MON CHER AMI, MON PERE
» Je donne cette lettre à un navire qui sera en France avant moi, mais qui ne me précédera que d'un mois à peu près. Mon premier voyage comme capitaine a surpassé toutes les espérances que les armateurs et nous avions pu concevoir : le navire s'est comporté à la mer comme un poisson ; mais celui-ci n'a pas été aussi favorable, nous avons essuyé une affreuse tempête, nous avons été démâtés, et enfin obligés d'abandonner le navire.
» Je puis dire qu'il n'y a rien à me reprocher, et le témoignage de l'équipage et des passagers en a tellement convaincu les armateurs, qu'ils m'ont déjà écrit pour m'offrir le commandement d'un autre navire. Celui que nous n'avons pu empêcher de se perdre était assuré.
» Après que nous eûmes abandonné notre malheureux bâtiment, nous avons erré, pendant un jour et une nuit dans notre chaloupe, sur la mer en fureur. J'ai fait à la Vierge uu vœu que j'ai promis d'accomplir dans l'église de Dive : tous mes hommes ont promis avec moi.
» A peine ce vœu était-il fait, que le ciel, qui semblait de plomb, s'est entr'ouvert pour nous laisser voir comme une
lâche bleue. Un des matelots s'était écrié : Voilà une fenêtre ouverte au ciel! le bon Dieu nous regarde 1.... nous nous sommes sentis pris d'un grand courage et d'une grande confiance dans l'intercession de la Vierge. En effet, vers le milieu de la seconde journée, nous avons rencontré un navire qui nous a recueillis et nous ramènera bientôt en France.
» Quel beau jour ce sera, mon cher ami, mon cher bienfaiteur, que celui où, à la tête de mon équipage, j'accomplirai-dans l'église de Dive le vœu que j'ai fait à la Vierge !
Je ne vous dis rien de plus aujourd'hui. Cette lettre, confiée à un homme que je ne connais pas, pourrait, par des circonstances imprévues, ou ne pas vous parvenir, ou tomber en d'autres mains.
» Adieu, mon cher, mon excellent ami. A bientôt, je l'espère. Gomment reconnaitrai-je jamais toutes les bontés que vous avez eues pour moi? A vous de tout cœur. Vous me dites qu'il va y avoir une noce. J'aurai bien du mal à ne pas y
être.
• Hubert. »
M. Bréville ne répondit que deux mots à la lettre de Hubert : « Ne t'en avise pas. » Hubert ne reçut pas ce billet, qui fut perdu.
— Ahl madame Garandin, dit un jour M. Bréville, à la femme de son secrétaire, pourquoi ne mettez-vous donc plus un superbe collier que je vous ai vu une fois et que je ne vous ai plus vu depuis? Ce collier vous allait réellement fort bien.
— Oh 1 mon Dieu, répliqua madame Garandin à M. Bréville, c'est Epiphane qui ne veut pas que je me pare de mes beaux morceaux. 11 me l'a assez dit le jour que je n'ai pas eu le temps d'ôter ce collier avanld'allerouvrir. Si je l'en croyais, je serais toujours affublée comme une mendiante.
Et elle montra à M. Bréville toute sa coffrée, c'est à-dire son armoire, son linge, ses habillements, ses bijoux.
— Mais à quoi me servent ces morceaux, dit-elle en sou-
pirant, puisqu'on ne me permet pas de les mettre jamais ni de m'en parer même les jours de fête ?
— Sans étaler trop de bijoux ni de riches étoffes, madame Garandin, vous pourriez, ce me semble, tenir votre rang; car enfin, votre mari a été instituteur et même tiuissier.
Voici, par exemple, une petite robe à laquelle, à votre place, je voudrais faire prendre l'air de temps en temps. Une robe toujours renfermée, ça se fane, ça se passe!
Je comprends bien que les jours ordinaires, chez vous, ou aux bains, vous vous habilliez de la façon la plus commode; mais, quand le dimanche, par hasard, vous allez à la messe, pourquoi mettez-vous un simple bonnet?... Est-ce qu'autrefois vous ne portiez pas de chapeau ?
— Oui, monsieur, c'est vrai ; mais dans ce temps-là Epiphane était huissier et la femme d'un huissier devait porter chapeau : c'était pour faire honneur à mon mari et à sa profession. Aujourd'hui, les temps sont bien changés, les temps sont bien durs.
