‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 5 sur 21 · MARIE DE FONDOIS A PULCHÉRIE MALAIS · texte numérisé non relu

MARIE DE FONDOIS A PULCHÉRIE MALAIS

« Ce jeune homme est notre cousin, mais de plus il est un de mes attentifs. C'est mon esclave, mon serf, et je te défends bien de jamais lever les yeux sur lui. S'il est bien mis!

» Personne au monde ne s'habille comme lui. Sa cravate ne fait pas un seul pli, ses gants sont toujours d'une fraîcheur irréprochable, et il n'a étonné personne l'autre soir en avouant qu'il lui fallait trois paires de gants par jour. Il danse et valse à ravir.

» Il a- une canne dont la pomme est un charmant bijou ; elle est en or, toute semée de petites turquoises ; il est toujours en bottes vernies. On se l'arrache dans toutes les maisons ; c'est un homme charmant.

» J'ai dansé à propos d'une fête, car il n'y a plus de soirées en cette saison, justement le jour de votre fameux bal. Nous étions au bal toutes deux. J'ai dansé quatre fois avec lui.

» Je ne veux pas te parler de ce bal, à toi, pauvre petite, qui viens de t'amuser si bien au bal de Tatelier de dessin.

» Dis-moi seulement quelle différence il y a entre l'abondance qu'on vous prodigue et le punch qu'on vous distribue. L'un n'est-il pas de l'eau froide légèrem(mt colorée en rouge, et l'autre de l'eau chaude plus légèrement colorée eu jaune?

» Rien n'est donc changé dans ces solennités.

» Les grandes coquettes, celles dont le luxe écrase leurs rivales, sont toujours celles qui ont une paire de gants nettoyée pendant huit jours avec de la gomme élastique, ou qui mettent leur ceinture un peu plus sur le bord des épaules, au risque de se faire gourmander par la dame inspectrice, si son œil inévitable découvre une si grave infraction aux lois, un si condamnable excès de coiiuetterie.

» Et moi aussi, j'avais des gants, — des gants blancs deniilongs, — car j'avais les bras nus.

M J'avais deux bracelets : l'un était un gros serpent avec une belle émeraude sur la tête, l'autre une tresse de corail fermée par une tête de corail sculptée.

» J'avais une robe de tulle blanc ; j'étais, — que dirait-on là-bas ! — j'étais décolletée. Je t'avoue que moi-même j'étais un peu embarrassée et un peu honteuse quand je me suis vue ainsi ; mais quand j'ai examiné toutes les femmes, — il y en avait plus de soixante, — quand j'ai vu que j'étais beaucoup moins décolletée que celle qui Pelait le moins, j'ai repris un peu courage. Je n'ai pas besoin de te dire avec quel empressement j'ai renoncé aux bandeaux d'ordonnance de la maison de Saint-Denis.

» J'avais les cheveux frisés, avec une couronne de roses pâles ravissantes, et puis nous avions pour danser de vrais cavaliers.

» Je ne doute pas que tu n'aies été le plus charmant cavalier de votre bal ; mais, vois-tu, pour danser, le moindre mauvais petit homme vaut mieux que la plus ravissante fille du monde. J'aurais bien voulu que tu me visses ainsi habillée, et je voudrais bien te voir aussi en costume humain.

» On m'a fait les plus jolis compliments et les mieux tournés, du moins à ce qu'il m'a paru. Prends patience ; encore trois mois, et tu quitteras pour n'y jamais rentrer les vieux murs de Saint-Denis.

» Je serai très-contente de passer avec toi l'été dans le château de ton père ; mais si tu veux que je te parle franchement, ce n'est pas l'été qui me promet le plus déplaisirs.

» Nous avons eu assez, il me semble, de plaisirs champêtres à Saint-Denis ; c'est l'hiver que j'attends avec impatience, c'est l'hiver que j'espère bien passer avec toi à Paris, c'est cet hiver que nous allons commencer à vivre.

» Marie DE FoNDOis.

» Nous irons te voir, maman et moi, dimanche prochain. Si le cousin nous accompagne, tu voudras bien avoirtoujours la même réserve et respecter mes conquêtes.

