MORVILLE
« Vous êtes mon débiteur, mon cher Urbain; vous vous rappelez notre gageure à propos de madame *" ; eh bien ! il avait été convenu que cehii qui perdrait serait à la discrétion complète de l'autre pendant huit jours, et serait obligé de se charger à ses frais du bonheur tout entier de son heureux vainqueur pendant toute une semaine, sans pouvoir faire la moindre objection à quoi que ce soit.
» Voici le moment arrivé de vous acquitter envers moi. II me plaît de dépenser en ce moment mes huit jours de bonheur. Venez donc me les dispenser.
» Je veux partir demain en chaise de poste. Je vous dirai au moment de partir où je veux aller. Il me faut un ami gai, spirituel ; arrangez-vous pour l'être.
» Prenez beaucoup d'argent, parce que je ne compte me priver de rien. J'aurai un courrier pour faire préparer les relais. Je donne trois francs de guides aux postillons ; j'aime à aller fort vite.
» Je p.ars à midi, demain. Vous commanderez un déjeuner pour six personnes au café de Paris. La chaise de poste viendra nous y chercher ; elle aura été prendre mes bagages chez moi.
» Je veux du vin de Chypre frappé. Je n'emmène pas de domestique. Adieu.
» Ernest de Fondois. »
Ernest de Fondois n'était autre que le cousin de Marie. Il ne reçut aucune réponse de M. de Morville. Il ordonna à son domestique de préparer sa malle, qu'une chaise de poste viendrait prendre.
Pour lui, il se rendit au café de Paris en costume de voyage. Il y avait donné rendez-vous à quatre amis témoins de son pari avec Morville.
Quand il arriva à onze heures, on l'attendait pour se mettre
LA FAMILLE ALAIN. lOo
à table. M. de Morville, également en costume de voyage était avec les quatre autres convives.
Les petites bouteilles de vin de Chypre étaient dans la glace. On servit les huîtres. Morville ne fit aucune allusion au pari. Il se contentait d'une ponctualité entière.
A midi moins un quart, la chaise de poste était devant le café; à midi et demi, Morville et Ernest prirent congé de leurs amis.
Alors seulement, et quand le postillon fut à cheval, Ernest dit : — Route de Normandie.
Le postillon tit claquer son fouet, et les chevaux partirent au galop.
— Je voudrais des cigares, dit Ernest.
Urbain, sans répondre, tira d'une poche de la voiture une boîte entière de panatellas, il battit le briquet et présenta du feu à Ernest.
Tous deux sortirent de Paris sans avoir échangé une parole. En allumant un second cigare, Ernest daigna parler à son esclave.
— Nous allons dans un endroit où je ne suis jamais allé, et que je ne connais pas; nous allons à Beuzeval ; ce doit être quelque chose sur la route de Caen ; c'est positivement au bord de la mer, puisque j'y vais prendre des bains...
— Ah çà ! Urbain, combien donnez-vous donc de guides à ce drôle qui nous mène si mal ?
— Vous m'avez dit de donner trois francs.
— Donnez-en quatre alors, je veux aller vite.
— Postillon, vous aurez quatre francs de guides et marchez.
— C'est mieux. — Je vous disais donc que nous allions prendre des bains de mer ; j'ai dans cet endroit une respectable fraction de ma famille, y compris une adorable petite cousine de seize ans dont je suis très-épris ; il s'agit de passer deux mois auprès d'elle; les parents, je crois, n'ont rien contre les résultats probables de la passion que leur fille m'a inspirée, et ne seront pas fâchés de me voir.
Seulement, comme ils sont là dans je ne sais quel château, chez des quasi-amis à eux que je connais peu ou point, il
106 LA FAMILLE ALALN.
faut que je fasse connaissance avec leurs hôles, et j'ai besoinde votre société pendant les premiers jours de mon installation.
— Pensez-vous donc à vous marier, Ernest ?
— Je ne pense à rien du tout; je suis amoureux de ma petite cousine.
— Mais songez donc raisonnablement...
— Je vous défends bien de troubler par de pareils adverbes les huit jours de bonheur que vous me devez.
Jusqu'ici je vous ai trouvé fidèle à vos devoirs, j'espère à votre retour à Paris avoir à rendre de votre conduite un compte honorable pour vous.
A ce moment il était trois heures. Ernest regarda sur la route ; elle était complètement déserte ; on n'apercevait aucune maison jusqu'à la distance où le regard pouvail s'étendre.
Il sourit légèrement et dit : — J'ai faim.
Urbain ordonna au postillon d'arrêter; il chercha dans un coffre de la voilure, et en lira un perdreau et une bouteille de madère, plus, d'un très-beau nécessaire de voyage, tout ce qui était utile pour manger.
— Mangerai-je avec vous ?
— Oui, certes; je suis content de vous, je croyais vous embarrasser.
— Pas pour si peu de chose.
Quand on eut suffisamment bu et mangé on se remit en roule. Le soir, on dîna. Urbain avait emporté de quoi suppléer à l'insuffisance de l'auberge.
Les deux amis passèrent leur temps entre le diner et l'heure du sommeil à boire du punch et à fumer
La lutte était acharnée entre les bains de Dive et ceux de Beuzeval. Si le meunier avait plus d'argent, le clerc avait plus d'imagination et plus d'audace.
Les deux feumics qui tenaient les bains rivaux , madame Epiphane et la servante du meunier, devinrent en peu de temps ennemies mortelles. Les Malais se baignaient chez madame Epiphane.
M. Malais redoutait le meunier et ses sarcasmes haineux.
Le petit nombre de personnages étrangers à notre histoire qui s'étaient rendus au bord de la nrier s'étaient partagés au hasard entre les deux établissements.
Un piquet séparait le domaine du clerc decelui du meunier. Cependant chacune des deux femmes prétendait que ses bains étaient infiniment supérieurs à ceux de sa concurrente.
— Il y a de la place au soleil pour tout le monde, disait Désirée, la servante du meunier, enrajustant son bonnet de coton, affreuse coiffure des femmes normandes les jours de travail.
Les bains de marne Epiphane, c^est rien du tout; d'abord c'est pas la mer, c'est dans la Dive. Le monde vient pour prendre des bains de mer, on le fait baigner dans l'eau douce.
— Je ne veux dire de mal de personne, disait madame Epiphane; mais la plage de cette pauvre Désirée, c'est tout cailloux, galets et coquilles qui coupent les pieds du monde; puis, une fois que le beau monde va quelque part, il ne va pas ailleurs; ici, c'est tout Anglais, tout monde comme il faut.
— Par la grâce de Dieu, disait Désirée, il n'y a pas d'Anglais qui viennent chez nous; on n'entend pas le baragouin qu'ils parlent devant le monde et qu'ils font semblant de comprendre entre eux, quoique je sache bien que quand il n'y a personne et qu'ils ne sont qu'eux, quand ils veulent se comprendre, ils se remettent à parler français comme tout le monde.
Des 'gens qu'on dirait qu'ils sont d'une autre espèce que les autres hommes, tant ils stmt fiers et peu affables...
11 est vrai de dire que l'enthousiasme que madame Epiphane professait pour les Anglais avait été rapporté par elle de ses pérégrinations, car, en Normandie^, s'ils excitent encore l'avidité, et conséquemment les respects extérieurs de l'habitant des villes et des paysans, à cause de leur ancienne réputation de richesse et de libéralité, fort diminuée aujourd'hui, le pêcheur, le marin, les considère tout autrement.
Le pêcheur est bien plus pauvre que le cultivateur, mais il est courageux, désintéressé, fier de son pays, serviable et en même temps indépendant ; pour rien au monde il ne détournerait les yeux de la mer, lorsqu'il n'est pas dessus, tant qu'il a à manger pour vingt-quatre heures.
Le cultivateur devient tout doucement propriétaire; il est conseiller municipal, il est maire, il est marguillier, il est surtout riche; il mange bien, il boit mieux. Le pêcheur n'a jamais rien et n'est jamais rien; mais, s'il sait moins lire que le paysan, il a cependant l'esprit plus élevé, plus vif, plus pitoresque.
C'est une éducation tout entière que de contempler l'Océan. Il ne voudrait pas changer de vie et de condition avec le paysan. Ce sont les pêcheurs qui font et imposent la langue.
A vingt lieues dans les terres, on dit amarrer \iouT attacher, avoir vent debout pour avoir mauvaise chance, mettre tout dehors pour mettre toute sa puisance à quelque chose, aller en dérive pour ne pas réussie", étaler pour lutter sans désavantage, etc.
Si un pêcheur veut humilier un autre pêcheur, il l'appelle berquer (berger, paysan). Il se raconte une fois par semaine au moins une histoire qui fait toujours également rire; si celui qui vient de la raconter l'entend redire par un autre une denù-heure après, il rira couune s'il Tentendoit pour la première fois.
C'est l'histoire d'un paysan, d'un berquer qui va à la mer, qui se fait pêcheur. Il met hors ses applets (filets) ; pour les retrouver, il prend des amers. Par exemple, onvoit les arbres de la ferme à Paul Frémoni par-dessus la maison des signaux, eh bien ! pour revoir le lendemain les arbres à Paul Frémoni par-dessus les signaux, il faut que vous soyez précisément à la mer à la place où vous étiez hier.
Mais le birquer , il voit une vaque (vache) paissant sur la falaise; il ne connaît que ça, c'est bien son affaire. Il prend la vaque pour amer, il met hors et s'en va ; mais le lendemain la vaque a changé de place, et il ne retrouve plus ses applets.
Quand un pêcheur est triste, il n'a qu'à se raconter à luimême celte histoire, il rira. Il n'y a dans un petit bourg que trois ou quatre plaisanteries que l'on refait tous les jours, et qui suffisent pour faire rire de génération en génération.
Donc le marin, le pêcheur n'aime pas VAnglats. Quand nu
navire anglais est en danger, il en est singulièrement heureux, surtout si c'est par une maladresse ou une mauvaise manœuvre. — Oh ! les feignants, oh ! les berquers ; ils vont masquer.
— Dis donc rien.
— Il va manquer à virer.
— C'est vrai, il a manqué à virer. Espère un peu qu'il reprenne de Verre. {Espère veut dire attends).
— Ah bien! ouiche, de Verre ! le v'ià sur les roches, sur la pierre à Jean Beaufils.
— C'est pas là qu'il va se crever le ventre; la pierre à Jean Beaufils lui a pardonné, mais la moulière ne lui pardonnera pas.
Puis, quand leurs vœux sont exaucés, quand l'Anglais échoue, quand le navire fait eau de toutes parts, quand la mer balaie le pont et le démoUt planche à planche, ces mêmes hommes qui ne désiraient au monde que sa destruction vont se précipiter à l'envi dans de frêles embarcations pqur aller se jeter dans le danger qu'ils ont souhaité à leurs ennemis, s'exposent aux périls les plus effroyables pour les sauver, et trèssouvent périssent avec eux.
Revenons à Désirée et à madame Epiphane.
Elles ne se bornaient pas à mal parler de leurs établissements respectifs, elles ne se ménageaient pas davantage elles-mêmes. Puis elles attaquaient et accablaient de leur mépris les pratiques l'une de l'autre. — Le soleil luit pour tout le monde, disait Désirée, mais on ne sait pas trop d'où vient marne Epiphane.
— Je ne veux dire de mal de personne, disait madame Epiphane, mais on sait ce que c'est que Désirée, la servante pour tout faire du meunier.
— Marne Epiphane, la femme pour ne rien faire du clerc! Le hasard fit que nos deux voyageurs se logèrent chez le
meunier ; naturellement ils se baignèrent à son établissement. Aussi madame Epiphane déclara que ce n^était pas grand'chose, que c'était du petit monde, des commis voyageurs tout au plus.
De leur côté, les deux amis firent des questions à Désirée. Ernest demanda quelques renseignements sur les Malais. — C'est des marchands de bœufs, répondit Désirée.
— Il y en a donc plusieurs "^ demanda Ernest ; ceux dont je vous parle sont des gens comme il faut, qui ont un château ils s'appellent Malais deBeuzeval.
— Les Malais sont marchands de bœufs de père en fils depuis deux cents ans, dit Désirée. Le soleil luit pour tout le monde, mais quant à ceux d'aujourd'hui, il luit beaucoup pour eux. Ca a de l'argent, ça a un château, ça fait les seigneurs, ça se fait appeler de Beuzeval ! et moi aussi, quand je vais à Dive, on m'appelle Désirée de Beuzeval, parce qu'il y a une Désirée à Dive que son amant s'est perdu (noyé) à la baleine il y a quatre ans ; mais ça n'empêche pas que c'est des marchands de bœufs. Ça se baigne chez madame Epiphane.
Les deux amis sourirent. Ce dernier mot leur expliquait à un certain point les renseignements défavorables qu'ils recevaient sur les Malais.
— Ils doivent avoir des amis chez eux? continua Ernest.
— Oui, dit Désirée, un vieil homme et sa femme, si toutefois ils sont mariés, car, après tout, je n'ai pas vu leur contrat et je n'étais pas à leur noce. Ça doit être des marchands de bœufs aussi.
— N'y a-t-il pas une jeune personne?
— Oui, une jeunesse pas bien jolie; c'est hardi comme un page. Après ça, il n'y a que du monde drôle chez madame Epiphane. C'est comme la nièce aux Malais. Ça a d'abord couru ici sur la plage avec les enfants à Risque-Tout ; c'était nu-pieds, c'était hâlé, et puis ça a été à Paris et ça en est revenu demoiselle, et ça fait sa duchesse.
C'est tout de même une nièce de marchands de bœufs. Le même jour, M. de Fondois dit à sa femme et à sa fille : — Je vous assure que j'ai vu Ernest. Il est ici.
— Vraiment? dit Marie de son air le plus étonné.
— Il est avec un anû, le comte Urbain de Morville.
— Et es-tu bien sûr, demanda madame de Fondois, que ce soit Ernest'^
LA FAMILLE ALAIN. i il
On fit quelques questions à madame Epiphane: —Était-il arrivé de nouveaux voyageurs, des étrangers?
— Oui, dit madame Epiphane. Il y a deux jeunes gens chez le meunier. Je ne veux dire de mal de personne, mais c'est tout de même un drôle de monde. Ils ont des casquettes comme on n'en voit pas; ça m'a l'air d'être des intrigants.
Quelques jours après, on se rencontra sur la limite des deux établissements. Les Fondois ne voulaient pas paraître faire trop d'avances à leur neveu, qui ne s'était pas encore déclaré. Cependant Ernest dit en souriant que, les bains de mer lui ayant été ordonnés, il n'avait pas hésité à choisirun endroit où il savait devoir les rencontrer.
Il présenta son ami. M. de Beuzeval se montra fort gracieux ; c'étaient deux personnes de plus pour admirer les récentes magnificences du château. Il invita Ernest et son ami àdiner pour le lendemain, qui était un dimanche, en disant avec une politesse de bon cœur:
— Je vous invite pour le premier dîner; pour les autres vous viendrez quand cela vous fera plaisir. On mettra votre couvert. Monsieur votre ami resle-t-il longtemps?
— Il reste encore trois jours, parce que je le veux ; ensuite il rentre dans ses droits d'homme libre.
On demanda quelques explications. Ernest raconta la gageure qu'il avait gagnée, et que payait si magnifiquement le jeune comte. Comme le soleil gênait un peu les dames, Ernest dit à son ami :
— Il faut qu'il y ait demain une tente ici.
On convint qu'on se réunirait le lendemain, et qu'après le bain on rentrerait ensemble au chàteati pour le dîner.
Cependant Bérénice se sentait mal à l'aise entre Pulchérie et mademoiselle de Fondois. Toutes deux parlaient devant la pauvre fille de choses et de gens qui lui étaient inconnus. On s'efforçait bien de temps en temps de paraître s'intéresser à la mer, à la pêche ou à la dente.le; mais Bérénice sentait la complaisance et prenait un prétexte pour s'en aller.
Ce fut bien pis encore lorsqu'on se réunit pour prendre les
bains ; elle évita d''aller sur la plage à ces heures-là. Pélagie lui dit:
— Est-ce que Pulchérie n'est pas bien pour toi, que tu ne vas pas la rejoindre?
— Au contraire, reprit Bérénice ; mais ma dentelle n'avance pas quand je suis avec ces demoiselles.
Onésime attendait le dimanche avec impatience, parce que, selon les conseils de Bérénice et de maitre Epiphane, il s'était fait faire des habits bourgeois. Bien n'y manquait: il avait une longue redingote bleue touchant presque à terre, des bottes huilées à bout arrondi, un chapeau rond à trèslongs poils qu'il n'ôtait jamais et des gants verts.
A sa boutonnière était sa médaille attachée avec le ruban tricolore; il portait un parapluie à la main. Le parapluie est, chez les marins, le signe du plus grand luxe. H alla à la messe avec Pélagie, Tranqjiille et Bérénice. La famille Malais y était dans son banc avec madame et mademoiselle de Fondois.
A la sortie de l'église, Onésime, malgré Bérénice qui le tiraillait, attendit à la porte la sortie de la famille. 11 exécuta alors ponctuellement sa révérence d'après les leçons de maitre Epiphane ; puis il salua tout le monde, chacun par son nom.
— Je vous salue, monsieur Malais, dit-il. Bonjour, madame Malais. Bonjour, Pulchérie. Bonjour, madame... Comment s'appelle cette dame? demanda-t-il à Bérénice. Et sur sa réponse : — Bonjour, madame Fondois et mademoiselle Fondois. Voilà un bien beau temps aujourd'hui.
— Un très-beau temps, Onésime. Nous allons en profiter pour aller déjeuner, nous déshabiller et descendre au bord de lamer iitlendre l'heure du bain.
— Voulez-vous vous promener en canot tantôt. Mesdemoiselles?
LA FAMILLE ALAIN. H .' j
— Ah! certainement, ce sera bien aimable à vous.
— Le canot est tout pare (prêt).
— A tantôt.
— A tantôt.
Comme, en s'en retournant, Bérénice et Onésime étaient près Tun de l'autre, Bérénice dit à son frère :
— Tiens, vois-tu, Onésime, si tu étais raisonnable, lu ne penserais plus à Pulchérie.
— Et pourquoi cela?
— Tu vois bien qu'elle est très-changée.
— Est-ce que tu la trouves moins jolie?
— Non, certainement.
— Eh bien ! puisqu'elle est changée en mieux, ça n'est pas une raison de ne plus penser à elle ; au contraire.
— Ce n'est pas ça que je veux dire... Par exemple, saurais-tu jaser avec elle?
— Certainement que je saurais. J'ai été un peu empêché l'autre fois quand elle est venue, parce que je ne l'attendais pas, que ça m'a fait un effet, et puis j'avais mes hardes de pêche ; mais il me semble que je ne suis pas plus mal vêtu qu'un autre et que je peux parler à tout le monde.
Bérénice n'ajouta rien ; elle croyait trouver son frère plus préparé à entendre la vérité. Pour Onésine, il alla se promener sur la plage. On commençait à se baigner ; mais ni les Fondois, ni les Malais n'étaient encore arrivés.
Selon les ordres d'Ernest, la tente avait été dressée dès le malin. Elle était fort belle ; le dedans était meublé avec une élégance suffisamment simple. Ernest et le comte fumaient eu devisant. Onésime alla d'abord causer avec madame Epiphane, qui lui fit des remarques désobligeantes sur les personnes qui se baignaient chez Désirée.
Cette femme était trop maigre et celle-ci trop grasse, cette autre causait trop librement avec les hommes. Elle était bien heureuse de n'avoir pas affaire à du monde comme ça.
— Et qu'est-ce que c'est que cette tente , marne Epiphane?
— C'est des baigneurs do chez la Désirée qui l'ont fait
114 LA FAMILLE AlAlN.
dresser ce matin. C'est des acteurs, à ce qu'on dit; c'est pour y faire leurs tours.
Onésime alla regarder la tente. Son bizarre accoutrement excita l'attention des deux Parisiens.
— Monsieur est-il du pays ? demanda Ernest.
— Oui, Monsieur, répondit Onésime.
— Je demande pardon à Monsieur. C'est que le voyant mis à la mode de Paris, je le prenais pour un étranger.
— Monsieur, il faut bien être un peu propre le dimanche ; les autres jours, on a ses habits de travail.
— C'est trop juste. Monsieur fume-t-il ?
— Oui, Monsieur.
— Voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare?
— Vous êtes bien honnête, Monsieur; ça n'est pas de refus. Onésime accepta le cigare qui lui était offert, l'alluma par
le bout qu'il faut metlre dans la bouche, et le fuma à grands efforls de poumons.
— Comment trouvez-vous cela, Monsieur?
— C'est une assez bonne cigare ; mais j'aime mieux ma bouffarde.
— Qu'est-ce que Monsieur appelle sa bouffarde ? demanda le comte.
— C'est ma pipe que voilà.
Et Onésime tira de sa poche une petite pipe courte et noire, qu'il débourra en causant.
— Voici une jolie pipe!
— Jolie, n'est pas le mot; mais elle fait son usage.
— Monsieur est-il le maire ou le garde champêtre? demanda le comte.
— Non, Monsieur, je n'ai pas cet honneur ; je suis pêcheur. Très-bien. Monsieur voudrait-il me donner l'adresse de
son chapelier?
— Pourquoi faire?
— Parce que Monsieur a un chapeau ravissant, et que je suis décidé à en avoir un pareil. Je ne regarderai pas au prix mais j'en veux un.
— Ma foi, Monsieur, je ne pourrai pas vous dire son nom.
Tout ce que je sais, c'est que je Tai acheté à Hennequeville, derrière Trouville, et je ne crois pas qu'il y ait deux cl)9ppliers dans Hennequeville.
— Monsieur, je vous remercie infiniment.
— Il n'y a pas de quoi.
Onésime jeta le bout de son cigare, tira de sa poche une patte d'albatros^ pleine de tabac, bourra sa pipe et demanda du feu au comte. A ce moment parurent les deux familles du château.
— Comte, voici notre monde, dit Ernest.
— Ah! voilà Pulchérie, dit Onésime en donnant, comme toujours, à ce nom la prononciation de chérie.
— Vous dites... Monsieur?
— Je dis Pulchérie.
Après réchange des civilités ordinaires, les Malais reçurent le beau salut d'Onésime avec une indulgence prolectrice.
— Laquelle de vous, Mesdemoiselles, dit le comte, appellet-on Vulchérie? Et il prononçait comme Onésime.
— C'est moi que l'on appelle ainsi dans le pays où j'ai été élevée. Monsieur.
On entra dans la tente, où l'on causa quelques instants. Onésime y entra comme les autres, sans attendre qu'on l'y invitât. L'on se sépara pour se baigner. Onésime demanda à Pulchérie si elle voudrait se promener après le bain, et, sur sa réponse, il alla préparer le bateau en l'avertissant qu'elle eût à revenir avec sa société auprès de leur maison.
M. Malais seul accompagna les deux couples de jeunes gens.
Pulchérie entra dans la maison pour embrasser Pélagie, et elle demanda à Bérénice si elle ne viendrait pas avec eux. Bérénice hésita et cependant y consentit.
— Nous voilà sept, dit Onésime, arrimons-nous, bien, et ensuite que chacun reste tranquille à sa place.
Ernest se trouva à côté de sa cousine, Pulchérie entre Bérénice et M. Malais.
Le comte s'assit sur la pointe de la proue du canot, derrière Onésime, qui ramait, et on descendit la Dive ; le comte fjxant
sur Pulchérie des regards qui l'embarrassaient, sans lui être précisément désagréables.
Quand on fut sorti de la rivière, Onésime hissa la voile ; et il fallut alors qu'il changeât de place, pour tenir l'écoute de la voile et gouverner le canot. Il pria M. Malais d'aller prendre sa place à l'avant.
Il soufflait une petite brise de sud-est qui faisait glisser le canot sans secousses. Ernest demanda plusieurs fois à Marie si elle n'était pas malade.
Le comte fil la même question à Pulchérie. Onésime répondit pour elle :
— Pulchérie, malade à la merl ça serait drôle. Est-ce que les poissons et les mouettes ont le mal de mer!
Dites donc. Monsieur, là-bas à l'avant, comment vous appelle-t on, vous qui avez un petit ruban blanc et bleu à votre habit?
Il vous faut déranger un brin, parce que nous allons hisser le foc pour pouvoir serrer un peu plus le vent; sans cela, nous irions souper à Caen. Serrez la drisse de foc.
— Mon cher Monsieur, dit le comte, je ne sais pas, je dois l'avouer, ceque c'estqu'unfoc ni ce que c'est qu'une drisse.
Je ne pourrai exécuter que la première partie de votre commandement, qui est de me déranger autant de brins qu'il vous plaira.
— Pulchérie, montre donc à Monsieur ce que c'est que le foc et la drisse.
Vous ne saviez paS;, quand vous crochiez Pulchérie en venant au bateau, qu'elle était capable de le conduire aussi bien que moi.
Pulchérie devint très-rouge, et néanmoins fit la petite manœuvre commandée par Onésime.
— Bravo! dit le comte. Mais, Monsieur, demanda-t-il à Onésime, qu'appelez-vous cracher?
— J'appelle crocher quand on se croche pour se promener ensemble ; quand une femme fait une manière de demi-clef au bras d'un homme pour deviser avec lui en marchant.
Dis donc, Pulchérie, te rappelles-tu la nuit que nous avons
passée sur la mer, nous deux, le jour du baplême de notre filleul?
— Vous êtes parrain avec Mademoiselle ? dit le comte, qui s'expliquait difficilement la familiarité d'Onésime.
— Oui, et à preuve que c'est notre filleul qui a l'honneur de nous porter en ce moment.
Bérénice, qui s'apercevait du langage ironique du comte envers Onésime, surmonta sa timidité pour dire :
— Le parrain et la marraine avaient douze ans. Mademoiselle Pulchéiie voulut essayer le canot auquel ils venaient de donner un nom. Onésime ne demandait pas mieux.
Ils partirent, et firent si bien qu'on ne les retrouva que le lendemain assez lard, à moitié morts de faim et de froid, surtout Onésime, qui avait ôlé ses bardes pour en couvrir Pulchérie.
M. Malais sentit qu'il fallait expliquer cette vie commune avec les pêcheurs qu'avait menée Pulchérie. Il conta que son frère, veuf, Tavait mise en nourrice chez Pélagie Alain, et que, la petite fille ayant une santé délicate et à cause de la sollicitude qu'inspirait pour elle la mort si prématurée de sa mère, on l'avait laissée vivre chez son père nourricier jusqu'au moment où, toute sécurité étant acquise, on avait pensé pouvoir lui faire commencer son éducation.
Pulchérie fut enchantée de cette explication ; le tutoiement obstiné d'Onésime Tembarrassait, et elle craignait que le comte n'y donnât quelque interprétation défavorable à son origine.
Celui-ci, de son côté, sentait contre Onésime une sorte d'impatience, et d'ailleurs il n'était pas fâché de montrer l'esprit qu'il pensait avoir de la façon la plus facile, en mystifiant le pauvre pêcheur : — Monsieur Onésime n'a plus son beau chapeau de tantôt? dit-il.
— Non, Monsieur, pas plus que ma redingote et mon palalon des dimanches ; les bardes ne dureraient guère à la mer.
— Vous avez donc remis votre argent dans votre poche !
— Quel argent, Monsieur?
— Mais cette pièce de cent sous que vous aviez à la boutonnière.
— Ce n'est pas une pièce de cent sous, répondit Onésime toujours trompé par l'air sérieux du comte.
Mais Bérénice, avec son tact féminin, prit encore la parole et raconta la belle action de son frère et la cérémonie qui avait eu lieu pour lui donner la médaille de sauvetage ; puis elle dit bas à Piilchérie: — Vous voyez bien, mademoiselle Pulchérie qu'on se moque d'Onésime, et ce n'est pas bien à vous de le souffrir.
Comme Pulchérie allait répondre, Onésime, sans la moindre intention épigrammatique, dit au comte:
— Et vous , qu'est-ce que c'est que ce ruban que vous avez?
— C'est une croix d'Espagne, dit-il en rougissant un peu.
— Est-ce que vous avez servi dans ce pays-là?
— Non.
— Ah !... Et pourquoi est-ce qu'on vous a donné ça?
— Parce qu'il est cousin d'un attaché à l'ambassade d'Espagne, dit Ernest.
Le comte répondit par un sourire contraint, et se hâta de changer la conversation qui devenait embarrassante. Marie était un peu pâle. Pulchérie lui demanda si elle était souffrante, elle répondit qu'elle avait des vertiges ; alors on vira de bord, et on ne larda pas à rentrer dans la Dive et à mettre pied à terre. Ernest voulut donner de l'argent à Onésime, qui lui dit :
— Merci, Monsieur. Le canot est à Pulchérie comme à moi. Si vous étiez seul avec votre ami, je ne dis pas ; mais la société de Pulchérie ne me doit rien.
— Maintenant, dit M. Malais, remontons au château, vous devez avoir bon appétit, et celle [)romenade aidera bien notre cuisinière à vous faire un bon diner.
— Merci, Onésime, dit Pulchérie en lui donnant la main. Adieu, Bérénice, lu embrasseras Pélagie pour moi. — Le comte offrit son bras h Pulchérie. Ernest n'avait presque pas quitté celui de Marie, même dans le canot.
Chemin faisant, le comte dit à Pulchérie : — Vous avez
beaucoup de douceur et de patience, MaderDojseile, de permettre à ce garçon une pareille familiarité avec vous.
— J'aimerais mieux qu'il ne me tutoyât pas certainement, dit Pulchérie ; mais c'est un cœur si notile et si excellent, que je ne puis me décider à le chagriner.
— Ne pensez-vous pas, Mademoiselle, qu'jl y aurq qn jour quelqu'un qui aura le bonheur d'avoir je droit de trouver ces familiarités peu convenables ?
Pulchérie rougit et ne répondit pas. Le lendemain, elle alla voir Pélagie avec Marie, et, prenafttt Bérénice à part, elle lui dit : — J'aime bien Onésime, je n'oublie pas notre enfance passée ensemble ni la tendresse que vous m'avez montrée toute ma vie ; mais il y a des convenances qu'il faut respecter.
Nous ne sommes plus des enfants... et puis... tij devrais bien dire à Onésime de ne plus me tutoyer ; toi, c'est différent, tu es une fille... Mais je voudrais que cela vînt de toi. Bérénice promit à Pulchérie de faire sa commission. Pulchérie avait cru devoir établir une nuance en permettant à Bérénice de la tutoyer : mais elle ne fut pas fâchée qu'elle n'en usât pas. Elle et Marie remontèrent par le moulin d(f Beuzeval et suivirent la petite rivière. Marie sentit poqr le petit étang du moulin une admiration inusitée; elle s'arrêtait à admirer les petites anémones blanches épanouies sur l'eau sur lesquelles venaient se poser des libellules aux ailes de gaze et au long corps d'émeraude.
La même cause produisait sur les deux jeunes filles un effet contraire. Pulchérie hâtait le pas, parce qu'elles se trouvaient auprès du logement de ces deux Messieurs, tandis que celte proximité entrait pour beaucoup dans l'attention que Marie accordait ce malin-là aux magnificences de la nature jusque dans leurs plus petits détails; elles continuèrent leur route, et, passant sur un aulne abattu qui servait de pont, elles s'assirent au pied d'un saule sur une petite pelouse émaillée de myosotis aux fleurs bleues dont Pulchérie cueillit nonchalamment un bouquet pour avoir l'air de ne pas s'occuper exclusivement de la conversation.
— Le comte est amoureux de toi, dit Marie voulant s'y prendre de loin pour amener la confidence qu'elle avait à faire, et n'étant pas fâchée de s'en faire faire d'abord une, façon de prendre des otages.
— Folle! répondit Pulchérie, qui se sentit le coeur serré.
— C'est aussi l'opinion d'Ernest, dit Marie. Pulchérie cueillit avec plus d'attention les myosotis.
— Te plairait-il? demanda Marie.
— C'est un homme très-distingué, reprit Pulchérie: mais parle-moi de tes affaires, ajouta-t-elle pour reporter la guerre sur le territoire de l'ennemi.
— Eh bien ! Ernest m'a dit qu'il m'adorait, et toute sorte d'autres choses ravissantes, et à l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'il demande à mon père la main de sa fille, lequel père va la lui accorder avec empressement.
— Tu es heureuse, n'est-ce pas ? dit Pulchérie à Marie en l'embrassant.
— Oui, j'aime Ernest ; mais nos amours n'ont pas été comme j'aurais voulu. Mes parents s'attendaient à ce mariage et le désiraient; ils nous donnaient avec soin des occasions d'être ensemble, et ils nous aidaient de leur mieux à tromper leur vigilance : nous n'avons pas eu le plus petit obstacle à vaincre; enfin je vais, à notre retour à Paris, épouser Ernest, et je n'aurai pas reçu une seule lettre d'amour, je ne saurai pas ce que c'est qu'une de ces lettres dont nous avons si souvent parlé. Mais est-ce que le comte ne t'a rien dit?
— Des galanteries banales qu'on adresse à toutes les femmes.
— Ton roman sera plus intéressant que le mien. Tiens ! il parait que nous ne sommes par les premiers qui aient parlé d'amour sous cet arbre; voici des chiffres tracés sur son écorce.
— Ce ne sont pas des chiffres d'amour, dit Pulchérie en riant et rccoimaissant l'arbre.
— Quel est le nom qui peut commencer ainsi? dit Marie, car ce ne peut être un nom entier que P. 0. B.
— Ce sont les premières lettres des trois noms : Pulchérie, Onésime, Bérénice; c'est Bérénice qui les a inscrits la veille de mon départ pour Saint-Denis. As-tu un canif, quelque chose qui coupe?
— J'ai des ciseaux.
— Donne-les-moi.
Et Pulchérie enleva avec peine les trois lettres tracées sur l'arbre, et avec tant de peine, qu'elle se fit une coupure à un doigt qui saigna assez pour qu'elle dût l'envelopper de son mouchoir. La pauvre enfant sentait avec plaisir la petite douleur de la blessure. C'était pour l'homme qu'elle commençait à aimer qu'elle souffrait, car les paroles qu'il lui avait dites et la désapprobation de la familiarité d'Onésime résonnaient toujours dans son cœur.
Elles entendirent du bruit en bas, et, quoique toutes deux désirassent rencontrer ceux qui les préoccupaient, elles voulaient, Pulchérie surtout, être rencontrées malgré elles. Elles se levèrent et reprirent en pressant le pas le sentier qui longe la petite rivière. Les pas qu'elles avaient entendus étaient en effet ceux du comte, qui les avait vues de chez le meunier quand elles s'étaient arrêtées auprès du moulin, et qui, après quelques moments donnés à sa toilette, s'était mis en roule pour les rencontrer par hasard.
Ernest était, comme le pensait Marie, allé faire une visite à M. de Fondois au château deBeuzeval. Le malin, avant de partir, il avait dit à M. de Morville : — Aujourd'hui est le dernier jour de ma puissance et de votre esclavage. Vous êtes libre à minuit; vous pouvez partir, si vous voulez à minuit, après avoir payé toutes mes dépenses jusqu'à ce moment. Je yeux qu'elles soient soldées avec une grande libéralité.
— Je me suis occupé de votre bonheur, dont j'avais l'entreprise pendant une semaine, dit Morville; mais je vais maintenant m'occuper du mien, et pour cela je ne m'en vais pas.
— Je m'en doutais, sans cela je ne vous aurais pas fait penser à votre départ. Vous êtes amoureux de mademoiselle Malais.
— Oui, elle est ravissante. Les parents sont bien un peu ridicules, mais ce ne sont qu'un oncle et une tante. Le père était officier. Pour l'oncle et la tante, nous ne les verrons pas, si ce n'est un peu l'été et chez eux.
— Leur nièce est leur héritière.
— C'est bien ainsi que je l'entends.
— Eh quoi! serait-ce de la dot que vous seriez amoureux?