— M. Epiphane Garandin est mon secrétaire aujourd'hui, madame, et je ne prétends pas qu'il se croie déchu pour cela. Je pourrai peut-être, si je le voulais bien, trouver des gens qui penseraient le contraire. 11 ne faut pas se déclasser, madame Garandin.
Le dimanche suivant, madame Epiphane Garandin n'osa pas tout à fait mettre le fameux collier, mais elle se para de la petite robe qui, selon M. Bréville, devait lui aller si bien, et elle arbora le chapeau.
M. Bréville était dans dans la salle à manger, à la fenêtre, et madame Désirée s'occupait à enlever le couvert du déjeûner, lorsque madame Garandin sortit pour aller à la messe.
Ah ! par ma foi, s'écria M. Bréville, voci madame Garandin qui peut se flatter d'être parfaitement habillée. Celte robe lui va à ravir et lui donne tout à fait bon air. C'est que vraiment elle a la taille assez svelte.
Madame Désirée avait quitté la table et s'était approchée de la fenêtre.
— Elle porte donc chapeau ordinairement? demanda M. Bréville.
— Elle peut bien porter ce qu'elle veut, dit madame Désirée; bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Et pourtant je n'aurais qu'un mot à dire!
Un chapeau, bon Dieu!
Elle en portait autrefois, quand elle était huissière ; mais j'espérais pour elle que ça lui avait passé de faire la grande dame ; il parait que ça ne va pas mieux.
— Madame Garandin aurait-elle donc fait parler d'elle? demanda M. Bréville. Toujours est-il qu'elle a vraiment l'air comme il faut ainsi habillée, et je n'avais jamais remarqué qu'elle a de fort beaux yeux.
Les éloges de M. Bréville finirent par 'porter l'exaspération de madame Désirée au plus haut degré, si bien qu'elle demanda son congé à M. Bréville. Comme elle avait de quoi vivre, grâce aux libéralités de son ancien maitre, elle disparut tout à coup, et l'on n'entendit plus parler d'elle.
Le moment de la noce de Bérénice et du fils Glam approchait. Pélagie avait dit doucement qu'elle désirait qu'il n'y eût point de fête. Certes elle souhailait le bonheur de sa fille et elle le ressentait vivement, mais elle ne prendrait sa part d'aucun plaisir ; d'ailleurs, un peu de gravité ne messeyait pas au bonheur.
Pour Tranquille, il dit plus sévèrement qu'il ne voulait pas de noce ; Bérénice était dans les mêmes dispositions; seuls, le fils Glam et ses amis murmuraient tout doucement.
Cependant tout le monde comprit qu'il fallait respecter la douleur de la famille Alain. On décida qu'il n'y aurait pas de noce, et que tout se bornerait aux cérémonies de l'église.
— Le bonheur, disait Pélagie, ne peut plus être notre hôte. Le fils qui faisait notre joie, et peut-être aussi trop noire orgueil, est devenu notre désespoir et notre honte. Pour qu'un bonheur vienne s'asseoir à notre foyer, iUaut qu'il se déguise et n'ait pas d'habits do fête.
— Oui, dit Pulchérie, le souvenir de nos chers morts doit
se mêler à loul. Il ne nous manquerait plus que de nous consoler, c'est-à-dire de Oh ! non, heureusement qu'on ne se console pas.
Tranquille voulut que la veille du mariage on dît à l'église une messe pour Onésime.
Pulchérie alla au cimetière pour prier sur les tombes de sa tante et de son enfant. Il y avait alors sur un pilier de la porte du cimetière de Dive une inscription qu'on a effacée depuis, et qui avait sans doute été tracée autrefois par quelque voyageur:
La vie est un sursis à l'arrêt du trépas.
Tons ces morts ont vécu; toi qui vis, tu mourras.
En sortant du cimetière, Pulchérie alla se promener seule sur le bord de la mer, qui était basse et qui commençait à remonter.
Elle resta livrée à une profonde rêverie, et lorsque Bérénice qui la cherchait finit par l'apercevoir, elle traçait presque sans y songer, avec le bout de son petit pied, sur le sable de la mer quelques lettres qu'une lame ne tarda pas à venir effacer, mais pas assez vile cependant pour que Bérénice ne pût lire le nom d'Onésime.
— Oh! Pulchérie, dit-elle, tu penses donc à lui?
— Oui, dit Pulchérie. J'ai retrouvé depuis longtemps déjà mon cœur d'alors. D'ailleurs, n'est-ce pas pour moi qu'il s'est sacrifié? Toute sa vie n'a-t-elle pas été un long dévouement, depuis le jour où, tout enfant, il a failli mourir de froid pendant celle nuit où nous nous étions égarés sur la mer.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis reproché la légèreté qui m'a fait méconnaître ce cœur sublime. Maintenant qu'il n'est plus qu'une àme, je vois cette âme dans toute sa beauté.