» Ceci est une alliance qu'il faudra nous jurer. Adieu. «•

Il faisait nuit. Tranquille Alain et Onésime, favorisés par le vent et la marée, revenaient à Dive après une pêche assez heureuse. Une brise légère tenait la voile gonflée.

Risque-Tout nettoyait le poisson en fumant sa petite pipe, tandis qu'Onésime, à demi couché sur le banc du canot, tenailla barre du gouvernail d'une main, et de l'autre l'écoute de la voile.

— Quelle heure peut-il être, mon père? demanda-t-il tout à coup à Tranquille Alain.

Ce ne peut pas être le jour qui commencerait à poindre ; d'ailleurs, c'est trop sur Beuzeval.

Tranquille leva la tête et vit ce qui excitait rétonnement de son fils.

Une grande lueur se montrait au-dessus de Beuzeval.

— C'est le feu, dit-il. Et en même temps, soit qu'ils approchassent davantage, soit que le feu prit plus d'intensité, tous deux distinguèrent une épaisse fumée et des pointes de flammes qui dardaient au ciel.

—C'est le feu ! répéta Tranquille Alain. Fais servir la voile. La brise prend de la force, et, si elle active le feu, elle nous fait aussi marcher plus vite.

— Est-ce au château?

— Il y a tant de fumée, que je suis tout désorienté.

Ils gardèrent un moment le silence ; Onésime mettait toute son application à faire avancer le canot.

— Écoute, dit Alain, écoute, on sonne le tocsin à l'église de Beuzeval. Est-ce qu'ils ne font que de s'apercevoir du feu ? Serre un peu l'écoute de misaine.

Voici venir là-bas une petite rafale qui nous fera faire de la route.

Dix minutes plus tard, ils entraient dans la Dive et tiraient lour canot sur la grève. Quelques personnes, réveillées p;ir le tocsin, étaient sorties de lours maisons.

^ Il y a le feu ! dit Onésime aux premiers qu'il renconlra ; il y a le feu à Beuzeval.

— Est-ce au château?

— Non, dit un pêcheur, c'est au moulin de ton cousin Éloi. Le père et le fils, à ces mots, prirent leur course, gravirent

la côte et ne tardèrent pas à arriver auprès du moulin.

Trente personnes s'y étaient déjà rendues ; mais quoique l'eau ne manquât pas, la confusion des travailleurs et la violence du feu rendaient jusque-là les secours peu efficaces,

-— Où est donc le cousin ? demanda Tranquille.

— Il est. . . il est perdu, répondit un des assistants.

— Est-il dans le moulin?

— Oui. L'entendez-vous crier et appeler à l'aide?

Et en effet, à ce moment, on entendit une voix horriblement déchirante crier du haut du moulin :

— Au secours ! à l'aide î au secours !

— Mais comment ne se sauve-t-il pas ? Le feu est encore dans \ç bas ; il n'y en a pas où il est.

— L'escalier est embrasé.

— Il pourrait se jeter parla fenêtre, ou au moins pourquoi n'y paraît-il pas?

— On l'y a vu un moment, puis il a disparu tout à coup, et depuis on ne l'entend plus que crier.

Il faut qu'il se soit blessé, ou peut-être le feu est-il plus avancé au dedans qu'au dehors.

Onésime, pendant ce temps, s'était à plusieurs reprises précipité sur l'escalier embrasé ; chaque fois il avait été repoussé par la fumée. Puis l'escalier craqua et tomba.

La voix du meunier appela au secours avec une expresion de désespoir encore plus effrayante.

— Des échelles ! des échelles ! demanda Onésime.

On en réunit deux qu'on attacha promptement ensemble avec ces nœuds que savent faire les marins. Elles n'arrivaient pas tout à fait jusqu'à la fenêtre.

Néanmoins, Onésime s'amarra une longue corde autour du corps, et, arrivé au haut de l'échelle, se cranponnant des pieds et des mains, il finit par atteindre la fenêtre, se hissa

avec une force surhumaine et disparut dans la chambre. Le meunier cessa de crier. Il y eut quelques instants d'une effroyable anxiété. Avait-il cessé ses cris en voyant du secours, ou était-il tombé dans la flamme?

