‹ La Famille Alain. [Suivi deChapitre 5 sur 11 · XI · texte numérisé non relu

XI

Bérénice ne voyait pas avec grand plaisir cette psrtie projetée , et elle n'eu avait encore rien dit à Onésime ; le surlendemain , lorsque b s deux jeunes filles revinrent pour savoir U réponse du pêcheur, Onésime accepta avec empressement, et le dimanche, vê'u comme nous l’avons déjà vu, il conduisit Bérénice an château. Li s deux jeunes gens continuaient à se ropqoer de lui, quoique avec plus de tuolération ; leur sa’ oir-vivre leur apprenait qu'Ooésioie était comme rut, en ce moment, l’hôte de M. Malais, «t qu’ils devaient à M. Malais de traiter son hôte avec quelques égards.

On se rendit sous un dôme de hauts maronnîers qui enlrrl.vaieut leurs branches et formaient une tente verte. M. et madame de Koudou n’étaient pas très-fâchés de voir simplifier un peu les rôles de comparses et d’utilités qu'on leur taisait jouer dans les contredanses; quant à madame Dorothée Malais, vêtue successivement de toute» les belles robes à la mode ds Paris, comme on sait, elle était enchantée de danser.

On se mit en place pour la contredanse ; le comte prit la main de madame Dorothée Mal is, Ernest s'empara de sa cousine, M. Malais fit danser Pulebérie, et '1. de Fondois prit Bérénice, qui, sans lui, -tirait couru grand risque d’être oubliée , quoique en réalité ce fût une jeune fille jolie et bien faite , et habillée avec tout le goût que pouvait comporter la simplicité de ses vêtements.

Onésime joua la seule contredanse que maître Epiplune lui eût apprise , après quoi U demanda qu’un lui mît un pot de cidre à côté de lui, ce qui fut exécuté. On ne tarda pas à se mettre en place pour mu; autre contredanse. Le comte, qui croyait en avoir acheté le droit eu dansant avec madame Dorothée Malais, prit cette fois Pulebérie. Osé sime joui encore les mêmes airs, puis le* mèoits à une troisième et a une qu- thème contredanse.

— Vous n’eu savez donc pas d’autres? demanda Marie.

— Non , mademoiselle , il n’i a pas Icuglempi que j’upprcaid.» , et puu on aime beaucoup ces airs-la à Dive, et, quand on joue des airs a qui on n'est pas accoutumé, on ne danse pu si bien.

Ernest, qui avait eu avec M. de Fondois k conversation dont le tésaltat avait été prévu par Marie , et qui avait été U veille même déckré son fiancé, alla parler bas à madame de Fondou, qui eut l’air de refuser : mais M. de Fondoit appuya la demande d’Ernest, et il fut déci que Marie pouvait taire un tour de valse avec son fiancé.

La chose convenue , on pria Onésime de jouer uue valse , et grand folle désappointement quand il dit qu’il n'en savait pas; ou essaya dé valser sur les airs de contredanse , nuis il fallut y renoncer. Marie dit à Pulebérie : — Il faudra que nous lui apprenious au moins une valse.

— Monsieur Onésime , ajouta-t-elle , Pulebérie et moi nous vous apprendrons une valse; vous viendrez aux heures où vous n’êtes pas k la mer, et, à force de vous jouer une valse au piano, nous vous la mettrons dans la tête, et vous pourrez nous faire valser avec votre fl«geo- 1*4; fiuniu valse tr s-bien.

— Je le remercie bien de ta soilicituik , petite saut noise, dit ma .

dame de Fond ni*, uia»? je 1 ne val*e piu*.

rt

— Il y a toujours Pulchérie qui valse à ravir,

— C'est déj i beaucoup , dit à demi- voix madame de Food ois b sa Allé, que nous te laissions valser avec ton futur mari; mais avec qui et à quel titre valserait mademoiselle Malais?

— Ah ! maman, c'est bien arriéré ces idées-là; on laisse faire à Putchérie ce qu'elle veut ; ou a confiance dans sa modestie et sa retenue , et on ne croit pas qu'elle sera perdue pour danser en tournant, au lieu de danser en allant à droite et h gauche.

On dansa encore dem on trois fois la contredanse d’Onéaime , puis on ht une collation et on se disposa à se séparer ; il fut convenu que , dès le surlendemain, Onéaime viendrait prendre sa leçon avec les deux jeunes filles. Ernest proposa de reconduire Bérénice et son frère ; la lune te levait, on verrait la mer argentée par la lune.

Madame Malais et madame de Fondoh dirent qu’elles étaient fatiguées. M. de Fondois et M. Makis se mirent de la partie, sans quoi on n'aurait pu 1a faire conveitaWeim nt. M. de Fondois , en homme bien élevé, pensa que Bérénice , ayant été admise dans leur société , devait être traitée comme les autre» femmes, et lui offrit son bras.

Onéaime prit celui de Pulchérie au moment où le comte s'avançait ; mais il ne put lui parler aur de choses indifférentes , parce que le comte marcha obstinément à côté de Pulchérie. Marie et Ernest étaient toujours en avant ou en arrière. M. Malais fit route à côté de M. de Fondoh.

Quand on fut au bord de la mer , Bérénice rappela à son frère qu'il devait se mettre en ronte pendant la nuit, et qu’il fallait qu'il dormit au moins quelques heures. I.ra deux jeunes gens s'amusèrent à presser Onésime de s'aller coucher.

Pulchérie ellr-tnême lui dit : — Il faut vous reposer , Onésime ; vous n'ooblieres pas que nous vous attendons après-demain pour votre leçon.

Dans le peu de chemin que le frère et la sœur firent après avoir quitté lea habitants du château , Onésime se montra si heureux de te voir admis an château , de ne plus être étranger aux habitudes et aux plaisirs de Pulchérie , que Bérénice n'eut pas le courage de le désabuser et de lui dire ce qu’elle pensait de leurs nouvelles relations avec elle.

Pendant ce temps, Pulchérie avait accepté le bras du comte de M orville; elle n’était pas sans inquiétude de ce qu'il allait sans doute lui dire sur les familiarités d’ünésime ; mais il eut le bon goût de n’en pas parler, et elle lui en sut gré.

La lune éclairait doucement la calme immense de la mer. ils testèrent quelque temps à la contempler, puis les grands parents donnèrent le signal du retour. On se mit en devoir de gravir la côte qui va de Dive à Berne vil.

On se retourna plusieurs fois pour revoir la mer , pois on marcha dans des curées , chemins errai de six à hait pieds entre des haies et ries arbres, an pied desqnels fleurissent tant de Heurs sauvages et bourdonnent tant d’insectes éclatants Ernest et Marie marchaient fort en avant, Pulchérie et Morville fort en arrière.

M. de Fondois et M. Makis causaient de choses et d’autres. Mot vil 1 '- fit à Pulchérie One déclaration d’amour qui n'était pas moins ampoulée et ne valait pas beaucoup mieux que celle que le clerc avaitrériigé» pour Onésime i nais le langage de l’iaaoara une si douce musique qi* t’on se préoccupe peu des parole*.

I n ' chérie voulut d'abord presser le pas et rejoindre M. Malais; Morvi* pria et pressa tant , qu’on consentit à rester à la distance où on était, à la condition qu’on causerait d’autre chose. La convention faite, celle qui l’avait imposée ne fit rien pour empêcher d'y manquera Elle permit que Morville lui parlât encore de son amour.

Le lendemain , il ae fit an clair de U Une une nouvelle promenade , dans laquelle Morville fit de nouvelles variations sur le même thème. Puirhéne se rejeta sur l’obéissance qu’elle devait à ses parents, et refusa la moindre réponse, si elle ne lui était dictée par eux.

— Je ne puis encore parler à vos parents , répondit Morville, d’abord parce que ee n’est pas de leur volonté, mois de la vôtre , que je veux tenir tout mon bonheur. Ensuite il faut que j’aille, pour la forme, d« mander «ne sorte de consentement à mon père. Je ne pourrais me permettre une démarche officielle tans l’eu avoir prévenu?

Au nom du ciel, mademoiselle, laisses-moi lire dans votre cœur que <e n’est pas mon bonheur seul que je cherche dans l’union que je brûle de contracter, etc., — rt antres phrases eietma, et ainsi de mite pendant le temps nécessaire pour que Putcbérie crût, à ses propres yeax , avoir opposé ane résistance suffisante.

Ils se rapprochèrent du re»lc de la société, et la jeune fille, qui tremblait fort et pouvait à peine prier quand die était seule avec loi , fot plus hardi devant du monde , et prenant le moment où elle pouvait encore n’être entendue que de Ini , mais où la réponse qu'il lu fierait serait faite pour tout le monde, elle dit :

— Parte* et revent* vite.

