‹ La Famille Alain. [Suivi deChapitre 6 sur 11 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Dans ce récit, plus véridique qu'il n’en a peut-être l’air , je suis fort embarrassé lorsque je fais parler me»

personnages. Si je ne les fab pas parler normand, je f*rrifir la couleur locale; si jo les fab parier normand, vous n’y comprendre! rien. Après des médita lioni suffisamment longues, j'ai décidé que je conserverais dans le dialogue les expressions pittoresques et caractéristiques appartenant à l'idiome normand , mais que, pour tout le reste, je m’efforcerais d'être Intelligible.

D'ailleurs, quand on écrit, m’est avb qu’il faut se décider pour une langue, sans prétendre faire parlerehaquo personnage qu’on met m scèue dans le langage de son pays; autrement, avant d’écrire et d'ouvrir un livre, ii faudrait que le lecteur et l’auteur sussent tous deux l'anglais, l'allemand, l’italien , le hollandais, le russe, le françab, etc. Encore faudrait- il savoir l’italien de Rome, l’italien toscan et l'italien de Veniae, le franrab de Paria et le français de Vire, celui de Marseille et celui de Lille, le frsnçab du commerce et le français due journaux , le françab parlementaire et une doôxabie

<^uand on lui doit un peu

d'argent, et, Dieu merci, nonj ne lui eu devons plus, on dirait toujours qu’il attend après ce remboursement pour avoir du pain ; il vient souvent par hasard au moment du retour de la pêche, et il tourne tout autour du poisson ; il le trouve ai beau, si rood, si épais, ai frab, il y goûte faut des yeux, qu’il est impossible de ne pas lui dire d’en emporter un ou deux.

Quand il boit un pot de ridre^vecquel qu’on, il est si long à chercher de la monnaie, que celui qu’il a invité est souvent forcé de payer; jamais il ne donne rien à personne, et on a remarqué beaucoup, — lorsque b •» disparu , ce qui a semblé lui faire un vrai chagrin , — qu'il a dit : • Si c’est pour de l’argent qu'il est parti, je lui en aurab donné. • Il est vrai qu'il a ajouté : • Un peu , • et cela c’éuit avant le temps où on prétend qu’il a gagné toute 1s fortune des Milab.

Le frère et la icrur s’aperçurent alors qu’il était tard ; ils retournèrent au moulin , mais il n’y avait plus de lumière.

Depuis longtemps déjà , Tranquille et Pélagie étaient repartu pour Dive, croyant leurs enfants couchés. Bérénice rentra. Onésime dit qu'il n’avait pas encore sommeil. Il alla errer autour du château.

Il aurait voulu voir do loin la chambre da Pul chérie , d'où il l'était échappé si malheureux il y avait trois sas ; mab tout était dans l'obscurité.

d'autres petits françab indépendante.

J'avoue que je ne pub prendre pour un trait de génie et une trè.-belle chose remploi des divers dialectes dans Homère. Du reste, après avoir donné les raisons du parti que j’ai prb, je dirai, comme disent les savante, que ceux qui ne «ont pas de mon sentiment n'ont qu'à fermer ce livre, que je n'écris que pour les penoones de goût , et que je hais le profane vulgaire.

J'ajouterai, comme disait madame Dacier des critiques d’Homère, que ceux qui sont d'un avb contraire su mien sont des ignorante , des gêna sans pénétration, bouffis d'orgueil, sots, impudente, ridicules, téméraires, vanteur* d’eut-reêmes. que ce sont les pestes publiques d’un Etat, et qu’ils ne sont bons qu'à ruiner les gouvernements. Cette explication donnée, je continue mou récit.

Onésime reprit la pêche comme avant son départ. Une partie do l'argent qu'il avait apporté mit tue petite aisance dans 1a maison. Ou acheta un canot plus grand, de nouveaux applete; Pélagie et Bérénice eurent chacune des vêtements neufs pour les dimanches ; Tranquille et Onéabme, des bottes de pêche et des chemises de Laine rouge..

Jamais on n’avait été si eontent. On regrettait bien davantage encore Césaire à cause de 1a vie heureuse qu’il aurait partagée. Eloi dit h Onésime : — S'il te reste de l’argent, Onésbme, au lieu de le laisser dormir comme un feignant dans un vieux pot de grès, donne-moi-lo, je le ferai travailler ; l'argent nous fait a sacs travailler , il faut qu’il travaille aussi. »

la famille alaiw.

Je ne lui donne pas plus de repos qu'il ne ru'en donne, et surtout qu'il ne m'en a donné. Si on n'est pas von maître, il a Lien vite fait d'être le nôtre. Donne-moi toc argent; je marierai les louis avec les piilokft, et ils te feront un tas de petites pièces de cent sous.

— Il ne m’eu reste guère, mou cousin, dit Oaésime, et encore je puis eu avoir buoiu d'un moment à l’autre ; d’ailleurs, escusex-moi, cousin, j'ai entendu dire souveut ici que votre argent travaille , il est vrai, mais qu'il fait un vilain métier.

— Ce sont des >ols qui t’ont dit cela, Onésime. Regarde comment on «si avec moi , dis s’il y a quelqu'un à qui on ôte le chapeau plus lias, et de la sauté duquel on s’informe plus souvent? Nous ne saurions aller d'ici au moulin de Hcuzcval sans que quinte personnes viennent me demander comment je me porte.

Si je dine quelque part, à qui est-ce qu'on donne 1s meilleure place, et, cc qui vaut encore mieui, les meilleurs morceaux? Je sais bien qu’on dit que je suis un usurier , mais on le dit bien bas , et on serait très-fâché si je l'entendais. Crois-tu qu’il y ait quelqu’un dont on ne dise rien? crois- tu qu'on sache gré aux gens de ce qu’ils ne fontpes de mal?

Supposons que je ne fasse pas un peu travailler mon argent, on ne dirait pas : F. loi Alain est un bien brave homme , qui n'aime pas trop l’argent; pas le moins du monde. On dirait : Kloi est un ivrogne, ou bien : Eloi est un prodigue. Crois- tu qu’on ne dise rien de toi ? On ne peut pas dire que tu es uu usurier, toi; ch bien! on dit que tu fais le meniMrtir, que. tu aurais voulu épouser l’ulchéric Malais, que tu te pavanes avec cette médaille dont tu as raison d'élrc fier, qui fait que je te regarde comme mou fils, et que, si tuas jamais besoin de moi pour quelque chose , je suis là , tu m'entends.

Vois-tu, j'aime l'argent, c’est vrai, mais avec l’argent on a tout ce qu'il y a au monde, ce qui fait qu'on finit par ne plus avoir euvic de rien. Vois combien de chose* on peut avoir avec mille francs, c'ett-àtUre qu'on est embarrassé du chois.

Avec mille francs, je puis avoir une petite maison , ou un excellent bidet d'allure, faisant scs trente lieues tous 1rs jours, ou un bon coin de pré, ou six feuillettes du meilleur vin, ou, ajoutn-Vil en ricanant* la plus belle fille du pays et peut-être bien deux.

Eh bien! si j'achetais une de ces choses, je n'aurais qu'elle , taudis qu'eu gardant mon uc je jouis de toutes ces choses à la fois, je les ai

E rfaiiemcnt toutes en même temps. On dit que je porte de vieux hais, c'est vrai; mais je n'ai qu'à mettre cent francs dans ma poche, il me semble que j'ai simultanément tous les beaux habits dont je n’^urais qu’un, si j»J lâchais mes cent francs.

J'aime l’argent, et je crois avoir bien raison de l'aimer. Je viens de le dire quelque chose des bonheurs qu'il donne, mais regarde d’un antre côté ; il n'y a pat un malheur que l’argeia ne prévienne ou u’adoucisse.

Üi tu avais eu de l'argent, Ccsairc ne serait pas parti et ne .sérail pas mort, ou du moins il serait mort autrement ; car, je dois YovouetVFargeal ne bous empêche pas de mourir : seulement il meurtjiien encore un peu plus de pauvres que de riches, sms compter que la pauvreté vous cloue avec sa chaîne de fer là où vous gagnez voire puni Chez toi , tu n'es que pauvre; à dix lieues ou t’appelle vagabond : n’avoir ué domicile à soi ni moyeu d’existence est un délit , et les orticles 2bt* , *70 et 27 1 du code pénal te condamnent à trois ou six mois de pnsui.

-Les hommes se décident bien vite à appeler voleur celui auquel ils uc peuvent espérer rien prendre. Les lois sont fuites par les riches : ainsi sont elles faites pour les deux tiers au moins contre le* pauvres. D'ailleurs, ce n'est pas seulement l’amour de l’argeut qui m'a poussé aux affaires, c’est la vengeance.

Les Malais avaient uu compte avec moi, un terrible compte. Malais le douanier m'avait affreusement trahi ; j'ai juré une haine profonde à toute celte race. Il y a trente-trois ans qu'endisant mon Paiernosier, soir cl matin, je passe les mots : Pardon nex-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. La race des Mutais s’était élevée, jo l'ai abaissée; elle était riche, lu voici pauvre tout à l'heure. - — Mais, cousin Eloi, ditOoésiame, ceux-ci ne vous avaient rien fait? — Tu ne tiens pas compte de leur .unité, de leurs dédains pour moi. Et pui«... c’est uu combat..., une partie engagée... Deux hommes qui jouent ■ pot de cidre aux dominos finissent par «c haïr uu peu. Pendant la partie, ils ne supporteront pas l'an de Poulie certaines plaisanteries, regardées comme innocentes en tout autre temps.