Et, dans ce cas, quel était le sort d'Onésime? Quelques minutes se passèrent ainsi.

Un grand craquement se fit entendre; il sembla que tout s'abîmait. Onésime parut à la fenêtre pâle, mais les yeux étincelants; il tenait dans ses bras le meunier, qu'il venait d'attacher à la corde qu'il avait emportée, et dont il avait fait une sorte de fauteuil.

— Un homme à l'échelle! criait-il.

Tranquille ne voulut permettre à aucun autre d'aller au secours de son fils. Pour Onésime, il fit avec sa corde un tour mort après une pièce de bois au dedans du moulin, de façon qu'elle ne pouvait lui échapper ; puis il descendit tout doucement Eloi Alain jusqu'à l'échelle où son père le reçut.

Prenez garde ! cria-t-il, il a une jauibe cassée.

On se passa de main en main le meunier; mais au moment où Risque-Tout venait de le livrer à son plus proche voisin, et où celui-ci, également monté sur l'échelle, le passait à un troisième, l'échelle fit entendre un craquement et se brisa en plusieurs morceaux.

Les deux hommes qui se trouvaient dessus roulèrent par terre, sans se blesser grièvement.

— Mais Onésime, que va-t-il faire? s'écria Tranquille. Onésime, aussitôt qu'il avait vu ce dernier accident, avait

amarré solidement la corde, et s'y suspendant des mains et des pieds, il arriva à terre sans encombre; seulement ses cheveux étaient roussis ainsi que ses vêlements.

L'émotion qu'avaient ressentie les spectateurs pendant le sauvetage du meunier avait suspendu les travaux; le feu avait fait de nouveaux progrès pendant qu'on transportait le meunier dans une de sesécuries, bâtiment non attenant au moulin.

On se remit à l'ouvrage, et au bout de quelques heures on se rendit mailre du feu, qui avait détruit la plus grande partie du moulin. Eloi Alain ne s'était aperçu du feu que lorsqu'il

s'était senti étouffé par la fumée : il s'était alors réveillé en sursaut, et, dans son trouble, était tombé dans un escalier où il s'était cassé une jambe.

Depuis ce moment, il était resté dans d'horribles angoisses ; il n'avait pu que se trainer en rampant pour s'éloigner le plus possible du centre de l'incendie.

Pendant près d'une heure, malgré ses cris, personne n'avait pu venir à son secours. Tout porte à croire que le feu n'avait pas été mis par hasard au moulin d'Eloi.

L'habitation dans laquelle on faisait du feu pour la cuisine et les autres usages domestiques ne tenait pas au moulin. Un débiteur du meunier était venu le voir dans la matinée et lui avait demandé un peu de temps pour le payement d'une dette; c'était un père de famille.

Il avait imploré la compassion d'Eloi sans pouvoir en tirer la moindre concession.

On devait, quelques jours après, vendre ses bestiaux et ses outils : sa femme et ses enfants allaient être réduits à la plus horrible misère, tandis que si maître Eloi voulait, avec un intérêt raisonnable, bien entendu, lui accorder pour payer jusqu'à la récolte, tout irait bien, il serait payé, et il n'aurait pas jeté toute une famille dans la misère et le désespoir.

Le meunier avait été inflexible ; le débiteur Tavait quitté en le menaçant de la vengeance du ciel, et c'est dans la nuit qui suivit immédiatement cette journée que le feu s'était déclaré avec une si effroyable violence dans un bâtiment où on n'en faisait jamais.

On prétendit avoir vu, à la tombée de la nuit, un homme rôder autour du petit étang qui sert deréservoir et de retenue d'eau pour le moulin.

Eloi ne tarda pas à être guéri ; il témoigna avec effusion sa reconnaissance pour Onésime.

— Certes, ce sont des gens à qui j'ai rendu de grands services, disait-il ; mais je ne puis nier qu'ils ne se soient montrés reconnaissants, et je ne comptais plus guère que sur l'ifidulgence de Dieu, lorsque j'ai vu Onésime entrer par la fenêtre; il m'a semblé vraiment qu'il descendait du ciel.

