‹ La falaise SainteHonorineChapitre 7 sur 12 · V '• .LA FALAISE · texte numérisé non relu

V '• .LA FALAISE

— Au moins votre malade est-il hors .de -dauber ? Sa blessure est-elle grave?

— Il n’y ’a pas de lésion âux organes vitaux.:'.. Le mal, je l'espère, n’aura pas de suite s-sérieuses. J’ai posé le premier appareil, et le blessé a immédiatement repris ses sens. Par exemple, H ne se lèvera pas de sitôt; il a perdu beaucoup de sapg; il se passera plus d’un jour avant qu’il ait La force de marcher. »

Miss Anna -n’avait pas entendu cette conversation; elle n’avait plus rien à craindre pour son protecteur, peu lui importait le reste. Elle s'était approchée' de sa gouvernante , à qui èlle donnait des ordres d’un -air abattu. -

Mme Fargeaud n’ëtart pas encore à bout de questions, lorsque le bruit d’un cheval se -fit. entendre dans la cour du château. L’amour maternel l’emporta sur la curiosité. . ’ . -

« Voici mon fils 1 s’écriait- elle ; c’est donc bien vrai qu’il est vivant! » . -, .. *. •. ■

Moins d’une minute après , Frédéj'ic , couvert de poussière, les vêtements en désordre , entra dans la chambre. Sans lui laisser le temps, de respirer, sa luère courut à lui et l'embrasse. .

« Enfin, le voilà ! diGelle avec transport, tu n’es pas blessé au moins? dis-moi bien vite....

— Blessé, ma mère? * * , . ’

Frédéric, tout surpris de -ces caresses, cherchait à lire sur le visage de Mme Fargeaud jusqu’à quel point elle avait connaissance des événements de la soirée.-

« Si tu ne l’es pas, tu pourrais l’être, dit Laforêt à son tour en lançant à sou neveu un regard significatif. Viens m’embrasser aussi, méchant' enfant, qui t’exposes.... à nous causer du chagrin. » •

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L’aspirant de marine comprit que son oncle seul savait l’histoire de son duel.

« Rémy est-il en danger? demanda-t-il h voix basse.

— Non ; j’ai extrait la balle : il va bien.

— Et.... il vous a parlé?

— Je lui ai absolument défendu de parler; il m’a serré la main : c’était tout ce qu’il pouvait faire.

— Alors Thomas a dû vous dire....

— Il m’a dit que Rémy et toi vous vous étiez rencontrés dans le chemin , que vous vous étiez battus h cause d’une ancienne querelle. N’est-ce pas la vérité?

— C’est vrai; mais....

— Eh bien! que faites-vous donc là-bas à chuchoter tous les deux ? dit aigrement Pétronille ; ce n’est pas poli, au moins. »

Le regard de Frédéric s’arrêta sur miss Anna, qui se tenait timidement à l’écart.

« Pardonnez-moi , mon oncle, reprit-il haut en s’avançant vers elle; j’ai un devoir pressant à remplir auprès de miss Anna.... je veux dire de lady Colington.

— Dites de votrè amie, monsieur Frédéric, répliqua la jeune femme avec tristesse, et vous n’aurez pas à craindre de vous tromper en me donnant ce nom.... Mais, à mon tour, laissez-moi m’excuser des ennuis et des chagrins que je cause à votre famille et à vous. Je mets à de rudes épreuves votre générosité, votre dévouement !

— N’en parlons pas, milady, ne pensons qu’à vous.... Je vous apporte des nouvelles que vous allez trouver sans doute bien fâcheuses : vous ne pouvez partir ce soir.

— Que dites-vous? les chevaux....

— Ont tous été retenus par un individu arrivé à 377 15

l’hôtel de la poste quelques instants avant moi. On ne peut en avoir avant demain matin.

— C’est encore lui ! je reconnais ses intrigues infernales! s’écria Anna épouvantée; il a sans doute un mauvais dessein pour cette nuit.... Mais ne savez-vous rien de la personne même qui a retenu les chevaux?

— Je ne vous le cacherai pas , milady, c’est un personnage assez suspect; il a un accent anglais fortement prononcé : ce doit être un émissaire de lord....

— Le fait est certain, dit Anna sans lui donner le temps d’achever ; mon persécuteur sait quelle haine il m’inspire ; devinantque je chercherais tous les moyens de fuir sans retard, il a voulu rendre la fuite impossible.... C’est un piège, une machination abominable. Que fera-t-il? je l’ignore, mais je dois tout craindre de lui.... Enfin, monsieur, si les chevaux de poste manquent , les chevaux de la ferme ne pourraientils me conduire jusqu’à Bayeux?

— Les chevaux de labour sont fatigués du travail de la journée; déjà sans doute ils sont sur la litière.... Croyez-moi, madame, ne vous hasardez pas, par cette nuit noire 1 , dans des chemins défoncés, avec un attelage indocile ; ce serait alors réellement qu’il y aurait danger pour vous.

— Oui, oui, il n’y faut pas songer, reprit Mme Fargeaud d’un ton péremptoire ; ce ne sera pas un grand malheur, je pense, de rester ici quelques heures de plus.... Avec ça qu’il n’est pas très-décent pour deux femmes seules de voyager la nuit! Voyons, mon frère, vous êtes le maître de la maison, dites un mot poli à notre pensionnaire pour l’engager à attendre le jour.

— Certainement, si milady veut nous faire le plaisir....

— Mais, monsieur, dit Anna avec anxiété; ma pré-

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sence peut appeler sur vous, sur votre maison, de

grands dangers, peut-être Ils ont voulu me forcer à

rester ici une nuit encore ; je les connais, cette nuit ne sera pas calme pour nous tous 1

— Que pouvez-vous craindre, milady? demanda Frédéric, n’êtes-vous pas ici entourée d’amis et de défenseurs? La présence d’un homme et de quelques domestiques à une lieue de cette habitation doit-elle vous donner de pareilles inquiétudes? Voulez-vous donc nous laisser croire que vous avez d’autres motifs de nous quitter?

— Ingrat! répliqua miss Anna tristement, c’était pour ne pas attirer sur vous.... Allons ! ajouta-t-elle en soupirant, puisqu’il le faut, puisque la nécessité m’y oblige, je partirai seulement demain. Puisse ma résignation ne pas porter malheur à cette tranquille maison 1

— Il faut espérer qu’il n’en sera rien, dit Mme Fargeaud d’un ton maussade en se levant ; par mesure de précaution, je vais faire bien fermer les portes et déchaîner le chien de garde.... Messieurs, puisque miss Anna nous reste, il est inutile de l’importuner plus longtemps.... Vous êtes fatigués l’un et l’autre;, vous devez avoir besoin de repos!

— Je ne le cache pas, dit Laforêt en étouffant un bâillement, la journée a été rude pour moi, et cette opération chirurgicale m’a donné. bien du mal. Aussi je vous demanderai, milady, la permission de me retirer, tout en me félicitant de vous posséder quelques heures de plus à Grosville. »

Anna s’inclina; Laforêt et sa sœur prirent congé et allaient sortir.

« Peut-être M. Frédéric éprouve-t-il aussi quelque fatigue après tant de démarches et de peines dont je

suis la cause ? » demanda lady Colington avec douceur.

Frédéric ne répondit que par un sourire amer.

« Dans le cas contraire, continua la jeune femme, je le prierais d’accepter une tasse de thé avec moi; je n’ai pas oublié ma promesse....

— Oh! j’accepte, j’accepte! répliqua Frédéric avec reconnaissance ; vous comblez mes vœux.... Encore ce moment, puisque nous devons être ensuite séparés pour toujours! »

Laforêt et Mme Fargeaud se regardèrent en dessous ; puis ils dirent un dernier adieu à leur pensionnaire et quittèrent la chambre.

Lady Colington et l’aspirant de marine se trouvèrent seuls alors avec la gouvernante, qui, sur un mot de sa maîtresse, se mit en devoir de préparer le thé dans une théière à esprit-de-vin. Anna vint s’asseoir sur le canapé et invita Frédéric à prendre place à côté d’elle. Tous les deux étaient silencieux , recueillis. Le calme le plus profond régnait maintenant dans le château; par les fenêtres entr’ouvertes, on entendait le murmure lointain de l’Océan , mêlé au frémissement de la brise dans les ormes de la cour. .

Anna releva enfin la tête et dit d'un air égaré :

« Oh! vous me défendriez, vous! n’est-ce pas que, s’il revenait, je trouverais encore en vous un protecteur? Écoutez, ajou.ta-t-elle en frissonnant, si vous n’aviez pas d’autre moyen de me soustraire à sa puissance, il faudrait me tuer, et en mourant je vous bénirais !

— Vous tuer! moi! milady, pourquoi cette pensée? Mourir pour vous me serait bien plus facile!

— La vie est précieuse quand on a devant soi un bel avenir : moi, dont le cœur et l’existence sont brisés, je

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puis désirer la mort.... Mais j’oublie que mes paroles sont encore obscures pour vous ; il est temps enfin de vous faire connaître la pauvre femme à qui vous vous êtes dévoué sans la connaître.

— Oh! parlez, parlez!... je vous écoute, milady, avec respect et sympathie. »

A mesure qu’elle voyait approcher le moment de remplir sa promesse, les angoisses d’Anna devenaient plus poignantes. De grosses gouttes de sueur froide perlaient sur son front blanc et poli ; sa poitrine était oppressée. Bientôt les larmes jaillirent de .ses yeux ; elle se cacha le visage dans son mouchoir, en sanglotant.

Frédéric prit la main d’Anna, la pressa doucement dans la sienne { mais il garda le silence, et attendit la lin de cet accès de douleur. Au bout de quelques instants la jeune Anglaise parvint à dominer sôn émotion :

« Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais en essayant de rappeler mes souvenirs, la force et le courage m’ont manqué h la fois.... Vous avez pu remarquer déjà quelle invincible répugnânce soulevait en moi tout ce qui se rapporte aux tristes événements de ma vie passée ; la moindre allusion me cause une invincible horreur. C’est là l’explication du secret absolu dont je m’entoure partout et toujours. Cette bonne mistress Smith n’ose prononcer certains noms, rappeler certaines circonstances frivoles en apparence, de crainte de me voir devenir folle ou mourir sur place.... Jugez donc combien il me faut de volonté pour que je me décide à vous montrer moi-même toutes les blessures saignantes de mon âme! J’eusse été incapable de cet effort il y a un mois.

— Milady, répliqua l’aspirant de marine avec cha-

leur, si j’accepte votre sacrifice, ne m’accusez pas, croyez-moi, d’une curiosité vulgaire; je n’ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous aimer, vous plaindre, vous admirer.... Je désire seulement savoir de quelle manière je pourrais efficacement vous consacrer ma vie! »

Anna trempa ses lèvres dans la tasse de thé que sa gouvernante venait de placer devant elle. Par l’effet bienfaisant de cette liqueur, si chère à toute Anglaise, elle parut un peu ranimée et reprit d’un ton mélancolique :

« La terrible scène dont vous avez été témoin aujourd’hui même a dû vous faire pressentir la cause de mes malheurs; je suis victime d’un mariage mal assorti. Jusqu’au jour où cette union fatale fut conclue, j etais calme, sinon heureuse; néanmoins, dès ma naissance, les funestes présages ne m’avaient pas manqué.

« Mon père George Graham, enfant de la Cité de Londres, avait commencé sa fortune par être capitaine de navire dans la marine marchande ; plus tard, il devint lui-même armateur, et, malgré les guerres maritimes contre la France, il réalisa des bénéfices énormes. Las enfin de battre les mers, il s’établit h Londres, où, sans renoncer entièrement au négoce, il mena une vie paisible et retirée. Ce fut alors qu’il épousa ma mère, bonne et simple créature dont on m’a bien souvent raconté les vertus; mais elle mourut en me donnant le jour. George Graham fut profondément affecté de ce malheur, et il ne tarda pas k suivre au tombeau sa compagne bien-aimée.... Ainsi, j’étais orpheline presque en naissant. Mon berceau dut se couvrir d’un double crêpe funèbre. Ce début dans la vie n’élait-il pas d’un sinistre augure ï

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« George .Graham avait été marié deux fois. Sa première femme était elle-même veuve lorsqu’il l’avait épousée, et elle avait une fille de son premier mariage.

Fanny, ainsi s’appelait cette enfant, avait environ cinq' ou six ans de plus que moi ; mais la fortune qui lui re- » venait du chef de son père était des plus modestes.

George Graham, sur ses derniers jours, était tombé dans un sombre désespoir, assez semblable à la folio; il oublia d’assurer une existence indépendante à la pauvre Fanny. Aussi à sa mort ses biens immenses me revinrent-ils sans partage, tandis que sa bellefille ne devait pas se trouver entièrement à l’abri du besoin.

« Il avait désigné pour mon tuteur, dans un moment lucide, son ancien associé, Richard Davis, le plus honnête marchand de la Cité, homme sûr dont il avait éprouvé bien des fois l'affection et la loyauté. L’avenir a prouvé qu’il n’eût pu faire un meilleur choix. Ce bon Davis a noblement rempli sa mission ; il m’a servi de père. Lui et sa chère compagne, cette excellente mistress Davis que je pleure encore, ont prodigué à mon enfance les soins les plus tendres, les plus touchants. Lorsque le moment des épreuves est venu pour moi, ce digne vieillard, maintenant seul .et perclus d’infirmités, s’est fait mon défenseur ; il m’a consolée dans mes afflictions, relevée dans mes désespoirs.... Je vous l’ai dit, Frédéric : dans ce pays que je hais pour tant de raisons, j’ai un ami dont je respecte elhvénèrc la pensée comme celle de Dieu; cet ami, c’est Richard Davis. Encore aujourd’hui, que la souffrance le tient cloué dans son fauteuil, à Londres, il ne cesse de veiller sur moi; ses lettres me soutiennent et m’encouragent ; il m’aime et me protège de loin comme de près.

« L’oubli dont Fanny était la victime avait pour seule

cause l’affaiblissement des facultés de mon père sur la fin de sa vie ; car, en toutes circonstances, George Graham avait témoigné à la fille de sa première femme *une tendresse vraiment paternelle. Mon tuteur le savait ; aussi crut-il remplir les intentions de son ami défunt en plaçant Fanny sur un pied d’égalité parfaite avec moi. Malgré la différence d’âge, nous eûmes les mêmes maîtres, nous reçûmes la même éducation, nos vêtements étaient semblables. J’aimais Fanny comme ma sœur; je fus bien surprise le jour où l’on m’apprit qu’elle ne l’était pas. Tout le monde autour de nous partageait cett» erreur, et on ne songeait pas à s’informer si nous portions des noms différents. Notre affection mutuelle achevait de donner le change sur notre lien de parenté. Heureuses l’une et l’autre que l’on nous crût filles de la même mère, nous ne démentions jamais cette croyance, et nous nous plaisions à la propager. *

« Cependant, lorsque nous eûmes terminé notre éducation, et lorsque nous entrâmes dans le monde, Fanny changea tout à coup d’une manière affligeante. Elle devint fantasque, bizarre, et me témoignait moins d’amitié qu’autrefois. Je ne comprenais rien, moi, à ces inégalités de fortune entre deux personnes qui s’aimaient; j’étais riche, donc Fanny devait l’être aussi. Mon tuteur m’expliqua notre situation respective, un jour que je me plaignais à lui de la froideur de ma sœur adoptive ; je ne le laissai pas achever ; je ne voulais d’aucun avantage que Fanny ne partagerait pas, et je le priai, les larmes aux yeux, de donner kanon amie une part égale à la mienne dans la fortune de mon père. Le bon Richard me répondit en souriant que j’étais bien jeune encore pour prendre une telle détermination; que je devais réfléchir sur ce sujet. Pour lui, il ne voulait pas

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tenir compte de cette intention généreuse, dont je pourrais me repentir plus tard, avant que j’eusse 1 âge de raison. Fanny eut connaissance de cette petite scène ; pendant quelques jours elle fut avec moi tendre et ca-* ressante ; mais bientôt elle retomba dans son humeur noire, et je crus m’être trompée sur les motifs de cetlo tristesse.

« Fanny formait avec moi le plus frappant contraste ; c’était une brune aux traits graves, à l’expression mélancolique; son caractère réfléchi, sérieux, n’excluait pas une grande fierté et même un peu d’arrogance. Moi, au contraire, j’étais gaie, vive, étourdie. Dans les salons où nous allions, sous le patronage de notre tuteur ou de mistress Smith, qui a fait une partie de notre éducation, nous avions des succès différents; les hommes âgés se rapprochaient plus volontiers de Fanny, les jeunes gens venaient rire et plaisanter autour de moi. Mais nous avions, aux yeux de tous, jeunes et vieux, ce prestige qui, surtout à Londres, rehausse encore les qualités personnelles. Les deux miss Graliam, comme on nous appelait, passaient pour les plus riches partis de la Cité ; nous étions entourées sans cesse de prétendants, attirés par les bruits exagérés de notre opulence. Nous devions payer 'bien cher ce triomphe passager !