Le lendemain matin, Morville annonça qu'il était obligé ries'abanter pour une douzaine de jour*. Le soir, Polchérie, retirée de bonne heure dois sa chambre, rat avec Morville , qui Vêtait gliwé art hts de M fenêtre, une conversation qui ne parut Imgir ni à l’un ni à l'autre.

Onésimr, quand il arriva avec son flageolet peur apprendre ta valse

convenue, fut, sans trop bien savoir pourquoi, enchanté d’apprendre le départ du comte , d’autant qu'il trouva Pulchérie sereine et gaie. Marie et Ernest étaient d'une médiocre société pour les autres.

Pulchérie fit prier Bérénice de venir un peu la voir; elle n'était plus gênée per la crainte de ce que penserait Morville de sa façon d'être avec ses ancieos amis , et d'ailleurs elle était si heureuse ? elle trouvait tout bien et tout le monde charmant, ce qui était aux yeux d'Onétime une preuve qu'elle ne pensait pas au comte.

Pauvre Onésime! Bérénice elle-même était ravie de voir Pulchérie redevenue pour eux à peu près ce qu'elle était dans leur enfance. Elle se moquait bien d'Onrsime et de ses nniadresses pendant les leçons, mais c était avec tant de pieté et de boulé! elle s'était si bien chargée tonte seule de Ini apprendre une certaine valse allemande, elle y mettait tant de patience 1

Onésime avait son costume de pêcheur, avec lequel il était uo fort beau jeune homme, et ne portait ses ridicules habits que le dimanche. Bérénice , en voyant Pulchérie si bienveillante , en faisant le compte des bonne* qualités d'Onésime, en Je voyant jeiftoe, robuste et beau, en songeant à leur enfance, cessa de considérer les espérances d’Onésime comme un rêve absurde.

Quand Onésime sut la valse allemande , Ernest demanda h valser avec Marie; mais Pulchérie prétendit qu'Oùétime ne la savait pas assez bien encore, et elle lui en apprit une autre, sur laquelle seulement valsèrent Marie et son cousin , Pulchérie répondant toujours qu’il fallait encore étudier l’autre, même à Onésime, qui prétendait la savoir.

Souvent elle s'enfermait des heures entières dans sa chambre , où elle chaulait avec une expression nouvelle toute* ces romances qu'elle comprenait maintenant et qu’elle chantait si mat autrefois. Sou jour do naissance approchait. M. Malais se proposait de faire une petite fête.

— Que penserait- on , si nous ne faisions iws une fête pour la naissance de Pulchérie? On disait parfois * — Pourvu que le comte de Morville soit revenu pour ce jour-là! — Pulchérie sente ne disait rien.

Ouéaime avait communiqué à Bérénice 1a lettre que le clere lui avait faite pour l’objet de ta flamme. Bérénice l'avait trouvée très-mauvaise. Elle avait conseillé à sou frère d>n faire uue lui-même sans toutes ces grandes phrases. Onésime avait hésité longtemps , puis s’était décidé. Depuis quelques jours, il portait la nouvelle lettre dans sa pocbc. L’eau de mer la rendit illisible ; il en refit une autre.

Le jour de la fête était arrivé. Onésime apporte dès le matin an beau bouquet à Pulchérie et s’en retourna. Il devait y avoir le soir danse sous les marronniers, souper et feu d'artifice. Bérénice cl son frère arrivèrent au château de bonne heure ; on u 'avait pas encore fini de dîner; ils se promenèrent dans le jardin. Pulchérie ne tarda pas à appeler Bérénice pour l'aider dans quelques préparatifs.

- Onésiuie, resté seul et se trouvant sous ta fenêtre de Pulchérie, songea a sa lettre. Jusque-là , ou il ti’osait pas la lui remettre, ou il se trouvait quelqu’un avec eux. Il pensa le moment favorable. Il grimpa après un treillage et sauta dam la chambre. Là, il plaça sa lettre dans un livre, sur une table près du lit.

Quelle douce et religieuse émotion il sratit quand il se trouva seul dans cette petite chambre! Il vit un foulard qui avait la nuit enveloppé la tète de Pulchérie ; il lu couvrit de baisers et s’enivra de l’odeur qu'y avaient laissée ses cheveux , puis il se jeta à genoux et adressa à U«cu une fervente prière.

Il «liait sortir par où il était entré; il était déjà sur la fenêtre lorsqu'il entendit du bruit. Il te rejeta précipitamment en dedans de la chambre; ce mouvement brusque fit tomber une tête de Socrate vu plâtre qui décorait la cheminée. La tête creuse se brisa , et au milieu des morceaux de plâtre roulèrent cinq ou six lettres avec des bouquets flétris qui y av.iirnt été cachés.

( hoéflme voulut ramasser le tout, mais le nom de Pulchérie plusieurs foi# écrit sur une des lettres le frapp tellement que, sans se demander s'il avait le droit de lire des lettres adressées à Pulchérie , il n'écoula que I passion , mit Ira lettres dans sa poche , saute lestement par la fenêtre, et s'enfuit dan* le parc.

Comme il venait de déplier une des lettres et d’y voir encore les mots de chère Pulchérie , qui mettaient un nuage sur ses yeux, il s’entendit appeler par Bérénice et par Pulchérie. Il alla fort ému du côté d’où part ient les voix. On étsil rassemblé sous la marronnier.!. Puîchérie *v.»ii me toilette qui loi seyait à ravir 9 une couroaue de reine*morgue nies sur le front, et à la main un très-beau bouquet..

Onésime regarda si c’était le sien qu’elle avait reçu le matin avec tant de bienveillance ; mais ce bouquet était composé de fleurs éiran. gères au pays, rt que pour la plupart il ne connaissait pas. 11 ne t-rda pas à deviner de qui venait le bouquet lorsqu’il aperçut h' comte de Morville, qui était arrivé pour le dîner, prévenu de ee qui se fumait, dit-il, par uu mot d'Ernest, et apportant un bouquet de Paris.

Palebérie était rayonoante de beauté et de bonheur. On pria 0..ésime do jooer uno contredanse; la contredanse était S peine finie , que Pulchérie, s’approchant du pèobrae, lui dit ; — A présent, Oné»ion\ une valse, la petite valse allemande que vous joue* si bien.

— Puis, avec un donx sourire, elle dit quelques mots à Urbain, qui -mili U remercier avec ravi«e™*ent. Deux coupla seulement valsaient, Marie et Ernest, Potebérie rt Urbain.

* Le «nmte nrewit de non bru» li ♦aille souple de la jeune fille , qui

s’appuyait «ur lui avec abaudon. Le* regarda de Morvillc la contemplaient avec ivresse.

Elle relevait parfois les yeux sur ceux du comte, et lea deux regarda xe confondaient. Onésimc était pile et tremblant. Tout à coup il s’arrêta. — Eh liieiil dit Morvilir, continurx donc.

— Nod, dit-il, c’est fini... je suis fatigué.

— Ah 1 quel ennui! dit Marie, cela allait si bien!

— Monsieur Onésimc va reprendre, dit le comte.

— - Non, je suis fatigué... je ne jouerai plus.

— Vous êtes fatigué, dit le comte, c'est facile à dire; mais ou vous paye, et...

— Je voudrais qu’on me payât pour vous jeter l’argent su visage.

— Comment, drôle!

— Les diàlet ... 11 y a nn drôle ici, et sa tête sort de votre cravate , entend ex- vous?

Bérénice vint prendre «on frère par le bras et l’entraîna k quelques pas. M. Malais s’écria : — Quel scandJe! De quoi cela a-t-il l’air? Que dira-t-on de nous?

— Madame de Foodois dit qu'il faisait un peu froid et qu’on ferait bien de rentrer dans le salon. Elle prit le bras du comte , et tout le monde suivit son exemple. Le frère et la sceur restèrent seuls au jardin. Bérénice essayait d'eulraincr doucement son frère.

Ils sortirent du parc. Ooésime était frappé de stupeur; mais bientôt ce fut lui qui , à son tour , entraîna Bérénice. Il venait de se rappeler les lettres qu'il avait trouvées. Il s'enferma dans sa chambre et les dévora. Tantôt il restait la tête dans les deui mains , puis il se levait en sursaut , comme s'il sortait d’un sommeil fatigant et d’un songe pénible.

