient leurs ombrelles et leurs chapeaux, et semblaient prêtes à partir. Laforêt lui-même se montra bientôt, en habit noir, les cheveux fraîchement poudrés comme pour une visite de cérémonie.
•• Allons! Frédéric, cria-t-il d’une voix joyeuse, on t’attend.... Que fais-tu donc là-bas avec ce madré de Thomas? Il est trop fort pour toi, je t’en avertis.
— Bonjour, monsieur de Grosville, cria Thomas en riant de la plaisauterie , bonjour, et à la compagnie. J’avais quelques petites choses à dire à votre neveu, donc! »
Frédéric se hâta d’interrompre cette conversation à tue-tête dont les interlocuteurs étaient à soixante pas l’un de l’autre.
«< Partez, maître Letort, reprit-il, et ne parlez à qui que ce soit au monde de la visite de cet étranger.... Je
. .SAIXTE-HONORIXE.
vous verrai bientôt, et je vous dirai ce qu’il faudra faire. Allons, adieu; soyez prudent, vous ne vous en repentirez pas. *
Le fermier eût bien voulu apprendre lui-même à miss Anna quel service il allait lui rendre, mais Frédéric l’ayant congédié d’un geste impérieux, il franchit lentement la grille du château.
Frédéric resta un moment immobile, les yeux fixés vers miss Anna déjà établie dans la voiture. Toute heureuse de cette partie de plaisir, elle riait avec sa gouvernante, qui avait pris place à côté d’elle.
• Elle est joyeuse, elle est calme î murmura le jeune marin avec tristesse; pourquoi troubler sa sécurité? Ce soir il sera temps; laissons-lui encore cette journée Quel danger pourrait-elle avoir à craindre? je
ne la quitterai pas d’nn instant. .. Oui, oui, aujourd’hui il faudra que mon sort se décide, il faudra qu’elle parle enfin, qu’elle m’explique
— Monsieur Fargeaud, cria miss Anna avec une gaieté charmante, souvenez-vous que vous devez nous servir de cicerone. »
Frédéric salua et se mit en selle. Bientôt la petite caravane sortit du château, et s’éloigna sans remarquer deux personnages qui, abrités par quelques arbres touffus, causaient avec Thomas de l’autre côté de l’avenue.
La plaine de Formigny.
Une heure après, les promeneurs avaient fait halte au milieu d’une plaine boisée et riante, située à iine demi-lieue environ du château de Grosville. Cette plaine était formée de joyeux vergers, d’herbages verdoyants, de champs de sarrasin dont les fleurs livraient à la brise leur arôme délicieux. Une route royale la traversait dans toute sa longueur et rayait de blanc ce frais tableau. A l’extrémité de la route, à droite, un joli village groupait ses maisons autour d’un clocher gothique. Une petite rivière ou plutôt un ruisseau se glissait en , serpentant dans la campagne, et grâce aux arbres qui bordaient ses rives, l’œil pouvait suivre son cours sinueux jusqu’à l’extrémité de l'horizon. Un soleil pur éclairait ce paysage, dont le calme était interrompu à longs intervalles par le roulement lointain des chariots et par les grelots des chevaux sur la route poudreuse.
Les habitants du château s’étaient arrêtés à l’omhre d’un chêne, au bord du ruisseau dont nous avons parlé; un gazon fleuri couvrait la terre sous leurs pieds comme
SAINTE-HONORINE
un tapis délicat. De ce charmant observatoire, ils pouvaient voir toute la plaine de Formigny où, plus de trois siècles auparavant, les vaillants chevaliers de France et d’Angleterre s’étaient livré une rude bataille. Miss Anna, assise sur un pliant, un album ouvert sur ses genoux, esquissait un croquis. Elle était vêtue de blanc; son chapeau de paille, rejeté à ses pieds, laissait voir son visage pur; les grappes luxuriantes de sa blonde chevelure retombaient jusqu’aux feuilles blanches de son album. Frédéric, assis sur l’herbe près d’elle, lisait à voix haute de vieux livres épars autour de lui, contenant des récits de la bataille. De l’autre côté, mistress Smith , dont la figure vénérable exprimait une douce quiétude-, avait pris place sur une vieille souche d’arbre et s’occupait de sa broderie. Ce petit groupe, aux vêtements éclatants, aux attitudes variées, donnait au paysage l’animation et la-vie.
A quelque distance, le vieux Laforêt, peu soucieux d’études historiques, ou craignant peut-être de laisser voir sa profonde ignorance, herborisait le long du ruisseau. Son corps gros et court, courbé en deux, sa queue poudrée retroussée par le collet de son habit, son air important, formaient comme la partie grotesque du tableau. Enfin, dans un chemin creux, non loin des hôtes de Grosville. était arrêtée la carriole qui les avait transportés jusque-là. Un petit garçon, servant dans l’occasion de page à Frédéric, était couché sur la pelouse au bord du chemin. Le bras passé dans la bride des chevaux, il s’était endormi, et les pauvres bêtes, en essayant d’atteindre une ou deux bouchées d’herbe fraîche, supportaient patiemment l’indifférence de leur gardien. -,
Depuis quelque temps déjà Frédéric lisait de vieilles chroniques. Comme les expressions barbares n’en étaient
pas toujours intelligibles pour la jeune Anglaise, elle interrompait le lecteur, qui lui donnait, avec une complaisance empressée, les explications nécessaires Souvent aussi elle l’arrêtait pour chercher quelque bâtiment ou quelque accident du sol mentionné par l’historien.
« Ces anciennes histoires sont vraimentmerveilleuses, dit-elle avec un accent de plaisir au moment où le lecteur venait d’achever le récit de la bataille par, le connétable de Riçhemont. Je crois entendre les coups de haches d’armes que se portaient ces braves guerriers! J’ai toutes les. peines du monde à ne pas mettre dans mon dessin quelques preux chevaliers, bardés de fet, faisant des prouesses pour l’honneur de leur pays et de leurs dames.... Mais voyons, cDntinua-t-elle gaiement en promenant son regard sur la plaine, n’ai-je rien oublié des objets actuellement existants qui pouvaient exister déjà du temps de la bataille?... Voici bien le ruisseau et le petit pont près desquels le capitaine Kiriel établit ses deux, coulevrines, et, rien ne m’empêche de le croiro, ruisseau et pont sont les mêmes qu’autrefois ; voici encore les haies et les jardins remplis de pommiers dans lesquels les archers français entrèrent si courageusement ; enfin voilà làbas le village de Formigny, et l’église dont nous apercevons le clocher est celle sans doute où fut chanté le Te Deum après la victoire. Maintenant....
— C’est tout, je pense, répliqua Frédéric d’un ton enjoué, car ce serait folie de chercher aujourd’hui, après plus de trois siècles, les restes de ce moulin à vent dont parle Marcial de Pons dans le Vigiles du roi Charles ;
.... Et se tirèrent tous en bataille Au-dessus du inmjlin à vent En ordre, chacun en sa taille.
— Qui sait? dit miss Anna, de frêles chaumières
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ont subsisté plus longtemps que des manoirs seigneuriaux!.'.. Mais savez-vous, monsieur Frédéric, ajoutat-elle avec une petite moue dédaigneuse, que vos historiens et vos poètes en ont usé un peu librement avec l’Angleterre au sujet de leur chère bataille de Formiguy? Ils nous traitent avec un sans-gène.... Vous ne m’avez pas dit quel fut le nombre des morts de part et d’autre à cette fameuse journée ?
— Mézerai va nous l’apprendre, répondit le jeune homme en prenant un livre ouvert devant lui : ce résultat, miss Anna, vous expliquera peut-être le sansgêne dont vous vous plaignez. »
En même temps il lut en souriant :
« On attribue avec raison cette victoire à une faveur i divine; nous n’avions pas plus de trois mille hommes, « et les ennemis deux fois autant. Néanmoins les hé- « rauts comptèrent quatre mille sept cent soixante- « treize morts et quatorze cents prisonniers du côté des « Anglais.... »
a Je le savais, interrompit miss Anna avec orgueil; ils ont dû se battre comme des lions.... Et du côté des Français ? »
« On ne trouva, poursuivit Frédéric, que cinq ou « six des nôtres parmi les morts. »
La jeune Anglaise partit d’un éclat de rire.
« Cinq ou six morts! répéta-t-elle; en vérité, monsieur, vous me permettrez de croire que votre Mézerai.,..
— Est un de nos meilleurs historiens, mademoiselle, » dit doucement, l’officier de marine.
Miss Anna secoua sa tête blonde d’un air dédaigneux.
® Bien, bien, reprit-elle ; heureusement il y a aussi des historiens dans la Grande-Bretagne ! »
Et elle se mit à donner les derniers coups de crayon à son dessin. Frédéric la contempla un instant en silence.
« Miss Anna, dit-il enfin avec mélancolie, vos sentiments de patriotisme se sont trahis encore une fois.... vous avez pu beaucoup souffrir dans votre patrie, cependant vous la regrettez encore.
— Je puis désirer qu’on lui rende justice sans la regretter.
— Il est vrai ; mais si vous avez laissé en Angleterre des personnes qui. vous sont odieuses, il y en a sans doute aussi qui vous sont chères à plus d’un titre. Vous y avez encore des parents, des amis....
— Je serais une créature bien perverse, dit la jeune Anglaise tristement, si, dans ce grand royaume où je suis née, je n’avais pas au moins un ami .. Oui, oui, il est un homme dont le souvenir sera toujours présent à ma pensée , un homme dont la généreuse affection ne m’a jamais fait défaut; celui-là, je l’estime autant que je l’aime. Quant à des parents, je n’en ai pas.-, je n’en ai plus... Mais, ajouta-t-elle d’un ton de reproche tempéré par un gracieux sourire, vous me questionnez encore monsieur Frédéric ; ceci, vous le savez, est contre nos conventions ! »
L’officier de marine était trop agité pour tenir compte en ce moment de ses promesses passées. Il s’était levé, les joues rouges, les yeux brillants.
« Miss Anna, reprit-il d’une vois tremblante, cet ami dont vous parlez avec tant de chaleur est sans doute un homme jeune, beau, riche, spirituel, un homme digne de vous enfin ? »
Anna tressaillit.
« C’est un vénérable vieillard qui m'a servi de père, répliqua-t-elle viv ement, c’est mon excellent tuteur, dont vous avez vu une lettre à Grosville. »
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Frédéric, fut sur le point de tomber aux genoux d’Anna pour lui demander pardon d’une offense imaginaire. La jeune bile s’aperçut de son éinôtioq ; elle rougit. En ce moment, le vieux Laforêt, un gros paquet d’herbes sauvages à la main , se rapprocha d’eux.
« Eli bien ! mes enfants, demanda-l-il avec une gaieté familière , avez vous assez de ce vilain grimoire d’autrefois? Ma foi, je ne sais pas comment les anciens pouvaient parler une si sotte langue, et se comprendre les uns les autres !... Pour moi, miss Anna, je viens de m’occuper de vous; j’ai découvert là-bas, sur ie bord dè ce ruisseau., une plante qui vous fera grand bien,
si vos maux de nerfs vous reprennent C’est la cyno-
glosse, que nous appelons en latin cynoglossum, un simple merveilleux.... Je vais en cueillir de quoi vous faire une tasse ou deux de tisane. Je réponds de votre santé, miss Anna, et je dois prendre des précautions. Allons! je suis à vous à l’instant. »
Il s’éloignait déjà sans attendre de réponse; mais, lorsqu’il eut fait deux ou trois pas, il s’arrêta de nouveau.
« 11 parait tout de même, reprit-il en tenant les yeux attachés sur un point éloigné, que vous n’êles pas les seuls à examiner cette plaine... Voici des voyageurs à cheval qui se sont arrêtés là-bas sur la grand’route. Deux d’entre eux mettent pied à terre ; ils veulent sans doute aussi visiter le champ de bataille.