— Non pas seulement de la dot, mais elle a ses charmes aussi. Ma fortune est fort hypothéquée, et je n'aurais pu épouser Vénus elle-même sans dot.
11 faut seulement que j'aie le consentement de mon père, auquel il est inutile de dire que le grand-père était marchand de bœufs.
Ce même matin, Onésime était allé trouver maître Ephiphane pour prendre ses leçons, et lui avait dit : — Comment ça va-t-il finir avec Pulchérie? Elle est belle, belle, que j'en perds la tête. Ella a l'air de bien m'aimer tout de même ; mais enfin ce n'est pas une amitié comme en ont les filles avec les garçons quand ils doivent s'épouser.
Us vont se promener en se tenant par la main, le dimanche soir, et puis les parents conviennent de la chose. Je ne vois jamais Pulchérie seule. Il y a au château tout plein de monde qui ne la quitte pas.
— Il faut lui écrire ; tu trouveras bien moyen de lui donner ta lettre.
— Ah! ça, c'est pas difficile; mais je ne saurai jamais faire une lettre d'amour dans le bon style.
— Je le la ferai, et lu la recopieras.
— Ça me va.
Le clerc fil alors une lettre où Pulchérie était comparée à Vénus, où Tamour éîail appelé le petit dieu malin. Onésime s'expliquait en langage précieux : il aimait le mal dont il mourait; il ne voulait pas être yuéri de sa blessure. Pulchérie était sa belle ennemie ; il était destiné à mourir, car il mourrait nécessairement de douleur de ne pas la posséder ou de joie de la voir répondre à ses vœux, etc.
Ouésime ne reconnut là-dedans aucun symptôme de ce
que lui faisait éprouver son amour très-réel et très-violent, mais il pensa que c'était mieux ainsi que de dire des choses naturelles^, et il recopia la lettre sur du papier réglé avec la confiance qu'il avait mise à apprendre sa belle révérence.
Comme il finissait de la copier, madame Epiphane rentra, qui dit, sans autre intention que de parler, qu'elle venait de rencontrer les derfx demoiselles du château, qui y remontaient en suivant la rivière. Onésime cacheta la lettre avec de la mie de pain, et s'élança du côté de la rivière de Beuzeval à la poursuite de Marie et de Pulchérie.
Il déboucha d'un fourré d'arbres en franchissant une haie et se trouva sur l'autre bord de la rivière, précisément en face du jeune comte, et en même temps que lui.
Elies sont parties ! pensa en voyant le gazon encore froissé Onésime, qui avait entendu leur voix. Tous deux aperçurent au même instant le bouquet de myosotis que Pulchérie avait oublié sur le gazon ; tous deux en même temps devinèrent, par un instinct mystérieux, que ce bouquet appartenait à Pulchérie.
— Eh ! l'ami, dit à Onésime Morville en lui désignant le bouquet, jetez-moi ce bouquet, qui est dans l'herbe. Et en même temps, par-dessus la rivière, il jette à Onésime une pièce de. cinq francs. Onésime se précipita sur le bouquet, et, renvoyant la pièce de cinq francs par le même chemin :
— Merci, Monsieur, le bouquet vaut mieux que cela.
— Mieux que cinq francs ?... Qu'à cela ne tienne, l'ami, je vous en donnerai bien dix.
— Oh ! vous n'avez pas assez d'argent pour ce bouquet-là ; il ira en retrouver un autre plus ancien, bien fané, mais qui vaut encore mieux.
— Je n'ai pas le temps de plaisanter avec vous, dit Morville d'un air dédaigneux ; jelez-moi ce bouquet, et ne m'obligez pas aller le chercher.
Il y a un pont à dix pas d'ici, dit Onésime. Le comte hésita un moment, puis se mit à la poursuite des deux jeunes filles. Onésime allait en faire autant de son côté,
lorsque ses yeux tombèrent sur l'arbre et sur la blessure récente qu'il avait reçue.
— Je ne me trompe pas, dit-il, c'est bien le saule sur lequel Bérénice avait écrit nos trois noms. Est-ce que ce serait ce godelureau qui les aurait effacés? Si je le croyais, c'est moi qui l'aurais bientôt rejoint! mais c'est impossible ; il arrivait en même temps que moi.
Serait-ce donc Pulchérie? Elle était là il n'y a qu'un instant... mais pourquoi?... Ce serait de la haine... Pulchérie ne peut pas me haïr. Il tomba assis sur le ijazon. Certes, s'il avait pu écrire ce qui se passa pendant une heure dans son cœur et dans sa têle, il aurait fait une lettre bien plus touchante que la rapsodie que lui avait faite le clerc. Il aurait dit que Pulchérie était pour lui le monde entier, qu'il n'aimait plus qu'elle, et que personne ne l'aimait plus guère ; que tout semblait comprendre autour de lui qu'il était tout entier à Pulchérie; son chien lui-même s'était tout doucement donné à Pacôme ; il n'aimait même plus la mer.
Il était heureux quand il faisait mauvais temps, parce quil restait à terre, où était Pulchérie, quoiqu'il ne la vil pas. Quelques jours se passèrent; le pauvre Onésime ne faisait qu'entrevoir Pulchérie, et elle était toujours entourée.
Marie était revenue de la promenade sur la mer un peu indisposée, on ne parla pas d'en faire d'autres; d'ailleurs Onésime était presque toujours à la mer, et l'on sait que le père Risque-Tout n'observait pas bien régulièrement le dimanche.
Pulchérie venait quelquefois à la maison voir Pélagie et Bérénice, mais le dédain qu'exprimait la physionomie de Morville quand Onésime lui parlait un peu familièrement faisait qu'elle choisissait pour ses visites les heures où Onésime était à la pêche.
Un jour, Bérénice parla de son frère. Ernest avait accompagné Marie et Pnhiiérie à Dive. — Onésime, dil-elle, n'est plus ignorant coinme à votre départ. Quand il a vu que vous alliez devenir savante, il a voulu devenir savant aussi, pour pouvoir deviser avec vous comme par le passé.
— Et qu'a donc appris M. Onésime, qu'il est devenu si bavant? demanda Ernest.
— Mais, Monsieur, il sait lire, écrire et compter ; il connaît la musique et les armes. Pour ce qui est des armes, je ne m'y connais pas, et je ne puis vous en rien dire : mais, pour ce qui est du flageolet, les filles de Dive disent toutes qu'elles ont moitié plus de plaisir quand c'est lui qui fait danser.
— Ah! dit Marie, il devrait bien venir nous faire danser quelquefois à Beuzeval. Il faut toujours qu'une de nous deux joue du piano, et comme nous ne sommes que quatre couples, encore quand les parents veulent bien figurer pour nous compléter, il n'y a pas moyen, nous sommes obligés de faire une figure en double. Puis, on ne peut pas transporter toujours le piano dans le parc. Ma petite Bérénice, venez avec lui dimanche.
Bérénice regarda Pulchérie, qui semblait indécise, mais qui finit par lui dire : — Oui, venez tous les deux, vous goûterez avec nous.
XÎV
Bérénice ne voyait pas avec grand plaisir cette partie projetée, et elle n'en avait encore rien dit à Onésime; le surlendemain, lorsque les deux jeunes filles revinrent pour savoir la réponse du pécheur, Onésime accepta avec empressement, et le dimanche, vêtu comme nous l'avons déjà vu, il conduisit Bérénice au château. Les deux jeunes gens continuaient à se moquer de lui, quoique avec plus de modération ; leur savoir-vivre' leur apprenait qu'Onésime était comme eux, en ce moment, l'hôte de M. Malais, et qu'ils devaientà M. Malais de traiter son hôte avec quelques égards. •
On se rendit sous un dôme de hauts maronniers qui entrelaçaient leurs branches et formaient une tente verte. M. et madame de Fondois n'étaient pas très-fàchés de voir simplifier un peu les rôles de comparses et d'utilités qu'on leur faisait jouer dans les contredanses ; quant à madame Doro-
thée Malais, vêtue successivement de toutes les belles robes à la mode de Paris, comme on sait, elle était enchantée de danser.
On se mit en place pour la contredanse; le comte prit la main de madame Dorothée Malais, Ernest s'empara de sa cousine, M. Malais fit danser Pulchérie, et M. de Fondois prit Bérénice, qui, sans lui, aurait couru grand risque d'être oubliée, quoique en réalité ce fût une jeune fille jolie et bien faite, et habillée avec tout le goût que pouvait comporter la simplicité de ses vêtements.
Onésimejoua la seule contredanse que maître Epiphane lui eût apprise, après quoi il demanda qu'on lui mît un pot de cidre à côté de lui, ce qui fut exécuté. On ne tarda pas à se mettre en place pour une autre contredanse. Le comte, qui croyait en avoir acheté le droit en dansant avec madame Dorothée Malais, prit cette fois Pulchérie. Onésimejoua encore les mêmes airs, puis les mêmes à une troisième et à une quatrième contredanse.
— Vous n'en savez donc pas d'autres ? demanda Marie.
— Non, Mademoiselle ; il n'y a pas longtemps que j'apprends, et puis on aime beaucoup ces airs-là à Dive, et, quand on joue des airs à qui on n'est pas accoutumé, on ne danse pas si bien.
Ernest, qui avait eu avec* M. de Fondois la conversation dont le résultat avait été prévu par Marie, et qui avait été la veille même déclaré son fiancé, alla parler bas à madame de Fondois, qui eut l'air de refuser; mais M. de Fondois appuya la demande d'Ernest, et il fut décidé que Marie pouvait faire un tour de valse avec son fiancé.
La chose convenue, on pria Onésime de jouer une valse, et grand fut le désappointement quand il dit qu il n'en savait pas ; on essaya de valser sur les airs de contredanse, mais il fallut y renoncer. Marie dit à Pulchérie : — Il faudra que nous nous lui apprenions au moins une valse.
— Monsieur Onésime, pjouta-t-elle, Pulchérie et moi nous vous apprendrons une valse ; vous viendrez aux heures où vous n'êtes pas à la mer, et. à force de vous jouer une valse
au piano, nous vous la mettrons dans la tête, et vous pourrez nous faire valser avec votre flageolet ; maman valse très-bien.
— Je te remercie bien de ta sollicitude, petite sournoise, dit madame de Fondois, mais je ne valse plus.
— Il y a toujours Pulchérie qui valse à ravir.
— C'estdéjà beaucoup, dit à demi-voix madame de Fondois à sa fille, que nous telaissions valseravec ton futurmari; mais avec qui et à quel titre valserait mademoiselle Malais?
— Ah! maman, c'estbien arriéré ces idées-là ; on laisse faire à Pulchérie ce qu'elle veut; on a confiance dans sa modestie et sa retenue, et on ne croit pasqu'elle sera perdue pour danser en tournant, au lieu de danser en allant à droite et à gauche. *
On dansa encore deux ou trois fois la contredanse d'Onésime, puis on fit une collation cl on se disposa à se séparer; il fut convenu que, dès le surlendemain, Onésime viendrait prendre sa leçon avec les deux jeunes filles. Ernest proposa de reconduire Bérénice et son frère ; la lune se levait, on verrait la mer argentée par la lune.
MadameMalais et madame de Fondois dirent qu'elles étaient fatiguées. M. de Fondois et M. Malais se mirent de la partie, sans quoi on n'aurait pu la faire convenablement. M. de Fondois, en homme bien élevé, pensa que Bérénice, ayant été admise dans leur société, devait être traitée comme les autres femmes, et lui offrit son bras.
Onésime prit celui de Pulchérie au moment où le comte s'avançait; mais il ne put lui parler que de choses indifférentes, parce que le comte marcha obstinément à côté de Pulchérie. Marie et Ernest étaient toujours en avant ou en arrière. M. Malais fit route à côté de M. de Fondois.
Quand on fut au bord de la mer, Bérénice rappela à son frère qu'il devait se mettre en route pendant la nuit, et qu'il fallaitqu'il dormit au moins quelques heures. Les deux jeunes gens s'amusèrent à presser Onésime de s'aller coucher.
Pulchérie elle-même lui dit : — 11 faut vous reposer, Onésime ; vous n'oublierez pas que nous vous attendons aprèsdemain pour votre leçon.
Dans le peu de chemin que le frère et la sœur firent après avoir quitté les habitants du château, Onésime se montra si heureux de se voir admis au château, de ne plus être étranger aux habitudes et aux plaisirs de Pulchérie, que Bérénice n'eut pas le courage de le désabuser et de lui dire ce qu'elle pensait de leurs nouvelles relations avec elle.
Pendant ce temps, Pulchérie avait accepté le bras du comte de Morville; elle n'élait pas sans inquiétude de ce qu'il allait sans doute lui diresur les familiarités d'Onésime;mais il eut le bon goût de n'en pas parler, et elle lui en sut gré.
La lune éclairait doucement le calme immense de la mer. Ils restèrent quelque temps à la contempler, puis les grands parents donnèrent le signal du retour. On se mit en devoir de gravir la côte qui va de Dive à Beuzeval.
On se retourna plusieurs fois pour revoir la mer, puis on marcha dans des cavées, chemins creux de six à huit pieds entre des haies et des arbres, au pied desquels fleurissent tant de fleurs sauvages et bourdonnent tant d'insectes éclatants. Ernest et Marie marchaient fort en avant, Pulchérie et Morville fort en arrière.
M. deFondois et M. Malais causaient de choses et d'autres. Morville fit à Pulchérie une déclaration d'amour qui n'élait pas moins ampoulée et ne valait pas beaucoup mieux que celle que le clerc avait rédigée pour Onésime; mais le langage de l'amour a une si douce musique que l'on se préoccupe peu des paroles.
Pulchérie voulut d'abord presser le pas et rejoindre M. Malais ; Morville pria et pressa tant, qu'on consentit à rester à la distanceoùonétait, à la condition qu'on causerait d'autre chose. La convention faite, celle qui l'avait imposée ne fit rien pour empêcher d'y manquer. Elle permit que Morville lui parlât encore de son amour.
Le lendemain, il se fit au clair de la lune une nouvelle promenade, dans laquelle Morville fit de nouvelles variations sur le même théine. Pulchérie se rejeta sur l'obéissance qu'elle devait à ses parents, et refusa la moindre réponse, si elle ne lui était dictée par eux.
^ Je ne puis encore parler à vos parents, répondit Morville, d'abord parce que ce n'est pas de leur volonté, mais de la vôtre, que je veux tenir tout mon bonheur. Ensuite il faut que j'aille, pour la forme, demander une sorte deconsentement à mon père. Je ne pourrais me permettre une démarche officielle sans l'en avoir prévenu?
Au nom du ciel, Mademoiselle, laissez-moi lire dans votre cœur que ce n'est pas mon bonheur seul que je cherche dans l'union que je brûle de contracter, etc., — et autres phrases creuses, et ainsi de suite pendant le temps nécessaire pour que Pulchérie crût, à ses propres yeux, avoir opposé une résistance suffisante.
Ils se rapprochèrent du reste de la société, et la jeune fille, qui tremblait fort etpouvail à peine parler quand elle était seuleavec lui, fut plus hardie devant du monde, et prenant le moment où elle pouvait encore n'être entendue que de lui, mais où la réponse qu'il lui ferait serait faite pour tout le monde, elle dit:
— Partez et revenez vite.
Le lendemain matin, Morville annonça qu'il était obligé de s'absenter pour une douzaine de jours. Le soir, Pulchérie, retirée de bonne heure dans sa chambre, eut avec Morville, qui s'étaitglissé au bas de sa fenêtre, une conversation qui ne parut longue ni à l'un ni à l'autre.
Onésime, quand il arriva avec son flageolet pour apprendre la valse convenue, fut, sans trop bien savoir pourquoi, enchanté d'apprendre le départ du comte, d'autant qu'il trouva Pulchérie- sereine et gaie. Marie et Ernest étaient d'une médiocre société pour les autres.
Pulchérie fit prier Bérénice devenir un peu la voir; elle n'était plus gênée par la crainte de ce que penserait Morville de sa façon d'être avec ses anciens amis, et d'ailleurs elle était si heureuse! elle trouvait tout bien et tout le monde charmant, ce qui était aux yeux d'Onésime une preuve qu'elle ne pensait pas au comte.
Pauvre Onésime î Bérénice elle-même était ravie de voir Pulchérie redevenue pour eux à peu près ce qu'elle était dans leur enfance. Elle se monuait bien d'Onésime et de ses
130 LA FAMILLE ALALN.
maladresses pendant les leçons, mais c'était avec tant de gaieté et de bonté ! elle s'était si bien chargée toute seule de lui apprendre une certaine valse allemande, elle y mettait tant de patience !
Onésime avait son costume de pêcheur, avec lequel il était un fort beau jeune homme, et ne portait ses ridicules habits que le dimanche. Bérénice, en voyant Pulchérie si bienveillante, en faisant le compte des bonnes qualités d'Onésime, en le voyant jeune, robuste et beau, en songeante leur enfance, cessa de considérer les espérances d'Onésime comme un rêve absurde.
Quand Onésime sut la valse allemande, Ernest demanda à valser avec Marie; mais Pulchérie prétendit qu'Onésime ne la savait pas assez bien encore, et elle lui en apprit une autre, sur laquelle seulement valsèrent Marie et son cou-in, Pulchérie répondant toujours qu'il fallait encore étudier Tau- Ire, même à Onésime, qui prétendait la savoir.
Souvent elle s'enfermait des heures entières dans sa chambre, où elle chantait avec une expression nouvelle toutes ces romances qu'elle comprenait maintenant et qu'elle chantait si mal autrefois. Son jour de naissance approchait. M. Malais se proposait de faire une petite fête.
— Que penserait-on, si nous ne faisions pas une fête pour la naissance de Pulchérie? On disait parfois : — Pourvu que le comte de Morvillesoit revenu pour ce jour-là! — Pulchérie seule ne disait rien.
Onésime avait communiqué à Bérénice la lettre que le clerc lui avait faite pour Cubjet de sa flamme. Bérénice l'avait trouvée très-mauvaise. Elle avait conseillé à son frère d'en faire une lui-même sans toutes ces grandes phrases. Onésime avait hésité longtemps, puis s'était décidé. Depuis quelques jours, il portait la nouvelle lettre dans sa poche. L'eau de mer la rendit illisible ; il en refit une autre.
Le jour de la fête était arrivé. Onésime apporta dès le matin un beau bouquet à Pulchérie et s'en retourna. Il devait y avoir le soir danse sous les marronniers, souper et feu d'artifice. Bérénice et son frère arrivèrent au château de bonne
heure; on n'avait pas encore fini de dîner; ils se promenèrent dans le jardin. Pulchérie ne tarda pas à appeler Bérénice pour l'aider dans quelques préparatifs.
Onésirne, resté seul et se trouvant sous la fenêtre de Pulchérie, songea à sa lettre. Jusque-là, ou il n'osait pas la lui remettre, ou il se trouvait quelqu'un avec eux. Il pensa le moment favorable. Il grimpa après un treillage et sauta dans la chambre. Là, il plaça sa lettre dans un livre, sur une table près du lit.
Quelle douce et religieuse émotion il sentit quand il se trouva seul dans cette petite chambre ! Il vit un foulard qui avait la nuit enveloppé la tête de Pulchérie; il le couvrit de baisers et s'enivra de l'odeur qu'y avaient laissée ses cheveux, puis il se jeta à genoux et adressa à Dieu une fervente prière.
Il allait sortir par où il était entré ; il était déjà sur la fenêtre lorsqu'il entendit du bruit. Il se rejeta précipitamment en dedans de la chambre ; ce mouvement brusque lit tomber une tête de Socrale en plâtre qui décorait la cheminée. La tête creuse se brisa, et au milieu des morceaux de plâtre roulèrent cinq ou six lettres avec des bouquets flétris qui y avaient été cachés.
Onésime voulut ramasser le tout, mais le nom de Pulchérie plusieurs fois écrit sur une des lettres le frappa tellement que, sans se demander s'il avait le droit àe lire des lettres adressées à Pulchérie, il n'écouta que la passion, mit les lettres dans sa poche, sauta lestement par la fenêtre, et s'enfuit dans le parc.
Comme il venait de déplier une des lettres et d'y voir encore les mots de chère Pulchérie, qui mettaient un nuage sur ses yeux, il s'entendit appeler par Bérénice et par Pulchérie, Il alla fort ému du côté d'où parlaient les voix. On était rassemblé sous les marronniers. Pulchérie avait une toilette qui lui seyait à ravir : une couronne de reines-marguerites sur le front, et à la main un très-beau bouquet..
Onésime regarda si c'était le sien qu'elle avait reçu le matin avec tant de bienveillance ; mais ce bouquet était composé
de fleurs étrangères au pays, et que pour la plupart il ne connaissait pas. 11 ne tarda pas à deviner de qui venait le bouquet lorsqu'il aperçut le comte de Morville, qui était arrivé pour le dîner, prévenu de ce qui se passait, dit-il, par un mot d'Ernest, et apportant un bouquet de Paris.
Pulchérie était rayonnante de beauté et de bonheur. On pria Onésime de jouer une contredanse ; la contredanse était à peine finie, que Pulchérie, s'approchant du pêcheur, lui dit : — A présent, Onésime, une valse, la petite valse allemande que vous jouez si bien.
— Puis avec un doux sourire, elle dit quelques mots à Urbain, qui sembla la remercier avec ravissement. Deux couples seulement valsaient. Marie et Ernest, Pulchérie et Urbain.
Le comte pressait de son bras la taille souple de la jeune fille, qui s'appuyait sur lui avec abandon. Les regards de Morville la contemplaient avec ivresse.
Elle relevait parfois les yeux sur ceux du comte, et les deux regards se confondaient. Onésime était pâle et tremblant. Tout à coup il s'arrêta. ~ Eh bien ! dit Morville, continuez donc.
— Non, dit-il, c'est fini... je suis fatigué.
— Ah î quel ennu] ! dit Marie, cela allait si bien !
— Monsieur Onésime va reprendre, dit le comte.
— Non, je suis fatigué... je ne jouerai plus.
— Vous êtes fatigué, dit le comte, c'est facile à dire ; mais on vous paye, et...
— Je voudrais qu'on me payât pour vous jeter l'argent au visage.
— Comment, drôle !
— Les drôles... 11 y a un drôle ici, et sa tète sort do voire cravate, entendez-vous?
Bérénice vint prendre son frère par le bras et Tenlraina à quelques pas. M. Malais s'écria : — Que\ scandale! De quoi cela a-l-il l'air? Que dira-t-on de nous?
— Madame de Fondois dit qu'il faisait un peu froid et qu'on ferait bien de rentrer dans le salon. Elle prit le bras du comte, et tout le monde suivit son exemple. Le frère et la sœur res-
LA FAMILLE ALAIN. i33
lèreni seuls au jardin. Bérénice essayait d'entraîner doucement son frère.
Ils sortirent du parc. Onésime était frappé de stupeur ; mais bientôt ce fut lui qui, à son tour, entraîna Bérénice. Il venait de se rappeler les lettres qu'il avait trouvées. Il s'enferma dans sa chambre et les dévora. Tantôt il restait la tête dans les deux mains, puis il se levait en sursaut, comme s'il sortait d'un sommeil fatigant et d'un songe pénible.
— Mais non, disait-il, c'est bien vrai, c'est bien à elle que s'adressent ces lettres si tendres et qui paraissent répondre à des lettres d'une tendresse pareille.
« Que je vous remercie, chère Pulchérie, de votre exactitude à me répondre î Oui, vous avez raison, vous pouvez me laisser lire dans votre cœur ces sentiments qui me rendent si fier et si heureux ; vous le pouvez sans manquer à votre précieuse innocence. Nos serments ne nous ont-ils pas déjà liés devant Dieu? »
— Et cette autre : « Mille grâces^ mille grâces encore, mon ange adoré, de n'avoir pas voulu valser même avec Ernest, de ne pas vouloir qu'on valse sur ce petit air allemand que nous aimons tous les deux, et de le conserver pour nous deux. Combien je suis reconnaissant de toutes les peines que vous prenez pour enseigner notre air favori à ce butor que vous prétendez n'être qu'un sauvage! Vous avez beau faire, il nous le gâtera toujours. »
Onésime froissa les lettres avec fureur, puis il sortit sans bruit par la fenêtre de sa chambre.
On ne le revit ni le lendemain ni les jours suivants. Ce fut un grand chagrin dans la maison des pêcheurs. Quelquefois on pensait qu'il s'était donné la mort, mais on se disait qu'il avait des sentiments trop religieux pour cela. Celui qui parlait ainsi espérait rassurer les autres, mais n'était guère rassuré lui-même.
Eloi Alain, le meunier, qui l'avait pris en grande affection depuis l'incendie de son moulin, ne le regreltait pas moins que les autres, et disait : — Si c'est faute d'argent qu'il s'est désespéré, je lui en aurais donné; ce qu'on
dSi LA FAMILLE ALAIN.
n'avail jamais entendu dire, ni rien d'équivalent, à Eloi Alain.
Cependant, deux mois après, on reçut à Dive une petite somme d'argent de la part d'Onésime, puis on n'entendit plus parler de lui. On pensa qu'il s'était embarqué pour la grande pêche, et qu'en partant il envoyait une partie de ses avarices à sa famille.
Les avances sont une somme d'argent que l'on donne au marin qui va s'embarquer pour la pêche de la baleine. Cette somme, spécialement destinée à Téquiper de vêtements et d'effets indispensables pour des voyages longs et pénibles, est presque toujours mangée et bue avant le départ, et le pêcheur arrive à bord la pouche vide.
Il s'est en réalité acheté d'abord des vêtements avec une partie de son argent, mais, après avoir dépensé le reste, il a revendu les vêlements à peu près la sixième partie de leur valeur. On part. Au bout de quelques jours de houle, il est mouillé, il a froid. Il s'adresse au capitaine, qui, le cas étant prévu, a toujours à bord des hardes qu'il lui vend ce qu'il lui plait de les lui vendre.
Comme on ne peut s'en passer, et comme le prix ne sera payé que sur le résultat de la pêche au retour, le marin ne s'en préoccupe pas autrement et prend à peine le soin de s'informer de ce prix.
Ainsi il a acheté d'abord une chemise de laine rouge : il l'a payée douze francs, il l'a revendue une quarantaine de sous à un cabaretier; à bord, on lui revend une chemise pareille seize francs ; de sorte que cette chemise de douze francs a été payée vingt-six francs. Il n'y a que les pauvres qui payent tout si cher. Il n'y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen d'être pauvres.
Quoique Bérénice, par moments, comprit bienqu'Onésime n'aurait pu épouser Pulchérie, non pas seulement parce que Pulchérie était riche, mais à cause surtout de leur différence d'éducation et d'habitudes, et qu'elle n'eût pas de ressentiment contre mademoiselle Malais de la disparition de son frère, elle évitait de la rencontrer et ne retournait plus au chàleau.
C'était néanmoins pour Tamour d'elle qu'Onésime s'était
LA. FAMILLE ALAm. 135
désespéré et avait emporté toute la vie et toute la joie de la maison, et elle ne la voyait qu'avec peine. On ne larda pas à apprendre dans le pays que le mariage de Pulchérie avec le comte était décidé, et qu'il se ferait au printemps prochain.
M. et madame de Fondois partirent avec leur fille, dont le mariage devait se faire l'hiver. Les Malais résolurent de passer une partie de l'hiver à Paris, et ils quittèrent Beuzeval au mois de novembre.
Au mois de mai, les Malais revinrent avec les de Fondois. Marie n'avaitpas changé de nom, mais elle s'appelait madame. Madame Dorothée Malais élait triste et changée. Le comte de Morville avait confié le soin des arrangements du mariage à son frère aîné, qui avait été d'une exigence révoltante, et qui avait fait valoir sans ménagements le prix d'une alliance comme la leur avec une famille de marchands de bœufs.
Le contrat dépouillait entièrement les Malais ; on ne leur laissait que le château et une pension sur le reste : c'était à peine huit mille livres de revenu. Madame Malais, irritée à la fois de ces exigences et de la hauteur du père, pressa à plusieurs reprises son mari de tout rompre ; mais M. Malais était si fier de cette alliance, qui ne servait qu'à l'abreuver d'humiliations, qu'il tint bon jusqu'au bout.
D'ailleurs, un mariage si avancé ne pouvait se rompre sans faire beaucoup de tort à Pulchérie; et elle paraissait si heureuse, elle les câlinait si bien, elle les remerciait par tant de caresses, que le contrat fut signé avant de quitter Paris.
Le retour à Beuzeval acheva de désoler Dorothée; elle revoyait tout ce qui n'était plus à eux. — Nous ne sommes plus chez nous, dit-elle en rentrant au château de Beuzeval. Elle refusait de donner des ordres aux domestiques. Quand son mari disait: — Ma ferme, ma maison ou mon jardin, elle le reprenait en lui disant : — Rien de cela n'est plus à toi.
M. Ernest de Fondois et sa femme demeurèrent naturellement au château; mais, quand le comte arriva, il retourna chez le meunier, son ancien hôte. Il avait appris dans le pays qu'EIoi faisait la banque, et il avait besoin de lui. En effet, la famille du comte, qui n'était pas fort riche, avait plusieurs fois déjà payé d'énormes dettes de jeu et ne pouvait ni ne voulait plus lui ouvrir sa bourse.
Cependant elle lui avait prêté la somme nécessaire à Tacliat de la corbeille et aux autres dépenses indispensables. Malheureusement, dans un dîner de garçons qui avait duré toute la nuit, la veille du départ du comte pour Beuzeval, il avait joué et perdu toute la somme et au delà. Il avait payé et se trouvait sans un sou. Emprunter à Paris n'était pas chose facile.
11 avisa que le meunier, qui connaissait la fortune des Malais, et qui ne le connaissait lui-même que par son litre et l'opulence qui Tenlourait, lui prêterait volontiers de l'argent sur la dot. Il lui montra une copie du contrat.
Eloi fut si heureux de voir les Malais dépouillés, qu'il prêta volontiers la somme nécessaire pour terminer la chose, non sans avoir parfaitement pris ses mesures et un intérêt exorbitant. On a quelquefois parlé de l'usurier des villes ; il aurait peur de l'usurier de la campagne.
L'usurier des villes prend toujours tant pour cent ; il compte, on compte avec lui : il faut qu'il adopte une espèce de rèi^le. L'usurier des pauvres et des paysans ne prêle pas à tant pour cent, il n'entre pas dans ces mesquins détails. — Tu veux cent francs, tu m'en donneras deux cents ; si ça ne te va pas, va- t'en et n'en parlons plus.
Le comte fit si magnifiquement les choses, que Marie de Fondois en fut un peu humiliée. Ses châles, ses dentelles et ses diamants étaient bien inférieurs à ceux que recevait Pulchérie. Elle fut de mauvaise humeur pendant quelques jours, et s'efforça de trouver quelques ridicules au comte.
Madame Dorothée ayant laissé devant elle échapper quelques plaintes sur les exigences de la famille, elle trouva que c'était une folie de les avoir subies, parla du désintéresse-
rnenl de son cousin, et affirma que, s'il s'était ainsi conduit envois ses parents, elle ne l'aurait pas accepté.
— Il faut donc bien de l'argent à ce Monsieur, dit-elle, pour qu'il consente à posséder une fille aussi ravissante de tous points que Pulchérie? Certes, Pulchérie n'avait guère d orgueil et ne s'estimait pas à sa valeur.
Je ne suis ni aussi jolie ni aussi charmante qu'elle, mais je me serais cependant mise à plus haut prix.
Madame Malais fit encore quelques tentatives auprès de son mari ; mais tout fut inutile, et la pauvre femme voyait tout le monde heureux de ce qui la mettait au désespoir. Il y eut de grandes difficultés quand il fut question des invitations. Pulchérie alla inviter elle-même Pélagie, Tranquille et Bérénice,
Elle craignait que cela ne déplût à Urbain; au contraire, il l'en loua, parce qu'il avait promis au meunier de l'engager à sa noce, et il passerait facilement dans le nombre.
Cependant M. Malais fut contrarié de voir son nom sur la liste et dit : — Je n'aime pas cet homme-là ; il est envieux et insolent. D'ailleurs, il a une mauvaise réputation dans le pays; il prête à usure, et que dirait-on?...
— A usure ! lui dit le comte; mais c'est une extravagance. Le pauvre diable aurait plus besoin d'emprunter que de prêter. Il faut voir avec quelle impatience il attend les quelques louis que j'ai à lui donner toutes les semaines.
— Ce n'est pas ce qu'on dit, reprit M. Malais.
— Je regrette bien, mon cher Malais, que vous ne m'ayez pas prévenu de votre répulsion pour ce pauvre diable. Je suis si heureux, ajouta-t-il en baisant la main de Pulchérie, que je voudrais faire partager ma joie à tout le monde, et voir tout le monde heureux autour de moi.
J'ai invité le meunier, et vous êtes bien heureux, dit-il en riant, que je n'aie pas invité pis. J'aurais invité tous mes ennemis et tous les vôtres, si vous en avez toutefois, sans y faire attention. J'aime tout le monde maintenant, et je trouve qu'il n'y a pas assez de gens à aimer.
Le meunier fut maintenu sur la liste. Le soir M. Malais dit à sa femme : — Enfin, voilà le grand jour qui approche. Je
suis seulement fâché de l'invitation du meunier. Je n'aime pas à voir cet homme-là chez moi.
— Il faut se soumettre à son sort, dit ironiquement Dorothée, et d'ailleurs si c'est de voir Eloi Alain chez toi qui te chagrine, tu peux te consoler tout de suite, car il lui serait bien difficile de venir chez toi.
Il faudrait pour cela que tu eusses un chez toi, et tu sais bien que tu n'en as plus. On nous permet de vivre ici, mais nous n'y sommes plus rien. Tu n'as pas demandé à ton geu" dre s'il faudra que je donne la place d'honneur au meunier, à ma droite ; il faudra le lui demander demain.
— Allons, tais-toi, Dorothée ; tu veux absolument troubler mon bonheur.
— Il est joli, ton bonheur ! J'aimerais mieux pour Pulchérie un mari qui serait très-honoré de la prendre et d'entrer dans notre famille, au lieu d'un beau monsieurqui croit nous faire bien de l'honneur et nous fait payer cet honneur de toute notre fortune. Je t'assure qu'il n'épouserait pas Pulchérie s'il nous avait trouvés dans la situation où il nous met.
— Tâche donc de ne pas tout exagérer. Est-ce que nous dépensions jamais ce que nous allons avoir à dépenser ? Maintenant, au contraire, Pulchérie mariée, nous dépenserons tranquillement notre argent, et nous ne nous refuserons plus rien. Qu'est-ce que nous aurons de moins? Ce que nous ne dépensions pas. Efforce-toi de ne pas prendre des airs tristes et lamentables. Qu'est-ce qu'on penserait de toi ?
— On ne pensera rien de pire que ce qui est, et surtout rien qui nous fasse autant de tort dans l'estime des gens.
— Noire nièce s'appellera demain madame la comtesse de Morville. Est-ce si déshonorant?
— Oui, mais le prix que nous y mettons montre assez combien cette alliance est au-dessus de nous. Cela ne sert qu'à nous humilier, et puis ce qui nous fera mépriser de tout le monde, c'est de ne plus être riches.
Ta nièce sera comtesse!... Tu pourras bien appeler le comte ton neveu tant que voudras, il l'appellera M. Malais ou Malais
tout court, comme il fait déjà, tandis que tu l'appelles monsieur le comte gros comme le bras.
— Ça n'empêche pas que le frère aîné arrive demain, et que ça fera un fameux effet de voir un pair de France à la noce de Puichérie !
— On va mettre la maison sens dessus dessous pour celuilà, et je suis sûre qu'il haussera les épaules.
— 11 faudra lui donner notre chambre, Dorothée.
— Comment ! noire chambre !
— Il ne reste que deux jours et ne couche que deux fois ici, nous nous gênerons un peu pour deux jours. Pense à ce qu'on dirait si un pareil personnage n'était pas logé convenablement chez nous !