— Mais non , disait-il , c'est bien vfii , c'est bien à elle que s'adressent ces k tires si tendres et qui paraissent répondre k des lettres d'uue tendresse pareille.

n Que je vous remercie , chère Pulchéric , de votre exactitude h me répondre! Oui, vous avrx raison, vous pouvex me laisser lire dans votre cœur ces sentiments qui me rendent si fier et si heureux ; vous le pouvex sms manquer à votre précieuse innocence. Nos scrmeuts ne nous ont-ils pas déjà liés devant Dieu? »

— Et cette autre: « Mille grâces encore, mon ange adoré, de n'avoir pas voulu valaer même avec Ernest. Mille grâces de ne pas vouloir qu’on valse sur ce petit air allemand que nous aimons tous les deux , et de le conserver pour nous deux. Conbien je suis reconnaissant de toutes les peines que vous preaet pour enseigner notre air favori à ce butor que vous prétendes né Ire qu’un sauvage ! Vous aves beau faire, il nous le gâtera toujours. »

Onésimc froissa les lettres avec fureur, pais il sortit sans brait par la fenêtre de sa chambre.

On ne le revit ni le lendemain ni lea jours suivants. Ce fat un grand chagrin dans la maison des pêcheurs. Quelquefois on pensait qu’il s’était donné la mort, mais on se disait qu’il avait des sentiments trop religieux pour oela. Celui qui parlait ainsi espérait rassurer les autres, mais n 'était guère rassuré lui -même.

Eloi Alain, le meunier, qui l'avait pris en graude affection depuis l'incendie de son moulin, ne le regrettait pas moins que 1rs autres, et disait : — Si c'est faute d’argent qu’il s'est désespéré, je lai en aurais donné; ce qu'on n'avait jamais entendu dire, ni rien d’équivalent, à E ai Alain.

Cependant, deux mois après, on reçut à Dive une petite somme d’argent de la part d’Ouésime, puis on n’entendit plus parler de lui. On pensa qu’il s’était embarqué pour la grande pêche, et qu'en parlant il envoyait une partie de aei avanrta k sa famille.

Les a rances sont une somme d'argent que l’on donne au marin qui va « embarquer pour la pèche de la baleine. Cette somme, spécialement destinée à l’équiper de vêtements et d’elTets indispensables pour des voyages longs et pénibles, est presque toujours mangée et bue avant Je départ, et le pêcheur arrive à bord la poucAevide.

Il s'est en réalité acheté d'abord des vêtements avec une partie de son argent, mais, après avoir dépensé le reste, il a revendu les vêtements a peu près la sixième^ partie de leur valeur. On part. Au bout de quelques jours de houle, il est mouillé, il a froid. 11 s'adresse au Capitaine, qui, le cas étant prévu, a toujours à bord des hardes qu’il lui vend ce qu ; il lui plaît de les lui vendre.

Comme on ne peut s’en passer , et comme le prix ne sera payé que sur le résultat de la pèche au retour, le marin ne s’en préoccupe pas antrrment et prend à peine le soin de s’informer de ce prix.

Ainsi il a acheté d’abord une chemise de laine rouge : il l’a payée douxe francs, il l’a revendue une quarantaine de sous à un caba relier; à bord, on lui revend une chemise pareille seise francs; de sorte que celte chemise de douxe francs a été payée vingt-six francs. Il n’y a que les pauvres qui payent tout ai cher. Il n'y a pas beaucoup de ric&es qui auraient le moyen d’être pauvres.

Quoique Bérénice, pur moments, comprit bien qu'Unéaime n’aurait pu épouser Pulchéric, non pas seulement parce que Pulchéric était fiche, mais à cause surtout de leur différence d'édueatioa et d'habitudes, et tp'elle n’rùt pas de ressentiment contre mademoiselle Malais de h dupariiion de ton frère, elle évitait de la rencontrer et ne retournait plus au château.

C’était néanmoins pour l’amour d'elle qu’Onésime s'étail désespéré et avait emporté toute la vie et toute la joie de la maison, et elle ne la voyait qu'avec peine. On ne tarda pas à apprendre dans le pays que le mariage de Pulcbérie avec le comte était décidé, et qu’il se ferait iu printemps prochain.

M. et madame de Fond©» partirent avec leur hile, dont le mariage devait se faire l'hiver. Les Malais résolurent de passer une partie de l’hiver k Pari*, et ils quittèrent Beuxeval au mois de novembre.

Au mois de mai , les Malais revinrent avec les de Fondois. Marie n'avait pas changé de nom, mais elle s'appelait madame. Madame L>orolbée Malais était triste et changée. Le comte de MorviUe avait confié le soin des arrangements du mariage à son frère aîné, qui avait été d'une exigence révoltante, et qui avait fait valoir sans ménagements le prix d'une alliance comme la leur avec une famille de marchands de bœufs.

Le contrat dépouillait entièrement les Malais ; on ne leur laissait que le château et une pension sur le reste : c’était à peine huit mille livres de revenu. Madame Malais, irritée à la fois de ces exigences et de la hauteur du père, pressa à plusieurs reprises son mari de tout rompre ; mais M. Malais était si fier de cette alliance, qui ne servait qu’à F* breuver d’humiliations, qu'il tint bon jusqu'au bout.

D'ailleurs, un mariage si avancé ne pouvait se rompre sans faire beaucoup de tort à Pulcbérie ; et elle paraissait si heureuse , elle les câlinait si bien , elle les remerciait par tant de caresses , que le contrat fut signé avant de quitter Paris.

Le retour à Beuxeval acheva de désoler Dorothée ; elle revoyait tout ce qui n’était plus à eux. — Nous ne tommes plus cbex nous, dit elle en rentrant au cbàlcau de Beuxeval. Elle refusait de donner des ordres aux domestiques. Quand son mari disait ma ferme, ou ma maison, ou mon jardin , elle le reprenait en lui disant : — Rien de eda n’est plus à toi.

M. Ernest de Fondois et sa femme demeurèrent naturellement su château; mais, quand le comte arriva, il retourna ches le meunier, ton ancien hôte. Il avait appris dans le pays qu’Eloi fanait la Aanq u«, et il avait besoin de lui. Eu effet, la famille du comte, qui u’élait pas fort riche, avait plusieurs fois déjà payé d’énormes dettes de jeu et ne pouvait ni ne voulait plus lui ouvrir sa bourse.

Cependant elle lui avait prêté la somme nécessaire à l’achat de la corbeille et aux autres dépenses indispensables. Malheureusement, dans uu dîner de garçon* qui avait duré toute b nuit , U veille du départ du comte pour Beuxeval, il avait joué et perdu toule la somme et au delà. Il avait payé et se trouvait sans un sou. Emprunter à Paria n’était pas chose facile.

Il avisa que le meunier, qui connaissait la fortune des Malais, et qui ne le connaissait lui -même que par son litre et l'opulent* qui l’entourait, lui prêterait volontiers de l’argent sur la dot. il lui montra une copie du contrat.

Eloi fut si heureux de voir les Malais dépouillés, qu’il prêta volontiers la somme nécessaire pour terminer la chose, non sans avoir parfaitement pris ses mesures et un intérêt exorbitant. On a quelquefois parlé de l’usurier des villes; il aurait peur de l'usurier de la campagne.

L’usurier des villes prend toujours tant pour cent; il compte, en compte avec lui : il faut qu’il adopte une espèce de règle. L’usurier des psuvresetdes paysans ne mile pas à tant pourcent, il n’entre pas d«tis ces mesquins détails. — Tu veux cent francs, tu m’en donueras deux cents; si ça ne te va pas, va-t'en, et n’en parlons plus.

Le comte lit si magnifiquement les choses, que Marie de Fondois en fut un peu humiliée. Ses châles, ses dentelles et ses dismauU éuimt bien inférieurs a ceux que recevait Pulcbérie. Elle fut de mauvaise humeur pendant quelques jours, et s'efforça de trouver quelques ridicules au comte. -

Madame Dorothée ayant laissé devant elle échapper quelques plaintes sur les exigences de le famille, elle trouva que c’était une folie de les avoir subies, parla du désintéressement de son cousin, et affirma que, s’il s’était ainsi conduit envers ses parents, elle ne l’aurait pas accepté.

— Il faut donc bien de l'argent a ce monsieur, dit- elle, pour qu’il cousente à posséder une bile aussi ravissante de toux points que Pulchcrie? Certes, Pulcbérie n’avait guère d’orgueil et ne s'estimait pas à sa valeur.

Je ne suis ni aussi jolie ni aussi charmante qu’elle, mais je me serais cependant mise à plu* haut prix.

Madame Malais fit encore quelques tentatives auprès de son mari; nuis tout fut inutile, et la pauvre femme voyait tout le monde heureux de ce qui 1a mettait au désespoir. Il y eut de grandes difficultés quand il fut question des invitations. Pulcbérie alla inviter elle-même Pélagie, Tranquille et Bérénice,

Elle craignait que cela ne déplût à Urbain ; au contraire, il l’en Ions, parce «yu’il avait promis au meunier de l’engager à sa noce, «t il passerait facilement dans le nombre.

Cependant M. Malais fut contrarié de voir son nom sur U liste et dit : — Je u’aiioe pu cet homme là; il est envieux et insolent. D'ail-

leurs, il ■ une mauvaise réputation dans le pays; il prête à usure, et que dirait-oD?...