— Les voyageurs doivent souvent s’arrêter ici, dit miss Anna avec indifférence.
— Les voilà qui s’engagent dans le chemin creux, reprit Laforêt en regardant ces inconnus avec la curiosité d’un campagnard ; ça me fait l’effet dedeux messieurs,.., Ils viennent de ce côté, d’où l’on voit tout le pays... Eh bien, courage! continua-t-il, je vous laisse un moment, je vais cueillir mes simples. »
En même temps, il releva les basques carrées de son grand habit, noir, et continua ses herborisa ions.
La jeune Anglaise ne crojait avoir aucun motif de redouter la présence de ces promeneurs et elle ne tourna même pas la tête de leurcôté; quant à Frédéric, complètement absorbé parles idées que l’arrivée de sou oncle l’avait empêché d’exprimeç, il n’avait ni entendu ni compris ses paroles. Après que Laforêt se fut éloigné, un profond silence régna entre les deux jeunes gens; miss Anna semblait mal à l'aise; elle promenait distraitement son crayon sur le papier; Frédéric, debout à quelques pas, la dévorait des yeux.
« Ainsi donc, miss Anna, reprit-il d’une voix basse et oppressée, votre cœur est libre, vous n’avez donné votre amour k personne dans votre pays natal ! Ainsi donc celui qui vous aimerait de toutes les forces de son âme pourrait espérer »
Anna pâlit. Fermant brusquement son album , elle murmura épouvantée :
« Que dites-vous, monsieur?.- que voulez-vous me faire entendre? Oh! mon Dieu ! je tremble dépenser....
— Vous n’avez donc rien deviné ? balbutia l’aspirant de marine.
— Qu’eussé-je deviné ? dit l’Anglaise avec une véhémence croissante, quoiqu’à voix basse; pouvais-je prévoir ce malheur, le plus grand, le plus affreux de tous?
— Un malheur ! et depuis quand est-ce un malheur pour une femme d’être aimée par un homme loyal, dont les intentions sont droites et honorables?
. — Paix ! paix ! de grâce ! vous me navrez , répondit miss Anna, qui fondait en larmes.
— Et pourquoi cela, mademoiselle, votre cœur n’estil pas libre? Ne m’avez-vous pas assuré qu^vous n’a-
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viez aimé personne dans votre pays? M’auriez -vous donc trompé ?
— Je ne vous ai pas trompé, .Frédéric, et cependant des obstacles insurmontables s’élèvent entre nous.
— Ces obstacles, faites-les-moi connaître, je les renverserai.... Ab! mademoiselle, déchirez enfin ce voile mystérieux, et laissez-moi jeter un regard dans votre existence passée. Soyez confiante avec moi, qui donnerais ma vie pour vous ! Apprenez-moi comment je pourrais vous mériter. Je suis jeune, je suis fort, plein découragé; si élevé que soit votre rang, je m’efforcerai d’y atteindre....
— Arrêtez, je vous en supplie , interrompit miss Anna en sanglotant ; un seul mot va renverser toutes ces folles espérances — Ce mot, quoiqu’il doive brûler mes lèvres comme un charbon ardent, je me repens bien cruellement de ne l’avoir pas prononcé plus tôt.
Je suis... . ■ .
— Achevez !
— Je suis mariée. »
Frédéric lâcha brusquement la main délicate dont il s’était emparé et recula d’un pas. Tous les muscles-de son visage pâle étaient agités; ses yeux flamboyaient de colère. La jeune Anglaise, après avoir fait cet aveu, s’é- tait jetée dans les bras de sn gouvernante. Mistress Smith avait deviné, à l’émotion et aux gestes des deux , jeunes gens, de quoi il s’agissait; elle adressa chaleureusement quelques paroles h l’aspirant de marine, oubliant la différence de langage. Fàrgeaud, le premier moment de stupeur passé, se couvrit les yeux d’une de ses mains et fondit en larmes à son tour.
a Mariée ! murmura-t-il, mariée! Oh ! de tous les empêchements que j’avais cherché à prévoir, celui-là est le plus terrible ! »
Puis, dans un nouvel accès de désespoir, il reprit d’une voix vibrante :
« Mariée ! et vous ne m’avez pas prévenu quand» vous me voyiez m'efforcer de vous plaire, quand vous occupiez toutes mes actions , toutes mes pensées du jour et de la nuit! Au lieu de décourager un amour naissant par ce cruel aveu, vous avez attendu qu’il devint puissant, tyrannique, irrésistible !- Dans l’intérêt de votre mystérieux incognito, vous avez risqué le bonheur, le repos de ma vie.... Dites, madame, est-ce là une conduite généreuse ? »
Anna regarda Frédéric en face avec-dignité :
« Ne m’accusez pas, répondit-elle ; si j’ai été imprudente peut-être envers vous,-ne soyez pas injuste envers moi. Bientôt vous saurez l’histoire de ma vie, les excuses que je peux invoquer pour effacer mes torts
apparents En attendant, de grâce! ne nourrissez
contre moi aucun sentiment de haine et de colère. Réfléchissez, je vous en supplie ; dans ma -position malheureuse et bizarre., je devais être loin de penser que j’inspirerais.une passion réelle à un jeune homme dont oti vante avecjusticela droitureella raison. Trahie, persécutée , calomniée, je ne pouvais faire naître qu’un •seul sentiment, la défiance. Si je vous ai montré quelques attentions particulières, dues à votre mérite incontestable, à vos soins généreux pour moi, c’étart dans le but d’effacer vos préventions en dépit de vousr-même. J’avais tout à craindre si je ne vous eusse pas laissé voir un peu de reconnaissance et d’affection.. . Votre jugement eût été trop sévère pour une pauvre créature opprimée, ballottée par les événements et la haine de ses ennemis! »
Frédéric écouta cette espèce de justification d’abord avec une curiosité morne, puis avec attendrissement.
SAINTE-HONORINE
Anna avait un accent simple , noble, touchant, qui allait à l’âme.
• « Je ne suis pas votre juge , reprit Fargeaud d’un ton sombre, mais sans amertume ; et vous , miss Anna (permettez- moi de vous donner encore ce nom), ne serezrvous pas indulgente pour une passioncontre laquelle la raistui même a été impuissante?
— L’indulgence est incompatible avec mon devoir ; je vous en prie, monsieur, cessez ce langage, je ne dois pas l’écouter. »
Une expression de colère se peignit encore sur le visage de Frédéric.
« Oh ! je le vois, reprit-il, cet homme, cet époux auquel vous gardez une fidélité si farouche, vous l’aiî T '.®î encore !
— Je le hais, répliqua l’Anglaise en frissonnant; je n’ai pas de plus mortel ennemi que lui.
— Mais du moins vous l’avez aimé autrefois, et c’est le souvenir de cet amour. ..
— Ne parlez pas de lui , dit Anna d’un air égaré, il me fait horreur; son nom seul me donne le vertige, et s’il se présentait à ma vue.... »
Elle n’acheva pas; un cri déchirant retentit dans la campagne, et la gouvernante, les yeux fixés sur un objet voisin avec une expression d’épouvante , serra sa maîtresse contre sa poitrine. Anna- elle même devint livide; elle voulait crier, le souffle lui manquait, le son n’arrivait pas jusqu’à ses lèvres. Elle restait immobile, la bouche ouverte ; elle tendait les bras, comme pour repousser une apparitiqn surnaturelle.*
La terreur de ces deux pauvrés femmes ainsi entrelacées frappa Frédéric d’étonnement. Il se retourna pour en chercher la cause ; il aperçut le vieux Laforêt en compagnie de deux promeneurs, ceux-là mêmes qui
avaient laissé leurs chevaux sur la grand’route. Au pre- * mier coup d’œil, Fargeaud reconnut les personnages arrivés récemment au village voisin, et dont le fermier* Letort lui avait donné une idée assez exacte.
De. ces deux hommes, le plus grand était âgé d’environ trente-six ans.; sa figure maigre, encadrée de favoris noirs, ne manquait pas de distinction ; mais l’expression sèche de sa physionomie éveillait tout d’abord une profonde répulsion. Il était vêtu d’une redingote noire, élégamment coupée et boutonnée jusqu’au cou; il tenait à la main une cravache à pomme d’or. Son compagnon, sans doute un subalterne, était vêtu convenablement, mais il avait des allures plus modestes. Ses traits vulgaires exprimaient la cupidité, la ruse et l’hypocrisie. Il s’était chargé de lier conversation avec Laforêt ; l’autre semblait dédaigner de prendre un tel souci. Laforêt, voyant en eux des visiteurs du champ de bataille de Formigny, avait offert complaisamment de les conduire à son neveu, qui pouvait leur donner tous les renseignements désirables sur l’histoire de la localité.
Au cri déchirant poussé par mislress Smith, les deux inconnus s’étaient arrêtés. Le plus grand dardait sur Anna un regard fascinateur, semblable à celui du serpent pour attirer l’oiseau dans sa gueule envenimée; William observait son maître, prêt à obéir au moindre signe. Frédéric et Laforêt attendaient avec une anxiété muette le résultat de cette scène extraordinaire.
L’étranger sembla jouir un instant de la terreur de miss Anna; enfin il sourit d’un air dédaigneux et fit un pas eD avant. Ce seul mouvement rompit le charme sous lequel il tenait la pauvre jeune femme ; elle recouvra la voix tout à coup.
SAINTE-HONORINE
• « N’approchez pas, cria-t-elle en français avec un
accent d'autorité et d’épouvante; je vous défends d’approcher.... Voulez-vous donc me faire mourir? »
Mislress Smith à son tour lui adressa quelques paroles en anglais d’un ton suppliant ; il s’arrêta de nouveau. Un changement rapide s’opéra dans sa personne; son attitude devint presque respectueuse.
« Milady, dit-il doucement en ôtant son chapeau, je vous conjure de m'écouter un instant; je n’ai aucune mauvais intention contre vous; je voudrais seulement éclairer votre esprit aVeuglé, vous expliquer. ..
— Je ne puis vous entendre, s’écria celle que nous connaissons sous le nom de miss Anna; génie du mal, pourquoi venez-vous troubler mon repos? Que me voulez-vous? Vous faut-il donc de nouvelles preuves de mon mépris et de ma hainp?
— Milady, reprit l’inconnu, dont le visage s’empourpra de fureur, je réclame de vous l’explication de votre conduite bizarre, de votre fuite inconcevable; vous ne pouvez me la refuser! Après cette conversation, vous serez libre comme auparavant; mais il faut que vous m’entendiez, il le faut!... Que l’jon s’éloigne, ajouta-t-il en faisant un geste impérieux de la main. Nul n'a le droit d’assister à cette entrevue ! »
La pauvre Anna était retombée dans cette espèce de paralysie qui résulte souvent de la frayeur. Elle ne pouvait ni parler ni fuir; elle agitait son bras en signe de détresse ; son regard suppliant se tournait vers Frédéric et Laforêt pour implorer leur appui.
L’officier de marine n’était nullement disposé h céder la place, et il éprouvait pour l’orgueilleux Anglais une haine instinctive. Il le toisa fièrement :
« Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il; quels
droils venez-vous invoquer avec des manières si peu* convenables ?
— Qui êtes-vous vous-même? demanda l’Anglais avec non moins de hauteur. Mais c’est là sans doute, continua-t-il en se tournant vers son compagnon, cet officier de marine dont on m’a parlé? *
\V illiam fit un signe affirmatif.
* Vous me connaissez , monsieur, repartit Frédéric avec fermeté ; alors vous savez que, cette dame ayant été admise dans la maison de mon oncle, dans l’intimité de ma famille, c’est un devoir pour moi de la protéger contre toute violence, bien plus, contre toute insulte.