A mesure que j'acquiers une petite pièce de terre ayant appartenu aux Malais, je suis heureux comme on ue l’est pas. Je vais me promener dedsns, j’y plante ou j’y déplante quelque chose.

Aujourd’hui, si on comptait bien, j aurais plus de droits qu’eus à m'appeler monsieur de Beuseval; mais ça, je n'y tiens pas. J’ai été bien aidé par ce comte. C'est un joueur forcené , qui a cru revenir à la raison et renoncer au jeu en se jetant dansdrs affaires indiutrielies : imbécile I comme si on changeait! C’est son ennemi qui changeait de nomt voilà tout!

U joue sans cartes. Je crois bien que dans ce moment -ci il joue avec des gens plus forts que lui, car ça bien vite. 11 s'agit d'une affaire... On ne peut pas encore réaliser, l'affaire nc»t pas mûre et il faut de l'argent, toujours de l'argent. On ne paye plus la pension du père Malais, qui vit je ne sais commeot, quoimie ca ne Paraisse pas au dehors.

| Il a eu la bêtise de tout donnrr au mari do sa nièce; il n'a au monde

Î ue le château, qui, loin de rapporter de l’urgent, en coûto beaucoup, oui le reste était au gendre, qui m'a presque tout vendu.

A mesure que nous allons, il me vend moins cher, parce que. couime il me doit beaucoup, je suis de plus en mailre des conditions. Il doit venir ici cette nuit. La séance sera orageuse, parce que je veut commencer à mettre la griffé sur le château. Quand il vieot ici , ordinairement il arrive la nuit, comme il va encore faire, et il repart avant le I jour.

Personne ne sait rien de son apparition. Le temps de signer un papier timbré et d'empocher mon argent... .Mais ce n’est plus cela : il va falloir qu'il aille trouver le père Malais, et que le père Malais s’engage pour une somme que je ne veux absolument prêter que sur le château.

Le père Malais n'y sera pas trop dispose : on ne lui paye même pas sa pension, qui est tout ce qu’on lui a laissé de ses biens; cependant , l'autre y arrivera avec des promesses et des mensonges.

— Mais, cousin, ne rester a-t-il rien à ce pauvre M. Malais ? Vous êtes bien dur, cousin EioL

— Ecoute, Onésime, quand je me croyais perdu, quand je sentais les flammes qui m'entouraient roussir déjà inet cheveux, tu es venu te jeter d -ns mes dangers, et tu m'as sauvé. Depuis ce tempe, je me considère comme à toi, et il n’y a presque rien que je ne fasse pour toi; mais je ne renoncerai pas à ma vengeance contre les Malais. -a

Laisse faire, et un jour tu pourras, si ça te plait, l'appeler à ton tour M. de Beuseval. Est -ce qu'on ne t’a pas méprisé aussi? Est -ce < qu’on ne l'a nas repoussé ?

! —Je n'oi jamais rien demandé, cousin.

\ — On a fait mieux, on n'a pas seulement songé un instant que ta

r> pusses avoir l’aadace dq demander.

I Onésime retourna près de son père, cl tous deux allèrent lever ienrs filets à la mer. Sur la fan de la nuit, ils revinrent à terre. Uué-imo rit un beau homard, monta à Beuseval et sonna au château. U était peu près neuf heures du matin. Au lieu d'ouvrir la porte . on n’oia» vrrt qu'un guichet , à travers lequel Onéiuue vit un domestique en livrée avec un bandeau sur an crû.

— Voici quelque chose pour M. de Bcuxevai, ilit-il.

La domestique étendit h main à travers le guichet et prit le homord.

Vous direz que c'est de la part «i Onésime Alain.

Le domestique ne répondit pas un mot et referma le guichet. **- — J'espère, pensa Qnévime en s’en allant, qae le msitne recevra miens mon présent que le valet.

Gomme il redescendait, ii vit sortir de la maison du meunier le comte, oui montait au château Le comte était fort préoccupé , ci ne vit pu Onésime. Il sonna, et le même guichet fut ouvert par le même domestique en livrée.

Mou ami, dit le comte, annouccz à M. de Uciueval qae* le comte de MorviUa arrive de Paris pour avoir l'honneur de le voir, et qu'il »'a que peu (i'insUots à lui consacrer.

Le gruchet sc referma , et dix minutes se passèrent , au farat <Iesquolltn le comte recommença à tonner. Ce fut la porte alors qui s’ouvtit, et M. Malais parut.

— Je i.e m'attendais pns , monsieur, dit- il , k l’honneur de votre visite. Pltriteur* lettres de moi, restées sans réponse, me faisaient croire que nos relations étaient finies.

— Monsieur, dit le comte, j'ai fait un voyage, et d’ailleurs j a t tendais pour vous répondre que je pusse faire droit à vos justes réclamations; je suis engagé dans des affaires où ja suis sur le point de faire une immense fortune , et vous partagerez mes bonnes comme vous avez partagé mes mauvaises chances ; des retarda imprévus sont venus reculer la réalisation.

J’ai usé jusqu’à mes dernières ressources, et aujourd’hui suie opération magnifique ou j’ai engagé successivement toute ma fortune et toute celle de Pulchérie va échouer an port ai vous ne venez pas efficacement au secours de votre nièce et au mien.

— Au secours de quelqu’un, moi! s’éoria M. Malais, moi dont voua avez fait un misérable mendùntl Saven^rom, monsieur , à quelle situation vous m'avez réduit? Je n'ai plus un domestique, monsieur; le dernier tn'a quitté parce que je ne pouvait plus loi payer ses gages; il ) uu an que vous no me payes plus tua |*ixtton, et vous uavet mua que de toute ma fortune vous ne m’aves pas laissé autre chose.

. C l homme, mon dernier domestique, a voulu partir; comme je ne | Mauvais pas i< laisser partir uns ses gages, je loiai donné ma montre..» il t'a reçue en pleurant, cl après l'avoir d’abord refusée : je lui ai demandé • cillement puisqu'il quittait le pays, de partir sans parle* à iicrsouiiu de ma détresse...

M. Malais s’aperçut que le comte regardait les breloques qui lui pendaient sur le ventre.

— Yousreçardet ceci, monsieur le comte 1 ce n’est que le corJoi. que j’ti gardé et que jè porte pour qu’au dehors on ne s'aperçoive de rien.

Et il lui montra que ce cordon était cousu dans son gousset de montra et que ces breloques étaient une trompeuse enseigne.

— iVpm» nn an. monsieur, je vis de la vêtait- des bijoux de ni* pauvre femme , que je vais vendre de temps en temps à Caen, où je d>s que je m’en défais parce qu'il» me rappellent trop celle que j'ai .perdue.

LÀ FAMILLE Vlà J N.

Midis qu'ils sont pour moi un trésor inappréciable; mais on ne peut tfv'oucr m misère aux gens , monsieur !

Que p* userai l-oii si on lavait OÙ en ut aujourd'hui M. Makis de Bèuzevttl ? Et pou quoi en suis-je là, monsieur ? J'ai b générosité de ne I«i vous le rappeler. J'avais consenti à me faire pauvre, mais non à me faire mendiant !

— Je a» , monsieur, répondit le comte , que vous aves le droit du vous plaindre. Pulchérie a où vous dire...

— La comtesse de Morville, répliqua le pauvre Malais encore fier f appeler sa nièce comtesse au moment où il récapitulait ce que ce titre luf coûtait de misères à lui -même , U comtesse de Morville m’a écrit ce que vous venez de me dire, et U pauvre enfant m'a envoyé quelques louis : c’est le seal argent que j’aie reçu depuis un an. Sa lettre était fort triste et m’a fait craindre de n'avoir pas réussi à faire son bonheur, quoique je l’aie payé si cher.

— Je le sais trop, monsieur ; une malheureuse affaire a absorbé tous mes capitaux et m’a réduit moi-même à la plus grande gène, jusqu'au, point de suspendre le payement de votre pension , qui r9t une dette sacrée; mais, l’affaire terminée, je ne me contenterai pas de vous solder l’arriéré, qui vous est légitimement dû : Pulchérie vous priera d’accef^ ter votre part d'une affaire où vous aurez involontairement, il est vrai.

n^agévos capiuux

. Malais restait froid ; le comte toucha une autre corde.

— l.es mauvais temps vont venir, monsieur de Beuzeval , dit-il , et l r été prochain vous nous verrez venir à Beuzeval , Pulchérie et moi , avec le luxe et l'éclat d’une fortune auprès de laquelle celle que vous avez possédée n'est rien.

Si le commencement était bon, la An choqua M. Malais, qui dit avec une sorte d'aigreur :

— Prions Dieu, monsieur, que vous n’ayez pas à vous repentir de n’feVOirpas su vous contenter de cette fortune que je vous ni donnée.

— Si 'ous refusez de m’aider dans ccttc dernière circonstance, tout est perdu, l’affaire manque faute d’une misérable somme de dix mille francs; Pulchérie et moi nous sommes complètement ruinés, et le payement de votre pension, qui n*a été que suspendu pour des causes de fôrce majeure, devient complètement et à tout jamais impossible; si, *3 contraire, vous me secourez, tout ira bien, et votre bien-être sera augmenté.