— Après ça... je n'ai rien à dire... Quand on est chez les autres... Nous devons nous trouver encore bien heureux qu'ils veuillent nous garder ici.
Quand Puichérie était allée prier Bérénice, celle-ci avait accepté, mais après un moment de silence comme si elle eût cherché un prétexte pour refuser, et n'accepta que faute de le trouver.
— Qu'as-tu, Bérénice ? dit-elle; tu reçois bien froidement la nouvelle d'un mariage qui me rend heureuse.
— Ah ! dit Bérénice, c'est que je pense en même temps au malheur de mon pauvre Onésime. Je sais bien que vous n'étiez pas pour lui ; mais enfin il s'était trop rappelé nos projets d'enfants.
— Et quoi! Bérénice, Onésime songeait-il réellement ?...
— Je vous dis encore que vous n'étiez pas pour Onésime ; je le lui disais souvent, parce que je voyais bien que cela finirait mal. Vous êtes riche, élevée dans le monde : c'était une folie d'y penser ; mais Onésime ne voyait que la petite Puichérie, pauvre à peu près comme nous, Puichérie courant avec nous nu-pieds sur la plage, Puichérie mangeant avec nous notre pain noir et le trouvant bien bon. Certes, si les choses étaient restées comme cela, c'est-à-dire si le fils Malais n'était pas mort, il n'y aurait rien eu d'étonnant à ce que Puichérie devint un jour madame Alain.
I iO LA FAMILLE ALALN.
Eh bien ! Onésiuie vous voyait toujours comme cela. Aussi, quand il a été sûr que vous alliez en épouser un autre, le désespoir l'a pris et il s'en est allé. Ils nous faut encore bien remercier Dieu de ce qu'il ne s'est pas tué ; au commencement je le croyais.
— Je ne voulais pas le croire, malgré cette lettre trouvée dans ma chambre, cette tête de Socrate brisée, et ces autres lettres enlevées...
— Je n'en sais rien ; mais le jour qu'il avait si bien envie d'étrangler le comte il était comme un fou, et c'est celte nuit-là qu'il est parti.
— Ce pauvre Onésime ! Je suis bien fâchée d'avoir été pour lui une cause de chagrin... Cependant je l'ai toujours bien accueilli, avec l'amitié que je n'ai pas cessé et que je ne cesserai jamais d'avoir pour vous deux et pour le père Alain et la mère Pélagie.
— C'est justement cet air d'amitié qui a achevé de le tromper. Cependant, Pulchérie, je ne peux pas vous en vouloir ; (;a n'est pas votre faute ; vous ne pouviez pas plus aimer Onésime que vous ne pourriez aujourd'hui manger notre pain noir et courir pieds nus sur les galets.
Ça n'est pas voire faute ; j'irai à votre noce, je prierai Dieu pour votre bonheur : Onésime en ferait autant s'il était ici. Si vous ne me voyez pas bien gaie par moments, vous ne ui'^n voudrez pas. Ayez soin seulement que vos beaux messieurs soient plus polis pour moi qu'ils ne l'étaient avec Onésime.
— Oh î il n'y a pas de danger... Cet amour que je ne devinais pas, je pense que le comte de Morvilles'en était aperçu, et qu'il y avait un peu de jalousie dans sa manière d'èlre avec Onésime. Je te promets, pendant la messe de mon mariage, de prier pour lui dans la vie de dangers qu'il court sur la mer.
Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l'une de l'autre et s'embrassèrent tendrement.
— Je veux, Bérénice, que tu sois ma demoiselle d'honneur.
— Ne me le demandez i)as, Pulchérie ; ne pie demandez pas d'être pour autre chose dans ci* mariage que par mes vœux pour votre bonheur.
L\ FAMILLE ALAIN. lil
Le jour du mariage arriva ; il était quelque peu embarrassant de réunir à la même table le meunier et le pair de France. Bérénice était jeune, jolie, et d'ailleurs avait un tact délicat et une timidité qui la sauvait facilement ; le meunier, au contraire, était un paysan envieux et haineux, rusé et adroit, qui, avec un faux air de naïveté, savait dire tout ce qu'il pensait devoir être désagréable aux gens.
A la messe de mariage, le frère du comte fit la petite et imperceptible impertinence d'offrir la main à Bérénice, voulant mpntrer, par celte excessive politesse envers un fille de campagne, que, du point où il était placé, tous ces gens-là. Malais et Alain, seigneurs et meuniers, riches et pauvres, pouvaient bien avoir entre eux et pour eux-mêmes quelque différence, mais que pour lui ils étaient confondus dans une commune et profonde obscurité, ainsi que du haut d'une montagne le chêne altier et l'aubépine fleurie paraissent ayoir la même hauteur.
Il faisait grand vent ce jour-là, la mer était grosse,lespêcheurs n'avaient pu sortir ; de temps à autre, de violentes rafales faisaient trembler les vitraux de l'église. Il vint un coup de vent si furieux que l'église elle-même en oscilla. Le célébrant s'arrêta. Bérénice, dont les yeux se rencontrèrent avec ceux de la mariée, lui montra d'un regard le côté de la mer, pour lui rappeler qu'elle avait promis de prier pour celui qui, en ce moment sans doute, était au milieu du danger, et peutêtre périssait en prononçant le nom de Pulchérie.
La jeune mariée fit signe qu'elle avait compris, et toutes deux prièrent en même temps. Un des anges qui cueillent sur les lèvres des mortels les bonnes prières, et qui les portent au pied du trône de Dieu comme un bouquet éclos des cœurs, n'eut garde d'oublier celle-ci.
A ce moment même, dans une autre partie du monde, les vagues furieuses assiégeaient le navire que montait Onésime. Une lame balayait le pont et emportait trois hommes sur l'arrière du bâtiment. Deux étaient engloutis et ne reparurent jamais ; Onésime, qui était le troisième, était arrêté par des cordages et restait sur le navire.
Au diner, on commença par parler du temps. — Voilà un vent à décorner un bœuf, sauf votre respect, M. Malais, dit le meunier, et vous savez s'ils ont les cornes solidement amarrées sur la tête. Vous rappelez-vous qu'étant enfant, dans un des pâturages de Malais de Dive, votre père, vous avez été envoyé par-dessus une barrière par un grand bœuf blanc qui fut choisi à Paris pour le bœuf gras de cette année ? C'est un honneur que votre père eut quatre années de suite, M. Malais, et il en était fier; aussi eut-il grand chagrin quand, la cinquième année, il fut dégoté par un gros bœ-uf roux élevé par Cornet de Caen, et qui était une bête monstrueuse. La sixième année, il prit sa revanche, mais ce fut son dernier triomphe.
Il ne tarda pas à mourir pour avoir voulu recommencer à cinquante-huit ans son fameux voyage du Poitou, qu'il avait fait étant plus jeune : quatre-vingt-quatre lieues sans débrider; mais il n'élait plus jeune, et son bidet non plus , le plus fameux bidet de toute la Normandie. Le bidet creva en roule, et Malais ne lui survécut que de quelques mois.
C'était tout de même un fameux homme, et le bidet était un fameux bidet.
On voulut en vain couper la parole au meunier ; il alla jusqu'au bout sans se soucier des interruptions. Puis il attendit une autre occasion pour recommencer les attaques, comme un chasseur à l'affût. On parla du château ; le frère aîné du marié fit remarquer qu'avec un étage de plus ou aurait une magnifique vue de la mer. Dorothée répondit avec un peu d'aigreur que les maîtres du château pouvaient bien faire ce qu'ils voulaient, que cela ne la regardait plus.
— La mariée est tout de même bien belle, dit le meunier quand il crut le moment favorable ; qui est-ce qui aurait dit que nous l'appellerions un jour madame Fa comtesse, quand nous la voyions mêlée avec les enfants de ma cousine Pélagie, Bérénice, qui est là auboulde la table et qui est aussi un assez beau brin de fille, et Omsimo, un beau et brave jeune homme qui m'a sauvé la vie là où bien des braves me laissaient tranquillement rôtir, et qui est parti par chagrin, à ce qu'on dil.
de ce qu'une fille d'ici qui lui avait promis le mariage en allait épouser un autre ?
S'il ne lui avait manqué que de l'argent, il y a un cousin, que je n'ai pas besoin de nommer, mais qui n'est pas loin d'ici, qui passe pour avoir quelques vieux écus, et qui ne l'aurait pas laissé partir ; mais il a disparu sans rien dire.
Où est-il allé ? Dieu le sait. Toujours est-il qu'il a encore envoyé un peu d'argent à sa famille. Eh bien! quand je voyais cette petite Pulchérie courir nu-pieds sur le galet avec les autres enfants de Pélagie, qu'elle m'appelait son cousin el Onésime et Bérénice son frère et sa sœur, je ne pensais pas qu'il faudrait lui dire un jour : Madame la comtesse.
Après le diner, on dansa dans le parc ; on avait invité tout le voisinage et fait venir des musiciens de Caen. Pendant le bal on entendit rouler une chaise de poste: c'était le comte de Morville qui enlevait sa femme et partait avec elle pour Paris.
A trois ans de là, un navire chargé de morues rentrait dans le port de Fécamp. La pêche avait été favorable. Les matelots avaient à peu près huit cents francs à r homme. On cargua les voiles et on mit tout en état à bord ; puis on descendit à terre.
Onésime, qui, cette année-là, était parti comme second, avait à recevoir près de douze cents francs. Il se croyait à peu près guéri de son amour, ou du moins il pensait que le plaisir de revoir sa famille compenserait le chagrin poignant qui l'attendait aux lieux où il avait connu Pulchérie.
11 fallait quelques jours pour décharger le navire et faire le compte de l'équipage. Quand les matelots arrivent et qu'ils ont fait bonne pêche, les aubergistes leur permettent de faire tout ce qui leur convient. Ils cassent, ils brisent sans qu'on leur fasse la moindre observation. On leur met le dégât sur la carte de leur dîner, et ils payent sans faire de réclamations.
Le grand art des aubergistes est de deviner quand le matelot est à ses dprnières pièces pour arrêter à temps les égards et le crédit. Quand il n'a plus d'argent, on ne lui permet même plus de faire du bruit.
Un aubergiste deFécamp avait poussé trop loin celte prudence, au moment du départ du Marsouin, relativement à un homme de son équipage. Dépositaire des avances du matelot, à peine l'argent était-il à moitié dépensé qu'il lui annonça qu'il n'y en avait plus et qu'on ne lui donnerait plus rien sans un nouveau dépôt. Le matelot comprit qu'il était volé et s'emporta ; mais son hôte le fit arrêter et mettre en prison jusqu'au jour de l'embarquement.
L'équipage du Marsouin fit le serment de punir la mauvaise foi de l'aubergiste d'une manière éclatante.
Quatre marins, au nombre desquels avait eu soin de ne pas se trouver la victime de la friponnerie, prirent un fiacre et s'en allèrent par la ville, comme ils font d'ordinaire. Trois étaient dans le fiacre, le quatrième était sur la voiture derrière le cocher.
On s'arrêta à tous les marchands de vin et à tous les bouchons. Au troisième marchand de vin, le cocher passa à la condition d'ami et descendit boire avec les matelots. Quand on arriva à la boutique du coupable, un des matelots, qui était dans le fiacre, fit à haute voix le commandement usité à la mer pour jeter l'ancre : — Ohé ! Valin, mouille.
Et Valin, docile à la discipline, envoya Tancre à travers les vitres du cabaretier. Les chevaux du fiacre firent encore deux pas, mais le câble de l'ancre amarré à l'arrière du fiacre ne leur permit bientôt plus d'avancer. Le cocher comprit et les arrêta tout à fiiit. Le cabaretier ne se fâcha pas cl ne rit pas non plus, c'était une chose toute simple.
Les matelots viennent boire ; il leur plait de casser les vitres, cela ne regarde personne : c\st leur manière, à ces hommes; pourquoi ne prendraient-ils pas leur plaisir?
Les matelots descendirent du fiacre et demandèrent à boire. Quelques-uns, qui connaissaient de longue main l'aubergiste lérôme et sa femme, invitèrent le premier à boire avec eux.
Ils prometlaienlde revenir souper le soir chez lui, mais il fallait qu'il vînt achever leur tournée.
L'hôte hésita, mais seulement à cause de sa femme, car il savait que c'étaient de bons diables, qui avaient de l'argent et qui le régaleraient toute la journée sans qu'il eût besoin de dépenser un sou. On commande le souper d'avance; la femme donne son consentement ; on part, on fait entrer l'hôte dans la chambre^ c'est-à-dire dans l'intérieur du fiacre.
Le cocher reprend sa place à la barre. Valin reste sur la voiture avec l'ancre qu^il vient de lever. On se met en route; on s'arrête et on boit dans tous les endroits où on vend à boire, sans en excepter un seul. L'aubergiste est plus d'à moitié ivre quand il s'aperçoit qu'on n'est plus dans Fécamp. Il demande où on va; on lui répond que cela ne le regarde pas, puisqu'on le ramènera. On s'arrête, on boit encore un peu ; enfin on arrive à Yport. On va souper chez le père Huet.
— Ma foi, le souper que ta femme nous a préparé nous servira à déjeûner pour demain ; soupons ici. On soupe, on boit pendant une partie delà nuit, on achève d'enivrer l'aubergiste. Quand il est bien ivre, on le couche, et les quatre amis s'en vont sans lui et retournent à Fécamp dans leur fiacre.
Pendant ce temps, les autres matelots du Marsouin s'étaient adjoint un certain nombre d'autres marins. Ils avaient fait sortir madame Jérôme de la maison en lui disant que son mari était tombé malade à Yport. On t'avait emmenée, puis on s'était mis avec le plus grand ordre et l'adresse la plus incroyable à démolir la maison de Jérôme.
En cinq heures la maison fut démolie ; il n'ep restait pas pierre sur pierre. Quand, au point du jour, Jérôme revint avec sa femme, ils ne trouvèrent plus de maison. Les quatre marins qui avaient emmené l'aubergiste pouvaient seuls être inquiétés, mais ils étaient partis.
Où étaient-ils allés ? personne n'en savait rien. Les autres, ceux qui avaient démoh l'établissement, étaient trop nombreux et n'avaient pu être reconnus. La maison resta démolie.
Onésime, aussitôt son décompte fait, se mit en route pour le Havre, du Havre il passa à Honfleur. A Honfleur, il trouva une grosse barque de pêcheurs de Dive qui partait pendant la nuit, et sur laquelle il monta. Il demanda bien vite des nouvelles de ses parents et de Bérénice, et du meunier, qu'il aimait assez depuis qu'il lui avait sauvé la vie.
Tous allaient bien, sauf Gésaire, dont on avait eu de mauvaises nouvelles : il s'était perdu avec tout son équipage sur la côte d'Afrique. Onésime n'osa pas parler de Puchérie. Comme ils arrivaient par le travers de Villerville, il vit dans l'ombre un canot monté par un homme seul.
— N'est-ce pas mon père ? dit-il aux pêcheurs ; je me trompe fort, ou je reconnais la Mouette. — Ohé I Tranquille Alain !
— Qui me hèle ? cria une voix du canot. *
— Ni plus ni moins que votre fils Onésime, qui vient vous aider à cueillir vos cordes. Accostez la barque.
Le canot ne tarda pas à accoster, et Onésime sauta dans les bras de son père.
— Eh bien ! ce pauvre Césaire ?
— Hélas ! perdu il y a deux ans, et je craignais bien qu'il ne t'en fût arrivé autant. C'est Bérénice et ta mère qu'il fallait voir prier quand il ventait fort ; mais leurs prières n'ont pas pu sauver l'aîné. Dieu ait son âme! Et toi, qu'as-tu fait ?
— Je suis allé trois fois à la morue sur le banc de Terre- Neuve, et cette dernière fois comme second ; ne chavirons pas, je rapporte plus de mille francs dans ma ceinture ; ce pauvre Césaire ne partagera pas notre bonheur.
Ils levèrent les cordes, elles étaient chargées de poisson. — Voilà que tu ramènes la bonne chance, dit Tranquille. Le poisson embarqué, on mit le cap à la terre. — Tourne le dos quand nous allons approcher de terre, dit Tranquille.
Bérénice et ta mère seront au bord quand nous arriverons ; il faut qu'elles m'aident quand je reviens,, car voilà trois ans que je vais seul à la mer, et je vieillis ; maintenant no tourne pas la tête du côté de terre, elles nous ont vus ; masque-toi par la voile.
En effet, Bérénice et Pélagie s'inquiétaient à terre.
— Je t'assure, dit Bérénice, qu'il y a deux hommes sur le canot.
— Alors ce n'est pas ton père.
— Je reconnais bien la Mouette, cependant ; la voilà qui approche. Tiens maintenant, je reconnais mon père.
— Oui... c'est lui ; mais il y a un autre homme avec lui...
— C'est un marin... au costume.... mais... mais... ah!... mon Dieu ! ça n'est pas possible...
— Qu'as-lu, Bérénice ?
— Mais qu'as-tu toi-même, maman ? tu es toute tremblante.
— C'est que je crois...
— - Et moi aussi... je crois bien.... mais n'ayons pas encore trop de joie...
A ce moment, le canot entrait dans la Dive, et Bérénice s'écria en tombant à genoux : — Onésime!
Onésime n'y tint plus ; il sauta dans l'eau jusqu'à mi-jambe et se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur.
— 0 mon Dieu ! je vous remercie, dit Pélagie, vous m'en rendez un.
— Ma mère, reprit Bérénice, Dieu mesure le vent aux brebis tondues.
— Ma mère, dit Onésime, il faut aller tout de suite parler au curé pour qu'il dise ce matin même une grand'messe ; j'ai fait un vœu à Notre-Dame-de-la-Garde pour quand je reviendrais à Dive, et je ne puis ni boire ni manger que je n'aie accompli mon vœu.
Pélagie s'en alla chez le curé pendant qu'Onésime aidait son père à tirer le poisson du canot, à le laver et à mettre les cordes au sec. Ceux des pêcheurs qui étaient à terre vinrent secouer la main d'Onésime, qui leur dit qu'il avait fait un vœu en mer.
— Est-ce pour aujourd'hui ?
— Oui^ ma mère est allée parler au curé.
— On attendra sans doute que tout le monde soit revenu de la mer
Alors toutes les voix entonnèrent le fameux cantique de
— Je le pense aussi. Quelqu'un veut-il aller prévenir mon cousin Eloi?
— Le meunier de Beuzeval?
— Oui.
— Je vais y aller en fumant ma pipe.
Pélagie ne tarda pas à revenir. On attendit le retour des pêcheurs, dont on voyait poindre les voiles à l'horizon. Le curé vint chez Alain pour savoir les circonstances du vœu ; puis, quand on vit les marins rentrés, on sonna les cloches, et tout le monde se rendit à l'église; les étrangers et les baigneurs qui se trouvaient à Dive se joignirent au cortège.
Onésime marchait, suivi de sa famille, la tête et les pieds nus, et portant un gros cierge à la main; il s'avança jusqu'au chœur et se mit à genoux. Le curé m.onta en chaire et dit : « Mes frères, mes enfants, un d'entre vous, Onésime Alain, s'est trouvé pris à la mer d'une tempête furieuse.
» Dans un moment où le navire craquait de toutes parts, dans un moment où les plus intrépides matelots pâlissaient en face de la mort, et où les plus 'vieux marins ne savaient plus que faire pour défendre leur vie, Onésime Alain a fait un vœu à Notre-Dame-de-la-Garde ; il a promis à la sainte mère de Dieu de faire dire une messe en son honneur et d'allumer un cierge de dix livres à son autel, où il viendrait tête et pieds nus avant de boire ni de manger à Dive, s'il obtenait par son secours de revoir son pays et sa famille.
» Comme il venait d'exprimer son vœu, une lame épouvantable couvrit le bâtiment et emporta trois hommes par-dessus le bord; un seul fut jeté contre les cordages auxquels il se rattrapa; les deux autres, le capitaine et le second, furent noyés. Le calme ensuite se rétablit, et Onésime eut le bonheur de ramener le navire, quoiqu'il fût tellement battu par la mer, qu'il fallut un homme à la pompe sans relâche jusqu'à l'arrivée.
» Onésime Alain vient aujourd'hui accomplir loyalement son vœu. Unissons-nous pour rendre des actions de grâce à Nolre-Dame-de-la-Garde, la protectrice des marins. »
LA FAMILLE ALAIN. d49
Notre-Dame-de-la-Garde, que nous avons déjà entendu lors du baptême de la Mouette.
Notre-Dame-de-la-Garde, Très-digne mère de Dieu, Soyez notre sauvegarde, Protégez-nous en tout lieu.
Puis le curé dit la messe, après laquelle on chanta encore le cantique. Toutes les voix étaient émues; les femmes pleuraient.
A la sortie de l'église, les hommes vinrent secouer la main à Onésime, les femmes embrassèrent Pélagie et Bérénice ; puis, pendant que les deux femmes rentraient préparer un bon déjeuner, Onésime fit venir quelques pots de cidre à la porte du cabaret, et répondit à toutes les questions sur la pêche de la morue et sur les dangers qu'il avait courus.
A ce moment seulement, le meunier de Beuzeval descendait la côte, se rendant à Dive ; il avait été retenu jusque-là par une discussion très-vive avec sa servante Désirée. Quand un pêcheur était venu l'avertir du retour d'Onésime, Eloi Alain était à déjeuner.
Il n'avait pas oublié qu'il devait la vie à Onésime, et il fut si ému, qu'il dit à Désirée : — Désirée, je n'ai plus faim; donne-moi ma redingote et mon chapeau, que j'aille à Dive embrasser Onésime.
— Ne pourriez-vous y aller après déjeuner? dit aigrement Désirée.
— Loin de là, je voudrais y être déjà ; ce cher enfant?
— Ce cher enfant! vous n'avez des yeux que pour lui... Tout le reste du monde ne vous est plus rien.
— Je ne puis pas oublier qu'il m'a sauvé la vie.
— Il faut que vous ayez eu joliment peur, pour en parler toujours comme ça. Onésime a fait ce qu'aurait fait lout le monde à sa place. On ne laisse pas griller un chrétien sans essayer de le sauver.
— C'est-à-dire que j'étais mort, s'il ne s'était pas exposé à mourir avec moi pour me sauver.
150 LA PÀMILLK ALAIN.
— Après tout, ça m'est bien égal, vous pouvez bien faire ce que vous voulez. On dit dans le pays que vous avez fait un testament pour lui, et que vous lui donnez tout en faisant tort à des gens que je jie nomme pas, mais qui ont passé leur vie à votre service, et à qui vous avez fait tant de belles promesses quand il s'est agi d'abuser de leur jeunesse...
— Ne te tourmente pas, Désirée. Si je meurs avant toi, tu pourras être sûre de ne manquer de rien jusqu'à la fin de les jours.
— - Oui, oh ! je pense bien que vous me laisserez un morceau de pain, pour qu'on ne dise pas que Désirée, qui a passé sa vie chez le riche Eloi Alain, demande son pain de porte en porte...
Ce n'est pas ce que vous me chantiez... Vous ne pouviez pas m'épouser, disiez-vous, mais ce serait tout comme; et, par votre testament, vous me donneriez tout, comme si j'avais été votre femme.
— Tu es donc bien sûre que je mourrai avant toi. Désirée?
— Ecoutez donc, maitre Eloi, j'étais une toute jeunesse quand je suis entrée chez vous, et vous étiez déjà un homme mûr ; mais vous n'êtes pas plus reconnaissant que rien du tout : je me serai esclavée toule ma vie auprès de vous pour un morceau de pain.
Que diriez-vous si, au lieu de prendre vos intérêts dans tout, et de m^esclaver comme ï'dLi fait, j'avais imité bien d'autres, si je vous avais volé, et si je m'étais fait tout doucement un magot... hein, que diriez-vous?
— Je serais peut-être assez bon pour ne rien dire, reprit le meunier, mais je te romprais les os à coups de trique. Je n'ai besoin des conseils de personne ; je suis assez vieux pour me conduire. C'est une vilaine action de parler comme ça de son testament à un homme, et de reporter sans cesse ses idées au cimetière.
Si tu n'es pas contente, tu peux t'en aller; si tu me parles encore de ces choses-là, sois sûre que je te mettrai à la porte.
— Oui-da! ce serait conimoile ; mais pas de ça, je reste ici, moi : vous avez eu ma jeunesse, vous aurez mon certain âge;
VOUS n'oseriez pas me chasser. D'ailleurs, je me coucherais comme un chien à votre porte, et je m'y laisserais mourir de faim.
— Allons, Désirée, tâche de me laisser tranquille et calmetoi. Je te dis que tu es bien sur le testament et que lu n'auras pas à te plaindre ; mais je te jure, aussi vrai qu'Eloi est mon nom, que, si tu me parles encore une seule fois de ce maudit testament, j'efface tout ; ça n'est pas bien long de biffer quatre lignes.
— Il y a donc quatre lignes? dit Désirée avec des yeux avides ; mais, voyez-vous, c'est pas pour votre argent, c'est que je suis jalouse quand je vois que vous aimez trop les autres.
— Allons, tais-toi; ma redingote et mon chapeau.
C'est ce qui fit que maître Eloi ne passa que longtemps après la messe devant le cabaret où étaient attablés Onésime et les autres pêcheurs. On appela Eloi, qui embrassa Onésime avec effusion. Ils s'en allèrent tous deux à la maison de Risque- Tout, où on attendait Onésime pour déjeuner.
Comme ils cheminaient ensemble en se donnant le bras, un des pêcheurs dit : — Le vieux Eloi aime tout de même bien son petit cousin Onésime; il n'y a guère que son argent qu'il aime encore plus que lui.
— Dame ! c'est que le jour qu'Onésime l'est allé chercher dans le moulin en feu, tout son argent ne pouvait plus lui servir à rien.
Eloi, qui avait interrompu son déjeuner, mangea avec la famille. En mangeant, il fallut qu'Onésime racontât encore ses trois voyages, et ses dangers, et son vœu.
J'ai souvent, au bord de la mer, entendu raconter jusqu'à sept fois de suite la même histoire; on recommençait à mesure qu'il arrivait un nouvel auditeur ; les plus anciens assistants riaient à la septième fois comme à la première aux endroits réputés risibles, et ceux qui avaient coupé le récit du narrateur de quelques réflexions les répétaient au même endroit quand le récit recommençait.
— J'aurais bien dû penser qu'il arriverait quelque malheur
i52 LA FAMILLE ALAIN.
à ce bateau-là, dit Onésime; mais à mon premier départ, j'étais si triste (et il regarda Bérénice), que je me serais embarqué sur un navire commandé par le diable en personne, si c'était son navire qui fût parti le premier. C'était un navire neuf qui allait à la mer pour la première fois.
— Ça n'était pas une si mauvaise condition, dit le meunier.
— Oui, mais quand on l'a lancé du cliantier de Fécamp, au bout de son erre, au lieu de s'abattre et de virer du côté de la chapelle de Notre-Dame, comme doit faire un bateau baptisé, il avait viré de l'autre bord. Aussi le second et quatre matelots avaient refusé de partir. C'est bien, on retrouve trois autres hommes et moi.
Deux jours avant le départ, voilà qu'un marin en mangeant sur le pont. laisse tomber son couteau, et le satané couteau se fiche sur la pointe et reste debout sur le pont. Cette fois, c'était trop fort. Quelques-uns, qui étaient restés après le premier signe, s'en allèrent au second, et ce n'est qu'à force de promesses qu'on réussit à former un autre équipage.
— Malheureux enfant! dit Pélagie, tu voulais donc aller à ta perle?
Onésime regarda encore Bérénice et ne répondit pas à sa mère. Il continua : — Quand nous fûmes assaillis par une si terrible tempête que les plus vieux marins ne se rappelaient pa en avoir vu une semblable, tous se reprochaient de ne pas avoir écouté les avertissements du ciel en s'embarquant sur ce navire maudit.
— Et à quelle époque cela est-il arrivé? demanda Bérénice.
— Peu de jours après mon départ, nous étions encore dans la Manche ; je suis parti un dimanche : c'était huit jours après le mardi suivant, un peu avant midi.
— Oh! mon Dieu ! dit Bérénice, c'est bien cela.
— Que veux-tu dire? demanda Onésime.
— Je le dirai cela plus tard.
Eloi Alain invita toute la famille à diner ; muis le naturel reprit bienlôt le dessus, et il choisit quelques poissons parmi ceux que Tranquille et son fils avaient rapportés de la mer. Il s'en retourna pour apaiser Désirée, qui avait un dîner à faire
LA FAMILLE MAm, d53
pour une famille dont un membre au moins lui inspirait de l'ombrage.
Le dîner se passa convenablement. Désirée mangea à table comme il est d'usage, tout en se dérangeant pour servir, ce qui n'empêchait pas Pélagie et Bérénice de l'aider de temps en temps.
Le dîner fini, Pélagie resta à jaser avec Désirée, tandis qu'Eloi et Tranquille fumaient devant un pot de cidre. Bérénice et Onésime sortirent de l'habitation du meunier et allèrent s'asseoir au bord du petit étang qui retient l'eau pour le moulin. Tout deux avaient bien des choses à se dire, mais aucun n'osait commencer. Cependant, après un assez long silence, la glace fut rompue par ces mots :
— Eh bien! Onésime?
— Eh bien ! Bérénice?
— Mon pauvre Onésime ! tu reviens : est-ce parce que tu es moins malheureux ou parce que tu as besoin de consolations?
— L'un et l'autre, ma sœur, J'aime toujours Pulchérie, mais de cet amour qu'on aurait pour une étoile qu'on sait bien qu'on ne peut atteindre. Depuis mon départ, j'ai rétléchi et j'ai vu un peu le monde.
Elevé avec Pulchérie, j'étais comme un jeune coq qu'une poule aurait couvé en même temps qu'un œuf de faisan. D'abord le plumage du dernier prend de riches couleurs, puis il s'envole. J'ai compris ma folie. Pulchérie ne pouvait être à moi. Je reviens vivre avec vous comme nous vivions autrefois ; je retrouverai du plaisir à penser à elle et à revoir les lieux où nous avons vécu ensemble.
Ainsi lu peux sans crainte me donner des détails sur ce qui s'est passé. Quand je suis parti, Pulchérie allait se marier... Elle est mariée?
— Oui...
— Attends-.. Je le pensais, je le savais... mais cela cependant m'étourdit un peu... Il faut que je me le dise bien : Pulchérie est mariée, Pulchérie est à un autre, elle Ta épousé parce qu'elle l'aimait, parce qu'elle était amoureuse de lui...
io LA FAMILLE ALAIN.
Maintenant j'ai bien fait saigner la blessure; parle, rien ne me fera autant de mal que ce que je me suis dit.
— Eh bien 1 tu as raison, mon frère... Je vais te dire tout à la fois. Pulchérie est mariée. Elle savait que tu l'aimais par une lettre que tu as laissée dans sa chambre et par une conversation qu'elle a eue avec moi le jour de son mariage.
Pendant la messe du mariage même, il faisait un temps effroyable; nous avons pensé toutes deux ensemble à un ami qui devait être sur la mer, et, nous comprenant d'un regard toutes deux, nous avons prié pour lui.
Pense comme j'ai été émue ce matin pendant ton récit ; c'est au moment juste où tu allais périr que nous adressions pour toi au ciel une fervente prière.
Onésime embrassa sa sœur, et tous deux restèrent quelques instants silencieux. Bérénice continua.
— Quand Pulchérie a été partie avec son mari, beaucoup de bruits ont couru sur ce mariage. On a dit que M. Malais, étourdi par l'orgueil de voir sa nièce comtesse, s'était ruiné pour la dot, et qu'il ne lui restait presque plus rien. Madame Malais, malgré laquelle tout s'était fait, s'en plaignait à qui voulait l'entendre.
Pour M. Malais, qui est si orgueilleux, il n'a jamais rien diminué de son train au dehors, à cause de ce qu'on en penserait; mais on disait que cela se sentait au dedans. Le comte deMorville venait quelquefois à Beuzeval, il n'allait pas chez les Malais, mais il venait la nuit, allait tout droit chez notre cousin Eloi et se retirait à la pointe du jour sans parler à personne.
Ces jours-là, le meunier, qui no répondait à aucune question, se frottait les mains et avait l'air de sourire toute la Journée. Pulchérie écrivait quelquefois, elle exprimait ses regrets de ne pas voir son oncle et sa tante ; les affaires de son mari ne lui permettaient pas de venir en Normandie, et il ne voulait pas qu'elle voyageât seule.
Elle paraissait triste, quoiqu'elle parlât toujours de son bonheur, et madame Dorothée disait bouvent : On ne me trompe pas, nous avons tout perdu, et nous n'avons pas même la con-
LA FAMILLE ALAL\. 155
solation d'aroir fait le bonheur de Pulchérie ! C'est noire piate vanité qui a monté la tête à celte malheureuse enfant. Nous avons été si fiers de voir un comte à notre table, nous avons si sottement loué tout ce qu'il faisait, que nous avons fini par monter la tête à cette pauvre fille, et aujourd'hui elle paye tout cela bien cher.
Sur ces entrefaites, madame Malais vint à mourir; cette fois, Pulchérie vint à son enterrement avec son mari, elle était triste à faire peine ; mais, comme elle avait un sujet de chagrin légitime dans la perte de sa bienfaitrice, on n'en put pas tirer tout à fait la conséquence qu'elle n'était pas heureuse dans son ménage. Ils restèrent quelques jours après l'inhumation ; le comte venait souvent voir le meunier ; il eut de longues discussions avec M. Malais, il voulait, dit-on, lui faire signer des papiers ; M. Malais ne voulait pas, puis il finit par céder; alors le meunier fut mandé au château, où il alla plusieurs jours de suite.
Tout le monde voyait bien qu'il y avait des avaries, et que mon cousin Eloi y était pour quelque chose ; mais, quand on lui faisait des questions, il ne répondait pas, ou bien il vous faisait des questions sur des choses auxquelles il savait bien qu'on ne voulait pas répondre.
Je ne vis Pulchérie qu'une fois, elle vint m'embrasser avant de partir pour Paris ; elle paraissait triste et était fort changée.
Si mon cousin Eloi ne dit rien, il y a quelqu'un qui n'en sait pas tant, selon les apparences, mais qui dit tout ce qu'il sait, et peut-être même un peu davantage : c'est maître Epiphane, qui n'est plus clerc; tout à coup il est devenu l'ami du meunier, il ne sortait plus du moulin.
On prétend qu'Eloi l'a employé à des affaires avec le mari de Pulchérie. Toujours est-il qu'il a disparu quelques mois après avoir quitté son école, et quand il est revenu c'était un gros monsieur, il s'est fait huissier ; on a dit cent choses sur cette fortune inouïe : de maître d'école devenir huissier!
Sa femme à présent met des chapeaux ; il n'y a plus de concurrence pour les bains de mer, c'est Désirée qui les dirige.
Maître Epiphane dit que le meunier tient aujourd'hui près-
que toute la fortune des Malais, et qu'il aura le reste quand il voudra.
Il dit aussi qu'Eloi Alain a, depuis sa jeunesse, une vengeance à exercer contre les Malais, qu'il tient M. Malais au bout de sa ligne, et que s'il ne le tire pas tout à fait hors de l'eau, c'est que ça l'amuse de le voir se débattre ; mais, ajoute maitre Epiphane, M. Malais a l'hameçon dans le gosier, il ne s'échappera pas.
Cependant j'ai peine à croire que mon cousin Eloi soit devenu si riche, et M. Malais si pauvre; il n'ont rien changé ni l'un ni l'autre dans leurs habitudes. M. Malais a toujours son cheval et sa voiture ; il a renvoyé quelques domestiques à ce qu'on raconte, mais il dit que c'est parce qu'il a peur d'être volé, que depuis la mort de sa femme il ne reçoit plus de monde, et la peur d'être volé n'indique pas un homme ruiné.