— Et moi, monsieur, dit Laforêt, excité par l’exemple de son neveu, en renforçant sa voix, je suis médecin et propriétaire.... la d§me que voici est ma pensionnaire, monsieur; elle ma cliente, monsieur, et je l’ai guérie d’une maladie grave, si bien que je puis me considérer comme son tuteur, et.... oui.... comme son père , monsieur. Ainsi donc vous me permettrez de n’informer —
# — Il suffit, dit l’inconnu sèchement, mais avec une politesse étudiée; mes intentions sont pacifiques, et rien ne m’oblige à me cacher.... Je me nomme lord Francis Golingtün; je suis pair d’Angleterre, et, de plus, le mari de cette dame.. ; elle pourra vous l’affirmer ellemême. »
Ces paroles, prononcées d’un air.de dignité, produisirent une grande impression sur Laforêt, toujours disposé à s’incliner devant la richesse et la puissance.
« Excusez, milord, balbutia-t-il, j’ignorais.... si vous êtes réellement le mari de ma pensionnaire... . Ah! elle est mariée? ma foi ! c’est une véritable surprise! •
SAINTE-HONORINE
Frédéric, un moment interdit, ne céda pas si facilement à l’ascendant insolent de lord Colington.
« Peu m’importent votre rang et votre titre, dit-il avec force, peu m’importent vos droits! je ne vois ici qu’un homme qui veut torturer une femme faible et souffrante.... Ainsi donc, h moins qu’elle ne m’ordonne de m’éloigner, je ne souffrirai pas....
— Oh ! restez, restez, dit Anna en s’efforçant de secouer la torpeur qui s’emparait d'elle ; ne me laissez pas seule avec lui, ne me quittez pas. ... Si vous saviez de quoi il est capable.... il me tuerait.... le crime ne saurait l’effrayer ! »
Des passions formidables se reflétèrent sur le visage du lord ; ses yeux brillèrent d’un feu sinistre, ses lèvres se contractèrent.
« Un crime! murmura-t-il d’une voix stridente; eh bien ! oui, un crime ne m’arrêtera pas, si je ne puis avoir raison de votre imp'acable haine. Prenez garde de me pousser à bout, Anna Graharn.. . Cet asile que vous êtes venue chercher en pays étranger ne vous met pas à l’abri de mon pouvoir; je vous suivrai partout.... j'en ai fait le serment.
— Je ne vous crains plus, répliqua la jeune Anglaise
avec un courage pour ainsi dire convulsif ; assassin de ma chère et .malheureuse Fanny, une de vos victimes vous a échappé; serpent, vos dents sont brisées.... Le pouvoir que vous donne une loi barbare de l’autre côté du détroit s’éteint ici Milord, milord! nous ne som-
mes plus à Londres, dans votre hôtel de Régent Street, où vous commandiez en maitre; ijous sommes en France, dans un pays où des lois justes et généreuses me couvrent de leur protection.
— En êtes-vous bien sûre, Anna Graham ? dit Francis d’un ton d’ironie menaçante; tous les pays sont les
mêmes pour l’homme désespéré, prêt à tout; je suis maintenant dans ce cas. Notre rupture, ce scandaleux procès, votre fuite précipitée ont eu un éclat terrible.... Je suis déshonoré, ruiné!
— C’est .la punition de vos fautes, interrompit Anna avec énergie.
— Ecoutez-moi un instant, je vous en conjure.... S’il m’est impossible de vaincre vos funestes préjugés, je saurai m’y soumettre ; mais, par respect pour mon nom, devenu le vôtre, par respect pour vous-même, milady, consentez à revenir en Angleterre, à vous y montrer un seul jour eu ma compagnie.. . Après ce sacrifice de votre part, je vous laisserai libre de vos actions, je ne vous imposerai plus ma présence , si elle vous est odieuse. Vous choisirez le lieu de votre retraite, soit à Londres, soit à l'étranger : je ne viendrai plus vous troubler; -j’en prendrai l’engagement par écrit, sous les peines les plus sévères!
— Avez-vous donc cru que je tomberais dans ce
piège grossier?, dit lady Colington avec un accent de dégoût. Oh! je saisies intrigues, les cabales, les violences auxquelles je serais en proie dès que j’aurais mis le pied sur le sol maudit de notre patrie commune!.... Laissez, laissez-moi , milord.... Votre détes-, table habileté, votre hypocrite perfidie me sont connues. Vous m’avez déjà vaincue une fois par votre astuce, parles puissantes ressources de votre esprit pervers, et j’ai dû vous céder le' champ de bataille Je
ne recommencerai pas cette cruelle lutte. D’ailleurs, je ne saurais accepter, même un seul jour , la honte de paraître votre femme aux yeux d’un monde qui vous méprise, quoiqu’il vous tolère ; je frémirais au simple contact de cette main encore souillée du sang de ma pauvre Fanny ! »
Ce nom, qui revenait sans cesse à la bouche d’Anna, souleva comme une tempête dans l’âme de lord Colinston. Il proféra une effroyable malédiction en anglais : une légère écume se montrait aux coins de sa bouche. Néanmoins il refoula bientôt cette fureur impuissante.
« Je me suis déjà plus abaissé que je n’en ai l’habitude, inilady, reprit-il d’une voix sourde; j’ai déjà souffert de vous plus d’outrages que je ne croyais pouvoir en supporter même d’une femme égarée par la colère et la haine!... Cependant il me reste encore un moyeu de conciliation à tenter, si toute conciliation
n’est pas impossible Consentez à me donner dans les
formes authentiques une renonciation à certaines clauses de votre contrat de mariage.... »
Anna sourit avec ironie.
« Enfin, vous vous montrez à visage découvert', reprit-elle ; vous avez renoncé anx grands mots d’honneur et de considération : c’est ma fortune, c’est cette fatale richesse, cause de tous mes maux , que vous poursuivez ce que vous refuseriez à mes prières, vous voulez
me le vendre ! »
Lord Colington fit un mouvement; Anna reprit aussitôt :
, « Votre espérance est vaine, milord; même à ce prix, je n’achèterai pas mon repos. Que m’importent des monceaux d’or? Mes désirs sont bornés, mes besoins le sont encore davantage.... Mais, continua-t-elle avec l’accent d’une haiue dont une créature si douce en apparence semblait incapable, où serait ma vengeance si je vous abandonnais cet or, objet unique de vos pensées? Où serait votre châtiment pour la mort de ma pauvre Fanny, pour toute mon existence brisée, pour mes angoisses, mes souffrances, mon désespoir?...
Non, non, milord, cette richesse, acquise autrefois par le travail et la probité , n’ira pas s’engloutir dans le gouffre béant de vos dettes. »
Frédéric s’était aperçu déjà que la jeune Anglaise, malgré son organisation frêle et délicate, était douée d’une énergie virile; mais il ne l’avait jamais entendue s’exprimer avec tant de véhémence. Il la contemplait d’un air d’admiration. La rage de lord Colingjon semblait montée au paroxysme.
« Ainsi donc vous repoussez toutes mes propositions? reprit-il; vous voulez encore la guerre contre moi?... Prenez- garde, prenez garde, Anna Grajiam, je vous la ferai terrible.
— Je. le sais; j’ai toujours devant les yeux le sort
de ma malheureuse amie.... le meurtre doit vous être familier! ,
— Opiniâtre et malavisée créature ! » s’écria Francis hors de lui en levant le bras comme pour frapper.
Cette fois la faiblesse féminine l’emporta sur l’exaltation de la haine ; Anna poussa un cri perçant et tomba évanouie sur le gazon. Prompt comme l’éclair, Frédéric se jeta entre lord Colington et sa victime.
«• Est-ce là la conduite d’un noble Anglais? s’écriat-il. Menacer une femme! Monsieur, dans tous les pays du monde, c’est. une infamie, une lâcheté. » ,
Lord Colington ne parut pas avoir entendu cette apostrophe ; il laissa retomber son bras, et fixa sur Anna évanouie un regard farouche. William, qui, un sourire froid et railleur sur les lèvres, avait été témoin silencieux de cette scène, parla un instant bas à son maître.
« Mon oncle, reprit Frédéric avec autorité, il est temps de retourner au château; votre pensionnaire a besoin des plus prompts secours.
SAINTE-HONORINE
— Oui, oui, répliqua le vieux médecin, tu as raison, mon ami; voilà une rechute fâcheuse 1 Ce monsieur, tout milord qu’il est, se montre aussi par trop brutal. * Mi stress Smith, robuste encore malgré son âge , avait piis sa maîtresse dans ses bras et se disposait à l’emporter vers la voiture. Lord Colington sortit brusquement de sa méditation.
« Arrêtez , dit-il ; elle ne peut persister dans cette détermination insensée; je veux lui parler de nouveau, tenter de lui faire comprendre....
— Cette entrevue a été déjà trop longue, milord, ^ dit Frédéric avec fermeté en faisant signe à la gouvernante, qui s’empressa de s’éloigner avec son précieux fardeau ; vos droits sur cette ma'heureuse dame ne vont pas jusqu’à vous permettre delà traiter avec- inhumanité.... Si elle consent à vous revoir, il vous sera facile ‘de la trouver au château de Grosville. Dans le cas contraire, n’essayez pas de la persécution ; milady aura un défenseur fidèle qui saura bien faire respecter son repos et sa volonté.
— Et ce défenseur, qui sera-t-il?
— Ce sera moi. »
Lord Colington haussa les épaules.
« Veillez sur vous-même, monsieur, dit-il d’un ton dur, il est imprudent de se trouver sur mon chemin.... Le bruit de cette passion ridicule que vous aflichez pour milady est déjà parvenu jusqu’à moi ; malheur à vous si j’y voyais autre chose que le sentiment éphémère et frivole de tout adolescent pour la première femme jeune et belle qu’il a rencontrée par hasard!... Ma haine, vous le saurez peut-être un jour, n’est pas un jeu d’enfant. »
L’aspirant de marine ouvrit la bouche pour répliquer; mais en songeant à sa position vis-à-vis d’Anna,
il eut la force de se contenir. Sans prononcer une seule parole, il salua fièrement et Se dirigea vers la voiture où les dames et Laforêt venaient de monter ; il sauta sur son cheval que le petit groom campagnard tenait tout prêt, et on se mit en marche aussitôt pour revenir au château.
Frédéric resta un peu en arrière, afin de s’assurer qu’on ne les suivait pas. Les deux Anglais étaient toujours à la même place ; lord ColingltJn paraissait consterné, comme frappé de stupeur; William, au contraire, lui parlait avec vivacité. Bientôt ils disparurent derrière les arbres, et Frédéric put enfin s’informer * d’Anna.
Elle avait repris ses sens ; la tête appuyée sur l’épaule de sa gouvernante, elle répandait d’abondantes larmes.
L’aspirant de marine respecta cette douleur silencieuse ; il sentait lui-même le besoin d’un peu de calme après tant de violentes et rapides émotions. Il avait entrevu seulement une partie du drame sombre qui enveloppait l’existence d’Anna; mais Anna était perdue pour lui, il le savait maintenant. Sans avoir jamais nourri une espérance positive de s’unir à elle, cette certitude lui déchirait le cœur.
Il continuait de marcher, à dix pas en arrière de la voiture, lorsqu’il s’entendit saluer timidement. Debout sur le bord du chemin, Thomas Letort l’examinait d’un air inquisiteur. La vue du fermier fit monter le rouge au visage de Frédéric ; il arrêta son cheval :
« Coquin à double face ! dit-il avec colère, c’est vous tout à l’heure qui avez indiqué à ces Anglais l’endroit où ils devaient sûrement nous rencontrer! Vous êtes cause d’une horrible scène où des personnes valant mille fois mieux que vous, risquaient....
— ■ vji.i.nH h,.