— A usure ! lui dit le comte ; mais c'est une extravagance. Le pauvre, diable aurait plus besoin d’emprunter qt»e de prêter. Il faut voir avec quelle impatience U attend les quelques louis que j'ai à lui donner toutes les semaines.

— Ce n'est pas ce qu’on dit, reprit M. Malais.

— Je reçretU bien, mon cher Malais, que vous ne m'ayez pas prévenu de votre répulsion pour ce pauvre diable. Je suis si heureux , ajouta-t-il en baisant la main de Pulchérie, que je voudrais faire partager ma joie à tout le monde, et voir tout le monde heureux auteur de ■(•>!

J'ai invité le meunier, et vous êtes bien heureux, dit-il en riant, que je n'aie pas invité pis. J'aurais invité tous mes ennemis et tous les vôtres, si vous en aves toutefois, sans y faire attention. J'aime tout le monde maintenant , et je trouve qo’tl n'y a pas aascs de gens à aimer.

Le meunier fut maintenu sur la liste. Le soir M. Malais dit h sa femme : — Enfin, voilà le grand jour qui approche. Je suis seulement fiché de l'invitation du meunier. Je n’aime pus à voir eet homme-là «ht s moi.

— U faut se soumettre à son sort , dit ironiquement Dorothée , et d’ailleurs si c’est de voir Eloi Alain ehex toi qui te chagrine, tu peux te consoler tout de suite, car il lai serait bien difficile de venir chez toi.

Il faudrait pour cela que lu ensaes un chez toi , et tn sait bien que tu n’en as plus. On nous permet de vivre ici, mais nous n'y somme* plus rien. Tu n’as pas demandé à ton pendre s'il faudra que je donne la place d'honneur au meunier, à ma droite; il faudra le lui demander demain.

— Allons, t» ii -toi, Dorothée; tu veut absolument troubler mon bonheur.

— Il est joli, ton bonheur 1 J'aimerais mieux pour Pulchérie nu mari qui ser.<it très- honoré de la prendre et d'entrer dans notre famille, au lieu d'un beau monsieur qui croit nous faire bien de l’honneur et nous fait payer cet honneur de toute notre fortune. Je l'assure qu’il s'épouserait pas Pulchérie s’il nous avait trouvés dans la situation oh il noos met.

— Tâche donc de ne pas tout exagérer. Est-ce que nous dépensions jamais ce que nous allons avoir à dépenser? Maintenant, au contraire, Pulchérie mariée, nous dépenserons tranquillement notre argent, et nous ne nous refuserons plus rien. Qu’est-ce que nous aurons de moins ? Ce que nous ne dépensions pas. Efforce-toi de ne pas prendre des airs tristes et lamentables. Qu’est-ce qu’on penserait de toir

— On ne pensera rien de pire que ce qui est , et surtout rien qui bous fasse autant de tort dans l’estime des gens.

— - Notre nièce s'appellera demain madame la comtesse de Merville. Est-ce si déshonorant?

— Oui, mais le prix que nous y mettons montre assex combien cette alliance est au-dessus de nous. Cela ne sert qn’à nous humilier, et puis ce qui nous fera mépriser de tout le monde , c'est de ne plus être fiches.

?'a nièce sera comtesse'... Tu pourras bien appeler le comte ton neveu tant que lu voudras, il t’appellera M. Malais ou Malais tout court, comme il fait déjà, tandis que lu l'appelles monsieur le comte ç ros comme le bras.

— Ça n'empêche pat que le frère aîné arrive demain, et que ça fera un fameux effet de voir un pair de France à la noce de Pulchérie I

— On va mettre ta maison sens dessus dessous pour cctui-lè , et je tais sûre qu’il haussera les épaules.

— Il faudra lui donner notre chambre, Dorothée.

— Comment! notre chambre!

— Il ne reste que deux jour» et ne couche que deux fois ici , nous nous gênerons un peu pour deux jours. Pense à ce qu'on dirait si un pareil personnage n'était pas logé convenablement chez nous!

— Après ça... je n’ai ries à dire... Quand on est cbes les autres... Nous devons nous trouver encore bien heureux qu’ils veuillent noos garder ici.

Quand Pulchérie était allée prier Bérénice , celle-ci avait accepté, mais après un moment de silence comme si die eût cherché un prétexte pour refuser, et n'accepta que faute de le trouver.

— Qa’as-tu , Bérénice? dit-elle; tu reçois bien froidement la nouvelle d’un mariage qui me rend heureuse.

— Àh ! dit Bérénice , c?eit que je pense en même temps au malheur de mon pauvre Ooésime. Je sais bien aue vous n 'étiez pas pour lui ; mais enfin il s’était trop rappelé nos projets d'enfants.

— Eh quoi 1 Bérénice, Ooésime songeait-il réellement?,..

— Je vous dis encore que vous n'éticx pas pour Onésime ; je le lui disais souvent, parce que je voyais bien que cela finirait mal. Vous êtes riche , élevée dans le monde : c’était une folie d'y penser; mais Onésime ne voyait que la petite Pulchérie , pauvre à peu près comme nous, Pulchér.e courant avec nous nu-pieds sur la plage, Pulchérie mangeant avec nous noire pain noir et le trouvant bien bon. Certes, ai les choses étaient restées comme cela, c'est-à-dire fi le fils Malais n'était pas mûri , il n’y aurait rien eu d’élonnant à ce que Pulchérie devint un jour madame Alain.

Eh bien! Onésime voua voyait toujours comme cela. Aussi, quand

i il a été sûr que vous alliez en épouser un autre, le désespoir l’a pris et | il s’en est allé. Il uous faut eucore bien remercier Dieu de ce qu'il ne s’est pas tué ; au commencement je le croyait.

— Je ue voulais pas le croire , malgré cette lettre trouvée dans ma chambre , cette tète de Socrate brisée, et ces autres lettres enlevées...

— Je n’eu sais rien ; mais le jour qu’il avait li bien envie d'étrangler le comte il était comme un tou , et c'est cette nuit-là qu'il est parti.

— Ce pauvre Onésime! Je suis bien fâchée d'avoir été pour lui une cause de chagrin... Cependant je l'ai toujours bien accueilli, avec l'amitié que je n’ai pas cerné et que je ne cesserai jamais d'avoir pour vous deux et pour le père Alain et la mère Pélagie.

— Cest justement cet air d’asoitié qui a achevé de le tromper. Cependant , Pulchérie , je oe peux pas vous en vouloir ; ça n'est pas votre faute ; vous ne pouviez pas plus aimer Onésime que vous ne pourriez aujourd’hui manger notre pain noir et courir pieds Dus sur les galets.

Ça n’est pos votre faute; j’irai à votre noce, je prierai Dieu pour votre bonheur : Onésime en ferait autant s'il était ici. Si voua lie me voyez pas bien gaie par moments, vous ne m'en voudrez pas. Ayez aoïn seulement que vos beaux menteurs soient plus polis pour moi qu’ils ne l'étaient avec Onésime.

— Oh! il n’y a pat de danger... Cet amour que je ne devinais p»a, je pense que le comte de Morville a'en était aperçu, et qu'il y avait un peu de jalousie dans sa manière d'être avec Onésime. Je te promets, pendant la messe de mon mariage, de prier pour lui dans U vie de dangers qu'il court sur la mer.

Lea deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre et s’embrassèrent tendrement.

— Je veux, Bérénice, que tu sois ma demoiselle d’honneur.

— Ne me le demandes pas, Pulchérie ; ne me demandez pas d'être ur autre chose dans ce mariage que par mes vœux pour votre nheur.

Le jour du mariige arriva ; il était quelque peu embarrassant de réunir à la même table le meunier et le pair de France. Bérénice était jeune, jolie, et d’ailleurs avait un tact délicat et une timidité qui la sauvait facilement; le meunier, au contraire , était un paysan envieux et haineux, rusé et adroit, qui, avec un faux air de naïveté, savait dire tout ce qu'il pensait devoir être désagréable aux gens.

A la messe de mariage, le frère du comte fit la petite et imperceptible impertinence d’offrir la main à Bérénice , voulant montrer, par cette excesaive politesse envers une fille de campagne, que, du point oh il était placé, tous ces gens-là. Malais et Alain, seigueur* et meuniers, riches et pauvres, pouvaient bien avoir entre eux et pour eutroêmes quelque différence, mais que pour lui ils étaient confondus dans une commune et profonde obscurité, ainsi que du baut d’une montagne le chêne sltier et l’aubépine fleurie paraissent avoir la même hauteur.

