‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · BÉRÉNICE ALAIN A PULCHÉRIE MALAIS · texte numérisé non relu

BÉRÉNICE ALAIN A PULCHÉRIE MALAIS

a Jeudi.

» Ma chiure PULCHÉRIE,

» Nous avons eu aussi une bdle procession pour la Fête- Dieu. Tous nos pêcheurs, dont la plupart ont souvent échappé à de grands dangers en mer par l'intercession de la sainte Vierge, suivaient la tête nue. Le curé a ensuite béni la mev et les barques.

» Deux familles étrangères sont venues s'installer à Dive, l'une s'est logée à l'auberge de Marais; l'autre à la pointe, à cette auberge qui est au bas de Beuzeval.

» Les deux familles, qui ne se connaissaient pas d'abord, mais qui maintenant parlent ensemble et se visitent le soir, sont venues pour prendre des bains de mer. On dit que ce sont des gens très-riches.

» Espérons que nous n'éprouverons pas aux vacances prochaines le désappointement qui nous a fait tant de peine l'année dernière, et que tu viendras passer quelque temps avec nous.

» Espérons.... On m'appelle en grande hâte.... Que se passe-t-il ?...

» J'ai quitté cette lettre il y a trois jours ; au moment où l'on m'appelait, il nous arrivait un grand malheur, et je n'ose penser à celui qui aurait pu nous arriver.

» Mon père et Onésime revenaient de la pêche ; il faisait grand vent et la mer était grosse, une lame a chaviré et retourné le canot : tous deux ont disparu dans l'écume.

Onésimo a bientôt reparu, il a cherché autour de lui ; mais ne voyant pas notre père, il Ta cherché sous l'eau et a eu le

bonheur de le ramener. Il fallait que ce pauvre père fût blessé pour être ainsi resté, lui qui nage si bien, et d'ailleurs il n'y avait presque pas d'eau où ils ont chaviré.

» En effet, le canot l'avait frappé à la tête, il était sans connaissance et couvert de sang. C'est alors qu'on nous a appelées, tandis que d'autres pêcheurs aidaient Onésime à apporter notre pauvre cher père à la maison.

» Sa blessure n'est pas dangereuse, il ne s'en ressent plus aujourd'hui; mais, en même temps que le coup à la tête, il en a reçu un au bras, et il ne pourra d'ici à quelque temps se servir de ce bras.

» Qu'allons-nous faire ? qu'allons-nous devenir ? Depuis quelque temps tout va mal chez nous ; Onésime disait ce matin :

» Nous avons bien du malheur depuis que Pulchérie a quitté la maison : elle a emporté toute notre chance avec elle.

» Mon père est désolé de se voir ainsi hors d'état de travailler au plus beau moment de la pêche, Onésime a du courage, et dit qu'il saura bien gagner ce qu'il faut.

» Je pense comme Onésime que, si lu as emporté notre bonheur, lu nous le rapporteras cette année.

« Adieu, aimons-nous et pense à nous.

« BÉRÉNICE Alain. »

La maison des pêcheurs était fort triste. Risque-Tout allait à l'arrivée des bateaux et rentrait tout affligé de la bonne pêche que rapportaient les autres, non pas qu'il fût envieux, l'excellent homme !

Bérénice et Onésime étaient fiers et presque heureux d'être la ressource de la maison.

Bérénice travaillait si assidûment à sa dentelle, qu'elle gagnait dix ou douze sous par jour.

Onésime péchait de la crevette et de Téquille, seules pèches qu il pût faire seul.

LA FAMILLE ALAIN. Go

Cela ne rapportait pas grand'chose, mais on pouvait vivre ; d'ailleurs chaque pêcheur à son tour donnait à la famille un ou deux poissons, selon la pêche qu'il avait faite.

Onésime de retour était toujours prêt à les aider à pousser les bateaux à la mer ou à les haler sur la plage. Il fut chargé d'apprendre à nager à deux jeunes enfants des familles étrangères arrivées à Dive ; mais après un coup de vent le temps se refroidit, les bains furent suspendus^ la mer resta grosse et inabordable pendant plus de quinze jours, la crevette gagna les fonds, et l'équille cessa de s'ensabler.

La famille se trouva réduite à la dentelle de Bérénice. Cette ressource ne tarda pas à manquer en grande partie ; Pélagie tomba malade, il fallut que Bérénice la soignât et s'occupât de tous les détails du ménage.

Elle ne gagna bientôt plus que trois ou quatre sous par jour ; il lui fallait laver, repasser le linge, et préparer la nourriture.

Un vieux pêcheur dit un jour à Onésime : — C'est dommage que tu n'aies pas la force, car tu aiderais bien ta famille ; ce n'est pas le courage, ce n'est pas le bon cœur qui te manque, c'est la force.

Cependant tu pourrais, si tu voulais bien, gagner assez d'argent pour soutenir tes gens jusqu'à ce que ton père soit guéri.

— Je ne demande pas mieux, répondit Onésime ; mais que peut faire un pauvre enfant comme moi, Pacôme Glam ?

— Tu n'as qu'à t'en aller à Honfleur, tu trouveras là des bateaux de chalut qui te prendront volontiers pour mousse ; tu es grand et fort pour ton âge, tu connais la mer, tu es pêcheur, tu peux gagner trente-cinq francs par mois, tu te nourriras avec quinze, et tu enverras vingt francs à tes gens.

Ces vingt francs-là, on te les donnera d'avance et tu pourras les envoyer ici tout de suite. Je vais te donner un mot d'écrit pour un homme avec qui j'ai navigué autrefois ; il trouvera à te placer pour la saison.

La saison passée^ ton père sera guéri, et tu reviendras pêcher les harengs et les merlans avec lui.

Pacôme Glain ne savait pas écrire ; il alla avec Onésime chez maître Epiphane, qui, en échange de quelque poisson qu'on lui donnait de temps à autre, écrivait volontiers les lettres pour les pêcheurs.