SAINTE-HONORINE
—Je vous demande bien pardon, monsieurFargeaud, répondit le fermier d’un Ion embarrassé, preuve certaine qu’il n’était pas tout à fait innocent du méfait reproché, mais je n’avais pas besoin de dire à ces messieurs où vous alliez. Au moment où vous avez quitté le château, ils étaient dans l'avenue; ils ont pu vous suivre, comme qui dirait à la piste.... Si vous n’aviez pas été tant occupé de la jeune dame, vous eussiez pu les voir facilement, car vous avez passé bien près d’eux Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mon-
sieur, continua-t-il en baissant la voix et en clignant des yeux. Je ne me trompais pas ce matin ; la Bclle- Josêphine a reparu; elle vient de mouiller à la pointe Sain te- Honorine. •
— Ainsi donc Rémy est vivant, il est de retour? demanda Frédéric en cherchant déjà jusqu’à quel point celte nouvelle pouvait être utile à Anna.
— Il est vivant, pour sûr; mais il n’est pas à bord.... Du moins, je ne l’ai pas vu, et je n’ai pas osé questionner les gens de l’équipage, quand ils sont descendus à terre. Barbe-Rouge est allé seul les recevoir. Coquin de Barbe Rouge, va ! Croiriez-vous, monsieur, qu’il m’a! enlevé aussi la pratique de ces Anglais? Ce matin encore, il leur a parlé; il leur a conté sans doute bien des histoires sur vous et sur la jeune dame, car aujourd’hui ils n’avaient plus rien à me demander; ils savaient les choses bien mieux que je n’aurais osé les
- leur apprendre Ce Barbe-Rouge est un accapareur,
un gâte métier ! Mais je lui garde un petit de ma chienne!... Si les Anglais s’adressaient de nouveau à moi....
— Vous convenez vous-même qu’ils n’ont plus besoin de vos renseignements, reprit l’aspirant d’un air rêveur; et en effet la bombe a éclaté.
— C’est vrai, mais j’ai dans l’idée qu’il y a encore une anguille sous roche. Barbe-Rouge, le brigand, doit manigancer quelque méchanceté avec eux; h la vérité on se càche de moi ; mais nous verrons bien ! Je sais déjà un secret qui, sans doute, les intéresse ; je le garderai.
— Quel secret ? -demanda distraitement le jeune marin.
— Dame ! monsieur, tout à l’heure , aussitôt que la Belle-Joséphine a eu mouillé son ancre, le fdleul de ma femme, le petit Jacques Toutard, a été dépêché secrètement en courrier pour Cherbourg II porte une lettre du chef de la douane au préfet maritime. On lui a recommandé de voyager au galop toute la nuit. »
Cette nouvelle ne produisit pas sur son auditeur l’effet que le fermier attendait peut-être ; Frédéric fit un geste d’impatience.
« Que m’importent les dangers de ces coquins? dit-il brusquement; je croyais qu’il s’agissait d’une personne....
— Hum! hum! monsieur Frédéric, ces coquins, comme'vous dites, m’ont fait gagner plus d’une bonne pièce de cent sous.... Mais que faudra t -il répondre à ces Anglais là-bas, s’ils reviennent à la ferme? »
Frédéric resta un moment sans répondre.
« Vous leur répondrez, reprit-il enfin d’un air égaré, que je la défendrai jusqu’à la mort.... qu’ils ne l’auront pas. .. que je les défie! » ' •
En même temps il enfonça les éperons dans les flancs de soû cheval et partit au galop. Il rejoignit la voiture au moment où elle entrait dans la cour du château; mettant pied à terre aussitôt, il s’élança pour soutenir la jeune Anglaise à peine remise de son évanouissement. Elle accepta sa main en silence et le re-
SAINTE-HONORINE
mercia du regard ; elle ne pleurait plus , mais son visage était empreint d’une profonde tristesse. Par respect pour cette douleur, tout le monde se taisait; Laforêt lui-même croyait devoir faire trêve aux consolations banales, dont il n’était pas avare dans les circonstances analogues.
Au lieu de monter à sa chambre, Anna suivit ses hôtes dans la salle basse où se réunissait d’ordinaire la famille. Là,, prenant la main de Frédéric et celle de Laforêt, elle dit d’un ton affectueux :
« Recevez mes remercîments, messieurs.... mes bons amis.... pour les soins dont j’ai été l’objet ici, pour la protection que vous m’avez accordée, il y a peu d’instants, dans cette horrible rencontre. Il m’eût été doux de passer ma vie près de vous; j’ai connu à Grosville des jours plus calmes que je n’espérais encore en trouver sur la terre ; mais une inexorablè nécessité m’y oblige, je dois vous quitter. J’attends maintenant de vous une seule faveur, la dernière; mettez le comble à vos bontés en me fournissant les moyens de partir lo plus tôt possible.
— Vous voulez partir, milady? s’écria Laforêt d’un air chagrin.
— Il le faut, monsieur; mon impitoyable persécuteur me ferait repentir de la moindre hésitation.... N’avez-vous donc pas remarqué l’effrayante expression de son visage pendant qu’il me parlait? Mais ne me demandez pas d'explications.... il faut que je m’éloigne sur-le-champ. Chaque heure de retard aggrave le péril ; je ne dois pas laisser aux intrigues le temps de m’envelopper.
— - Milady, dit l’officier de marine d’une voix tremblante, ce projet ne peut être sérieux ! N’écoutez pas les premières inspirations du désespoir...; Aucun dan-
ger ne vous menace réellement ! Vous êtes ici à l’abri des atteintes de milord; la loi vous protège, et, s’il avait l’audace de se présenter devant vous contre votre gré....
— Mon parti est pris, monsieur Frédéric, répliqua l’Anglaise avec fermeté ; avant mon départ, j’espère vous faire connaître les motifs que j’aie de haïr cet homme et d’éviter sa présence.. . En attendant, de grâce, ne me refusez pas les moyens de fuir.
— Vous m'avez déjà dit que vous n’aviez pas d’amis en France; savez- vous du moins de quel côté....
— -Dieu me conduira! j’irai assez loin pour n’être plus exposée à une scène pénible comme celle d’aujourd’hui.... Une seconde épreuve me serait mortelle, je le sens. ®
Il y eut encore un moment de silence.
« Milady, reprit Frédéric en pesant chacune de ses paroles, le désir d’échapper à votre-ennemi est-il le seul motif de ce départ précipité? la colère que vous a inspirée une autre personne par une fausse démarche....
— Je n’ai pas de colère contre elle, répliqua Anna avec douceur; je n’ai dans cette maison que des amis; je les aimerai encore lorsque je ne serai plus là'.... Mais excusez-moi, reprit-elle avec abattement ; je dois songer à mes préparatifs de départ; voudriez-vous me procurer une voiture de poste pour me conduire à Bayeux ou à Caen ce soir même?
— Notre carriole est bien lourde pour cet usage, dit Laforêt; cependant je vous l’offre jusqu’à la ville, où vous pourrez trouver mieux.
— J’accepte donc; je partirais à pied plutôt que de rester une nuit si près de milord.... Veuillez donner vos ordres, mon digne hôte ; envoyez sur-le-champ chercher des chevaux à la poste de Formigny.... A
SÀÏNTE-HONORINE. 19 J
bientôt, monsieur Frédéric; je n’ai pas oublié ma promesse ; je veux que vous ne pensiez pas trop mal de la pauvre Anna quand elle era loin de vous! »
Elle salua d’un signe amical, puis elle sortit appuyée surJa fidèle Smith.
Laforêt, qui ne brillait nullement par la rapidité de la conception, se perdait dans un abîme de suppositions absurdes.
« Hein ! mon garçon, dit-il à Fréd rie en se frottant le front, est -ce que tu comprends quelque chose à tout cela, toi?... Quant à moi, sois-je. pendu comme un vrai Normand si je vois clair dans ce gâchis! Tantôt on est muette comme un poisson, tantôt on parle comme une perruche; on est jeune fille un jour, le lendemain on est mariée* on est le matin une aventurière, le soir une vraie lady; on part, on reste ; on pleure, on rit.... Je m’y perds.... Brrrr! c’est à donner la fièvre chaude, rien que d’y penser. »
Frédéric n’eut pas l’air d’avoir entendu ces doléances.
« Eh bien ! oui, qu’elle parte, dit-il comme à luimême ; j’en mourrai, mais il le faut. Qu’elle parte, ou je perdrai la raison dans cette lutte sans fin! »
Il se dirigea rapidement vers la porte.
« Où vas-tu dyne?
— A Formigny, mon onçie, pour commander des chevaux.... Voulez-vous donc la retenir ici?
— A Formigny! s’écria Mme Fargeaud, qui entrait en ce moment; eh! que vas-tu faire à Formigny? Reste, reste, mon gars, je t’en prie ; ces scélérats de contrebandiers sont revenus; on dit qu’ils cassent tout là-bas dans le village. Depuis que tu as eu querelle avec eux, je ne suis pas tranquille ; s’ils te rencontraient.... Frédéric, mon fils! ne sors pas, je te le défends ! il t’arriverait malheur.
— Le plus grand dahger pour moi est ici, mâ mère, » répliqua Frédéric.
Il monta sur son cheval, encore sellé et bridé, et partit,
Mme Fargeaud tourna alors sa mauvaise humeur contre son digne frère, qu’elle accusait de n’avoir pas retenu le bouillant jeune homme, et il s’éleva entre eux. une de ces querelles si fréquentes à Grosville-. Tout- à coup ils se turent l’un et l’autre; deu* coups de feu avaient retenti dans la campagne, h quelque distance du château. . . - .
« Ah! mon Dieu, on a tué mon fils, mon pauvre Frédéric l s’écria Mme Fargeaud avec épouvante ; les contrebandiers l’ont assassiné.»
Elle se mit à courir dans la direction prise par l’aspirant de marine ; Laforêt la suivait de près.
D’abord ils ne virent rien, la campagne était déserte et silencieuse. Mais bientôt Pétronille, poussa un cri perçant; elle venait d’apercevoir du. sang vermeil et chaud encore, répandu sur le chemin.
SAINTE-HONORINE. 195
La rencontre.
Revenons à maître Thomas Letort, que Frédéric avait quitté brusquement en lui laissant pour adieu des recommandations très-énigmatiques. Le fermier, après s’être creusé un instant la cervelle à en chercher le sens, reprit sa marche vers le village. *
« Le petit officier est toqué ! pensait-il, certainement il est toqué; aussi il n’y a rien à attendrede ce côté.;.. Reste la jeune dame. Celle-là est généreuse, c’est vrai ; je voudrais bien que la fantaisie lui prit de me donner encore une poignée de lonis anglais, comme le jour de l’orage.... C’est ça une aubaine! Je vais acheter un lopin de terre à Lustaud, qui se ruine à bâtir, et si elle redoublait la dose, j’achèterais.... bah! il ne manque pas de choses à vendre.... Viennent ensuite ces Anglais.... Peuh ! des écus d’argent, et le reste en promesses! Cependant ne faudra pas les humilier, on pourra faire quelque chose pour eux ; deux ou trois mots innocents les contenteront peut-être.... Pourvu que ce scélérat de Barbe-Rouge ne m’enlève pas tout à fait leur pratique! Ah! si maintenant je pouvais me raccommoder avec
Rémy et ses hommes, les petites affaires n’iraient pas trop mal !... A vrai dire, les cartes se brouillent terriblement pour les fraudeurs ; mais avec un peu de prudence on pourrait toujours s’arranger de manière à n’être pas compromis. Pourquoi ces imbéciles sont-ils montés contre moi? Aujourd’hui ils m’ont aperçu de loin, et j ai cru qu’ils allaient courir après moi pour m’assommer.... N’importe! si je pouvais encore rencontrer Rémy, on trouverait peut-être moyen de s’entendre ; Rémy est un bon diable, après tout.... Oui; mais où est-il maintenant? Bien loin, peut-être ! .