Nous attristons tous ton jour de noce, ma pauvre Bérénice I
— Le sérieux va bien au bonheur, et la tristesse ne lui messied pas autant que cette grosse joie qui règne d'ordinaire dans les fêtes de mariage. D'ailleurs, après tout ce qui est arrivé dans notre malheureuse famille, ce que les autres
appellent bonheur, nous ne pouvons guère l'appeler que consolation.
La cloche sonnait au mort, comme on dit à Dive. La famille Alain, dans laquelle il faut compter Pulchérie, se rendit à la messe en vêtements de deuil ; le fils Glam y accompagnait Bérénice; quelques autres amis s'étaient joints à eux.
La cérémonie eut lieu avec un grand recueillement. Au moment où le prêtre finissait l'hymne Dies irœ^ dies illa,\n\e voix répondit : — Amen ! à l'entrée de l'église.
Quelques personnes se retournèrent et aperçurent un homme pauvrement vêtu et étranger à la paroisse, qui ne se vit pas plutôt l'objet de l'attention générale, qu'il sortit de l'église et disparut.
D'autres événements se passaient à Dive. Le grand pianiste, monsieur de Morgenstein, avait retrouvé aux bains madame la vicomtesse du Mortal et sa fille, ils avaient l'ait ensemble delà musique et quelques petites excursions. M. de Morgenstein avait fini par avouer sa flamine; la jeune personne avait laissé voir quelque sensibilité et en avait référé à sa mère.
Madame la vicomtesse avait demandé un peu de temps pour se décider ; mais de ce moment sa bienveillance pour M. de Morgenstein s'était accrue si visiblement, que l'affaire avait paru arrangée et que leur existence étuit devenue presque commune.
Cependant M. de Morgenstein ne laissait pas d'avoir quelques inquiétudes, el son ciel n'était pas précisément sans nuages. Après de longues méditations, il résolut de sorti d'embarras par un coup hardi.
Mademoiselle du Mortal et sa mère achevaient toutes deux leur toilette et s'entretenaient de leur côté d'un sujet qui les tracassait également un peu.
— Mais enfin, maman, disait la jeune personne, comment 3orlirons-nous de l'embarras où nous jette ta manie de le
créer vicomtesse de ta propre autorité? que pensera Adalbcrt quand il apprendra que nous ne sommes point nobles, et que nous nous appelons simplement madame et mademoiselle Dumortal?
— A quoi lui sert un nom que tu dois perdre en lui donnant ta main ?
— J'ose espérer, dit mademoiselle Claire en baissant les yeux, que ce n'est pas là seulement ce qu'il aime en moi. Mais sa famille, cette famille si fière de son blason, dont il ne nous parle plus depuis quelque temps, peut-être parce qu'il craint que même la noblesse que tu as inventée ne soit insuffisante, savons-nous ce qu'elle pensera de ce changement dans notre condition sociale?
— Je ferais, à ta place, bien peu de cas d'un amour qui ne saurait pas triompher et de ce ridicule orgueil des castes et de l'injustice tyrannique de parents aveuglés par la vanité.
— Alors pourquoi nous être parées de ces litres que tu méprises si souverainement ? Certes, si, m'ayant toujours connue ce que je suis, c'est-à-dire la fille de bons et simples bourgeois, Adalbert eût renoncé à moi pour cela, je ne lui aurais pas fait même l'honneur de le regretter; mais ici c'est bien différent, il a le droit de nous accuser de fourberie.
— Allons, allons, tout s'arrangera.
— Et quand il saura que je n'ai pas de dot?
— Comment, pas de dot! Mais n'est-ce rien qu'un trousseau magnifique, qu'un appartement chez moi, que la table pour les deux époux? N'est-ce rien. que mes relations?
Crois-tu donc que l'homme qui t'aime ait Tâme si intéressée?
— Non, ma mère, non ; Adalbert a le cœur mieux placé ; mais sa famille n'a-t-elle pas dû concevoir pour son établissement de plus hautes espérances, et, si elle passe par-dessus le défaut de noblesse, ne s'attendra -t-elle pas à une compensation en argent?
Il faut absolument s'expliquer avec Adalbert. Chaque jour cet aveu devient plus difficile, et chaque jour je suis plus honteuse de ne pas l'avoir fait encore.