« Vous connaissez sans doute, monsieur Frédéric, certaines particularités de nos mœurs anglaises : pour notre aristocratie puissante, une mésalliance, c’està-dire un mariage contracté avec une femme de condition inférieure , n’est pas généralement réprouvée comme dans votre noblesse française. En Angleterre, si la femme est riche, si sa fortune est suffisante pour réparer les brèches faites à l’héritage d’un lord par les paris, le jeu et les débauches, on ne s’inquiète pas du

préjugé de la naissance. C’est ainsi que les grandes familles se soutiennent; tel duc et pair de la chambre haute n’hésiterait pas h épouser la fille d’un usurier ‘juif, si l'usurier assurait à sa fille une dot considérable. Il n’est donc pas étonnant que de brillants gentilshommes aient cherché h attirer nos regards. Plusieurs se firent présenter chez notre tuteur; il ne tenait qu’à nous de choisir parmi les plus illustres noms des trois royaumes.

Aucun de ces nobles prétendants no semblait avoir autant de chances que lord Francis Golington d’éblouir de petites plébéiennes. Dès sa première visite, les autres s’effacèrent comme s’ils se fussent reconnus indignes de lui disputer l’objet de ses préférences. Issu d’une famille étroitement unie aux premières maisons de l’Europe, il avait eu le frivole honneur d’occuper Londres entier de ses prodigalités et de ses folies ; il était le roi de la mode; ses chevaux, ses paris, les sommes exorbitantes qu’il avait gagnées ou perdues au jeu défrayaient toutes les conversations. Au milieu de ces dissipations, il avait su acquérir une certaine influence politique ; quoiqu’on ne l’estimât pas, il était recherché. On vantait son crédit; son astuce profonde masquait l’immoralité honteuse par laquelle il l’avait obtenu.

« Vous avez entrevu seulement cet homme, monsieur Fargeaud ; vous ne pouvez donc vous faire une idée de la séduction, de la douceur insinuante, de la fascination irrésistible dont il est doué lorsqu’il veut éblouir et entraîner. Ce pouvoir perfide , résultant d’une grande expérience du monde et d’une merveilleuse aptitude pour le mensonge, allait avoir à s’exercer. Lord Francis avait consumé en quelques années une fortune de plusieurs millions ; son opulence présente n’était plus

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qu’un vain simulacre de son opulence passée. Ses terres, ses châteaux étaient mis en séquestre, le chiffre de ses dettes dépassait vingt fois leur valeur; en un mot, il était à la veille d’expier par une ruine complète la vie de luxe et de débauche à laquelle il devait sa vogue. En pareille circonstance, Sa Seigneurie crut devoir essayer du moyen vulgaire employé par les jeunes lords aux abois pour relever leur fortune et leur nom; il voulut épouser une bourgeoise dont la dot lui permettrait de continuer cette coûteuse existence, et il se lit présenter chez mon tuteur, ébloui par le rang et les qualités extérieures de ce nouveau prétendant.

« Néanmoins, ce ne fut pas à moi qu’il adressa d’abord ses soins. La beauté grave et correcte de Fanny sembla faire plus d’impression sur lui que ma gaieté mutine ; je ne m’en inquiétai pas. Ma sœur adoptive, au contraire, paraissait fière de ses hommages; elle jouissait du triomphe obtenu sur moi, et dont j’avais seulement une vague idée. Aussi ne s’était-elle jamais mon-trée aussi bonne, aussi affectueuse qu’à cette époque; sans doute, au fond de son cœur blessé, elle me pardonnait ma richesse, maintenant qu’elle avait sur moi un autre avantage. Elle pensait déjà comme une femme, tandis que je sentais encore comme une enfant. Ah ! si elle eût pu avoir confiance en moi, quels malheurs nous nous fussions mutuellement épargnés !

« On commençait à croire, d’après les apparences, que lord Golington avait décidément fixé son choix, quand un changement dans ses manières vint ouvrir un nouveau champ aux suppositions. Sans paraître négliger ma sœur adoptive, il tourna vers moi toutes ses attentions, si bien qu’on ne sut plus pour laquelle de nous il éprouvait une préférence ; puis il finit par s’occuper exclusivement de moi ; mais la transition fntrné-

nagée avec un art infini, et personne n’y trouva rien de choquant. On croyait seulement s’être trop hâté de deviner les vœux de milord quand il balançait encore entre nous deux. On ne soupçonnait pas la vérité, aujourd’hui si évidente et si claire ; -lord Golington avait enfin appris que nous n’étions pas sœurs, que nous étions inégalement partagées de la fortune ; son instinct l’avait égaré en l’attirant vers celle de nous qui n’était pas une riche héritière, et il essayait de réparer cette erreur.

« Pour moi, incapable alors d’apprécier ces motifs, je m’aperçus à peine que lord Francis ne m’avait pas tout d’abord adressé ses hommages. Ils flattaient mon amour-propre sans parvenir jusqu’à mon cœur ; il y avait dans cette nature profondément égoïste quelque chose qui me glaçait sans toutefois me repousser. Lord Colington était poli, élégant, instruit; je sentais sa supériorité sur la plupart de ceux qui m’ approchaient^ mais il m’était entièrement indifférent. Néanmoins , quand mon tuteur m’apprit qu’il avait demandé ma main, j’éprouvai un vif sentiment d’orgueil et j’acceptai sans réfléchir. Le mariage pour moi n’était qu’un beau nom, un beau titre, des fêtes, du bruit; je songeais à peine à l’homme qui allait acquérir sur moi un pouvoir absolu. Richard Davis voulut cependant me faire entrevoir l’espèce de spéculation dont j étais l’objet; mais le bonhomme se montrait lui-même trop indulgent à l’égard de pareils usages pouf me les dépeindre sous des couleurs bien odieuses. Il a expié par de cruels ennuis cette facilité ! Rien ne s’opposa donc au mariage; lord Francis y mit un tel empressement, qu’un jour prochain fut fixé pour la cérémonie.

« Du moment où ces projets furent arrêtés, Fanny

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devint plus taciturne , plus triste que jamais; tout ce qui touchait à mon mariage semblait augmenter son humeur sombre. Elle avait parfois des mouvements fébriles lorsqu’elle voyait milord près de moi; elle nous quittait brusquement, et quand je la retrouvais, ses yeux étajent rouges de larmes. Je voulus la questionner sur cette inexplicable misanthropie ; toujours son air dur, l’espèce de haine qui brillait dans ses yeux à ma vue arrêtaient les paroles sur mes lèvres. Nous avions des appartements séparés, et il se présentait rarement des occasions d’épancher nos cœurs. D’ailleurs, dans l’espace de temps qui s’écoula entre le jour des fiançailles et celui du mariage, je pus à peine me trouver seule un instant avec elle. Les plaisirs, les fêtes se succédaient incessamment pour nous; lord Golington semblait se faire un devoir de ne laisser ni à moi ni à ceux qui m’approchaient un instant pour réfléchir; cette observation me frappa plus tard lorsque j’en connus les résultats.

« Un jour cependant, un mot fut échangé entre Fanny et moi; si j’avais été moins naïve, il m’eût révélé l’épouvantable vérité. C'était la veille même du mariage; on venait d’apporter la corbeille. A la vue des cachemires , des dentelles , des diamants qui la remplissaient, je poussai des cris d’admiration; je frappai dans mes mains avec une joie d’enfant, et je dis à Fanny, qui contemplait d’un air morne ces splendides cadeaux :

« — Oh! comme milord est généreux! N’est-ce pas Fanny, que je serai bien heureuse?

« Elle me regarda fixement, et elle demanda d’une voix dont je n’oublierai jamais l’amertume :

* — Ainsi donc, tu l’aimes!... Réponds, répondsmoi, l’aimes-tu?

« — Et pourquoi non? lui dis-je, encore sous l’impression de ma joie naïve; il est si bon, si beau!... N’est-ce pas, ma sœur, qu’il est bien beau? Et puis, je serai lady, pairesse d’Angleterre !

« Pauvre Fauny ! je lui perçais le cœur sans le savoir. Elle ne répliqua rien, et se retira d’un air égaré. Je ne la revis pas de la soirée. »

Lady Golington fit une pause ; les souvenirs qu’elle venait d'évoquer l’avaient douloureusement émue ; ceux qui lui restaient à chercher dans sa mémoire l’épouvantaient d’avance.

En ce moment un bruit faible et éloigné s’éleva dans la campagne, au milieu du calme de la nuit.

a Avez-vous entendu? » murmura la jeune femme en prêtant l’oreille.

Frédéric tressaillit.

«. Qu’y a-t-il, milady? demanda-t-il avec empressement.

— J’ai cru entendre des voix et des pas.... là.... dans l’avenue. »

Et elle désigna la fenêtre entr 'ouverte. L’officier de marine écouta. Au dehors, la brise frémissait dans les arbres ; le chien de garde poussait un gémissement lent et plaintif; du reste, le plus profond silence s’était rétabli autour du château.

« Votre imagination malade vous crée des chimères, reprit Frédéric d’un ton enjoué. Que pouvez-vous craindre ici, milady? Les portes sont bien fermées, et vous êtes entourée d’amis. D’ailleurs, depuis que Grosville n’est plus un château fort (s’il l’a jamais été), on ne songe plus à le prendre la nuit par escalade! »

Anna comprit l’intention délicate qui dictait ces paroles; elle remercia Fargeaud.

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u Vous avez raison de me railler, dit-elle avec douceur; je me serai trompée.... Ges pénibles retours sur le passé m’ont remdue timide, pusillanime.... Je vais achever mon récit ; la réalité me fera sans doute oublier les illusions. »

Le mariage d’un lord.

Mistress Sjnitli versa de nouvelles tasses de thé. Anna reprit :

« Rien ne pouvait me faire prévoir une catastrophe; tout le monde semblait envier mon bonheur. Lord Francis était avec moi plein d’attentions, de prévenances, presque passionné ; je crus cependant remarquer en lui, malgré son habileté à dissimuler ses impressions , une sorte d’inquiétude; celte inquiétude devenait plus visible à mesure que le moment décisif approchait. Je le questionnai à cet égard, mais il ne lui fut pas difficile de donner le change à une innocente et frivole enfant; il eut l’art de mettre sur le compte d’une impatience flatteuse pour moi une préoccupation dont la cause était, hélas ! bien différente.

« Pendant les quinze jours qui précédèrent mon mariage , comme je vous l’ai dit, je me trouvai rarement en téte-à-tête avec Fanny. Plus âgée que moi et plus raisonnable, elle avait aussi plus de liberté; elle sortait souvent seule en voiture pour aller visiter nos

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amies communes. Ces absences devenaient de plus en plus fréquentes; mais je ne m’en apercevais pas, tant j’étais vivement surexcitée par le grand changement qui allait s’opérer dans mon existence. La veille du jour désigné pour la cérémonie religieuse, on se réunit à l’hôtel de mon tuteur afin de' signer le contrat. Tout le monde était prêt, et Fanny ne paraissait pas. Je l’envoyai chercher; elle me fit répondre qu’elle était souffrante, qu’elle se trouvait dans l’impossibilité de descendre. Elle avait déjà donné la même excuse à Davis, et le bon vieillard en était tout chagrin. Ce refus obstiné me frappa; je m’étais réservé dans le contrat une somme considérable destinée à être la dot de Fanny. 11 n’avait pas tenu à moi que cette somme ne fût égale à la moitié de ma fortune ; mais Richard Davis et lord Colington s’y étaient opposés. La conduite de Fanny était donc inexplicable. Pendant que je m’informais d’elle avec intérêt, lord Colington montra de l’agitation. 11 proposa de passer outre à la signature ; mais ce que l’on m’avait dit de ma sœur adoptive m’avait fortement troublée; j’oubliai tout le reste ; je courus à sa chambre.

« Fanny se trouvait en effet dans un état inquiétant. Une fièvre ardente la dévorait, ses yeux étaient hagards. Immobile dans un fauteuil, elle couvrait son visage de ses deux mains convulsivement serrées. Ses cheveux en désordre, ses vêtements négligés contrastaient avec ma brillante parure de fiancée. En me voyant, elle poussa un cri perçant et fit uu mouvement pour fuir; mais, sans lui en laisser le temps, sans même remarquer le sentiment de répulsion que je lui inspirais, je l’enlaçai dans mes bras, je la couvris de baisers.

« — Fanny, lui dis-je en sanglotant, tu souffres, lu 317 lü

as des chagrins peut-être.... Pourquoi ne descendstu pas? Je ne saurais être heureuse sans toi, toi, ma compagne, mon amie, ma sœur bien-aiméel

« Cet élan du cœur toucha Fanny; elle me rendit mes caresses, elle me serra dans ses bras h son tour ; puis, sans se dégager de mon étreinte, elle éloigna un peu son visage du mien, et me regarda fixement. Son œil était doux, mais sec, son haleine était brûlante; les boudes de ses cheveux noirs retombaient sur mes joues inondées de larmes. Pendant qu’elle me contemplait ainsi, je sentais les battements précipités de son cœur contre le mien.

. « — Enfant! dit-elle d’une voix étouffée, tu crois donc que tu seras heureuse?... Mais pourquoi ne le serais-tu pas? Tu mérites tous les bonheurs, toutes les joies.... Oui, tu seras heureuse puisque tu l’aimes. Cependant, ajouta-t-elle presque aussitôt avec égarement, il vaudrait mieux lui dire peut-être....

a Elle s’arrêta en frémissant.

« Parle, Fanny, ma bonne, ma chère Fanny, m’é- • criai-je, donne-moi tes conseils.... Je les écouterai, parce que tu es sage autant que belle, parce que tu m’aimes comme je t’aime.

« — Oui, oui, il le faut, reprit-elle du même ton sombre, je ne dois pas souffrir.... Celte douce et naïve créature ne tombera pas dans cet horrible piège !

« — Miss Anna! appela une voix tremblante derrière moi.

a Au même instant lord Colington et mon tuteur parurent à la porte de la, chambre que j’avais laissée entr’ouverte. Fanny me repoussa :

« — On t’attend avec impatience, dit-elle d’un ton bref et saccadé ; va, que ton sort s’accomplisse.... Je 6ais ce que lu voulais faire pour moi, ajouta-t-elle avec

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un sourire amer, je t’en remercie ; mais ce sacrifice est inutile, je n’aurai bientôt plus besoin de richesse !... Emmenez-la, messieurs; une pauvre malade ne ferait que l’attrister, et cette tristesse aujourd’hui serait d’un mauvais présage.

« Elle retomba épuisée dans son fauteuil. Davis lui adressa quelques mots affectueux, elle ne l’entendait pas. Lord Golington h son tour lui exprima avec embarras l’espérance que cette indisposition n’aurait pas de suite.

« ; — Oui, oui, milord, répliqua-t-elle avec une sorte de rudesse en relevant la tête, j’assisterai demain aux fêtes de votre mariage.... Soyez sans inquiétude, je n’y manquerai pas 1

k Je n’en entendis pas davantage; Richard Davis m’entraîna vers le salon où devait avoir lieu la signature du contrat; milord nous rejoignit aussitôt.

« J’étais bouleversée ; j’écoutai à peine la lecture de cet acte important. Certaines précautions que mon tuteur, par un reste de défiance, avait cru devoir prendre, afin de mettre ma fortune à l’abri des dissipations de mon futur époux, firent froncer le sourcil plus d’uge fois à lord Golington et à ses amis ; mais le vieux Davis avait été inexorable à ce sujet, et il avait bien fallu céder, de peur d’une rupture. Enfin tout s’acheva; j’écrivis mon nom au bas de ce papier fatal, et je fus enchaînée pour la vie.

« La nuit fut triste et agitée ; je pensais h Fanny, à ses révélations incomplètes; avant de me retirer, j’avais voulu la voir, mais on m’avait répondu qu’elle dormait, et je n’avais pas eu le courage de l’éveiller. Le lendemain le mariage fut célébré avec solennité dans la chapelle particulière d’un illustre personnage, allié à lord Golington. Les plus grands seigneurs d’Angleterre assis-

taient à la cérémonie. Au milieu de cette foule brillante, je cherchai Fanny du regard; elle s’était magnifiquenâent parée; mais, sous son éblouissante toilette, elle avait conservé sa pâleur livide ; ses yeux étaient fixes et ardeuts. De toute la journée elle n’essaya pas de se rapprocher de moi ; elle ne parlait à personne ; quand on lui adressait la parole, elle répondait par un mot bref ou par un signe de tête, au grand étonnement des invités. Mais ces observations ne me frappèrent pas d’abord; j’étais enivrée de ma nouvelle grandeur, obsédée d’adulations, de flatteries ; plus tard seulement je me rappelai les manières étranges de la pauvre Fanny pendant celte fatale journée.