Le pauvre Malais se défendit longtemps. Enfin le comte lui dit : — Et quel effet cela fera-t-il, monsieur, quand on saura que le comte et la comtesse de Morville, neveu et nièce de M. Malais de Beuzeval , sont eu fuite et complètement ’uinés , car je n’ai pas autre chose à faire demain, si voub ne consentez pas à m’accorder aujourd’hui ce que je vous em »ndc ?

Dès lors M. Malais ne résista plus et demanda même des détails sur l’affaire. On convint d'une grande fête qu’on donnerait Pété prochain S Beuzeval, fêleà laquelle on inviterait tout le voisinage.

— De sorte, dit Al. Malais, qu'on mettra ma retraite d’une -muée sur le compte du chagrin, bien véritablement vif, hélas' que m’a donné U perte de ma pauvre Dorothée; mais comment puis-je vous procurer aujourd'hui ci* dix mille francs?

— Bien de plus facile; vous avez ici Eloi Alain le meunier, qui a de l’argent.

— C'est an usurier.

— Tant mieux, ce sont ceux qui vendent l'argent le moins cher, on ne leur doit pas d'humilité ai de lâcheté?.

— Paradoxe, mon nerf u , mais enfin...

— Eh bien I je vais aller chercher maître Eloi Alain , et, sur votre billet, il me comptera la somme de dix mille francs, c'est à-dire nous, prendrons cinq cents francs de plus, qui vous feront attendre les quelques jours qui nous séparent encore de la réalisation de notre affaire.

. L- comte alla chercher Eloi. On discuta longtemps; on n’ayait pis parlé h Eloi des cinq cents francs, il n'avait chez lui que dit nulle francs; les cinq cents francs qu’on lui demandait de surplus, il lui fallait 1rs emprunter lui-même, et Dieu sait à quel t?ux! Enfin B finit par douuer les diz mille cinq cents francs pour treize mille francs de billets , payables le premier dans six mois et les autres successivement.

Eloi, pendant qu'on discutait l'affaire , promenait sur le château de Beuzeval on regard de vainqueur hypocrite. Il ne put s’empêcher de prendre certains airs familiers avec M. Malais, qui avnit le cœur assez élevé pour devenir plus fier par sa pauvreté (il n’y a que les esprits tout à faits supérieurs que la pauvreté ne rende ni honteux ni même fier*), et qui d'ailleora aurait eru avouer sa miue eu ne montrant pas. tin peu de dédain et d'impertinence pour un homme comme le

ii aflicla de n’adresser U parole qu’à son neveu; il Eloi Alain s'étant avisé de prendre du tabac, sans y être invité, uaos b t. haiiorc de M • Malais, celui-ci jeta le teste du tabac dans la chemiau* i«c meunier pâlit de colère. Son premier nianvcme.-t fut de rûjn{uc U transaction qui allait se faire; k second, d’exigei deux pour ccnl de plus pour Ica intérêts.

M, Malais, qui avait obéi à son premier mouvement en jetant son tibac dans la cheminée, eut aussi un second mouvement : il pensa que cette action pleine d’an dédain magnifique aurait eu besoin,, ppur tamise en scène, d’une tabatière d'or. Depur? qu'il avait veudu la tienne,

et qu’il ne servah d’une boîte du buis, il lie prenait dû lahic qu’avec toute sorte de précautions, et quand il était bien sûr de ne pas être vu.

Il crut réparer sa faute en donnant à cette tahitiète’ un prix arbitraire : — C/eat le dernier présent de ms pauvre Dorothée, dit-il; un four que nous étions allés à la foire, elle me donna celte boîte en plaisauUnt. — Le meunier partit avec le comte, auquel M. Malais ne manqua pas de dire : — Embrassez pour moi madame la comtesse.

Qusn«l M. Malais fut seul, il fit cuire son homard, dont fl mangea une partie ; puis il sella et brida son cheval , et alla payer quelques dettes au’il avait dans le pays et qui le tourmentaient singulière oient, n s’arrêta à la porte de la boutique d’un marchand de fourrage, que depuis quelque temps il évitait avec grand soin. — Holà f maître Goulet, dît-il à haute voix, envoyez quelqu’un tenir mon cheval.

Maître Goulet envoya son garçon, et vint lui-même le chapeau à la main recevoir M. de Beuzeval.

— Ma foi, maître Goulet, j’ai failli encore une fois passer devant votre porte sans m’arrêter; c’est mon cheval qui m’a fait penser que nous n’avions plus rien à la maison. Cependant je me suis dit au oioiu^ dix fois : n faut que j'aille payer «paître Goalet. Vous deviez commencer à croire que je vous faisais banqueroute.

— Je voudrais que vous me dussiez soixante mille francs , monsieur de Beuzeval , dit maître Goulet. Je quitterais mon fonds , et je vous prierais de me faire la rente de mes soixante mille francs; je ne cherchera is pu un autre placement.

M. Malais fut bien heureux en voyant quelle opinion on avait de lui , et il Se félicita d'avoir sauvé l’extérieur au moyen des plus dures privations ; il paya sa note , et ordonna qu'on loi envoyât une autre provision.

— Comment se fait-il donc que monsieur de Beuzeval achète du foin , demanda maître Goulet; lui qui a les plus belles prairies de la vallée d'Augr?

M. Malais sentit ses oreilles rougir ; mais il se hita de répondre :

— Ne m’en parlez pas; j’avais rhabitude de ne garder que ma provision , comme de juste. Du temps de ma défunte, j’avais trois chcvaux , et je savais bien ce qu’ils mangeaient.

Je vendais le reste de ma récolte , de quoi , sans trop me vanter , nourrir plus d’un régiment de cavalerie; mais voici que ma nièce , madame la comtesse de Morville, et mon neveu, monsieur le comte de Morville, viennent me voir quelquefois et amènent des chevaux ; ma pauvre provision est bien vite mangée, et, comme mon marché avec mes preneurs pour mes prairies a encore plusieurs années à cou-» rir , il faut hieu que j’achète.

— Ce n’est pas que je m’en plaigne, dit maître Goulet.

— Ecoulez moi , maître Goulet : vous allez me porter tout de suite ce foin et cette avoine chez moi ; mais il n’y a personne , le domestique et la servante m’ont demandé la permission de sortir ; ils sont, j’en suis sûr , sur la route de Dive , où ils vont passer toute la journée»

Je ks gâte un pey; que vouiez-vous? Je suis seul aujourd’hui; ils n’out pas grand’chose à faire ; je crois que quelque jour ils me demanderont une autre permission , celle de se marier ; ils sont comme deux tourtereaux , et alors je ne crois pas nouvoir les garder.

— Âh 1 monsieur de Beuxeval , si l’occasion s’en trouvait, j'aurais à vous donner un domestique d'or » un vrai bon sujet.

— Nous verrons cela quand il en sera temps , maître Goulet , parce que je ne veux pas avoir trois domestiques ; ce ne serait pas raisonnable.

c— Avec ça que ça vous gênerait!

— Pécuniairement parla ut , je ne dis pas, maître Goulet; mais je serais moi u s tranquille. Je vous disais donc qu'il n'y a personne à la maison; vous entrerez dans La cour, et vous déposerez votes marchandise sous le hangar; mes gaillards arrangeront et serreront le tout quand il leur plaira de rentrer.

Maître Goulet vint tenir respectueusement l’étrier à M. de Beuzeval, qui sc remit en route et alla jouer la même comédie dans trois ou quatre boutiques. Il rencontra un homme avec lequel il s’arrêta quoique temps. Tout en causant et en passant U tt: m dans U crinière du cheval :

— Cne bonne bête , dit cet homme. , .*

— J’aime mieux l’autre , dit AI. Malais.

— Je croyais que vous n’en aviex plus qu’un ; il me semble que ja vous vois toujours sur le même.

. — Ils we rexiemblcnt beaucoup en effet; cependant l’autre a une marqUc blanche , une petite étoile au front, que j’aimerais mieux ne pou loi voir, car sans, cela ils u robin l tout à fait parada. L’autre s’appelle Mouton £4 celui-ci s'appelle l’y rame.

— Dites moi , je voua prie, l’heure qu’il est , monsieur de Beuzeval , demanda le paysan. ,

, — 31a montre est arrêtée , dit M. Malais en rougissent ; il est près de déni heures. n

Puis , continuant sa route ; Je ne peux pas.tn'uxpiiMi deux fois- à une pareille 'humiliation, m dit-il; et il entra chez an horloger , au-

quel il acheta nue montre pour ce qui lui restait d'argent de sei cinq cents francs.

Il s'excusa mène de ne pas en acheter une plus belle ; mais ce qu'il lui fallait , calait une montre sans valeur pour mettre dans aa poche , et ne pas s’exposer à perdre , en 1a portant tou les jours , une montre de grand pris qu’il avait.

Ensuite il retourna au château en disant : — Quel butor que ce Mélinet , qui croit que j'ai toujours le même cheval ! A quoi sert-il alors que je aois allé vendre l’autre si loin, et que, de deux jours P un, je me donne la peine de peindre sur le front de Pjrame une petite étoile blanche que j'efface le lendemain ?

Le soir, le domestique borgne rentra le foin apporté par maître , Goulet. Le lendemain , dans la soirée , le grand salon était éclairé , et l’on entendit un bruit de piano, qui n’était pas précisément de 1a musique , mais (jus suffisait pour faire dire aux voisins et aux passants : Ah î ab î il parait qu'on danse au château.