A ce moment, on apporta une lettre pour ces dames de la
lo
part de M. de Morgenstein. Madame du Mortal se hâta de l'ouvrir; elle contenait ces mots :
« Madame la vicomtesse, et vous, trop adorée Claire,
» Je ne puis attendre plus longtemps pour vous faire un aveu nécessaire, mais je n'en subirai pas la honte. Je vais en finir avec la plus cruelle destinée. La mort va venir mettre un terme à une vie depuis longtemps décolorée.
» Oui, le ciel, qui m'avait donné l'aristocratie de l'âme, et, — oserai-je le dire ? — celle du talent, m'a, par un odieux et cruel sarcasme, fait naître dans une classe dont m'éloignent et mes goûts et mon organisation. Je ne suis pas noble! ou du moins je ne le suis que par les sentiments.
» Pourquoi ne puis-je sur les champs de bataille conquérir une couronne de duc et la déposer à vos pieds ? Mais que faire en ces temps prosaïques, sinon s'élever par les dons de la nature, sinon devenir comte par le talent et prince par le génie 1 C'en est fait ! Je ne veux pas m'exposer aux dédains d'une race orgueilleuse.
» Pendant que vous lisez cette lettre, je charge les pistolets, et, comme Werther, j'abandonne cette vie trop étroite pour mon âme.
» Adieu, madame la vicomtesse; adieu, Claire, adieu! »
— Oh ! mon Dieu ! courons, ma mère, s'écria la jeune fille ; sauvons-le s'il en est encore temps.
— Il en est parfaitement temps, répondit froidement madame du Mortal. Tout ceci veut simplement dire que M. de Morgenstein ne s'appelle pas M. de Morgenstein, et n'est noble que de sa façon.
— Et bien! ma mère, tant mieux... Mais allons.
— Tout de suite.
— Mais s'il était trop tard?
— 11 ne sera pas trop tard. Je me demande seulement si ce •mariage peut encore me convenir.
— Ah ! ma mère, ne serons-nous pas indulgentes pour une supercherie dont nous sommes coupables nous-mêmes ?
— Ceci n'est pas une raison ; mais on peut faire quelque chose do ce jeune homme. Il ne manque pas d'cnlregeul; on
le poussera avec les journaux, comme disait un homme Irèshabile de ce temps-ci : « Prenez rien du tout, faites-le beaucoup annoncer, et vous en vendrez immensément. »
— Mais, ma mère, par pitié, quand je devrais me perdre, je cours à sa chambre.
— Ce pauvre garçon, vous ne lui laisserez pas le temps de charger ses pistolets. Allons, laissez-moi parler, ou tout est rompu.
Claire précéda sa mère en courant. Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour arriver à la chambre de M. de Morgenstein ; elle frappa avec violence ; une voix faible répondit :
— Entrez.
Pendant ce temps, madame du Mortal avait rejoint sa fille, et c'est elle qui ouvrit la porte en disant :
— Ah ! la clef est sur la porte ; la mise en scène est médiocre.
On trouva Adalbert debout, deux pistolets sur une table.
— Adalbert ! s'écria mademoiselle du Mortal, qu'alliez-vous faire ?
— Infortuné jeune homme ! dit madame du Mortal. Heureusement nous n'arrivons pas trop tard. Renoncez à ce fatal projet; ma fille est à vous.
Adalbert se précipita sur une main de madame du Mortal et la couvrit de baisers ; en se relevant, il rejetait ses cheveux en arrière, absolument comme au piano.
— Comme il est pâle! dit madame du Mortal; et Adalbert, très-élonné d'être pâle, faisait toutes sortes de manœuvres pour se voir dans une glace.
— Laisse-nous, Claire, ajouta la vicomtesse ; je vais faire un tour de promenade et causer avec lui.
Claire sortit en échangeant un long regard avec M. de Morgenstein. Madame du Mortal prit le bras d'Adalbert, et ils allèrent au bord de la mer.
— Voyez un peu le beau malheur ! Parce que vous n'êtes pas noble, faut-il donc mourir? Les vertus que l'on a soimême ne valent-elles pas celles qu'ont eues nos aieux?
Croyez- vous que ma fille se contenterait de la preuve qu'il
y a eu sous Philippe-le-Bel un Morgenslein très-aimable et très-bienfait? N'aime-t-elle pas mieux que vous soyez tel vous-même! Le cœur n'est pas si bêle qu'on le dit, et il a souvent raison.