« Dès que le ministre eut béni notre union, on me conduisit à l’hôtel Golington. Contrairement à l’usage établi dans la noblesse anglaise, nous ne devions pas quitter Londres immédiatement après le mariage. Les équipages, les laquais aux éclatantes livrées qui suivaient le cortège formaient un train splendide. L’hôtel avait été disposé pour me recevoir ; des tentures précieuses couvraient les murs; l’air était embaumé du parfum des fleurs. J’étais éblouie, enthousiasmée; mon nouvel époux se tenait à mes côtés, tendre, galant, respectueux; jamais il ne m’avait paru si plein d’esprit et de grâce.... La journée ne devait pas s’écouler sans que je connusse toute la perversité de l’âme cachée sous ces dehors séduisants !

« Le soir un bal magnifique réunit à l’hôtel les plus uobles et les plus élégantes dames de Londres. Epuisée de fatigue, j’éprouvai le besoin de respirer un moment en liberté. Echappant aux importunités, je me dirigeai vers le riche appartement désigné pour être désormais le mien. Cette partie de la maison était à peine éclairée ; un épais tapis amortissait le bruit de mes pas; le

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murmure lointain de la fête arrivait à peine jusque-là. Au moment où j’allais atteindre le petit salon affecté à mon usage, j’entendis parler dans une pièce voisine. Je m’arrêtai; cette pièce était la chambre de milord, ces voix étaient celles de mon mari et de ma sœur adoptive.

« Je ressentis comme un coup violent à la poitrine, je ne sais quel horrible soupçon traversa mon esprit. Je me souvins alors des bizarreries de Fanny, de l’inquiétude mal dissimulée de Francis; une sinistre lueur m’apparut. J’ignorais encore ce que je devais redouter, seulement je pressentais un coupable mystère. La porte de la chambre était ouverte, mais une épaisse draperie de velours couvrait l’ouverture; je me cachai, tremblante, dans les replis de la portière et j’écoutai.

« Milord et Fanny étaient seuls; une lampe, garnie d’un abat-jour, éclairait la pièce. Fanny était assise dans l’ombre, et je ne pouvais voir son visage; lord Colington, debout devant elle, semblait ne devoir rester qu’un moment; sa pose trahissait déjà l’impatience.

« — Eh bien, milord, vous devez être content de moi, disait Fanny d’une voix altérée; le sacrifice a été complet, j’ai bu le calice jusqu’à la lie; j’ai comprimé mes sanglots, j’ai étouffé mes soupirs Au

moins, milord, dites-moi si vous êtes satisfait de mon courage?

« — Oui, oui, ma chère Fanny, répliqua distraitement lord Francis, vous avez été admirable, tout à fait admirable!... Je vous dois beaucoup et je vous remercie; mais, de grâce, soyez calme et souffrez que je m’éloigne. Le moment n’est pas favorable pour parler du passé ; on a dû remarquer mon absence au salon, et Anna peut-être....

« — Anna! toujours Anna! C’est juste.... elle est riche, moi je suis pauvre ; elle est belle et pure, et moi je suis trahie, déshonorée; elle est votre femme, et moi je suis.... Oh! honte, honte sur moi!

« Et j’entendis les sanglots de la malheureuse Fanny ; j’étais moi-même sur le point de tomber à la renverse en apprenant cet affreux secret.

« — Allons, allons, du calme! reprit milord; séchez vos larmes, elles donneraient des soupçons.... Pourquoi ces plaintes et ces regrets? Ne savez-vous pas quelles circonstances impérieuses ont accompagné ce mariage ? La nécessité m'y a poussé ; il me fallait épouser une grande fortune ou voir ma ruine accomplie. Mais rassurez-vous, je ne puis aimer cette femme légère, cette enfant gâtée que l’on amuse avec des colifichets de parure et des bijoux!... C’est vous que j’aime, Fanny, vous seule. Permettez à cette petite fille de porter mon nom; vous, vous aurez mon amour tout entier; vous régnerez sans partage dans mes affections. Nous cacherons notre amour sous le voile de la simple amitié, mais je saurai bien faire ployer devant vous l’orgueil de votre rivale. »

En cet endroit du récit, Frédéric se leva par un mouvement spontané et silencieux. La fureur brillait sur son visage.

« Ah! vous commencez à comprendre pourquoi je hais cet homme ! dit Anna d’une voix sourde : mais écoutez encore ; je ne vous ai pas dit combien il fut lâche et cruel.

— Et votre amie, cette malheureuse fille, votre sœur d’adoption, accepta la complicité de cette infamie? demanda Frédéric en se rasseyant.

— Ne vous pressez pas de l’accuser; car vous la plaindrez bientôt. Non, elle ne l’accepta pas; elle re-

SAINTE-IIONORiNE.

poussa cette proposition avec l’indignation qu’elle méritait.

« — Milord, dit-elle, ne m’insultez pas.... si bas que m’ait fait tomber mon fatal amour pour vous, je vais me relever par l'expiation.... Si j’ai consenti h me taire quand un mot de moi pouvait anéantir vos projets, si j’ai consenti à souffrir en secret les tortures les plus poignantes de la jalousie, de la honte, du désespoir, c’est que j'ai cru le bonheur de cette pauvre enfant intéressé à ce mariage; elle vous aime, milord, elle me l’a dit du moins.... Pour elle j’ai dû consommer cet épouvantable sacrifice.

« Hélas! je sentis en ce moment combien nous avions eu tort de ne pas nous expliquer, Fanny et moi; ce que j’avais pris pour de l’amour était seulement un sentiment de puérile vanité. En voyant tout h coup lord Francis sous son véritable jour, j’éprouvai pour lui, sans transition, de l’horreur, du mépris, du dégoût. :

« — Si vous avez voulu accomplir un sacrifice, reprit milord d'un ton dur, il faut l’accepter avec courage. • Épargnez-moi désormais des plaintes inutiles ; je vous promettrai de ne plus vous importuner de mes poursuites, je respecterai vos scrupules; mais à votre tour, il faudra respecter mon repos.

« Ces paroles impitoyables semblèrent frapper au ..cœur la pauvre Fanny; elle resta un moment sans répondre : sa respiration était oppressée.

« — Milord, dit-elle enfin, vous commencez à me montrer votre âme dans toute sa hideuse sécheresse.... Vous êtes las de moi, ou plutôt vous ne m’avez jamais aimée !

« — Ce n’est pas en me fatiguant de reproches que vous me donnerez de l’amour.

« — Si vous ne m’aimez plus, vous devez encore me craindre. Je puis d'un mot....

« — Ce mot, vous ne le prononcerez pas, dit Francis d’un air de défi ; il est trop tard pour les menaces.... Irez-vous maintenant porter le trouble dans le cœur de cette sœur tant chérie? Ne me menacez pas de vos révélations, je ne dois plus les craindre.

— Eh bien ! s’écria la malheureuse en se jetant à ses genoux, écoutez au moins mes prières; écoutez-les avec respect, milord, comme celles d'une mourante.... Bientôt je ne vous importunerai plus, je n’entraverai plus vos desseins ; ce qui s’est passé entre nous, ma honte et votre infamie seront ignorés de l’univers entier; mais promettez-moi d’expier vos torts en rendant Anna heureuse, milord, afin qu’elle ne maudisse pas la mémoire de sa sœur d’adoption!

« Lord Colington tressaillit.

« — A quoi bon cette sotte comédie ? reprit-il ; vous n’allez pas mourir encore, Fanny, et ces adjurations sont ridicules en ce moment.

« Sa voix avait un timbre tout particulier ; ses yeux se tournèrent vers un flacon de cristal déposé sur une table et s’y arrêtèrent. Fanny remarqua ce mouvement, elle dit avec une sombre ironie :

« — N’ai-je pas deviné votre pensée, milord? ce poison que vous avez rapporté de Rome par curiosité, ce poison dont vous m’avez vanté les qualités précieuses pour tuer sans douleur une heure après l’avoir pris, n’a-t-il pas été laissé volontairement, par vous ou par votre secrétaire William, à portée d’une femme déshonorée? N’était-ce pas un moyen que vous lui offriez tacitement de quitter une vie où elle serait à charge aux autres et à elle-même?... Je l’ai compris ainsi, milord; j’ai succombé h la tentation : avant de vous

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faire appeler ici pour celte entrevue suprême, j’ai bu le contenu de ce flacon.... et.... je le sens déjà, continua-t-elle en pâlissant, dans quelques instants, je ne serai plus un embarras pour vous.

* Quand j’entendis ce terrible aveu, je soulevai la portière et je voulus m’élancer versFanny; mais une grande terreur produit sur moi cette espèce de paralysie dont aujourd’hui même vous avez eu un exemple; mes jambes refusaient de me porter, et je dus saisir la lourde tenture de velours pour ne pas tomber; je voulus crier, la voix expirait dans ma gorge. Un effort surhumain m’-empêcha seul de m’évanouir tout à fait.

« Pendant que j’étais dans ce douloureux état, une crise mortelle venait de commencer pour Fanny ; elle s’était affaissée sur ses genoux, les convulsions l’avaient saisie. Milord, debout en face d’elle, la contemplait en silence.

« — Francis, reprit-elle avec un accent déchirant, je suis empoisonnée, entendez-vous? je vais mourir.... N’aurez-vous pas un mot de pitié pour votre victime? Milord, dites-moi que vous m’avez aimée, que, si vous aviez été libre.... Oh! que je souffre, mon Dieu !

« Les sons lointains de la musique, les murmures de la fête couvraient les plaintes de la mourante. Lord Colington, les bras croisés sur sa poitrine, semblait observer avec impatience les progrès de l’agonie.... et j’étais là, à quelques pas; je voyais, j’entendais, sans pouvoir faire un mouvement, pousser un cri!

« Une portière se souleva à l’autre extrémité de la chambre; uu visage curieux et railleur s’avança dans l’ouverture. On eût dit de Satan venant chercher l’âme d’un réprouvé. C’était l’exécrable William, le confi-

dent, le complice de ce crime. Il jeta un regard sur Fanny et sur milord, sourit d’un sourire infernal; puis la portière retomba et William disparut comme un spectre.

a Fanny éprouvait des spasmes horribles; elle se roulait sur le tapis, aux pieds de Francis.

« — Milord, disait-elle d’une voix saccadée, on m’a trompée.... ce poison ne devait causer aucune souffrance.... il devait produire un sommeil paisible, que la mort suivrait sans secousse.... et cependant j’ai dans la poitrine quelque chose qui brûle, qui déchire.... Oh! appelez.... appelez du monde!... au secours! je souffre trop! je ne veux plus mourir!

a L’impitoyable bourreau ne prononçait pas une parole et regardait autour de lui avec inquiétude. Tout h coup il recula ; la pièce était sombre, mais la blancheur de mes vêtements, les diamants qui. brillaient à mon front, peut-être la pûleur de mon visage m’avaient trahie.

« Alors le charme se rompit pour moi; je recouvrai mes sens, et je courus vers Fanny expirante.

a — Au secours ! m’écriai-je de toute ma force; au . secours ! mon Dieu, elle va mourir!

a — Taisez-vous, dit mon mari ; voulez-vous donc la déshonorer?

« — Par ici ! au secours! m’écriai -je encore. Fanny, c’est moi.... ta sœur, ton amie.... Je ne veux pas que tu meures.

« Milord avançait la main pour me fermer la bouche, quand un bruit de pas s’éleva dans la pièce voisine; on nous cherchait, on avait entendu mes cris.

a En un instant la chambre fut pleine de monde et de' lumières. On s’agitait autour de nous; on m’accablait de questions, je répondais seulement des paroles

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inintelligibles, sans suite, 'et je montrais Fanny; lord Golington gardait un farouche silence.

« — Mais qu’est-il donc arrivé, au nom du ciel ? demanda notre bon tuteur.

« Fanny se souleva sur le coude par un pénible effort :

« — Mon père, et vous, messieurs, dit-elle d’une voix entrecoupée, j’aimais lord Golington.... sans espoir, puisqu’il aimait ma sœur.... sa femme.... j’ai voulu mourir.

« Et elle- retomba sans mouvement.,., morte.... Je perdis connaissance. »

La narratrice fut obligée de s’arrêter encore; l’émotion la suffoquait. Après avoir laissé à cette douleur le temps de s’épancher, Frédéric, qui avait suivi avec un profond intérêt toutes les phases de ce récit, se pencha vers Anna et lui demanda :

<r Sans doute, madame, vous n’eûtes pas le courage de rester dans cette maison maudite en compagnie de ce monstre?

« — Quand je repris mes sens, la mort de ma sœur adoptive, le motif que Fanny avait assigné elle-même à sa fin tragique, me furent des raisons suffisantes pour retourner chez mon tuteur. Tout le monde trouva cette démarche conforme aux convenances : lord Golington, dans le premier moment de stupeur, ne songea pas h s’y opposer. En rentrant dans-nôtre maison de la Cité, je contai à Richard Davis ce qui était arrivé. Dès le lendemain, pendant qu’on célébrait les funérailles de l’infortunée Fanny, mon indigne mari recevait une demande en séparation et en nullité de mariage.

« Alors s’engagea une lutte longue, acharnée, sans paix ni trêve. Lord Golington, malgré le mépris et la haine qu’il m’inspirait, réclama ses droits sur ma per-

sonne; je fus forcée de me cacher en attendant l’issue du procès intenté en mon nom par mon tuteur. Mais l’issue de ce procès n’effrayait pas Francis. Il savait bien qu’au prix même de ma vie, je ne voudrais pas raconter à des juges l’horrible drame accompli en ma présence; c’eût été déshonorer Fanny, qui s’était généreusement sacrifiée à mon bonheur, à ma tranquillité. D’ailleurs quelle accusation pouvais-je formuler contre lui? Ce crime, cet assassinat, je l’avais vu de mes yeux; mais comment prouver judiciairement que lord Colington s’en était rendu coupable ? Les dernières paroles de sa victime elle-même ne le mettaient-elles pas à l’abri des poursuites? Aussine voulut-il rien entendre, ni prières, ni menaces, et il exigea impérieusement que je lui fusse remise comme une esclave.

« Vous ne pouvez vous faire une idée, dans votre pays aux mœurs douces et faciles, jusqu’où va le pouvoir du mari sur la femme en Angleterre; vous avez pourtant entendu dire que de l’autre côté de la Manche, des hommes, usant de leur droit dans sa rigueur absolue, avaient eu la lâcheté de conduire leurs femmes au marché, la corde au cou, et de les vendre au plus offrant. Ce trait vous donnera une idée de ce que je pouvais avoir à craindre si l’assassin de Fanny redevenait mon maître ; aussi étais-je décidée à me tuer plutôt que de subir cette redoutable extrémité.

« Une sage précaution, prise par mon tuteur dans mon contrat de mariage, faisait en quelque sorte à mon indigne époux une nécessité de la résistance. Par cet acte j’abandonnais à milord une partie considérable de ma fortune, mais à la condition que le jour où une séparation, soit légale, soit de fait, aurait eu lieu entre nous, tous ces avantages seraient immédiatement révoqués ; on avait voulu, par cette clause singulière, placer

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jusqu’à un certain point lord Colinglon sous ma dépendance, me donner une garantie contre ses mauvais procédés, l’empêcher eu mon absence et à mon insu d’aliéner mes propriétés. Or, comme nous étions séparés de fait , milord n’avait plus, aux termes du contrat, aucune prétention à faire valoir sur ma dot. Il lui fallait donc ou m’obliger à le reconnaître pour mari et à vivre avec lui comme sa femme, ou renoncer à ces grands biens qu’il avait convoités avec tant d’ardeur.

« Dès l’abord, le bon Richard tenta d’assurer mon repos par une transaction ; il lit offrir à lord Francis des sommes considérables s’il voulait renoncer à ses droits sur ma personne; mais ces sommes étaient insuffisantes pour satisfaire ses nombreux et avides créanciers; il exigea toute ma fortune. Cette condition était inacceptable; mon tuteur la repoussa. Pour moi, je vous l’avouerai, Frédéric, quoique modeste dans mes désirs, j’eusse été mortellement affligée de voir cette richesse, acquise si loyalement et au prix de tant de peines par mon père, devenir la proie d’un dissipateur, d’un débauché , d’un assassin. Aujourd’hui encore , en votre présence, j’ai refusé de conclure cet indigne marché.