Le clerc se chargea donc avec plaisir de la missive pour l'ami de Pacôme Glam. En possession de la lettre, Onésime rentra à la maison et fit signe à Bérénice de le suivre au jardin.

Là il lui dit : Je crois que je ne reverrai jamais Pulchérie ; elle arrive dans trois semaines, et je pars demain aussitôt qu'il fera jour.

— Eh ! où vas-tu ? demanda Bérénice.

— Je ne puis supporter plus longtemps de voir notre père et notre mère malades et manquant de tout, toi t'exténuant pour gagner trois sous par jour, et moi, à cause de l'inclémence de la mer, restant là les bras croisés.

Pacôme Glam m'a donné une lettre pour un ami qu'il a à Ronfleur-. Il est sûr que je pourrai vous envoyer vingt francs par mois pendant la saison. Je reviendrai ensuite aider mon père quand il pourra retourner à la mer.

Pulchérie sera repartie depuis longtemps. Tu lui diras pourquoi je suis parti, et, si c'est toujours une bonne fille comme toi, elle m'en aimera davantage. Vous irez ensemble au vieux saule de la rivière de Beuzeval, et là tu l'embrasseras pour moi.

M. Malais disait l'autre jour qu'après les vacances elle ne devait plus rester qu'un an là-bas; elle reviendra alors pour tout à fait. Si je ne suis pas noyé, je la verrai dans un an.

Tu lui diras de caresser Mopse, que je suis forcé de te laisser. Tu en auras bien soin, n'est-ce pas?

Maintenant rentrons et ayons l'air joyeux d'un départ qui nous chagrine tous les deux; mais il faut penser à nos parents.

Tous deux s'essuyèrent les yeux, s'embrassèrent et rentrèrent à la maison. Bonne nouvelle! dit Onésime en entrant, nous iVallons plus être à la côte.

Pacôme Glam m'a donné une lettre pour un de ses amis à Ronfleur, avec qui je vais m'embarquer pour trois mois, et je vous enverrai vingt francs par mois.

Je reviendrai pour le merlan. Vous, mon père, vous serez radoubé, et nous reporterons la voile au haut du màt.

— Mes deux fils seront donc hors de la maison"? dit Pélagie.

— Oh! maman, ne m'empêche pas, j'ai bien envie de voir du pays, et puis ça me rend toutjoyeux de gagner de l'argent moi-même.

— Et quand pars-tu ?

— Un peu avant le jour. Je n'aurai pas trop de ma journée pour arriver à Honfleur.

. — Bérénice, dit Pélagie, il faut lui faire sa pouche, à ce cher enfant. Quel malheur que je ne puisse pas me lever ! Je suis sûre qu'il lui manquera quelque chose.

On passe presque toutes les nuits à bord des grands bateaux ; n'oublie rien, Bérénice.

Bérénice ne répondit pas, car elle aurait sangloté ; mais elle se mil à enfermer dans un sac les bardes nécessaires à Onésime. Pacôme entra.

— A la bonne heure, dit-il, le matelot ne fait pas attendre la marée. Comment vas-tu, Risque-Tout?

— Un peu mieux, merci. Voilà donc que tu envoies notre Onésime à Honfleur ?

— Il sera bien; il sera avec un ami, entends-tu ça, Pélagie, il sera comme chez toi et mieux que chez toi. Il est juste que les enfants travaillent pour nous quand nous sommes en dérive.

D'ailleurs, qu'est-ce que c'est qu'un marin qui n'a jamais perdu de vue le clocher de son village ?

Vous verrez Césaire, quand il va revenir d'à bord de l'Etat, ça ne sera plus le même homme.

Ah çà ! vous n'avez pas de quoi, et il en faut au gars pour faire sa route. Voilà un vieux petit écu que je vas lui donner, vous me rendrez ça quand il vous en enverra.

Il est quelque chose qui est toujours si présent à l'esprit des pauvres, qu'ils ne le nomment pas le plus souvent, et

qu'ils remplacent le nom par un pronom, comme s'ils en avaient déjà parlé et comme s'ils étaient sûrs quêteurs interlocuteurs y pensent.

Je veux parler de l'argent^ cet irréconciliable ennemi, ce dieu irrité et inexorable.

J'entends souvent les pauvres gens dire : Je n'en ai pas, il faut que j'en gagne, sans prononcer préalablement le mot argent, qui est toujours sous-entendu : de même une femme adultère, parlant à son amant de l'ennemi commun, du mari outragé, dit :

On vient, est-ce lui ? ou : Il trouve que vous venez souvent ici, sans que le mot de mari soit exprimé.

Peut-être faut-il attribuer dans les deux cas cette réserve aux causes qui faisaient que les anciens évitaient de prononcer le nom des Furies.

Le lendemain matin, le jour venait de paraître. La mer, unie comme un miroir, était d'un bleu pâle, calme et serein. Le soleil, qui ne paraissait pas encore, montrait ses rayons entre le Havre et Honfleur.

De petits nuages, mobiles vapeurs grises, se coloraient de rose et de lilas. Un glacis rose se montra aussi sur le bleu de la mer ; puis, quand le soleil parut monter, ce glacis devint jaune et dora légèrement le bleu.

A ce moment, Onésime sortit de la maison accompagné de Bérénice . Tranquille et Pélagie n'étaient pas encore levés. Il les avait embrassés et s'était chargé de sa pouche , dont sa mère avait fait soigneusement Tinvenlaire pièce par pièce.

A peine le frère et la sœur étaient-ils à quelques pas de la maison, que Mopse, qu'ils croyaient avoir enfermé, sauta par une fenêtre ; il rejoignit son maître, qu'il accabla de caresses.

Il fallut retourner et le ramener; il fallut encore embrasser les parents. Pélagie pleurait.

Quand on fut à rcxlréniilé du village, au haut du mauvais chemin qui commence la route di' Tronville, Onésime dit à sa sœur: — Ne va pas plus loin; n'oublie pas tout ce que

je l'ai dit pour Pulchérie. Vous ne tarderez pas à avoir de mes nouvelles. Adieu.