Déjà je ne pouvais plus, tant ma jambe me faisait souffrir, m'éloigner du feu dont la chaleur faisait pétiller mes cheveux. C'est à lui que je dois la vie.

Je perds beaucoup, le moulin est entièrement à reconstruire, mais enfin le pauvre garçon ne pouvait sauver lemoulin, quoiqu'il y ait bien travaillé. Je ne suis pas marié, je n'ai pas d'enfant ; je n'en dis pas davantage.

D'ailleurs, personne ne pourra trouver à redire à rien ; Onésime est mon petit cousin.

Comme le cousin Eloi était riche, on eut bientôt reconstruit le moulin ; mais de ce moment, grâce à la pensée qu'il avait de nommer Onésime son héritier, il se croyait d'autant mieux fondé à se faire donner des poissons et à se servir de lui à tout propos, de sorte qu'il faisait porter mtérêt à sa reconnaissance, et que ses dons mêmes lui étaient d'un bon rapport.

Onésime, qui, dans cette occasion, avait trouvé une force surhumaine, avait reçu un coup à la tète et une brûlure à la jambe.

Un mois après l'événement, comme à l'issue de la messe, le dimanche, tout le monde était rassemblé dans Téglise, le curé monta en chaire, et dit :

— Mes chers paroissiens, enlre autres biens dont nous avons à remercier Dieu, nous lui devons des actions de grâce pour la façon presque miraculeuse dont il a sauvé le meunier de Beuzeval dans l'incendie qui a dévoré son moulin.

Dieu, dans les plus grands effets de sa volonté, aime à employer les plus faibles de ses créatures, pour montrer aux hommes que toute force vient de lui.

C'est un jeune homme, — que nous n'osons plus appeler un enfant depuis qu'il a donné aux hommes un tel exemple de courage et de sang-froid, — à qui Dieu a inspiré sa force et son dévouement.

Le roi vient d'envoyer r» monsieur le maire de Dive une récompense pour Onésime Alain ; cette récompense est une médaille en argent sur laquelle est gravé le fait qui a dontié lieu à la récompense. La voici.

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Et eu même temps, le curé fit voir une médaille attachée à un ruban tricolore. — M. le maire, par un sentiment de piété éclairée, a pensé que c'était dans l'église que celte récompense devait être décernée à celui qui l'a si bien méritée.

Nous devons tous honorer cette décoration que portera le généreux jeune homme. Entre les signes de distinction^qu'il a plu aux hommes d'imaginer. Dieu, qui ne les dislingue que par leurs vertus, doit voir avec plus de faveur celui qui témoigne qu'on a sauvé la vie d'un de ses semblables, tandis que presque toutes les autres décorations sont données en récompense du plus grand nombre d'hommes qu'ont tués ceux qui les obtiennent.

Si nous honorons donc la décoration qui va être placée sur la poitrine de l'instrument que Dieu a choisi pour accomplir une œuvre de miséricorde, lui-même saura qu'il doit se montrer digne de la mission que Dieu a daigné lui confier ; il saura que cette marque, à ses yeux à lui, ne doit pas tant rapeler ce qu'il a fait que ce qu'il doit faire.

Sa vie doit être consacrée aux bonnes œuvres et aux actes de dévouement.

Le curé descendit de la chaire, vint se placer à l'entrée du chœur, et là : — Onésime Alain, reprit-il à haute voix, venez vous agenouiller ici pour recevoir avec humilité une honorable et glorieuse récompense. Onésime se leva le visage en feu et les yeux baissés, la démarche incertaine ; il vint se mettre à genoux devant le curé, qui lui dit :

La récompense vous intimide plus que le danger^ Puis il lui attacha la médaille sur la poitrine et l'embrassa.

A la sortie de l'église, tout le monde entourait Onésime et le félicitait, tous les hommes lui donnaient la main comme à un homme. Les filles étaient fières de lui dire bonjour familièrement.

Bérénice, qui lui donnait le bras pour s'en retourner à la maison, lui disait : — Comme je suis fière ! tu es mon frère, à moi. Et toi, Onésime, tu dois être bien heureux.

