‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

« Mais, mon cher ami, vous êtes par trop avare de votre science. Vous ne m'envoyez rien, et me voici arrêlé au milieu d'une phrase dans mon Essai sur les huitres... Ne perdez pas un instant pour m'envoyer la suite. Tout à vous.

Toujours à M. Bréville, au château de Beuzeval, près Dive. »

— Madame Désirée, dit un malin M. Bréville, venez faire les comptes de la maison. Ah! ma chère dame, ajouta t-il, pourquoi depuis trois jours ne me faites-vous plus manger de poisson?

— Par une raison toute simple, monsieur, répondit Désirée ; c'est que les pêcheurs ne sont pas sortis à cause du mauvais temps.

— C'est bien singulier, ma chère dame; M. Epiphane Garandin, à qui je confiais, je ne vousle cacherai pas, que vous me priviez de poisson, me disait, il n'y a pas une demi-heure, que les bateaux étaient revenus pleins.

— M. Epiphane devrait bien se mêler de ce qui le regarde.

— C'est ce que je lui ai dit quand il a voulu aller plus loin... Je vous croyais bien ensemble, madame Désirée.

— Comment, monsieur, est-ce qu'il s'est permis de parler de moi sans respect?

— Et aujourd'hui, avez-vous du poisson à me donner?

— Pardon, monsieur, mais je donnerais tout au monde pour savoir ce qu'il a dit de moi, ce...

— Si vous pouviez avoir une belle sole au gratin...

— Au nom du ciel, monsieur Bréville, que vous a-til dit?

— Rien qui vaille la peine d'être répété, ma chère madame Désirée, des niaiseries... Ce que vous appelez ici des potins.

— Il sied bien à une pareille espèce de se permettre de parler de moi.

— Calmez-vous, madame Désirée, M. Garandin n'a rien dit qui puisse porter atteinte à votre honneur.

— A mon honneur 1 jour de Dieu I il n'oserait pour sa vie ; mais je ne veux pas qu'il se permette de jamais parler mal de moi.

Ah! mon Dieu! voici maître Epiphane, ma chère dame Désirée ; soyez prudente, je vous prie. Je suis très-occupé au dehors, il faut que je le charge de faire mes comptes avec vous.

J'espère que vous n'allez pas vous emporter et que vous

ne lui parlerez de rien... M. Epiphane, oblîgez-moi de faire mes comptes avec madame Désirée,

Et M. Bréville sortit de la chambre, où il laissa madame Désirée et Epiphane se mesurant des yeux et attendant qu'il se fût éloigné pour commencer les hostilités.

— Je suis contente de vous rencontrer, monsieur Garandin, commença Désirée quand elle vit fermée la porte par oii était sorti M. Bréville.

— Et moi, je vous cherchais, madame Désirée, répliqua Epiphane.

Il faut que vous soyez bien effronté, monsieur Garandin...

La conversation, ainssi entamée, promettait d'être assez chaude, et il est probable que M. Bréville, malgré sa surdité, s'arrangea pour en entendre la suite ; ce qui justifie singulièrement Taccusation que dans le pays on portait volontiers sur lui.

— M. Bréville aime à potiner, disait-on, mais on n'est pas parfait, car, à part ce léger défaut, c'est bien l'homme le meilleur, le plus doux, le plus facile à attrapper qu'on puisse rencontrer.

On luit fait payer tout trop cher, ce qui n'empêche pas le plus souvent de le lui faire payer deux fois. On fait des fagots dans ses bois, on mène paître les bestiaux dans ses prés; il en est encore à le trouver mauvais.

Il donne des fêtes, il fait travailler, il ne refuse pas dans l'occasion un secours à un malheureux. Seulement il veut tout savoir ; mais enfin, si c'est son plaisir, à cet homme... D'ailleurs il n'est pas le seul.

M. EDMOiN *** A M. BRÉVILLE, AU CHATE.4U DE BEUZEVAL, PRÈS DIVE.

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