Ils s'embrassèrent tendrement. Onésime se retourna deux ou trois fois ; ils échangèrent à chaque fois des signes d'amitié.

Comme le chemin faisait un coude, Onésime se retourna ; mais il vit Bérénice, qui avait fait quelques pas de plus pour le voir plus longtemps. Alors il courut à elle, l'embrassa encore et lui dit: — Maintenant allons-nous-en et courons tous les deux sans nous retourner.

Cependant, quand il fut à un point où il croyait qu'il ne la verrait plus, il regarda derrière lui, et, comme elle regardait aussi, ils se dirent de loin: — Adieu ! adieu 1

VIH

Pulchérie avait écrit pour demander la permission de promettre à Marie et à ses parents qu'elle reviendrait quinze jours avant la fm des vacances et qu'elle passerait ces quinze jours à leur campagne comme l'année précédente.

M. Malais, en accordant cette permission, avait mis pour condition qu'aux vacances suivantes Marie viendrait pendant un mois au moins au château.

C'était la dernière année que les deux jeunes filles devaient passer à Saint-Denis.

On répondit que l'on acceptait avec reconnaissance l'invitation toute gracieuse de monsieur et madame de Beuzeval. De ce jour, cette visite attendue l'année prochaine préoccupa exclusivement les deux époux.

Ils ne songèrent qu'à embellir le château et à le rendre digne des hôtes de Paris qui devaient leur arriver. On attendit cependant l'arrivée de Pulchérie pour commencer les changements.

Pulchérie venait de passer deux ans à Paris, ou du moins fort près de la capitale. Elle avait vu chez les de Fondois ce qui était beau, ce qui était à la mode.

70 LA FÂMIILE ALAIN.

Pulchérie accueillit bien Bérénice ; elles allèrent ensemble se promener en remontant la petite rivière de Beuzeval, et, quand elles furent assises sous le vieux saule, Bérénice s'acquitta de la commission d'Onésime.

Pulchérie fut touchée du dévouement et du départ du jeune pêcheur. — Il doit être changé, dit-elle : voilà deux ans que je ne l'ai vu.

»— Tu le reconnaîtrais à peine, tant il est grand et fort ; son visage respire la résolution et la franchise, sa voix est devenue grave sans être rauque comme celle de nos autres pêcheurs, son regard est assuré et pénétrant. Mais toi, Pulchérie, comme tu es grandie, comme tu es changée et cependant embellie !

— Tu es bien plus jolie aussi, dit Pulchérie.

— Oh ! tu n'es plus du tout une de nous, Pulchérie, tu es une demoiselle; aucune fille d'ici ne sait marcher ni parler comme toi, tu as des manières pour dire !es choses...

Tu as l'air d'une princesse ; eh bien ! cela me fait presque de la peine. Je suis sûre que mon pauvre Onésime, s'il était ici, n'oserait pas te parler. Tu n'as plus l'air d'être de la même espèce que nous.

— Tu es folle, Bérénice.

— Oh ! non, ta voix est plus douce ; on dirait jme musique. C'est à peine la même langue que tu parles.

— Que fait Onésime?

— Hélas ! il va à la mer et il pêche. J'aurais voulu qu'il apprît à lire et à écrire; mais, depuis qu'il va à la mer, il n'a pas encore remis les pieds chez maître Epiphane.

— Il faut pourtant qu'il apprenne.

— Je lui dirai que c'est toi qui l'as dit. Tu dois trouver que je parle un peu mieux que lorsque tu es partie.

Maintenant je lis le dimanche des livres qui étaient à la maison je ne sais pourquoi ni comment, car, excepté moi, personne n'y, sait lire. Mon père dit quïl les a connus de tout temps chez le sien, à qui était notre maison, et qu'il ne s'est jamais aperçu que quelqu'un lût dedans.

Les hommes de Paris sont-ils aussi différents des hommes

d'ici que lu es différente des jeunes filles de Dive ? Estce qu'ils sont encore plus monsieur que M. Malais ton oncle ?

Qu'est-ce qu'on leur apprend ?

— Comme aux filles, et même un peu plus : le latin d'abord, puis l'histoire, la géographie ; ensuite ils apprennent à tirer des armes, à danser et à monter à cheval.

— C'est pour Onésime que je te demande tout C€la.

— Et qu'en fera Onésime ?

— Tu verras, tu verras !

Bérénice n'avait pas beaucoup à raconter, mais Pulchérie avait mille choses à lui dire ; le monde qu'elle avait vu était aussi inconnu pour Bérénice que l'auraient été les sauvages du premier pays qu'on découvrira.

Pulchérie fit un peu seniblant d'avoir peur de Mopse ; elle avait pris certaines affectations de timidité, parce qu'une audace apparente contre toute sorte de petits dangers qu'elle avait apportée à Saint-Denis avait été déclarée par les autres élèves ne pas être comme il faut.

— Dirai-je donc à Onésime que tu n'as pas voulu caresser son chien? Il m'avait tant recommandé de t'en prier !

Pulchérie consentit à lui passer la main sur le dos et à lui donner quelques petites tapes sur la tête tout en retirant sa main avec terreur au moindre mouvement de l'animal.

Elle donna à son oncle toute sorte de conseils relativement aux dispositions et à l'ameublement du château. Telle chose est ainsi chez les de Fondois et telle autre ainsi, et l'oncle enregistrait les observations de Pulchérie.

Onésime avait envoyé les vingt francs de son mois deux jours après son départ ; on n'avait pu le placer sur un bateau de chalut, mais l'ami de Pacôme l'avait fait mettre à bord d'un bateau à vapeur qui allait et va encore du Havre à Cherbourg.

Le second mois arriva comme le premier. Pélagie avait repris la direction de son ménage, et Tranquille commençait à se servir de son bras.

Pulchérie ne tarda pas à repartir-. M. Malais la conduisit à

Paris en se proposant de profiler de ce voyage pour faire do nombreux achats et commander des meubles, ceux du salon du château ayant été condamnés définitivement par Pulchérie.