Le fermier faisait ces réflexions en suivant lentement le chemin de Grosville. Il marchait d’un pas pesant, les yeux tournés vers la terre, en laissant traîner indolemment son bâton. Tout à coup une voix bien connue le fit tressaillir; il resta immobile.
A quelques pas en avant, deux personnes, sortant d’un chemin latéral, s’étaient arrêtées comme pour se dire adieu. L’une d’elles était un' jeune garçon de quinze à seize ans, fils d’un pauvre fermier de Formigny. L’autre était un homme robuste, vêtu en paysan ; large chapeau, blouse bleue, pantalon de velours olive. Ses vêtements couverts de poussière, et de petits éperons d’une forme particulière, attachés aux talons de sessouliers, témoignaient qu’il avait récemment voyagé à cheval. L’inconnu était placé de telle sorte que Thomas ne pouvait voir 6a figure ; mais le fermier n’en fut pas moins attentif lorsqu’il entendit une voix rauque et brève dire au jeune garçon :
« Bien, bien; je trouverai ma route maintenant.. . Au diable ce satané pays avec ses chemins perdus ! Mais file ton nœud, mon gars; je ne suis qu’à deux pas du château de Grosville, je ne puis plus m’égarer; j’aperçois les bâtiments là, à travers les arbres.... Allons, • * . ' •
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retourne chez toi, et dis k l'auberge que l’on ait bien soin de mon cheval; je repartirai peut-être dans quelques heures.... Tiens, voici pour ta peine. »
Une pièce blanche passa dans la main du jeune guide ; celui-ci remercia et s’éloigna sur-le-champ.
Thomas attendit qu’il fût k une certaine distance ; alors il doubla le pas et se glissa, en quelque sorte, k côté du paysan, en lui disant de ce ton patelin qu’il savait prendre dans l’occasion :
« Bonjour, capitaine Rémy; je suis bien content de vous voir. ».
Rémy, car c’était lui,, fit un bond de côté en s’entendant appeler par son nom. Il porta vivement la main k une ouverture de sa blouse, comme pour y chercher une arme cachée. Par-dessous son large chapeau, ses yeux noirs lançaient des éclairs. Mais dès qu’il eut envisagé le fermier, cette expression s’adoucit.
« Ah ! c’est vous, maitre Thomas, dit-il avec indifférence ; comment diable m’avez-vous reconnu sous cette voilure ? Je me croyais aussi changé que si je m’étais bariolé de rouge et de jaune, à la mode des sauvages.
— Un ami ne peut s’y tromper, capitaine, répliqua le fermier d’un air hypocrite; car nous sommes toujours amis, n’est-ce pas? ajouta-t-il timidement en levant les yeux sur le redoutable marin.
— Et pourquoi ne le serions-nous pas?
— Dame! écoutez-donc, capitaine, l’équipage m’a gardé rancune, k ce qu’il parait, pour cette visite k la Belle-Joséphine, vous savez? Vous étiez joliment gris ce jour-lk, capitaine, et les autres voulaient jeter par-dessus le bord....
— Vous vous êtes bien conduit, interrompit Rémy, vous êtes un brave homme. Sans vous, ces enragés allaient faire une abomination, et je me la serais repro-
chée toute ma vie; car c’eût été ma faute. Enfin vous avez eu raison de me héler,, quoi! D’ailleurs il était grand temps d’apparéiller.... Nous eûmes bien du mal à écarter la Belle-Joséphine de la côte cette nuitlà! » .
Le fermier se montra fier et joyeux de cette apologie de sa conduite, apologie sur laquelle il ne comptait que médiocrement.
« Ainsi donc, vous ne m’en voulez pas, capitaine? Eh bien, tant mieux ! tant mieux, nom de nom !... Comme ça, vous direz à Frappë-D’abord et aux autres. .1.
— Je n’ai pas le temps.de jaser, interrompit de nouveau Rémy. Je suis content de vous voir, Thomas, car vous avez fait le plus honnêtement possible ünjnétierde CO(]uin.... Tâchez de vivre complètement en honnête homme, maintenant que vous né serez plus exposé à la tentation.... Grâce à une indigne trahison, la Belle-Joséphine , ne reparaîtra jamais sur cette côte I »
Ces dernières paroles furent prononcées avec un accent de sourde colère; mais Thomas fut frappé d’une seule chose, c’était que ses services devenaient inutiles aux contrebandiers.
« Voyons, capitaine, dit-il, vous aurez toujours bien, besoin de moi, ce voyage-ci, pour débarquer la cargaison de la Belle-Joséphine ?
— La cargaison est en sûreté depuis deux jours. On a débarqué du côté d’Isigny.... Cette affaire de Michaud a fait du bruit ; je n J ai pas cru prudent de m’exposer à une nouvelle saisie... Mais séparons-nous ; je suis entouré de dangers, et le moindre retard pourrait compromettre la vengeance que je suis venu chercher dans ce pays.... Ne parlez à personne de cette rencontre ; on me croit abattu, mais je pourrais encore punir un traître.... Adieu. »
SAINTE-HONORINE
Il s’éloignait déjà à grandes enjambées, quand Thomas le rappela.
« Un instant, capitaine, dit-il obséquieusement; ce chemin ne conduit ni à Saint-Honorine.#! au village de Grosville : il mène tout droit au château.
— - Je le sais; je vais au château.
— Au fait, reprit Letort avec un sourire d’intelligence, je devine.... Vous allez voir la jeune dame si bonne, si généreuse, voire ancienne passagère? »
Sans doute Thomas, s’était trompé, car le capitaine parut frappé d’un souvenir douloureux.
« Est-ce que vous avez vu miss Anna? est-ce que vous la connaissez? demanda-t-il vivement en revenant sur ses pas; parlez-moi d’elle, et dites-raoi ce que vous en savez.... Je ne chercherai pas à lavoir; elle voudrait sans doute me dissuader de mon projet, elle y parviendrait peut-être, car je ne saurais rien refuser h un ange comme elle !... Eh bien ! Thomas, est- elle rétablie de son mal? est-elle calme? est-elle heureuse ?
— Fichtre! capitaine, vous m’en demandez tant.... Oui, la jeune dame est assez bien; elle est leste, guillerette, et si elle n’était pas tourmentée par deux milords anglais arrivés depuis peu dans le pays.... Ensuite, direz-vous, il y a pour la protéger le jeune M. Frédéric Fargeaud, un gaillard solide, celui-là ! Vous savez ce jeune officier de marine qui le jour de l’orage.... »
Ce nom de Frédéric sembla mettre en mouvement toute la bille de l’irascible Rémy. *
« Ne louez pas ce traître devant moi ! dit-il avec violence. Si miss Anna n’a pas d’autre protecteur, malheur à elle! car je suis venu de loin tout exprès pour punir cet infâme dénonciateur.... Je ne vous reproche rien, maître Letort, mais il eût fallu peut-être laisser faire les matelots le jour dont vous parlez ils auraient délivré
le navire d’un gredin.... Enfin, ajouta-t-il plus bas, cette affaire me regarde seul maintenant; je les vengerai tous.
— Bon Die^;! capitaine Rémy, quel projet avez- vous * donc contre ce pautre petit gars M. Frédéric?
— Je veux le tuer, répliqua le marin avec une farouche énergie ; ne m’avez-vous pas compris? »
Letort devint pâle.
« Diable ! diable! sans vous commander, capitaine, ne pourrait-on pas savoir ce qu’il vous a fait?
— Ce qu’il m’a fait! répéta Rémy en fureur; tenez, je vais vous le dire; on saura ainsi pourquoi je me suis vengé. Nous avons, vous ne l'ignorez pas, le long de la côte du Calvados, des amis chargés de recueillir des renseignements sur tout ce qui peut être utile k notre commerce. A mon arrivée, je les ai trouvés fort alarmés ; le bruit s’était répandu que les mesures les plus sévères avaient été prises contre nous.
A la première nouvelle de l’apparition de la Belle-Joséphine, un bâtiment de l’État devait être expédié à sa poursuite, les pataches de la douane n’étant pas jugées
assez fortes pour se mesurer avec elle D’aiileurs,
on avait ordre de nous prendre vivants, à moins de résistance désespérée. »
Cette explication lit comprendre au fermier pourquoi un courrier avait été dépêché le soir même à Cherbourg par le chef de la douane ; il fronça le sourcil à l’idée du danger que couraient les contrebandiers. Rémy ne lui laissa pas le temps de la réflexion.
« Les fous ! reprit-il avec une amère ironie, ils s’imaginent que,, moi vivant, aucun douanier ou marin royal mettra le pied sur le pont de la Belle-Joséphine J Ils s’imaginent que je pourrais renoncer à un si beau navire, à un équipage si expérimenté; que je consentirais
SAINTE-HONORINE
à me laisser prendre moi-même comme un hareng dans un filet.... De par tous les démons de l’enfer! j’englour tirais plutôt hommes et navire dans l’Océan!
— Mais, capitaine, êtes-vous bien sur...?
— Je n’ai pas fini; écoutez encore. Le succès avec lequel nous avions débarqué nos marchandises, malgré cette surveillance spéciale, m’enhardit. Je laissai la Belle-Joséphine sous le commandement de Frappe-D’abord, et je me rendis, déguisé, à Cherbourg, pour juger moi-même de la réalité du danger. Là, par des moyens secrets, mais infaillibles, j'appris en effet que les ordres les plus sévères étaient arrivés de Paris. On devait s’emparer de ma goélette et de ma -personne, dût-on y employer tous lis vaisseaux de l’Etat disponibles dans le port. Quand je demandai la cause de ces poursuites rigoureuses, on me répondit que l’ordre du ministre était jnotivé sur les plaintes d’une personne influente, actuellement dans le pays....
— Ainsi, M. Frédéric s’était adressé au gouvernement?
— Eh ! qui serait-ce donc, sinon lui ? La douane, soit frayeur, soit impuissance^ n’eût pas osé tenter ce coup de vigueur; C’est lui qui a tout fait, lui seul, car son oncle esftrop poltron pour prendre une pareille détermination.... Heureusement, continua-t-il avec une satisfaction profonde, ces plans si bien combinés n’ont pas réussi, grâce à ma vigilance. Aussitôt que j’ai eu connaissance du danger, j’ai envoyé Gorge-Salée, qui m’accompagnait, porter 1 ordre à Frappe-D’abord de prendre le large. En ce moment, la Belle-Joséphine et son équipage doivent être en sûreté à l’ile de Wight. Je défie la haine et la trahison ! »
Ces dernières paroles étaient une énigme pour Thomas ; il regarda le capitaine d’un air hébété :
« L’île de Wight.... en sûreté! répéta-t-il; pardon, capitaine, je ne vous comprends pas; d’où venez-vous donc, je vous prie?
— Je vous l’ai dit, je viens de Cherbourg. Après .avoir pourvu à la sûreté de mon navire et de mes gens, j’ai voulu me venger du dénonciateur; j’ai acheté un cheval, j’ai voyagé sans m’arrêter. Mon projet accompli, je retournerai en Angleterre par le premier navire venu, à moins.... à moins que je ne meure ici. »
Letort entrevoyait la vérité; Rémy était dupe d’un malentendu ou d’une trahison. Il le regardait toujours avec des yeux effarés, ne sachant comment aborder une explication difficile.
>• Capitaine, dit-il enfin, êtes-vous bien sûr qu’on vous ait obéi? la Belle-Jisèphine a-t-elle vraiment fait voile pour l’Angleterre?
— Je n’ai aucun doute à ce sujet; j’ai envoyé un ordre clair et précis à Frappe-D’abord, sans toutefois lui apprendre l’imminence du danger.... Il a obéi certainement ; triple bordée 1 dans le cas contraire, le navire serait pris avant vingt-quatre heures!