11 n'a plus qu'un seul domestique borgne qui n'est pas du pays, qu'on n'a pas vu arriver, qui ne sort jamais et qui ne cause avec personne. Les fournisseurs de la maison apportent au château moins qu'autrefois, cela se comprend , puisqu'on ne reçoit plus personne depuis la mort de madame Dorothée.
M. Malais est toujours bien mis, on le voit dans la même voiture, avec son même cheval toujours bien harnaché ; il va de temps en temps se promener en voilure jusqu'à Caen ou jusqu'à Honfleur, et il donne toujours quelque chose aux pauvres qu'il rencontre.
Pendant ce temps, mon cousin a toujours ses vieux habits d'il y a trois ans. auxquels il fait remettre des pièces qu'il prétend être de la même couleur, parce que ce sont des morceaux du même coupon de drap qu'il a gardés dans un tiroir, pendant que les habits s'usaient au soleil, à la poussière et à la pluie ; il n'a que son vieux bidet pour le service de son moulin; il prise dans la tabatière d'aulrui, et fume le tabac qu'on lui donne; il se plaini toujours de la dureté des temps, et se refuse à chaque instant des choses dont on voit qu'il a envie.
Quand on lui doit un peu d'argent, et, Dieu merci, nous ne lui en devons plus, on dirait toujours qu'il attend après ce remboursement pour avoir du pain; il vient souvent par hasard au moment du retour de la pêche, et il tourne tout autour du poisson ; il le trouve si beau, si rond, si épais, si frais, il y goûte tant des yeux^ qu'il est impossible de ne pas lui dire d'en emporter un ou deux.
Quand il boit un pot de cidre avec quelqu'un, il est si long à chercher de la monnaie, que celui qu'il a invité est souvent forcé de payer; jamais il ne donne rien à personne, et on a remarqué beaucoup, — lorsque lu as disparu, ce qui a semblé lui faire un vrai chagrin,— qu'il a dit : « Si c'est pour de l'argent qu'il est parti, je lui en aurais donné. » Il est vrai qu'il a ajouté : « Un peu, » et cela c'était avant le temps où on prétend qu'il a gagné toute la fortune des Malais.
Le frère et la sœur s'aperçurent alors qu'il était tard ; ils retournèrent au moulin, mais il n'y avait plus de lumière.
Depuis longtemps déjà, Tranquille et Pélagie étaient repartis pour Dive, croyant leurs enfants couchés. Bérénice rentra. Onésime dit qu'il n'avait pas encore sommeil. Il alla errer autour du château.
11 aurait voulu voir de loin la chambre de Pulchérie, d'où il s'était échappé si malheureux il y avait trois ans, mais tout était dans l'obscurité.
Il allait s'en retourner, lorsque dans une prairie il aperçut un homme et un cheval. Le cheval tondait l'herbe à belles dents; l'homme paraissait inquiet et avait l'œil au guet; il enlendit marcher, et, prenant son cheval par la longe, il semblait prêt à l'emmener.
Onésime, voyant son trouble et saisi d'un vague soupçon^ cessa de marcher et resta blotti derrière un buisson. Le mai- Ire du cheval reprit de l'assurance sans se relâcher de sa surveillance, et permit à l'animal de se remettre à paître. Onésime eut le temps de voir qu'il ne s'était pas trompé, et que ce personnage n'était autre que M. Malais de Beuzevai.
Il ne comprit pas très-bien pourquoi il était si tard dans la campagne, ni pourquoi il avait l'air si agité; tout ce qu'il
comprit pour le moment, c'est que le vieillard ne voulait pas être rencontré. Il voulut se retirer sans bruit, mais il ne put éviter d'agiter quelques branches, et en quelques instants, le cheval et son mailre disparurent et rentrèrent dans le château.
Dans ce récit, plus véridique qu'il n'en a peut-être l'air, je suis fort embarrassé lorsque je fais parler mes personnages. Si je ne les fais pas parler normand, je sacrifie la couleur locale ; si je les fais parler normand, vous n'y comprendrez rien. Après des méditations suffisamment longues, j'ai décidé que je conserverais dans le dialogue les expressions pittoresques et caractéristiques appartenant à l'idiome normand, mais que, pour tout le reste, je m'efforcerais d'être intelligible.
D'ailleurs, quand on écrit, m'est avis qu'il faut se décider pour une langue, sans prétendre faire parler chaque personnage qu'on met en scène dans le langage de son pays; autrement, avant d'écrire et d'ouvrir un livre, il faudrait que le lecteur et l'auteur sussent tous deux l'anglais, l'allemand, l'italien, le hollandais, le russe, le français, etc. Encore faudrait-il savoir l'italien de Rome, l'italien toscan et l'italien de Venise, le français de Paris et le français de Vire, celui de Marseille et celui de Lille, le français du commerce et le français des journaux, le français parlementaire et une douzaine d'autres petits français indépendants.
J'avoue que je ne puis prendre pour un trait de génie et une très-belle chose l'emploi des divers dialectes dans Homère. Du reste, après avoir donné les raisons du parli que j'ai pris, je dirai, comme disent les savants, que ceux qui ne sont pas de mon sentiment n'ont qu'à fermer ce livre, que je n'écris que pour les personnes de goût, et que je hais le profane vulgaire.
I J'ajouterai, comme disait madame Dacier des critiques d'Homère, que ceux qui sont d'un avis contraire au mien sont
LA FAJNIILLE ALAIN. 159
des ignorants, des gens sans pénétration, bouffis d'orgueil, sots, impudents, ridicules, téméraires, vanteurs d'eux-mêmes, que ce sont les pestes publiques d'un Etat, et qu'ils ne sont bons qu'à ruiner les gouvernements. Cette explication donnée, je continue mon récit.
Onésirae reprit la pêche comme avant son départ. Une partie de l'argent qu'il avait apporté mit une petite aisance dans la maison. On acheta un canot plus grand, de nouveaux applets; Pélagie et Bérénice eurent chacune des vêtements neufs pour les dimanches; Tranquille et Onésime, des bottes de pêche et des chemises de laine rouge.
Jamais on n'avait été si content. On regrettait bien davantage encore Césaire à cause de la vie heureuse qu'il aurait partagée. Eloi dit à Onésime : — S'il te reste de ^argent, Onésime, au lieu de le laisser dormir comme un feignant dans un pot de grès, donne-moi-le, je le ferai travailler; l'argent nous fait assez travailler, il faut qu'il travaille aussi.
Je ne lui donne pas plus de repos qu'il ne m'en donne, et surtout qu'il ne m'en a donné. Si on n'est pas son maître, il a bien vite fait d'être le nôtre. Donne moi-ton argent ; je marierai les louis avec les pistoles, et ils te feront un tas de petites pièces de cent sous.
— Il ne m'en reste guère, mon cousin, dit Onésime, et encore je puis en avoir besoin d'un moment à l'autre ; d'ailleurs, excusez-moi, cousin, j'ai entendu dire souvent ici que votre argent travaille, il est vrai, mais qu'il fait un vilain métier.
~ Ce sont des sots qui t'ont dit cela, Onésime. Regarde comment on est avec moi, dis s'il y a quelqu'un à qui on ôte le chapeau plus bas, et de la santé duquel on s'informe plus souvent? Nous ne saurions aller d'ici au moulin de Beuzeval sans que quinze personnes viennent me demander comment je me porte.
Si je dine quelque part, à qui est-ce qu'on donne la meilleure place, et, ce qui vaut encore mieux, les meilleurs morceaux ? Je sais bien qu'on dit que je suis un usurier, mais on le dit bien bas, et on serait très-fàché si je l'entendais. Crois-lu
comprit pour le moment, c'est que le vieillard ne voulait pas être rencontré. Il voulut se retirer sans bruit, mais il ne put éviter d'agiter quelques branches, et en quelques instants, le cheval et son maitre disparurent et rentrèrent dans le château.
Dans ce récit, plus véridique qu'il n'en a peut-être l'air, je suis fort embarrassé lorsque je fais parler mes personnages. Si je ne les fais pas parler normand, je sacrifie la couleur locale; si je les fais parler normand, vous n'y comprendrez rien. Après des méditations suffisamment longues, j'ai décidé que je conserverais dans le dialogue les expressions pittoresques et caractéristiques appartenant à l'idiome normand, mais que, pour tout le reste, je m'efforcerais d'être intelligible.
D'ailleurs, quand on écrit, m'est avis qu'il faut se décider pour une langue, sans prétendre faire parler chaque personnage qu'on met en scène dans le langage de son pays; autrement, avant d'écrire et d'ouvrir un livre, il faudrait que le lecteur et l'auteur sussent tous deux l'anglais, l'allemand, Titalien, le hollandais, le russe, le français, etc. Encore faudrait-il savoir l'italien de Rome, l'italien toscan et l'italien de Venise, le français de Paris et le français de Vire, celui de Marseille et celui de Lille, le français du commerce et le français des journaux, le français parlementaire et une douzaine d'autres petits français indépendants.
J'avoue que je ne puis prendre pour un trait de génie et une très-belle chose l'emploi des divers dialectes dans Homère. Du reste, après avoir donné les raisons du parli que j'ai pris, je dirai, comme disent les savants, que ceux qui ne sont pas de mon sentiment n'ont qu'à fermer ce livre, que je n'écris que pour les personnes de goût, et que je hais le profane vulgaire.
( J'ajouterai, comme disait madame Dacier des critiques d'Homère, que ceux qui sont d'un avis contraire au mien sont
des ignorants, des gens sans pénétration, bouffis d'orgueil, sots, impudents, ridicules, téméraires, vanteurs d'eux-mêmes, que ce sont les pestes publiques d'un Etat, et qu'ils ne sont bons qu'à ruiner les gouvernements. Cette explication donnée, je continue mon récit.
Onésime reprit la pêche comme avant son départ. Une partie de l'argent qu'il avait apporté mit une petite aisance dans la maison. On acheta un canot plus grand, de nouveaux applets; Pélagie et Bérénice eurent chacune des vêtements neufs pour les dimanches; Tranquille et Onésime, des boites de pêche et des chemises de laine rouge.
Jamais on n'avait été si content. On regrettait bien davantage encore Césaire à cause de la vie heureuse qu'il aurait partagée. Eloi dit à Onésime : —S'il te reste de Targent, Onésime, au lieu de le laisser dormir comme un feignant dans un pot de grès, donne-moi-le, je le ferai travailler; l'argent nous fait assez travailler, il faut qu'il travaille aussi.
Je ne lui donne pas plus de repos qu'il ne m'en donne, et surtout qu'il ne m'en. a donné. Si on n'est pas son maître, il a bien vite fait d'être le nôtre. Donne moi-ton argent ; je marierai les louis avec les pistoles, et ils te feront un tas de petites pièces de cent sous.
— Il ne m'en reste guère, mon cousin, dit Onésime, et encore je puis en avoir besoin d'un moment à l'autre ; d'ailleurs, excusez-moi, cousin, j'ai entendu dire souvent ici que votre argent travaille, il est vrai, mais qu'il fait un vilain métier.
— Ce sont des sots qui t'ont dit cela, Onésime. Regarde comment on est avec moi, dis s'il y a quelqu'un à qui on ôte le chapeau plus bas, et de la santé duquel on s'informe plus souvent? Nous ne saurions aller d'ici au moulin de Beuzeval sans que quinze personnes viennent me demander comment je me porte.
Si je dine quelque part, à qui est-ce qu'on donne la meilleure place, et. ce qui vaut encore mieux, les meilleurs morceaux ? Je sais bien qu'on dit que je suis un usurier, mais on ledit bien bas, et on serait très-fàché si je l'entendais. Crois-tu
qu'il y ait quelqu'un dont on ne dise rieu? crois-tu qu'on sache gré aux gens de ce qu'ils ne font pas de mal?
Supposons que je ne fisse pas un peu travailler mon argent, on ne dirait pas : Eloi Alain est un brave homme, qui n'aime pas trop l'argent; pas le moins du monde. On dirait : Eloi est un ivrogne, ou bien : Eloi est un prodigue. Crois-tu qu'on ne dise rien de toi ? On ne peut pas dire que tu es un usurier, toi ; eh bien I on dit que tu fais le monsieur, que tu aurais voulu épouser Pulchérie Malais, que tu le pavanes avec cette médaille dont lu as raison d'être fier, qui fait que jeté regarde comme mon fils, et que, si tu as jamais besoin de moi pour quelque chose, je suis là, tu m'entends.
Vois- lu, j'aime l'argent, c'est vrai, mais avec l'argent on a tout ce qu'il y a au monde, ce qui fait qu'on finit par ne plus avoir envie de rien. Vois combien de choses on peut avoir avec mille francs, c'est-à-dire qu'on est embarrassé du choix.
Avec mille francs, je puis avoir une petite maison, ou un excellent bidet d'allure, faisant ses trente lieues tous les jours, ou un bon coin de pré, ou six feuillettes du meilleur vin, ou, ajoula-t-il en ricanant, la plus belle fille du pays et peut-être bien deux.
Eh bien ! si j'achetais une de ces choses, je n'aurais qu'elle, tandis qu'en gardant mon sac je jouis de toutes ces choses à la fois, je les ai parfaitement toutes en même temps. On dit que je porte de vieux habits, c'est vrai ; mais je n'ai qu'à mettre cent francs dans ma poche, il me semble que j'ai simultanément tous les beaux habits dont je n'aurais qu'un, si je lâchais mes cent francs.
J'aime l'argent, et je crois avoir bien raison de l'aimer. Je viens de te dire quelque chose des bonheurs qu'il donne, mais regarde d'un autre côté : il n'y a pas un malheur que l'argent ne prévienne ou n'adoucisse.
Si tu avais eu de l'argent, Césaire ne serait pas parti et ne serait pas mort, ou du moins il serait mort autrement; car je dois l'avouer, l'argent ne nous empêche pas de mourir : seulement il meurt bien encore un peu plus de pauvres que de riches, sans compter que la pauvreté vous cloue avec sa
chaîne de fer là où vous gagnez votre pain. Chez toi, tu n'es que pauvre ; à dix heues on t'appelle vagabond : n'avoir ni domicile à soi ni moyen d'existence est un délit, et les articles 269, 270 et 271 du code pénal te condamnent à trois ou six mois de prison.
Les hommes se décident bien vite à appeler voleur celui auquel ils ne peuvent espérer rien prendre. Les lois sont faites par les riches : aussi sont-elles faites pour les deux tiers au moins contre les pauvres. D'ailleurs, ce n'est pas seulement Tamour de l'argent qui m'a poussé aux affaires, c^'est la vengeance.
Les Malais avaient un compte avec moi, un terrible compte. Malais le douanier m'avait affreusement trahi; j'ai juré une haine profonde à toute cette race. 11 y a trente-trois ans qu'en disant mon Pater noster, soir et malin, je passe les mots : Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. La race des Malais s'était élevée, je l'ai abaissée; elle était riche, la voici pauvre tout à l'heure.
— Mais, cousin Eloi, dit Onésime, ceux-ci ne vous avaient rien fait ?
— Tu ne tiens pas compte de leur vanité, de leurs dédains pour moi. Et puis... c'est un combat.,., une partie engagée... Deux hommes qui jouent un pot de cidre aux dominos finissent par se haïr un peu. Pendant la partie, ils ne supporteront pas l'un de l'autre certaines plaisanteries, regardées comme innocentes en toute autre chose.
A mesure que j'acquiers une petite pièce de terre ayant appartenu au Malais, je suis heureux comme on ne l'est pas. Je vais me promener dedans, j^y plante ou j'y déplante quelque chose.
Aujourd'hui, si on comptait bien, j'aurais plus de droits qu'eux à m'appeler monsieur deBeuzeval; mais ça, je n'y tiens pas. J'ai été bien aidé par ce comte. C'est un joueur forcené, qui a cru revenir à la raison et renoncer au jeu en se jetant dans des affaires industrielles : imbécile ! comme si on changeait! C'est son ennemi qui changeait de nom, voilà tout !
164 LA FA3IILLE ALAL\.
une opération magnifique où j'ai engagé successivement toute ma fortune et celle de Pulchérie va échouer au port si vous ne venez pas efficacement au secours de votre nièce et au mien.
— Au secours de quelqu'un, moi! s'écria M. Malais, moi dont vous avez fait un misérable mendiant ! Savez-vous, Monsieur, à quelle situation vous m'avez réduit? Je n'ai plus un domestique, Monsieur ; le dernier m'a quitté parce que je ne pouvais plus lui payer ses gages; il y a un an que vous ne me payez plus ma pension, et vous savez bien que de toute ma fortune vous ne m'avez pas laissé autre chose.
Cet homme, mon dernier domestique, a voulu partir ; comme je ne pouvais pas le laisser partir sans ses gages, je lui ai donné ma montre... il l'a reçue en pleurant, et après l'avoir d'abord refusée : je lui ai demandé seulement puisqu'il quittait le pays, de partir sans parler à personne de ma détresse...
M. Malais s'aperçut que le comte regardait les breloques qui lui pendaient sur le ventre.
— Vous regardez ceci, monsieur le comte ? ce n'est que le cordon que j'ai gardé et que je porte pour qu'au dehors on ne s'aperçoive de rien.
Et il lui montra que ce cordon était cousu dans son gousset de montre et que ces breloques étaient une trompeuse enseigne.
— Depuis un an, Monsieur, je vis de la vente des bijoux de ma pauvre femmC;, que je vais vendre de temps en temps à Gaen, où je dis que je m'en défais parce qu'ils me rappellent trop celle que j'ai perdue, tandis qu'ils sont pour moi un trésor inappréciable; mais on ne peut avouer sa misère aux gens, Monsieur !
Que penserait-on si on savait où en est aujourd'hui M. Malais de Beuzeval ? Et pourquoi en suis-je là, Monsieur ? J'ai la générosité de ne pas vous le rappeler. J'avais consenti à me faire pauvre, mais non à me faire mendiant !
— Je sais. Monsieur, répondit le comte, que vous avez le droit de vous plaindre. Pulchérie a dû vous dire...
LA FAMILLE ALAIN. ICri
— Ln comtesse de Morville, répliqua le pauvre Malais encore fier d'appeler sa nièce comtesse au moment où il récapitulait ce que ce titre lui coûtait de misères à lui-même, la comtesse de Morville m'a écrit ce que vous venez de me dire, et la pauvre enfant m'a envoyé quelques louis : c'est le seul argent que j'aie reçu depuis un an. Sa lettre était fort triste et m'a fait craindre de n'avoir pas réussi à faire son bonheur, quoique je l'aie payé si cher.
Je le sais trop, Monsieur ; une malheureuse affaire a absorbé tous mes capitaux et m'a réduit moi-même à la plus grande gêne, jusqu'au point de suspendre le payement de votre pension, qui est une dette sacrée ; mais, l'affaire terminée, je ne me contenterai pas de vous solder l'arriéré, qui vous est légitimement dû : Pulchérie vous priera d'accepter votre part d'une affaire où vous aurez involontairement, il est vrai, engagé vos capitaux.
M. Malais restait froid ; le comte toucha une autre corde.
— Les mauvais temps vont venir, monsieur de Beuzeval, dit-il, et l'été prochain vous nous verrez venir à Beuzeval, Pulchérie et moi, avec le luxe et l^éclat d'une fortune auprès de laquelle celle que vous avez possédée n'est rien.
Si le commencement était bon, la fin choqua M. Malais, qui dit avec une sorte d'aigreur :
— Prions Dieu, Monsieur, que vous n'ayez pas à vous repentir de n'avoir pas su vous contenter de celte fortune que je vous ai donnée.
— Si vous refusez de m'aider dans cette dernière circonstance, tout est perdu, l'affaire manque faute d'une misérable somme de dix mille francs; Pulchérie et moi nous sommes complètement ruinés, et le payement de votre pension, qui n'a été que suspendu pour des causes de force majeure, devient complètement et à tout jamais impossible ; si, au contraire, vous me secourez, tout ira bien, et votre bien-être sera augmenté.
Le pauvre Malais se défendit longtemps. Enfin le comte lui dit : — Et quel effet cela fera-t-il. Monsieur, quand on saura que le comte et la comtesse de Morville, neveu et nièce de
i6Q LA FAMILLE ALAIN.
M. Malais de Beuzeval, sont en fuite et complètement ruinés, car je n'ai pas autre chose à faire demain, si vous ne consentez pas à m'accorder aujourd'hui ce que je vous demande?
Dès lors M. Malais ne résista plus et demanda même des détails sur l'affaire. On convint d'une grande fête qu'on donnerait l'été prochain à Beuzeval, fête à laquelle on inviterait tout le voisinage.
— De sorte, dit M. Malais, qu'on mettra ma retraite d'une année sur le compte du chagrin, bien véritablement vif, hélas ! que m'a donné la perte de ma pauvre Dorothée ; mais comment puis-je vous procurer aujourd'hui ces dix mille francs'^
— Rien de plus facile; vous avez iciEloi Alain le meunier, qui a de l'argent.
— C'est un usurier.
— Tant mieux, ce sont ceux qui vendent l'argent le moins cher, on ne leur doit pas d'humilité ni de lâchetés.
— Paradoxe, mon neveu, mais enfin...
— Eh bien ! je vais aller chercher maître Eloi Alain, et, sur votre billet, il me comptera la somme de dix mille francs, c'est-à-dire nous prendrons cinq cents francs de plus, qui vous feront attendre les quelques jours qui nous séparent encore de la réalisation de notre affaire.
Le comte alla chercher Eloi. On discuta longtemps ; on n'avait pas parlé à Eloi des cinq cents francs, il n'avait chez lui que dix mille francs; les cinq cents francs qu'on lui demandait de surplus, il lui fallait les emprunter lui-même, et Dieu sait à quel taux ! Enfin il finit par donner les dix mille cinq cents francs pour treize mille francs de billets, payables le premier dans six mois et les autres successivement.
Eloi, pendant qu'on discutait l'affaire, promenait sur le château de Beuzeval un regard de vainqueur hypocrite. Il ne put s'empêcher de prendre certains airs familiers avec M. Malais, qui avait le cœur assez élevé pour devenir plus fier par sa pauvreté (il n'y a que les esprits tout à fait supérieurs que la pauvreté ne rende ni honteux ni môme fiers), et qui d'ailleurs aurait cru avouer sa ruine en ne montrant pas un peu de dédain et d'impertinence pour un homme comme le meunier,
Il alfecta de n'adresser la parole qu'à son neveu ; et Eloi Alain s'élant avisé de prendre du tabac, sans y être invité, 'dans la tabatière de M. Malais, celui-ci jeta le reste du tabac dans la cheminée. Le meunier pâlit de colère. Son premier mouvement fut de rompre la transaction qui allait se faire ; le second, d'exiger deux pour cent de plus pour les intérêts.
M. Malais, qui avait obéi à son premier mouvement en jetant son tabac dans la cheminée, eut aussi un second mouvement : il pensa que cette action pleine d'un dédain magnifique aurait eu besoin, pour sa mise en scène, d'une tabatière d'or. Depuis qu'il avait vendu la sienne, et qu'il se servait d'une boîte de buis, il ne prenait du tabac qu'avec toute sorte de précautions, et quand il était bien sûr de ne pas être vu.
Il crut réparer sa faute en donnant à cette tabatière un prix arbitraire : — C'est le dernier présent de ma pauvre Dorothée, dit-il ; un jour que nous étions allés à la foire, elle me donna cette boite en plaisantant. — Le meunier partit avec le comte, auquel M. Malais ne manqua pas de dire : — Embrassez pour moi madame la comtesse.
Quand M. Malais fut seul, il fit cuire son homard, dont il mangea une partie ; puis il sella et brida son cheval, et alla payer quelques dettes qu'il avait dans le pays et qui le tourmentaient singulièrement. Il s'arrêta à la porte de la boutique d'un marchand de fourrage, que' depuis quelque temps il évitait avec grand soin. — Holà ! maître Goulet, dit-il à haute voix, envoyez quelqu'un tenir mon cheval.
Maître Goulet envoya son garçon, et vint lui-même le chapeau à la main recevoir M. de Beuzeval.
— Ma foi, maître Goulet, j'ai failli encore une fois passer devant votre porte sans m'arrêter : c'est mon cheval qui m'a fait penser que nous n'avions plus rien à la maison. Cependant je me suis dit au moins dix fois : Il faut que j'aille payer
maître Goulet. Vous deviez coniinencer à croire que je vous faisais banqueroute.
Je voudrais que vous me dussiez soixante mille francs, monsieur de Beuzeval, dit maître Goulet. Je quitterais mon fonds, et je vous prierais de me faire la rente de mes soixante mille francs ; je ne chercherais pas un autre placement.
M. Malais fut bien heureux en voyant quelle opinion on avait de lui, et il se félicita d'avoir sauvé l'extérieur au moyen des plus dures privations ; il paya sa note, et ordonna qu'on lui envoyât une autre provision.
— Comment se fait-il donc que monsieur de Beuzeval achète "du foin, demanda maître Goulet ; lui qui a les plus belles prairies de la vallée d'Auge?
M. Malais sentit ses oreilles rougir ; mais il se hâta de répondre :
— Ne m'en parlez pas ; j'avais l'habitude de ne garder que ma ^provision, comme de juste. Du temps de ma défunte, j'avais trois chevaux, et je savais bien ce qu'ils mangeaient.
Je vendais le reste de ma récolte, de quoi, sans trop me vanter, nourrir plus d'un régiment de cavalerie ; mais voici que ma nièce, madame la comtesse de Morville , et mon neveu, monsieur le comte de Morville, viennent me voir quelquefois et amènent des chevaux ; ma pauvre provision est bien vite mangée, et, comme mon marché avec mes preneurs pour mes prairies a encore plusieurs années à courir," il faut bien que j'achète.
— Ce n'est pas que je m'en plaigne, dit maître Goulet.
— Ecoutez-moi, maître Goulet : vous allez me porter tout de suite ce foin et cette avoine chez moi ; mais il n'y a personne, le domestique et la servante m'ont demandé la permission de sortir ; ils sont, j'en suis sûr, sur la rouie de Dive, où ils vont passer toute la journée.
Je les gâte un peu ; que voulez-vous? Je suis seul aujourd'hui ; ils n'ont pas grand'chose à faire ; je crois que quelque jour ils me demanderont une autre permission, celle de se marier ; ils sont comme deux tourtereaux, et alors je ne crois pas pouvoir les garder.
— Ah I monsieur de Beuzeval, si Toccasion s'en trouvait, j'aurais à vous donner un domestique d'or, un vrai bon sujet.
— Nous verrons cela quand il en sera temps, maître Goulet, parce que je ne veux pas avoir trois domestiques ; ce ne serait pas raisonnable.
— Avec ça que ça vous gênerait !
— Pécuniairement parlant, je ne dis pas, maître Goulet; mais je serais moins tranquille. Je vous disais donc qu'il n'y a personne à la maison ; vous entrerez dans la cour, et vous déposerez votre marchandise sous le hangar ; mes gaillards arrangeront et serreront le tout quand il leur plaira de rentrer.
Maître Goulet vint tenir respectueusement l'étrier à M. de Beuzeval, qui se remit en route et alla jouer la même comédie dans trois ou quatre boutiques. Il rencontra un homme avec lequel il s'arrêta quelque temps. Tout en causant et en passant la main dans la crinière du cheval :
— Une bonne bête, dit cet homme.
— J'aime mieux l'autre, dit M. Malais.
— Je croyais que vous n'en aviez plus qu'un ; il me semble que je vous vois toujours sur le même.
— Ils se ressemblent beaucoup en effet ; cependant l'autre a une marque blanche, une petite étoile au front, que j'aimerais mieux ne pas lui voir, car sans cela ils seraient tout à fait pareils. L^autre s'appelle Mouton et celui-ci s'appelle Pyrame.
— Dites-moi, je vous prie, l'heure qu'il est, monsieur de Beuzeval, demanda le paysan.
— Ma montre est arrêtée, dit M. Malais en rougissant ; il est près de deux heures.
Puis, continuant sa route : Je ne peux pas m'exposer deux fois à une pareille humiliation, se dit-il ; et il entra chez un horloger, auquel il acheta une montre pour ce qui lui restait d'argent de ses cinq cents francs.
Il s'excusa même de ne pas en acheter une plus belle ; mais ce qu'il lui fallait, c'était une montre sans valeur pour
ilO LA FAMILLE ALAIN.
mettre dans sa poche, et ne pas s'exposer à perdre, en la portant tous les jours, une montre de grand prix qu'il avait.
Ensuite il retourna au château en disant: — Quel butor que ce Mélinet, qui croit que j'ai toujours le même cheval ! A quoi sert-il alors que je sois allé vendre l'autre si loin, et que, de deux jours l'un, je me donne la peine de peindre sur le front de Pyrame une petite étoile blanche que j'efface le lendemain ?
Le soir, le domestique borgne rentra le foin apporté par maître Goulet. Le lendemain, dans la soirée, le grand salon était éclairé, et l'on entendit un bruit de piano, qui n'était pas précisément de la musique, mais qui suffisait pour faire dire aux voisins et aux passants : Ah ! ah ! il paraît qu'on danse au château.
Et comme le jour suivant, le maire rencontra M. Malais sur son second cheval, c'est-à-dire sur Mouton, qui avait son étoile blanche, il lui dit : — On dansait chez vous hier soir, monsieur de Beuzeval ?
— Monsieur le maire, répondit le maître de Beuzeval, je considère comme un devoir pour ceux que la fortune a regardés avec faveur de déployer un certain luxe et de donner des fêtes. C'est une charité indirecte qui profite aux travailleurs, et n'est pas, comme la plupart des autres charités, interceptée par les fainéants.
La lettre promise pour peu de jours après et les nouvelles de la grande affaire n'arrivant pas, M. Malais eut bientôt à regretter la fête éclairée par quarante bougies qu'il s'était donnée à lui-même, et il fut forcé d'aller à Caen vendre la montre qu'il venait d'acheter, réservant toujours le cordon et les breloques, qui continuèrent à rebondir insidieusement sur son ventre.
A quelque temps de là. il rencontra Onésime et lui dit : — Ah ! parbleu, mon garçon, je suis bien bien aise de te rencontrer. Tu as remis pour moi à quelqu'un de mes gens un superbe homard. Combien te dois-je, mon bon ami ?
— Monsieur de Beuzeval, dit Onésime, qui trouva dans
son cœur l'exquise délicatesse de l'appeler ainsi, lui qui le nommait le plus souvent monsieur Malais au temps de sa prospérité, — c'était un petit présent que j'ai pris la liberté de vous faire.
La pêche est bonne cette année, et cela donne à de pauvres gens comme nous le pouvoir de se montrer reconnaissants par un cadeau sans valeur des bontés qu'on a pu avoir pour eux. Monsieur de Beuzeval a toujours été le protecteur de notre famille, et, au besoin nous saurions encore où est le château, quoique à ce moment-ci nous soyons plus heureux que nous ne l'avons jamais été.
— Je vais toujours te donner de quoi boire un coup à ma santé, mon brave Onésime.
Il porta à sa poche une main qu'il retira aussitôt en disant :
— Je n'ai que de l'or, ce sera pour une autre fois.
 ce moment passait Mélinet, auquel M. Malais, se souvenant que ce jour-là Pyrame avait son étoile et s'appelait en conséquence Mouton, se hâta de dire bonjour, afin d'attirer son attention sur le front de son cheval.
Puis il prit le petit galop; quand il se sentit hors de vue, il arrêta son cheval et regarda soigneusement autour de lui. Se voyant seul, il tira sa tabatière de buis et se régala d'une prise de tabac qu'il se refusait avec une inflexible dureté depuis une demi-heure qu'il en mourait d'envie.
La provision de foin ne tarda pas à être épuisée. On ne reçut point de nouvelles de la grande affaire. 11 fallut que M. Malais recommençât à mener pendant la nuit son cheval Pyrame paitre la luzerne des. voisins.
Un matin, les habitants de Beuzeval entendirent, comme de coutume, la cloche du château annoncer le déjeuner. M. de Beuzeval passa dans la salle à manger, où il ne trouva absolument rien. Il grignota une croûte de pain, et il se prépara à aller à Caen faire un de ces voyages dont il rapportait toujours un peu d'argent, parce qu'il y allait vendre quelques débris de sa splendeur passée ; mais, quand il fut à une lieue déjà, il se rappela que ce jour-là était un dimanche, que le marchand qu'il avait à voir ne serait pas à sa boutique, et
qu'il fallait attendre au lendemain. Il rentra à Beuzeval et de là descendit à Dive.
Bérénice était à sa porte, qui faisait de la dentelle malgré le repos du dimanche ; il lui adressa une gracieuse révérence, il s'arrêta pour lui dire quelques mots.
Pélagie, qui préparait le diner de ses gens, lui demanda des nouvelles de Pulchérie.
— Madame la comtesse de Morville va bien, dit-il, j'ai reçu de ses nouvelles assez récemment. Mon neveu, le comte de Morville, m'a promis d'amener la comtesse cet été.
Onésime et son père allaient rentrer. Pélagie demanda à M. de Beuzeval la permission de s'occuper de leur soupe, parce qu'il leur fallait retourner à la mer aussitôt après le dîner.
M. Malais était descendu de cheval et était entré dans la maison.
— Voici, dit-il, une soupe qui sent vraiment bon ; c'est de la soupe aux choux.
— Et vous ne connaissez guère cela , M. de Beuzeval !
— Ce n'est pas faute d'en demander assez souvent à la maison.
,raime passionnément la soupe aux choux, mais on ne veut pas en faire chez moi.
— C'est que ça n'est pas non plus tout à fait une soupe de bourgeois.
— Celle-ci sent délicieusement bon, Pélagie ; mais vous avez toujours été bonne cuisinière.
— Ah ! Monsieur, il y a quelque chose qui m'aide bien à faire de bons dîners à nos gens.
— Et quoi. Pélagie ?
— L'appétit ; ils sont partis cette nuit pour la mer. Tenez, les voici qui reviennent fatigués, mouillés, mourant de faim ; tout cela donne un bien bon goîit à la soupe.
Les pêcheurs entrèrent.
— Arrivez, arrivez! dit M. Malais, vous avez une fameuse soupe qui vous attend. Ah ! parbleu 1 elle sent par trop bon; je vais m'en passer la fantaisie.
Pélagie, donnez-m'en une assiettée, je vais en manger quelques cuillerées avec vous.
Certes, il n'y a pas bien longtemps que j'ai fait un déjeuner, ce qu'on appelle un bon déjeuner, mais sans appétit, sans plaisir.
—Vrai ! M. Malais, vous voulez bien manger la soupe avec nous ?
Et elle s'empressa de mettre du linge blanc sur la table. Bérénice alla chercher un pot de cidre.
Onésime amarra le cheval à l'ombre ; puis on se mit à table en ayant soin de donner le meilleur siège à M. Malais ; il dévora l'assiettée de soupe.
— Ma foi, disait-il, il y a bien longtemps que je n'ai mangé quelque chose avec tant de plaisir.
— Prenez-en encore une assiettée, puisqu'elle vous semble bonne.
— Mais c'est que je dîne à cinq heures, et je ne pourrai plus dîner. Ma foi^ tant pis, elle est si bonne ! Dîner ici où dîner là-bas, je ne dînerais pas avec de plus braves gens ; donnez-m'en encore une assiettée, Pélagie.
La seconde assiettée disparut comme la première.
Bérénice enleva la soupe, et mit sur la table un énorme plat de choux avec un bon morceau de lard. M. Malais était décidé à ne pas dîner chez lui, sa cuisinière serait furieuse ; mais il irait jusqu'au bout.
— Voici d'excellent pain ; est-ce vous qui le faites, Pélagie ?
— Oui, Monsieur, j'ai toujours fait notre pain. — • Il y a du seigle dedans ?
— Oui, c'est meilleur marché, et ça conserve le pain frais plus longtemps.