Que fait un de ajouté devant un nom? Ces deux lettres ontelles donc un charme magique qui rende un homme plus beau, plus noble, plus généreux? dites, Adalbert?
— C'est un sot et ridicule préjugé, reprit Adalbert.
— N'êtes-vous pas noble par le talent et le génie, noble par le cœur et par l'àme ?
— Je le crois, madame.
— Croyez-vous que le de ajoute beaucoup de charmes à ma fille ? Est-ce au de qu'elle est'redevable de sa peau de camélia, de ses cheveux souples et épais, de sa taille fine et cambrée ?
— Oh! non.
— Et vous-même, qu'est-ce que le de vous donnerait? Auriez-vous plus de verve, plus de rapidité? Elait-ce pour ces deux lettres que Claire vous aimait ? Est-ce pour cette syllabe que vous aimiez Claire?
— Non, madame. Je voudrais, pour le prouver, être né sur le trône et que Claire fût une simple bergère.
— Adalbert, voilà la véritable noblesse; elle est dans les sentiments. Eh bien! voyons, que penseriez-vous de vousmême si ce que vous disiez tout à Theure venait à se réaliser, si vous né sur le trône vous refusiez la main de Claire simple tille des champs ?
— Ah ! madame, je serais le plus lâche des hommes. Je vous le répèle, je voudrais qu'elle n'eût ni titre ni naissance.
— Soyez donc heureux. Claire n'est pas plus noble que vous.
— C'est pour m'éprouver que vous parlez ainsi.
— Non, vraiment. .. C'est mon mari qui avait pris ce titre. A mes yeux, il ne valait môme pas Thonneur d'être quille. D'ailleurs, cela jette de la poudre aux yeux des imbéciles. Aux philosophes, aux gens distingués, on montre par quoi
l'on est vraiment noble; au vulgaire, on se contente de jeter un titre.
— Mais, madame... c'est que je ne suis pas plus riche que je ne suis noble.
— Qu'est-ce que cela fait ?
— Ah ! madame...
— Si vous n'êtes pas riche, vous le deviendrez. Tenez, Adalbert, voici assez longtemps que nous jouons de comédie; je vais vous parler franchement, et ne vous avisez pas de continuer votre rôle avec moi. Vous n'êtes pas assez fort pour me tromper un instant au point où nous en sommes maintenant.
Nous ne sommes pas plus riches que vous ; mais j'exerce une industrie qui à la fois me donne une position et me permet de vivre dans le monde : j'écris dans certains journaux d'une manière productive. Vous avez ce qu'on appelle pour le moment du talent, ou du moins vous passez pour en avoir : cela suffit.
Presque tous ceux qui ont aujourd'hui le plus de succès et gagnent le plus d'argent n'en savent et n'en font pas plus que vous. Le monde et les femmes surtout vous aimeront bien plus pour le talent qu'on vous trouvera que pour celui que vous aurez réellement.
Vous n'êtes pas musicien ; vous tapez très-vite sur les touches noires ou blanches d'un piano ; vous prenez des airs inspirés en répétant un passage pour la centième fois, chose d'ailleurs purement mécanique que l'inspiration vous rendrait tout à fait impossible. Vos manières désolées sont une imitation ; mais ce n'est pas mal imité, et cela réussit...
— Madame...
— Attendez un peu. Je suis répandue dans un certain monde; je dispose des journaux auxquels vous savez avoir recours dans l'occasion.
On vous connaît déjà, mais je vous ferai une grande réputation. Nous gagnerons do l'argent, nous vivrons très-heureux tous trois. Vous continuerez au dehors votre rôle, comme moi je joue le mien.
Qui est-ce- qui ne joue pas un rôle? Par exemple, votre suicide a été très-mal joué. Si vous donnez jamais une seconde représentation, je ferai la critique de la première et vous réussirez mieux. Je ne reçois votre suicide qu'à correction.
— Je vous jure, madame...
— Ne jurez pas ; je laisserai Claire croire au suicide. Soyons amis ; je ferai quelque chose de vous ; mais plus de comédie. Si vous me trompiez, ce ne serait pas pour longtemps, et je ne pourrais vous être bonne à rien. Dites-moi la vérité, n'importe laquelle, et j'en tirerai parti.
Cette vérité, on la devine : c'est que l'origine de M. de Morgenstein était des plus humbles, et que l'illustre pianiste n'avait pour père qu'un obscur ouvrier.
Madame du Mortal n'en voulut pas savoir davantage, et cet aveu termina l'entretien.