F.t comme le jour suivant, le maire rencontra M. Malais sur son j second cheval , c'est à dire sur Mouton , qui avait son étoile blanche , [ il lni dit : — On dansait cbes vous hier soir . monsieur de Berne val ?

— Monsieur le maire, répondit le maître de Beuxeval, je considère Comme un devoir pour ceux que la fortune a regardés avec faveur de déployer un certain luxe et de donner des fêtes. C’est une charité indirecte qui profite aux travailleurs, et n’est pas, comme la plupart des autres charités , interceptée par les fainéanta.

La lettre promue pour peu de jours après et le» nouvelles de la j grande affaire n'arrivant pas, M. Malais eut bienlôt h regretter la fête éclairée par quarante bougies tru’il s'était donnée h lui-même , et il fut forcé d'aller à Caen vendre la montre qu’il venait d'acheter , réservant toujours le cordon et les breloques , qui continuèrent h rebondir insidieusement sur son ventre.

A quelque temps de là , il rencontra Onésime et lui dit : — Ah ! parbleu , mon garçon , je suis bien aise de te rencontrer. Tu as remis pour moi à quelqu'un de mes gens un superbe homard. Combien te 1 dois-je, mon bon ami?

— Monsieur de Bruseva] , dit Onéiime , qui trouva dans son cœur l’exquise délicatesse de l'appeler ainsi, lui qui le nommait le plus souvent M. Malais an temps de m prospérité , — c'était un petit présent que i'ai pris la liberté de vous faire.

La pêche est bonne cette année , et cela donne à de pauvres gens comme nous le pouvoir de se montrer reconnaissants par un cadeau sans valeur des bontés qu'on a pu avoir pour eux. Monsieur de Betueval o toujours été le protecteur de notre famille . et au besoin nous saurions encore où est le château, quoique à ce moment-ci nous soyons plus heureux que nous ne l'avons jamais été.

— Je vais toujours te donner de quoi boire un coup à ma santé , mon brave Onésime.

Il porta à sa poche une main qu'il retira aussitôt en disant :

— Je n’ai que de l’or , ce sera pour une autre fois.

A ce moment passait Mélinet , auquel B1 . Malais , se souvenant que ce jonr-U Pyrame avait son étoile et s'appelait en conséquence Mouton , se hâta de dire bonjour , afin d’attirer son attention sur le front de son second cheval.

Puis il prit le petit galop ; quand il se sentit hors de vue , il arrêta son cheval et regarda soigneusement autour de lui. Sc voyant seul , il tira sa tabatière de buis et se régala d’une prise de tabac qu’il se refusait avec une inflexible dureté depuis une demi-heure qu'il en mourait d'envie.

La provision de foin ne larda pas à être épuisée. On ne reçut point de nouvelles de la grande affaire. Il fallut que M. .Malais recommençât h mener pendant la nuit son cheval Pyrame paître la luzerne des voisins.

Un matin , les habitant» de Beuieval entendirent, comme de coûtante , la cloche du château annoncer le déjeuner. M. de Beuxeval passa dans la Mlle à manger , oh il ne trouva absolument rien. B grignou une croûte de pain , et il se prépara à aller à Caen faire un de ces voyages dont il rapportait toujours un peu d’argent , parce qu’il y allait vendre quelque* débris de sa splendeur passée ; mais , quand il fut h une lieue déjà, il se rappela que ce jour-la était un dimanche, que le marchand qu’il avait à voir ne aérait pas à sî boutique , et qu’il fallait attendre eu lendemain. 11 rentra à Beuxeval et de U descendit à Dive.

Bérénice était à u porte , qui faiuit de la dentelle ; Il lui adresM «ne gracieuse révérence , il s’arrêta pour lui dire quelques mot*.

Pélagie , qui préparait le dîner de ses gens , lui demanda des nouvelles de Pal chérie.

— Madame la comtesse de Morville va bien , dit-Ü , j’ai reçu de ses nouvelles assez récemment. Mon neveu , le comte de Morviihe , m’a promis d’amener 1s comtesse cet été.

Onésime et son père allaient rentrer. Pélagie demanda à M. de Beuxeval U permission de s'occuper de leur soupe , parce qu’il leur fallait retourner à la mer aussitôt après le dîner.

M. Malais était descendu de cheval et était entré dan la maison.

— Voici , dit-il , une soupe qui tout vraiment bon ; c’est de la soupe aux choux.

— Et vons m coan i m a s guère eeU , monsieur de Beuxeval ?

— Ce n’est pas faute d’en demander assez souvent à la maison.

J’aime passionnément la soupe aux choux, mais on ne veut pas en faire cbes moi.

— C’est que ça n’est pas non plus tout à fait une soupe de bourgeois.

— Celle-ci sent délicieusement bon, Pélagie; maïs vous avez toujours été bonne cuisinière.

— Ah ! monsieur , il y a quelque chose qui m'aide bien à faire de bons dîners à nos gens.

— Et quoi , Pélagie ?

— L’appétit ; ils sont partis cette nuit pour ta mer. Tenez , les voici qui reviennent fatigués, mouillés, mourant de faim ; tout Cela donne un bien bon goût à la soupe.

Les pêcheurs entrèrent.

— Arrives, arrives! dit M. Malais, vous aves une fameuse soupe qui vous attend. Ah l parbleu ! elle sent par trop bon; je vais m’en passer la fantaisie.

Pélagie, donnez m'en une assiettée, je vais en manger quelques cuillerées avec vous.

Certes , il n’y a pas bien longtemps que j’ai fait un déjeuner , ce qu’on appelle un bon déjeuner, mais sans appétit , sans plaisir.

— Vrai! monsieur Malais, vous voulez bien manger la soupe avec nous?

Et elle s’empressa de mettre du linge blanc sur la table. Bérénice alla chercher un pot de cidre.

Onésime amarra le cheval à l’ombre ; puis on se mit à table en ayant soin de donner le meilleur siège à M. Malais ; il dévora l’assiettée de soupe.

— Ma foi , disait-il , il y a bien longtemps que je n’ai mangé quelque chose avec tant de plaiair.

— Prenet-en encore une assiettée , puisqu’elle vous semble lionne.

— Mais c’est que je dîne à cinq heures , et je ne pourrai plus dîner. Ma foi , tant pis , elle est si bonne ! Dîner ici où dîner là-b*s , je ne dînerait pas avec de plus braves gens; donnez m'en encore une nuieftée , Pélagie.

La seconde assiettée disparut comme la première.

Bérénice enleva la soupe , et mit sur la table ud énorme plat de choux avec nn boo morceau de lard. M. Malais était décidé à ne pu dîner chez lni , sa cuisinière serait furieooe ; mais U irait jusqu'au bout.

— Voici d'excellent pain ; est-ce vous qui le faites , Pélagie?

— Oui, montreur, j’ai toujours fait notre pain.

— Il y a du seigle dedans ?

— Oui , c’est meilleur marché , et ça conserve le pain frais plut longtemps.

— J'aime beaucoup un peu de seigle dans le pain , ça lui donne un goût parfait. Encore un peu de choux , père Risque-Tout. Voici du petit cidre qui n'est pas mauvais. Et moi qui parfois m’amusais à vous plaindre , quand je pensais à toutes les inutilités dont nous sommes entourés , nous autres, et dont vous êtes privés ! R y a bien longtemps, que je n’ai fait un si bon diner.

Le cousin Eloi entra. M. Malais rougit nn peu. Onésime, qui, seul dans la famille avec Bérénice, soupçonnait le degré de détresse où était tombé le maître de Beuxeval, fut contrarié de son arrivée.

— • Voyez, cousin Eloi, dit-il, n’avoos-nous pas décidé monsieur de Beuxeval à accepter une cuillerée de notre soupe ?

— Une cuillerée! dit M. Malais, dit donc une assiettée , dis donc deux assiettées , et des choux et du lard ; dis donc que je n'ai jamais fait un si bon diner de ma vie.

Onésime et son père se remirent en roule. M. Malais remonta h cheval et disparut.

Dn jtnr, une voiture s’arrêta à la porte du château. On sonna , le guichet «'ouvrit; puis à peine le domestique en livrée et à bandeau noir sur l’œil eut-il aperçu la personne qui voulait entrer , qu’oub'unt sa réserve et sa tadturnité habituelles , il ouvrit la porte et aerra sur son cœur une jeune femme vêtue de noir et portant dans ses bras un enfant qui semblait souffrant.

La jeune femme recul» effrayée. M. Malais s’aperçut alors de ce que I la surprise et l'émotion lui taisaient faire; i! arracha le bandeau qu’il avait sur l’œil , ôta aa livrée et dit: Palchérie, ni nièce , ma hile î Put chérie lui rendit ses embrassements et lui mit, sans rien dire, l’eoj fant dans les bru en lni montrant du regard que cet entant nnssi était ! vélo de noir.

I Palchérie fit déposer une petite malle dans la maison et congédia le 1 voiturier. Puis reprenant son entant : — Mon onde, dit-elle, oet en- 1 fini «t moi nous venons à vous dans notre détresse. Le comte de Mor- • ville est mort; ii est mort complètement miné.

| Aussitôt sprè* sa mort, une nuée de créanciers est venue s'abattre sur la maison ; je leur ai tout abandonné ; j’ai mit dans cette malle quelques objets indu pensables à mon fils et à moi ; nous venons vous demander un ssile et du pain.