C'étaient de magnifiques meubles en bois sculpté, recouverts de vieilles tapisseries. Les artistes de ce temps-ci ne les avaient pas encore mis à la mode, de telle façon qu'ils coûtent aujourd'hui si cher, qu ils n'en peuvent plus acheter.

Il faut cacher tous ses bonheurs comme le voyageur cache son or quand il doit traverser une forêt périlleuse. La vie est fort boisée.

La fin des vacances fut remplie de séductions pour Pulchérie ; elle avait à peu près quatorze ans. A sa première enfance au bord de la mer, chez les pêcheurs, elle devait une santé robuste.

Elle était grande et formée plus que les filles ne le sont d'ordinaire à son âge. Marie avait un an de plus qu'elle, et on commençait à les compter pour quelque chose dans un salon.

Elles se donnaient le plaisir de faire tout ce qui était défendu à Saint-Denis. Toutes deux se firent donner des boucles d'oreilles et se firent percer les oreilles : seul moyen de manifester les riches pendeloques dans la maison de Saint-Denis, où tout bijou est interdit.

Elles se firent coiffer en boucles tout le temps que durèrent encore les vacances. Cette coiffure, qui surtout pour de jeunes filles est loin d'être aussi belle que les bandeaux, était une coiffure défendue à Saint-Denis.

Elles portèrent d'énormes bouquets. Une seule chose est tolérée contre l'égalité : on permet aux élèves de porter des gants apportés du dehors.

Cet oubli du législateur a créé la suprême élégance à Saint- Denis. Dans les grandes cérémonies on exige que l'on porte des gants de coton blanc fournis par la maison, et c'est aux élèves à imaginer des ruses pour leur substituer de petits gants de peau ; mais les jours ordinaires on n'y fait pas

beaucoup d'attention, et les bien gantées forment l'aristocratie. Les deux réciproques rentrèrent donc avec les oreilles percées et une provision de gants. Ce fut un grand sujet d'envie.

Les gants étaient visibles, et les oreilles percées parlaient bien éloquemment de bouclesd'oreilles. Toutes deux s'étaient fait faire une très-fine ganse de leurs cheveux qu'elles avaient échangés.

C'est un cadeau qu'on se fait assez communément entre réciproques et qu'on tolère au cou des élèves. Cela s'appelle un sentiment. L'amitié des jeunes filles n'est que l'apprentissage de l'amour.

Pulchérie avait la ceinture blanc liséré, et avait pour institutrice la sèche et froide madame S... et pour dame surveillante la grande, belle et médiocrement intelligente J...de S...C...

Marie était blanc uni ancienne ; c'était en partie pour rester avec Pulchérie, et aussi parce que sa famille la trouvait trop jeune pour la mettre tout à fait dans le monde, qu^elle suivait la classe de madame B..., jeune dame assez jolie, quoique maigre, mais très-sévère et si redoutée, que la plupart des élèves quittaient la maison sans passer sous sa férule.

Marie devait sortir après le prochain concours ; car, ne se destinant pas à rester dans la maison comme institutrice, elle ne devait pas suivre la classe de perfectionnement

Onésime revint à Dive avant l'hiver. Tranquille Alain était tout à fait guéri. Le merlan d'abord et le hareng ensuite vinrent sur la côte assez abondamment.

On paya Eloi Alain le meunier, qui se trouva avoir reçu un peu plus de six cents francs pour trois cents qu'il avait prêtés à son cousin, et néanmoins resta toujours son bienfaiteur, tirant de son bienfait productif un intérêt perpétuel ; tantôt il attendait le retour des barques et prenait un ou deux poissons, tantôt il faisait faire à Tranquille une petite corvée sous un prétexte ou sous un autre, ayant soin de rappeler de temps à autre les services qu'il lui avait rendus, et appelant la Mouette notre bateau.

Pélagie était égaleaienl revenue à la santé et le bonheur était rentré dans la maison, où il ne manquait que Pulchérie ; mais elle y manquait beaucoup.

Pour Césaire, dont on avait de temps en temps des nouvelles, son absence se faisait beaucoup moins seniir, parce qu'il n'avait jamais participé à la vie de famille, et allait s'amuser avec des camarades de son âge dans les moments qui n'étaient pas consacrés au travail.

Onésime, qui avait un an et demi de plus que Pulchérie, allait avoir quinze ans, il était aussi fort que son père, et il avait réalisé ce que Risque-Tout avait prédit de lui ; tout le monde disait : Onésime est Vennemi du poisson.

Onésime et Bérénice parlaient souvent de Pulchérie. Bérénice répétait à son frère ce qu'elle avait dit à leur amie.

— Vois-tu, Onésime, Pulchérie a l'air de ne plus être delà même espèce que nous : d'abord elle est blanche comme le ventre d'un guilmot, et puis elle marche autrement que nous, elle ne dit rien -de ce que nous disons et avec une voix toute différente ; il semble qu'elle n'est pas de ce pays .

Tu te rappelles cette mouette que lu avais ramassée à la mer, pauvre petit oiseau tombé de son nid du haut de quelque falaise ; nous l'avons élevée avec nos poules ; et un jour, quand elle a eu des ailes, elle s'est élevée et a pris son vol sur la mer ; c'est l'histoire de Pulchérie.

— Mais, dit Onésime, si Pulchérie est devenue plus belle et plus savante et plus aimable, c'est une raison de l'aimer davantage ; voilà tout.

— Oui... mais ce n'en est pas une pour qu'e//e nous aime davantage, ni même autant.

— T'a-t'iUe paru changée à notre égard?