J'aime beaucoup un peu de seigle dans le pain, ça lui donne un goût parfait. Encore un peu de choux, père Risque-Tout. Voici du petit cidre qui n'est pas mauvais. Et moi qui parfois m'amusais à vous plaindre, quand je pensais à toutes les inutilités dont nous sommes entourés, nous autres, et dont vous êtes privés I 11 y a bien longtemps que je n'ai fait un si bon dîner,
i74f LA FAMILLE ALAIN.
Le cousin Eloi entra. M. Malais rougit un peu. Onésime, qui, seul dans la famille avec Bérénice, soupçonnait le degré de détresse où était tombé le maître deBeuzeval, fut contrarié de son arrivée.
— Voyez, cousin Eloi, dit-il, n'avons-nous pas décidé M. de Beuzeval à accepter une cuillerée de notre soupe ?
— Une cuillerée ! dit M. Malais, dis donc une assiettée, dis donc deux assiettées, et des choux et du lard; dis donc que je n'ai jamais fait un si bon dîner de ma vie.
Onésime et son père se remirent en route. M. Malais remonta à cheval et disparut.
Un jour, une voiture s'arrêta à la porte du château. On sonna, le guichet s'ouvrit ; puis à peine le domestique en livrée et à bandeau noir sur l'œil eut-il aperçu la personne qui voulait entrer, qu'oubliant sa réserve et sa taciturnilé habituelles^ il ouvrit la porte et serra sur son cœur une jeune femme vêtue de noir et portant dans ses bras un enfant qui semblait souffrant.
La jeune femme recula effrayée. M. Malais s'aperçut alors de ce que la surprise et l'émotion lui faisaient faire ; il arracha le bandeau qu'il avait sur l'œil, ôta sa livrée et dit : Pulchérie, ma nièce, ma fille ! Pulchérie lui rendit ses embrassements et lui mit, sans rien dire, l'enfant dans les bras en lui montrant du regard que cet enfant aussi était vêtu de noir.
Pulchérie fil déposer une petite malle dans la maison et congédia le voiturier. Puis reprenant son enfant : — Mou oncle, dit-e!le, cet enfant et moi nous venons à vous dans notre détresse. Le comte de Morville est mort ; il est mort complètement ruiné.
Aussitôt après sa mort, une nué de créanciers est venue s'abattre sur la maison ; je leur ai tout abandonné ; j'ai mis dans cette malle quelques objets indispensables à mon fils
et à moi ; nous venons vous demander un asile et du pain.
— Mes enfants ! mes pauvres enfants ! dit le vieux Malais en pleurant, nous partagerons tout ce que j'ai ; mais, grand Dieu! je n'ai plus guère à vous faire partager que la misère.
— Mais, mon oncle, que signifie ce costume sous lequel... M. Malais fut un peu embarrassé.
— Tu sais que ton mari ne m'avait laissé de toute ma fortune qu'une pension.
— Qu'il vous payait très-inexactement.
— Qu'il avait fini, et depuis longtemps, par ne plus me payer du tout. Je n'ai vécu que d'expédients, en vendant pièce à pièce quelques bijoux et mon argenterie, que j'allais porter bien loin d'ici ; mais, si je me suis résigné à une pareille pauvreté, il est une chose à laquelle je ne me serais pas résigné, c'est de savoir ma misère connue de gens qui m'ont vu riche et heureux.
J'avais renvoyé tous mes domestiques, moins un, sous divers prétextes ; il ne m'en restait plus qu'un, mais, comme je ne pouvais le payer, il s'en est allé, et je lui ai donné ma montre pour ses gages.
M. Malais montra douloureusement à sa fille le cordon de montre qui ne tenait qu'au gousset vide.
— Je n'ai plus laissé entrer personne ici ; cependant, comme il faut encore recevoir des lettres et certains objets, et comme aussi il faut faire certaines besognes, telles que de panser mon cheval, de nettoyer son écurie, j'ai imaginé de faire tous ces ouvrages revêtu d'une livrée et suffisamment déguisé par ce bandeau sur l'œil. Par ce moyen, personne ne se doute de ma position.
— Mon pauvre oncle, dit Pulchérie, je vous soulagerai ; je suis forte encore, bien que les chagrins aient un peu altéré m.a santé ; j'ai été élevée à la campagne, chez les Alains ; j'ai été élevée comme eux.
— Mais, dis-moi donc un peu, comment le comte est-il mort si vite !
— Oh! mon oncle, n'en disons jamais rien à personne. Le
d76 LA FAMILLE ALALN.
malheureux ! il s'est tué, dit-elle en sanglotant. Que son enfant même n'en sache rien, quand il sera en âge de comprendre.
Il s'est tué, mon oncle, quand il a vu que le jeu sous toutes ses formes ne lui laissait plus aucune ressource ; il s'est tué, on m'a rapporté son cadavre ! Après qu't)n lui eut rendu les derniers devoirs, j'ai tout laissé aux créanciers ; je n'ai emporté que les bijoux que je devais à vos bontés, et dont j'ai vendu quelques-uns pour faire mon voyage ; puis je suis venue me réfugier avec mon pauvre enfant auprès de celui qui s'est ruiné à cause de moi.
— Il n'y a point de ta faute ma pauvre enfant, il est seulement bien malheureux que nous n'ayons pas écouté ta chère tante, elle ne voulait pas de ce mariage, qui a été notre perte à tous; mais, puisqu'il est mort.... tout lui doit être pardonné. Tu seras ma consolation, ma chère Pulchérie, nous élèverons ton fils ensemble ; quel malheur que je sois pauvre maintenant!
— Voici quelque argent qui provient de la vente de presque tous mes bijoux, mon cher oncle.
M. Malais ne parla à personne de l'arrivée de sa fille, qui ne sortait pas à cause de son deuil récent ; lui-même sortit peu, il n'était plus seul dans cette grande maison. Pulchérie fit tous les efforts imaginables pour lui faire quitter l'habitude qu'il avait prise de porter sa propre livrée en vaquant le matin à cortains travaux.
M. Malais ne voulut rien entendre, il répétait qu'il pouvait se résigner à la pauvreté, à la misère même, mais pas à la honte, et qu'il aimerait cent fois mieux mourir que d'avoir des témoins de son abaissement. Pulchérie se montra fort abattue dans les premiers jours qui suivirent son arrivée.
Celte dernière catastrophe n'était pas venue sans chagrins préalables ; son mari avait exigé d'elle tous les sacrifices qii'elle avait pu faire pour alimenter la nouvelle sorte de jeu appelée affaires à laquelle il s'était livré.
Quand elle avait eu un enfant, elle avait eu le courage de lui laire quelques observations, elle avait parlé de conserver
les débris de la fortune de ce pauvre enfant ; alors les emportements et les mauvais traitements l'avaient obligée de céder ; il y avait plus d'un mois qu'elle ne l'avait vu quand on l'avait rapporté noyé ; quelques heures après était arrivée par la poste une lettre dans laquelle il annonçait sa funeste résolution, en conseillant à sa femme d'aller avec l'enfant se réfugier auprès de M. Malais, qu'il exprimait le plus vif regret d'avoir ruiné avec lui.
Tout doucement néanmoins Pulchérie retrouva du calme à Beuzeval. Elle se partageait entre son enfant et son oncle, elle trouvait de la distraction et du plaisir dans certaines occupations qui lui avaient été inconnues depuis qu'elle avait quitté la maison de Pélagie ; elle préparait les repas et prenait soin du ménage.
Elle dit un jour à M. Malais, qui se plaignait de sa pauvreté: — Mon oncle, vous êtes pauvre parce que vous le voulez bien. Vendez le château ; réservez-vous seulement pour nous trois la maison du jardinier avec le petit jardin qui en dépend. Ne faisons plus semblant d'être riches, et nous cesserons d'être pauvres.
M. Malais se récria : s'il vendait le château, c'est qu'il quitterait le pays pour n'y jamais remettre le pied.
— Quoi î mon oncle, dit Pulchérie, quitteriez-vous sans regret le pays où vous êtes né, où est la tombe de ma tante ?
— Non certes ; mais alors ne me parle plus d'afficher notre misère et de l'exposer à tous les yeux. J'ai encore une ou deux pièces de terre par-ci par-là ; si je trouve une bonne occasion, je les vendrai, et, vivant comme nous vivons, cela nous mènera loin ; j'achèverai, de vendre notre argenterie, et du moins, le comte, ton fils, sera propriétaire du château de Beuzeval.
M. Malais se cachait de sa fille pour mener paître Pyrame pendant la nuit ; elle faisait semblant de ne pas s'apercevoir des enfantillages qui consistaient à peindre, de deux jours l'un, l'étoile qui changeait Pyrame en Mouton.
Lui-même finissait par dire: je montais Pyrame ou je montais Mouton, quand il faisait un récit à sa nièce en
Itè LA FAMILLE ALAIN.
rentrant de quelqu'une de ses courses, moins fréquentes à cause de la société qu'il trouvait chez lui, et puis aussi à cause de l'hiver qui survint. Sa lutte avec Topinion, ou plutôt son martyre de l'opinion des autres, n'était pas près de finir.
Deux ou trois fois Onésime apporta du poisson qu'il remit par le guichet au domestique en livrée, que du reste il ne reconnaissait pas. Pulchérie s'était informée avec affection de toute la famille Alain, Sa douleur calmée, elle aurait désiré voir les amis de son enfance ; mais, à une allusion qu'elle avait faite une fois à ce désir, son oncle avait répondu qu'il souffrirait beaucoup de voir madame la comtesse paraître dans une condition de fortune inférieure à son rang.
— Cependant, dit-il, un jour que j'irai par là, je leur dirai que tu es ici, et, si cela te fait plaisir, ils viendront te voir au château.
Et après avoir fait cette promesse M. Malais trouva toute sorte de prétextes pour en ajourner l'accomplissement ; il sortait peu, il n'avait pas passé par là, ou les hommes étaient à la pêche et les femmes à laver à la fontaine.
Un jour, Onésime rentra pâle et ému; il dit à Bérénice qu'en traversant le cimetière il avait vu, à genoux sur une tombe avec un enfant, une jeune femme vêtue de noir ; l'enfant était également en deuil, et celle femme était Pulchérie... ou du moins c'était la plus bizarre ressemblance qu'il eût vue de sa vie. — Mais non, ajouta-t-il, je ne me trompe pas : j'ai senti que c'était elle.
Le soir, quand il revint de la pêche, Bérénice lui dit : — Tu avais raison, Pulchérie est au château. M. Malais est venu nous voir pendant que vous étiez à la mer ; je lui ai dit que lu avais cru reconnaître Pulchérie dans le cimetière. — Il ne s'est pas trompé, m'a dit M. Malais.
— Pulchérie ici! s'écria Onésime. Oh! non, je ne m'étais pas trompé; une autre fmime ne m'aurait pas fait froid aux cheveux comme je l'ai eu quand je l'ai aperçue.
— Laisse-moi donc finir, Onésime. Elle est allée, m'a dit
ensuite M. Malais, avec le jeune comte. .. prier sur le tombeau de ma pauvre Dorothée. Ma nièce est veuve, et...
— Veuve s'écria Onésime.
— Allons, tais-toi, ne fais pas de nouveaux rêves... Ma nièce est veuve, m'a dit M. Malais ; elle vient passer son veuvage auprès de moi ; elle est fort triste...
— Fort triste, murmura Onésime.
— Elle est fort triste et vit dans la retraite la plus absolue ; cependant, Bérénice, elle désire vous voir, vous et toute votre famille. Venez an château, non pas tous ensemble, cela aurait un air de fête qui ne conviendrait pas, mais successivement ; elle sera très-contente de vous voir.
— Elle sera très-contente de nous voir ! répéta Onésime.
— Je voulais y aller tout de suite, mais M. Malais m'a dit de n'y aller que demain.
— Tu la verras demain... le matin... de bonne heure?..;
— Oui, et je lui annoncerai ta visite.
Le lendemain matin, Pulchérie tomba en pleurant dans les bras de Bérénice, qui ne pleurait pas beaucoup moins qu'elle. Malgré la défense de M. Malais, qui n'avait retardé la visite de Bérénice que pour avoir le temps de chapitrer sa nièce à ce sujet, elle lui confia tout ce qui lui était arrivé et sa situation réelle.
— Viens me voir souvent, lui dit-elle, viens quelquefois avec Pélagie ; et, ajouta-t-elle, amène une fois Onésime et le bon père Tranquille. — Elle fit mille questions sur toute la famille, puis elle dit : — Je sais faire toute sorte d'ouvrages ; ne pourrais-tu, par les gens à qui tu vends ta dentelle, me f^ire avoir du travail ?
— Vous ! madame la comtesse ?
— - Ma pauvre Bérénice, oublions ce rêve, qui n'a pas même été un beau rêve; je suis aujourd'hui pauvre. Mon oncle a beaucoup perdu de sa fortune, dit-elle en atténuant la situation par égard pour la manie de M. Malais; je ne veux pas être tout à fait à sa charge, et d'ailleurs il faut que je m'occupe, cela me donnera un peu de distraction. Mais attends, que je te montre mon enfant.
L'enfanl dormait dans son berceau ; la jeune femme et la jeune fille le regardèrent longuement avec complaisance.
— Amène-moi maman Pélagie, je verrai les autres un peu plus tard, et un peu plus tard encore je retournerai chez vous comme par le passé, quand mon fils marchera. Ne répète de ce que je t'ai confié que ce que tu jugeras indispensable, et songe à ce que je t'ai dit pour l'ouvrage à me procurer.
Quand Onésime eut touché terre, il accourut à la maison et entraîna Bérénice dans le petit jardin. — Eh bien? dit-il.
— Eh bien ! je l'ai vue ; elle est fort triste et fort changée ; elle a un tout petit garçon, beau comme un ange, tout son portrait...
Ce dernier mot adoucit un peu ce qu'il y avait de poignant pour Onésime dans ce qui précédait, et que Bérénice avait accumulé avec intention pour ne pas donner à Onésime un encouragement qui amènerait nécessairement une nouvelle déception.
Cet enfant dePulchérie, qui lui ressemblait, rendait moins présente pour Onésime la pensée d'wn auf/e; il sentit que, puisqu'il lui ressemblait, o elle, il pourrait le voir sans horreur.
En général, parmi les enfants, les garçons ressemblent à la mère et les filles au père. C'est ce qui amène cette infinie variété dans les visages. La nature montre ainsi une foule de prévoyances qui se trahissent par des affinités. Ainsi les hommes de grande taille passent pour aimer les petites femmes; les hommes petits, au contraire, ne trouvent jamais une femme assez grande.
Sans ce goût, qui semble bizarre au premier abord, peu de temps après le commencement du monde il y aurait eu deux races distinctes, une race de géants et une race de nains, qui seraient toujours allées en s'exagérant.
Bérénice retourna le lendemain avec Pélagie revoir la comtesse. Elles étaient chargées par le père Tranquille et par Onésime de porter deux belles soles à Pulchérie. On pleura encore, on regarda, on admira l'enfant, qui était beau et gros; il veut autant de confiance, mais moins de confidences.
Pulchérie rappela à Bérénice sa résolution de travailler; et celle ci, quelques jours après, lui apporta à faire des broderies, dont on fixerait le prix quand on aurait vu comment elles étaient exécutées. L'exécution parut assez satisfaisante pour qu'au prix qui fut offert Pulchérie vît qu'elle pourrait, avec un travail assidu, subvenir à peu près aux dépenses modestes de son petit ménage.
Onésime alla enfin voir Pulchérie avec sa sœur. Elle le reçut amicalement, quoique un peu gênée par les confidences que lui avait faites autrefois Bérénice; mais lui, en se retirant, dit à Bérénice : — Oh! ma sœur, quelle majesté donne le malheur I c'est maintenant que je trouve Pulchérie au-dessus de nous.
II avait regardé l'enfant d'abord d'un air morne, mais l'enfant lui avait souri, et^ tandis que les femmes se le passaient Tune à l'autre, il l'avais pris à son tour et l'avait carssée.
Bérénice allait souvent voir Pulchérie, et elles travallaient en devisant. Un jour elle la trouva fort alarmée; son pauvre enfant avait eu toute la nuit une grosse fièvre, il pleurait et refusait le sein de sa mère. Le seul médecin qu'il y eût à Dive, et qui desservait aussi Beuzeval, était absent. 11 fallait aller à deux lieues de ià pour en trouver un. Onésime prit le cheval du meunier. Le médecin offrait de venir le lendemain, parce que son cheval était boiteux et qu'il était trop tard pour penser à faire deux fois la route, aller et revenir, à pied.
Onésime lui donna le cheval d'Eloi Alain. Le médecin fit ses prescriptions et ordonna des bains d'eau de mer tous les deux jours; mais, comme on n'était qu'au commencement du printemps, il n'y avait pas moyen de mener l'enfant les prendre sur la plage. Il conseilla d'apporter l'eau de la mer et de la faire tiédir.
Onésime se chargea d'apporter l'eau. Le voyage de Dive à Beuzeval, toujours en montant et avec deux seaux, est à peu
près ce que peut faire un bon cheval, et beaucoup plus que ne peut faire un homme.
Les premières fois, Onésime, accablé de fatigue et de sueur, s'arrêtait à la porte et n'entrait que lorsque les traces de sa lassitude étaient à peu près disparues. Comme cette corvée ne le dispensait pas du tout du travail de la mer, au bout d'une semaine Onésime était exténué.
Un jour qu'il était en retard pour le bain, il entra au château aussitôt arrivé, et ne prit ni le temps ni le soin de se reposer, comme il en avait l'habitude. Pulchérie fut attendrie et effrayée à la fois de Tétat dans lequel il était; elle essuya elle-même son front, et dit à Bérénice, qui vint la voir dans la journée:
— Je ne veux plus qu'Onésime monte de l'eau à Beuzeval, cela le tue.
— Je le sais bien, dit Bérénice, et je le lui ai dit; mais il prétend qu'on le tuera bien plus vite et sûrement en ne lui laissant pas faire ce qu'il veut.
— J'ai pensé à un moyen, dit Pulchérie; nous pourrions bien baigner mon petit Edouard chez vous.
— Cela vaudra mieux certainement.
— Eh bien ! j'irai le demander demain à Pélagie.
— Vous n'avez rien à demander chez nous, c'est toujours chez vous. Maman disait dans le temps: Pulchérie pourra ne plus être ma fille, mais je serai toujours sa mère.
Dès le lendemain le petit Edouard prit ses bains dans la maison dès Alain. Un matin Onésime, comme tous les jours, puisait deux seaux d'eau à la mer, quand vint à lui un douanier qui lui dit; — Remettez celle eau dans la mer.
— Et pourquoi ? demanda Onésime.
— Je n'en sais rien ; c'est ma consigne.
— C'est pour faire un bain à un enfant malade.
— Ca ne me regarde pas ; il faut rejeter l'eau à la mer.
— Par quel ordre ?
— Par l'ordre du brigadier de la douane.
— Ma foi, dit Onésime, je ne la rejetterai pas. L'eau est tirée, je l'emporte.
— - Vous avez tort, dit le douanier, il vous en arrivera malheur.
Onésime ne répondit pas et emporta l'eau. Le lendemain, comme il venait encore puiser de l'eau à la mer, le même douanier lui enjoignit de se retirer et ajouta : Le brigadier a dit que si vous Vb obtempériez pas à la consigne, et si vous enleviez encore^de l'eau, il fallait vous conduire au poste... Quelques pêcheurs s'étaient rassemblés sur la plage ; aucun d'eux ne voulait prendre au sérieux cette prohibition, qui était pourtant très-réelle.
—- Eh quoi ! disait l'un, est-ce parce quel'almanach annonce de la sécheresse pour cette année ?
— Peut-être, disait un autre, que le gouvernement fait faire une si grande, si grande frégate, qu'on a peur que la mer n'ait pas assez d'eau pour la porter.
— Sérieusement, dit un troisième, c'est tout simplement parce qu'on sait que de pauvres gens comme quelques-uns d'entre nous salent leur soupe avec un peu d'eau de mer, n'achètent pas de sel, et par conséquent n'en payent pas.
— On ne pourra donc plus faire cuire le coquillage ni le poisson dans l'eau de mer ? Ce n'est que comme ça qu'il est bon.
— On trouve déjà que le pauvre monde ne paye pas assez d'impôts, nous surtout qui sommes au service depuis seize ans jusqu'à cinquante cinq ans !
— Et nos rôles de navigation, est-ce que nous ne les payons pas?
— Onésime, disait l'un, jette ton eau, ne te fais pas d'affaire.
— Onésime, disait un autre, ne jette pas l'eau; nous ne sommes pas des bestiaux, pour obéir ainsi à tout ce qui passe par la tête d'un douanier.
Onésime répondit qu'il emportait l'eau, que c'était pour un enfant malade, et que c'était une cruauté d'y mettre des obstacles.
— Alors je vous arrête, dit le douanier.
— Je ne refuse pas d'aller avec vous au poste, répondit
Onésime, mais auparavant je veux porter celle eau où on en a besoin. Attendez-moi là, et je suis à vous dans cinq petites minutes.
— Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda le douanier.
— Ça dépend. Si vous êtes un brave homme, faisant de son mieux exécuter une consigne donnée par des chefs, je ne me moque pas du tout de vous ; si vous êtes un taquin et un entêté, si vous refusez d'écouter la raison et de croire à la parole d'un honnête homme, si vous ne me laissez pas aller porter cette eau, quand je vous ai promis que je reviendrai pour vous suivre où vous voudrez, alors c'est différent, je me moque de vous.
Vous allez jeter l'eau tout de suite et venir avec moi, sinon je vous mets la main sur le collet
— Si vous mettez la main sur moi, l'ami, ce sera votre faute, mais il arrivera du vilain. Je vous donne ma parole d'honneur que je reviendrai aussitôt que j'aurai porté l'eau pour le bain de ce pauvre petit enfant malade, et que je vous suivrai après à votre poste ou ailleurs, ça m'est égal. Ça vous va-t-il ?
— Jetez l'eau et venez avec moi.
— Ah bien, mon brave, je vais vous parler franchement : je commence à trouver cela ennuyeux et fatigant.
— Tu as raison, Onésime, dit Eloi Alain qui survint et se fit expliquer le sujet de la querelle, tu as raison, tu offres tout ce qu'un honnête homme peut désirer. Si cela ne convient pas à messieurs les habits verts, qu'ils aillent se promener et nous laissent tranquilles.
Eloi Alain n'avait pas plus pardonné aux douaniers qu'aux Malais. Le douanier porta la main au collet d'Onésime ; mais celui-ci, mettant sa jambe derrière celle du préposé, de manière à faire un point d'appui à son jarret, lui donna un coup de main dans l'estomac. Le douanier perdit l'équilibre, chancela et roula sur la plage.
Il se releva en mettant la main à son sabre. Les pêcheurs formèrent aussitôt enire le douanier et Onésime, qui empor-
tait ses deux seaux d'eau, une haie épaisse que, malgré ses efforts, le commis ne put entamer.
Onésime porta Peau de mer à la maison et ressortit, prêt à tenir la parole qu'il avait donnée au douanier, et à le suivre au poste ou à la mairie ; mais celui-ci était parti après avoir dressé procès-verbal.
Le lendemain, Onésime puisa de l'eau et le surlendemain aussi; le troisième jour, il arriva un ordre d'embarquement à bord de l'Etat, c'est-à-dire une feuille de route constatant qu'Onésime Alain sedirigérait immédiatement vers Cherbourg, où il serait mis à la disposition de monsieur le capitaine commandant la frégate de l'Etat la F^^/Z/arvie. Onésime dit à Bérénice :
— Ecoute bien ceci, Bérénice. Je n'irai pas à Cherbourg. N'en dis rien au père et à la mère, ça les inquiéterait ; mais, comme je sais bien que je mourrai de chagrin s'il faut que j'aille là-bas, je n'irai pas à Cherbourg. Excepté toi, tout le monde me croira parti. J'ai à veiller ici à bien des choses. Pour toi-même, ce sera comme si j'étais parti, car tu ne me verras guère.
Il faut que je fasse semblant de me mettre en route ; on me croira loin d'ici ; on sera longtemps sans s'occuper de moi. On ne sentira pas un grand vide à bord de la Vigilante parce que j'aurai négligé d'aller m'y embarquer.
Tant qu'on ne me verra pas ici, on ne prendra pas la peine de penser à moi. Si cependant tu avais besoin de moi pour toi, pour nos parents, tu planteras un clou dans l'arbre , tu sais, l'arbre où tu as écrit, il y a longtemps, trois lettres qui représentaient trois noms, dont l'un des trois ne commence plus maintenant par la même lettre, le nom de famille du moins.
Si c'est elle qui a besoin de moi, au lieu de ficher un clou dans l'arbre, tu en ficheras deux. Maintenant, ne dis rien à personne. Je vais faire viser ma feuille de route par monsieur le maire; ce soir, je vous ferai mes adieux, et demain dès le jour je partirai.
— Mon Dieu! Onésime, que vas-tu faire? Ne t'exposes-tu pas en refusant d'obéir ainsi aux ordres de M. le commissaire de la marine P
— Oui, je m'expose, mais je ne sais pas bien à quoi, tandis qu'en m'en allant d'ici, je sais que je m^expose d'une manière certaine à mourir de chagrin avant deux mois. Sois tranquille, la cause qui me fait rester est aussi celle qui me rendra prudent.
D'ailleurs, je ne dis pas précisément si c'est ici ou ailleurs que je serai ; seulement, on peut être sûr que ce n'est ni au poste des douaniers que je compte établir mon domicile, ni dans le cabinet de M. le commissaire desclassesdela marine.
— Calme-loi, Onésime. Ta manière de rire me fait peur.
— J'étais tranquille, plein d'espérance, heureux, et voilà qu'on m'envoie à bord de la Vigilante. Il paraitque cette frégate ne peut marcher sans moi ; je suis curieux de voir comment elle se tirera d'affaire sans mon secours.
— Mais, Onésime, si tu obéissais? Au bout de deux ans, tu serais de retour. Tu es resté plus longtemps que cela sur un navire de pêche à la morue.
— Ah ! oui ; mais alors et aujourd'hui, c'est différent. Dans ce temps-là, je ne pouvais plus vivre ici, et je sais bien aujourd'hui que je ne pourrais plus vivre ailleurs. Maintenant ne parle de rien à personne ; il faut que tout le monde me croie parti et occupé à sauver cette pauvre frégate qui m'attend.
Songe bien que la moindre indiscrétion ferait commencer tout de suite une chasse qui probablement n'aura lieu que dans quelques mois. Si, dans une circonstance imprévue, lu me vois devant toi, ne jette aucun cri, ne manifeste aucune émotion. N'oublie pas surtout un clou ou deux clous fichés dans le saule de la rivière de Beuzeval, un clou si c'est à Dive qu'on a besoin de moi, deux si c'est à Beuzeval.
Adieu, je vais chez M. le maire faire viser ma feuille de route. Trois sous par lieuo jusqu'à Cherbourg. Mais je ne ruinerai pas le gouvernement ; c'est bien assez déjà de lui avoir pris deux seaux d'eau de mer, je ne veux pas encore lui prendre son argent.
Je ne le prendrai que jusqu'à la première étape ; avec le reste, il pourra acheter de Teau de mer à la Méditerranée, et
LA FAMILLE ALAIN. i87
il la reversera dans la Manche pour réparer les avaries que je lui ai faites.
Onésime se rendit en effet chez le maire de Dive.
— Bonjour, monsieur le maire ; bien fâché de vous déranger; mais il y a à Cherbourg une pauvre frégate qu'on appelle la Vigilante... Eh bien ! il paraît que je Tai mise dans un terrible embarras. N'ai-je pas eu l'idée de prendre deux seaux d'eau à la mer pour faire un bain à un pauvre enfant auquel le médecin l'a ordonné ! et voilà qu'à cause de ces deux seaux d'eau qu'elle a de moins pour elle, la frégate la Vigilante ne peut plus marcher.
Le roi m'écrit que je lui ferai plaisir d^aller la tirer d'embarras; il vous prie de me donner la monnaie de son portrait à raison de trois sous par lieue. Voici le papier. Le roi, craignant que je ne m'ennuie sur la route, m'offre la compagnie de quelques-uns de ses gendarmes; mais je ne veux pas déranger ce^ messieurs.
Je vais demain matin m'en aller tout seul aussitôt qu'il fera jour, et je vaisfaire ce quejepourraipourlirerla malheureuse frégate de la pénible situation où je l'ai mise.
Le maire d'abord ne comprenait pas bien de quoi il était question ; mais l'aspect du papier ne tarda pas à l'éclairer, et il apposa dessus toutes les formules nécessaires.
— Mais enfin, mon garçon, est-ce là tout ce que tu as fait!
— Ah! monsieur le maire, je ne me plains pas; je suis puni, mais je l'ai mérité. Je vous l'ai dit, j'ai pris deux seaux d'eau à la mer pour faire un bain à un pauvre petit enfant malade. Je suis coupable, et il faut un exemple, car enfin, pour deux seaux d'eau que j'ai pris, voici la frégate la Vigilante qui ne peut plus sortir du port de Cherbourg sans que j'aille lui donner un coup de main : qu'est-ce que ça deviendrait si tout le monde en faisait autant?
— Quand pars-tu?
— Demain matin , monsieur le maire.
Onésime s'en alla chez son cousin le meunier, auquel il dit ce qui lui arrivait.
— A qui parles-tu de ça, mon pauvre Onésime ! Est-ce que
je ne suis pas aussi une victime de la douane, grâce à ce brigand de Malais ? Mais patience ! je tiens les Malais à mon tour.
— Ça n'est guère chrétien, cousin.
— Comment donc ! Est-ce qu'il n'y a pas dans l'Ecriture que les iniquités des pères seront poursuivies jusqu'à la quatrième génération ?
— Vous m'avez dit, cousin, que vous feriez pour moi ce que je vous demanderais.
— Je le redis encore. Celui qui est venu me chercher dans le feu au risque d'y rester avec moi n'aura jamais un refus de ma part, si ce n'est pour une seule chose.
— Eh bien ! cousin, je vous demande d'abjurer votre haine contre les Malais. Votre ennemi le douanier est mort depuis bien longtemps, et ceux-ci sont déjà assez malheureux.
— Tu me demandes précisément la seule chose que j'aie réservée, la seule chose que je veuille te refuser. D'ailleurs c'est un vœu, c'est un serment que j'ai fait solennellement.
— Oh! cousin, vous pouvez, pour un vœu pareil, manquer de parole au bon Dieu ; je vous garantis d'avance qu'il vous pardonnera de fausser un pareil serment, et personne n'oserait dire avec la même confiance qu'il vous pardonnerait de le tenir.
— Impossible, Onésime ; le vieux Malais m'a encore offensé il y a quelque mois. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que je veux leur faire? Ne croirait-on pas que je vais attendre le vieux et sa nièce au coin d'un bois avec un fusil à deux coups? Non, je leur ai prêté mon pauvre argent, et je désire qu'ils me le rendent. Voilà tout. Pourquoi ne vas-lu pas les implorer pour moi au contraire? Pourquoi ne vas-tu pas les prier de me rendre mes treize mille francs? Quel est le malheur qui les menace? Me rendre treize mille francs qu'ils me doivent!
Et moi, est-ce que je ne cours pas un plus grand danger, le danger de perdre treize mille francs que je leur ai prêles? Tu viens demander à l'homme qu'on jette à la mer d'avoir pitié de ceux qui le poussent ! Il faut être juste après tout. Écoute-moi bien, Onésime: pour ceci, il ne faut plus m'en parler jamais.
LA FAMILLE ALAIN. i89
Quand tu es venu me chercher au milieu des flammes, quand j'avais les cheveux déjà brûlés, sais-tu à quoi je pensais? Je pensais que j'allais mourir sans m'être vengé des Malais. Ce ne sont pas des phrases que je fais, quand je te dis que tout ce que j'ai est à toi : c'est pour tout de bon.
Vois-tu, dans cette caisse-là est mon testament; il n'y a que deux legs : une rente de cent cinquante pistoles pour cette pauvre Désirée que j'ai ici depuis son enfance, et tout le reste pour toi. Je ne veux rien le dire, mais il y a et il y aura plus de cent cinquante pistoles.
Je garde cet argent, parce que je ne vis que pour faire des affaires, et que l'argent c'est un grain. Si l'on n'a pas de semences, il ne faut pas penser à avoir jamais une récolte. Cet argent-là, c'est à loi ; mais je suis comme un homme qui fait des portraits et qui ne voudrait pas te donner ton portrait avant qu'il fût terminé
J'ai encore à mettre là-dedans le château de Beuzeval, et puis tout sera pour toi. Cette idée-là m'a été bien utile, elle a un peu sanctifié une sorte d'avidité pour l'argent que je craignais d'avoir. Qu'as-tu encore à me demander?
— Cela, dit Onésime, c'est une autre affaire ; les murailles ici ne sont pas assez épaisses, et j'aime mieux vous le dire dehors.
Il est des choses d'une atrocité si bouffonne que la seule raison qui puisse les faire croire, c'est qu'on n'oserait pas les inventer. Parmi ces choses il faut Compter la prohibition de prendre de l'eau à la mer. Il appartenait aux idées fiscales de mesurer l'immensité et de faire des économies dessus.
Il est parfaitement et sérieusement défendu de puiser de l'eau à la mer. J'ai vu, de mes yeux vu une jeune fille qui venait de puiser une bouteille d'eau de mer. Un préposé des douanes arriva à elle tout ému, et exigea qu'elle reversât cette eau à la mer.
Je demandai au douanier si c'était un caprice de sa pari : il me répondit en me montrant la défense écrite. La vraie rai- :<on, c'est que quelques pauvres pêcheurs salent leur pauvre
soupe avec un peu d'eau de mer, qu'alors ils n'achètent pas de sel, et évitent ainsi l'impôt que paye cette denrée.
Mercier et Montesquieu (de leur temps on n'avait pas encore défendu de prendre de l'eau à la mer) ont dit, sans doute à propos de quelque autre imagination analogue, le premier: « L'esprit fiscal ôle à la nature ses largesses et ses magnificences ; » et le second : « Chacun ayant un nécessaire physique presque égal, on ne doit taxer que l'excédant : taxer le nécessaire, c'est détruire. »
Aux yeux de bien des gens proposer d'abolir certains impôts odieux sur les choses de première nécessité pour demander une recelte égale à un impôt sur des objets de luxe, c'est tomber dans le paradoxe; mais toute vérité ayant commencé d'abord par être un paradoxe et une erreur abominable, c'est déjà un bon pas de fait que d'en être venu là.
Onésime dit adieu à ses parents, comme s'il partait pour Cherbourg. Le lendemain matin il se mit en route après avoir embrassé tendrement Bérénice et lui avoir dit : N'oublie pas... un clou pour Dive, deux clous pour Beuzeval.
Pulchérie voyait chaque jour son enfant dépérir. Dans le temps qu'elle pouvait lui dérober, elle travaillait avec Bérénice, la personne qui lui avait donné de l'ouvrage ayant quitté le pays. Elle voulut apprendre à faire de la dentelle; mais quand elle vit qu'elle ne pourrait pas gagner plus de six à huit sous par jour pendant longtemps et par un travail assidu, elle pria Bérénice de lui amener le marchand qui lui apportait des dessins et lui prenait sa dentelle.
Il fallut pour cela beaucoup de mystère. M. Malais aurait été désespéré s'il avait pu penser que quelqu'un connaissait une situation qui n'était guère ignorée de personne.