— C’est bien mon avis aussi, dit le -fermier d’une voix étouffée; et cependant, capitaine Rémy, dites-moi donc un peu ce que vous voyez là-bas? »
En même temps il conduisit lé contrebandier sur une éminence d’où la vue s’étendait jusqu’à la mer; il lui montra un navire à l’ancre dont les formes étaient encore distinctes, quoique le jour commençât à baisser.
« Ça, balbutia Rémy, en cherchant encore à se faire illusion, c’est un navire mouillé précisément à la place....
— C’est la Belle-Joséphine. »
Rémy chancela comme s'il venait de recevoir un coup de massue. Puis, se tournant vers Thomas, il lui
posa la main sur l’épaule, et il lui dit d’une voix menaçante :
« Foudre de Dieu ! l’ami, me croyez-vous -d’humeur à rire? Que l’enfer m’engloutisse, si je ne vous lais repentir de vos plaisantertes !
— Je ne plaisante pas, capitaine, et vous ne pouvez méconnaître votre goélette.... C’est bien ia Belle-Joséphine ! Son équipage, au lieu de la conduire à l’ile de Wight, est là bas à boire et à chanter dans le cabaret de Piedeleu.-'
Rémy parut enfin comprendre la vérité; il poussa un rugissement.
« Mais c’est impossible, cela, mille diables d’enfer! s’écria-t-il avec un accent où la fureur se mêlait au désespoir; c’est une trahison, de par le feu du ciel! Les infâmes, les ingrats! ils m’ont désobéi, ils m’ont perdu, ils se sont perdus eux-mêmes! Mort et sang, que viennept-ils faire ici? que veulent-ils? C’est une .désertion, une révolte; mais ils ne méconnaissent pas.... je les tuerai tous ! oui, mordieu! je coulerai le navire ! »
De grosses larmes roulaient dans ses yeux ; toute sa robuste organisation était agitée par un tremblement nerveux. Letort eut pitié de lui.
« Allons, capitaine Rémy, dit-il en lui prenant la main, du courage, morbleu! soyez homme.... Le mal n’est peut-être pas grand ! il s'agit d’une espièglerie de l’équipage; vous savez le proverbe : « Quand le maître « est absent, les souris dansent sur la table. * Vos matelots, ne vous voyant pas, ont voulu se divertir ; ils sont venus ici tout simplement, je le parierais, pour faire une noce infernale chez Piedeleu. Ils boiront, ils casseront les meubles du cabaret, ils rosseront les pécheurs et les douaniers, et demain ils se rembarqueront
en jurant qu’ils se sont amusés comme des princes.... Ne savez-vous pas ce que c’est que des matelots? »
Ces suppositions rassurèrent un peu le capitaine Rémy : sa figure s’éclaircit.
« Ils ont certainement une raison pour avoir contrevenu à mes ordres, dit il d’un air de réflexion; mais vous m’y faites songer. ... pendant ce dernier voyage, ils chuchotaient souvent entre eux ; j’ai surpris quelques mots relatifs à des projets de vengeance contre les habitants de Grûsville.... Oui, c’est cela; ils ont l’intention de malmener un peu Laforêt et son neveu ; puis ils reprendront la mer, et plus tard on me racontera l’aventure comme une joyeuse escapade.... Ensuite, peut-être ce drôle de Frappe-D’abord a-t-il quelque autre projet, car il me hait au fond.... Un jour ou l’autre, je lui réglerai son compte à celui-là ! l’un de nous est de trop sur la -Belle-Joséphine .... Mais, continua-t-il, vous devez savoir, inaitre Letort, quelque chose de leurs projets. Vous étés de nos amis, et dès qu’ils ont été à terre ils ont dû vous dire....
—Rien, je ne sais, capitaine. Cet intrigant de Barbe- Rouge les a accaparés ! Et cependant, je serais fâché qu’il arrivât malheur à d’anciens camarades. Il va faire chaud ici pour eux , si vous ne les prévenez sans retard. »
Et il apprit à Rémy comment une estafette avait été envoyée à Cherbourg le jour même.
« Les douaniers ne se croient pas en force, bien qu’ils soient nombreux, dit le capitaine avec dédain ; mais je ne vois là rien d’alarmant. Le courrier arrivera demain malin à la préfecture maritime; le navire de guerre, à supposer qu’on ne mette aucun retard à l’expédier, ne pourra être ici avant demain soir.... Nous aurons gagné le large -depuis longtemps.
SAINTE-HONORINE
— Oui, mais si le bruit de votre retour s’était déjà répandu sur la côte? Si le navire était déjà parti?
— C’est une chance à courir ; quoi qu’il arrive, je ne veux pas renoncer à mon idée. Mes gens, j’en suis sûr maintenant que j’y réfléchis, méditent un branlebas contre quelqu’un de Grosville ; je préviendrai, car cotte vengeance me regarde seul.... Quand elle sera accomplie, ce soir même, nous ferons voile pour la haute mer. »
Ces sentiments vindicatifs qui revenaient sans cesse dans les paroles de Rémy éveillaient les inquiétudes du fermier; mais le prudent Thomas n’osait prendre trop ouvertement la défense de son ami. Il dit cependant d’un ton patelin :
« Voyons, capitaine, il faut gouverner droit.... Et si le jeune ofücier ne vous avait pas dénoncé?
— Il l’a fait, répliqua Rémy avec véhémence, j’y ai pensé mûrement.... D’ailleurs, continua-t-il d’un ton sombre, ce jeune homme m’est fatal; chaque fois qu’il s’est trouvé sur mon chemin, il m’est arrivé malheur. Je l’ai rencontré pour la première fois, le soir du débarquement à Vierville; et, ce soir-là, un de mes matelots fut blessé mortellement , dans le canot, par les douaniers de Sainte-Honorine. Le jour où il est venu à bord avec la jeune dame, les marchandises, cachées à la Rochette, ont été saisies par le lise, et mon navire a été assailli par une aff reuse bourrasque, où il a failli périr. Enfin, aujourd’hui, la Belle-Joséphine est, grâce à lui, en danger d’être capturée par les douaniers, ce
qui est pour elle et pour moi le pire des dangers Il
faut que tout cela finisse; je suis las de cette lutte : celte maiigne influence cessera par sa mort ou par la mienne. »
Ces idées superstitieuses étaient tout à fait dans le
caractère des matelots, au-dessus desquels Rémy s’élevait de quelques degrés seulement. Letort comprit l’inutilité d’une tentative pour les combattre d’une ina- • nière ouverte; il essaya de la ruse : ce moyen lui était plus familier.
— Ma foi ! capitaine , reprit-il de son air de simplicité hypocrite, vous tonibez fort mal!-... M. Frédéric • est allé, je crois, â Caen, pour les affaires de la dame anglaise.... Il ne pourra être de retour avant demain soir; et, comme vous n’avez pas de temps à perdre, si vous voulez sauver votre navire et vos gens, il sera prudent de ne pas l’attendre.... C’est le conseil d’un ami. »
Thomas Letort, en parlant ainsi, comptait prévenir sous main Frédéric de se tenir caché jusqu’au moment où le brick-goélette aurait mis à la voile. L’idée ne lui vint pas que l’officier de marine pourrait repousser avec indignation un parti que lui, Thomas, n’eût pas hésité à prendre en pareille circonstance. Rémy le regarda avec défiance.
« Vous voulez me tromper ! dit-il en proférant une horrible imprécation; ce jeune homme ne peut être absent! Ce serait un bonheur infernal.... 11 n’aura pas encore cette chance contre moi; il a déjà toutes les autres 1
— Seigneur Dieu! capitaine Rémy, pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité? Sur ma parole d’honneur la plus sacrée, M. Fargeaud est.... n’est pas.... on m'a dit.... »
Avant que Thomas fût parvenu à donner une forme plaire à son serment, le pas d’un cheval retentit sur le cailloutis du chemin. Les deux interlocutéurs levèrent brusquement la tète ; à quelques pas d’éux un cavalier s’avançait rapidement. C’était Frédéric qui allait commander des chevaux de poste à Formigny.
SAINTE-HONORINE
Thomas resta pétrifié; mais le capitaine ne parut même pas remarquer ce flagrant délit de mensonge. Dès qu’il eut reconnu son ennemi, un sourire sinistre se joua sur ses lèvres; puis, armant chacune de ses mains d’un pistolet qu'il tira de dessous sa blouse, il se rangea sur le bord du chemin.
Le duel.
A mesure que Frédéric, la tête penchée sur la poitrine, dans une attitude triste et pensive, s’approchait de Rémy, le contrebandier élevait lentement un de ses pistolets à la hauteur de son œil; mais, se ravisant tout à coup, il rabattit son arme et murmura :
« Non, ce serait mal !... Que dirait la jeune dame? » Il cria aussitôt d’une voix forte :
« Halte! Descendez de cheval. »
Frédéric tressaillit. A la vue de cet homme armé qui le menaçait, uu vif étonnement, sans mélange de frayeur toutefois, se peignit sur son visage.
« Descendez, répéta Rémy. »
Il se plaça fièrement au milieu du chemin.
« Au nom de la sainte Vierge, capitaine, murmura le fermier tout tremblant, prenez garde.... vous allez commettre un crime !
— Taisez-vous, répliqua le contrebandier d’un ton farouche ; vous avez assez fait pour votre ami, car vous n’avez pas craint de fausser votre parole.... Un mot de plus et une de ces balles sera pour vous. »
SAINTE-HONORINE
Letort était glacé d’effroi.
Cependant Frédéric avait fini par reconnaître l'agresseur, malgré son déguisement.
« Ah! c’est vous, monsieur Rémy, dit-il avec un accent de mépris. Je vous savais contrebandier, ivrogne, pirate peut-être.... je ne vous savais pas assassin.
— Si je voulais vous assassiner, ne serait-ce pas déjà fait?... Non, descendez; je veux jouer loyalement ma vie contre la vôtre : j’aime mieux cela. »
Frédéric mit aussitôt pied à terre.
« C’est juste, dit-il, nous avons une ancienne querelle à vider ensemble; autant vaut ce moment-ci qu’un autre, quoique les choses eussent dû peut-être se passer différemment. »
Rémy le saisit par le bras.
* Ne vous y trompez pas, dit-il d’une voix pénétrante, il ne s’agit plus de cette vieille affaire.... Je l’avouerai, et peu m’importe qui l’entende ! en vous quittant lors de notre dernière entrevue, je n’emportais pas de sentiments hostiles contre vous. Votre dévouement pour miss Anna, surtout votre généreuse proposition de rester à bord pour aider la BcILe-Josépliine à sortir du danger, m’avaient vivement touché. D’ailleurs, une conversation que je venais d’avoir avec la jeune dame anglaise m’avait remué l’âme; pendant tout ce dernier voyage, il m’est venu des idées nouvelles, bizarres.. . lâches peut-être! je ne me reconnaissais pas moi même. Il y a trois jours encore, lorsque j’ai abordé sur cette côte, je vous eusse tendu la main comme à un ami. Non, j’ai oublié ces frivoles discussions,... Nous allons nous battre, sachez-le bien, à cause de votre dernière
trahison, à cause de votre infâme dénonciation
Maintenant, en garde] et finissons-en. »
Frédéric prit un des pistolets qu’ou lui présentait.
• Permettez, capitaine Rémy, dit-il avec fermeté, je ne refuse pas de me battre ; mais s’il ne s’agit pas des paroles in jurieuses échangées entre nous, il y a quelque temps, je ne comprends plus.,..
— Allons donc! ne feignez pas une ignorance dont
je ne serais pas dupe; d’ailleurs, qu’importent les motifs? vous devez me mépriser, moi je vous hais En
garde donc, et pas de mots!