— Non, elle nous aime toujours, elle est toujours bonne, et elle a embrassé maman Pélagie et moi avec un bien bon cœur ; mais enfin, comme elle voit toute sorte de belles choses que nous ne connaissons pas, comme elle devient très-savanle, tout en nous aimant bien, elle ne s'intéressera plus à ce qui nous intéresse, et elle aimera mieux se trouver avec des gens avec qui elle pourra causer de ce qu'elle sait et de ce

LA FAMILLE ALAIN. Tfi

qu'elle a Vil, des gens enfin capables de lui répondre : ainsi, par exemple, nous ici, nous dansions en rond ; eh bien ! elle, elle saitfoute sorte de danses qu'on danse à la ville, là-bas ; cela ne Tamusera plus de danser en rond avec nous ; elle sait tout, et nous ne savons rien.

A ce propos, elle m'a chargée de te dire qu'il faut que tu apprennes au moins à lire et à écrire ; et, si j'ai un conseil à le donner, c'est de ne pas t'en tenir là.

Elle m'a parlé des jeunes gens qu'elle voit, et j'ai bien retenu comme elle fait l'éloge de ceux qu'elle trouve le plus de son goût.

Ainsi elle m'a dit une fois que nous jasions à la maison en me parlant de je ne sais qui : C^est un cavalier accompli.

Je croyais d'abord que c'était quelqu'un qui montait bien à cheval ; mais elle m^a expliqué. Eh bien ! ça n'est pas cela ; un cavalier accompli, c'est un homme...

Elle ne m'a pas dit s'il savait lire et écrire, mais je crois bien que oui ; c'est un homme qui est très-bien habillé, qui sait bien danser , bien se battre à toute sorte d'arme , bien monter à cheval, qui dit toute sorte de jolies choses aux jeunes filles, je me suis bien rappelé tout pour te le redire : tu ne sais rien de tout cela?

Moi je puis encore causer un peu avec Pulchérie, parce que je sais à présent lire et écrire et un peu compter ; mais toi, tu ne sais rien.

— Gomment, je ne sais rien I mais il n'y a personne ici pour louvoyer en canot au plus près du vent à côté de moi. Est-ce que je ne connais pas bien les marées ? Est-ce que tu connais quelqu'un capable d'acquer ( amorcer ) une manne de cordes aussi souplement que moi ? et faire une épissure donc ?...

— Oui, mais je te l'ai dit : Pulchérie n'est pas de la même espèce que nous ^ notre coq n'était pas le mâle de la mouette, et elle est partie ; il faut que tu te rendes plus semblable aux jeunes hommes de respèce de Pulchérie, si tu veux que Pulchérie soit un jour ta femme comme nous le disions quand nous étions petits ; il faut que tu ne lui fasses pas honte, il faut que tu deviennes, savant comme elle...

Mais peut-être que tu ne penses plus à cela, et que tu te contenteras d'aimer Pulchérie comme je l'aime?

— Si je n'ai pas Pulchérie pour femme, je n'en aurai pas d'autre.

— Tant pis, c'est peut- être bien du chagrin que nous aurons; car, je te le redis encore, Pulchérie et nous, nous ne sommes pas de la même espèce.

— Pourquoi cela ? Son grand-père était marchand de bœufs et travaillait avec le nôtre et notre cousin Eloi le meunier, le tutoyait.

— Tout cela est vrai, mais je ne puis pas bien t'exprimer les choses. Quand tu auras vu Pulchérie une fois, tu comprendras ce que je veux dire , tu n'oseras peut-être pas la tutoyer.

En tout cas, si Pulchérie doit êlre ta femme, tu ne dois pas être au-desous d'elle, et il faut que tu apprennes.

— Mais le pourrai-je?

— Elle a bien appris, elle, et moi-même, qui ne suis qu'une petite fille, n^ai-je pas appris à lire el à écrire .^ Il y a maiire Epiphane Garandin, le clerc, qui sait tout, à ce qu'il dit, et qui a fait tous les métiers.

Nous gagnons assez d'argent pour le payer un peu, et d'ailleurs, pour du poisson, il sera bien content de t'instruire; dislui donc que tu veux devenir un « cavalier accompli ; » les gens savants doivent savoir ce que cela veut dire.

S'il ne sait pas, tu lui diras qu'il faut que tu saches danser, bien le battre à tout, monter à cheval, faire de la musique, un peu aussi lire et écrire.

Mets-lui de côté deux beaux gros merlans demain, et va lui narrer ton affaire.

Pulchérie ne revient que dans huit mois, il faut qu'elle le trouve changé comme tu la trouveras changée toi-même.

CHEZ MAITRE KPIPIIANE GARANDIN.

Le lendemain, au retour de la pêche, Onésime passa un bout

de ligne dans les ouïes de deux énormes merlans, et il s'en alla chez maître Epiphane.

L'école était une seule chambre, on descendait trois marches pour y entrer; un homme de taille ordinaire était obligé de baisser la tête pour ne pas se frapper contre la poutre.

La pièce était pavée ; au fond était le lit de maître Epiphane, enveloppé de rideaux en serge verte ; trois bancs et deux tables composaient le mobilier de la classe avec un vieux poêle en fonte, dont le tuyau montait dans la cheminée; sur le poêle, dont le couvercle était enlevé, cuisait, dans une chaudière de fonte, le dîner de maître Epiphane.

Il y avait aussi un fauteuil de bois à fond de paille, devant lequel était une petite table carrée avec un vieux pupitre ; c'était la place du maître, auprès de la seule fenêtre qui éclairât l'école : fenêtre dite à guillotine, formée de deux panneaux dont l'un monte en glissant sur l'autre lorsqu'on veut avoir de l'air.

Cette fenêtre, de trois pieds carrés, était vitrée de trentesix petits carreaux, sur plusieurs desquels ressortaient des espèces de loupes d'un vert foncé assez semblables au fond d'une bouteille ; un seul de ces carreaux était de papier.

Les enfants étaient assis sur les bancs, les plus grands avaient devant eux, sur les tables, des livres ou des cahiers ; les plus petits étaient pressés sur le banc devant lequel il n'y avait pas de table, les jambes pendantes, bavardant, se poussant, aussitôt que le maître détournait les yeux, prenant un air contrit et hypocrite quand il regardait de leur côté.