« Le procès continua donc ; pendant longtemps il ne fut question dans Londres que de cette bizarre affaire. Mais, vous l’avouerai-je, ami? l’opinion ne se prononçait pas en ma faveur. On attribuait à un caprice ridicule mon éloignement pour lord Colington. Comme, ni moi ni Davis, nous ne voulions révéler le secret de la pauvre Fanny, nous passions pour céder à quelque inspiration insensée. D’ailleurs mon tuteur ne fréquentait pas le monde, et moi, pour échapper aux recherches, j’errais de retraite en retraite avec cette chère mistress Smith, la compagne de tous mes dangers; il n’y avait

donc personne pour nous défendre. Lord Colington, au contraire, continuait à se montrer dans les clqjjs et les salons ; sa position singulière vis-à-vis d’une petite bourgeoise qui l’avait abandonné le jour même do son mariage lui avait donné rang parmi les cxcentricmen ; la mort tragique de Fanny lui avait fait grand honneur auprès des femmes. Pendant près d’un mois je fus la fable de la ville ; j’étais en butte aux quolibets de ces grossiers gentilshommes, aux épigrammes de ces ladies orgueilleuses.. . . Vous voyez bien, ami, que vous n’aviez pas sujet de me reprocher mon enthousiasme pour l’An- . gle terre I

« Enfin, le jour du jugement arriva; les juges me réservèrent tous mes droits sur ma fortune, mais je fus condamnée à rentrer sur-le-champ au domicile conjugal. Dès que la sentence fut prononcée, mon tuteur, oubliant sa prudence ordinaire, vint me l’annoncer chez un ami de la famille où j’étais cachée. Un espion de mon mari l’avait suivi. Une heure après, milord lui-même se présenta, accompagné d’un magistrat et de gens de police, pour s’emparer de ma personne. Heureusement, j’avai§ été prévenue; je parvins à échapper encore à mon persécuteur.

« En agissant avec moi comme avec une criminelle, il me donnait la mesure de la rigueur dont il était capable; ma haine pour lui s’augmenta d’autant. Il me restait un seul parti à prendre, c’était de quitter l’Angleterre ; mais comment ? Richard Davis, vieux et infirme, ne pouvait m’accompagner. D’ailleurs, lord Colington, par de ‘hautes protections, disposait de la police du royaume. Aussitôt après le jugement, des ordres furent donnés pour que l’on m’arrêtât partout où l’on me trouverait ; les voitures publiques, les bâtiments du port étaient visités avec soin. Un négociant de la Cité, qui

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avait conservé des relations avec mon tuteur, proposa alors de me faire partir pour la France sur un bâtiment contrebandier dans lequel il avait un intérêt. On ne me dissimula pas les dangers d’une pareille traversée, à bord d’un navire suspect, en compagnie d’hommes brutaux et continuellement en lutte avec la société; on croyait cependant pouvoir compter sur le capitaine, qui avait donné des preuves d’une véritable loyauté. J’étais malade, épuisée par tant d’angoisses ; mais tout me semblait préférable au malheur de retomber sous la main de l’assassin de Fanny : j’acceptai. Ma bonne Smith ne voulut pas m’abandonner, et le soir même, nous arrivâmes déguisées h bord de la goélette. M. Durham, l’ami de mon tuteur, fit lui-même les recommandations les plus pressantes au capitaine Rémy pour notre sûreté. L’honnête marin n’a pas trahi la confiance qu’on lui accordait ; grâce à ses sages mesures, nous quittâmes l’Angleterre sans avoir été découvertes.

« Vous savez combien la traversée fut pénible ; mais j’aurais trouvé ici bien-être et repos, si milord n’eût pénétré le secret de ma retraite. Vous avez pu juger par vous-même des violences auxquelles il ne craindrait pas de se porter. En apprenant ma fuite, il n’a pas hésité à publier dans les journaux de France un avis bassement perfide, afin de m’aliéner les amis que j’aurais trouvés dans mon exil. Commenta-t-il connu l’endroit de la côte où j’ai débarqué? Je l’ignore; mais il est opiniâtre dans ses volontés ; il répand l’or à pleines mains ; il est actif, infatigable ; la moindre donnée à dû lui suffire pour arriver à la connaissance de la vérité. D'ailleurs il n’est pas seul redoutable ; ce William, son confident, est peut-être encore plus dangereux que lui. C’est William qui excite l’âme haineuse de

milord à la vengeance : l’association de ces deux scélérats ne peut manquer de produire de nouveaux crimes !

« — Ne les craignez plus ! s’écria Frédéric avec impétuosité ; vous pouvez les braver, leur porter défi.... Oh ! Anna, continua-t-il avec attendrissement en s’inclinant devant elle, si j’ai ressenti tant d’admiration, tant d’affection pour vous quand j’ignorais môme votre nom, que sera-ce donc maintenant?

« — Ainsi donc, ami, répliqua l’Anglaise en lui adressant un regard mélancolique, vous ne me reprochez pas d’avoir enfreint un devoir? Vous ne me blâmez pas d’avoir rompu le lien qui m’attachait au meurtrier de ma sœur? Votre estime, Frédéric, serait pour moi une compensation à l’injustice du reste des hommes.

« — Merci de cette excellente parole, dit le jeune marin d’un ton chaleureux. Avec quel bonheur j’ai entendu de votre bouche que vous n’aviez jamais aimé cet indigne lord ! Ainsi donc ce mariage est seulement une fiction légale.... votre cœur est libre, il l’a toujours été?

— « Paix! » interrompit Anna en écoutant d’un air alarmé.

Fargeaud craignit d’abord d’avoir excité par ses expressions passionnées le mécontentement de la belle étrangère; mais presque aussitôt il reconnut son erreur.

Un nouvel incident venait, en effet, d’attirer l’attention d’Anna. Le chien qui veillait dans la cour du château aboyait avec fureur, comme s’il eût disputé le passage à des voleurs de nuit. Tout à coup ses aboiements se changèrent en lugubres gémissements et s’éteignirent au milieu du silence.

Frédéric s’élança vers la fenêtre de la cour, pendant

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que mistress Smith courait h l’autre fenêtre donnant sur le jardin. ..

* Mon Dieu ! que va-t-il donc se passer? » dit Anna épouvantée.

Frédéric cherchait à distinguer des formes humaines qui se mouvaient dans l’obscurité au-dessous de lui ; enfin un faible rayon de lune lui permit d’apercevoir dix ou douze hommes * disposés en cordon devant le château. L’un d'eux achevait de tuer le pauvre chien de garde avec iin de ces longs coutelas en- usage parmi les baleiniers. Pendant que Frédéric faisait oes observations, un cri retentit derrière lui.; mistress Smith venait aussi 3e voir plusieurs individus suspects se glissant dans le jardin.

« Ils entourent le château ! dit l’aspirant de marine; ils ont passé par-dessus le mur de la terrasse , ils ont brisé la petite porte du potager.... Mais qui sont-ils? que. veulent-ils? .. .. -

— Ils me cherchent.... ils sont envoyés par milord, dit Anna avec égarement. Ami, rappelez-vous ma prière.... ne me laissez pas tomber vivante entre leurs mains.

- — Et je suis seul pour vous défendre ! reprit Frédéric avec rage Pierre , le domestique , est absent du château ; mon oncle ne peut nous être d’aucun secours.

— Frédéric, sans doute, il en est temps encore.... essayons de fuir.

— Toutes les issues sont gardées ; il n’y faut pas songer. Eh bieni continua Facgcaud résolument, quoiqu’ils soient nombreux, je tenterai de repousser ces brigands.... Ils n’ont pas encore pénétré dans le château; les portes sont solides; je vais courir à ma. chambre pouf-chercher des armes,

— Oh ! ne me quittez pas! s’écria Anna folle de ter- 377 17

reur en le retenant par Sesvêtements; près de vous, je n’ai plus peur.... Restez, restez 1 /i va venir!

— Milady, je sérai absent une minute seulement. Que pourrais-je faire sans armes, sinon mourir inutilement pour vous ? » - •

Il allait sortir, quand une voix rauque s’éleva du dehors. '

c Nous n’avons plus besoin de louvoyer, disait-on gaiement; la cabine est h nous.A.r Que les sentinelles restent à leur poste pour empêcher les rats de sortir. Les autres, à l’abordage! Entrons* là, par les sabords. Apportez une hache..,. Allons! main avant! et-branlebas du diable sur le dénonciateur ! »

Un coup de sifflet aigu et strident retentit connue pour commander une manœuvre maritime ; en même temps on attaqua à coups de hache une fenêtre du rezde-chaussée. • .

» J’ai reconnu la voix de Frappe-D’abord ! dit Frédéric en pâlissant légèrement; ce sont les contrebandiers.... Voilà donc ce que, Rémy voulait dire aujourd’hui ! -

— Les contrebandiers ! Vous avez vu Rémy ? s’écria la jeune Anglaise de beaucoup rassurée en apprenant quels étaient les agresseurs; alors nous n’avons aucun danger sérieux à craindre; Rémy ne souffrira pas que l'on nous fasse de mal.

— Rémy ne peut nous protéger.... Il est malade, blessé, incapable même de parler.... C’est une fatalité !

— Blessé ! mais qui l’a blessé?

—Moi.,.. Ce soir nous nous sommes battus en duel.

— Et ils viennent le venger!... Nous sommes perdus.»

En ce moment la fenêtre du rez-de-chaussée volait en éclats; on entendit Laforêt et Mme Fargeaud pousser

des cris d’épouvante dans une autre partie de la maison. Puis des pas lourds et précipités ébranlèrent l’escalier; le château de Grosville était envahi par des ennemis nombreux contre lesquels toute résistance devenait impossible.

Le complu».

Nous nous trouvons ici dans la nécessité d’interrompre Tordre logique des événements et de revenir un peu en arrière pour expliquer l'étrange invasion du château de Grosville. - .

Après la scène violente de l’ancien champ de bataille de Formigny, lord Golington s’était abandonné aux transports d’une colère longtemps contenue.

William laissa passer le premier moment, puis, entraînant son maître vers la partie de la grande route où étaient restés les chevaux sous la surveillance d’un domestique, il dit d’un ton hypocritement respectueux :

« J’avais prévu ce résultat, milord, permettez-moi de vous en faire souvenir. On n’obtiendra rien d’une femme arrivée à ce degré d’exaspération, même en lui demandant la chose du monde la plus raisonnable, la plus utile à ses intérêts. Si Votre Seigneurie m’eût cru, au lieu de donner ainsi l’alarme à milady et de la mettre sur ses gardes....

— Je devais avant tout tenter cette explication, répliqua lord Golington en marchant , à grands pas ; elle ne

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pouvait ignorer longtemps notre arrivée, dans le pays; il fallait obtenir par surprise ce qu’elle eût refusé à mes instances. Oui, si elle eût voulu m’entendre, je serais parvenu peut-être, à force de modération et de douceur, à dompter cette âme opiniâtre; mais je n’ai pu faire usage de mes arguments, essayer de mes ressources ordinaires.... Sa colère excite la mienne, mon habileté devient inutile contre sa haine.

— Et il en sera toujours ainsi, milord, tant que cette femme ne sera pas sous votre dépendance absolue..;. On apprivoise les oiseaux seulement quand ils sont en cage.

— Allons ! s’il ne me reste pas d’autre moyen , reprit le noble anglais d’un ton irrité, j’affronterai encore le bruit et le scandale.... Elle m’a défié, l’imprudente! j’accepterai son défi. Ce procès, quia déjà occupé l’Angleterre, recommencera sur le continent. Je suis muni de tous les papiers constatant mes droits..,, ces droits je les ferai valoir.

— Prenez garde, milord, les lois de France sont peutêtre moins sages que les nôtres. Si je ne me trompe, on reconnaît bien ici légalement la domination du mari sur sa fennnë, mais on a oublié de donner au mari une garantie précise contre la rébellion de l’épouse. Puis ce sera encore un procès en pays étranger, Votre Seigneurie y a-t-elle songé?... D’un autre côté, milady n’attendra certainement pas le résultat de vos démarches. Dès demain, sinon cette'nuit même, elle quittera le pays ; et alors il nous faudra nous mettre encore à sa poursuite, inutilement peut-être.

— Soit! qu’elle parte..-., je suis las de cette lutte; je me déclare vaincu.

— Est-il possible, milord? Et comment Votre Seigneurie oserait-elle se montrer à Londres après avoir

échoué dans son entreprise? Je ne parle pas de votre réputation de gentleman adroit et intrépide, je ne parle pas du ridicule qui s’attacherait à votre inutile voyage ; mais vous savez quel mauvais effet a déjà produit la fuite de milady. On commence à dire tout bas qu’une pareille haine doit être fondée, et les suppositions vous deviennent de jour en jour plus contraires.... Si vous reparaissez en Angleterre seul et ruiné, Topinion se tournerait tout à fait contre vous. Or, votre intendant annonce dans sa dernière lettre que vos créanciers sont intraitables....

— Où veux-tu donc en venir, William? demanda Francis en jetant sur le secrétaire un regard oblique ; tu as sans doute encore quelque machination infernale à me proposer. Allons! explique-toi, que veux-tu?

— Je ne Veux rien, rien du tout, milord, répliqua William blessé de la dureté de ces paroles; si Votre Seigneurie reconnaît .ainsi, les services de son fidèle serviteur, je m’abstiendrai de lui donner désormais mes humbles avis. ®

Ils marchèrent un instant en silence.

« J’ai cherché longtemps, dit enfin le noble anglais d’un ton sombre, pour quel motif tu me poussais toujours au mal. Avant de te connaître, je n’étais qu’un débauché, tu as fait de moi quelque chose de pire. En servant mes passions avec ton astuce merveilleuse, tu m’as appris à ne plus les combattre; elles m’ont dominé. Maintenant je connais ton but : tu as attaché ta fortune à la mienne, et tu as vouln m’être nécessaire. Si ce n’était pas là ta pensée, je devrais me défier de toi comme de mon plus grand ennemi.... Tu as réussi, William, continua t-il avec amertume; tu es indispensable à ton maître. Dans mes mortels embarras, je suis forcé d’obéir à ce que tu appelles «tes humbles avis.... »

SAINTE-HONORINE

Conseille-moi donc ; mais surtout pas de ces moyens violents, grossiers, indignes d’un homme bien né.

— La violence , milord , est toujours blâmable lorsqu’elle n’atteint pas le but ou lorsqu’elle appelle sur son auteur une dangereuse responsabilité. Mais, ajoutat-il en baissant la voix , souvenez-vous de la manière adroite dont vous fûtes débarrassé de cette miss Fanny! elle commençait à devenir bien gênante....

— Tais-toi, fais-toi ! répliqua lord Colington en frémissant; ne nae parle pas d’elle.... Tu n’as jamais pu parvenir à étouffer mes remords.

— En vérité , milord , dit William d’un air d’indifférence, je ne vois rien dans cette aventure qui doive éveiller les remords de Votre Seigneurie ou les miens. Depuis quand n’est-il pas permis aux jeunes filles séduites de partir volontairement pour l’autre monde? Y a-t-il du mal à les laisser faire quand elles y sont bien décidées? Miss Fanny a choisi le moyen le plus simple de vous tirer d’embarras ; elle a été généreuse, elle s’est sacrifiée, tout cela est au mieux; quel reproche mérite Votre Seigneurie? Pour ce qui est d’avoir laissé certain flacon à portée de la pauvre petite....

— Tais-toi, te dis-je ; tes subtilités ne parviendront pas h étouffer les reproches de ma conscience.... Mais ne parlons pas de Fanny; il s’agit de l’autre, de celle qui m’a si impudemment bravé.

— Eli bien ! milord, il n’y a pas k hésiter; il faut l’enlever de force et l’amener en Angleterre ; lk vous recouvrerez tout votre pouvoir sur elle.

— Mais comment l’enlever? Elle est chez des gens riches, considérés dans le pays....

— J’ai déjà pris des informations; ce maraud de fermier a refusé de parler, mais un autre a été moins discret. Le château est mal gardé, mal défendu; avec

«ne douzaine d’hommes résolus nous aujions raison de tous ses habitants. Les hommes résolus, Je puis. les trouver.

— Mais on nous poursuivra, et malgré mon crédit auprès de l’ambassadeur —

— Y pensez-vous, milord? Nous fuirons par mer; c’est le moyen le plus simple et le plus sûr; le château de Grosville est à un quart de lieue de la grève.

— Il a réponse à tout, dit Colington avec, une sorte de dépit; l’intrigue est son élément comfne l’air qu’il respire.... Mais, William,- si milady quittait Grosville aujourd’hui même , ton plan serait inexécutable !