— Je me défendrai si l’on m’attaque.
— Puisque c’est un duel, il faut que les choses se passent régulièrement.... Thomas, beau faiseur de mensonges, comptez nous dix pas, et rendez-vous utile, si vous pouvez. Vous allez nous servir de témoin.
— Moi, témoin ! s’écria le fermier fort étranger aux usages de ces sortes d’affaires; certainement, capitaine, je serai témoin, et je dirai aux juges ce que j’aurai vu.... Il ne faut pas plaisanter avec la justice, savezvous? et si vous faites du mal à ce pauvre M. Fargeaud....
— Il est bien de son pays, dit Rémy avec ironie; il ne rêve que salle d’audience, huissiers et jurés.... Eh bien! reprit-il brutalement, si tu n’es bon à rien, tiens au moins le cheval ; nous nous passerons de toi.
— Capitaine, je serais compromis si....
— Obéiras- tu? »
Le pauvre homme éperdu prit le cheval de Frédéric par la bride et l’amena sur le revers de la route.
« Marchons un moment dans une direction opposée, dit Rémy h son adversaire ; puis nous reviendrons l’un sur l’autre, et chacun tirera quand il voudra.
* — Soit, dit l’officier de marine, qui acceptait passivement toutes les conditions de ce duel bizarre; cependant je voudrais savoir. ...
— • Êtes-vous prêt? demanda Rémy. » -
SAINTE-HONORINE
Il s’était éloigné d’une dizaine de pas dans le chemin creux et il allait se retourner.
L’oflicier de marine ainsi pressé n’hésita plus h se défendre. Les deux coups partirent presque en même temps; Thomas poussa un cri. Ni l’un ni l’autre des combattants n’était tombé; cependant Rémy pâlit et sa blouse se -tâcha de sang h l’épaule gauche.
« Vous êtes blessé, monsieur? demanda Frédéric.
— Et vous? voiis existez encore ? dit le contrebandier avec un accent de férocité ; j 'avais pourtant visé au cœur.
La colère a fait trembler votre main, répondit l’aspirant (et il montrait sa capote d’unilorme percée par la balle de Rémy). Vous me haïssez donc bien ?
— - Encore sa chance , son bonheur infernal ! s’écria le marin en levant vers le ciel son poing fermé d’un, air de menace; un charme le protège! Ce morveux m’a offensé dans ce que j’ai de plus cher ; il est sain et sauf tandis que je suis blessé./.. Que le feu du ciel me consume î que l’enfer m’écrase !... Mais ce n’est pas fini, continua-t-il avec fureur ; nous allons tenter une kutre épreuve, nous allons recommencer ... Thomas, stupide poltron, venez ici ; prenez de la poudre et des balles dans la poche de ma veste, et chargez-moi ces pistolets.... Allons, dépêchons.... Je perds mon sang; si vous lanternez tant, je ne pourrai plus lever ce bras de malheur, mille pipes de Satan ! »
En effet, le sang qui jaillissait abondamment de sa blessure coulait sur ses vêtements et inondait déjà la terre autour de lui. Cependant, grâce à la vigueur de son organisation, il restait debout; une légère contraction des muscles du visage témoignait seule de ses souffrances. Thomas, pendant le combat, s’était jeté la face contre terre ; en s’entendant appeler, il se souleva et regarda les deux adversaires d’un air effaré.
« Ne me demandez rien , s’écria-t-il, n’exigez rien de moij je ne compte pas.... je ne me mêle de rien! Miséricorde ! faut-il que je sois témoin d’une pareille horreur !
— Viendras- tu , misérable? Ne sauras-tu même pas charger deux pistolets? Si j’avais le bras libre,...
— Je ne chargerai rien du tout, capitaine!... que Dieu nous protège !... je suis témoin.... Sainte Vierge, ayez pitié de nous ! -
— On n’obtiendra rien de cet imbécile ! reprit le contrebandier en séjournant vers Frédéric; tenez, monsieur, prenez ce soin vous-même, je m’ën rapporte à vous.
— Capitaine Rémy, dit l’aspirant de marine du ton de dignité froide qu’il avait conservé pendant toute cette scène, je suis prêt à essuyer encore une fois votre feu, si cette épreuve ne vous parait pas suffisante ; quant à moi, rien ne me décidera à tirer de nouveau sur un ennemi déjà blessé. Ce duel a eu des formes fâcheuses, et je ne sais si j’eusse dû l’accepter — Cependant, en réfléchissant que, dans une autre circonstance, yous m’aviez adressé des paroles injurieuses, dont, en ma qualité d’homme d’honneur et d’officier de la marine royale, je devais poursuivre la ré.paration , j’ai déféré à votre désir. Maintenant nous avons échangé deux balles, le sang a coulé, mon honneur est satisfait. .
— Encore une fois, il ne s’agit pas de nos discussions passées, répliqua Rémy avec rage ; j’avais tout oublié, j’avais tout pardonné.... Je vous reproche un acte infâme qui en ce moment met en danger ma vie, celle de -mes compagnons, mon navire, mon cher navire, pour lequel je donnerais cent lois ma vie.... Nous nous sommes battus , nous allons nous battre encore , parce que vous m’avez déuoncé au gouvernement, parce que,
SAINTE-HONORINE
sur votre demande, un navire de l’Etat va être expédié pour donner la chasse à la Belle- Joséphine , parce que vous avez sollicité.;..
— Gela est faux, monsieur, interrompit Frédéric avec force ; je n’avais ni le pouvoir ni la volonté d’appeler sur vous les sévérités de la loi, surtout.... surtout depuis notre dernière entrevue.
— Comment donc ! n’avez-vous pas envoyé un rapport à Paris? n’avez vous pas demandé....
— Je vous le répète, je n'avais qualité pour rien faire de tout cela. Capitaine Rémy, en deux circonstances seulement j’ai pu vous donner sujet de vous plaindre de moi. La première, ce fut en prévenant les douaniers d’une grave infraction au service de la côte, un soir que vous deviez débarquer les marchandises. Cette démarche n’était même pas dirigée contre vous personnellement, car j’ignorais votre arrivée; d’ailleurs, j’ai rempli un devoir et je ne m’en repens pas. La seconde fois, il s’agissait de tirer mon pauvre oncle d’un mortel embarras, causé par la complicité d'un domestique avec vous et vos amis. Je n’hésitai pas à trancher dans le vif ; je fus le premier à conseiller un parti rigoureux, Depuis cette époque, je n’ai rien dit et rien fait pour vous susciter des obstacles et des dangers, car, dans ma conviction, la Belle-Joséphine et tout son équipage devaient avoir péri en mer. Bien plus, je me suis reproché d’avoir été pour quelque chose dans la saisie de vos marchandises à la ferme de Larochette.... En dépit de mes raisonnements, j’éprouvais des scrupules de conscience. Ce fut pour les amortir que, le jour même de cet événement, lorsque je croyais pouvoir vous rendre des services réels, je vous proposai de rester à bord de votre navire, et de vous piloter vers quelque port du voisinage.... Enfin, capitaine Rémy,
je vous l’avouerai, je ne vous avais pas trouvé tel que je me l’imaginais : votre dévouement pour miss Anna m’avait donné de vous une opinion favorable ; sous votre rude écorce, j’avais entrevu des sentiments généreux, et je regrettais, je regrette encore de vous voir engagé dans uue vqie coupable. Jugez si j’ai pu songer à vous persécuter ! »
Frédéric parlait avec noblesse et fermeté ; le capitaine parut ébranlé.
« Serait-il possible ? murmura-t-il comme à lui-même, me serais-je mépris? »
Thomas, voyant les deux antagonistes parlementer, au lieu de continuer le combat, avait repris courage ; il s’était avancé peu à peu, et avait entendu les explications données par Frédéric.
« Certainement, vous vous êtes mépris, s’écria-t-il. Seigneur, mon Dieu ! je vous le disais bien, ce bon M. Fargeaud est incapable de la chose.... Eh bien! savez-vous qui vous a dénoncé? Ce sont les milords anglais arrivés ici depuis peu pour tourmenter la pauvre jeune dame ! Je pourrais presque en jurer. »
Thomas, en parlant ainsi, voulait seulement donner le change aux soupçons du contrebandier; cette supposition fit hausser les épaules à Frédéric, mais Rémy ne la traita pas si légèrement.
« Des Anglais, répéta-t-il vivement, un lord venu ici pour chercher miss Anna.... Comment s’appelle-t-il ?
— Lord Colington, répondit Frédéric machinalement.
— Lord Colington ! c’est cela, s’écria Rémy ; plus de doute.... c’est lui qui m’a attiré dans ces rochers et ces bas-fonds ; que le ciel le confonde ! Pendant que j’étais en Ecosse pour faire mon chargement, mes armateurs m’ont envoyé, avec le montant d’une traite souscrite
SAINTE-HONORINE, 215
par miss Anna, une note relative à ce grand personnage. Il devait, disait-on, me rechercher en. France, et on m’engageait à me défier de lui.... Je ne coiüprenais rien à cet avis ; je le négligeai et je n’y pensai plus, car . • je n’ai pas l’habitude de m’effrayer facilement. Maiç quel intérêt un lord aurait-il à persécuter de pauvres diables de contrebandiers? Ne m’avez -vous pas dit que cet Anglais, avait des rapports quelconques avec miss Anna ? '
— C’est son mari.
— Son mari !... Elle est donc mariée? Si cela est, je
m’explique tout : on aura voulu me punir d’avoir conduit la pauvre jeune dame en France, ou plutôt, comme on avait absolument besoin de me voir, de me demander quelques renseignements importants, on a trouvé plus expéditif de me faire arrêter ; ceci m’explique pourquoi on a tant recommandé de nous prendre vivants Ces gens puissants ont de singulières idées !
Pour satisfaire un de leurs désirs, ils confondraient la terre entière. »
Frédéric, se souvenant de certaines paroles prononcées par lord et lady Colington dans leur récente entrevue, était assez disposé à adopter ces suppositions, bien qu’elles laissassent encore beaucoup d’obscurités dans son esprit; mais Rémy n’avait aucun doute.
« Eh bien ! de par tous les diables d’enfer, s’écriat-il, je vengerai miss Anna, je me vengerai moimême !... Quant à vous, monsieur Fargeaud , continuat-il d’une voix émue, recevez mes excuses.... Je suis un brutal.... Mais vous voyez! la punition est rude.
— Je suis cruellement affligé de ce malheur, capitaine Rémy; je le regrette d’autant plus, .qu’en ce moment même je suis occupé d’une affaire où il y, va de la sûreté, de la vie peut-être de miss Anna ; et les services
dHin ami tel' que vous eussent -pu lui être grandement utiles.
— Tant qu’il me restera une goutte de sang, un souffle de vie, répliqua Rémy avec énergie, ce sera pour elle. Miss Anna m’a relevé à mes propres yeux, elle m’a donné l’estime de moi-même.... Malheureusement me voilà réduit à l’impuissance par mon obstination. J’ai tant besoin cependant de mes bras et de ma tête !»
Le contrebandier s’affaiblissait rapidement.
« Il faut d’abord songer à vous-même, capitaine Rémy, dit Frédéric ; nous allons vous conduire au château; mon oncle pansera votre blessure....
— Au château de Grosville? non, de par l’enfer !
— Vous défierez-vous de moi ?