— Oui, dit-il ; mais pourquoi Pulchérie n'est-elle pas là ?

Le lendemain, Onésime reprit ses travaux comme de cou-

tuine. Il mettait sa médaille le "dimanche pour aller à la messe, comme le curé le lui avait recommandé en lui disant :

— Pas de fausse modestie, mon enfant ; ce n'est que la vanité avec Typocrisie de plus. Tu as le droit d'être fier de cette distinction. Tu la porteras le dimanche.

Un jour, une femme se présenta à Dive, demanda où demeurait maître Epiphane Garandin. Arrivée à la classe, elle eut avec lui une conversation de quelques minutes; puis elle s'installa dans la maison, dont elle prit l'administration et la direction.

Au besoin même, elle tenait la classe pendant que maître Epiphane était obligé de s'absenter, et elle la tenait de façon à se faire redouter des plus mutins.

On apprit que cette femme n'était autre que madame Garandin, la propre et légitime femme de maître Epiphane Garandin, qu'il avait laissée et oubliée par mégarde, il y avait nombre d'années, dans la ville de Reims, où il avait formé un établissement.

Madame Garandin, dans l'origine, paraissait fort aise de l'abandon de son ingrat époux, car leur ménage avait toujours été rempli d'agitations ; mais, après quelques années, le commerce tourna mal ; et madame Garandin se rappela qu'elle avait des devoirs à remplir et des droits à exercer auprès de celui que l'église et la loi avaient uni à son sort.

Comme les deux époux n'avaient pas eu une correspondance bien suivie, elle eut quelque peine d'abord à savoir où elle devait aller se livrer à la pratique de toutes les vertus conjugales. Enfin elle avait fini par découvrir celui dont elle avait à faire le bonheur.

Maître Epiphane, de même qu'il n'avait pas été fâché de quitter sa femme dans le temps, ne parut pas non plus trèsdésolé de la retrouver.

Le maître d'école était un esprit inconstant, tout changement était auprès de lui le bienvenu.

Il y avait longtemps qu'il était maître d'école, et il n'aurait peut-être pas lardé à consacrer ses talents à quelque autre industrie, si ce nouvel élément n'était venu mettre dans sa vie un peu de variété.

Les deux familles qui avaient passé l'été précédent à Dive et à Beuzeval étaient revenues cette année.

Elles en avaient fait venir deux autres ; le hasard en amena une cinquième.

Jamais pareille affluence n'avait envahi la plage de Dive. Dive, de ce moment, était constituée en ville de bains.

Le meunier, qui ne laissait pas volontiers échapper une occasion de gagner de l'argent, s'en était fait une sorte de devoir depuis Tincendie de son moulin. Il loua à une de ces familles étrangères les deux chambres qui composaient son logis, et s'arrangea pour coucher dans l'écurie.

Il fit, de plus, construire deux cabanes à l'usage des baigneurs, et il fît placer un poteau auprès de ces cabanes.

Sur ce poteau était un écrileau, et sur l'écriteau cette inscription : Bains de mer à la lame. Si quelques habitants de Dive et de Beuzeval possédaient, comme ils le disaient euxmêmes, lebienfait de l'écriture, il n'y avait que le maître d'école qui eût une belle écriture et qui sût à peu près l'orthographe.

C'était le seul qui possédât en réalité le talent de récriture au point où elle atteint son but, qui est de pouvoir être lue. On avait donc dû s'adresser à lui pour l'écriteau qui annonçait l'établissement d'Éloi Alain.

Eloi, pour ne pas avoir à le payer, avait essayé de lui faire croire que ce serait pour lui un très-grand avantage que d'avoir ainsi en bon Heu un spécimen de sa plus belle écriture, ce qui donnerait incontestablement aux riches étrangers qui fréquenteraient le nouvel établissement l'idée de se perfectionner dans l'art de l'écriture sous la direction de maître Epiphane Garandin.

Le maître d'école ne répondit pas ; mais il résolut de ne pas s'en tenir à cet avantage, qui ne lui apparaissait pas aussi brillant que le meunier voulait le lui faire voir.

Il s'occupa à l'instant même de créer un établissement rival. Il fit installer également deux cabanes avec une inscription à peu près semblable : Bains à la lame.