— On tâchera de retarder son départ jusqu’à demain; une nuit bien employée peut changer la face des choses; que Votre Seigneurie m’accorde son consentement, et je réponds.du succès. »

Lord Colington hésita.

« Soit , dit-il enfin d’une voix étouffée; ma seule ressource est de me fier à toi; hâte-toi donc de m’exposer ton projet. »

Pendant cette conversation, ils étaient arrivés à l’endroit où un domestique attendait avec les chevaux.

« Que Votre Seigneurie me permette, reprit William, de donner un ordre à John; nous n’avons pas de temps à perdre. »

Francis fit un signe d’assentiment et monta à cheval. William parla bas au valet, en lui glissant sa bourse; John sourit d’un air d’intelligence et se dirigea aussitôt vers Formigny.

Le secrétaire venait de s’assurer qu’ Anna ne pourrait se procurer des chevaux de poste la nuit suivante, et échapper ainsi aux coupables intrigues de ses persécuteurs.

SAINTE-HONORINE

Restés seuls, les deux voyageurs , après avoir suivi un moment la grand’roule, s’engagèrent dans un chemin différent de celui qu’avaient pris les habitants du château, bien qu’il conduisît également à la mer; on sait combien ces chemins communaûx sont nombreux dans celte partie de la Normandie. Lord Colington s’avançait le premier, laissant à sa monture le soin de le conduire; il était retombé dans sa rêverie. William le suivait du plus près possible, observant avec intérêt la contenance de son maître. L’un et l’autre se taisaient, quoique la solitude du lieu et leur précaution de parler anglais dussent les mettre à l’abri des indiscrétions. Francis ne manifestait plus aucun désir de connaître les projets de son confident, et celui-ci , malgré son audace toujours impunie , n’osait les développer sans y être invité. Las enfin de ce silence, il reprit avec une indifférence étudiée :

« Yotre Seigneurie sait-elle à combien s’élève la fortune que ce grippe-sou de Graham avait laissée en mourant h sa fille? J’en ai eu enfin le compte avant mon départ : deux cent mille livres sterling, milord; et l’on évalue h cinquante mille livres ou environ les économies qu’a pu faire le vieux Richard Davis pendant la minorité de miss Graham. C’est donc deux cent cinquante mille livres, ou plus de six millions, argent de France, qui devraient vous revenir du chef de lady Colington, votre épouse légitime. »

Francis ne répliqua rien; il se contenta de regarder son secrétaire, pour chercher où il en voulait venir par celte pompeuse énumération. Mais William ne crut pas avoir encore produit sur lui une impression assez profonde.

« Avec une pareille somme, continua-t-il, vous auriez les plus beaux chevaux de course , les plus riches

livrées, les plus magnifiques voitures; vous parieriez les plus fortes sommes, vous joueriez le plus gros jeu, comme autrefois. Les badauds de Londres croient votre astre éteint; ils apprendraient qu’il était seulement éclipsé. Cette fortune vous ouvrirait peut-être la porte du ministère, et....

— Et je pourrais donner à mon fidèle serviteur William les trois cents guinées de rente que je lui ai promises, sa vie durant, en cas de succès; n’esl-ce pas cela, maître William? demanda lord Golington avec un accent méprisant.

— Fi donc , milord ! qui pense à de telles bagatelles en ce moment? Non que, le jour où Votre Seigneurie m'acèordera les moyens de vivre honnêtement dans la

retraite, je ne croie pas avoir mérité cette faveur Je

suis si modeste dans mes goûts 1 Une petite maison blanche, un jardin, des fruits, du laitage, voilà ce que je demande pour passer paisiblement mes derniers jours.... Mais il ne s’agit pas de moi encore; je voulais seulement dire que celte fortune de deux cent cinquante mille livres sterling pourrait faire le bonheur même d’un ambitieux ! »

Le confident espérait que l’imagination de son maître irait au-devant de ses insinuations. Voyant que milord ne semblait pas l’avoir compris, il ajouta d’un ton sec et sans transition :

« Si je ne me trompe, il est un cas où toute la fortune de milady vous reviendrait sans partage et sans contestation....

— Que veux-tu dire?

— Comment! Votre Seigneurie a-t-elle oublié une certaine clause du contrat de mariage? Cependant, cette clause fut autrefois vivement débattue entre vous et M. Davis.... Elle porte que, dans le cas où milady

SAINTE-HONORINE. 267

viendrait à décéder sans enfants, vous seriez héritier de tous ses biens. ,

— Je ne te comprends pas.

— Supposez, milord, répliqua William en baissant les yeux et en laissant tomber les paroles une à une, que milady meure.... tout à coup.... par accident.

— Misérable! s’écria Francis avec indignation, oses-tu bien devant moi.,.. Mais je t’ai donné le droit de m’exprimer toutes les pensées de ton âme atroce, continua-t-il d’un air abattu; seulement souviens-toi bien d’une chose : je te défends, entends-tu? je te défends de rien tentpr contre les jours de cette malheureuse femme ! »

Malgré le ton péremptoire avec lequel cet ordre était donné, William sourit et hocha la tète.

« Il y viendra ! » pensa-t-il.

Il reprit aussitôt d’un ton de vertueuse colère :

«Eh! qui parle d’attenter à ses jours, milord? pour qui me prend donc Vo*"e Seigneurie? Il n’entre pas dans mes principes d’employer la violence; je vous le disais tout à l’heure, le plus souvent elle présente de graves inconvénients. Mais quand la force des choses, la marche naturelle des événements produisent les mêmes effets, je ne vois pas pourquoi ou refuserait ces petits cadeaux du hasard. Votre Seigneurie n’apprécie pas suffisamment l’adresse de main, la diplomatie....

— Dis donc la ruse et le crime lâche, dit lord Co- 1 lington. Et penser, ajouta-t-il plus bas, que je suis ù la merci d’un pareil scélérat ! »

En ce moment les voyageurs venaient de gravir une hauteur d’où la mer se montra tout à coup à leurs regards. William retint la bride de son cheval: un navire était mouillé près de la pointe dont nous avons parlé tant de fois, et le soleil couchant dorait ses agrès, qui

se dessinaient nettement sur la surface brillante de l’Océan. William fit un signe de satisfaction.

« Ils sont enfin arrivés ! dit-il ; voici le brick dont le pêcheur Barbe-Rouge m’a parlé.... Maintenant, milord, je puis répondre du succès de notre entreprise.

— Mais tu ne m’as pas expliqué....

— Vous saurez tout dans peu d’instants. Souvenezvous seulement que vous m’avez accordé carte blanche, et que vous vous en remettez à moi du soin de cétte affaire. Mais, j’en demande pardon à Votre Seigneurie, il faut descendre à ce village, que vous voyez làbas.... La bicoque située à l’écart, sur le bord de la mer, est un cabaret où Barbe-Rouge m’a donné rendez-vous; nous y trouverons notre monde réuni.

— Ne saurais-tu aller seul à ce rendez-vous? dit le noble anglais avec dégoût; à quoi servirait ma présence ?

— Ce sera comme il plaira à Votre Seigneurie, répondit le secrétaire d’un air modeste; cependant Barbe- Rouge me prend pour un simple domestique ; il ne sera peut-être pas disposé à mettre en moi une confiance entière.

. — C’est-à-dire que dans ta coupable entreprise tu ne veux pas être compromis seul et tu comptes t’abriter derrière les ordres de ton maître, en cas de non succès. Je connais tes calculs, William, mais soit ; j’aurai du moins le courage de mes actes.... Conduis-moi donc; je ferai ce qu’il faudra faire ! »

William n’essaya pas de nier le sentiment de défiance que son maître lui supposait, ils pressèrent leurs chevaux, et arrivèrent bientôt au village.

La maison désignée par William était basse, couverte en chaume, d’une apparence tout à fait misérable;

SAIN TE-HONORIN E .

cependant, il en sortait des chants discordants, des imprécations, des éclats de rire annonçant des hôtes nombreux et turbulents. Ces bruits divers partaient surtout d’un mauvais bâtiment, distinct du corps de logis principal, et qu’à sa large porte on supposait avoir été primitivement une grange ; c’était maintenant la grande salle du cabaret. Mais au lieu de se diriger de ce côté, William, familier sans doute avec les êtres de ce taudis, vint s’arrêter devant une autre entrée faisant face au village. Là il mit pied à terre, et son maître l’imita. Un paysan crasseux, en bonnet de coton jadis blanc, accourut sur la porte.

« Barbe-Rouge est- il arriyé ? demanda William en baragouinant le français avec une audace toute britannique.

— Gui, oui, monsieur, répondit l’hôte qui cligna de l’œil d’une façon particulière; il vous attend, et si vous voulez entrer là, dans ma chambre, on va le prévenir.... C’est que nous avons nombreuse compagnie ce soir !

— Je sais, dit le secrétaire en attachant les chevaux au poteau d’un hangar, attendu que le cabaret n’avait pas d’écnrie; marchez, nous vous suivons. »

Précédés par l'hôte, qui les observait avec une curiosité sournoise, ils pénétrèrent dans une chambre étroite, sombre, où régnait une odeur insupportable d’ail et d’eau- de-vie. Cette pièce était, voisine de la grange où se trouvaient les bruyants consommateurs ; leurs cris avaient de là quelques chose de sauvage et de féroce. Le cabaretier, après avoir désigné aux nouveaux venus un banc boiteux pour siège, alla prévenir Barbe- Rouge.

Lord Golinglon était resté debout et promenait autour de lui des regards dédaigneux.

« Où m’as-tu conduit, drôle? dit-il d’une voix étouffée; où sommes-nous? Qui sont ces braillards?

— Vous le saurez bientôt, milord; en attendant, permettez-moi de faire remarquer à Votre Seigneurie que, pour certaines besognes, on a besoin de gens résolus et peu délicats.... ces gens-là, il faut les Chercher où ils sont! »

Gomme il achevait ces mots, un vieillard de petite taille, couvert d’une jaquette de marin en lambeaux, entra dans la chambre. Ses traits hideux, bourgeonnés, exprimaient un cynisme repoussant. Quoiqu’il fût déjà à demi ivre, il tenait d’une main un gobelet, de l’autre >une mesure d'étain contenant de l’eau-de-vie. Il n’avait pas voulu se séparer de ces précieux ustensiles au moment où l’on était venu le chercher, et il les établit avec soin sur une table, avant de toucher son vieux chapeau déchiré pour saluer les deux Anglais. Cet homme était Barbe-Rouge, l’agent le plus rusé des fraudeurs et le confident de leurs projets.

« Bien le bonjour, messieurs, dit-il d’un ton familier; voyons, vous ferai-je servir un pot de gros cidre ou une mesure de cognac ? C’est moi qui régale, mille morues ! Nous jaserons mieux en nous humectant le gosier. ••

Lord Francis ne put réprimer un geste de dégoût ; William s’empressa de répondre :

« Nous resterons un instant seulement, monsieur Barbe-Rouge ; nous venons savoir où en est l’affaire en question.

— Ça va que c’est une bénédiction du bon Dieu ! dit l’horrible vieillard en portant à ses lèvres la mesure d’étain qu’il prenait peut-être pour son verre ; nos gaillards sont là, bien montés, bien en train, et le capitaine Rémy n’a pas donné de ses nouvelles.... on pourra faire le coup tout à l’aise.

SAINTE-HONORINE

— Le capitaine Rémy? demanda Francis frappé de ce nom, n’est-ce pas le capitaine contrebandier qui. ...

— Silence, de grâce, murmura William; pas un mot de lui en ce moment.... Ainsi, monsieur Barbe- Rouge, reprit-il haut, les marins de la Belle- Joséphine se mettront à l’œuvre cette nuit ?

— Il le faudra bien, car ils ne sont pas trop en sûreté sur cette côte : plus d’une barque de la douane les a reconnus déjà sans doute; non, ils ne Seront pas assez fous pour muser.... Si donc, monsieur l’Anglais, votre proposition tient toujours, il y aura moyen de s’entendre. Les chiens de mer sont furieux contre ce vieux ladre de Laforêt et contre son neveu ; pour se venger, ils ont désobéi au capitaine Rémy.... aussi, que vous le vouliez ou non, ils sont décidés; ils régleront leur compte cette nüit-mêine avec ces insolents maîtres de Grosville, et, par la peau du diable ! ils n’iront pas de main morte.

— Eh bien, en faisant leurs affaires, ils pourront faire aussi les nôtres, dit William en souriant, vous savez ce que je vous ai promis, monsieur Barbe-Rouge?

— Oui! oui! j’en ai déjà touché quelques mots à Frappe-D’abord et à un autre ; si vous voulez entrer, pour achever de vous arranger avec eux....

— Il n’est pas nécessaire de mettre tant de personnes dans la confidence ; amenez ici Frappe-D’abord ou tel autre que vous voudrez, et nous causerons.... vous serez ainsi moins nombreux pour partager la récompense. •

— C’est juste, dit Barbe-Rouge en ricanant, je n’avais pas pensé à cela, moi.... Mettez en panne un instant, mes bourgeois, je vais jeter le grappin sur les bons. »

Il acheva 4'uo trait sa mesure d’eau-de-vie, craignant

peut-être qu’eu son absence oji n’abusât du dépôt, puis il entra en clopinant dans la grange devenue salle de banquet.

« Mais, au nom du ciel ! demanda lord Colington quand ils lurent seuls, que signifie tout ceci? Qu’ai-je besoin de me compromettre avec cette ignoble canaille ?

— Votre perspicacité ordinaire vous fait défaut, milord, répondit le secrétaire d’un ton léger, si vous n'avez pas encore deviné mon projet.... En deux mots, voici de quoi il s’agit : ce Barbe-Rouge m’a paru dès l’abord un coquin madré de la trempe dont il nous en faut; je me suis donc concilié ses bonnes grâces au moyen de quelques libéralités. Puis, je lui ai fait adroitement des ouvertures sur la possibilité d’enlever milady du château de Grosville, et je lui ai demandé s’il ne pourrait me procurer des hommes hardis pour exécuter ce coup de main. Dans ce village, exclusivement habité par d’honnêtes pêcheurs, il était difficile de trouver des gens de cette espèce. Heureusement, un matelot de la Belle - Joséphine, appelé, je crois, Gorge-Salée, est venu, il y a deux jours, donner des nouvelles du navire que l’on supposait perdu. Ce matelot était envoyé en avant par ses compagnons alin de s’assurer s’il n’y avait aucun dan-ger immédiat pour eux à s’approcher de la côte. En l’absence du capitaine Rémy, occupé autre part, ils avaient secrètement comploté de faire une descente au château et de malmener ses habitants; tout cela dans le but de vengerje ne sais quelle trahison dont ils prétendent avoir à se plaindre. Barbe-Rouge est venu me confier ces circonstances, et j’ai compris quel avantage nous pouvions en tirer. Ces gens, en envahissant l’habitation, s’empareront aisément de milady; ils la conduiront à leur brick et ils feront voile aussitôt pour l’Angleterre, car

SAINTE-IIONORINE. •

- ils ne pourront rester sur la côte après cet acte de violence. De cette manière, ni Votre Seigneurie ni son humble serviteur n’auront à craindre d’être inquiétés; on attribuera la conduite des fraudeurs à l’exaspéra- \ tion causée par leur ancienne querelle avec les habitants de Grosville. Pour nous, aussitôt après leur départ, nous monterons sur un bâtiment Léger, et nous irons les joindre au lieu de leur débarquement, qui m’est connu. De la sorte, cette opiniâtre Anna Graham vous sera remise en Angleterre, où vous pourrez invoquer lj>s droits que la loi vous donne.... Que pense Votre Seigneurie? trouve-t-elle mon plan si mal imaginé ? »

Lord Francis demeura rêveur, comme s’il eût pesé les chances de cet infernal projet.

« Mais tu oublies un point important, dit-il à demivoix^ ne sachant comment trouver cet insaisissable capitaine Rémy, dans un temps où j’ignorais encore la retraite d’Anna, j’ai porté au gouvernement français, auprès duquel j’étais accrédité à ce sujet, une plainte contre cet homme, qui, disais-je, infestait d’une double contrebande les côtes de France et celles d’Angleterre. Aussitôt les mesures les plus sévères ont été prises à l’encontre de cet aventurier. Sans doute, l’arrivée du navire dans ces parages est déjà connue, et un bâtiment de l’État peut être expédié d’un moment à l’autre pour s’en emparer. Or, si l’on trouvait cette femme à bord du brick contrebandier, elle serait libre de plein droit, et....