Un jour qu'il s'était mis en roule sur Pyrame, c'est-à-dire sur Mouton, orné par lui-même ce jour-là d'une marque blan-
che au front, on introduisit le marchand. Pulchérie lui montra des ouvrages exécutés par elle, des broderies sur canevas et sur diverses étoffes. Le marchand lui promit de revenir dans peu de jours lui apporter des étoffes à broder, et l'assura qu'elle gagnerait ainsi beaucoup plus d'argentqu'à la dentelle. En effet, quelques jours après, comme M. Malais avait annoncé qu'il allait à Trouville , le marchand apporta une écbarpe à broder. L'écharpe était encore étaléesur une chaise avec tout ce qu'il fallait pour exécuter Pouvrage commandé, lorsque M. Malais, qui avait hâté le pas crainte de la pluie, rentra plus tôt qu'on ne l'attendait, et reconnaissant le marchand, il changea de couleur.
— Bonjour, maître Crespie, lui dit-il, vous prenez le moment où les vieux n'y sont pas pour venir tenter les jeunes femmes et allumer leurs désirs en étalant sous leurs yeux tous vos brimborions! Vous avouerez, maître Crespie, que si quelqu'un pouvait se passer de parure, ce serait ma nièce, madame la comtesse de Morville.
Après tout, comme on ne se pare pas pour être plus jolie, mais pour fâcher un peu les autres femmes, ce n'est pas une raison pour qu'elle se prive d'obéir à quelques caprices. Quel est ce chiffon-là?
— C'est une écharpe que madame a la fantaisie de broder elle-même.
— Broder elle-même ! Eh ! bon Dieu! maître Crespie, pourquoi ne la lui apportez-vous pas toute brodée?
— Toute la valeur de l'écharpe sera dans la broderie, et elle §oûterait alors quatre fois plus cher.
— Ce n'est pas une question, maître Crespie, ce n'est pas une question. Mon Dieu! la pauvre chère comtesse! depuis h perte cruelle qu'elle a faite de M. le comte de Morville, mon neveu, elle n'a pas trop pensé à la parure, et elle a dû être une bien mauvaise pratique pour vous autres, qui vendez, sous tant de formes et de couleurs différentes, la feuille de figuier, premier costume de notre première mère; mais patience, monsieur Crespie, cette maison-ci n'a pas toujours été mauvaise pour vous.
— Non certes, répondit M. Crespie, et j'ai vendu ici bien de belles étoffes et de riches dentelles du vivant de madame Malais.
— Dieu ait son âme! dit M. Malais en se découvrant la tête. Ce geste plein de dignité fut imité par le marchand, qui, ayant la tête nue, s'inclina profondément, etparPulchérie et Bérénice, qui firent le signe de la croix.
Après un moment de silence M. Malais reprit : — Et c'est donc là ce que vous avez de plus beau ?
— C'est du moins ce que madame a trouvé de plus à son goût, et, je vous l'ai dit, la broderie en fera tout le prix.
— Et combien vendez- vous cela, maître Crespie?
— Oh ! quand vous m'aurez donné une vingtaine d'écus, vous ne me redevrez pas grand'chose.
— Vous n'êtes pas changé, maître Crespie, et vous surfaites toujours un peu vos marchandises. Certes, si vous veniez m'apporter l'écharpe brodée par les doigts d'une charmanie petite comtesse, ce n'est plus par deux chiffres que je voudrais compter. Voyons, un peu de conscience, maitre Crespie.
— Nous verrons cela plus tard, monsieur Malais, la maison est bonne, et je ne suis pas pressé.
— Mon oncle, dit Pulchérie, ne vous hâtez pas tant, je ne suis pas encore bien décidée à celte acquisition.
— Allons donc, comtesse, faut-il tant de méditations pour décider si vous satisferez un caprice d'une quinzaine d'écus? Puisque vous avez fait à cette écharpe l'honneur de la désirer un moment, elle ne peut plus appartenir à une autre. Voici quinze écus, maître Crespie, et vous n'aurez pas un sou de plus.
Crespie, Pulchérie et Bérénice restèrent stupéfaits. Crespie hésila un moment, puis il dit :
— 11 faut bien en passer par où vous voudrez, monsieur Malais; mais pour ce qui est de prendre votre argent aujourd'hui, c'est une autre affaire ; et je vous prierai de me le garder jusqu'à ma prochaine tournée dans six semaines; j'aurai Hlors plusieurs payements à faire à Dive et à Beuzeval, el
je ne serai pas fâché de retrouver des fonds tout portés.
— Ce sera comme vous voudrez, maître Crespie.
— Est-ce tout ce que vous avez trouvé à votre goût, ma chère Pulchérie?
— Oui, mon cher oncle, dit Pulchérie, qui avait les larmes aux yeux.
Maître Crespie se relira. Quand Bérénice fut partie à son tour, M. Malais dit à Pulchjérie : — Je sais très-bon gré au hasard qui fait que ce marchand n'a pas voulu d'argent. Ces quinze écus sont tout ce que nous avons pour le moment, ma pauvre enfant, et j'aurais été bien embarrassé ; mais je l'aurais payé...
Je n'ai pas envie de montrer mon abaissement à ces rustres. Je serais bien heureux, ma chère Pulchérie, de pouvoir satisfaire tous les caprices légitimes d'une femme de votre âge et de votre rang. Si j'étais... comme autrefois, je ne demanderais qu'à vous voir former des désirs pour les satisfaire.
Malheureusement les choses sont changées, au moins pour le moment, et il faut que je sois grognon et ennuyeux, il faut que je vous prêche l'économie; votre beauté sera votre seule parure d'ici à longtemps, et il faudra résister aux séductions de maître Crespie. Ce langage me coûte bien à tenir, mais...
— Mais, dit Pulchérie en pleurant et en lui baisant la main malgré lui, n'est-ce pas voire générosité pour moi qui vous a enlevé votre fortune, mon excellent oncle ?
Eh quoi! au lieu de me reprocher votre ruine, vous venez presque vous en excuser auprès de moi ! Je suis raisonnable , mon oncle, et je suis pleine de respect et de tendresse pour votre bonté. Ne craignez pas pour moi les embûches de M. Crespie ; je ne pense guère à la parure, et
Elle allait dire la vérité à M. Malais, quand elle songea au chagrin et à l'humiMation que celte vérité lui causerait : voir sa nièce, la comtesse de Morville, travailler 'pour le monde l et ce secret confié à un marchand qui irait le colporter et le livrer à l'avide jalousie de ses pratiques! Elle changea la phrase qu'elle allait prononcer, et dit: —C'est plutôt une oc-
19 i LA FAJSIILLE ALAIN.
cupation qu'une parure que j'ai cherchée en achetant cette étoffe.
— Au nom du ciel ! ne t'excuse pas, ma chère enfant ! s'écria M. Malais. Merci mille fois de me faire croire que tu n'éprouves pas de privations dans une maison où on est un peu gêné pour le moment, il ne faut pas se le dissimuler.
Quand l'écharpe fut brodée et livrée à M. Crespie, M. Malais n'y songea plus ; si ce n'est qu'un jour il dit à Pulchérie : — Pourquoi est-ce que tu ne mets pas ton écharpe neuve, Pulchérie?
— Mais, mon oncle, dit-elle en rougissant, je suis fatiguée de la mettre. Vous n'avez donc pas remarqué que je ne mets pas autre chose depuis quelque temps?
Un jour, Epiphane sonna au château. L'homme en livrée ouvrit l'espèce de meurtrière par laquelle il donnait d'ordinaire ses audiences.
— M. Malais? demanda Epiphane.
— Sorti.
— Voici un petit papier pour lui.
Et maitre Epiphane, tirant de sa poche un encrier et une plume, griffonna sur son genou, pour remplir une lacune de son grimoire : « Parlant à la personne d'un domestique à son service ainsi déclaré. » La vue de ce papier refroidit le sang du pauvre Malais, qui vit que c'était une sommation en forme de protêt d'avoir à payer entre les mains de maitre Rivet, fermier, ou entre celles de maître Epiphane Garandin soussigné, la somme de trois mille francs, en vertu d'une lettre de change souscrite à l'ordre de M. Eloi Alain, meunier, demeurant à Beuzeval, que M. Malais n'avait pas payée la veille.
Le propriétaire de Beuzeval ne dit rien, mais il fut soucieux et parla à peine le reste du jour. Quelques jours encore après, maitre Epiphane apporta au même domestique ainsi déclaré une assignation pour s'entendre condamner à payer.
Quelques jours encore après, le même domestique reçut de la main du même Epiphane une copie du jugement qui condamniiil M. Malais à payer ladite somme entre lesdites mains, faute de ([uoi il y serait cotUraint [lur toutes les voies Je
LA FAMILLE ALAhN. d95
droit et même par corps ; mais quand Epiphane, un peu plus tard, apporta une sommation d'avoir à payer , dedans vingtquatre heures^ es mains du requérant, M. Malais était allé mené paitre Pyrame.
Ce fut Pulchérie qui reçut le papier et y fut désignée comme la personne de sa bru ainsi déclarée. Elle lut avec beaucoup de peine le papier d'un bout à l'autre; elle en fut très-eff rayée.
Les procureurs généraux, les procureurs du roi, agents de la force publique, étaient invités à prêter main- forte à Texécution des présentes; le crime de n'avoir pas d'argent est peut-être celui contre lequel on fait le plus grand déploiement de forces. Pulchérie alla trouver Bérénice.
— Hélas! dit celle-ci, nous n'avons eu aucune nouvelle d'Onésime depuis son départ, et d'ailleurs je ne vois pas trop à quoi il pourrait nous servir. S11 ne fallait que se jeter pour vous dans l'eau ou dans le feu, ce serait notre homme : mais c'est de l'argent qu'il faut.
— Que faire et que devenir? dit Pulchérie. Certes, je sais bien que mon pauvre oncle ne pourra garder son château, et qu'il vaudrait mieux cent fois pour lui qu'il le vendit, mais il ne Survivra pas au chagrin de le voir vendre par autorité de justice.
— Onésime m'a donné Tordre en partant de mettre quelque part un signe, si vous ou moi nous avions besoin de lui; mais qui sait où il est aujourd'hui? et d'ailleurs que^ pourrait-il faire?
— Qui sait, peut être nous donner un bon conseil, dit Pulchérie, ou nous aider à emmener d'ici M. Malais, pour lui dérober l'événement que je n'espère pas empêcher.
— Eh bien ! venez avec moi, Pulchérie; nous allons mettre le signal convenu, quoique je n'espère guère qu'il puisse en avoir connaissance.
Toutes deux se mirent en route en portant alternativement l'enfant de Pulchérie; en route celle-ci dit à Bérénice :
— Pourquoi est-ce que tu ne me tutoies plus?
— Je ne sais, reprit-elle, ça m'est venu comme ça de ne
plus VOUS tutoyer, sans que j'y aie fait bien de l'attention . Vous étiez une demoiselle savante, riche, puis une grande dame...
— Et aujourd'hui que je ne suis plus rien de tout cela, aujourd'hui que je suis redevenue une ouvrière comme toi
— Eh bien! c'est égal il me semble toujours, comme
je le disais à ce pauvre Onésime, que vous n'êtes pas de la même espèce que nous, si vous étiez à peu près de la même couvée. Il y a des poules qui couvent des œufs de poussin et des œufs de canard ; quand ils sont tous éclos, les canards vont trouver rélang[et se jettent à la nage, tandis que les petits poulets continuent à gratter la poussière de la cour.
— Quelle folie ! et qu'en disait Onésime?
— Il était fort triste ; il vous aimait tant !
Il y eut un moment de silence. Après quoi Pulchérie reprit : — C'est égal, je veux que tu me tutoies, je t'aime comme autrefois, et d'ailleurs cela me rappelle un temps que je regrette malgré l'éclat passager qui est tombé sur ma vie.
Ce n'est rien d'être pauvre, c'est d'être ruiné qui est pénible. Avec vous je n'avais ni fortune, ni mari, ni enfant; aujourd'hui j'ai perdu ma fortune et mon mari, et je vais bientôt peut-être perdre ce pauvre petit.
Je ne suis montée un moment que pour rendre ma chute plus douloureuse. Aide-moi, ma pauvre Bérénice ; laisse-moi revenir par la pensée au temps de'notre enfance. Que me reste-t-il au monde ?
Un vieillard devenu pauvre pour moi, presque par moi, el qui souffre horriblement de la pauvreté; un pauvre petit enfant qui est en train de mourir, et toi.
— Kt ne suis-je donc rien? demanda Onésime.
Pulchérie et Bérénice jetèrent un cri d'effroi et ne répondirent pas ; elles tremblaient el avaient peine à se soutenir.
— Pardon ! dit Onésime, je ne croyais pas vous effrayer ainsi. Je pensais, venant ici, où je suis convenu avec Bérénice déplacer nos signaux, que vous n'étiez pas si éloignées
de songer à moi. Depuis mon départ, je me rends ici tous les soirs pour voir si l'une ou l'autre vous n'avez pas besoin de moi.
— Mais tu n'es donc pas allé à Cherbourg?
— Nous causerons de cela plus tard ; seulement ayez soin, dans le pays, de ne pas plus parler de moi que si j'étais mort depuis cent ans, cela pourrait nuire à moi et à ceux qui m'auraient fréquenté.
— Ne cours-tu aucun danger ?
— C'est encore là quelque chose dont nous causerons dans un autre moment. Veniez-vous pour placer un signal? Laquelle de vous deux a besoin de moi.
Tout ce qu'un homme peut faire avec son corps et avec son cœur, je suis prêt à le faire pour vous : et si, par hasard, ce que vous souhaitez vous semblait dépasser un peu ce que vous croyez dans la force et dans la puissance d'un homme, dites-le moi tout de même, m'est avis que ça pourra peut-être se faire aussi bien ; j'ai des raisons pour penser ainsi.
— Mon bon Onésimel dit Pulchérie, nous allons plutôt causer avec vous de nos chagrins et de notre vieille amitié, que vous demander votre appui aujourd'hui ; personne ne connaît mieux que moi votre courage et votre dévouement, mais ici le courage et le dévouement ne peuvent rien : il s'agit d'une somme que M. Malais ne peut pas payer, et pour laquelle on va vendre le château de Beuzeval : vous savez quel coup ce sera pour lui.
— Qui est-ce qui réclame l'argent? est-ce le meunier?
— Non, c'est le fermier Rivet ; mais c'est un billet souscrit par mon oncle au meunier.
— Oui, je comprends : le cousin Éloi ne veut pas paraître, mais c'est toujours lui. Il faudra bien après tant de promesses que je ne lui demandais pas, que le cousin Éloi fasse quelque chose à ma prière Quel délai M. Malais désirerait-il?...
Six mois?...
— 0 mon Dieu ! il ne pourra pas plus payer dans six mois qu'aujourd'hui : les fausses spéculations d'un homme dont je ne pas veux parler l'ont complètement ruiné, il faudra que le
château de Beuzeval soit vendu; mais, si j'avais du temps, je l'amènerais tout doucement à la résolution de le vendre volontairement et de se retirer ailleurs avec moi.
— Ailleurs ?... dit Onésime.
— Ailleurs veut dire dans toute autre maison de Beuzeval, ou de Dive, ou de Gabourg. Je ne voudrais pour rien au monde m'éloigner de cette chère Bérénice... et des autres amis de mon enfance, les seuls qui me soient restés... et les seuls que je regretterais.
Si vous avez quelque influence sur le meunier, Onésime, obtenez de lui qu'il fasse discontinuer les poursuites et qu'il laisse dans trois mois faire une vente volontaire du château.
— Mademoiselle, dit Onésime, je vous promets qu'il sera fait comme vous le voulez.
— Vous me le promettez, Onésime; et quels moyens emploierez-vous?
— Je voudrais bien le savoir ; mais ce que je sais, c'est que les choses se passeront comme vous le voulez. Je vous quitte, adieu. Surtout ne parlez de moi à personne, et n'oubliez pas que je viens ici tous les soirs, à la même heure à peu près, voir si je ne découvre pas sur cet arbre quelque signe qui me dise que vous avez besoin de moi.
II embrassa Bérénice, serra une main que lui tendait Pulchérie, sauta par-dessus un échalier et disparut derrière les haies.
— Mon Dieu ! dit Bérénice, je suis bien inquiète de voir mon frère ici, quand il avait reçu une feuille de route pour Cherbourg.
Est-ce que ce n'est pas cela qu'on appelle déserter ;■ Si c'est cela, les gendarmes viendront le chercher un de ces jours...
Reconnaissez-vous... reconnais-tu cet arbre, Pulchérie, ce saule auquel il m'a dit de mettre des signaux?...Peu de temps avant ton départ pour Paris, nous étions encore des enfants tous les trois, nous nous sommes promis de nous aimer toujours, et nous avons gravé nos noms sur son écorce avec le couteau d'Onésime.
Depuis, on a enlevé les noms; mais, comme il a fallu pour cela enlever l'écorce, la marque reste et restera toujours.
Pulchérie avoua que c'était elle qui avait enlevé les noms.
— Onésime aime toujours cet arbre, dit Bérénice, et il y est revenu bien souvent.
Onésime n'avait pas mis les pieds à Cherbourg ; il avait demandé asile au meunier, chez lequel il ne venait que la nuit et encore quand le temps était trop mauvais pour rester dans une hutte qu'il s'était construite ou plutôt creusée dans les bois, et où il avait quelques petites provisions.
S'il ne voyait ni son père, ni sa mère, ni Bérénice, c'est qu'il savait bien que c'était chez eux que la gendarmerie ferait ses premières recherches, et qu'il voulait laisser à leurs dénégations toute leur sincérité. 11 commençait à s'inquiéter de ne voir aucun signe sur le saule, et, s'il n'avait pas rencontré Bérénice et Pulchérie, il se proposait d'aller pendant la nuit appeler sa sœur et lui demander des renseignements.
Pour ne pas compromettre non plus le meunier quand arriverait le moment des recherches, il l'avait averti seulement qu'il viendrait quelquefois coucher dans un grenier dont la fenêtre resterait ouverte par mégarde. Eloi se chargeait luimême de déposer dans celte cachette du pain, des fromages de Pont-l'Evêque et du cidre.
Onésime était quelquefois quatre ou cinq jours sans y paraître; il donnait dans certaines nuits un coup de main à des pêcheurs qui faisaient la contrebande pour le meunier.
C'était par l'un deux qu'il envoyait vendre pour quelques sous au château de Beuzeval les plus beaux poissons et les meilleurs coquillages; ce qui faisait dire à M. Malais : C'est étonnant comme le poisson est à bon marché cette année !
La nuit qui suivit sa rencontre avec Bérénice et Pulchérie, au lieu de s'introduire clandestinement dans la maison, il fit
entendre un signal convenu pour appeler le meunier ; mais celui-ci était en voyage et ne revint que le lendemain.
Onésime attendit le soir et appela de nouveau Eloi, qui celte fois répondit à son signal. Il passa le reste de la nuit à le prier de faire pour M. Malais ce que demandait Pulchérie ; prières, supplications, menaces, tout fut inutile.
Le meunier avait une grande affection pour Onésime ; mais la haine qu'il avait depuis longtemps conçue pour cette famille, augmentée par les dédains de M. Malais lui-même, était pour lui arrivée à toute l'àpreté de la passion. Il voulait à son tour humilier le châtelain de Beuzeval. — Onésime, disail-ii, je te donnerais plutôt de l'argent.
Onésime apprit alors quel avait été l'emploi de cette journée d'attente qu'il avait passée dans le grenier d'Eloi. Epiphane était allé remplir au château certaines formalités de son ministère, et, le lendemain malin, il devait aller apposer les affiches annonçant que le château de Beuzeval serait à tel jour vendu par autorité de justice, à la requête du fermier Rivet.
Désespéré de n'avoir rien pu obtenir du meunier, Onésime, au risque d'être reconnu et arrêté, alla chez Epiphane.Il était absent. Pressée de questions, madame Garandin lui avoua qu'il était allé à Trouville chercher deux affiches qu'il devait le soir même coller sur les pilastres de la grande porte du domaine de Beuzeval.
Onésime attendit quelque temps; mais comme madame Garandin le voyait agité, lorsque Epiphane revint, elle courut à la porte pour avertir l'huissier qu'Onésime élail dans la maison. Elle rentra et dit à Onésime : — Il vient de venir un homme de la part de M. Garandin pour me dire de ne pas l'attendre à dîner; il ne viendra pas.
Alors Onésime partit, et Epiphane, qui avait attendu son départ, caché derrière la maison, put diner tranquillement sans être dérangé. Quand le jour commença à diminuer, il envoya chercher un enfant d'une douzaine d'années qu'il appelait son clerc, auquel il donna à porter un pot plein de
LA FAMILLE ALAIN. >20l
colle avec \in grosjpinceau ; lui-même avait les deux affiches dans sa poche.
Déjà il était près de Beuzeval, lorsque, à un endroit où trois chemins se joignaient à un carrefour, il vit un homme assis sur un tronc d'arbre abattu se lever en brandissant un bâton. Cet homme s'avança vers lui et lui dit : — Bonsoir, maître Epiphane.
— Bonsoir, Onésime, répondit l'huissier. Ne m'arrête pas, mon garçon, car je suis bien pressé.
— Alors je vais faire un bout de chemin avec vous.
— Je ne vais peut-être pas de ton côté.
— Oh ! si, car moi je vais du vôlre. J'ai à vous parler.
— Ecoute... Onésime. ..j'ai des raisons pour faire ma route seul. Je vais à Trouville.
— On m'avait dit que vous y étiez allé ce matin.
— On le croyait ; mais je n'ai pas pu y aller, et il faut que j'y aille ce soir.
— Bonsoir alors, et Dieu vous garde de mauvaises rencontres !
— J'en ai déjà fait une, puisque lu m'as fait perdre dix minutes, et je suis en retard... Bonsoir.
Epiphane, après avoir fait un petit détour, ne tarda pas â se remettre sur la route du château de Beuzeval en riant de la façon dont il s'était débarrassé d'Onésime. Il s'arrêta et coupa avec son couteau une branche de frêne.
— Allons, garçon, dit-il à l'enfant qui l'accompagnait, doublons le pas. J'ai depuis quelque temps jeté les yeux sur toi pour te faire mon premier clerc, et voici la première opération périlleuse dans laquelle tu m'accompagnes; encore avons-nous évité le plus grand danger en écariant ce nigaud d'Onésime, qui a je ne sais quel culte pour cette famille Malais.
Ah ! si tu avais été avec moi le jour où j'allai vendre les
202 LA FAMILLE ALÂIX.
chevaux de ce paysan grossier qui me poursuivit à coups de fourche jusqu'à quelques pas de chez moi, ou bien encore quand les fermiers du côté d'Hennequeville me jetèrent dans l'eau au mois de novembre !...
C'est là qu'il faisait chaud ! ou plutôt, c'est là qu'il faisait froid! Mais aujourd'hui, ça se passera pacifiquement. Après cela, il est inutile de rester bien longtemps. Marchons un peu, garçon, marchons un peu. Ah! voici le château.
N'avançons pas davantage. Voici une grosse pierre qui sera à merveille pour mettre la colle derrière notre affiche; nous la porterons tout enduite aux pilastres de la porte.
— Vous vous trompez de route, maître Epiphane,dit Onésime, qui, soupçonnant la fourberie de l'ancien maître d'école, était venu croiser devant le château ; vous vous trompez de route, et ce n'est pas ici le chemin de Trouville.
— J'irai un peu plus tard, mon bon ami. J'avais oublié que j'avais quelque chose à faire par ici, une assez triste corvée, et je me suis ravisé. Aussi bien, me suis-je dit, voici qu'il fait nuit, et cela fera moins de peine aux habitants de Beuzeval.
— Ne me faites plus de mensonges, Epiphane, et écoutez ce que j'ai à vous dire. Le meunier...
Eloi Alain n'est pour rien...
— Ne me faites plus de mensonges, je vous le répète, Epiphane ; je sais parfaitement les choses dont je vous parle. Le meunier a deux raisons de faire ainsi la guerre à M. Malais; la seconde est de rattraper son argent, plus d'avoir les intérêts de la somme qu'il a prêtée, et Dieu sait quels intérêts !
Nous ne lui avons jamais emprunté que cent écus à la maison ; et, quand nous lui avons eu payé deux cents francs, nous lui devions encore un peu plus de cent écus. C'est sa manière à cet homme; il paraît que c'est bien, puisque tout le monde l'en respecte davantage et l'en salue plus bas.
Si c'est là la seconde raison, il faut que la première soit bien forte. La première est de se venger d'une affaire qu'il a eue autrefois avec un Malais, un oncle, un cousin, un parent enfin des Malais actuels, et ceci n'est pas tout à fait juste. D'ailleurs, c'est frapper un ennemi à terre.
Les Malais sont aussi malheureux aujourd'hui qu'un ennemi peut le désirer. I! prétend aussi que M. Malais a été fier avec lui; mais le meunier, qui est fier avec ceux qui sont au-dessous de lui, veut être l'égal de ceux qui sont au-dessus: c'est sa manie.
Cette première raison ne regarde ni vous ni moi, et nous n'avons pas à l'aider à faire une mauvaise action pour assouvir une haine injuste. Quant à ce qui est de rentrer dans l'argent qu'il a avancé et dans les intérêts qui ont été convenus, c'est autre chose : c'est votre métier de lui prêter assistance, et je ne le trouve pas mauvais ; mais voici que M. Malais veut bien vendre sa propriété, seulement il demande à ne pas subir l'humiliation de la voir vendre par autorité de justice.
11 la vendra dans trois mois, et le meunier aura l'argent. N'affichez pas aujourd'hui ; demain nous causerons, vous et moi, avec Éloi Alain ; et s'il l'exige, on affichera la vente, mais en mettant sur le papier que c'est une vente volontaire.
— Désolé, mon cher Onésime, de ne pas pouvoir vous être agréable ; mais le devoir avant tout.
— Quoi ! vous ne voulez pas attendre à demain pour coller vos affiches?
— Elles sont toutes collées ; d'ailleurs, le meunier ne me paye qu'après que les choses sont faites, et... il faut penser à soi.
— J'ai bien plus d'ouvrage dans une Vente par autorité de justice que dans une vente volontaire.
— Que diriez-vous, Onésime , vous qu'on a surnommé l'ennemi du poisson, si je venais vous prier de décrocher un turbot ou un saumon de votre ligne?
— J'en ai quelquefois décroché pour vous les donner, maître Épiphane.
— Allons, allons, c'est de l'enfantillage. Vous vous tracassez ainsi parce que vous êtes amoureux de la nièce de Malais, à laquelle vous m'avez fait écrire de si belles lettres...
— Soyez donc bien sûr, mon pauvre Onésime, qu'elle se
204 LA FAMILLE ALALN.
moque de vous aujourd'hui comme elle s'en est moquée dans le temps. C'est une mijaurée.
— Taisez-vous, misérable drôle! dit Onésime pâle de colère. C'est bien assez qu'au moyen de votre infâme métier, vous aidiez à dépouiller les malheureux; ne vous avisez pas de les insulter.
— Mon métier n'est pas plus infâme que le métier de déserteur et de contrebandier. Contrebandier veut dire voleur, et déserteur veut dire lâche.
— Au moins je ne vole que les riches, si c'est voler que de passer quelques balles de tabac en fraude! Et si j'ai déserté, ce n'est pas par lâcheté ; c'est parce que j'aurais laissé ici des gens qui ont besoin de moi et qui sont exposés aux attaques des bêles féroces, des vrais lâches, des vrais voleurs, de ceux qui s'attaquent aux faibles pour les dépouiller !
— Le meunier est votre cousin.
— Assez, maître Épiphane. Puisque vous n'avez pas voulu faire de bonne amitié ce que je vous demandais et attendre jusqu'à demain pour coller vos affiches, nous allons nous y prendre autrement.
J'ai promis que vous n'afficheriez pas aujourd'hui, et je vous donne aussi ma parole que vous n'afficherez pas. Une dernière fois, je désire que tout se passe bien entre nous.
Je vous prie encore de ne pas afficlief; non pas pour l'obtenir, car je sais bien que cela sera comme je l'ai dit ; mais pour que je n'aie pas besoin d'en venir à des moyens que je voudrais vous épargner.
— Je crois que ce blanc-bec me menace I s'écria l'ancien clerc. L'ami, ajouta-t-il en montrant le bâton de frêne de quatre pieds et demi dont il avait, chemin faisant, raboté les nœuds, ceci a toujours et partout fait respecter Épiphane Garandin.
Ceci est Jeannette, ma fidèle amie, et elle a mis à la raison d'autres gars que des contrebandiers el des déserteurs, gens qui ne sont habiles qu'à se cacher et à s'enfuir. Holà! de la place, et au plus vile; Jeannette n'aime pas qu'on la fasse attendre.
Ce disant, Epiphane prit son bâton à deux mains et le fil siffler autour de sa tête.
— Maître Epiphane, dit Onésime, je serais fâché d'appliquer sur vous les bonnes leçons que vous nri'avez données ; mais j'ai un bâton aussi, et... de bonne grâce, remettez votre opération à demain.
— Holà I mon premier clerc, barbouille les affiches de colle, mon garçon.
— Ah! c'est ainsi...
— Oui. Maintenant, dit Epiphane se plaçant entre la porte du château et Onésime, va-t'en coller les deux affiches, et n'aie pas peur. Jeannette et moi nous ne.laisserons personne dépasser cette raie-là.
Et il traça une raie entre lui et le pêcheur; puis il se plaça en garde, tenant le bâton des deux mains sur le côté gauche.
— Il est malheureux, ajouta- t-il, que ta princesse ne soit pas spectatrice de ce tournoi, elle verrait son chevalier bâtonné d'importance.
Onésime, furieux, attaqua l'huissier en lui assénant un coup de bâton sur la tête; mais celui-ci, levant à temps son arme, para le coup, recula d'un pas et se replaça en garde.
— On ne commence jamais par un coup de tête, mon cher élève, dit-il en ricanant. Onésime ne répondit pas, et le combat s'engagea ; mais Epiphane, beaucoup plus habile, l'irritait par ses sarcasmes et feignait de lui donner une leçon, proclamant les coups et les parades, et se contentant de riposter par des coups cinglés sur les bras et sur les jambes.
Néanmoins Onésime se défendait assez bien, tout en maugréant de ne pouvoir atteindre son adversaire.
— Ceci n'est pas mal, dit Epiphane en annonçant les coups furieux d'Onésime, comme s'il se fût agi d'un assaut simulé. Feinte de coup de flanc, coup de figure ; paré, riposté sur les bras, paré, très-bien ; deux enlevés, coup de tête, paré...
Vous portez toujours à la tête, c'est trop facile à parer ; il faut varier ses coups. Oh ! mieux ! j'ai bien fait de parer celui-ci, il m'aurait fendu en deux.
A vous, sur la cuisse, six à une ; à vous, sur le bras, sept
à une. Oh ! un coup de bout, paré ; à vous sur les doigts... Oh ! paré ; oh! le coup de figure a porté, c'est pour moi, deux à sept.
En effet, le bâlon d'Épiphane n'avait pas rencontré assez tôt celui d'Onésime, et il avait reçu la moitié du coup sur l'oreille droite, qui saignait abondamment. Épiphane assura son bâton dans sa main, s'aperçut que la chose était plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord ; et, au lieu des coups à moitié retenus qu'il s'était contenté de porter en forme de riposte, il ne négligea plus rien pour mettre son ennemi hors de combat.
Des deux parts, les bâtons tournoyaient en sifflant autour de la tête et du corps des combattants ; mais un bâton rencontrait presque toujours l'autre, qui couvrait son maitre comme un bouclier. Quelques coups cependant portèrent, mais inégalement ; Épiphane en reçut un et en rendit quatre.
Le maitre d'école voulut continuer encore quelque temps ses sarcasmes : — Recevez ceci en l'honneur des dames, disait-il ; feinte de coup de figure, rompez d'un pas ; feinte de coup de figure à droite et à gauche, coup de télé, parez ; oh! vous n'avez pas paré ; je vous l'avais cependant conseillé. Ad ! diable ! celui-ci est pour moi.
Quelques coups qu"")! ne réussit pas à parer firent qu'il cessa de plaisanter. Onésime fit voltiger son bâton sur Épiphane, aux bras, aux jambes, à la tête ; partout il rencontrait le bâton d'Épiphane, qui arrêtait le sien et le mettait à son tour en danger. Il s'aperçut qu'un de ses bras avait été atteint si rudement qu'il s'enflait au point de perdre de la souplesse, et qu'Épiphane avait décidément l'avantage sur lui par son habileté à parer.
Le clerc de l'huissier avait collé les affiches. Onésime vit qu'il ne devait plus prendre conseil que de son désespoir : aussi, au premier coup qu'Épiphane lui adressa à la tète, il ne le para pas et le reçut volontairement j mais en même temps, faisant passer rapidement sa main droite à l'autre extrémité de son bâton renversé, et présentant à son adversaire le gros bout qu'il tenait toujours delà main gauche, il le là-
cha subitement, et le bùton arriva droit, lancé comme un javelot dans la poitrine d'Épiphane, qui tomba par terre.
Onésime tourna deux ou trois fois sur lui-même, puis s'affaissa et tomba sans mouvement. Le coup qu'il n'avait pas paré lui avait fendu la tête.
Tous deux restèrent ainsi quelques instants. Épiphane se ranima le premier, et, aidé de l'enfant qu'il avait amené avec lui, il se releva, alla remuer du pied Onésime qui ne fit aucun mouvement ; et, appuyé sur Tenfant, s'en retourna chez lui pour se faire panser.
Ce ne fut que quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, qu'Onésime reprit connaissance. Il se traîna aux affiches, les chercha et les arracha; puis, gagnant la rivière, il lava la blessure de sa tête, et resta assis au pied du saule où la veille il avait rencontré Bérénice et Pulchérie.
Que faire ? Retourner auprès du meunier, lui adresser de nouvelles prières, de nouvelles menaces? Il se mit en route quand il fut un peu reposé, et avant le jour alla s'introduire dans la maison d'Éloi Alain. Éloi était parti ; il ne devait revenir que le jour suivant. Onésime se le rappela seulement alors.
— Il prétend qu'il m'a fait son héritier, se dit Onésime, je donnerais bien tout l'héritage pour la somme que lui doit M. Malais. J'aurais dû lui demander de l'argent sous un autre prétexte, oui... mais maintenant il ne sera pas dupe de mon stratagème.
Je n'ose pas y penser... je désirerais sa mort : ce serait à moi alors que M. Malais devrait de l'argent, et... Mais qu'en fait-il de son argent, le cousin Éloi, lui qui \it avec du pain, du petit cidre et du fromage, en attendant qu'il le place à gros intérêts?
Je me rappelle avoir entendu dire à ce gueux d'Épiphane , quand j'étais enfant, qu'il savait bien où Éloi Alain cachait son argent; qu'il était entré un jour sans avertir, qu'il avait vu le meunier refermer précipitamment une armoire sous son lit, etqu'Éloi s'était mis si fort en colère...
Si je trouvais la cachette et si je l'ouvrais... Au fait, puis-
que cet argent doit me revenir un jour... et puis, d'ailleurs, il lui reviendra à lui-même une heure après, puisqu'il servira à le payer : c'est comme si on tirait du cidre à un tonneau par la canelle et qu'on le remit par la bonde.
Il y a d'autres billets après celui-là ; mais on donnera le temps à M. Malais de quitter le château et de le mettre en vente: c'est ce que veut Pulchérie, et ce que veut Pulchérie, il faut que cela se fasse.
Onésime se mit à fouiller la chambre du meunier; il ne tarda pas à trouver la trappe, assez habilement dissimulée pour que quelqu'un qui n'en eût pas connu la place ne la découvrit pas. Onésime frissonna en l'ouvrant. Il se répéta encore que le meunier avait volé M. Malais en faisant des affaires avec lui ; que cet argent qu'il prenait était à lui, Onésime, puisque le meunier ne s'en servirait jamais et le lui avait donné par testament, et enfin qu'il allait revenir dans les mains d'Éloi Alain, en échange du billet de M. Malais.
Il prit en or et en argent la somme que lui avait indiquée Pulchérie. Tout à coup il entendit un faible bruit dans la chambre voisine, et appliqua son œil au trou de la serrure. Que vit -il ? Un autre œil appliqué au même trou, de l'autre côté de la porte.