Il faisait grand vent ce jour-là, 1a mer était grosse, les pêcheurs n’avaient pu sortir; de temps à autre, de violentes rafales faisaient trembler les vitrant de l’église. U vint un coup de vent si furieux que I église elle- même en oscilla. Le célébrant s'arrêta. Bérénice, dont les yeex se rencontrèrent avec ceux de la mariée, lui montra d’un regard le côté de la mer, pour lui rappeler qu'elle avait promis de prier pour celui qni, en ce moment sans doute, était au milieu du danger, et peut-être périssait en prononçant le nom de Pulchérie.

La jeune rairiée fit signe qu’elle avait compris, et toutes deux prièrent en même temps. Un des anges qui cneillent sur les lèvres des mortels les bonnes prières, et qui les portent au pied dn trône de Dieu comme un bouquet éclos des cœurs, n’eut garde d'oublier eelle-d.

A ce moment même , dans une autre partie du monde, les vagues fbrieturs assiégeaient le navire qne montait Oaésime. Une lame balayait le pont et emportait trois hommes sur l’arrière dn bâtiment. Deux étaieut engloutis et ne reparurent jamais ; Onésime, qui était la troirième, était arrêté par des cordages et restait sur le navire.

Au dîner, on commença par parler du temps. —Voilà un vent à décorner un bœuf , sauf votre respect , monsieur Malais , dit le meunier, et vous savez «’iisont les cornes solidement amarrées sur U tôle. Va ns rappelez-vous qu'étant enfant, dans un des pâturages de Mahisde Dtve, votre père, vous avez été envoyé par dessus une barrière par an grand bœuf blanc qui fut choisi à Paris pour le bœuf gras de cette année? C’est un honneur que votre père eu» quatre années de suite , monsieur Malais , et il en était fier; aussi eut-il tm grand chagrin quand, la cinquième année , il fut dégoté par un gros bœuf roux élevé par Cornet de Caen, et qui était nne bête monstrueuse. La sixième année, il prit n revanche, mais ce fut son dernier triomphe.

Il ne tarda pas à mourir ponr avoir voulu recommencer à ciaquinte-huit ans son fameux voyage du Poitou, qa’il avait fait étant plai jeune ; quatre-vingt quatre lieues tans débrider; mais il n’était

S lus jeune , et son bidet non plus, le plus fameux bidet de toute la ormandie. Le bidet creva en route, et Malais ne lui survécut que de quelques mois.

Qéfail tout de même un fameux homme, et le bidet était un fameux Udet.

On voulut en vain couper la parole an meunier; il alla jusqu’au bout sans se soucier dn interruption*. P ai* il attendit «ne antre occasion pour recommencer les attaque*, comme un chasseur à l’affût. On parla du château; te frère aîné dn marié flt remarquer qu’avec un

étage de plus on aurait une magnifique me de la mer. Dorothée ré- ; pondit avec un peu d'aigreur que les maîtres du chlteau pouvaient bien faire ce qu'ils voulaient , que cela ne la regardait plus.

— La mariée est tout de même bien belle , dit le meunier quand II crut le moment favorable; qui est-ce qui aurait dit que nous l'appellerions un jour madame la comtesse, quand nom la voyions mêlée avec les enfanta de ma cousine Pélagie, Bérénice, qui est là an bout de la table et qui eat aussi un assez beau brin de fille, et Onétime, un beau et brave jeune homme qui tn’a sauvé la vie là où bien de* braves me laissaient tranquillement rôtir, et <rui est parti par chagrin, à ce qis'oo dît , de ce qn'une fille d'ici qui lui avait promit le mariage en allait épouser no autre ?

S’il ne lui avait manqué que de l'argent, il y a un cousin, que je n'*i pat besoin de nommer, mais qui n'esl pas loin d'ici, qui passe pour avoir quelque» vieux écus, et qui ne l’aurait put laissé partir; mais il a disparu sans rien dire.

Où eat -il allé ? Dieu le sait. Toujours est-il qu'il a encore envoyé an peu d’argent à sa famille, Eh bien ! quand je voyais cette petite Pulcbé- : rie courir nn-pieds sur le galet avec les autres enfants de Pélagie, 1 qu’elle m'appelait son cousin et Onésime et Bérénice ton frère et sa | soeur, je ne |«nsais pat qu'il faudrait lui dire un jour : Madame la eomteaae.

Après lr dîner, on dansa dans le parc ; oa avait invité tout le voisinage et fait venir des musiciens de Caen Pendant le bal on entrndit rouler une chaise de po»te : c’était le comte de Morviile qui enlevait sa femme et partait avec elle pour Paris.

A trois sns de là , un navire chargé de morues rentrait dans le port de Fécamp. La pêche avait été favorable. Les matelots avaient à peu pris huit een ts franc» à l'homme. On cargua les voiles et on mit tout en état à bord ; puis an descendit à terre.

ünésimr, qui, cette année-là, était parti comme second, avait à recevoir près de douze cents francs. Il te croyait à |>eu près guéri de son amour, ou du moins il pensait que le plaisir de revoir sa famille | compenserait le chagrin poignant qui l'attendait aux lieux où il avait connu Polcbérie.

Il fallait quelques jours pour décharger le navire et faire le compte 1 de l'équipage. Quand les matelots arrivent et qu’ib ont fait bonne pèche, les aubergistes leur permettent de faire tout ce qui leur cm- ! vient. Ils cassent, ils brisent sans qu’on leur fasse U moindre observation. On leur met le dégât suris carte de leur dîner, et ils payent uns Caire de réclamations.

Le grand art de* aubergistes est de deviner quand le matelot est à ses dernière» pièces pour arrêter à temps le» égaras et le crédit. Quand il n'a {tins d’argent, on ne lui permet même plus de faire du bruit.

Un aubergiste de Fécamp avait poussé trop loin cette prudence, au moment du départ du Marsouin, relativement à un homme de son équipage. Dépositaire des avances du matelot, à peine l'argent était- il à moitié dépensé qu'il lui annnonça qu’il n’y en avait plus et qu’on ne lui donnerait plus rien sans un nouveau dépôt. Le matelot comprit qu’il ; était volé et t’emporta ; mais son hôte le fit arrêter et mettre en pri- ■On jusqu'au jour de l’embarquement.

L'équipage du J/ar'cuin fit le serment de punir U mauvaise fini de l'aubergiste d'une manière éclatante.

Quatre marina, au nombre desquels avait eu soin de ne pas se trouver ' la victime de la friponnerie, prirent un fiacre et s’en allèrent par la j vilir, comme ils font d’ordinaire. Troie étaient dans le fiacre. Le quatrième était sur la voilure derrière le cocher.

On s'arrêta * toits Ira marchand» de vin et à loua les bouchons. Au troisième tuar>:hand de vio, le cocher passa à la condition d'ami et des- ; cendit boire avec les matelots. Quand ou arriva à la boutique du coupable, un des matelots, qui était dans le fiacre, fit à haute voit le commandement usité à la mer pour jeter l'ancr : — Ohé ! Valin, mouille.

Le cocher reprend sa place d la barre. Valm reste sur la voiture avec l'ancre qu'il vient de lever. On se met en route; on s’arrête et on boit d tm tous les endroits où on vend à boire, sans eu excepter un seul. L’aubergiste est plus d’à moitié ivre quand il s'aperçoit qu'ou n'est plus daus Fécamp.

Il demande où on va ; ou lui répond que cela ne le regarde paa, puisqu'on le ramènera. On s’arrête , on boit encore un peu; enfin en arrive à Y port. On va souper chei le père lluet.

— Ma foi. le souper que ta femme nous e préparé nous servira à déjeuner pour demain ; aoupous ici. On soupe, an boit pendant une partie de la nuit, on achève d’enivrer l’aobergùtc. Quand il eat bien ivre, ou le couche, et les quatre amis s’en vont sons lui et retournent à Fécamp dans leur fiacre.

Pendant ce temps, les aolses matelote du Martouin s’étaient adjoint un certain nombre d’autres marina. Ils avaient fait sortir madame Jérôme de la maison en lui disant que son mari était tombé malade à Yport. Ou l’avait emmenée, puis on s’était mis avec le plus grand ordre et l'adresse la plus incroyable à démolir la maison de Jérôme.

En cinq heures la maison fut démolie ; il n'en restait pas pierre sur pierre. Quand, au point du jour, Jérôme revint avec sa femme, ils ne trouvèrent plus de maison. Les quatre marina qui avaient emmené!' aubergiste poseraient seuls être inquiétés, mais ils étaient partis.

Où étaient-ils allés? personne n’en savait rien. Les autres, ceui qui ««aient démoli l'établissement, étaient trop nombreux et n'avaient pu être reconnus. La maison resta démolie.