La classe, qui avait été autrefois blanchie à la chaux, avait à trois pieds et demi de haut, une ligne crasseuse produite par le frottement de la tête des enfants.

Lorsque Onésime entra, il effaroucha une poule qui becquetait sur les bancs les miettes que les enfants laissaient tomber à l'heure de leurs repas ; la poule s'enfuit en voletant, mais ne tarda pas beaucoup à revenir.

Le local n'était pas seulement l'école ; c'était aussi l'hôtel

de ville, où à certains jours se rassemblaient M. le maire et MM. les conseillers municipaux.

Quand quelqu'un de ces jours ne tombait pas un dimanche, les écoliers avaient congé de droit; d'autant que maître Epiphane, qui était secrétaire de la mairie, n'aurait pu leur donner ses soins éclairés.

Il faisait chaud dans l'école ; le poêle, sur lequel cuisait le diner, était fort animé ; la fenêtre et la porte étaient fermées ; maître Epiphane, soit par ennui, soit par la privation d'air, s'était endormi au milieu d'une dictée, les écoliers s'étaient fait signe de ne pas le réveiller.

Parmi les plus petits, un avait quitté tout doucement sa place et était allé voler une tartine de beurre salé dans le panier où était le goûter d'un de ses camarades: celui-ci s'en élait aperçu et avait cru reconnaître son beurre lorsque le voleur avait déjà mordu deux bouchées dedans ; il s'efforçait de le lui arracher et tous deux déchiraient la tartine beurrée , qu'ils tenaient à pleines mains ; un autre s'était mis à cheval sur le banc, auquel il avait fait des rênes avec une corde ; les plus grands jouaient aux billes.

Le bruit que fit Onésime en entrant effaroucha la poule et réveilla maître Epiphane ; il ne savait pas combien de temps il avait dormi, il avisa ceux qui jouaient.

—■ Eh ! là bas ! dit-il d'une voix terrible, faut-il que j'aille vous trouver avec Jacqueline ?

Jacqueline élait le nom qu'il lui avait plu de donner à une règle large et plate avec laquelle il leur appliquait des coups dans la main ou sur les ongles réunis, d'après la gravité du crime à expicM'.

Le plus grand silence régna à l'instant même dans la classe, sous le regard formidable que le maître promena circulairement sur ses élèves.

— Maitre Epiphane, dit Onésime, voici deux merlans que J'ai mis de côté pour vous ; ce sont les plus beaux que j'aie jamais vus.

— Merci, Onésime, merci, j'ai mon dîner d'aujourd'hui, ce sera pour detnain; mets-les sur la cheuiinée.

— Maître Epiphane, je voudrais bien vous parler.

— Parle.

— Mais c'est que ce que j'ai à vous dire sera un peu long.

— Eh bien ! nous allons nous mettre dans la cour.

Il se leva, et prenant sa règle : — Vous voyez, vous autres, dit-il, que je prends Jacqueline avec moi ; je ne vous disque cela, et, s'il arrivait que vous bavardassiez ou que vous fissiez le moindre bruit, j'ai un œil et une oreille sur vous.

Maître Epiphane était un grand homme sec avec la figure jaune et le nez rouge, de grands yeux d'un bleu pâle, hébétés, il paraissait avoir quarante ans ; ses cheveux, châtain clair, étaient prétentieusement frisés sur les faces.

Il était vêtu d'une redingote verte, râpée, à collet crasseux ; il avait sur le côté de la tête un chapeau devenu gris et luisant, qu'il ne quittait jamais.

Il avait fait toute sorte de métiers, comme le disait Bérénice, mais il était maître d'école depuis une dizaine d'années ; son langage était à la fois pédant et incorrect ; ses saints comme ses gestes étaient prétentieux ; il se croyait positivement un homme comme il faut, et attribuait à un sort ennemi les hasards par lesquels il ne vivait pas dans le grand monde.

Il croyait, du reste^, avoir été dans le monde à une époque où, demeurant dans une grande ville, il avait beaucoup hanté les cafés ; depuis qu'il était maître d'école, il s'était abandonné à la boisson ; personne pourtant ne le voyait jamais ivre ; il ne buvait immodérément que la nuit, enfermé chez lui ; son ivresse se passait à peu près dans le sommeil, il ne lui en restait le lendemain matin qu'une somnolence et un hébétement qui avait fini par rester sur son visage et dans son regard.

Outre ses fonctions d'instituteur et de secrétaire de la mairie, il était chantre à l'église, sonnait les cloches et jouait du violon ou du flageolet pour faire danser à certains dimanches.

Il s'appuya sur un arbre voisin de la porte de la classe, qu'il laissa ouverte.

Maintenant parle, Onésime, dit-il, tu es maintenant un homme et on peut causer avec toi.

Onésime lui dit : — Savez-vous, maître Epiphane, ce que c^est qu'un cavalier accompli ?

— Oui certes, répondit le maitre d'école, et il y a quelque vingt ans, j'étais alors militaire et en garnison à Metz, j'ai entendu dire quelquefois de moi : Voilà un cavalier accompli.

— Est-il vrai, maître Epiphane, que pour être un cavalier accompli, il faille savoir tant de choses ?

— Mais à quoi bon toutes ces questions, Onésime?

Le bruit s'était graduellement élevé dans la classe jusqu'à un affreux tintamarre. Maître Epiphane ôla ses sabots et s'avança sans bruit jusqu'à la porte; mais les écoliers avaient placé une sentinelle, et, quand il fut à portée de voir dans la classe, tout était parfaitement en ordre et on aurait entendu une mouche voler.

Il les enveloppa de son plus terrible regard; et en avisant un qui paraissait étudier avec la plus profonde attention, la tête dans les deux mains et les deux coudes sur la table :

— Tu es bien rouge, petit Pierre, dit-il, tu n'as pas toujours si bien étudié, je te rattraperai.

Il revint alors à son arbre. Au bout de quelques instants, on commença à causer tout bas, puis un sourd murmure de voix confuses alla toujours en croissant jusqu'au moment où le tumulte arriva encore une fois à son comble.