Il n'avait pas cru devoir menlioner, comme son concur-

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rent, qu'il s'agissait de bains de mer. La chose lui paraissait suffisamment éclaircie parla situation des établissements.

Le meunier, qui n'était pas accoutumé qu'on lui résistât ou qu'on s'opposât à lui en quelque chose, fut fort irrité de cette lutte qui s'engageait.

Maître Epiphane, auquel il n'avait jamais voulu prêter d'argent, ne se trouvait pas dans sa dépendance. Le meunier fit faire une troisième cabane, exemple qui fut suivi immédiatement par le maître d'école ; mais, quand Eloi Alain fit paraître une quatrième cabane, maître Epiphane reconnut que la chose dépassait ses ressources financières.

Il n'était pas probable qu'Eloi lui ouvrit un crédit qui aurait été un aide bien puissant aux destinées du nouvel élablissement. Il pensa que ce n'était plus sur le terrain des dépenses qu'il fallait porter un combat dans lequel il se sentait vaincu dès les premiers coups.

A Eloi Alain l'influence des capitaux, à Epiphane Garandin les succès dus à l'intelligence et à la supériorité de l'éducation. Il y avait parmi les étrangers installés à Dive un certain nombre d'Anglais.

On ne tarda pas à voir un second écriteau, formidable par ses dimensions, s'élever au-dessus des cabanes du maître d'école, et cet écriteau portait l'inscription suivante : Garandiri's Bath.

C'était un coup habile. Les Anglais furent singulièrement flattes de cet hommage rendu à leur langue et à eux-mêmes. Ils se réunirent de préférence aux bains tenus par madame Garandin.

Le meunier déclara maître Epiphane un intrigant; mais celui-ci parut s'en soucier fort médiocrement.

Bientôt survint un grand événement très-altendu. Les de Fondois arrivèrent au château de Beuzeval avec Pulchérie et Marie.

Le château s'était mis en quatre pour les recevoir. Ce pauvre vieux château, recrépi, rebadigeonné maladroitement, était changé à ne plus le reconnaître.

11 avait, de bonne vieille simple et pittoresque maison qu'il

était, reçu de ses maîtres un cachet de prétention ridicule. Il avait tout l'air du parvenu endimanché.

Dès le lendemain de son arrivée, Pulchérie se leva de bon matin pour voir si ses parents n'avaient pas fait quelque faute capitale. Elle fit réformer certaines choses, en fit ajouter certaines autres ; mais au total elle se montra satisfaite.

Elle se sentait assez embarrassée à cause de ses amis de Dive. Ils ne pouvaient pas ignorer son arrivée, et elle ne pouvait se dispenser d'aller les voir aussitôt : d'ailleurs elle avait gardé une réelle affection pour eux; mais elle ne savait pas si Marie et les de Fondois se verraient avec plaisir compromis dans une intimité avec des paysans comme la famille Alain.

Elle prit le parti de se mettre en route clandestinement un malin pour aller seule faire la visite qu'elle devait et qu'elle voulait faire.

Elle avait bien un peu préparé la chose dans ses conversations avec Marie, mais elle n'avait pas pris sur elle de dire qu'elle avait été jusqu'à onze ans un des enfants de Pélagie et de Tranquille, et que c'était par un coup du hasard qu'elle n'était pas dentellière comme Bérénice.

Elle s'était contentée de dire que Pélagie Alain avait été sa nourrice et Bérénice sa sœur de lait.

Malgré ces préparations, elle pensait que la familiarité des enfants et l'affection mélangée d'un peu d'autorité des parents pourraient sembler bizarres à son amie de Saint-Denis ; aussi le matin de très-bonne heure elle entr'ouvrit sa porte sans faire de bruit et descendit au jardin; comme elle allait franchir la grille, elle ne fut pas médiocrement désappointée d'y rencontrer Marie, qui, réveillée depuis longtemps, grâce aux habitudes de Saint-Denis qu'elle n'avait pas encore eu le temps de perdre tout à fait, se promenait dans les allées.