Onéaimo, aussitôt son décompte fait, se mit en roule pour le Havre, du Havre il passa è iionfieur. A Houfleur, il trouva une grosse barque de pêcheurs de Dive qui partait pendant la nuit, et sur laquelle il monta, lt demanda bien vite des nouvelles de scs parents et de Bérénice, et du meunier, qu’il aimait assez depuis qu’il loi avait sauvé la vie.

Tous allaient bien, sauf Césaire, dont on avait eu de mauvaises nouvelle* : il s’était perdu avec tout son équuuge sur la côte d'Afrique. Ouésitne n’osa pas parler de Palcbérie. Comme Us arrivaient par le travers de Villcrville, il vil dans l'ombre un canot monté par un homme ■eut

— M'est ce pas mon père ? dit-il aui pêcheurs ; je me trompe fort, on je reconnais la Mouette. — Obéi Tranquille Alain!

— - Qui me hèle? cria une voix du canot.

— Mi plus ni moins que votre fila Onésime, qui vient vous aider à cueilUr vos conlea. Accostez la barque.

Le canot ne tarda pas à accoster, et Onésime sauta dans le» bras do son père.

— Eh bien I ce pauvre Césaire?

— llélas 1 perdu il y a deux an», et ie craignais bien qu’il ne t'en f&t arrivé autant. C'est Bérénice et ta mère qu'il fallait voir prier quand il ventait fort; mais leurs prières n'ont pas pu sauver l'aîné. Dieu ait son Imel Et toi, qu'ax-iu fait?

— Je suis allé trois fois à la morue sur le banc de Terre Meuve, et cette dernière fois comme second; ne cbavirous pas, je rapporte plus de mille francs dans ma ceinture ; ce pauvre Césure ne partagera pas noire bonheur.

Ils levèrent les contes, elles étaient chargées de poisson. — Voilà que ta ramènes la bonne chance, dit Tranquille. Le poisson embarqué, on mil le cap à la terre. — Tourne le do* quand nous allons approcher de terre, dit Tranquille.

Bérénice et ta mere seront au bord quand noua arriverons; il faut qu’elles m'aident quand je reviens, car voilà trois ans que je vais seul k la mer, et je vieillis; maintenant ne tourne pas la télé du côté de terre, elles nous ont vus : masque-toi par la voile.

En effet, Bérénice et Pélagie s'inquiétaient à terre.

— Je t'assure, dit Bérénice, qu'il y a deux hommes sur le canot.

— Alors ce n'est pas tou père

• — Je rreunnais bien la Mouette, cependant; la voilà qui approche. Tient, mainte- sut, je reconnais mon père.

— Oii... cVst lui ; mais il y a on autre homme avec loi...

— C’est un marin... au costume...; mais... mais... ah I... mon Di . *

Et Valin, docile à la discipline, envoya l’ancre è travers les vitres ça n’esl pas possible... du c*b*relier. Les chevaux du fucre haut encore deux pu, mais le *- Qu'as- tu, Bérénice?

cible de i'ancie amarré à l’arrière du fiacre oc leur permit bientôt plus — Mais qu’as-tu toi-même , maman P ta ea toute tremblante,

d'avancer. I« rocher comprit files arrêta tout à Lit. Le cabaretier ne — C'est que je crois...

se fâcha pas et ne ni pu non plus, c’était ane chose toute simple. — Et moi aussi... je crois bieo..,; mais n’ayons pas encore trop J»-

Les matelot» viennent boire ; il leur plaît de casa et les vitres, cela ' joie...

■e regarde ixrrsoane : c'est leur manière , à cet homme» ; pourgwt ne A ce moment, le canot entrait dans la Dive, et Bérénice «'écria ru prenJraienl-tU pat leur plaisir f j tombant à genoui : — Onésime 1

La matelots descendirent du fiacre et demandèrent à boire. Quel- j Onésime n’y tint plu»; il sauta dan» l'eau jusqu'à mi-jambe et sv qees-uiM, qui ronnaiMaient de longue main l'aubergiste Jérôme et sa précipita dans Ira bras de sa mère et de ta soeur, femme, invitèrent le premier à boire avec eux. Ils promettaient de re- j — O mon Dieu I je vous remercie , dit Pélagie , vous m'eu rendez un.

venir souper le soir chez lui, mais il fallait qu’il vint achever leur — Ma mère, reprit Bérénice, Dieu mesure le vent aux brebis

tournée. tondues.

L’hôte hésita, mais seulement à cause de sa femme, car il savait que 1 — Ma mère, dit Onésime, il faut aller tout de suite parler an curé

«'étaient de bons diables, qui avaient de l'argent et qui le régaleraient pour qu'il dise ce matin même une grand'mrtse ; j’ai fait un vifft a

toute la journée sa tu qu’il eut besoin de dépenser un sou. Ou corn- Noire- Dame-dr-la-Garde pour quand je reviendrais à Dive, et je in- .mande ie souper d’avance; la femme donne son consentement; on puis ni boire ni manger que je n'aie accompli mou veau, part, on fait entrer l'hôte dan* la chambre, c’est-à-dire dans l'intérieur Pélagie t’en ail* chez le curé pendant qu'Onésirae ulail son père à tu fiacre. I tirer le poisson du canot, à le laver et à mettre les cordes au sec. Cens

la famille a la in.

si

de* pécheur* qui étaient à terre vinrent secouer la nain d’Qoésime, qui leur dit qu'il avait fait un vœu en mer.

— Est-ce pour aujourd'hui?

— Oui , iuj mère est allée parler au curé.

*— On attendra sans doute que tout le monde «oit revenu de la mer ?

— je le pense aussi. Quelqu'un veut il aller prévenir mon cousin Fini?

— Le meunier de Beuteval?

— Oui.

— Je vais y aller en fumant ma pipe.

Pélagie ne larda pas à revenir. On attendit le retour des pécheurs , dont ou voyait poindre les voiles à 1 horizon. Le curé vînt chez Alain pour savoir les circonstances du voeu; puis, quand on vil les marina rentrés , on sodiu les cloches , et tout le monde se rrudit à l’église , les étrangers et les baigneurs qui se trouvaient à Dive se joignirent au cortège.

Ouésiae marchait, suivi de sa famille, la tète et les pieds bus, et porUut un gros cierge à la ma»u; il s’avança jusqu'au c'œur et se mit à genoux. Le curé monta en chaire et dit : « Mes frères, mes enfants , uu d’entre vous, ünéaime Alain, s’est trouvé pria à la mer d’une tempête furieuse.

*• Dans un moment où le navire craquait de toutes parts, dans un moment où les plus intrépides matelots pâlissaient en face de la mort , et où les plus vieui marins ne savaient plut que faire pour défendre leur vî« , Oaésime Alain a fait un voeu à Noire lïame-de- la -Garde; il a juoaii* à la sainte mère d<- Dieu de frire dire une mtoe en sou honni ur et d’alluimr un cirrge de dix livres à son autel, où U viendrait tète et pieds nus avant de boire ni de manger à Dive , s'il obtenait par sou secours de revoir son pays et sa famille.

» Comme il venait d’exprimer son vœu, une lame épouvantable cou vrit le bâtiment et emporta trois hommes par-dessus le bord; un seul fut jeté contre les cordages auxquels il se rattrapa ; les deux autres, le capitaine et le second, furent noyés. Le Calme ensuite se rétablit, et Unéaime eut le bonheur de ramener le navire, quoiqu’il fût tellement battu par la mer, qu’il fallut un homme à la pompe mus relôcb : jusqu’à l’arrivée.

a Onésime Alain vient aujourd’hui accomplir loyalement son vœu Unissons-nous pour rendre des actions de grâce à Nolre-Dami-de-Sa- Garde , la protectrice des marins. ■

Alors toutes Us voix entonnèrent le fameux cantique de Notre Uamede- la -Garde, que nous avons déjà entendu lors du baptême de la Mouelle.

Notre- Dame-ilfr-lv-Garde ,

Très-digne m*r* de Dieu ,

Soyez notre «aufegarda,

Protèges -nous en tout lia*.

Puis le curé dit la messe , après laquelle on chanta encore le cantique, 'routes les voix étaient émues; les femmes pleuraient.

A la sortie de l’église, les hommes vinrent secouer l.t main à Ooéitime, le. femmes embrassèrent Pélagie et Bérénice ; puis , pend-mt que les deux femmes rentraient préparer un bon déjeuner, Oaésime fit venir quelques pots de cidre à la porte du cabaret , et répondit à toutrs les questions sur la pèche de la morue et sur les dangers qu’il avait courus.

A ce moment seulement, le meunier de Beuteval descendait la côte, te rendant à Dive; il avait été retenu jusque-là par une discussion très-vive avec ta serv nie Désirée. Quand un pécheur était venu l’avertir du retour d’Onrsime, K<oi Alain était à dé;euner.