— Je sais tout cela, milord; mais les fraudeurs auront gagné le large avant qu’un vaisseau armé ait pu être envoyé à leur poursuite ; au besoin même nous accélérerions leur départ en leur donnant avis du danger. Enfin, dans le cas même où le navire de l’État « 377 la

rencontrerait la Belle '-Joséphine, il ne la prendrait pas. , • -•

— Allons donc! ces contrebandiers n’ont pas un seul canon.

— Votre Seigneurie n’a pas compris ma pensée, et je vais l’expliquer. Le capitaine Rémy, homme énergique s’il en fut, a inspiré de longue date à ses gens la détermination de couler bas leur navire plutôt que de lé rendre à l’autorilé'légale. L’équipage de la Belle-Joséphine se fera un point d’honneur d’exécuter ce courageux déssein, même en l’absence de son chef. Plusieurs de ces matelots ont eu des démêlés avec la justice, et ils savent ce qui les attendrait s’ils étaient pris vivants; ceux-là entraîneront les autres. Si donc leur navire est attaqué, il résistera; s’il résiste, ses passagers devront périr avec lui.... Ce serait là, ajouta William en baissant la voix,' un de ces petits cadeaux du hasard dont je vous parlais ce soir.... Votre Seigneurie hériterait de six millions ! »

Francis était confondu de la scélératesse de son secrétaire, bien qu’elle ne fut pas nouvelle pour lui. Un sentiment généreux s’éveilla dans son âme pervertie:

« Non, je ne veux pas qu’elle meure! dit-il d’une voix sourde; encore une fois, William, je ne veux pas!

— Nous parlerons tout à l’heure de vos scrupules, milord; mais un peu de patience ; voici nos gens. »

En effet, Barbe-Rouge reparut en ce moment aveo Frappe-D’abord et Gorge-Salée qu’il avait jugés seuls dignes de prendre part au complot. Frappe-D’abord était toujours vêtu de ses haillons goudronnés; sa mine sinistre conservait l’expression fausse et brutale qui le caractérisait. Son acolyte, au contraire, affectait un air d’assurance : le bonnet sur l’oreille, les mains dans les poches, il entra fièrement sans saluer. Du reste, comme

SAINTE-HONORINE

Frappe-D’abord, comme Barbe-Rouge lui-même, il semblait, sinon tout à fait ivre, du moins bien près de l’être, et sa démarche n’était guère plus assurée que le jour où il s’était présenté devant son irascible chef, h la falaise Sainte-Honorine.

William eut bientôt lié connaissance avec les deux nouveaux venus, et par l’intervention de Barbe-Rouge, le marché se conclut facilement. Une forte somme fut promise pour le soir même; une autre devait être donnée au moment de l’embarquement lorsque l’entreprise au- » rait réussi. Des promesses aussi brillantes avaient séduit Frappe-D’abord et Barbe-Rouge; Gorge-Salée seul manifestait des craintes:

« Mais le capitaine Rémy, que dira-t-il de tout cela? reprit-il, en hochant la tête ; il a toujours eu les plus grands égards pour la jeune dame, et lors du dernier voyage, il en a cuit h plus d’un de nous pour l’avoir effrayée.... Rémy a été d’une humeur massacrante pendant plus de quinze jours. Ensuite, voyez-vous, l’argent qu’on nous a distribué à bord, pour nous indemniser de la perte de nos parts de marchandise, me fait l’effet de provenir de la dame anglaise, caries armateurs ne sont pas trop généreux «avec nous autres matelots, et si cela était..».

— Gelan’est pas, marsouin, interrompit rudement le contre-maître; la dame n’avait pas d’argent sur elle* lorsqu’elle vint à bord.... J’en suis sûr, moi.

— Oui, mais elle remit un papier au capitaine.... Enlin ce serait donc Rémy lui -même qui nous aurait fait des cadeaux sur ses économies?

— Lui ! allons donc ! il ne songe qu’à boire ou à acheter des fanfreluches de bijoux, quand il est à terre ; il n’a pas un sou derrière lui.... mais tiens, clos ton bec, méchant rat de cale! continua Frappe-D’abord d’un ton

menaçant ; si tu ne veux pas être de l’affaire, file ton nœud ; je garderai ta part d’argent. Le capitaine Rémy n’a rien à voir dans tout cela; pourquoi nous a-t-il quittés? Quand il est absent, c’est moi qui commande, entends-tu? s’il n’est pas content, je lui dirai son fait aussitôt que nous nous reverrons.... si nous nous revoyons jamais !

— Oui, oui, vous êtes fier avec nous autres, dit Gorge- Salée enhardi par l’ivresse et en se plaçant néanmoins hors de la portée du contre-maître ; vous êtes jaloux de Rémy, on le sait, mais vous n’oseriez pas lui dire en face.... »

Barbe-Rouge, voyant la bonne harmonie compromise, se hâta d’intervenir.

« Allons, allons, le capitaine se calmera après avoir bien crié, selon son habitude, reprit-il ; on lui fera entendre raison, on lui dira que la jeune dame était fort mal chez ce ladre de médecin ; ensuite ce petit mirliflor d’officier de marine est amoureux d’elle, ça ce voit, ils sont toujours ensemble. Rémy lui-même ne souffrirait pas cela !

— Ma foi, si le garçon est amoureux d’elle, ditFrappe- D’abord, pour sûr elle est amoureuse de lui.... Je me souviens du jour où ils vinrent à la Belle-Joséphine avec • ce traître de Thomas, que je frotterai à la première occasion ; quand nous voulûmes jeter l’aspirant par-dessus bord, la dame criait, pleurait, se lamentait; c’était à mourir de rire.

— Ils s’entendent certainement, dit Barbe-Rouge; on les rencontre toujours ensemble, bras dessus bras dessous, et ils se font des yeux languissants.... Si Rémy est chargé de veiller sur la jolie Anglaise, il ne seta pas fâché qu’on l’enlève à ce muscadin, j’en mettrais la main au feu. »

SAINTE-HONORINE. 277

Lord Colington, jusque-là auditeur silencieux de cette conversation, poussa une espèce de rugissement.

« Etes-vous sûr de ce que vous dites? s’écria-t-il; avez-vous la certitude que cet audacieux campagnard....

— Tiens! qui est celui-là? » demanda Frappe-D’abord.

Il attacha sur Francis un regard défiant comme s’il l’eût aperçu alors pour la première fois.

« Celui-là! s’écria William, feignant d’être fort irrité de la familiarité du marin, celui-là est mon maître, lord Golington, pair d’Angleterre.... Vous devriez apprendre, mon ami, à être plus poli avec les gens de qualité. »

Les circonstances n’exigeaient pas absolument qu’on révélât ainsi le nom et le rang de lord Francis ; mais celui-ci ne remarqua pas la précipitation peut-être calculée de son secrétaire ; il était profondément ému ; ses poings se fermaient; ses lèvres étaient serrées l’une contre l'autre. Il se retira à l’écart, tandis que les marins, par un sentiment de respect involontaire, ôtaient leurs bonnets en silence. William, profitant de l’impression qu’il avait produite, reprit avec assurance :

« Allons, mes braves garçons, vous vous entendrez, je le vois, pour le service de milord ; tout s’arrangera. Sa Seigneurie est généreuse; si jamais quelqu’un de vous avait besoin d’une protection puissante en Angleterre, il serait sûr de la trouver.... Ainsi donc, allez rejoindre vos amis et préparez-les à cette joyeuse expédition. A quelle heure comptez-vous partir? »

Les fraudeurs se consultèrent un instant.

« Un peu avant le quart de minuit ! répondit enfin Frappe-D’abord. Il faut que nous profitions de la marée du matin pour gagner le large.

— Soit. Je me trouverai ici à l’heure convenue, car

je compte vous accompagner comme simple volontaire; en même temps je vous remettrai le prix convenu en belles pièces d’or. »

11 les congédia du geste ; au moment où ils sortaient, William prit à part Barbe-Rouge.

« Ah çà! vieux matois, murmura-t-il, vous allez gagner bien aisément votre partdesguinéesde mon maître, car je vous suppose trop fin et trop prudent pour vous mêler àcette bagarre, où il y aura peut-être des os cassés.... An moins prenez soin que ces matelots ne boivent pas davantage; ils n’auraient plus de cœur à la besogne. »

> Barbe-Rouge fit une laide grimace en signe d’intelligence, et se hâta de rejoindre ses deux complices. Dès qü’ils se lurent tous éloignés, William s’approcha de Francis, immobile et rêveur dans l’angle obscur de la chambre.

« Milord, dit-il à demi-voix, Votre Seigneurie a manifesté un sentiment qui m’effraye.... Vous allez vousmême trahir votre vengeance, rendre mon dévouement inutile.

— Et pourquoi cela? demanda Francis avec distraction.

— Parce que.... vous aimez milady.

— L'aimer !... Non.... je ne crois pas.

— Et cependant vous en êtes jaloux! Son intimité avec ce M. Fargeaud....

— Jaloux ! eh bien ! oui , reprit lord Golington en frappant du pied ; j’ai ri d’abord de cette liaison, car je la croyais éphémère et frivole; mais n’as-tu pas entendu qu’elle était l’objet des conversations de tout le pays? Anna Graham se console avec un autre de mes persécutions.... comprends-tu? cette femme si prompte à se détacher de moi, cette femme qui m’a voué en un instant une haine et un mépris sans bornes, me préfère

SA1 TE-HONORINE

un petit rustre sans nom, sans naissance, bon tout au plus à commander un canot ou à régler un compte de fermier ! Elle m’accable de dédains, moi que les plus grandesdames importunaient de leuramour, moi dont on vantait l’élégance, la distinction, la profonde expérience du monde ! Elle affiche C8tte ridicule passion pour me braver, elle, obscure bourgeoise ! mais je me vengerai.:.* Oui, j’éveillerai par un coup de tonnerre ces imprudents qui ont su se rendre heureux quand je souffrais les tor* tures de l’enfer ! »

Il se promenait à pas inégaux dans cette chambre étroite et obscure; le secrétaire l’examinait avec satisfaction :

<c Bien, bien, murmura-t-il en souriant ; de l’amourpropre blessé!... c’est ce qu’il me faut.... Ainsi donc, milord, reprit-il tout haut, Votre Seigneurie ne désapprouve plus mes projets?

— Qu’ils s’accomplissent ! répliqua Francis avec une farouche énergie, jê ne m’y oppose plus..., et écoute, William, je ne ferai aucune démarche pour éviter la catastrophe dont nous parlions ce soir; laissons agir le hasard , William, et tenons-nous prêts à recevoir ses présents. »

Il reprit après une pause r

« Je désire voir par moi-même ce qui se passera au château de Grosville.... Tu me procureras un costume et tu préviendras les fraudeurs; je les accompagnerai en personne. '

— Oh ! pour le coup, milord, Votre Seigneurie va trop loin.... Ce serait une haute imprudence à vous de paraître dans cette affaire, car nous ne pourrions plus nier notre participation aux excès que ces gens vont commettre sans doute.

— Je le veux! » répliqua lord Françis d’un ton sec.

Cinq minutes après, le maître et le secrétaire quittaient l’auberge pour retourner au village qu’ils habitaient. Au moment où ils montaient à cheval, un individu, qui causait sous le hangar avec l’aubergiste, s’enfuit précipitamment. Le crépuscule déjà sombre ne permit pas (Je reconnaître dans le fugitif le fermier Thomas Lelort. .

SAINTE-HONORINE

Le pillage.

La fenêtre que les contrebandiers avaient forcée pour pénétrer dans le château de Grosville était une de celles de la salle bas§e. Se trouvant dans un lieu inconnu, au milieu de l’obscurité, ils éprouvèrent d’abord un grand embarras et s’arrêtèrent pour délibérer. Quelques-uns, il est vrai, rencontrèrent une porte donnant sur l’escalier ; mais ils n’allèrent pas plus loin; la crainte de s’égarer dans les ténèbres les ramena promptement au lieu de la réunion commune. Entassés dans un espace restreint, ils se poussaient les uns les autres, ils se heurtaient contre les meubles; on entendait des imprécations furieuses, des éclats de rire, des trépignements : c’était un vacarme infernal auquel se mêlaient encore les cris lointains des maîtres du château.

a A tous les diables ce poltron de Gorge-Salée 1 disait Frappe -D’abord; lui seul est venu ici deux ou trois fois, je ne sais en quelle occasion.... Il nous eût servi de pilote, et voilà qu’il a disparu juste au moment où nous allions partir.... Sans doute il a eu peur encore de son Rémy! Il n’a pas voulu se mêler de la chose;

puis demain il réclamera sa part comme les autres. Mais, que le tonnerre me brûle ! je lui donnerai pour sa ration de bons coups de garcette.... Le maudit gamin I nous laisser sans carte et sans boussole dans ce trou obscur! Voyons, comment diable nous procurer de la lumière ?... Ils avaient pourtant un fanal en haut ; mais par quelle écoutille faut-il monter? Un bon gabier s’y perdrait.

— Bah! brûlons tout, dit un autre d’un ton goguenard, nous n’aurons plus besoin de chandelle. J’ai là mon amadou et mon briquet; ça durera le temps d’allumer une pipe. »

Cet avis convenait assez à la généralité des assistants; mais Frappe - D’abord avait une arrièrepensée :

Ouiche ! dit-il, vous êtes encore de fameu* oisons de mer, vous autres!... Et qu’aurions-nous gagné k venir de si loin, à perdre notre temps, à exposer nos os? Va pour le feu de joie ; mais commençons par sauver la cargaison. Il y a des écus de France et des guinées anglaises par ici : raflons tout. Ce Laforêtnous a fait perdre nos parts de marchandises, il faut qu’il nous les paye.

— Mais ce serait voler, cela! répliqua un des assistants avec timidité, et si nous revenons jamais sur cette côte....

— Qui hêle? s’écria le contre-maître en lançant un coup de poing dans le vide; c’est ce fainéant de Sucre- Candi, je le parierais.... Imbécile! Crois-tu donc que nous reparaîtrons jamais dans ce pays de malheur? La fraude est ruinée par ici ; le métier ne vaut plus rien ; il est temps de virer de bord et de chercher une autre croisière... r Ainsi donc, faisons-en pour notre reste, mille tonnerres ! Amusons-nous, morbleu ! Il faut que

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le vieux Laforêt et les autres passent un mauvais quart d’heure.

— Oui, c’est cëla, amusons-nous, buvons, cassons, brûlons!... Hourra pour la joyeuse Angleterre! »

Celui qui parlait ainsi avait un accent britannique trahissant son origine à ne pouvoir s’y méprendre. Quelques matelots répétèrent ce hourra. On entendit des meubles qui se brisaient, des chaises et des tablesqu’on renversait. Tout à coup, un reflet lumineux se répandit dans la salle par la porte entr’ouverte.

« Ohé ! les Belle-Joscphine, alerte ! cria-t-on d’un corridor voisin, j’amène un pilote en cotillons qui va nous commander la manœuvre du port.

— C’est ce vaurien de Nicolas.... il découvre toujours quelque chose ! »

Nicolas, grand garçon, maigre et débraillé, entra dans la salle, traînant à sa suite la servante Gothon tout effarée. Il tenait à la main une de ces petites lampes du pays que l’on suspend h la salière. Le drôle, en rôdant à l’aventure, était arrivé à la cuisine, où il avait trouvé Gothon endormie au coin du feu. Il s’était emparé d’elle, afin qu'elle servit de guide à la troupe.

Il fut accueilli, ainsi que sa prisonnière, avec une bruyante gaieté. Déjà la salle où étaient réunis les contrebandiers présentait un aspect de dévastation; on trébuchait à chaque pas sur des débris de meubles et de vaisselle. Gothon, jusqu’à ce moment, n’avait pas eu d’idée bien nette des événements dont le château était le théâtre ; cet effrayant désordre lui révéla la vérité.

* Sainte Vierge! mes bons messieurs, dit-elle d’une voix tremblante, ne me faites pas de mal !

— Dis-donc, la grosse fille, demanda Frappe-D’abord,

n’est-ce pas ici la salle à manger?... Oui, et ^argenterie doit être dans cette armoire. »

Il saisit une hache que portait un de ses compagnons; d’un seul coup le panneau de la boiserie vola en éclats.

« Y songez-vous, commandant Frappe-D’abord ! dit une voix doucereuse à son oreille.; pouvez-vous penser à de pareilles bagatelles quand il s’agit d'affaires de la plus haute importance? »

Frappe-D’abord se retourna; ce titre pompeux de commandant avait doucement caressé son oreille. Il reconnut William, vêtu d’une jaquette de matelot et coiffé d’un chapeau ciré. Le secrétaire donnait le bras à un autre personnage enveloppé jusqu’aux yeux d’un ample paletot. Frappe-D’abord les salua de son sourire le plus gracieux :

« Ah ! c’est vous, messieurs, répondit-il ; on devine toujours les gens bien éduqués à leur manière de parler.... Ce ne sont pas ces damnés de mateluches qui m’auraient donné du commandant ■! J’en vaux cependant bien un autre. Mais allons , allons, on va s’occuper de votre affaire.... voilà enfin l’armoire forcée.... Holà! Tristam, tu feras un paquet de ces couverts d’argent et tu les mettras dans ma poche ; on partagera plus tard.