— Mes enfantai me* pauvres enfants! dit le vieux Malais en pleurant, nous partagerons tout ce qne j’ai ; mais, grand Dieu ! je n'ai plus guère à vont taire partager que ta misère.

ST

r n u vécu que crexpeuienu, en vendant pièce * pièce quelques et mon argenterie, que j'allais porter bien loin d’ici; niais, si ois résigné à une pareille pauvreté , il est une chose k laquelle ic serais pas résigné, c’est de savoir ma misère connue de gens

— Mais, mon oncle, que signifie ce costume sous lequel...

M. MaU's fut tut peu embarrassé.

— Tu tais que ton mari ne m'avait laissé de toute ma fortune qu’une pension.

— Qu’il vous payait très-inexactement.

— Qu’il avait fini, et depuis longtemps, par ne pins me payer du tout. Je n’ai vécu que d’cipédients, en vendant pièce k pièce quelques

bijoux et l * — ! * — v: — J,; " : — '* “

je me sois je ne me serais pas qui m’ont vu riche et heureux.

J’avais renvoyé tous mes domestiques, moins un , sous divers préleites; il ne m’en restait plus qu’un, mais, comme je ne pouvais le payer, il s’en est allé, et je loi ai donné ma montre pour ses gages.

M. Malais montra douloureusement k sa fille le cordon de montre qui ne tenait qu'au gousset vide.

— Je n’ai plus laissé entrer personne ici; cependant, comme il faut encore recevoir des lettres et certains objets , et comme aussi ü faut fkire certaines besognes, telles que de panser mon cheval, de nettoyer son écurie, j’ai imaginé de faire tous ces ouvrages revêtu d’une livrée et suffisamment déguisé par ce bandeau sur Tcril. Par ce moyen, personne ne se doute de ma position.

— Mon pauvre oncle, dit Put chérie, je vous soulagerai ; je suis forte eucore, bien que les chagrins aient un peu altéré ma santé; j’ai été élevée à la campagne , chez les Alain ; j’ai été élevée comme eui.

— Mais, dis-moi donc un peu, comment le comte est-il mort ai vite !

— Oh ! mon oncle , n’en disons jamais rien k personne. Le malheureux! il s’est tué, dit-elle en sanglotant. Que son enfant même n’en sache rien, quand il sera en âge de comprendre.

H a'est tué, mon oncle , quand il a vu que le jeu sous toutes ses formes ne lai laissait plus aucune ressource; il s’est tué, ou m’a rapporté sou cadavre] Après qu’on lui eut rendu les derniers devoirs , j’ai tout laissé aux créanciers; je n’ai emporté qnc les bijoux que je devais k vos bontés , et dont j’ai vendu quelqurt-uns pour faire mon voyage ; puis je suis venue me réfugier avec mon pauvre enfant auprès de celui qui a’est ruiné à cause de moi.

— H n’y a point de ta faute, ma pauvre enfant, il est seulement bien malheureux que nous n’ayons pas écouté ta chère tante , elle ne voulait pas de ce msriage, qui a été notre perte k tous; mais, puisqu'il est mort..., tout lui doit être pardonné. Tu seras ma consolation, ma chère Pulchérie, nous élèverons ton fils ensemble ; quel malheur que je sois pauvre maintenant!

— Voici quelque argent qui provient de la vente de presque tous mes bijoux, mon cher oncle.

M. Malais ne perla k personne de l'arrivée de s:t fille, qui ne sériait ju»s k cause de son deuil récent; lui-même sortit peu, il n’était plus seul dans celte grande maison. Pulchérie fit tous les efforts imaginables pour lui faire quitter l’habitude qu'il avait prise de porter sa propre livrée en vaquant le matin k certains travaux.

M. Malais ne voulut rien entendre, il répétait qu’il pouvait se résigner k la pauvreté, k la misère même, mais pas à La honte , et qu'il aimerxit cent fois mieux mourir que d’avoir des témoins de son abaissement. Pulchérie se montra fort abattue dans les premiers jours qui suivirent son arrivée.

Celte dernière catastrophe n’était pas venue asm chagrins préalables ; son mari avait esigé d’elle tous les sacrifices qu’elle avait pu faire pour alimenter la nouvelle sorte de jeu appelée affaires k laquelle U s’était livré.

Quand elle avait eu un enfant , elle avait eu le courage de lui faire quelques observations , elle avait parlé de conserver les débris de la fortune de ce pauvre enfant; alors les emportements et les mauvais traitements l'avaient obligée de céder; il y avait plus d’un mois qu’elle ne l’avait va quand on l’avait rapporté noyé; quelques beurra après était arrivée par la poste une lettre dans laquelle il annonçait sa funeste résolution, en conseillant k sa femme d’aller avec l’enfant se réfugier auprès de M. Malais, qu’il exprimait le plus vif regret d'avoir ruiné avec lui.

Tout doucement néanmoins Pulchérie retrouva du cal rue à Bcuxcval. Elle se partageait entre sou enfant et ara oncle, elle trouvait de la distraction et du plaisir dans certaines occupations qui lui avaient été inconnues depuis qu'elle avsit quitté la maison de Pélagie; elle préparait les repas et prenait soin du ménage.

Elle dit un jour k M. Malais , qui se plaignait de sa pauvreté : — Mou racle, vous êtes pauvre parce que vous le vsulea bien. Vendez le abileau; réservez-vous seulement pour nous trois la maison du jardinier avec le petit jardin qui en dépend. Ne faisons plus semblant d’être riches, et bous cesserons d'être pauvres.

M, Malais se récria : s’il vendait le château , c’est qu'il quitterait le pays pour n’y jamais remettre le pied.

— Quoi! mon oncle, dit Pulchérie, quitteries vous saus regret le pays oh vous êtes né, où est ta tombe de ma Unie ?

— Non certes ; mais alors ne me parle plus d'afficher notre misère et de l'exposer k tous les yeux. J'ai eucore une ou deux pièces de terre par-ci par - 1k ; si je trouve une bonne occasion, je 1rs vendrai, et, Vivant comme bous vivons, cel* mus mènera loin ; j'achèverai de vea-

| dre notre argenterie, et du moins, le comte, ton fils, sera propriétaire du château de Bemeval.

M. Malais se cachait de sa fille pour mener paître Pyrame pendant ! la nuit; elle faisait semblant de ne pal s’apercevoir des enfantillages I qui consistaient k peindre , do deux jours l'un , l’étoile qui changeait Pyrame en Mouton.

Lui-même finissait par dire : Je montais Pyrame ou je montai* Mouton, quand il faisait un récit k sa nièce en rentrant de quelqu'une de «es courses, moins fréquentés k cause de la société qu’il trouvait che» lui , et puis aussi k cause de l’hiver qui survint. Sa lutte avec l’opinion , ou plutôt son martyre de l’opinion des autres, n'était pas près de finir.

Deux ou trois fois Onéaime apporta du poisson , qu'il remit par le guichet au domestique en livrée, que do reste H ne reconnaissait pas. Pulchérie s'était informée avec affection de toute la famille Alain. Sa douleur calmée, elle aurait désiré voir les amis de son enfsnce; mais, j k une allusion qu’elle avait faite une foi* k ce déair , son oncle avait : répondu qu'il souffrirait beaucoup de voir madame la comtesse paraître 1 dans une condition de fortune inférieure k son rang.

! — Cependant , du-d, un jour qoe j'irai par 1k, je leur dirai que tu es

ici, et, si cela te flut plaisir, ils viendront te voir au château.

Et après avoir fait cette promesse M. Malais trouva toute sorte de prétextes pour eu ajourner l’accomplissement : il sortait peu , U n'avait pas passé par Ik, on les hommes riaient k la pêche et les femmes k laver k la foutante.

Un jour, Onésime rentra pâle et ému ; il dit k Bérénice qu’en traversant le cimetière il avait vu, k genoux sur une tombe avec un enfant, une jeune femme vêtue de noir; l'enfant était également en deuil, et cette femme... cette femme était Pulchérie.-. on dn moins c'était la plus bizarre ressemblance qu’U eût vue de sa vie. — Mais non, a joutat-il, je ne me trompe pas : j’ai senti que c’était elle.

Le soir, quand il revint de la pêche . Bérénice lui dit ; — Tu «vais raison , Pulchérie est au château. M. Malais est venu nous voir pendant que vous étiez k la mer ; je] lui ai dit que tu avais cru reconnaître Pulchérie dan* le cimetière. — Il ne l’est pas trompé , m’a dit M. Malais.

— Pulchérie ici! s’écria Onésime. Oh! non , ie ne m’étais pas trompé; une autre femme ne m’aurait pas fait froid aux cheveux 1 comme je l’ai eu quand je l’ai aperçoe.

— Laisse-moi donc finir, Onésime. Elle est allée , m’a dit ensuite > M. Malais, avec le jeune comte... prier sur le tombeau de ma pauvre Dorothée. Ma nièce est veuve, et...

— Veuve ! s’écria Onésime.

| —Allons, tais-toi, ne fats pas de nouveaux rêves... Ma nièce est | veuve , m’a dit M. Malais; elle vient passer son veuvage auprès de | moi; elle est fort triste...

j — Fort triste , murmura Ouésime.