Il n’avait pas oublié qu’il devait la vie à Onésime , et il fut si ému, qu’il dit à Désirée: — Désirée, je n’ai plus faim; donne moi ma rcdiugole et mon chapeau , que j’aille à Dive embrasser Onézimr.

— Ne pourrit! vous y «lier après déjeuner? dit aigrement Détirée.

— Loin de là, je voudrais y être dé>à; ce cher enfant !

— Ce cher enfant! vous n’aves des yeux que pour lui... Tout le reste du monde no vous est plus rien.

— Je ne puis p» oublier qu’il m’a sauvé U vie.

— U faut que vous aye x eu joliment peur, pour en parier toujours comme çi. Onésime a fait ce qu’aurait fait tout le monde à sa place. On ne iaisse pas griller un chrétien sans essayer de le sauver.

— Col- dire que j'étais mort, s’il ne s’était pas exposé à mourir avec moi pour me sauver.

— Après tout, ça m’est bien égal , vous pouvez bien faire ce que vous voulez. Ou dit dans le pays que vous avez fait un testament pour lui, et que vous lui donnes tout en faisant tort à des gens que je ne nomme pas, mais qui ont passé leur vie à votre service, et à qui vous ave* fait tant de belles promesses quand il s’est agi d’abuser de leur jeunesse...

— Ne te tourmente pas. Désirée. Si je meurs avant toi , tu pourras être «ûre de ne manquer de rien jusqu’à la fin de tes jours.

— Oui , oh ! je pense bien que vous me laisserez un morceau de pain, pour qu’on ne dise pas que Désirée, qui a passé sa vie chez le riche Elos Alain, demande son pain de porte en porte...

Ce n’est pas ce que vous me chauliez... Vous ne pou vira pas m’é-

pouser, disiez-vous, mais ce serait tout eomme; et, par votre testament, vous me donneriez tout, comme si j’avau été votre femme.

— Tu es doue bien sûre que je mourrai avant toi, Désirée?

— Ecoutez donc , maître Eloi , j’étais une fouir* jeunesse quand je suis entrée chez vous, et vous étirt déjà un homme mûr; mais vous n’êtei pas plus reconnaissant que rien du tout : je me trrai etclaoée toute ma vie auprès de vous pour un morceau de pain.

Que diriez-vous si , au lieu de prendre vos intérêts dans tout, et de ru'esclaver comme j’si fait, j’avais imité bien d’autres , si je vous avais volé , et si je m’étais fait tout doucement un magot... hein , que diruzvous?

— Je serais peut-être assez bon pour ne rien dire, reprit le meunier, mais je te romprais les os à coups de trique. Je n’ai besoin des consrili de personne; je suis assez vieui pour me conduire. C’est une vilaine action de prier comme ça de son testament à un homme, et de reporter sans cesse ses idées au cimetière.

Si tu n’es pas contente, tu peux t’en aller; « tu me pries encore de ces ehosfs-là , sois sûre que je te mettrai à la porte.

— Oui-da ! ce serait commode; mais pas de ça, je reste ici, moi : vous avez eu m jeune*», vous aurez mon certain dye ; vous u'o»eriex pas me chasser. D’ailleurs, je me coucherais comme un chien à votre porte , et je m’y laisserais mourir de faim.

— Allons, Désirée, tâche de me laisser tranquille et calm*rtoi. Je te dis que tu es bien sur le testament et que tu n’auras pas à le plein dre; nuis je te jure, aussi vrai qu’Eloi est mon nom, qtte, ri In me pries cr.eore une tenir foi* deee maudit testament, j’efface toutj ça n’est ps bien long de biffer quatre lignes.

— Il y a donc quatre lignes? dit Désirée avec des yen avides; mms. voyri-voos, c’est paapour votre argent, c’est que je suis Jalouse q« nJ je vois que vous aimez trop les autres.

— Allons, mis toi; nu redingote et mon chapeau ?

C’est ce qui fit que maître Eloi ne pssa que longtemps aprè» la messe devant le cabaret où étaient attablés Onésime et le» autres pécheurs. On appela Etoi, qui embrassa Onésime avec affusion. liss’en allèrent tous deut à la ituiana de Iliaque-Tout . où oo attendait Onéaime pour déjeuner.

Comme tts cheminaient ensemble en se donnant le Aras, un des pécheur» dit : Le vieux FJoî aime fout de même bûen «on petit cousin Onésime ; il n’y a guère que son argent qu’il «imc encore plus que

lui. y

— Darne! c'est que le joue qu’Onésime l’est allé chercher dans le moulin en feu, tout son argent ne pouvait plus lui servir à rien.

Eloi, qn» avait interrompu son déjeuner, mangea avec U famille. En mangeant, il fallut qo’Onéxime racontât encore scs trois voyages, et ses danger» , et son vœu.

J’ai souvent , au bord de la mer , entendu raconter jusqu'à sept fois de suite la mèmr histoire; on recommençait à mesure qu'il arrivait un nouvel auditeur: les plus anciens assistants n lient à la septième fois comme à la première aui endroits réputés risibles, et ceux qui avaient coupé le récit du narrateur de quelques réflexions les répétaient au même endroit quand le récit recommençait.

— J’aurais bien dû pnser qu'il arriverait quelque mxlheur à ce h.itrau-.'à , dit Onésime; mais à mon premier départ, j’étais si triste (et il regarda Bérénice j, que je uie serai» etnlxrqué sur uu navire commandé par le diable en personne, si e’éUit sou navire qui fût parti le premier. C’était un navire neuf qui allait à la mer pur la première fois.

— Ça n’était pas une si mauvaise condition , dit le meunier.

— Oui, mais quand on l’a lancé du chantier de Fécamp, au bout de sou erre, su lieu de s’jhatlre et de virer du côté de la chapelle de Notre-Dame, comme doit frire un bateau baptisé, il avait viré de l'antre bord. Aussi le second cl quatre matelots avaient refusé de partir. C’est bien, on retrouve trois autres hommes et moi.

Deux jouis avant le départ, voilà qu’un m-iriu en mangent sur le pont laisse tomhwr son couteau, et le satané couteau se Fiche sur la pointe et reste debout sur le pont. Cette fois, c’était trop fort. Quelques-uns, qui étaient resté* après le premier signe, feu allèrent au second , et ce n’est qu’à force de promesses qu’on réussit à fermer uo autre équipage.

— .Mdheurrux enfant ! dit Pélagie, tu voulais donc aller à la perte ?

Onésime regarda encore Bérénice et ne répondit pas à sa mère L

continua : — Quand nous fûmes swuillis par une si terrible le ni .«ri : que les plus vieux marins ne se rappelaient pas en avoir vif une scui h!a|»le, tous m* reprochaient de ne pas avoir écouté les avertissement* du ciel en s'etub<rqu.int sur ce navire maudit.

— - F.l à quelle époque ecli est il arrivé ? demanda Bérénice.

— Prude jours apri-s mon départ, nous étions encore dans la Mancl t; je suis parti un dimanche : c’était hu t jours après le mardi suivant . * ta peu avant midi.

— Oh t mon Dieu ! dit Bérénice, c’est bien cela.

— Que veux-tu dire ? Jeman !a Onévirae.

— Je te dirai cela plus tard.

Etoi Alain invita toute la famille à dîner ; mais le naturel reprit bientôt le dessin . et il choisit quelques poissons parmi ceux que Tranquille et son fils avaient rapportés de la mer. Il s’eu retourna pour

Icrrsire Àlrn.

de voir u nièce comtesse, s'était ruiné pour U dot, et qu’il ne lui restait presque plus rien. Madame Malais , malgré laquelle tout s'était fait, s’en plaignait i nui voulait l'entendre.

Pour M. Malais, qui est si orgueilleux, il n'a jamais rien diminué de son train au dehors, h cause de ce qu'on en penserait; mais ou disait que cela se sentait au dedans. Le comte de Morviile venait quelquefois à Beu se val , mais il n’allait pas ches les Malais. Il venait la nuit, allait tout droit chez notre cousin Eloi et se retirait à la pointe du jour sans parler à personne.

Ces jours-lk, le meunier, qui ne répondait k aucune question, se frottait les mains et avait l’air de sourire toute 1a journée. Pulchérie écrivait quelquefois , elle exprimait ses regrets de ne pas voir son oncle et sa tante ; les affaire» de son mari ne lui permettaient pas de venir en Normandie, et il ne voulait pas qu’elle voyageât seule.

Elle paraissait triste, quoiqu’elle partit toujours de son bonhear, et madame Dorothée disait souvent: — On ne me trompe pas , nous avons tout perdu, et nous n’avons pas mène la consolation d’avoir fait le bonheur de Pulchérie ! C’est notre plate vanité qui a monté la télé I cette malheureuse enfant. Nous avons été si fiers de voir un comte I notre table, nous avons si sottement loué tout ce qu'il faisait, que non avons fini par monter la tête à celte pauvre fille, et aujourd'hui elle paye tout cela bien cher.