Pulchérie, préoccupée de son entreprise clandestine, ne vit pas Marie d'abord, et fut assez effrayée quand celle-ci, la saisissant parie bras, lui dit :•

— Eh! oîi allez-vous si matin, belle châtelaine? Quelque chevalier vous attend-il avec un palefroi tout sellé pour vous dérober à la tyrannie d'un tuteur barbare qui vous

refuse à ses feux? Pourquoi quillez-vous aussi sournoisement le manoir?

Pulchérie, d'abord un peu interdite, se décida à avouer qu'elle allait voir sa nourrice; que c'étaient des gens excellents, des cœurs d'or, mais de vrais paysans^ des pêcheurs sans aucune éducation, sauf la petite Bérénice, qui, arrivée à lire à peu près couramment et à écrire sans orthographe, passait dans la famille pour une sorte de phénomène et en était l'oracle.

Elle pensait que les tendresses un peu familières et la joie bruyante de ces braves gens n'auraient aucun charme pour mademoiselle de Fondois, et elle se proposait de ne pas lui en faire prendre sa part.

Marie prétendit au contraire qu'elle voyageait pour observer et pour s'instruire, qu'elle voulait étudier les mœurs des naturels du pays, que plus elles seraient différentes de ce qu'elle voyait d'ordinaire, plus cette étude aurait pour elle d'intérêt et d'agrément; que si elle désirait quelque chose au monde, c'était que la famille Alain fût exclusivement composée de sauvages, et qu'elle exigeait que Pulchérie l'emmenât dans la visite qu'elle voulait leur faire.

Pulchérie fut à la fois embarrassée et fâchée d'avoir parlé de ses amis sur un ton à moitié léger qui autorisait le ton tout à fait léger de Marie.

Elle pensait bien que les Alain ne s'attendaient pas à des airs de protection de sa part ni de celle d'une personne qu'elle présentait comme son amie ; qu'Onésime et Bérénice croiraient devoir vivre avec elle dans la même familiarité qu'autrefois, et elle était à peu près sûre que d'abord Marie accueillerait très-mal cette familiarité si elle s'adressait à elle, et qu'elle-même perdrait dans son esprit si elle ne savait pas se conduire d'une certaine façon.

Elle parla de remettre sa visite à un autre moment. Cependant Marie insista, et clle-mêmo comprenait qu'elle avait déjà beaucoup trop lardé, et que le cœur de ses amis en avait dû souffrir.

Les deux jeunes filles prirent leurs chapeaux do paille.

sortirent du château et descendirent la côte de Beuzeval.

On parlait d'elles dans la maison de Tranquille Alain lorsqu'elles frappèrent à la porte. Risque-Tout et son fils revenaient de la pêche et s'étaient attablés devant une bonne gamelle de soupe.

Ils n'avaient pris le temps d'ôter ni leur cotillon, ni leurs bottes, ni leurs paletots de pêche. La matinée du reste était bonne, et, disait Alain quelques instants auparavant, Pulchérie n'est pas encore venue nous voir.

— Il faut qu'elle soit malade, dit Pélagie. Je vais y envoyer Bérénice.

— Il faut prendre garde, la femme, dit Tranquille ; il ne faut pas se rendre importun.

Pulchérie est devenue une demoiselle, et nous devons l'attendre. C'est nous qui sommes pauvres, c'est nous qui devons être fiers.

— Oh ! répondit Pélagie avec une grande douceur, Pulchérie ne peut s'empêcher d'être notre fille.

Onésime ne disait rien, mais son cœur était très- froissé. Il s'était attendu à ce que Pulchérie, lors de son arrivée, prendrait à peine \b temps d'embrasser les Malais, et descendrait en courant comme une jeune biche jusqu'à la cabane de Dive; car, disait-il, les Malais ne sont que ses parents d'argent, et nous, nous sommes ses parents de cœur. Bérénice disait : — Pulchérie va venir, et elle nous expliquera cela.

A ce moment, Pulchérie et Marie entrèrent dans la cabane. Ce fut un cri de joie qui remplit toute la pauvre maison et la fit tressaillir d'aise.