— Elle est fort triste et vit dans la retraite la plus absolue ; cependant , Bérénice, elle déaire vous voir, vous et toute votre famille. Venez au château, non pas tous ensemble, cela aurait un air de fête qui ne conviendrait pas, mais successivement ; elle sers très-contente ' de vous voir.

— Elle sera très-contente de nous voir ! répéta Ouésime.

— Je voulais y aller tout de suite , mais M. Malais m'a dit de n’y 1 aller que demain.

j — Tu la verras demain... le matin... de bonne heure ?...

— Oui, et je lui annoncerai ta visite.

te lendemain matin, Pulchérie tomba en pleurant dans les bras de Bérénice, qui ne pleurait pat beaucoup moins qu’elle. Malgré k défense de M. Malais, qui n'avait retardé la visite de Bérénice que pour avoir le temps de chapitrer sa nièce k ce sujtt, elle lui confia tout ee qui lui était arrivé et se situation réelle.

— Viens me veir souvent, loi dit-elle, viens quelquefois avec Pélagie; et, ajouta-t-elle, amène une fois Onésime et le bon père Tranquille. — Elle fit mille questions sur toute la famille , pu» elle dit r — Je sais faire toute sorte d’ouvrages; ne pourrai*- tu, par les gens k qui tu vends ta dentelle, me faire avoir du travail ?

— Vous! madame la comtesse ?

— Ma pauvre Bérénice , oublions ce rêve , qui n’a pu même été un beau rêve; je ania aujourd'hui pauvre. Mon oncle a beaucoup perdu de sa fortune, dit-elle en atténuant la situation par égard pour 1a manie de M. Malais ; je ne eeux pas être tout k fait k sa charge, st d'ailleurs il faut que je m’occupe, cela me donnera un peu de distraction. Mais attends , que je te montre mon enfant.

L’enfant dormait dans son berceau ; la jeune femme et la jeune fille le regardèrent longuement avec complaisance.

— Amène moi maman Pélagie, je verrai les autres un ptu plus tard, et un peu plus tard encore je retournerai cbes vous comme par le passé, qusnd mon fils marchera. Ne répète de ce que je t’ai confié que ce que tu jugeras indispensable , et songe k ce que je t’ai dit pour l'ouvrage k me procurer.

Quand Onésime eut touche terre, il accourut a la maison et entrains Bérénice dans le petit jardin. — Eh bien ? dit-il.

— Eh bien! je l’ai vne; elle est fort triste et fort changée; elle a un tout petit garçon , beau comme un ange , tout son portrait...

Ce dernier mot adoucit un peu ce qn’il y avait de poignant pou

la famille alatn»

Q.oéa ime darx ce qu* précédait, et que lUrtyiçe avait accumulé avec j intention pour ne pas «Tonner à Onésime un encouragement qui amènera it nécesssirçmeul une nouvelle déception.

Cet enfant de Pulchérie, qui lui ressemblait, rendait moins présente ' pour Onésime la pensée d’un autre ; il sentit que, puisqu’il lui ressemblait , à elle , il pourrait le voir sans horreur.

En générai , parmi les enfants, les garçons ressemblent à ta mère et les filles au père. C’est ce qui amène cette infinie variété dans les vi- sages. La nature montre ainsi une foule de prévoyances qui se trahissent par des affinités. Ainsi les hommes de grande taille passent pour aimer les petites femmes; les hommes petits, au contraire , ne trou- : vent jamais une femme assez grande.

Sans ce goût , qui semble bizarre an premier abord , peu de temps après le commencement du monde il y aurait eu deux races distinctes , une race de géants et une race de nains, qui seraient toujours allées en s’eiagérant.

Bérénice retourna le lendemain avec Pélagie revoir 1a comtesse. , Elles étaient chargées par le père Tranquille et par Onésimc de porter de tu, belles soles à Pulchéric. On pleura encore, on regarda, on admira l’enfant, qui était beau et gros ; il y eut autant de confiance , mais mons de confidences.

Pulchéric rappela à Bérénice sa résolution de travailler ; et celle-ci, quelques jours après , lui apporta à faire des broderies, dont on fixerait le prix quand on aurait vu comment elles étaient exécutées. L’exécution parut assez aatisfaisan te pour qu’au prix qui fut offert Pulchéric vit qu'elle pourrait , avec un travail assidu , subvenir à peu près aux dépenses modestes de son petit ménage.

Onésimc alla enfin voir Pulchérie avec sa soeur. Elle le reçut amicalement, quoique un peu gênée par les confidences que lui avait faites | autrefois Bérénice ; mais lui , en se retirant , dit à Bérénice : — Oh! ma strur, quelle majesté donne le malheur 1 c’est maintenant que je trouve Pulchérie au-dessus de nous.

Il avait regardé l'enfant d’abord d’un air morne , mats l’enfant lui avait Louri, et tandis que les femmes se le passaient l'une à l’autre il l’avait pris à son tour et l’avait caressé.

Bérénice allait eouvent voir Pulchérie , et elles travaillaient en devisant. Un jour elle la trouva fort alarmée ; son pauvre enfant avait eu toute la nuit une grosse fièvre , il pleurait et refusait le sein de sa mère. Le seul médecin qu’il y eût à Dive , et qui desservait aussi Beuîcval, était absent. 11 fallait aller à deux lieues de là pour en trouver un. Onésimc prit le cheval du meunier. Le médecin offrait de venir i le lendemain , parce que son cheval était boiteux et qu’il était trop ' tard pour penser à faire deux fois la route , aller et revenir, à pied.

Onésimc lui donna le cheval d'ELoi Alain. Le médecin fit ses prescriptions et ordonna des bains d'eau de mer tous les deux jours ; mais, comme on n’était qu’au commencement du printemps, il n’y avait pas moyen de mener l’enfant les prendre Rur la plage. Il conseilla d’apporter l’eau de 1a mer et de la iaire tiédir.

, Ooésime se chargea d’apporter l’eau. Le voyage «le Dive à Bcuxeval, toujours en montant et avec déni seaux , est à peu près ce que peut faire an bon cheval , et beaucoup plus que ne peut faire un homme.

Les premières fou, Onésimc, accaldé de fatigue et de sueur r s’arrêuit à la porte et n’entrait que lorsque les traces de sa lassitude étaient à peu près disparues. Comme celle corvée ne le dispensait pas du tout du travail de la mer, au bout d'une semaine Onéaima était exténué.

Un jour qu’il était en retard pour le bain, il entra au château aussi- j tôt arrivé, et ne prit ni le temps ai le soin de so reposer, comme il en avait l'habitude, Pulchérie fut attendrie et effrayée à la fois de I eut i dans lequel il était; elle essuya elle -même son front , et dit à Bérénice , qui vint la voir dans 1a journée :

— Je ne veux plus qu'Ouésime monte de l'eau à Beuxoval, cela > le tue.

. — Je le tais bien , dit Bérénice , et je le lui ei dit ; mais il prétend 1 qu’on le tuera bien plue vile et h ion plus sûrement en ne lui laissant , pas faire ce qu’il veut. . i

. — J'ai pensé à un moyen , dit Pulchérie; nous pourrions bien bai- j gner mon petit Edouard chez vous.

— Cela vaudra mieux certainement. . , f

— Eh bien ! j’irai le demander demain à Pélagie.

— Vous n’avez rien à demander chez nous, c'est toujours chez i vous, hlaman disait dans le tempe : Pulchérie pourra ne plus être ma fille , maie je serai toujours m mère.

Dès le lendemain le petit Edouard prit su bains dont la m iaon des Alain. Un matin Onésime, comme tous les jours, puisait deux se«ux { d'eau à la mer, quand vint à lui un douanier qui Jui dit i — Remettez teste eau dan* la ruer.

— Et pourquoi? demanda Ooésime.

. — Je n’en sais rien ; «'«et ma consigne.

— - C*eit pour faire un bain à un enfant malade.

V ■« *«C*rde pas; il faut rejet- r l'eau à la mer.

— Par quel ordre?

— Par l’ordre du brigadier de la douane.

— Jla foi, dit Onéaime, je pe la rejetterai pas. L’eau est tirée, je l'emporte.

— Voua avez tort, dit le douanier, il vous en arrivera malheur.

Onésime ne répondit pas et emporta l’eau. Le lendemain, comme

il venait enco e puiser de l'eau à la mer, le même douanier lui enjoignit de se retirer et ajouta : Le brigadier a dit que si vous n’ obtrm périt* pas à la consigne, et si vous enleviez encore de l’eau, il fallait vous conduire au poste... Quelques pécheurs s’étaient rassemblés sur la plage ; aucun d’eux ne voulait prendre au sérieux cette prohibitiou , qui élût pourtant très-réelle.

— Eh quoi ! disait l’un , est-ce parce que l’almanach annonce de la sécheresse pour cette année ?

— Peut-être, disait un autre , que le gouvernement fait faire une si grande, si grande frégate, qu'on a p c ur que la mer n'ait pas assez d'eau pour 1a porter.

— Sérieusement, dit un troisième, c’est tout simplement parce qu’au ■ait que de pauvres gens comme quelques uns d’entre noiu salent leur soupe avec un peu d'eau de mer, n’achèlcnt pas de sel, et par conséquent n'en payent pas.

— On ne pourra donc plus faire cuire le coquillage ni le poisson dans l’eau de mer ? Ce n’est que comme ça qu’il est bon.