Onésime, effrayé, éperdu, prit la fuite en sautant par une fenêtre, et alla enterrer la somme dont il s'était emparé au pied du vieux saule. Le jour commençait à poindre ; il partit à travers la campagne et gagna Trouville, où il écrivit par la poste à sa sœur Bérénice :
« Va avec Pulchérie, le soir, auprès de notre saule ; fouillez au pied, du côté opposé à celui oii étaient nos noms : vous y trouverez la somme nécessaire pour payer le billet de M. Malais. Que Pulchérie décide son oncle à quitter le château et à le mettre tout de suite en vente.
« Il faut que je me cache soigneusement pendant quelques jours, et je ne puis en ce moment vous être bon à rien. Je ne te dis pas où tu peux m'écrire, parce que je ne le sais pas moi-même. Le hasard seul et le soin de ma sûreté seront mes guides.
« Adieu, j'ai tenu ma promesse à Pulchérie malgré tout; pensez à moi toutes deux et aimez-moi.
« Onésime Alain. »
Onésime ne savait que devenir; il pensa que c'était dans une ville populeuse et agitée qu'il courrait le moins de risques d'être remarqué, reconnu et arrêté. Il monta sur un bateau pêcheur qui allait de Trouville au Havre.
— Que ferai-je au Havre? se demandait-il; dois-je aller à Cherbourg et demander à faire mon service? Dois-je m'embarquer sur quelque navire pour la pèche de la morue ou de la baleine? Mais Pulchérie?
Arrivé au Havre, il alla avec les ouvriers sans ouvrage au pont, où vont les chercher ceux qui en ont besoin. H fut employé avec quelques autres à des travaux de terrassement ; mais cela ne pouvait toujours durer ainsi : d'abord il s'ennuyait de la mer et ne s'accoutumait pas à un autre travail, ensuite cette position l'éloignait de ses parents et de Pulchérie autant que s'il eût été au service.
11 écrivit à Bérénice pour avoir de leurs nouvelles, disant que, s'il pensait les laisser tranquilles et en sûreté, il irait se faire juger à Cherbourg, où il comptait bien qu'on aurait de l'indulgence pour lui en considération de sa démarche volontaire.
En attendant la réponse de Bérénice, il passait le temps que son travail lui laissait sur la jetée du Havre, regardant la mer, causant avec les marins de ce qui intéresse les marins, du temps qu'il fait et de celui qu'il fera, des manœuvres bonnes ou mauvaises que font les navir3s à l'entrée et à la sortie du port, des nouvelles de la mer et de la pêche, comment tel navire a rencontré tel autre qui revient des bancs de Terre-Neuve avec trente-six mille de morues, comment on est inquiet de tel ou tel baleinier, etc.
Un jour, le vent soufflait avec violence du sud-ouest de^
puis le matin; les signaux de la Hève avaient annoncé plusieurs navires ; les barques des pilotes étaient sorties avec peine des jetées pour aller au-devant d'eux ; la mer était devenue très-grosse.
Cependant tous les bâtiments en vue étaient entrés sans accidents ; ceux des pilotes qui n'avaient pas rentré de navires s'étaient réfugiés dans divers petit poits. La mer, quand elle baissa, eut l'air de se calmer un peu; mais, à la marée montante, le vent se déchaîna avec une nouvelle violence, et une terrible tempêle se déclara.
Les lames, quoique la mer ne fût pas encore revenue à sa hauteur, passaient en écumant par-dessus les jetées, et lançaient des pierres et des galets avec violence.
Les promeneurs ordinaires s'étaient retirés ; quelques marins seulement, se mettant à l'abri derrière la tour du phare, interrogeaient l'horizon.
Voici un furieux coup de vent, disait l'un.
— Je n'en ai pas vu de pareil, disait un autre, depuis le jour où périt corps et biens, en face de Gourseules, VAimable Marie, qui revenait chargée d'acajou.
— Heureusement que tous les navires en vue sont rentrés; il ne fait pas bon proche de la terre, et il y fera encore pis dans une heure et demie.
— Mais est-ce que je ne vois pas une voile là-bas à l'ouest?
— Non, c'est l'écume.
— Je te dis que c'est une voile, et de plus je te dis que c'est un brick, autant que permet de l'affirmer le jour qui commence à baisser.
— C'est vrai, c'est un brick-goëlette ; mais il a trop de toile pour le temps qu'il fait.
— C'est qu'il veut essayer l'entrée.
— Entrer au Havre par ce temps-ci. . . et sans pilote ! J'espère pour lui qu'il n'est pas si fou, et qu'il va reprendre le large.
— Pas le moins du monde, il vient ici en droiture.
— Eh bien ! si jamais je deviens négociant , voilà un capitaine auquel je ne donnerai pas souvent mes navires à comlîiander.
LA FAMILLE ALAIN. 2il
— Est-ce bientôt que tu espères devenir négociant?
— Ne plaisantons pas, les tiommes qui montent ce navire sont peut-être bien près d'aller chercher leur décompte làhaut.
— Ah! le voilà qui hisse un pavillon pour demander un pilote.
— Ah bien oui ! un pilote ! et comment veut-il qu'on sorte ? En ce moment, un officier du port se présenta sur la jetée.
— Voici, dit- il, un navire qui demande un pilote. La plupart des pilotes ne sont pas rentrés , et probablement ont cherché un asile dans quelque port delà Manche. Y a-t-il des pilotes parmi vous?
Deux hommes se désignèrent comme pilotes.
— Pensez-vous pouvoir sortir? demanda l'officier.
— Vous êtes marin, mon capitaine, répondit l'un d'eux, et je m'en rapporte à vous. Croyez-vous qu'un de nos canots de service pourra franchir les jetées sans être chaviré?
— J'avoue que ce serait une opération dangereuse pour ceux qui l'entreprendraient, et probablement sans résultat pour les pauvres diables qui demandent assistance.
Quand le navire verra qu'il ne sort pas de pilotes, il reprendra le large; ce n'est pas la peine de mettre des gens en péril pour d'autres qui n'y sont pas.
Le navire, en effet, ne tarda pas à amener le pavillon par lequel il demandait un pilote.
— Mais il ne vire pas de bord !
— Non, il va entrer sans pilote.
— Allons donc ! pas possible ! ça serait perdre Vassurance. Les assureurs n'assurent plus quand un bâtiment n'a pas de pilote.
-- C'est pourtant comme ça, et il faudrait être un berquer, un mauvais gardeux de vaques et de moutons, pour ne pas voir qu'il fait pour entrer au port.
Cependant la mer devenait de plus en plus furieuse. Quelques personnes, qui avaient entendu dire qu'un navire allait entrer sans pilote, arrivaient sur la jetée ; elles voulurent faire des questions aux marins, mais le bruit du vent et du galet roulé
par la mer était devenu si formidable, qu'il fallait crier bien haut et avec une voix sonore pour se faire entendre.
Le navire avait amené presque toutes ses voiles, il ne gardait plus que ses huniers, que Ton perdait même de vue quand il descendait entre les lames, et avec lesquels il courait plus vite peut-être qu'il n'aurait voulu.
Les marins accablèrent de malédictions le capitaine qui exposait ainsi la vie de ses hommes; puis personne ne parla plus quand arriva l'instant solennel où le navire se trouva à la hauteur des jetées.
Une foule de gens avaient suivi les premières personnes qui étaient venues près du phare. Les lames crevaient sur les assistants, qui étaient aussi mouillés q\ie s'ils étaient tombés dans l'eau; mais le spectacle était si imposant, l'anxiété si grande, que personne ne s'en apercevait.
Tantôt le navire porté sur le sommet des lames était entraîné avec une rapidité effrayante, tantôt on le perdait de vue dans les abîmes qui se creusaient entre les vagues.
Le bâtiment cependant arrivait à la passe ; mais quel fut l'effroi des spectateurs quand un des marins dit : — Les voiles flavoient ; il ne gouverne plus!
En effet, le navire tourna à moitié, et une lame épouvantable le porta, au delà de la jetée du sud, sur un banc de sable et de pierre appelé le Fouiller, où il loucha avec un horrible bruit. Un cri d'effroi s'éleva parmi les spectateurs non marins. Le navire touchant le fond était en butte aux coups répétés de la mer.
H était roulé décote et d'autre, et on entendait des craquements dans le pied des mâts. Les hommes de l'équipage essayèrent d'abord de le remettre à flot en le repoussant avec des gaffes; mais la mer montait encore, et rien ne pouvait lui résister.
Le beaupré fut déraciné et tomba en plusieurs pièces. La mer balayait le pont du bâtiment, enlevant tout sur son passage.
Les matelots se réfugièrent dans les mâts qui restaient et ou des lames venaient encore les secouer et les ébranler.
Il faisait presque nuit, et Tobscurité ajoutait à l'horreur de la situation. L'officier du port qui avait déjà parlé aux marins revint les trouver et dit :
— L'équipage du navire est perdu, si on ne va promptemenl à son secours. Ce qu'il eût été insensé tout à l'heure de tenter pour faire entrer un navire une marée plus tôt dans le port, ne peut-on le faire maintenant qu'il s'agit de sauver la vie des matelots?
— Jamais un canot ne franchira les lames de la jetée.
— Ce serait se noyer de gaieté de cœur.
— Nous avons des femmes et des enfants, et nous devons encore demander quelques chances favorables avant de nous jeter dans un danger.
— Personne n'ira-l-il donc à leur secours? dit un des assistants étrangers; verra-t-on périr six hommes sous le yeux d'une population entière sans rien tenter pour les sau ver?
— Voici la mer qui commence à enlever les bordages d navire. Dans une heure, il n'en restera pas deux planches jointes. Dans une demi-heure, les hommes seront noyés.
Alors un jeune homme vêtu en ouvrier éleva la voix et dit :
— Qu'on me donne une embarcation avec quatre hommes, et j'y vais.
— Bravo ! dit l'étranger qui avait déjà parlé ; je donne cent francs à chaque homme.
— Ce n'est pas pour de l'argent qu'on fait ces choses-là, dit l'ouvrier.
— Pardon, monsieur, vous avez raison, dit l'étranger; je serai le second.
— Allons, mes amis, dit le jeune homme, faisons pour eux ce que d'autres feront peut-être pour nous dans huit jours. Comme il faut bien être noyé un jour, il vaut mieux que ce soit en essayant de sauver nos semblables. Qui vient avec moi ?
~ Tantpis, j'y vais.
— Et moi aussi.
— Vite, une embarcation.
Les hommes qui se dévouaient coururent à la place des pilotes. Une partie de la foule les suivit, le reste demeura sur la jetée. Au moment de partir, on se trouva six; il n'en fallait que cinq.
— Etes-vous marin? demanda l'ouvrier à l'inconnu.
— Non, je ne puis que partager vos dangers.
— Alors restez à terre ; vous nous gêneriez. En route, mes amis, et à la grâcp de Dieu !
L'ouvrier fit le signe de la croix, ses compagnons l'imitèrent, et ils descendirent dans un canot qui s'élevait et s'abaissait sur les vagues de telle façon que des marins seuls pouvaient l'atteindre et s'y tenir.
Les compagnons de l'ouvrier se hâtèrent de mettre les avirons en place et de s'asseoir sur les bancs de rameurs ; il prit la barre du gouvernail.
La partie de la foule qui avait abandonné la jetée pour assister à l'embarquement retourna sur la jetée pour suivre la pirogue aussi bien que le permettrait la nuit, alors presque tout à fait tombée. Les marins et les bourgeois échangeaient leurs impressions.
Groupe de marins. — L'homme qui est à la barre... est-ce un marin?
— Je ne le connais pas.
— Moi je l'ai vu au pont travailler avec les terrassiers.
— Si ce n'est pas un marin et un fin marin, lui et les hommes qui l'accompagnent sont aussi bien perdus que s'ils étaient morts l'année dernière. La pirogue chavirera avant de sortir des jetées.
Groupe de bourgeois. — Ah ! mon Dieu ! on ne voit plus le bateau... Il est englouti!
— Non, le voici qui remonte sur la lame... tout en haut...
— Ah 1 les voilà qui redisparaissent.
Groupe de marins. — Le cap sur Dive... Bien... ça n'est pas mal barré (gouverné). Il est de l'état.
— La mer les repousse... Voilà trois fois qu'ils manquent à franchir la lame.
— Ça y est... En voilà un bout de fait; mais la mer brise
furieusement sur le Fouiller... Les voilà chavirés. Il n'y a pas d'eau. La pirogue est remise à flot et ils regrimpent dedans. Il n'y a personne de blessé.
Bien nagé (ramé) et bien barré. Les voici qui approchent de la goëletle, mais ils vont se briser dessus. Ah ! bien, trèsbien ! ils abordent contre la lame, le pilote s'est élancé à bord. C'est un chat, cet homme-là. Je ne vois plus guère rien.
— Je vois un mouvement dans les vergues du brick-goëlelte, c'est sans doute les matelots qui descendent pour embarquer dans la pirogue.
— Vois-tu quelque chose?
— Non, et toi ?
— La mer est noire comme un four. Tout ce que je sais, c^est que le vent fraîchit encore et qu'ils n'ont pas fait la moitié de la besogne ; et encore quand la pirogue va être chargée... Pauvres gens!
— Ah bah ! ça sera notre tour demain. Ecoutons. Entendezvous les avirons?
— On n'entendrait pas Dieu tonner, avec ce vent et cette mer furieuse ; mais je vois comme une ombre.
— C'est, ma foi, la pirogue. Elle est dans les brisants, ils ont abandonné la goélette... Je ne la vois plus... Ah ! je l'ai revue sur le sommet d'une lame.
A ce moment, en effet, la pirogue passait entre les jetées et entrait dans l'avant-port.
— Ils sont sauvés !
Des hurras et des applaudissements dominèrent un instant le bruit du vent et de la mer.
On courut aider le pilote inconnu et ses quatre compagnons à tirer de la pirogue les hommes qu'ils venaient de sauver et qui étaient plus d'à moitié morts. Puis on embrassa les courageux marins, moins l'ouvrier, qui s'était perdu dans la foule aussitôt que le canot avait touché l'escalier.
On l'appela, on le chercha ; mais il était tard, chacun rentra chez soi. Le capitaine du navire échoué pria les quatre marins qui s'étaient dévoués pour ses hommes et pour lui, d'assister à une messe qu'il ferait dire le lendemain, en exé-
cution d'un vœu qu'ils avaient fait quand ils n'espéraient plus de secours des hommes.
L'étranger qui avait voulu partir avec les marins, et qui s'appelait le comte de Sievenn, demanda la permission d'assister à la cérémonie, et d'offrir un déjeuner à l'équipage sauvé et à ses libérateurs.
Il se mit ensuite à la recherche du jeune et hardi pilote pendant toute la soirée.
Le lendemain, comme il se dirigeait vers l'hôtel qu'habitaient les marins de la goélette, il passa près du pont Rouge, et, s'approchant d'un groupe d'ouvriers qui attendaient qu'un entrepreneur ou un bourgeois vint leur offrir de l'ouvrage, il s'écria tout à coup :
— C'est lui, c'est bien lui! et, secouant la main du jeune homme, il l'embrassa et lui dit: — Il faut que vous veniez. Les marins que vous avez sauvés hier ont fait un vœu, et il faut que vous y soyez.
Ensuite vous me ferez, comme eux et vos quatre compagnons d'hier, l'honneur de déjeuner avec mfoi.
Après quelques hésitations, l'ouvrier se laissa entraîner. Le capitaine l'embrassa et voulut absolument lui donner sa montre.
— Ce n'est pas une récompense, ajouta-t-il, c'est un souvenir d'amitié.
Bientôt arriva l'heure fixée pour la cérémonie du vœu.
Tous les marins de l'équipage, le capitaine en tête, se mirent en route pour l'église.
Ils avaient la tête et les pieds nus, et marchaient dans un profond recueillement que partagea, malgré elle, la foule accourue pour les voir, maiï^ respectueusement entr'ouverte pour leur livrer passage.
Le clergé les attendait à la porte de l'église, et la touchante et majestueuse cérémonie commença.
Le déjeuner offert par le comte de Sievenn fut splendide. L'ouvrier et ses quatre compagnons eurent les places d'honneur.
Le cidre ne parut à table que pour la forme et l'honneur
de la Normandie ; mais, sur un signe de l'étranger, les garçons de l'hôtel ne tardèrent pas à l'enlever, et le remplacèrent par de bon vin.
Comme on commençait à chanter, on vit paraître subitement deux gen iarmes dans la salle.
— Que personne ne bouge, dit le brigadier. Au nom de la loi, lequel de vous s'appelle Onésime Alain?
L'ouvrier, qui avait d'abord pâli, reprit du calme aussitôt et dit :
— C'est moi... Que me voulez-vous?
— Etes-vous Onésime Alain, de Dive?
— Je m'appelle Onésime Alain, et je suis né à Dive.
— Vous allez nous suivre.
Tous les convives se récrièrent : — Mais c'est un honnête homme I c'est lui qui nous à sauvé la vie à tous. Nous ne le laisserons pas emmener.
Et ils se jetèrent entre Onésime et les gendarmes. Le comte de Sievenn leur donna des explications ; mais ceux-ci exhibèrent leur mandai d'amener contre Onésime Alain, de Dive, profession de... marin, déserteur. *
Onésime pria ses convives de ne mettre aucun obstacle à la mission des gendarmes.
Le comte de Sievenn lui dit : — Après ce que je vous ai vu faire cette nuit, je suis votre ami.
* Je suis fâché qu'il vous arrive malheur; mais je ne laisserai pas échapper une occasion qui se présente si vite de vous montrer mon dévouement. Qu'avez- vous fait?
J'ai reçu une feuille de route pour Cherbourg. Des amis et des parents avaient alors de moi un besoin indispensable ; je me suis caché et je ne suis pas parti.
J'attendais ici une lettre pour aller moi-même me faire juger à Cherbourg. Il aurait mieux valu que je me fusse livré, comme c'était mon intention ; j'aurais sans doute trouvé de l'indulgence dans mes juges.
— Je ne vous quitterai pas, dit le comte, je me charge de votre avocat, et je parlerai moi-même à vos juges. Si vous êtes condamné, je suis sûr que j'obtiendrai votre grâce du roi.
2i8 LA FAMILLE ALAIN.
Le capitaine du brick naufragé avait quelques jours à lui; les compagnies d'assurance faisaient faire l'expertise du sinistre éprouvé par son bâtiment. Il voulut témoigner àOnésime sa reconnaissance pour le service qu'il lui avait rendu en allant à Cherbourg avec le comte de Sievenn, qui, avant de quitter le Havre, avait écrit au ministre de la marine.
Aussitôt arrivé à Cherbourg, Onésime fut conduit à la prison par les mêmes gendarmes qui l'avaient arrêté au Havre: mais le comte ne tarda pas à recevoir la réponse du ministre. Onésime , au bout de quinze jours de captivité , fut jugé et acquitté.
Le président du conseil de guerre venait de prononcer la formule ordinaire :
Le tribunal ordonne que le prévenu sera immédiatement élargi, s'il n'est détenu pour autre cause, et mis à la disposition du ministre de la marine pour faire son service. Le comte, qui avait en poche une lettre du ministre annonçant qu'Onésime Alain retournerait dans ses foyers et serait appelé ultérieurement, avait serré la main au pêcheur.
Les gendarmes, entre lesquels était placé Onésime, s'étaient écartés pour le laisser sortir, lorsque le procureur du roi, entrant dans la salle d'audience, fit signe aux gendarmes de retenir leur prisonnier, et, lisant un papier qu'il avait à la main, il dit:
« Attendu que le nommé Onésime Alain de Dive est prévenu du crime d'assassinat suivi de vol sur la personne d'Éloi Alain de Dive, requérons qu'il soit réintégré en prison, et tenu à la disposition du ministère public. »
Toute l'assistance fut frappée d'étonnement et d'horreur. Le comte de Sievenn et le capitaine s'éloignèrent inslinctivemenl d'Onésime. Celui-ci fut d'abord comme étourdi, puis il s'écria : — Mais c'est un rêve, j'ignorais la mort de mon cousin Eloi... mon cousin Eloi est donc mort?... Moi... un assassin !
— Gendarmes , dit froidement le procureur du roi , le prévenu s'expliquera avec le juge d'instruction ; eumienez-lc.
Les gendarmes saisirent Onésime par les bras, mais lui les
écartant d'une secousse, s'écria d'une voix forte : — Attendez. Avant de vous suivre, je veux dire à haute voix à mes amis que je suis en ce moment victime d'une fatale erreur ou d'une atroce calomnie, et que je ne suis pas un assassin. Les gendarmes l'avaient déjà repris par le bras. Cette fois il les suivit sans résistance; mais, au lieu d'être reconduit dans la prison qu'il avait quittée le malin, il fut renfermé dans un cachot, après qu'on l'eut fouillé scrupuleusement et qu'on lui eut enlevé tout ce qu'il pouvait avoir sur lui.
En vain Onésime cherchait à s'expliquer comment Eloi pouvait être mort, et comment lui, Onésime, était accusé de l'avoir tué. De temps à autre il se disait : — Allons, c'est un rêve, je vais bientôt me réveiller.
Mais non, ajouta-t-il je ne dors pas... C'est un erreur... On découvrira qu'on s'est trompé... Oui, mais quelquefois on a condamné des innocents.
Puis il se disait encore : — Qu'est-ce donc que cet œil que j'ai vu à travers la serrure quand je prenais l'argent pour M. Malais? N'est-ce pas mon cousin, qui, voyant qu'on lui avait pris une partie de son argent, se sera tué de désespoir, et alors ne suis-je pas, en effet, son assassin.
Et la justice ne saura-t-elle pas que j'ai envoyé une somme assez forte à Pulchérie ? Et ignorera-t-on longtemps que j'étais dans le pays , que je me cachais? Ne peut-on m'avoir vu chez le meunier ? Je suis perdu !
Il demanda du papier pour écrire au comte de Sievenn, il voulait lui dire toute la vérité ; mais on lui répondit que , jusqu'à nouvel ordre, il était au secret et ne pourrait communiquer avec personne.
Le lendemain, il fut conduit dans le cabinet du juge d'instruction, qui lui donna connaissance du procès-verbal, duquel il ressortait que tel jour, précisément le lendemain du jour où Onésime s'était eiifui de Dive, comme on ne voyait pas sortir le meunier, le garçon du moulin s'était inquiété et était allé frapper à la porte de la chambre sans recevoir de réponse.
Quelques instants après, le sieur Epiphane Garandin, an-
cien maître d'école, aujourd'hui huissier, était arrivé pour rendre compte à Eloi Alain de diverses exécutions qu'il avait à faire pour lui et l'avait demandé.
Le garçon lui ayant dit qu'il ne l'avait pas vu de la journée et qu'il commençait à trouver cela singulier, le sieur Epiphane Garandin l'avait engagé à faire chercher le maire et à ouvrir la porte, ce qui avait été fait, par suite de quoi on avait trouvé le corps du meunier étendu sur le carreau.
Un médecin appelé avait déclaré qu'il était mort étranglé , et que la mort remontait à douze ou quinze heures. Tout portait à croire que l'assassin avait rencontré une vive résistance. Les mains crispéesde la victime tenaient un morceau de drap déchiré que, par un hasard singulier, on n'avait pu retrouver quelques instants après, lorsqu'on avait voulu l'annexer au procès-verbal.
Une déposition importante avait été faite par le sieur Epiphane Garandin; il avait révélé que le nommé Onésime Alain, cousin de la victime^, marin réfractaire, vivait depuis quelque temps caché dans le pays, que lui-même, le jour où avait dû être commis l'assassinat, il avait subi de la part de cet homme une attaque dans laquelle il avait été blessé de plusieurs coups de bâton.
Il avait appris par la servante du meunier que ledit Onésime s'était le même jour introduit par une fenêtre dans la maison d'Eloi Alain, et que sans doute il avait pris la fuite dans la même nuit, car on ne l'avait pas revu le lendemain.
Le sieur Epiphaine avait ajouté que, dans son opinion, l'attaque qu'il avait subie de la partdudit Onésime avait pour but de s'emparer d'une somme d'argent qu'il devait avoir quelque raison de supposer avoir été reçue par lui, Epiphane, pour le compte du meunier.
Onésime fut épouvanté de cette déposition ; il annonça au juge d'instruction qu'il allait dire toute la vérité. Il avait voulu sauver des amis poursuivis injustement par son cousin. Ayant épuisé tous les moyens imaginables pour obtenir en leur faveur au moins un délai, il avait pris à son cousin, qu'il savait absent, une somme qui devait servir à le payer.
Il s'était enfui , parce qu'un œil qu'il avait vu à travers la serrure lui avait fait .penser qu'il était découvert. Ce qui l'avait décidé à prendre ainsi l'argent de son cousin, c'est qu'il savait comme tout le monde qu'il était Tunique héritier d'Eloi Alain, auquel d'ailleurs la somme serait remise peu d'heures après.
Le seul résultat de l'enlèvement de l'argent devait être le délai qu'il avait demandé pour ses amis. Il indiqua le véritable sujet de son combat avec Epiphane ; la colère conservée par Epiphane pouvait expliquer, disait-il, une certaine animosité qu'il remarquait dans sa déposition.
Quelques circonstances pouvaient tromper Garandin^ et celles là , Onésime ne les niait pas, mais il en était d'autres que l'ancien maître d'école altérait beaucoup ou supposait entièrement. Le juge d'instruction fit son procès-verbal , et dit à Onésime qu'il ne lui cachait pas que ses conclusions ne lui étaient pas favorables, que ses aveux ne lui semblaient pas complets ; que, sans doute, surpris par le meunier et menacé par lui d'une dénonciation, il l'avait tué pour s'assurer son silciice. Onésime demanda la faculté d'écrire et de voir quelques personnes, ce qui lui fut accordé.
Pendant ce temps, on était bien triste à Dive. Quand arriva la lettre dans laquelle Onésime disait à Bérénice d'aller avec Pulchérie prendre l'argent au pied du saule, on connaissait déjà la mort du meunier.
Bérénice sentait un horrible frisson, et n'osa pas se dire à elle-même l'épouvantable pensée qui naissait tout à coup dans son esprit. Elle alla trouver Pulchérie.
Celle-ci, le soir même où elle avait vu Onésime au bord de la rivière de Beuzeval, ne comptant pas beaucoup sur le résultat de ses efforts, avait décidé M. Malais à quitter le château pour lui épargner l'humiliation de le voir mis en vente.
M. Malais s'était dit à lui-même ce qu'il se proposait de dire aux autres, que ce château lui était devenu insupportable depuis la mort de madame Dorothée Malais, que l'air d'ailleurs y était trop vif pour l'enfant de Pulchérie, et que, dans l'intérêt de la santé du jeune comte, il habiterait la vallée
jusqu'à ce quMl eût trouvé l'occasion d'acheter quelque magnifique domaine, ce qui ne tarderait pas beaucoup, attendu que ses hommns d'affaires en avaient plusieurs en vue.
Le lendemain matin , dès l'aurore, il sortit à cheval. Pulchérie lui avait demandé de lui laisser le soin de leur installation dans une petite maison qui se trouvait vacante à Cabourg ; elle y avait fait transporter les meubles, le linge, tout ce qui leur était nécessaire, et le soir, au lieu de rentrer au château, M. Malais était allé coucher au nouveau logement.
Ainsi ils n'habitaient plus Beuzeval lorsque Onésime avait eu ce combat acharné avec Epiphane pour l'empêcher d'afficher la mise en vente du château.
Bérénice et Pulchérie ne purent pas douter du crime d'Onésime.
— Il t'aimait tant ! disait Bérénice ; il aurait détruit le monde entier pour satisfaire un de tes désirs.
— N'y a-l-il donc aucun moyen de le sauver ? disait Pulchérie.
Toutes deux pensaient, comme le juge d'instruction , que , surpris par Eloi Alain au moment où il lui prenait son argent, une lutte s'était engagée entre eux , et que le meunier avait succombé.
— Il ne me manquait plus, disait Pulchérie, que d'être la cause d'un si grand malheur !
Elles décidèrent entre elles qu'elles brûleraient la lettre d'Onésime, et qu'elles laisseraient l'argent au pied du saule où il avait été enfoui; mais, après les aveux d'Onésime au juge d'instruction , on fit une descente chez Tranquille Alain, et, sur la vue du procès-veibal qui constatait ces aveux , Bérénice désigna le saule au pied duquel on n'eut pas de peine à trouver l'argent.
Une lettre d'Onésime à ses parents contenait le récit qu*il avait fait au juge d'instruction.
« Nous sommes malheureux, disait-il, mais nous ne sommes pas déshonorés; je suis innocent du crime dont on m'accuse ; un concours effrayant de circonstances vient déposer contre moi; peut-être, si j'étais juge, condamnerais-je
un homme dans ma position, mais à vous, mes bons et malheureux parents, à ma sœur Bérénice et à Pulchérie, à laquelle je demande instamment qu'on montre cette lettre, je jure sur le sang du Christ que je n'ai même pas vu le meunier dans la nuit fatale où il a perdu la vie. »
Le comte de Sievenn, après des conférences multipliées avec l'avocat d'Onésime et dos démarches actives auprès des juges, eut la conviction qu'Onésime serait condamné; cependant, malgré les indices accumulés contre lui, il croyait à son innocence; on espérait toujours que l'instruction amènerait quelque incident qui pourrait éclairer la justice.
— Mais, disait le comte au juge d'instruction, comment expliquez-vous ce lambeau de drap de couleur foncée vu d'abord aux mains crispées de la victime, et qu'on n'a pu retrouver, tandis que les témoins qui ont rencontré l'accusé ce jour-là affirment tous qu'il était vêtu de toile ?
— Cela prouverait tout au plus qu'il avait des complices*. Quelques jours avant le jugement, le geôlier, un matin,
ne trouva pins Onésime dans la prison ; on envoya de tous côtés le signalement du fugitif, et on remit la cause à une autre session, au lieu de passer outre, sans aucun doute par l'intervention du comte, qui espérait, disait-il toujours, que le temps viendrait prouver l'innocence d'Onésime.
Cet espoir malheureusement ne se réalisa pas.
A la session suivante, Onésime absent fut déclaré coupable et condamné à la peine de mort : mais quelqu'un qui traversa le pays avant le jugement prétendit savoir positivement qu'Onésime s'était noyé, et donna sur sa fin des détails qui ne permettaient guère d'en douter.
On ouvrit le testament du meunier ; il avait légué tout son bien, qui était considérable, à Onésime, sauf unepension viagère à sa servante.
Au cas où Onésime mourrait avant ladite servante, elle aurait l'usufruit du tout, qui, après sa mort, retournerait à la famille du meunier. Le bien du meunier, aux termes de la loi, fut mis sous le séquestre, comme appartenant à Onésime, contumax, sauf à le faire déclarer indigne et à faire an-
nuler le testament, s'il était plus tard prouvé qu'il était l'assassiii du meunier ; la pension de la servante fat payée par provision.
Il y eut une grande tristesse dans la maison de Risque- Tout. Il était fort rare qu'on parlât d'Onésime et de son affaire, quoique chacun y pensât en secret. Bérénice seule, après avoir bien écouté son cœur, était sûre de son innocence.
Une année s'était écoulée, les bains de Beuzeval étaient de nouveau très-fréquentés sous la direction habile de dame Epiphane Garandin.
Quanta maître Epiphane, il avait complètement changé de manières. Autrefois il s'habillait autant que possible d'une façon au-dessus de son état; ses affublements n'étaient pas, en général, d'un goût irréprochable, mais ils étaient de cette magnificence laborieuse qui expose les prétentions et la sottise de celui qui les porte.
Maintenant il n'avait plus que de vieux habits rapiécés, il se plaignait de la pauvreté et de la dureté des temps, il ne mangeait que des croûtes de pain et de la viande de rebut, il ne changeait plus jamais de chapeau.
Le plus assidu sur la plage des étrangers réunis à Beuzeval et àDive était, sans contredit, un grand vieillard maigre qui ne se baignait jamais, mais se rendait agréable à tout le monde par sa politesse, son extrême complaisance, une patience à toute épreuve pour écouter tout ce qu'on voulait lui dire, et la plus étonnante crédulité.
Ce vieillard, qui semblait d'ailleurs atteint d'une surdité presque complète, se nommait Brôville.
M. Malais rencontrait souvent M. Brcvillo sur la plage, et le trouvait infatigable à écouter les récits des magnificences de sa vie. Depuis qu'il demeurait à Cabourg, dans une petite maison, sous les yeux de tout le monde, il avait reculé de-
vant les déguisements de son cheval; il était un jour sorti sur Mouton, orné de son étoile blanche, s'était montré partout, avait causé avec vingt personnes différentes, en annonçant qu'il allait vendre son cheval ; que, maintenant qu'il se faisait vieux, il n'avait plus besoin de deux chevaux, qu'il gardait le meilleur et se défaisait de l'autre -, il ne revint que dans la nuit, rentra sans bruit, remit son cheval dans son écurie, et effaça l'étoile blanche.
Le lendemain, il se promena sur Pyrame, disant à qui voulait l'entendre qu'il avait vendu Mouton mille francs. Malgré la singulière assurance avec laquelle il débitait ces contes, il était forcé de prendre quelques précautions avec les gens du pays, qui se permettaient parfois des objections, tandis que M. Bréville, non-seulement, en sa qualité d'étranger, n'était pas frappé par quelques invraisemblances et quelques contradictions, mais encore ne doutait jamais de ce qu'on lui disait, et approuvait tout, pour paraître avoir entendu.
Le hasard avait mis M. Bréville en rapport avec plusieurs des personnages que nous connaissons.il rencontrait souvent Tranquille Alain^ quelquefois aussi Pélagie et Bérénice ; il leur parlait avec affabilité et achetait leur poisson; il commanda à Bérénice une assez grande quantité de dentelles pour une personne de sa famille, dont il lui paya une partie d'avance.
Pulchérie y travaillait avec Bérénice quand on ne lui donnait pas de broderies à faire. Au bout de quelque temps, M. Bréville prit à son service comme femme de charge Désirée, la servante du meunier.
Une des personnes dont M. Bréville s'était également concilié l'estime et la confiance était une grande et grosse femme, faiseuse de vers et mère d'une charmante fille dont elle était beaucoup moins fière que de ses mauvais vers.
Elle avait, l'hiver précédent, fait d'avance et écrit ses impressions à l'aspect de la mer, et elle les avait emportées comme elle avait emporté ses chapeaux. La preaiière fois qu'elle aborda M. Bréville, c'était à la fin du jour ; il était assis sur une chaise, les deux mains croisées sur la pomme de
sa canne , et le menton sur ses deux mains. Il regardait le soleil qui allait disparaître derrière la Hève.
— Quel magnifique spectacle que la mer ! s'écria-t-elle ; comme cet aspect emporte l'àme-dans les régions de l'infini!
— Un beau coucher de soleil, madame ! avait répondu M. Bréville en la saluant. Vous êtes ici pour prendre les bains? ajouta-t-il.
— Non, monsieur, j'y ai amené ma fille, pour laquelle je vis uniquement, qui est l'objet de toutes mes pensées et de toutes mes affections.
— Les enfants nous récompensent souvent bien mal, madame, avait répondu M. Bréville, qui avait cru entendre afflictions.
Il y avait aussi un jeune homme toujours bien cravaté, bien ganté, et portant de longs éperons dont les molettes s'émoussaient singulièrement sur le sable de la mer et sur le galet.
Celui-ci ne parlait que de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, de ses duels. Il désignait par leurs prénoms tout ce qu'il y avait de distingué à Paris dans la politique, les arts et le monde.
Il s'appelait le vicomte deMorgenstein. 11 étaitfort gracieux pour la grosse femme de lettres et pour sa fille. Comme elles, il avait choisi Dive pour prendre les bains de mer, parce que, fatigué du grand monde, il ne voulait pas le retrouver à Dieppe, au Havre ou à Trouville.