— Pas de vous, brave jeune homme, non pas de vous, foi de marin ! Mais, vous le savez, on me poursuit, on me traque ; les bruits les plus absurdes vont se répandre.... Votre oncle et votre mère jetteraient les hauts cris ; ce seraient des frayeurs à n’en plus finir si j’étais caché au château.... D’ailleurs, je veux voir mes gens ce soir même, les emmener, quitter cette côte fatale ! »
Cette scène avait pris moins de temps qu’il n’en faut pour la lire. Comme Frédéric insistait pour conduire Rémy à Grosville, on entendit du bruit dans la campagne à quelque distance. C’étaient Laforêt et Mme Fargeaud ; on ne pouvait les voir à travers les arbres, car la nuit commençait à tomber, mais on entendait leurs voix discordantes; ils se querellaient comme à l’ordinaire. - ■
« On vient de ce côté, dit Rémy précipitamment; il ne faut pas qu’on me reconnaisse.... Thomas me conduira chez lui.
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SAINTE-HONORINE
— Chez moi? miséricorde 1 capitaine Rémy, vous allez me compromettre.... Je serai ruiné.
— Ne t’inquiète pas de cela; il le faut, je le veux.
— De grâce, monsieur Rémy, songez-y, reprit l’as-, pirant, vous êtes blessé, gravement peut-être.... vous avez besoin sur-le-champ des secours d’un chirurgien ; d’ailleurs il vous sera impossible de marcher jusqu’au village.
— Thomas me soutiendra , répliqua le marin , qui commençait à chanceler; cette blessure n’est rien; nous autres, loups de mer, bous avons des moyens expéditifs pour réparer ces avaries; s’il est absolument besoin d’un médecin pour boucher la voie d’eau, j’enverrai chercher votre oncle; mais il faut que j’aie l’œii sur mes coquins; ils méditent une escapade, à laquelle vous êtes peut-être plus intéressé que vous ne pensez.... Croyez-moi, ne me retenez pas, et occupez-vous bien vile de l’affaire de la jeune dame. Peut-être avant mon départ pourrai-je aussi lui êtçe utile en quelque chose.... Si vous lui parlez de moi, dites-lui.... oui.... dites— lui que Rémy n’est pas tout à fait un scélérat. Mais on vient, adieu.... votre main! »
Frédéric n’hésita pas à lui tendre sa main ; Rémy la serra cordialement, puis il s’engagea, appuyé sur le fermier, dans le sentier latéral.
Fargeaud , resté seul , sembla sortir d’un profond sommeil.
* J’ai perdu un temps précieux, dit-il en détachant son cheval, dont Letort avait lié la bride à un arbre voisin ; Anna est en danger, elle compte sur moi, et je l’ai oubliée pour une querelle personnelle...- Allons! il s’agit de l’arracher des mains de ce mari.... qui l’aime peut-être ! »
Et il partit de toute la vitesse de sa monture dans la direction de Formigny.
Nous savons maintenant d’où provenait le sang dont la vue avait tant effrayé Pétronille. Quand son frère et elle arrivèrent à l’endroit où avait eu lieu le combat, Frédéric était déjà loin ; Réihy et Thomas, pour des motifs différents, n’avaient garde de se montrer. Après ayoir fait une centaine de pas environ , le capitaine s’était complètement évanoui derrière un buisson. Le- • tort, accroupi en silence à côté de lui, se trouvait dans un mortel embarras. Appeler du secours, c’était contrevenir aux. ordres exprès de Rémy et peut-être causer son arrestation; d’autrç part, il était urgent que le marin se rendit au village, où des affaires de la plus haute gravité exigeaient sa présence. Dans cette perplexité, le pauvre fermier laissait Mme Fargeaud et Laforêt passer et repasser devant lui sans oser prendre un parti décisif.
SAINTE-HONORINE
Explications.
Il était nuit, mais personne à Grosville ne songeait encore- au sommeil. La chambre d’Anna, au premier étage du château, était dans le plus grand désordre. A la lueur d’une lampe. de cuivre, de forme antique, on voyait des malles ouvertes, des caisses éparses sur le plancher ; mistress Smith et la servante Gothon s’occupaient de les remplir du lin£e magnifique, des effets précieux disposas sur les fauteuils. Tout se préparait afin que la. riche pensionnaire pût partir aussitôt après le retour de Frédéric.
Lady Golington assise sur un vieux canapé, à côté de Mme Fargeaud, écoutait attentivement un récit long et diffus que lui faisait son hôtesse avec force larmes et sanglots. Elle n’avait pas encore songé à quitter ses vêtements blancs; son visage était d’une grande pâleur rehaussée aux joues par le rouge vif de la fièvre. Ses yeux brillaient d’un éclat maladif.
« Non ! non! cela n’est pas, cela ne peut pas être, dit-elle avec chaleur en interrompant la maîtresse du logis; n’ayez pas d’inquiétude pour Votre fils, ma bonne
dame Fargeaud ; il ne petit être rien arrivé de fâcheux à ce courageux jeune homme !... Oh! mon Dieu, si cela était, si j’avais pu être eause... Je porterais donc avec moi une.maligne influence, fatale à tous mes amis! Mais non, croyez-moi, il reviendra sain et sauf, il va revenir. Il y a loin d’ici à Formigny, et les chemins sont si roauvnis !» , ■
Anna, qui donnait ainsi des consolations, eût eu besoin elle-même d’être consolée ; une mortelle angoisse se trahissait dans le son de sa voix, dansd’expressioa de sa physionomie. Aussi Pétronille n’était-elle nullement rassurée :
« Mais, mademoiselle (elle ignorait que l’Anglaise fût mariée), comment expliquerez- vous ce sang répandu sur le chemin, dans un endroit où moû pauvre fils a dû passer peu d’instants auparavant? Nous n’avons- pas vu Frédéric, il est vrai ; mais ces inlâmes scélérats de contrebandiers n’ont-ils pu le faire disparaître pour cacher leur crime?
— Vous calomniez ces marins; je les connais, moi; ils ne sont pas cruels d£s qu’ils sont livrés à eux-mêmes, et leur chef ne les laisserait pas commettre de sang-froid une pareille lâcheté. Lors même que votre fils se serait trouvé en face d’eux, ils n’eussent pu lui garder rancune pour cette saisie opérée par la douane : j’ai pris soin de les indemniser largement.... Ou je me trompe fort , ou Rémy viendra bientôt ici lui-même s’informer de la malheureuse passagère à laquelle il a montré tant de dévouement; jem’étonne même qu’il ne
soit pas déjà venu Gardez-vous de laisser voir vos
soupçons contre lui et ses gens, ce serait l’irriter; car, en dépit de sa coupable profession, il a conservé des sentiments d’honneur. Non, non, ce n’est pas lui que je crains pour votre généreux fils !
SAINTE-HONORINE. . .221
— Eli! qui donc craiu<lrieï-vous, miss Anna? Seigneur Dieu! qui pourrait, excepté ces fraudeurs, en vouloir à mon garçon, si juste; si brave? Tout le monde l’aime dans le pays.
; — Gelui.dont je parle, répondit l’Anglaise avec égarement, est plus redputable que le pirate le plus sanguinaire.... Sans doute il médite des projets sinistres; sans doute il rôde en ce moment autour de cette demeure, comme le lion rugissant de la Bible; mais, j’en suis sûre, il n’oserait accomplir ouvertement un assassinat. Son complice, cet exécrable Williams, qui le pousse au mal, a i’instinct du crime sans en avoir le courage.... Us avaient pris d’infernales précautions pour que la mort de ma pauvre Fannÿ ne pût leur être imputée
Ces paroles étaient complètement inintelligibles pour Mme Fargeaud. Elle crut qu’Anna délirait; le coup, d’oeil qu’elle jeta sur elle ne la détrompa pas.
«. Vous souffrez, ma pauvre dame? dit-elle avec un intérêt absorbé aussitôt par un -sentiment d'égoïsme. Voilà un bien fâcheux état pour vous mettre en route cette nuit!... Et mon frère qui ne revient pas! Dans un moment où sa présence est si nécessaire ici, il va courir je ne sais où.
— Il est peut-être allé au devant de M. Frédéric?
— Je ne crois pas ; nous" avons été séparés un moment là-bas, dans le chemin creux ... Quand il in’a rejointe, il avait l’air embarrassé ; il m’a fait une querelle pour m’obliger à rentrer au château, en me disant que j’étais une folie de me tourmenter ainsi; nous sommes revenus ensemble à la maison; puis il a pris différentes choses de son cabinet, et il est sorti de nouveau en annonçant qu’il allait voir un malade. Il est absent depuis deux heures.... . . ; .
— Une heure, une heure* pas davantage, ma sœur! dit une voix joyeuse, quoique haletante, et il faut encore y comprendre le temps d’aller au village et d’en revenir.... Jamais plus belle opération chirurgicale n’a été terminée en si peu de temps !»
C’était Aristide Laforêt lui-même qui^ entrait en ce moment dans la chambre.. Une véritable expression de triomphe rayon nait'sur son visagé. En relevant avec tant d’empressement uné parole de sa"sœur, il avait obéi. à une préoccupation exclusive et puissante ; mais aussitôt, frappé d’un souvenir, il prit une mine discrète. Il s’avancait pour saluer Anna, lorsque Pétronille réckma impérieusement son attention- : ' - ■ ■
« D’où venez- vous donc, mon frère? s’écria-t-elle; avez-vous des nouvelles de mon garçon? l’avez-vous vu? ne lui est-il arrivé aucun malheur?
— Rien du tout, sotte femme Gje ne l’ai pas vu, mais il se porte à merveille; sans doute, il va rentrer d’un moment à l’autre. • * •* : ' • '
' — Mais si vous ne l’avez pas vu....
— Je suis sûr de ce que je dis, sûr, ma sœur, entendez-vous?'Que diable ! j’aime mon neveu autant que vous, je pensé.
. — Du moment que vôtre excellent frère vous donne une assurance positive, dit Anna- avec un sourire de satisfaction, ni vous ni moi ne devons plus conserver d’inquiétude.
— S’il est sûr, je ne dis pas.... Mais je ne vois pas pourquoi il, paraît si joyeux et si content lorsqu’il n’a que des choses vagues à nous apprendre.
— Ma sœur, reprit Lalorêt avec majesté, vous n’êtes pas à la hauteur des sentiments philantrophiques et scientifiques dont je suis animé en ce moment.... Figurez-vous, milady, continua-t-il en se tournant vers •
SAINTE-HONORINE. ‘ ' 223
l’Anglaise, qu’il jugeait plus digne de ses confidences, une blessure de trois pouces de profondeur.... une balle extraite en une demi-heure, sans autre instrument qu’une pince et un scalpel! Y a-t-il un docteur au monde, un professeur .de chirurgie qui pût faire mieux? '
Dans sa naïve exubérance d’orgueil , le bonhomme grillait de raconter une aventure récente; cependant il hésitai Uencore.
« Que nous chantez-vous donc là, Aristide? demanda Mme Fargeaud ; vous venez de panser un blessé? Alt ! je devine.... ce sang que nous avons vu....
— Chut, chut ! dit le -médecin en jetant autour de lui •
dès regards’ inquiets. Eh bien ! c*est vrai, ma sœur, ajouta-t-il de manière à n’ètre entendu que de Pétrônille ; lorsque vous m’avez quitté un instant sur le chemin pour aller d’un autre côté à la recherche de Frédéric, ùn homme est sorti de derrière un buisson, m’a fait promettre le plus grand secret sur ce .que j’allais voir, et a fini par me cônduire vers une autre personne blessée d’un coup de feu et complètement évanouie sur l’herbe. Je -ne pouvais refuser, mes soins; aussi me suis-je hâté, de venir ici chercher ma trousse et quelques médicaments, pendant que l’on transportait le pauvre diable dans une maison du village. Là je me suis mis à l’œuvre et j’ai fait la plus belle opération.... -•
— Mais qui donc est blessé? demanda la curieuse Mme Fargeaud : dans quelle maison êtes - vous allé? / « *'
— C’est un secret, ma sœur ; vous le savez, un mé-
decin est comme un confesseur ; il ne doit rien révéler de ce qu’il voit.... et cependant cette balle a été extraite de main de maitre. . '