La poule se mit à jeter des cris de détresse. Un des écoliers avait réussi à la ^isir, et un autre la lui disputait. L'un la tenait par la tête et l'autre par une aile.

Quand maitre Epiphane accourut, on lâcha promptem'ent la poule, qui se sauva dehors, hérissée, un peu plumée et haletante, puis le silence se fit derechef.

Le maître changea de place pour mieux voir dans la classe et pouvoir entremêler sa conversation avec Onésime d'avertissements adressés à ses écoliers.

— Oii en étions-nous ? dit-il au jeune pêcheur.

— Je vous demandais, maitre Epiphane, s'il était vrai

qu'il faille savoir tant de choses pour être un cavalier accompli?

— levais te dire ce que je savais. J'étais de première force au billard ; à une époque où j'étais à Paris, j'étais alors fabricant de colle forte, je jouais avec Eugène, un garçon de café le plus fort de Paris.

Eh bien ! il ne me rendait qu'un point et il ne me gagnait pas toujours. J'étais toujours très-bien mis : un col en baleine, une chaîne sur mon gilet, des bagues aux mains, des bottes à talon ; en un mot, tout ce qui constitue l'élégance.

( Eh ! là-bas, Léon, Jacqueline va aller te caresser les côtes ! ) Je faisais des armes, la canne, le bâton, le chausson, tout.

Après que j'ai eu quitté Paris, j'étais, à Châlons- sur-Saône, sous-directeur d'assurances contre l'incendie. Je me rappelle, j'ai désarmé avec un simple manche à balai trois soldats avec lesquels je m'étais pris de querelle dans un cabaret.

Je suis sûr qu'on en parle encore dans la ville. Je jouais du violon et du flageolet.

(Eh ! là-bas, petit Pierre, je te vais allonger les cheveux !) J'ai une fois fait danser les dames de la ville un dimanche à Pilhiviers, où j'étais élève en pharmacie.

J'étais ensuite invité partout ; c'était à qui m'aurait. Après ça, il faut dire que je n'avais pas mon pareil pour dire des choses flatteuses aux dames. J'étais le bienvenu dans les meilleures maisons.

( Ah ! tu montes sur la table, Jean-Louis ; ah bien! nous allons rire un moment. Viens ici... Vous ne voulez pas venir, Jean-Louis ? Je voudrais bien voir que vous ne vinssiez pas!)

Jean-Louis arriva en rechignant, et il reçut trois coups de règle dans la main, après quoi il s'en retourna en pleurant à sa place.

(Ecoute ici, Claude. Allons, n'aie pas peur, ce n'est pas Jacqueline qui te demande.)

(Apporte-moi la boîte au sel qui est accrochée dans la cheminée. Là, prends-en une petite poignée. Là, pas tant...

Bien... Tu vas racrocher la boîte à sa place et tu mettras le sel dans la marmite qui est sur le poêle. )

Mais enfin, Onésime, est-ce que tu veux devenir un cavalier accompli ? Qui est-ce qui t'a parlé de cavalier accompli?

C'est un mot qui ne se prononce pas souvent à Dive, du moins je ne Tai jamais entendu.

— Et faut-il aussi savoir lire et écrire? demanda Onésime.

— Certainement.

— Eh bien ! maitre Epiphane, je payerai ce qu'il faudra. Le merlan va bien et on a vu déjà des harengs par le Nord ; mais il faut que dans un an je sois un cavalier accompli.

( Eh ! là-bas, je vais vous faire rire. Jacqueline va achever de vous égayer. )

Ce qui faisait rire les enfants, c'est que Claude, en mettant du sel dans la marmile, y avait mis également une poignée de poudre à faire sécher l'écriture. Le silence eut cette fois peine à se rétablir.

Les enfants riaient malgré eux. Un petit blond, appelé Emile, reçut quatre coups de règle sur le bout des doigts, poussa des cris affreux et retourna à sa place en tirant la langue à maître Epiphane, qui s'était détourné.

— Un an : mon pauvre Onésime, quand il y a tant de gens qui n'y réussissent pas dans toute leur vie ! mais quelle fantaisie te prend donc ?

— J'ai des amis d'enfance qui sont en pension à Paris, et je ne veux pas leur faire honte quand ils reviendront.

— C'est bien. Les maîtres de Paris font payer plus cher; mais il n'y en a pas un que je craigne en rien.

( Eh ! petit Pierre et Maurice, je vais aller vous aider à vous battre. Jacqueline va se mettre seule contre vous deux. )

C'est égal, je vas .t'apprendra ce que je sais. Tu viendras dans tous les moments que lu ne passeras pas à la mer, et les jours de mauvais temps nous piocherons.

Je ne te dis pas que lu deviendras en un an ce qu'on appelle un cavalier accompli ; mais le plus fort des élèves de Paris aura encore à te demander des leçons.

La poule, qui s'était rassurée et était rentrée dans la classe, fut celte fois encore prise par petit Pierre. Petit Pierre, voyant le mailre se retourner, s'assit sur la poule pour l'empêcher de crier.

Mailre Epiphane convint avecOnésime qu'il viendrait dès le lendemain et qu'on commencerait à la fois les armes, la musique, la lecture et l'écriLure.

Puis, comme c'était l'heure d'aller sonner à l'église, il déclara la classe finie. Petit Pierre alors voulut délivrer et chasser la poule, mais la pauvre bête était morte. Il la poussa avec le pied sous la table du mailre, et toute l'école joyeuse s'enfuit en courant par les chemins.

Chez les Malais tout était bouleversé. Tout en s'y prenant un peu plus tard qu'Onésime, ils se trouvaient dans une situation analogue. Il n'avaient songé jusque-là qu'à être riches, il s'agissait d'être maintenant des gens comme il faut.

La vieillesse avait donné un assez bel aspect au château de Beuzeval. Ce n'était, à proprement parler, qu'une grande maison normande dans toute l'acception du mot. Sous un toit aigu, elle était rayée de gris et de noir.