Il régnait depuis quelques jours un vent de nord -est qui avait interrompu les bains. On était fort embarrassé de son temps. M. Bréville proposa des promenades dans les environs. Il eut soin de réunir les ânes pour les femmes ; les hommes accompagnèrent à pied.
Le hasard dirigea la promenade vers le château de Beuzeval. Il était affiché à vendre. On entra pour le visiter; on loua, on blâma; cependant la jeune Claire, la fille de madame du Mortal, la femme de lettres, ayant dit, à l'aspect d'un couvert de tilleuls, que ce serait charmant pour danser, M. Bréville répondit froidement :
— Vous trouvez, mademoiselle? Alors je vais acheter le château, et si vous voulez, dimanche prochain, j'aurai Thonneur d'ouvrir avec vous, sous ces tilleuls, un bal, qui, je l'espère, donnera quelques distractions à nos aimables baigneuses.
On rit beaucoup de la plaisanterie ; mais le vendredi suivant, — on était au mardi, — toutes les personnes qui se trouvaient aux bains reçurent une invitation pour venir danser au château de Beuzeval de la part de M. Bréville.
Cette vente ne changea rien à la posi lion de M. Malais et do Pulchérie. Il se trouva que les sommes dues à l'héritage du meunier par M. Malais et par son gendre défunt dépassaient de beaucoup le prix à payer pour l'acquisition.
Ce prix l'ut déposé à la caisse des consignations. La mort d'Onésime n'ayant pas été légalement prouvée, et sa condamnation n'ayant été prononcée que par contumace, ses biens provenant de la succession d'Eloi Alain devaient rester sous le séquestre pendant cinq ans.
M. Bréville s'élaft informé auprès de Désirée pour avoir do la musique. Elle lui avait indiqué M. Epiphane Garandin, qui avait un magnifique talent sur le flageolet, mais qui ne voudrait peut-être plus faire le ménétrier, maintenant qu'il avait été huissier, comme il le faisait quand il était instituteur.
Il faut garder son rang. Cependant^ comme il n'était pas bien riche, et que, comme elle, il avait beaucoup perdu à la mort du meunier, puisqu'il était forcé de travailler en journée, l'espoir d'un bénéfice honnête pourrait bien le séduire. M. Bréville alla donc trouver maître Epiphane Garandin. On le fit attendre longtemps à la porte après qu'il eût frappé ; puis madame Epiphane vint ouvrir, très-rouge et très troublée. Elle était assez misérablement vêtue.
Un vieux bonnet qu'elle avait remis à la hâte n'était pas parfaitement droit sur sa tête, mais un collier d'or à son cou faisait un singulier contraste avec la pauvreté de ses habits. M. Bréville ayant demandé maître Epiphane Garandin, elle l'appela à plusieurs reprises, Il se fit attendre quelque temps encore, puis, quand il ar-
riva, pâlit, rougit, et, tout en demandant à M. Bréville ce qu'il désirait de lui, il s'efforça d'attirer l'attention de sa femme par des signes réitérés sur son magnifique collier d'or. Après quelques hésitations, elle finit par se retirer, et quand elle rentra, elle n'avait plus de collier.
— Vous vous appelez Galantin, monsieur?
— Non, monsieur... Garandin
— Oh 1 très-bien, et vous êtes huissier?
— Je l'ai été, monsieur. Les temps étaient si difficiles, les aflaires si mauvaises, que j'ai été obligé de faire quelques autres choses en même temps. J'avais des ennemis, on m'a calomnié, on m'a obligé de vendre ma charge, et je l'ai revendue rien du tout, attendu que personne n'a voulu venir s'établir ici, et que l'huissier de Trouville m'a acheté pour quelques pièces de cent sous ma clientèle, mes carions et mes chaises.
Je vis comme je peux avec ma pauvre femme. J'ai été clerc autrefois, je donne quelques leçons, je fais les comptes des ouvriers, puis je travaille de mes bras.
— Alors vous n'aurez aucune répugnance à venir faire de la musique chez moi. J'ai acheté une maison qu'on appelle le château de Beuzeval, et je veux dimanche faire sauter quelques jeunes filles.
— Très- volontiers, monsieur.
— Vous jouez, m'a-t-on dit, du flageolet?
— Passablement, monsieur
— Très-bien. Je vous attends dimanche à sept heures du soir.
Le château était resté en partie meublé ; cependant il y manquait beaucoup de choses. M. Bréville avait prié Désirée de prendre pour ce jour-là la direction de la maison, et de surveiller les rafraichisscments en s'adjoignant deux jeunes filles pour servu'.
— Il paraît, lui dit-il. que l'homme chez lequel vous m'avez envoyé n'est pas riche. Il s'est montré enchanté de l'occasion de gagner quoique chose. Cependant sa femme avait un très-beau collier qui m'a paru être en or.
— Monsieur s'est trompé. Si madame Garandin avait jamais eu de sa vie un collier en or, il y a longtemps qu'il serait vendu.
A quoi M. Bréville répondit :
— En effet, je pensais bien que cela ne devait pas être de l'or. Le soir, elle dit à Garandin :
— Il parait que madame Garandin a des colliers en or.
— Eh non ! dit Garandin, c'est un vieux collier ' en imitation.
— Oui, joliment... Monsieur a vu le contrôle... Après ça, ça m'est bien égal... Faite's comme il vous plaira, je m'en lave les mains.
M. Malais avait reçu une invitation de la part de l'acquéreur du château de Beuzeval, et il s'y rendit après quelque hésitation entre le chagrin de revoir cette propriété dont il avait été si cruellement dépossédé et l'importance qu'il pourrait se donner ce soir-là comme ancien propriétaire du château de Beuzeval.
Il eut soin de dire qu'il s'était défait de cette habitation parce qu'elle était devenue trop triste pour lui depuis qu'il y avait perdu son fils, sa femme et le mari de sa nièce.
— Vous ne m'avez pas parlé de votre nièce, monsieur de Beuzeval, el je vous en veux de ce que je n'ai pu l'engager à embellir notre petite soirée de sa présence.
— Mille remerciments; ma nièce, madame la comtesse de Morville, ne serait pas venue ; le deuil de son mari n'était pas terminé qu'elle a perdu son enfant ; depuis ce temps, elle ne va plus dans le monde, elle vit dans la retraite la plus absolue, et ne voit qu'une famille de pêcheurs, chez lesquels elle a été mise en nourrice.
J'ai renoncé moi-même au monde pour ne pas la contrarier, et je ne reçois personne chez moi, pour ne pas la condamner à s'enfermer dans sa chambre, ce qu'elle ne manque pas de faire, quand par hasard il arrive quelqu'un qu'on ne peut se dispenser de recevoir.
M. le vicomte de Morgonstein prit occasion de chaque chose qu'on visita pour parler de choses analogues, mais beaucoup
plus belles, à lui appartenant. On se promena dans la propriété nouvellement acquise.
M. Bréville loua la beauté des meubles que lui avait laissés M. Malais, qu'il n'appelait que monsieur de Beuzeval. Celuici lui dit :
— Vous n'êtes pas difficile... Je ne vous cache pas que j'ai enlevé ce qu'il y avait de mieux pour le petit réduit que j'occupe.
Je suis fâché, à cause de la sauvagerie de ma nièce, de ne pas pouvoir en faire juger.
— M. Bréville répondit qu'il le savait et qu'on le lui avait dit chez le notaire.
Le vicomte de Morgenstein, en voyant un petit bassin, parla d'un étang d'une demi-lieue qu'il avait chez lui et dans lequel on péchait les meilleures truites du monde.
M. Malais fit observer qu'il n'avait jamais entendu dire que les truites vécussent ailleurs que dans les cours d'eau claire et rapide; mais M. Bréville répondit que c'était sans doute une espèce particulière, parce qu'il avait un ami qui lui avait dit également en avoir péché très-souvent, et d'excellentes, dans un étang.
En voyant l'écurie, M. Malais parla de ses quatre chevaux. Le vicomte dit que désormais il n'en voulait plus avoir que six dans ses écuries, et qu'il allait à son retour faire cette réforme.
On dansa, on soupa, tout alla le mieux du monde. Madame duMortal parlait de la mer.
— Quel magnifique spectacle que la mer ! s'écria-t-eile ; comme son aspect emporte l'âme dans les régions de Tinfini î
Sa fille rougit en l'entendant répéter à tous les baigneurs réunis une phrase qu'elle avait déjà dite à chacun d'eux.
Ensuite madame du Mortal parla des rêveries au bord de la mer, des beaux vers qv'elle avait inspirés, et fil si bien que M. Bréville lui demanda si elle n'avait pas consacré quelques vers à rendre ce qu'elle sentait avec tant de poésie.
Arrivée à son but, madame du Morlal feignit de se troubler ; elle était, sans doute, restée bien au-dessous de ce
magnifique spectacle ; elle n'oserait jamais dire un seul de ses vers; elle avait une timidité dont elle n'avait jamais pu triompher. On lui prodigua les encouragements, et elle se décida à lire des vers ampoulés qui finissaient ainsi :
J'aime
Le maquereau brillant des reflets de lagate, Le turbot plat et gris, le homard écarlatc Jouant au fond des mers.
— Pardon, madame, dit M. Malais, mais le homard n'est rouge que quand il est cuit.
Madame du Mortal fut très-confuse, mais M. Bréville cita des écrivains distingués et des peintres célèbres qui étaient tombés dans la même erreur.
Madame du Mortal s'écria alors qu'elle aimait beaucoup mieux se tromper avec des hommes de génie que d'avoir raison avec certains autres; que, du reste, elle faisait ses vers sans prétention, et seulement pour procurer à sa fille des lectures sans danger, car on fait aujourd'hui, ajouta-t-elle, de si mauvais livres !
— Pour moi, dit-elle, j'erre aux bords de l'Océan, je me laisse aller aux rêveries que m'inspire le bruit des vagues, et je jette sur le papier les élans d'une poésie un pen sauvage peut-être, mais qui ne seront lus que par ma fille.
La vérité sur la poésie un peu sauvage de madame du Mortal est qu'elle était attachée à un journal de Paris pour y faire l'article modes, et que le jour même on l'avait vue assise au bord de la mer, qui venait murmurer à ses pieds.
La marée était basse, les fraîches lueurs du matin teignaient d'un rose lilas le sable humide que la mer avait abandonné et qu'elle allait reprendre. La mer était d'un vert pâle partout, excepté à l'horizon, où elle était d'un bleu sombre.
Au bord se déroulait une écume blanche comme une frange d'argent, dans laquelle se jouaient des mouettes. On avait vu de loin madame du Mortal écrire, et voici ce qu'elle écrivait :
« On continue à festonner les volants de taffetas; V organdi et la tarlatane sont les étoffes en vogue dans la fashion, sur-
tout quand elles sont employées avec le faire distingué de madame Amanda(rue de Rivoli, U). Madame la comtesse A... portait l'autre jour une capote en tulle bouillonné avec un léger bouquet sur le côté de la passe, tandis que sa sœur, madame la duchesse de B..., en avait un en paille de riz orné de petits radis roses. Toute la bonne compagnie reconnaissait le faire de madame Ursule (rue Bréda, 5). Elle avait aussi un mantelet de mousseline de Tlnde, doublé de soie citron, qui sortc^it de chez M. Alfred (rue Vivienne, U). »>
Comme elle finissait en signant vicomtesse de G.., le vicomte de Morgenstein l'avait abordée. Elle avait caché son papier, et celui-ci lui ayant dit :
— Ah I madame, nous priverez-vous des belles pensées que la mer vous inspire?
— Quel magnifique et imposant spectacle! s'était écriée madame du Mortal; celte agitation incessante des vagues n'est-elle pas la fidèle et triste image de notre destinée?
La vérité est que la destinée de madame du Mortal avait été en effet assez agitée. Depuis huit ans, elle avait quitté M. du Mortal pour un officier, qui n'avait pas tardé à avoir des remords et lui avait laissé promptement le loisir de racheter leur faute commune en retournant édifier le foyer conjugal par son repentir et l'exercice de vertus privées qu'elle avait un peu négligées.
Madame du Mortal n'en fit rien; elle sut se créer des ressources. Autrefois les gens déçus, les gens découragés entraient en religion; aujourd'hui ils entrent en feuilleton.
Qu'une femme fasse parler d'elle, qu'une histoire scandaleuse l'éloigné pour un moment du monde, elle n'ira pas pleurer sa faute et l'expier dans un cloître; vous n'attendrez pas longtemps pour voir son nom au bas du feuilleton d'un journal, où elle demandera l'affranchissement de la femme.
Madame du Mortal n'avait pas eu, du reste, à faire, pour imaginer cette ressource, de grand frais d'invention. Son époux, M. du Mortal, grand et gros homme à figure sévère, à formidables moustaches, faisait depuis longtemps l'article modes dans un journal répandu, et, sous le nom de marquise
LA FAMILLE ALAIiN. 233
de M***, traitait hebdomadairement les questions de volants et dépasse, parlait do la longueur des robes et de la largeur des chapeaux, d'après les indications des modistes et des couturières, qui le payaient pour citer leur nom et leur adresse.
Madame de Mortal se livra à la même industrie et enleva quelques personnes de la clientèle de son mari.
Le vicomte de Morgenstein était un de ces illustres pianistes dont l'art a beaucoup moins de rapports avec la musique qu'avec la prestidigitation. M. de Morgenstein ne faisait que trois notes de moins à la minute que M. Henri Herz, mais il était encore jeune et travaillait beaucoup; on pensait qu'il atteindrait et peut-être même surpasserait ce maître.
Il avait les cheveux longs et frisés, affectait un air mélancolique et désespéré ; il avait dans la démarche quelque chose de fatal. En le voyant, on devinait sans peine un homme accablé par les assauts du génie et la malédiction divine.
M. Bréville, qui n'aurait pas osé lui demander une contredanse, le pria de jouer quelque chose sur le piano ; il refusa : il était exténué, il y avait quatre nuits qu'il n'avait pas fermé l'œil; il portait tant d'envie à ceux qui dorment i
On insista; il passa la main sur le clavier ; le piano ne valait rien, et n'était qu'à peine d'accord. On cessa de le tourmenter, et ons'occupa d'autre chose. Quand il se vitabandonné, il se mit devant le piano et préluda.
Le maître de la maison réclama un peu de silence. Alors il parut que le jeune musicien se réveillait : — Eh quoi ! s'écrial-il, ai-je joué du piano? Je ne m'en étais pas aperçu, je n'y songeais seulement pas;... mais, puisqu'on le veut absolument,... voici quelques variations sur la dernière pensée de Weber.
Il laissa tomber ses deux bras sur les deux côtés de la chaise, il ferma les yeux, regarda le plafond , comme s'il demandait des inspirations au ciel, puis leva ses deux mains au-dessus du clavier et à la hauteur de ses yeux avec nonchalance.
Alors, comme si l'inspiration arrivait tout à coup et s'emparait de lui, il frappa des deux mains sur le piano avec éner-
gie, et commença à jouer des variations qu'il avait jouées vingt fois déjà après les avoir apprises pendant deux mois, au grand désespoir de ses voisins, qui avaient eu à subir les études et les passages répétés avec une inexorable persévérance.
De temps en temps, baissant la tête sur le piano, il laissait tomber ses cheveux sur le clavier; puis tout à coup, relevant brusquement et fièrement la tête, il les rejetait en arrière. C'est un effet que presque tous essaient, mais dans lequel peu réussissent. Ces mouvements brusques et spontanés sont étudiés avec grand soin.
Voici comment se fait une variation pour un instrument quelconque : on prend un air d'un autre musicien (rien n'empêche de le choisir joli), on joue l'air une fois dans le mouvement fixé par l'auteur, puis on le joue une autre fois en le délayant, en y intercalant toutes sortes de lambeaux de phrases plus ou moins musicales.
Les faiseurs de variations versent dans la coupe où est un vin généreux tantôt de l'eau, tantôt une odieuse piquette; ils vous font boire cet horrible mélange, puis de temps en temps vous font un peu goûter le vin pur, c'est-à-dire que de temps en temps ils rejouent la mélodie sans y rien ajouter.
Quand ils s'arrêtent, on applaudit bien plus de joie de ce que c'est fini qu'à cause du plaisir qu'on a goûté. Puis, si quelqu'un, ravi de la mélodie ainsi délayée, demande au pianiste de qui elle est, celui-ci répond hardiment et modestement à la fois : — De moi, monsieur.
Absolument comme si le fou se croyait l'auteur du verre de Bohême qu'il brise en éclats.
Le journal de madame du Mortal reçut, en même temps que l'arlicle modes que celte dame avait écrit sur les bords de la mer, une note que le pianiste envoyait à un de ses amis, rédacteur de la feuille. Cette note, faite par lui-même et de son écriture, était accompagnée d'un billet ainsi conçue :
» Fais passer celte noie dans le plus prochain numéro; il serait ridicule de faire le modeste et de ne pas te dire franchement que j'ai eu un succès fou. Tout à toi. »
— Voici la note : « Nous avons encore à enregistrer un nouveau succès de Morgenstein. Il a bien voulu se faire entendre dans un salon aristocratique à Dive, où il a été applaudi avec fureur par les plus jolies duchesses et la fleur de la fashion.
» Cet artiste immense ne peut plus être comparé qu'à luimême : grâce, énergie, noblesse, il réunit toutes les qualités que la nature avare partage d'ordinaire entre les grands musiciens. Tout le monde l'entourait avec empressement, lorsque, oppressé sous les étreintes de son génie, courbant son front pensif, il s'est retiré du salon au milieu des applaudissements. »
M. de Bréville remercia M. de Morgenstein, qui lui dit : — Cet air a eu beaucoup de succès l'hiver dernier. La princesse *** en était folle, la duchesse *** me l'a fait répéter jusqu'à trois fois; mais ces gens du monde m'ennuient.
Quelques jours après le bal donné par M. Bréville, Bérénice et Pulchérie étaient allées se promener le long de la rivière de Beuzeval, et, sans y songer, elles s'étaient assises au pied du saule d'Onésime.
Pulchérie était redevenue tout doucement la sœur de Bérénice.
Elle avait repris, avec les ménagements nécessaires pour ne pas choquer M. Malais, presque tous les costumes simples qu'elle avait portés pendant son enfance.
Un observateur vulgaire n'aurait pas facilement reconnu la brillante comtesse ; mais Pulchérie aimait mieux être confondue avec les femmes et les filles des pêcheurs que de jouer aux yeux du monde le rôle de grande dame déchue.
— Eh bien ! dit-elle à Bérénice, c'est donc dans quatre mois ? Glam est un brave garçon qui te rendra heureuse et qui sait apprécier le trésor qui va lui être confié.
— Ce qui m'embarrasse le plus, dit Bérénice, c'est la noce... Glam veut qu'on fasse une noce... Jamais nous ne pourrons décider mon père et ma mère à se mêler à une assemblée de plaisir.
Ta vois qu'ils ne sont pas consolés de la perte d'Onésime plus que le premier jour.
Le deuil n'a pas quitté notre maison, on n'a plus souri à cette table, où deux places vides racontent sans cesse de si tristes histoires.
En effet, depuis le départ d'Onésime, et depuis surtout que le bruit de sa mort s'était accrédité, Pélagie servait comme autrefois le diner de son mari sur la table, son couvert était mis comme de coutume; mais Tranquille prenait sa soupe et allait la manger dans un coin sur ses genoux, Pélagie et Bérénice en faisaient autant, chacune de son côté.
Un jour Tranquille dit à sa femme : — Pélagie, il faut pourtant que ça finisse. Pourquoi, Bérénice et toi, ne mangezvous pas à table ?
— Si tu le veux, répondit Pélagie, je mettrai le couvert comme autrefois, et dès demain nous mangerons à table.
— Tu peux bien le mettre si tu veux, répliqua Tranquille, mais ce n'est pas moi qui y mangerai.
Depuis ce temps on n'en avait plus parlé et on avait continué à manger chacun dans son coin.
— Et M. Malais? demanda Bérénice à Pulchérie.
— M. Malais n'est pas malheureux: je craignais pour lui une triste impression en voyant le château passer en d'autres mains; mais, au contraire, il s'arrange très-bien avec ce M. Bréville, qui semble croire avec une grande facilité tout ce que lui dit mon oncle, peut-être parce qu'il n'en entend pas la moitié, et admet sans observation tous les petits mensonges qu'il entasse pour ne pas avouer sa ruine, ruine, hélas! dont je ne puis parler sans une douleur respectueuse, car j'en suis la cause et l'origine.
Quel malheur, ma bonne Bérénice, pour eux et pour nous tous, que mon oncle et ma lante ne m'aient pas oubliée un peu plus longtemps ! Ils n'auraient pas perdu leur fortune ; moi je n'aurais pas subi de si rudes épreuves , nous ne nous serions jamais quittés.
— Tu aurais épousé Onésime, qui serait resté au milieu de n ous, au lieu d'être mort désespéré et déshonoré...
Après un moment de silence Bérénice reprit: — Le maître du château fera bien d'être riche, car il a la réputation déjà d'être facile à tromper. On prétend que c'est l'homme le plus crédule du monde.
A ce moment M. Bréville passait de l'autrecôté du ruisseau et salua les deux amies. Il demanda à Bérénice des nouvelles de ses parents et de la pêche, puis il s'informa si le facteur de la poste était déjà passé, et sur sa réponse négative il salua et descendit à Dive.
Bérénice et Pulchérie parlèrent si longtemps d'Onésime et de leur enfance, que M. Bréville les retrouva à la même place une heure après, lorsqu'il remonta au château avec Épiphane Garandin ; mais, à la vue de ce dernier, elles disparurent dans les arbres et redescendirent à la maison de Pélagie par un autre chemin.
Il était évident que c'était Épiphane qui, par ses révélations, avait entraîné la fuite, la condamnation et la mort d'Onésime, et elles ne pouvaient le voir sans horreur.
M. Bréville emmena Epiphane au château et lui dit: —Vous avez, l'autre jour, donné un échantillon de vos talents; mais j'ai besoin de vous pour quelque chose de plus sérieux.
Monsieur Garandin, je m'occupe de sciences, et ce n'est pas sans raison que j'ai fixé mon domicile au bord de la mer.
Je m'occupe d'un grand ouvrage sur les huîtres; j'ai déjà fait beaucoup de recherches, j'en ai encore davantage à faire. Vous avez une belle écriture, vous êtes intelligent; je ne vous crois pas très-occupé...
— Non, monsieur, et j'ai besoin de l'être... J'ai beaucoup perdu à la morl du meunier...
— Voici plusieurs fois que je vous entends dire que vous avez beaucoup perdu â la mort du meunier, et je ne comprends pas bien comment cela peut se faire.
S'il vous devait de l'argent, il a laissé une magnifique fortune qui, quoique sous le séquestre, peut payer les dettes de la succession.
— Monsieur, d'abord j'étais huisser. Le meunier faisait la banque ; il prêtait de préférence à des gens qu'il savait ne
pouvoir pas payer à l'échéance des obligalions; cela amenait des renouvellements et des intérêts pour lui et des frais pour moi.
Ensuite je lui cherchais des affaires ; il me donnait quelque chose quand |je lui amenais un emprunteur, et l'emprunleur de son côté me faisait un cadeau, puis... j'avais de temps en temps quelques chapeaux...
— Comment! quelques chapeaux?... Le meunier vous donnait des chapeaux?
— Non pas lui... mais c'était à cause de lui qu'on m'en donnait... et c'était là le meilleur de mon revenu...
— Je ne comprends pas.
— Vous n'êtes pas Normand, monsieur?
— Non... je n'ai pas cet honneur.
— Alors vous ne pouvez pas me comprendre, c'est un mot du pays...
— Qui veut dire?
— Voici ce que c'est : on savait ce que je faisais les affaid'Éloi Alain, et on savait surtout qu'il était très-riche. J'avais soin d'être à l'affût des ventes qui se faisaieni dans le pays; mes divers métiers me rendaient la chose facile.
Le jour de la vente je me présentais et j'annonçais l'intention d'enchérir, soit une ferme, soit sur un lot de bois ; ma pré sence inquiétait les autres.
On venait me trouver : — Dis donc, Epiphane, me disait-on, est-ce que lu veux de cela, toi ?
— Mais peut-être bien.
— Cela ne vaut i)as grand'chose.
— C'est peut-être pour cela qu'on ne le vendra pas bien cher.
— Plus que tu ne le crois ; il y en a qui enchériront, et cela pourra bien monter un peu haut.
— Tant mieux pour le vendeur...
— Et jusqu'où iras-tu?
— Vous verrez... on en a envie...
— Oh! nous savons qui tu as derrière toi... Eh bien! celui qui l'aura le payera cher... Voilà ce que c'est que de ne pas s'entendre... nous étions trois dessus. Eh bien! nous nous
sommes arrangés.... de sorte qu'on couvrira à peine la mise à prix, et noUvS partagerons le bénéfices... Voilà que lu viens tout déranger ; mais quand cela devrait nous coûter quelque chose, si c'est toi qui l'as, tu le payeras.
— Cela m'est égal... ce n'est pas avec mon argent.
— Ecoute, Epiphane, veux-tu un chapeau?
Je me faisais un peu prier ; je ne pouvais pas... il n'y avait pas moyen, tout ce qu'il fallait enfin pour faire grossir le chapeau; puis enfin je me laissais gagner; j'acceptais le chapeau, et quand venait le moment de l'adjudication je mettais une ou deux enchères insignifiantes et j'abandonnais, de sorte que moyennant un chapeau les acheteurs avaient les choses presque pour rien.
— Mais vous ne m'avez pas expliqué le mot chapeau.
— C'est juste. . . Lorsqu'un testateux vous donne un diamant de deux mille francs, l'exécuteur testamentaire vous paye deux mille francs dont vous achetez rarement un diamant. Un chapeau, c'est à peu près la même chose. Souvent, en Normandie, pour de petites gageures on parie un chapeau.
Quand il s'agit de ventes peu importantes et qu'on veut éloigner un concurrent, on lui propose un chapeau pour le désintéresser; on paye le plus souvent le chapeau en argent. Ainsi je vous gage un chapeau signifie : je vous gage vingt francs. Eh bien ! on est arrivé à donner des chapeaux de quinze cents francs, de dix mille francs, de cent mille francs, selon l'importance des affaires.
— Je vous comprends, dit M. Bréville ; c'est ce qu'on appelle ailleurs un pot-de-vin, et ce que les voleurs nomment un bouquet.
Et, ajouta-t-il se parlant à lui-même, les hommes ont pour l'argent la pudeur qu'inspire un amour sérieux. Ainsi ils évitent de le désigner par son nom. Les autres se servent d'un pronom; ils disent: Je nen ai pas, fen dois, sans oser prononcer le mot argent, tant c'est pour eux une divinité redoutable. Les autres û'iseni diamant, pot- de vin, chapeau; quelques-uns demandent des épingles pour leur femme.
Et il suit de là, reprit-il, monsieur Epiphane, que vous
n'êtes pas très-occupé et que vous ne seriez pas fâché de l'être.
— Si on me pensait employé par vous, monsieur, je gagnerais bien quelques chapeaux par-ci par-là ; mais quand on me croit livré à mes seules ressources, on ne tombe pas dans le piège.
— Ce n'est pas dans ce sens-là que je compte vous employer ; j'ai besoin de vous pour mon Essai sur les huîtres.
J'en ai mangé, monsieur, mais je n'en sais pas davantage.
— Je n'ai pas besoin que vous ensachiez davantage; il s'agit seulement de mettre mes recherches en ordre et de recopier les notes que je prends.
Du reste, monsieur Garandin, mon Essai sur les huîtres est un ouvrage sérieux qui sera lu à l'Académie des sciences ; je travaille lentement, parce que je ne veux rien avancer qu'accompagné de preuves. Savez vous le grec, monsieur Garandin ?
— Non, monsieur ; je l'ai montré, mais je ne le sais pas.
— Vous savez peut-être le lire et l'écrire?
— Oui, monsieur, du moins à peu près.
— C'est assez : il ne s'agit que de quelques élymologies; mais, je vous l'ai dit, je travaille lentement, deux lignes
quelquefois me coûtent huit jours de recherches préalables ; il faudrait que je vous eusse toujours sous la main.
Il se passa encore un an sans qu'il se fit de grands changements dans la situation de nos personnages. Bérénice allait épouser le fils de Pacôme Glam. Pacôme (ilam était mort il y avait quelques mois, ce qui avait nécessairement retardé le mariage.
Quant à M. Bréville, il avait sa réputation complètement faite, et cette réputation était celle d'un homme parfaitemani
sourd et un peu niais, à qui l'on peut tout dire et tout faire accroire.
Désirée était femme de charge à Beuzeval, et M. et madame Garandin avaient fini par venir y demeurer.
Epiphane travaillait énormément pour M.Bréville, dont les recherches prenaient des proportions tout à fait formidables. 11 est vrai qu'un volume d'extraits fait par maître Epiphane Garandin ne donnait, en résumé, que quelques lignes à l'ouvrage du nouveau propriétaire de Beuzeval.
Tout portait à croire que cet ouvrage durerait autant que la vie de l'auteur et que celle de son secrétaire, Désirée, d'un côté, et les Garandin, de l'autre, passaient pour piller M. Bréville sans aucune mesure. .
La belle saison ramena les baigneurs, et M. Bréville donna quelques fêtes. La bonne intelligence qui avait régné jusquelà entre Désirée et madame Garandin ne put durer plus longtemps. Désirée voulait dominer dans la maison ; madame Garandin opposait quelque résistance.
Garandin, quand survenaitune discussion, donnait tort à s a femme ; mais celle-ci finit par lever l'étendard de la rébellion et méprisa les injonctions d'Epiphane.
Quelques personnes trouvaient que M. Bréville ne faisait pas tout ce qu'il aurait pu pour faire régner la paix dans la maison ; on aurait pu croire que ces bavardages et ces récriminations, qu'on appelle potins en Normandie, d'où le verbe potincr, l'amusaient singulièrement; il écoulait séparément les plaintes et semblait irriter les adversaires les uns contre les autres au lieu de les concilier, ce qu'on affirmait être la marque d'un petit esprit.
On était dans le cabinet de travail de M. Bréville ; il était entouré de livres et dictait à M. Epiphane Garandin, tout en entremêlant- ses doctes élucubrations de dialogues plus familiers.
— Y êtes-vous, maître Garandin ?
— Oui, monsieur, j'y suis.
— Très bien ! Ecrivez : Huître, en latin ostreum ; en grec
ostreon. Ménage affirme qu'on a dit en français des oistres avant de dire des huîtres.
Il serait bien intéressant, monsieur Garandin, de pouvoir suivre ce mot ostrpon, ostreum, oistres, huîtres, dans ses diverses transformations. Ce sera l'objet de recherches ultérieures.
Vous me disiez que vous aviez donné des leçons de grec, c'étaient sans doute des leçons particulières, car on n'enseigne pas le grec dans les écoles communales.
— Oui, monsieur, je donnais pendant les vacances quelques leçons à un fils de M. Malais, l'ancien propriétaire de Beuzeval, mais ce jeune homme est mort prématurément.
— Est-ce que vous étiez encore instituteur lors de la mort du meunier, mort dont on a tant parlé et dont on parle encore de temps en temps dans ce pays?
— Non, monsieur, j'élais huissier.
— Très-bien! Ecrivez : Pendant longtemps, les Romains ne mangèrent que les huîtres du lac Lucrin, ils en tirèrent ensuite de Brindes et de Tarente ; puis enfin, les seules estimées furent les huîtres de l'océan Atlantique. L'huître estun coquillage bivalde; l'écaillé de l'hnitre est d'une figure presque ronde, ordinairement épaisse, raboteuse, inégale.... On a dit que vous étiez témoin à charge dans l'affaire?
— Quelle affaire ?
— Mais l'affaire du meunier.
— Oui, monsieur.
— L'assassin était le fils d'un pêcheur d'ici?
— Oui, monsieur, c'était le fils de Risque-Tout.
— Et il s'est, je crois, sauvé de prison?
— Oui, monsieur, et depuis on Ta dit mort.
— On m'a assuré qu'il Tétait. J'ai eu quelques détails à ce sujet quand j'ai acheté Beuzeval, parce que Beuzeval était hypothéqué par le meunier, et que son héritier était ce... comment l'appelcz-vous?
— Qui monsieur?
— L'assassin?
— Oh! l'assassin, il s'appelait Onésime Alain.
— Je vous croyais bien avec Désirée, monsieur Epiphane?
— Mais je ne crois pas que nous soyons bien mal ensemble, monsieur.
— Elle ne parle pas de vous comme on parle d'un ami, elle médit surtout de madame Garandin. J'ai dû lui imposer silence hier; elle trouvait mauvais que votre femme eût un bonnet neuf.
— Désirée est à son aise et elle est un peu fière, quoiqu'il n'y ait pas de quoi. Ce qu'elle a, elle ne l'a pas volé. Le vieux meunier, avec qui elle est restée longtemps, la faisait pleurer plus souvent qu'à son tour. 11 n'y avait personne d'aussi manant que lui quand il avait bu.
— Que voulait-elle dire en s'écriant : Madame Garandin porte son bonnet trop haut?
— Je ne sais pas monsieur. Peut-être veut-elle par là l'accuser d'un peu de vanité. Un bonnet neuf pour une femme de cette classe-là, monsieur, car la mienne ne vaut guère mieux que Désirée, c'est une couronne ; celle qui l'ont en sont fières, celles qui le voient en sont aussi jalouses.
Après ça, Désirée n'a pas tout à fait torl. Madame Epiphane obéit un peu trop à ses caprices j quelquefois elle oublie que nous sommes de pauvres diables, et on la prendrait pour la femme d'un négociant; mais de temps en temps j'y mets bon ordre.
— Ecrivez : Màcrobe dit qu'on servait toujours des huîtres sur la table des pontifes romains. Apicius avait un moyen de conserver les huîtres qui n'est pas venu jusqu'à nous; il en envoya d'Italie en Perse à l'empereur Trajan, et à leur arrivée elles étaient aussi fraîches qu'au départ.
Quant aux qualités des huîtres Racontez-moi donc l'histoire de cet assassinat
— Cela n'a rien de bien curieux, monsieur; Onésime Alain avait rendu un service à son cousin Eloi, celui-ci l'avait mis sur son testarfient. Il lui laissait sa fortune, mais il ne lui donnait pas un sou de son vivant.
Onésime s'était cependant habitué à se croire riche; il dépensait de l'argent, il faisait des dettes. Il parait qu'un jour,
poussé à bout, il lui demanda de l'argent. Le cousin en refusa, ils se querellèrent. On vit s'enfuir Onésime par une fe nêtre, et on trouva Eloi étranglé.
— Et on n'a pas soupçonné un complice ?
— Rien n'indiquait des complices. D'ailleurs, les charges contre Onésime étaient suffisantes ; sa fuite a été prise pour un aveu par les gens sensés.
Moi, j'en savais davantage. La famille m'en veut de l'avoir accusé ; mais il n'est pas moins vrai que j'ai beaucoup aidé à le sauver.
— Ah ! vraiment 1
— Je l'avais connu tout enfant, Cela me fendait le cœur de déposer contre lui. Enfin, quand on vous a fait faire serment de dire toute la vérité, il faut bien la dire ; j'ai dit ce que je savais ; mais, quand il s'est agi de le faire évader, je l'ai conduit jusqu'à une barque qui devait le transporter en Angleterre.
C'est alors qu'il m'a remercié, qu'il m'a embrassé et m'a tout avoué. Seulement il m'a toujours dit que c'était le meunier qui avait frappé le premier.
C'est possible, parce qu'Eloi Alain, de son vivant... son fort n'était pas la patience; mais ge n'était pas une raison pour l'étrangler.
— Parfaitement raisonné... Nous laisserons-là pour aujourd'hui mon Essai sur leshuitres.