Sur ces entrefaites, madame Malais vint à mourir ; cette fois , Pulebéne vint k son enterrement avec son mari, elle était triste k faire peine; mais, comme elle avait un sujet de chagrin légitime daus la perte de sa bienfaitrice, on n'en put pas tirer tout k fait la conséquence qu'elle n'était pas heureuse dans son ménage, lia restèrent quelques jours après l'inhumation ; le comte venait souvent voir le meunier ; il eut de longues discussions avec M. Malais, il voulait, dit-on, lui faire signer des papiers ; M. Malais ne voulait pas, puis il finit par céder; alors le meunier fut mandé au château, où il alla plusieurs jours de suite.

Tout le monde voyait bien qu’il y avait des avaries, et que mon cousin Eloi y était pour quelque chose; mais, quand on lui faisait des questions, il ne répondait pas, ou bien il vous faisait des questions sur des choses auxquelles il savait bien qu'on ne voulait pas répondre.

— Eh bien ! One aime ?....

— Eh bien 1 Bérénice?....

— Mon pauvre üncsimc' tu reviens : est- ce parce que tu es moins malheureux ou parce que tu as besoin de consolations ?

— L’un et l'autre, ma sœur. J'aime toujours Pulchérie, mais de cet amour qu’on aurait pour une étoile qu’on sait bien qu’on ne peut atteindre. Depuis mon départ, j’ai réfléchi et j’ai vu un peu le monde.

Elevé avec Pulchérie, j’étais comme un jeune coq qu’une poule aurait couvé en même temps qu’un ceuf de faisan. D'abord le plumage du dernier prend de riches couleurs, puis il s’envole. J’ai compris nu folie. Pulchérie ne pouvait être k moi. Je reviens vivre avec vous comme nous vivions autrefois ; je retrouverai du plaisir k penser k elle et k revoir les lieux où nous avons vécu ensemble.

Ainsi tu peur sans crainte me donner des détails sur ce qui s’est passé. Quand je suis parti , Pulchérie allait se marier... Elle est mariée?

— Oui....

— Attends... Je le pensais, je le savais... ma» cela cependant m’étourdit an peu... Il faut que je me le dise bien : Pulchérie est mariée, Pulchérie est k un autre, elle l’a épousé parce qu'elle l’aimait, parce qu’elle était amoureuse de lui... Maintenant j’ai bien fait saigner la blessure ; parle, rien ne me fera autant de mal que ce que je me suis dit.

— Eh bien I tu as raison, mon frère... Je vais te dire tout k la fois. Pulchérie est mariée. Elle savait que tu l’aimais par une lettre que tu as Laissée dans sa chambre et par une conversation qu’elle a eue avec moi le jour de son mariage.

Pendant la messe du mariage même , il faisait un temps effroyable; nous avons pensé toutes deux ensemble k un ami qui devait être sur la mer, et, nous comprenant d'un regard toutes deux , nous avons prié pour lui.

Pense comme j’ai été émue ce malin pendant ton récit; c’est ao moment juate où ta allais périr que nous adressions pour toi au ciel une fervente prière.

Ooéaime embrassa sa soeur, et tous deux restèrent quelques instants filencieux. Bérénice continua.

Quand Pulchérie a été partie avec ion mari , beaucoup de bruits

ont couru aur ce mariage. On a dit que M. Malais , étourdi par l'orgueil

apaiser Désirée, qui avait un dîner k faire pour une famille dont un membre au moins lai inspirait de l’ombrage.

Le dîner se passa convenablement. Désirée mangea k table comme il est d’usage . tout en se dérangeant pour servir, ce qui u’empêcbsit pis Pélagie et Bérénice de l’aider de temps en temps.

Le dîner fini, Pélagie resta k jaser avec Désirée, tandis qu’Eloi et Tranquille fumaient devant un pot de cidre. Bérénice et Onésime sortirent de l'habitation du meunier et allèrent s’asseoir au bord du petit étang qui retient l'eau pour le moulin. Tout deux avaient bien dei choses k se dire ; mais aucun n’osait commencer Cependant, après un •mes long silence, la glace fut rompue par ce» mots:

Je ne vis Pulchérie qu’une fois, elle vint m'embrasser avant de pirtir pour Paris ; elle paraissait triste et était fort changée -

Si mon cousin Eloi ne dit rien, il y a quelqu’un qui n’eo sait pis tant, selon les apparences, mais qui dit tout ce qu’il sait, et peut être même un peu davantage : c’est maître Epiphane, qui n'e»t plus clerc, tout k coup il est devenu l’ami du meunier , il ne sortait plus «lu moulin.

On prétend qu’Eloi l’a employé k des affaires avec le mari de Pulchérie. Toujours est-il qu’il a disparu quelques mois après avoir quitté son école, et quand il est revenu c’était un gros monsieur, Il s’est fait

U . do Monritle , pair de France.

tisii. — Tjf, Unm, n« I*.

SI

huissier ; on a dit cent choses car cette fortnne inouïe : de maître d'école devenir huissier !

Se femme à présent met des chapeaux ;

Il allait s’en retourner, lorsque dans une pnlrie il aperçut un homme et un cheval. Le cheval tendait l’herbe à belles dents ; l'homme des chapeaux ; il n’y a plus de concurrence paraissait inquiet et avait l’cril au guet ; il entendit marcher , et, propour les bains de mer , c’est Désirée qui les dirige. nant son cheval par 1a longe , il semblait prêt à l’emmener.

Maître Epipbane dit que le meunier tient aujourd'hui presque toute la fortune des Malais, et qu’il aura le reste quand il voudra.

Il dit aussi qu’Kloi Alain a, depuis sa jeunesie, une vengeance à exercer contre les Malaia, qu’il tient M. Malaia au bout de sa ligne, et que s’il ne le tire pas tout à fait hors de Peau, c’est que ca l'amuse de le voir se débattre ; mais, ajoute maître Epipbane, M. Malais a l'hameçon dans le gosier , il ne s’échappera pas.

Cependant j'ai peine à croire que mon cousin Eloi soit devenu si riche, et M. Malais si pauvre ; ils n'ont rien changé ni l’nn ni I autre dans leurs habitudes. M. Malais a toujours son cheval et sa voiture; il a renvoyé quelques domestiques à ce qu’on raconte, mais il dit que c'est parte qu'il a peur d'étre volé , que depuis la mort de aa femme il ne reçoit plus de monde, et la peur d'étre volé n’indique paa un homme ruiné.

Il .D'à plus qu'un aeul domestique borgne qui n’est pas du pays, qu’oo n’a («a vu arriver, qui ne sort jamais et qui ne cause avec personne. Lea fournisseurs de la maison apportent su château moins qu’autrefois , cela se comprend , puisqu’on ne reçoit plus personne de PJ UI I* mort de madame Dnrotbér.

M. Malais est toujours bien nais, ou le voit dans la même voiture, avec son même cheval toujours bien hanarché ; il va de temps en temps se promener en voilure jusqu’à Caen ou jusqu'à Honneur, et il donne toujours quelque chose aux pauvres qu'il rencontre.

Pendant ce temps, mon cousin a toujours ses vieux habits d’il y a trois ans, auxquels il fait remettre des piècra qu’il prétend être de la même couleur, parce que ce sont des morceaux du même coupon de drap qu’il a gardés dans un tiroir, pendant que les habits s'usaient au soleil, à la poussière et à la pluie ; il n’a que son vieux bidet pour le service de «on moulin ; il prise dans la tabatière d’autrui, et fume le tabac qu’on lui donne; il le plaint toujours de 1a dureté de. temps et se refuse à chaque instant des choses dont on voit bien qu’il a

— lira deux chevaux « rcs.emblent beaucoup en elTel, dit M. ILtlaia, repensant I un a une marque h anche, une petite étoile eu front... l'autre e’ appelle Mouton, et celui-ci e'appeile Pjrrtme.

Onésime, voyant aon trouble et tarai d'un vague soupçon , cessa de marcher et resta blotti derrière un buisson. Le maître du cheval reprit de l'assurance sans te relâcher de s.i surveillance, et permit à l'animal de ne remettre à paître. Onésime eut le temps de voir ou' il ne s’était pas trompé, et que ce personnage n’était autre que M. Malais 4m Beuxeval.

Il ne comprit pas très-bien pourquoi il était si tard dans la campagne , ni pourquoi il avait l'air si agité ; tout ce qu’il comprit pour le moment , c’est que le vieillard ne voulait pas être rencontré. Il voulut se retirer sans bruit , mais il ne put éviter d'agiter quelques branches , et en quelques instants, le cheval et son maître disparurent et rentrèrent dans le château.

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