Le parc était entouré de vieux murs couverts de lierre, qui les avait d'abord fatigués et écrasés, et maintenant les soutenait. Dans les fentes et sur lacrêle du mur fleurissaient des giroflées et s'étalaient des pariétaires et des espèces de fougères.

On blanchit le plâtre de la maison, on arracha les beaux vieux lierres, on reconstruisit certaines parties des murs et on reblanchit le reste, ce qui fut unanimement jugé plus propre.

On enleva quelques tapisseries un peu vieilles il est vrai, mais d'un beau caractère, qui couvraient de temps immémorial les murs du salon ; on remplaça les tapisseries par

un papier rouge imitant la moire ; on mit au grenier les vieux meubles en bois sculpté, pour faire place à ceux qui avaient été commandés à Paris et qui arrivèrent successivement.

On mit les escaliers en couleur rouge de sang, on les cira elles frotta de la manière la plus dangereuse. Il fallait descendre et monter très-lentement en tenant la rampe si l'on ne voulait pas se rompre le cou.

Il y avait devant la maison un groupe de vieux châtaigniers , ils furent jetés bas et remplacés par douze caisses d'orangers bien taillés en boule, une feuille ne dépassant pas l'autre.

M. Malais s'était fait faire des babils à Paris et il avait rapporté de magnifiques étoffes pour Dorothée, qui avait fait couper et coudre six robes neuves par la meilleure couturière de Trouville, qu'elle avait fait venir à Beuzeval.

Les six robes, malgré quelques observations de la couturière, furent taillées sur la fameuse robe apportée de Paris une quinzaine d'années auparavant.

— Mademoiselle, dit avec un air superbe Dorothée Malais, c'est la mode de Paris. Je l'y ai fait faire moi-même et je l'en ai rapportée moi-même.

C'était du reste une robe à taille courte, descendant un peu au-dessous de la cheville, étroite comme un fourreau, comme on les faisait à celte époque, où il ne fallait pour une robe que cinq aunes de l'étoffe dont il faut aujourd'hui dix ou douze aunes, je crois ; de telle sorte que les étoffes ayant été achetées à Paris par M. Malais à son dernier voyage, il se trouva que la moitié de chaque robe suffit pour en faire une semblable au modèle.

Madame Malais pensa alors qu'elle donnerait l'autre moitié à Pulchérie, qui recevrait ainsi un cadeau de six belles robes.

On fit faire une livrée pour les «lomestiques, ce que Pulchérie avait fort recommande, puis on s'occupa des chambres d'amis. Je crois que si Ton avait eu le temps, on aurait fait abattre et reconstruire la maison.

liante de goût, M. ol madame Malais se décidèrent dans

leurs choix pour ce qu'il y avait de plus cher. La vieille voilure fut vendue, ainsi que le vieux cheval gris, devenu blanc par l'âge.

Eloi Alain, le meunier, qui passait pour connaisseur en chevaux, fut chargé d'en trouver deux bien pareils pour une calèche que l'on faisait venir de Caen.

Lemeunier gagna cinq cents francs suY deux chevaux, plus cent francs que M. Malais lui donna pour la peine qu'il avait prise.

A la cabane de Risque-Tout on faisait aussi des préparatifs. Bérénice et Pélagie tenaient la maison dans une minutieuse propreté. Onésime avait bouleversé le jardin de trente pas de long qui était derrière la maison.

11' avait arraché les jacinthes, les anémones et toutes les fleurs printanières, et n'y avait admis que celles qui fleurissent naturellement à l'époque où Pulchérie devait arriver à Dive.

Il était fort assidu à prendre ses leçons avec le clerc. Il apprenait sur le flageolet un quadrille, qui composait toute la science de maître Epiphane.

En fait d'armes, il faisait de notables progrès dans l'art du bâton et du chausson. Pour les perssonnes qui ne connaissent pas ces escrimes, il est facile de les faire assistera une leçon.

Le maître et l'élève tiennent chacun un bâton de quatre pieds et demi.

Epiphane. — Attention : la douzième division du bâton est une des plus salutaires; elle s'exécute en trente temps. Metstoi à la première position, développe en marchant deux coups de figure à droite ; tourne sur les talons en trois temps par trois coups de bâton à gauche, deux autres coups de figure à droite, un coup de tête, coup de flanc à droite et à gauche, une enlevée de poignet, un coup de bout, coup de figure double à droite et à gauche, enlevée ; finis par un coup de trousse-menlon, et coup de figure à droite et à gauche.

Getle division, comme je te l'ai dit, est des plus salutaires ; tous les maîtres ne la font pas faire ; je l'ai apprise à Rouen,

OÙ j'étais filateur d'indiennes. Passons maintenant à la leçon de chausson.

Coup de pied droit doublé pour Tattaque ; je riposte par un coup de poing à la figure, parade du coup de poing, coups de pieds voilés en dedans et en dehors, passement et contre-passement de jambes, feinte de coup de poing de poitrine, coup de poing sur Toreille, ramassement de jambes en dedans et en dehors, coup de pied au flanc, parade croisée du coup de pied de flanc, coup de pied de gencives, ramassement de jambes.

Bien I pas de roideur.

Si tu donnes le coup de pied de gencives en baissant à plat le pied qui reste à terre, tu tombes sur le dos à la moindre parade. Sur la pointe du pied, plus haut, aux gencives!... c'est mieux.

Onésime, souple et vigoureux, réussissait parfaitement dans ce qu'il croyait être les armes ; mais dans la lecture et dans l'écriture, il était loin de faire d'aussi rapides progrès.

Cependant Marie avait quitté la maison de Sainl-Denis après le concours auquel Pulchérie avait passé dans la classe des blanches unies, sous la férule d'une dame distinguée, madame de Ciony.

Une correspondance s'engagea entre elle et Marie, correspondance aussi active que le permettait la difficulté d'écrire pour Pulchérie. Tous les dimanches, une domestique de confiance venait de la part de Marie demander Pulchérie au parloir, où on échangeait bien vite les lettres.

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