— Hâtons-nous, murmura lord Colington avec impatience, nous perdons du temps.... Ils vont s’échapper!

— Il n’y a pas de soi», répliqua le contre-maître, les sentinelles gardent toutes les portes.... Toi, femelle de Belzébut, continua-t-il en se tournant vers Gothon qui se. débattait au milieu des fraudeurs, tu vas mous conduire à la chambre du vieux Laforêt, et plus vite que ça, tonnerre et sang! il me tarde de poser la main sur le magot du vieux dénonciateur.

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— Non, non, commençons par le jeune officier, dit un autre ; nous l’avons manqué une fois, il ne faut pas le manquer une seconde.

— De par tous les diables! c’est la vérité ; les écus de l’oncle auront leur tour, mais le mousse galonné d’or m’a donné un coup de barre qui m’est resté sur la conscience.... Allons, la grosse mère, conduis-nous à la chambre de ton jeune monsieur, et va de l’avant sans louvoyer, si tu ne veux pas être saccagée comme un navire pris par des forbans.

— Sainte Vierge ! mes bons amis, dit la pauvre servante, ne me maltraitez pas.... je suis une honnête fille du bon Dieu, pas plus maligne qu’un poulet....

. — L’offieier ! où est l’officier? crièrent en chœur des voix formidables.

— Si c’est de M. Frédéric que vous parlez, il est dans la chambre de la dame anglaise, je penle; ils ont passé la soirée ensemble.

— Dans la chambre d’Anna, à pareille heure? interrompit lord Francis ; tu te trompes, sotte créature, ou tu mens. »

William lui glissa quelques mots à l’oreille pour l’engager à la prudence ; mais le noble anglais ne l’écoutait pas et continuait d’interroger Gothon ; celle-ci, dans son effroi, répondait tout de travers et augmentait d’autant les soupçons jaloux de Francis.

« Maintenant il ira plus loin que je ne voudrai, . pensa William ; ah ! si je n’avais pas l’espoir d’une belle récompense, comme je quitterais ce maître passionné, indocile, qui dérange par son orgueilleuse vivacité les plus sages combinaisons ! »

Et il soupira en songeant h la jolie petite maison, au jardin fleuri qui devaient être la récompense de ses intrigues. -■ - . . '

Pendant ce temps, les matelots vidaient lestement quelques bouteilles trouvées dans l’armoire ; elles contenaient de cet excellent rhum dont Rémy avait fait cadeau à Laforêt deux mois auparavant. Ges libations précipitées achevèrent de monter les têtes.

« Courage ! à la manœuvre! reprit Frappe-D’abord en lançant son verre contre la muraille ; assez -bu comme cela.... nous ne sommes pas ici pour nous griser. Alerte, la petite mère, mettez le cap sur la chambre de la dame; et vous, les Belle- Joséphine.... en avant!

Oui, oui, en avant ! s’écria lard Golington en saisissant la lampe, suivons cette fille:... je vous enrichirai tous, je vous donnerai deux fois la valeur de ce château, mais servez bien ma vengeance.... Ensemble.... ils sont enseiüble 1 » • ’ .

Ges paroles imprudentes pouvaient le trahir. Frappe- D’abord, qui seul de la troupe savait qui il était, , avait présenté les deux Anglais à ses gens comme des amis de Barbe -Rouge, fort animés contre Laforêt, et les insouciants iparins n’y avaient pas regardé de si près. Heureusement, au moment où cédant à sa colère lord Golington s’était exprimé si librement, les matelots s’amusaient à briser, suivant l’exemple de leur chef, les verres et les bouteilles dont ils s’étaient servis , et Francis n’avait pas été eü- . tendu. .

Toute la bande montait l’escalier, quand de vives lamentations retentirent à l’extrémité d’un corridor. Mme Fargeaud, excitée par le bruit de sa vaisselle cassée, accablait d’injures les agresseurs, sans toutefois oser sortir de sa chambre. Une autre voix sourde et étouflée lui répondait; Laforêt, tout tremblant dans une pièce voisine, suppliait sa sœur de se taire, dé

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crainte que ses clameurs n'attirassent les malfaiteurs de leur côté.

« Vous aurez votre tour, vieilles mouettes criardes, dit le contre-maître, un peu de patience.... Ma foi, continua-t-il avec une malice grossière, puisqu’ils sont si pressés, il faut les mettre à la raison! Viens ici, Nicolas. » ,

Le grand garçon dont nous avons déjà parlé s’approcha et Frappe-D’abord lui dit quelques mois à l’oreille. Nicolas répondit par un sourire sinistre; puis, allumant une bougie de résine, découverte par un de ses compagnons dans un placard, il s’élança vers cette partie du château où se trouvaient Pétronille et Laforêt. i

Cependant Frédéric, à la première alerte, avait couru à sa chambre prendre des armes, malgré les prières d’Anna , qui le suppliait de ne pas la laisser seule. Dans cette rapide excursion , il voulut engager son oncle et sa mère h venir le joindre ; mais vainement chercha-t-il à se faire entendre. Les deux vieillards, éveillés en sursaut, ne reconnurent pas la voix de Frédéric au milieu du vacarme qui remplissait le château. L’aspirant de marine, craignant d’être surpris par les fraudeurs, dont les pas ébranlaient déjà l’escalier, se vit forcé de revenir en toute hâte à l’appartement de la pensionnaire; un pressentiment l’avertissait que, de ce côté, devait être le plus grand danger.

Quand les contrebandiers s’arrêtèrent devant la porte d’Anna, ils la trouvèrent fermée ; un bruit intérieur annonçait qu’on était en train de la barricader avec des meubles. Lord Colington se mit à frapper cette porte de son poing fermé avec une sorte de rage ; on ne répondit pas.

« Faut y mettre des procédés, dit Frappe-D’abord

d’ua ton railleur, on n’entre pas comme ça dans la cabine d’une femelle de condition ; faut lui montrer que nous savons vivre, tripes du diable ! et que nous sommes renforcés comme il convient sur les belles manières.... Voyons, Sucre-Candi, tu as une voix douce comme un fifre et tu sais t’expliquer dans le bon genre; hèle-moi donc un peu la particulière et insinue-lui poliment la chose que nous voulons entrer.

— A vos ordres, mailre, dit un petit homme noir et trapu en s’avançant d’un air empressé.

— C’est inutile, interrompit lord Colington, je vais moi-même.... »

William lui saisit le bras :

« Oui, oui, milord, dit-il précipitamment; elle est encore libre de ses mouvements ; si elle entend votre voix elle se jettera par la fenêtre, ou elle se tuera de

quelque autre manière C’est un moyen d’en finir

plus vite. Votre Seigneurie peut essayer; ça ne compromet pas ; ce sera comme miss Fanny ! »

Milord hésita.

« Non.... voyons encore, »

Le secrétaire fit un geste d’impatience ; sa proposition lui semblait un trait de génie et son maître ne la comprenait pas.

Sucre-Candi s’était mis en devoir de justifier l’attente de ses camarades. Il commença par frapper la porte du bout de son xloigt dur et sec comme du fer, puis élevant le diapason de sa voix naturellement criarde, il dit avec une ridicule affectation :

« Ohé ! la petite mère 1... c’est pour la bagatelle de vous narrer qu’il n’est pas besoin de tant serrer les cordages et les poulies de votre corset', ni de gréer votre cornette devant votre miroir.... Il y en a par ici qui s’ennuient de faire le quart; le diable m’étouffe si

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nous ne crevons pas tous du désir de voir votre plaisante figure! »

Après cette sommation respectueuse, peu s’en fallut que l’éloquent parlementaire ne rougît de modestie, en voyant L'admiration peinte sur tous les visages ; un murmure ilatteur courut dans la foule.

« Paix! dit Frappe-D’abord, on parle là dedans ... Voyez ce que c’est que de savoir s’y prendre! on nous répond déjà. »

Tout le monde se tut ; mais au lieu d’une voix de femme, on entendit l’organe plein et sonore de Frédéric.

« Si vous êtes vraiment des marins, dit-il à travers la porte, retirez-vous.... Vous déshonorez votre profession.... N’essayez. pas d’entrer; j’ai des armes, et malheur au premier qui franchira le seuil de cette porte ! »

Des éclats de rire accueillirent cette menace.

« Eh mais! dit un matelot, que le soleil me tombe sur la boussole si, au lieu d’une timide poulette, nous n’avons pas trouvé un coq de combat !

— Patience ! reprit Frappe-D’abord, la poule va caqueter à son tour — Ils sont deux dans le même nid. »

Anna s^écriait avec un accent suppliant :

» Braves marins, n’exercez aucune violence.... Je suis l’amie de votre capitaine !... C’est moi qui lui ai remis de l’argent pour vous indemniser de La perle de vos marchandises.... Je vous en donnerai encore davantage si vous consentez à vous retirer sans commettre aucun dégât dans le château. Le capitaine Rémy est arrivé ce soir, et.... »

' Frappe-D’abord ne lui laissa pas le temps d’achever; en apprenant le retour de Rémy, il devint pâle. Craignant l’effet que pouvait produire sur les matelots cetle 1 nouvelle inattendue, il s’écria brusquement : <•

« Ah ! çà ! en finirons-nous*, de par les cornes de Satan? Allons-nous passer la nuit devant ce panneau? Apportez la hache.... Allons, morhleu ! jetez-moi cette portç en dedans.... A l’ouvrage ! à l’ouvrage ! »

On attaqua la porte avec vigueur; bientôt les ais craquèrent, la serrure se brisa, les planches volèrent en éclats. Cependant les meubles amoncelés par Frédéric opposaient encore une forte résistance ; ils cédèrent enfin sous les efforts de cinq ou six des plus vigoureux matelots ; les assaillants se précipitèrent dans la chambre.

A la clarté de la lampe qui brûlait sur la cheminée, ils virent l’aspirant de marine seul et debout en face d’eux. Il avait son poignard à sa ceinture ; il tenait un pistolet à chacune de ses mains. A l'autre extrémité de la chambre, Anna couchée à demi sur un canapé, était presque évanouie; mistress Smith, immobile devant elle, semblait vouloir faire un rempart de son corps à - sa jeune maîtresse.

Les matelots s’arrêtèrent un instant sur le seuil de la porie et contemplèrent ce tableau avec étonnement. William et lord Colington étaient au premier rang ; le secrétaire, pour sa part, eût bien voulu ne pas se trouver à ce poste dangereux ; mais les hommes qui se pressaient derrière lui ne lui permettaient pas de s’esquiver.

a Celui qui fera un pas de plus recevra une balle dans la tête ! dit Frédéric avec un sang-froid effrayant.

— Quoi donc! les lurons delà Belle- Joséphine, s’écria Frappe-D'abord, est-ce que le coquin vous intimide avec ses joujoux de poupée ?.*. Sautez dessus, morbleu! en avant!

— En avant ! » répéta lord Colington.

La troupe se mit à écarter les fauteuils et les tables,

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dernier rempart de Frédéric; les femmes poussèrent des cris perçants. L’aspirant de marine, toujours calme au milieu de ce désordre, éleva un de ses pistolets à la hauteur de ses yeux, et visa celui des agresseurs qui se trouvait le plus près de lui.

« Prenez garde ! s’écria une voix épouvantée, ce n’est pas moi.... c’est.... »

Cette parole à la fois lâche et naïve ne fut pas écoutée; une bruyante détonation ébranla le château, un homme tomba lourdement à terre, le crâne fracassé ; c’était William.

L’odeur de la poudre et le bruit de l’explosion semblèrent animer davantage les assaillants. Ils s’élancèrent à travers la fumée, par-dessus les meubles renver- ' ' sés; avant que le défenseur d’Anna eût pu faire usage du second pistolet, il se sentit saisi par des mains robustes. Lord Colington, dans son acharnement contre lui, ne s’arrêta pas pour porter secours au malheureux secrétaire; il sauta sur Frédéric, arracha le poignard suspendu au côté du jeune homme et voulut l’en frapper.

« Halte-là, mille tonnerres ! il est à moi, dit Frappe- D’abord en lui retenant le bras; la dame vous appartient, si vous la voulez, mais l’officier est ma part.... J’ai mes idées sur lui.

— Mais il nous échappera! répliqua lord Francis en se débattant ; ne vovez-vous pas qu’il a tué ce pauvre William?

— L’a-t-il tué? Diable! c’était un crâne coquin! Malgré ça, je ne veux pas qu’on fasse de mal à l’officier, pour le moment. Il s’agit de lui rendre la monnaie d’un certain coup de barre appliqué sur la tête ; cela me regarde ... Allons! vous autres, ficelez-moi proprement . ce gaillard -là comme un ballot, et conservez -le au frais ... il aura chaud tout à 1 heure ! »

• Un éclat de rire accompagna cette plaisanterie; en un instant, le téméraire Fargeaud fut solidement attaché dans un lourd fauteuil de chêne , et mis dans l’impossibilité de se mouvoir.

Pendant que deux ou trois matelots s’occupaient de cette besogne, d’autres tournaient et retournaient le corps de William; la vie avait réellement abandonné l’astucieux Anglais avant qu’il eût pu réaliser son rêve poétique de la maison blanche et du joli jardin ; bientôt ils s’en éloignèrent avec indillérence. Quelques-uns faisaient déjà main basse sur tout ce qui frappait leurs yeux. C’était une confusion, un tumulte eflroyables .

Tout à coup de grands cris retentirent à l’autre bout du corridor.

« Au feu ! cnait-on; au secours!... le feu est au château 1 «

Laforêt et Mme Fargeaud, à demi vêtus, pâles, hors d’haleine, se précipitèrent dans la chambre.’

«• Lâches bandits, s’écria le vieil officier de santé, oubliant toute prudence ; ne vous suffisait-il pas de m’avoir dépouillé ? fallait-il encore achever de me ruiner en mettant le feu à ma maison? On m’a prié....

— Une belle misère! dit Nicolas en rentrant; le vieux ladre place son argent à usure et ne garde rien chez lui.... j’ai trouvé seulement dans son armoire un méchant sac de cent écus.

— Pas possible, dit le contre-maître avec indignation ; tu te seras laissé duper, Nicolas ; je suis sûr que le vieux a une cachette....

— Eh bien, oui, j’ai de l’or; beaucoup d’or, caché dans la partie du château où l’incendie s’est déclaré ; éteignez le feu, et je vous donnerai le quart, la moitié.,.. Mais voyez, voyez, les flammes s’élèvent déjà! »

En effet, une lueur rougeâtre commençait à se ré-

SAINTE-HONORINE

pandre dans la galerie voisine. Frappe-D’abord voulut obliger l’avare à lui révéler l’endroit où -était son trésor; Laforêt se défendit avec le courage du désespoir. Il en résulta une querelle dont le bruit se perdait au milieu de ce tapage infernal.

Mme Fargeaud, de son côté, était entrée l’insulte et la menace à la bouche; mais en voyant Frédéric garrotté et surveillé de près par deux matelots, elle oublia tout le reste, elle courut à lui et le pressa dans ses bras. t

« Mon fils, mon pauvre gars, s’écria-t-elle, que te veulent-ils donc? Pourquoi s’en prennent-ils à toi?... Voleurs, brigands, scélérats, qu'allez-vous faire de lui?

— Ce qu’on veut en faire, répliqua le gardien d’un air insouciant; demandez à Frappe-D’abord... Le fumer peut-être comme un jambon de Pâques!

— Ma mère, dit Frédéric en essayant de sourire, ne vous effrayez pas... Ces malheureux sont égarés par l’ivresse et par de mauvais conseils, il est vrai; mais s’ils ont des injures à venger, ce n’est pas à des femmes, à un vieillard qu’ils voudront s’en prendre. Moi seul ai pu leur paraître redoutable, ils tourneront toute leur colère contre moi... Ils vous épargneront, vous, ma mère ; ils épargneront mon oncle , ils épargneront miss Anna ! »

Ces paroles, prononcées avec une dignité intrépide, produisirent une certaine impression sur les matelots. Sauf quelques exceptions, ils n’étaient pas absolument cruels ; depuis que toute résistance avait cessé , depuis qu’ils se voyaient maîtres du château , leur exaltation avait de beaucoup diminué. Plusieurs même commençaient à penser que la plaisanterie (dans leurs idées grossières, ces scènes affreuses n’étaient qu’une plaisanterie) avait été poussée assez loin. Cependant per-

sonne n’osait exprimer cette pensée, car le chef actuel; Frappe-D’abord, semblait prendre le jeu tOHt à fait au sérieux. D’ailleurs, leurs instincts pillards s’étaient éveillés h la vue des objets précieux appartenant à lady Colington ; les malles, déjà prêtes pour le départ, avaient été ouvertes, et les contrebandiers s’en disputaient à grands cris le contenu. Frappe-D’abord lui-même, attiré par l’éclat des bijoux, quitta le médecin , dont il ne pouvait rien obtenir, et vint réclamer dans ce pillage la part du lion. Laforêt, n’étant plus surveillé, quitta la chambre, et courut de toute sa vitesse vers l’autre aile du château; oubliant les dangers de son neveu , il allait essayer d’arracher son trésor à l’incendie.