Pulchérie oublia Marie et tomba dans les bras de Pélagie et de Bérénice ; elle alla ensuite à Tranquille, qui l'embrassa sur les deux joues.

Onésime allait en faire autant, mais il aperçut Marie, et d'ailleurs Pulchérie, qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle avait quitté Dive, était tellement changée, qu'il s'intimida et fit gauchement une révérence maladroite, qu'il devait aux leçons de maître Epiphane, son professeur de belles manières.

rr-Eh bien! dit Risque-Tout, voilà que tu n'oses pas embrasser Pulchérie. Embrasse-le alors, toi, Pulchérie ; embrasse ton frère.

Pulchérie n'osa pas désobéira l'ordre de Tranquille, et elle vint tendre ses joues à Onésime, qui, du pauvre baiser honteux qu'il y posa, ne dut pas seulement en froisser le rose duvet.

Pulchérie pensa alors à Marie et dit à Pélagie : — Mademoiselle est mon amie, mademoiselle de Fondois.

— Est-ce Marie ? demanda Bérénice; alors nous sommes amies aussi, et je puis bien t'embrasser.

Marie fut un peu suffoquée du tutoietement et de l'embrassade; elle se tint roide et laissa voir un air étonné.

— Eh bien ! vous ne vous asseyez pas? dit Tranquille. Peut-être que Puichérie se gêne ici ?

Cette question souleva un bon franc rire dans !a famille, qui fut encore augmenté lorsque Tranquille, voyant le succès de sa plaisanterie, ajouta :

— Dame ! quand on est chez des étrangers, quand on n'est pas chez soi et qu'on ne connait pas les êtres d'une maison...

Marie se remit un peu et s'habitua aux gens de la cabane, qui s'extasièrent sur son joli visage et la blancheur de ses mains...

— Et Pulchérie aussi a maintenant les mains bien blanches. Comme elles sont belles toutes les deux I disait Pélagie.

Pour Bérénice, elle se rapprocha de Pulchérie et ne se permit plus aucune familiarité avec Marie.

Les deux jeunes lilles dirent qu'elles s'étaient échappées sans rien dire, Pulchérie ne voulant pas attendre plus longtemps pour voir ses amis.

Elles devaient rentrer tout de suite pour ne pas donner d'inquiétude ; elles reviendraient ; d'ailleurs, elles devaient prendre des bains de mer, et elles prieraient bien Onésime de les promener quelquefois dans le canot.

— C'est ton filleul, le canot, dit Pélagie, et tout ce qui est ci est à toi comme aux autres.

Pulchérie embrassa encore Pélagie et Bérénice. Tranquille la prit par la tête et lui donna un gros baiser sur le front.

Onésime n'osait plus ; il allait essayer encore ses fameuses révérences, lorsqu'il vit que son père le regardait.

Alors il s'avança vers Puchérie ; mais celle-ci lui donna la main à la façon des Anglaises. Il resta un peu interdit. Bérénice dit à Marie :

Adieu ! Mademoiselle, au plaisir de vous revoir.

On leur demanda si elles ne voulaient pas boire un coup de cidre. Elles refusèrent et se mirent en route.

Les habitants de la cabane évitèrent de se communiquer leurs impressions. Tranquille fut un peu brusque et bourru. Bérénice prit sa dentelle. Pélagie vaqua aux soins du ménage. Onésime prit le nettoyage du canot pour prétexte de rester seul.

Nous allons quitter un peu le bord de la mer pour faire connaissance avec des acteurs de cette histoire qui n'ont pas encore paru dans notre r^cit.

Cependant il est nécessaire que je donne ici une sorte de portrait des jeunes filles que nous connaissons déjà.

Marie était petite, frêle, blonde; sa beauté consistait surtout en jeunesse et en fraîcheur; ses yeux bien fendus en amande, comme on dit, n'avaient pas une expression bien marquée.

Pulchérie avait les cheveux châtin-foncé ; elle était grande et admirablement bien faite ; sa taille était souple et riche, ses membres forts et fins. Sa voix, un peu basse, avait un charme sympathique indéfinissable, tandis que celle de Marie, qui avait laissé à Saint-Denis une réputation de chanteuse, était une voix de soprano un peu aiguë.

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