— On trouve déjà que le pauvre monde ne paye pas assez d’impôts,

nous surtout, qui sommes au service depuis seize ans jusqu'à cinquantecinq ans I .

— Et nos rôles de navigation, est-ce que nous ne les parons pas?

— Onésime, disait l’un, jette ton eau, ne te fais pas d affaire.

— Onésimc, disait un autre, ne jette pas l’esu; nous ne sommes pas des bestiaux, pour obéir ainsi à tout ce qui passe par la tète d’un douanier.

Onésime répondit qu'il emportait l'eau, que c’était pour un enfant malade, et que c’était une cruauté d’y mettre des obstacles.

— Alors je vous arrête, dit le douanier.

— Je ne refuse pas d'aller avec vous au poste, répondit Onésimc, mais auparavant je veux porter cette eau où on eu a besoin. Atlendexmoi là, et je suis à vous dans cinq petites minutes.

— Est -ce que vous vous moquez de moi ? demanda le douanier.

— Ça dépend. Si vous êtes un brave homme , faisant de son mieux exécuter une consigne donnée par des chefs, je ne me moque nas du tout de vous ; si vous êtes un taquin et un entêté, xi vous refusez d’écouter la raison et de croire à la parole d'un honnête homme, si vous ne me laissez pas aller porter cette eau, quand je vous ai promu que je reviendrai pour vous suivre où vous voudrez, alors c'est différent, je me moque de vous.

— Vous allez jeter l’eau tout de zuite et venir avec moi, sinon je, vous mets la main sur le colleL

— Si vous mettez la main sur moi, l’ami, ce sera votre faute, mais il arrivera du vilain. Je vous donne ma parole d'honneur que je revie»-, drai aussitôt que j’aurai porté l’eau pour le bain de ce pauvre petit enfant malade, et que je vous suivrai après à votre poste ou ailleurs, ça. tu’est égal. Ça vous va-t-il?

— Jetez l'eau et venez avec moi.

— Ah bien, mon brave, je vais vous parler franchement : je commence à trouver cela ennuyeux et fatigant.

— Tu as raison, Ouésime, dit Eios Alain qui survint et se fit expliquer le sujet de la querelle, tu as raison, tu offres tout ce qu’un iioanèle homme peut désirer. Si cela ne convient pas à messieurs Ica habits verts, qu'ilsaUlent se promener et nous laissent tranquilles.

Eloi Alain n'avait pas plus pardonné aux douaniers qu'aux Malais. Le douanier porta la main au collet d Onésime; mois celui-ci, metLait. ■a jambe derrière celle du préposé, de manière à faire un point d’appui à sou jarret, lui douna un coup de main dans l’estomac. Le douanier perdit l’équilibre, chancela et roula sur la plage.

Il se releva en mettant U main à son sabre. Les pêcheurs formèrent aussitôt entre le douanier et Onésime, qui emportait tes deux seaux d’rrm, une baie épaisse que , malgré ses efforts, le commis ne put en-, tamer.

Onésime porta l’eau de mer à la maison et ressortit, prêt à tenir la' parole qu’il avait donnée au douanier, et à Je auivre au poste ou à-la mairie; mais celui- ci était parti apres avoir dressé procès verbal.

Le lendemain, Onésime puisa de l'eau et le surleodemain aussi ; le troisième jour, il arriva uu ordre d'embarquement à bord de l'Etat oVit-à-djrc une feuille de roule constatant qu’Ouésime Alain se dirigerait immédiatement vers Cherbourg, où il serait mis à la disposition de monsieur le capitaine commandant la frégate de l'Etat la Vigilante. Onésime dit à Bérénice :

— Ecoute bien ceci, Bérénice. Je n’irai pas à Cherbourg. N'en 'dis rien mi père et à la mère, ça les inquiéterait ; mais, comme je sais bien que je mourrai de chagrin s'il faut que j’aille ll-baB, je n’irai pas à Cherbourg. Excepté toi, tout le mOude me croira parti. J’ai à veiller ici à bien des chairs. Bouc lai-même, ce sera comme m j'étais parti, car tu ne me verras guère.

U faut qué je fasse semblant de me mettre eu roule ; on me croira, loin d'ici; on sera long tempo sans s'occuper de moi. Oo ueseulira pîs

on grand vide à bord de /<j Vigilante, parce qpe j’anrai négligé d’aller I m'y embarquer.

Tant qu’on ne me verra pas ici, on ne prendra pas la peine de penser b moi. Si cependant tu avais besoin de moi pour toi, pour nos parents, tu planteras un cloa dans l’arbre, tu sais, l’arbre oit tu as écrit, il y a ‘longtemps, trois lettres qui représentaient trois noms, dont l’un des trois ne commence plus maintenant par la même lettre, le nom de fit- j mille du moins.

SI c'est èlle qui a besoin de moi, au lii u de ficher un c*ou dans l'arbre, ta en ficheras dtui. Maint» liant, ne dis rien à personne. Je vais faire viser ma feuille de route par mourir tir le maire; ce soir, je vous ferai mes adieux, et demain dès le jour je partirai.

— Mon Dieu! Onésime, que vas-tu faire? Ne t'exposes-tu pas en ‘ refusant d’obéir ainsi ans Ordres de M. le commissaire de la marine’

— Oui , je m’expose , ma U je ne sais pas bien à quoi, lundis qu’en [ • m’en allant d'ici , Je sais que je m’expose d’une manière certaine à

mourir de chagrin avant deux mois. Sois tranquille , la ciusc qui me fait rester est aussi cellè qui nie rendra prudent.

D’ailleurs, je ne dis pas précisément si c’est ici on ailleurs que je | serai; seulement, oïl péut être sûr qùe ce n’est ni au poste des douaniers ■ que je compte établir mon domicile, ni dàns le cabinet de M. le commis- ■ saîre des classes de la marine.

— Calme-tûi, Onésime. Ta manière de rire me fait peur.

— J’i tais tranquille, plein d’epérancc, heureux, et voilà qu’on m’envoie à bord de la’Ÿtgilanft. Tl parritqite cette frégate ne peut marcher (ans moi; je suis curieux de voir comment elle se tirera d’tff ire sms mon secours.

— Mais, Onésime, si tu obéissais? Au bout de deux an , lu serais de retour. Ta es resté phis longtemps que cela sur un navire de pêche à la morue.

— Ah! oui; mais alors et aujourd’hui, c’est différent. Diusce tempslà, je ne pouvais plus vivre ici, et je sais bien aujourd’hui que je ne pourrait plus vivre ailleurs. Maintenint ne parle de rien à personne ; il Ont que tout le monde me droie parti et occupé à sauver celte pauvre frégate qui m’attend.

’ Songe bien qdc la moindre- indiscrétion ferait commencer tout de suite une chasse qui probablement n’aura lieu que dans quelques mois. Si, dans une circonstance imprévue, tu me vois devant loi, ne jette aucun cri, ne manifeste aucune émotion. N’oublie nas surtout un clou t on deux clous fichés dans le saule de la rivière de tieuxeval, un cloqsi c’est à Dive qu’on a besoin de moi, deux si c’est à Beuxeval.

Adieu, je vais chez M. le maire faire viser ma feuille de route. Trois sous par lieue jusqu'à Cherbourg. Mais je ne ruinerai pas le gouvernement; c’est bien assez déjà de lui avoir pris deux seaux d’eau de mer, je ne venx pas encore lui prendre son argent.

Je ne prendrai que jnsqu’à la première étape ; avec le reste, il pourra acheter de l'eau de mer à la Méditerranée, et il la reversera dans la Manche pour réparer les avaries que je lui ai faite.?

Onésime se rendit en effet cbei le maire de Dive.

• Bonjour, monsieur le maire ; bien fiché de vous déranger ; mais il y a à Cherbourg une pauvre frégate qu’on appelle la Vigihnte..... bb bien! il parait que je l’ai mue dans an terrible embarras. N’ai je

r is eu l'idée de prendre deut seaux d’eau à la mer pour faire un baia un panvre enfant auquel le médecin l’a ordonné 1 et voilà qii’à ciuse de ces deux seaux d’eau qu’elle a de moins pour elle, la frégate la Vigilante ne peut plus marcher.

Le roi m’écrit que je lui ferai plaisir d’aller fa tirer d’embarras; il vous prie de me donner la monnaie de son portrait à raison de trois sous par lieue. Voici le papier. Le roi , craignant que je ne m'ennuie sur la roule, m’offre la compagnie de quelques-uns de ses gendarmes; mais je ne veux pat déranger ces messieurs.

Je vais demain malin m’en aller tout seul aussitôt qu’il fera jour, et je vais faire ce que je pourrai pour tirer U malheureuse frégate dgla pénible situation où je l'ai mise.

Le maire d’abord ne comprenait pat bien de quoi H était question ; mais l’aspect du papier ne tarda pas à l’éclairer, et Û apposa dessus' toutes le* formules nécessaires.

— Mais enfin, mot» garçon, est-ce là tout ce que tu as fait!

— Al»! monsieur le nuire, je ne me plains pas; je suis puni, rajis je l’ai mérité. Je vous l’ai dit, j'ai prit deux seaux d'eau h ta mer pour faire un bain à un pauvre petit enfant malade. Je suis coupable, et il faut un exemple, car enfin, pour deux seaux d’eau que j'ai pris, voici la frégate fa Vigilant' qui ne peut plus sortir du port de Cherbourg sans que j’aille lui donner un coup de main ; qu’est-cr que ex deviendrait s» tout le monde en faisait autant ?