Cependant, soit inadvertance et préoccupation, soit respect pour l’ancienne protégée du capitaine Rémy, la partie de la chambre où se trouvaient Anna Graharn et sa gouvernante avait été respectée par les marins. Les deux pauvres feiümes, pressées l’une contre l’autre, poussaient des sanglots et des gémissements dont personne ne s’inquiétait. Un seul individu, arrêté à quelques pas d’elles, dans l’embrasure d’une fenêtre, les contemplait avec une joie féroce. Tout à coup lady Colington se leva convulsivement; malgré le chapeau ciré et le collet qui cachaient les traits de son terrible mari, elle l’avait reconnu. Se voyant découvert, lord Francis s’approcha d’elle :

« Eh bien! Anna Graharn, dit-il d’un ton de triomphe, êtes-vous contente? Ai-je bien tenu ma parole?... folle et opiniâtre créature ! je vous ai annoncé que ma vengeance serait prompte, cruelle, inexorable, et vous m’avez répondu par un défi insultant 1 Ce défia été porté depuis quelques heures seulement, et regardez déjà autour de vous : ce sang versé, ce cadavre, ces cris , ces

larmes, ce pillage, cet incendie qui s’allume, tout cela est votre ouvrage ! »

Mais Anna n'était pas susceptible de subir en ce moment l’étrange fascination que Francis exerçait par fois sur elle. Les émotions sans cesse renaissantes de la journée avaient enflammé son sang, exalté ses passions jusqu’au délire. Elle regarda lord Colington en face, et lui répondit avec ironie :

« Je vous ai deviné, milord, avant même de vous avoir vu. Ces gens ne se seraient pas souillés de semblables excès si l’esprit du mal lui-mêine ne fût venu les U nier, les pousser au pillage , au meurtre et à l’incendie... Je vous félicite, milord Colington, pair d’Angleterre ! Votre Seigneurie a trouvé cette fois des amis digues d’elle : vous savez noblement vous venger d’une femme! »

Lord Francis rougit et pâlit tour à tour. .

« Osez-vous encore me parler sur ce ton? dit-il en grinçant des dents; je comptais vous voir tomber à genoux, demander grâce, et vous ne craignez pas de m’adresser encore vos insultantes railleries! Ignorez-vous donc que je commande ici? Milady, vous êtes entièrement en mon pouvoir. ..

— En votre pouvoir ! quand on est prêt à sacrifier sa vie on est toujours maître de soi et on n’est au pouvoir de personne.

— Je vous comprends, milady; mais je saurai bien vous empêcher de tromper ma vengeance.... Ce ne sera pas de votre propre main que vous mourrez.

— Avez-vous donc encore eu réserve un flacon de ce poison terrible dont la malheureuse Fanny a fait lepreuve? »

Francis allait s’abandonner à sa rage, mais une réflexion l’arrêta.

« Pourquoi me laisserais-je émouvoir par des paroles amères? reprit-il, c’est la seule ressource des vaiucus.... Anna Graham, préparez-vous à partir surle-champ pour l’Angleterre ; là, vous apprendrez mes volontés.

— Vos volontés, milord, je ne m’y soumettrai jamais... N’attendez, n’espérez rien de moi. Jamais vous ne parviendrez à dompter le mépris, la haine que je vous ai voués ; votre conduite actuelle les accroîtrait encore s’ils pouvaient s’accroître. Ne comptez pas trouver en moi une victime résignée; je sacrifierais à mon aversion pour vous jusqu’à mon existence, jusqu’à ma dignité de femme !

— Vous ignorez encore quel effet pourront' produire sur vous la solitude et la captivité ; vous le saurez bientôt. Vous êtes forte et orgueilleuse, Anna Graham : car vous avez là, en face de vous, ce jeune défenseur sur qui vous vous appuyez avec tant de complaisance, ce beau chevalier errant dont vous avez récompensé les soins généreux par votre amour ! il est désarmé, attaché, impuissant, mais il est là.... En le regardant, vous vous complaisez dans votre inimitié contre moi ; il inspire vos pensées de révolte, vos paroles audacieuses.... Mais dans quelques jours, milady , vous serez seule, entièrement seule, en ma puissance... Et lui, ce valeureux champion, cet ami, cet amant, hâtez-vous de- lui faire vos adieux, car il va mourir! »

Anna tressaillit à son tour; sa force d’âme parut près de l’abandonner ; cependant elle se remit aussitôt :

« Si le sort de mon protecteur dépendait de vous, répondit-elle en souriant avec amertume, peut-être vos menaces m’effrayeraient-elles. Votre Seigneurie met tant de mesures dans ses colères! Heureusement tout à l’heure j’ai eu la preuve que vous ne pouviez rien con-

SAINTE-IION OR1NE

tre M. Frédéric. On vous a empêché de le frapper, milord , quand vous vous êtes rué sur lui avec les autres Il est désormais à l’abri de vos atteintes.

— En êtes-voussûre, Anna Graham? répliqua Francis d’un ton sarcastique; pense 7 .- vous donc que j’eusse renoncé si vite à poursuivre la réparation de mon injure personnelle, h venger la mort de mon fidèle serviteur tombé h mon côté, si je n’avais pressenti une vengeance plus complète et plus cruelle? Frédéric Fargeaud s’est attiré l’inimitié de ces contrebandiers; leur chef surtout est violemment exaspéré contre lui.... Leur chef, c’est en ce moment l’homme que vous voyez là, disputant à ces bandits vos plus humbles vêtements; son âme est hideuse comme son visage; jamais créature plus profondément perverse ne s’est révélée à moi , excepté peut-être.... mais indulgence et pardon à ceux qui sont morts! Eh bien, cet homme féroce, ce chef impi- , toyable a réclamé le prisonnier comme sien; il a défendu à ses matelots brutaux, farouches, ivres de colère et de vin, de le maltraiter, de le frapper.... Ët voyez, le jeune homme est calme, ferme, résigné ; il sourit à sa mère pour la rassurer, il jette sur vous des regards de feu.... Anna Graham, tout cela ne vous faitil pas frémir? N’aimeriez-vous pas mieux le voir accablé d’injures et d’outrages? Le respect étrange de ces brigands ne prouve-t-il pas qu’ils l’ont condamné à quelque effroyable supplice dout eux-mêmes s’épouvantent d’avance? »

Rien ne saurait rendre l’ingénieuse cruauté de lord Colington en prononçant ces paroles. Chacune d’elles était comme un dard empoisonné qu’il enfonçait lentement dans le cœur d’Anna. Il s’arrêtait par intervalles, comme pour laisser le temps au venin de produire son effet sûr et puissant.

Anna en sentit les terribles atteintes; elle frissonna, sa vigueur factice mollit tout h coup

« Milord, dit-elle d’une voix étouffée, vos odieuses espérances peuvent être fondées; si cela était.... Je ne compte p<js , je ne puis pas compter sur la générosité qui vous manque.... je veux seulement vous convaincre de l’inutilité d’un pareil crime. M. Fargeaud m’a protégée quand j’étais seule, sans amis, indignement calomniée; son dévouement pour moi ne doiipas lui coûter la vie. Que gagneriez-vous à favoriser ce meurtre? Si vous avez quelque crédit sur ces marins, employez-le pour sauver M. Fargeaud.... et, en retour peut-être — je pourrai faire des concessions.... de fortune. »

Francis poussa un éclat de tire.

« Ah ! elle commence donc à reconnaître ma puissance? dit-il dans une sorte de délire; j’ai donc enfin dompté cette jeune lionne?... Elle en vient à la prière, devant moi qu’elle a tant bravé.

— Je descendrais même à la prière, milord, oui, j’irais jusqu’à me mettre à vos genoux, quoique je vous méprise, si je pouvais espérer de vous fléchir. Je vous promettrais, non pas mon pardon, ce serait audessus de mes forces, mais....

— Vous me promettriez tout ce que je peux prendre, dit lord Francis avec une dédaigneuse amertume ; mais, au prix même de votre pardon, je ne céderais pas à vos instances.... Moi, renoncer à ma vengeance contre ce ridicule enfant, quand j’ai vu combien vous l’aimiez, quand vous avez fait fléchir pour lui seul votre immense orgueil, quand vous vous êtes abaissée, vous, Anna Graham , à me supplier? Jamais, jamais! Sa mort expiera mes longues souffrances, mes tortures furieuses, mes humiliations; elle expiera la fin malheu-

SAIXTE-IIONORINE.

reuse de ce pauvre William qui n’a pas vécu assez pour me voir au comble de mes vœux; elle lavera la tache qui souille mon honneur d’époux.... Il mourra, oui, il mourra, dussé-je le frapper de ma main! Et je pourrai vous rappeler plus tard que votre amour pour lui aura causé sa mort ; ce souvenir sera votre supplice ! »

Cette véhémence insultante, cette joie cruelle de lord Colington rendirent h Anna son énergie. Elle se leva brusquement :

* Vous n’aurez pas cette satisfaction, milord, ditelle ; je rougis d’avoir osé vous demander une action juste. M. Fargeaud ne mourra pas.... je le sauverai, ou du moins je mourrai avec lui ! »

Elle s’avança d’un pas ferme vers l’endroit où était Frédéric, à côté de sa mère éplorée. Lord Colington la suivit du regard avec un mélange de curiosité et d'inquiétude; ne sachant quel moyen d'action Anna pouvait avoir sur les contrebandiers, il se tint prêt à défendre, envers et contre tous, les intérêts de sa vengeance.

La sentence.

Une épaisse fumée commençait à se répandre dans la chambre par la porte entr 'ouverte. Anna échangea un regard de sympathie avec Frédéric Fargeaud toujours garrotté dans un fauteuil, puis elle s’approcha des contrebandiers. Ils achevaient de se partager à grands cris les objets qu’ils avaient tirés des coffres. Elle vit avec impassibilité son argent, ses bijoux, ses vêtements dans leurs ignobles mains.

« Messieurs les marins, dit- elle d’un air où la douceur s’alliait à la fermeté, ou ne devait pas attendre une pareille conduite des matelots de la Belle-Joséphine. S’attaquer à tout ce qui est fort, à tout ce qui peut résister est un crime peut-être ; mais venir de nuit, en grand nombre , pour forcer une maison habitée par des femmes est une action indigne de vous!... De coupables excès ont eu lieu déjà ; cependant il est temps encore de s'arrêter; retirez-vous, et je' tâcherai d’obteuir que vous ne soyez pas inquiétés au sujet de votre honteuse démarche. Si vous avez voulu vous venger d’une ancienne injure, vous devez être satisfaits; lais-

SAINTE-HONORINE

sez-nous maintenant réparer les malheurs causés par votre présence ; ils sont assez grands ! »

Les fraudeurs avaient écouté lady Colington avec étonnement, mais sans malveillance. Comme nous l’avons dit, en effet, aux yeux de la plupart d’entre eux, la vengeance imaginée contre les habitants de Grosville était déjà suffisante, et ils contemplaient avec une naïve admiration la belle jeune femme. Lord Francis lut ce sentiment sur le visage des assistants et fit un mouvement d’inquiétude.

Frappe - D’abord achevait de compter des guinées et quelques bank-notes, formant sa part des dépouilles d’Anna ; il releva la tête et dit d’un ton de bonne humeur :

« Eh! c’est notre jolie passagère de la Belle- Joséphine! Pour celle-là. chapeau bas et pavoisez le navire!... Mais ne vous affligez pas, ma petite lady; ces bamboches-là ne sont pas votre affaire.... on vous veut du bien, c’est convenu. Nous allons vous conduire à bord, et vous serez installée comme une princesse, dans la cabine du capitaine.... Quant à vos habits, on vous rendra ce qui vous sera nécessaire ; je në parle ni de l’argent ni des bijoux, bien entendu; vous n’en aurez pas besoin; mais le reste üh! Tristam, toi, là-

bas, qu’as- tu donc à retourner cesaffiquets de femme, avec des falbalas et des dentelles '! Et toi, Sucre-Candi, penses-tu faire ton quart avec cesjupons brodés T Laissez tout cela, merlans du diable, ou que la mort in’étouffè si —

— Je vous rachèterai mes effets, dit Anna vivement, et je vous donnerai vingt fois leur valeur, si vous consentez à vous retirer sur votre navire, sans commettre de nouvelles violences.

— Vingt fois autant! répéta le contre-maître; Ah çà!

la petite mère, vous avez donc un trésor sur vous? Et moi qui ne songeais pas à sonder vos poches ! »

Il avança le bras comme pour saisir Anna; elle recula d’effroi. Au même instant, Frédéric poussa une exclamation de menace ; il -essaya vainement de se lever du lourd fauteuil auquel il était attaché.

«Infâme coquin ! s’écria-t-il en fureur, osez -vous bien porter la main sur elle ? -

— Silence sur le pont; interrompit brutalement Frappe -D’abord.... Eh! Nieolas, s’il marronne encore, ferme-lui la bouche avec le manche de ton couteau.

— Laissez-le, il ne dira plus rien, je vous le promets ! s’écria Mme Fargeaud en se penchant vers son fils, qu’elle couvrit de baisers et de larmes. Paix, de grâce, mon enfant, ajouta-t-elle à demi-voix; ils te tueraient, mon Dieu ! »

Anna adressa un geste suppliant au jeune marin pour l’engager à se calmer. Puis elle reprit :

« Je n’ai sur moi aucun objet de quelque valeur, monsieur Frappe-D’abord ; mais je possède une grande fortune en Angleterre ; sur un mot écrit de ma main, vous et vos gens, vous toucheriez des sommes considérables à Londres J’ai déjà employé ce moyen pour payer à Rémy le montant des marchandises saisies par la douane. La maison Durham, intéressée dans la cargaison de la Belle-Joséphine, acquitterait avec empressement une lettre de change signée de moi. Vous avez vu M. Durham lui -même me conduire à bord de votre navire, la nuit où je quittai l’Angleterre.... Consentez à vous retirer, et je vous remettrai un bon de deux mille, trois mille livres sterling; cet argent, réparti entre vous tous, vous permettrait de vivre désormais presque dans l’aisance. »

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Cette proposition parut séduire les matelots-; Frappe- D’abord lui-même était ébranlé.

« Ma foi ! dit Sucre-Candi, un des moins pervertis de la bande, si vraiment cette petite miss du lion Dieu a donné de l’argent à Rémy pour nous autres, je ne vois pas pourquoi nous lui rendrions la vie dure.... ün la dit assez riche pour équiper vingt navires, et elle est bien capable de tenir sa parole ; ce serait fièrement bon, maintenant que le commerce est perdu, d’avoir quelques écus devant soi pour attendre un autre . embarquement ! »

Un murmure d’approbation accueillit ces paroles; elles résumaient assez bien l’opinion commune.

« Pour moi, dit Tristam, gros Anglais lourd et querelleur, je veux être pendu à la grande vergue si maintenant je moleste même une mouche dans ce château J’étais gris tout à l’heure, et j'avais perdu la

mémoire; mais ce vieux Lalorèt m’a guéri d’une blessure dont je porte encore les marques. .. Ur, comme nous venons de boire le rhum donné en payemeut, le compte n’a pas été convenablement balancé, et je redois au médecin ; voilà mou avis. »

Lord Colington s’effraya sérieusement de ces symplômes de clémence; Frappe- D'abord, en fronçant le sourcil, lui rendit l’espérance.

« Ah çà, dites donc, vous autres, les beaux parleurs, nous aurions donc été dénoncés, roulés, ruinés, et il n’en serait que ça? Et le coup de barre de ce petit monsieur- là, croyez vous donc que je l’avalerai comme uu fayot? Ça retombera sur les vieux et sur le jeune, misère et sang ! •

— Si ça aurait du bon sens de s’en prendre à ces pauvres vieux infirmes ! dit Sucre-Candi de sa voix aigrement mignarde ; nous leur avons donné une leçon

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