— Quand pars-tu P

— Demain matin, monsieur le maire.

Onésime s’en alla chex son cousin le meunier, auquel H dit ce qui lui arrivait. .

— A qui parles-lu de ca , mon pauvre Onésime I E»l-ce que je ne suis pas aussi une vietime de la douane, grâce à ce brigand de Malais? M4s }<juçnce ! je tiens les Malais à mon tour.

— Ci n’est guère chrétien, cousin.

— Comment donc I Est-ce qu’il n'y a pas dans l’Ecriture que t&'s iniquités des pères seront poursuivies jusqu’à la quatrième génération?

-r Vous m'avez dit, cou-un, que vous furies pour moi ce que je vous demanderai^. ,,

— Je le redis encore Celui qui est venu me chercher dans le feu Su risque d’y restrr avec moi n’aura jamais un refus de ma part , si ee u’tst pour une seule chose.

— Eh bien! cousin, je vous demande d’abjurer votre haine contre les Matais. Votre ennemi le don . nier est mort depuis bien longtemps, cl ceQX-ci sort déjà ^ ssl?. malheureux.

•— Tu me demandas précisément ta seule chose que j’aie réservée , la seule choïi- que je veuille te refuser. D’ailleurs c’est un vœu, c’eri un serment que j’ai fait solennellement.

-r Obi cousin , vous pouvet, pour un vœu pareil , manquer de parole au bon Dieu; je vous garantis d’avance qu’il vom pardonnera de f-'uaser un pareil aerment , et personne u’oierail dire avec la même confiance qu’iJ vous pardonnerait de le tenir.

— Impossil.il- , Onésime ; le vieux Malais m’a encore offensé U y a quelques mois. Et puis, d'rilLeurs, qu'esl-cequc je veux leur faire ? Ne croirait-on pas quu-je vais attendre le vieux et sa nièce au coin dhm bois avec un fusil à iJciu coup»? Non, je leur ai prêté mou pauvre argent, et je désire qn’ih me le rendent. Voilà tout Pourquoi ue vas tn pas Je i implorer pour moi au contraire? Pourquoi ne va*-Ui pas les prier de me rendre mes treize mille francs? Quel est le malheur qui les menace? Me rendre treize mille francs qu’ils me doivent !

Et moi , «ti'Ce que je ne cours pas au plus grand danger, le danger de perdre treize mille frauc» que je kur ai prêtés ? Tn viens demander à l'homme qu’on jette à la mer d'avoir pitié de ceux qui le pousseni! Il fant être juste après tout. Ecoute- m ni bien, Onésime : pour ceci, il ne fsul plus m’en parier jamais.

Quand tu . s venu me dttfCheC att milieu de» flammes, quand j’avais le» cheveux déjà brûlés, sais -tu à quoi je pensais? Je pensri* que j'allais mourir sans m'être vengé des Malais. Ce ne sont pis des phrase» que je fais, quand je te dis que tout ce que j'ai est % toi : c'e»i (tour

tout tfe bon.

Vois-tu , dans -relie c*i-.«*-Sà . e»t mon testament ; il n'j a que deux legs ; une rente d : cttil cinquante pistoU» pfoUf eém* pauvre Désirée que j’ai ici depuis soit jKsnee , f t- tout le reste pour loi. Je ne vcui rien te dire, niais il y a cl il y aura plus de cent cinquante jpistoles.

Je garde cet 1 “ *

Je garde cet -rgmif pgtrce que Je ne vil qi|è pour faire des afflura.

et que l’argent c’ut an grain. Si l'on n’a pex de seuicnco, il ne faut pas penser à avoir jamais une récolte. Cet à^tal4i,c’al k toi ; mai»

| je suis comme un homme qui fait des pxéhnits et qui ne vend r» il pas : te donner ton ,oilr»tt avant qui! fftt terminé,

J’ai encore à mettre ta-iinlar,* Je ch & tara de Bernerai, et puis tout sera pour toi. ' elle idée-là m’a été bien mile , elle a an peu smetifié une xorte d'*vi-jité pour Purgent que Je craignais d’avoir. Qu'as- tu eu coreà med' imndèr?

— Cela, dit ÇridlÉe , c’est une autre affaire ; B*» muraîlk* ici ue sont pas assez épaisses, et jointe mieux vous Ve «lire dehors, » •

Il est des chose* d’nnr atrocité si bouffon ne qu<- la seule raton qui puisse les faire croire , r’est qu’oa oWnrit pas les inventer. Parmi ce» choses il faut compte? la prohibition de prend rr. de l’eau à la mer. l! appartenait \i% idée» fiscales de mesurer l’in» nu usité et Be faire des économies dessus.

Il est parfaitement et fétfètüemenl défendu de puiser de l'eau à h mer. J’ai vu t de mes jeux vu une jeune fille qui venait do puiser tiue bouteille d’raa de mer. Cn préposé des douane » arriva à elle tout ému ,

et exige» qu’elle reversât cette eau à la mer.

Je demandai au douanier ri c’était un caprice de sa part ; il me répondit eu me montrant la défense écrife. La vraie raison, c’est que ‘ quelque» pauvres pêcheurs salent leur pauvre soupe avec un peu d’eau de mer, qu’alors ils n’achètent pas de sel, et éviieul ainsi l'impôt que paye celle denree.

Mercier et Montesquieu (de leur temps on n'avait pu encore défendu , de prendre de l’eau à I < tuer) ont dit, uns doute à propos de quelque ' autre imagina lion au dogue , le premier : « L'esprit fiscal ôte à ta u*- 1 turc s a l.rgcues et ses magnificences; » et le second : « Chacun [ aysnt un nécessaire pbysiqnq presque égal , on ue doit taxer que l’excédant : taxer le néc-'ss ire , c'est détruire. »

Anx yeux île bien des. gens proposer d’abolir certains impôts odieux [ sur les choses de première nécessité pour «huunJcr une recette égale à un impôt sur «les objets de luxe, c’eU tomber dans le paradoxe ; mai»

| toute vérité ayant commencé d’abord par être un paradoxe et une I erreur abominable, c’est déjà un bon pas de fait que d’en être venu là.

Onésime dit adieu à ses parents, comme s’il partait pour Cherbourg. J.c lendemain matin il se rail- en route après avoir embrassé tendrement Bérénice et lui avoir dit: M’oublie pas.,, un clou peur Dive , deux clous pour Beuxeval. . - • < r-

Pu! chérie voyait chaque jour son enfant dépérir. Dans le temps qu’elle pouvait lui dérober* elle travaillait avec Bérénice , ta personne qui lui avait dçnné de Tcuvrag-' quitté le paya. Elle voulut oj-

prendre à faire de U dentelle ; nais quand elle vil qu'elle ne pourrait pu gagner plut de ait à liait tous par jour pendant longtemps et par us travail assidu , elle pria Bérénice de lui amener le marchand qui lui apportait des dessins et lui prenait sa dentelle.

Il fallut pour cela beaucoup de mystère. M. Malais aurait été désespéré s'il avait pu penser que quelqu’un connaissait une situation qui «'était guère ignorée de personne.

Un jour qu’il s'était mis en route sur Py raine, c’est-à-dire sur Mouton , orné par lui même ce jour-là d'une marque blanche au front , on introduisit le marchand. Pulchérie lui montra des ouvrages eiécutéo par elle , des broderies sur canevas et sur diverses étoffes . Le marchand lui promit de revenir dans peu de jours lui spporter des étoffes à broder, et l'assura qu'elle gagnerait ainsi beaucoup plus d’argent qu’à k dentelle.

En effet, quelques joun après, comme M. Malais avait annoncé qe’U allait à Trouville , le marchand apporta une écharpe à broder. L'écharpé était encore étalée sur une chaise avec tout ce qu'il fallait

r ir exécuter l'ouvrage commandé, lorsque M. Malais, qui avait hâté pas erainte de la pluie , rentra plus tôt qu’on ne l'attendait , et reconnaissant le marchand , il changea de couleur.

La Désiré.- amante de maître £loi le meunier.

— Bonjour, maître Crespie , lui dit - il , vous prenrs le moment où les vieux n'y sont pu pour venir tenter les jeunes femmes et allumer leurs désirs en étalant sous leurs yeux tous vos brimborions ! Vous avouerez, maître Crespie, que ai quelqu'un pouvait se passer de parure, ce serait ma nièce, madame la comtesse de Morvilte.

Après tout, comme on ne se pare pas pour être plus jolie, mais pour fâcher un peu les antres femmes, ce n’est pas une raison pour qn’ellear prive d'obéir à quelques câpriers. Quel est ce chiffon-là ?

— C'est une écharpe que madame a la fantaisie de broder ellemême.

— Broder elle-même I Eh 1 bon Dieu! mailrc Crespie, ponrquoi ne la lui apportes vous pas toute brodée?

— Toute la valeur de l’écharpe sera dans la broderie, et die coûterait alors quatre fois plus cher.

— Ce n’est pas une question , maître Crespie , ce n’est pas une question. Mon Dieu! la pauvre chère comtesse! depuis la perte cruelle qu'elle a faite de M. le comte de Morville, mon neveu, elle n’a pu trop pensé à la parure, et elle a dû être une bien mauvaise pratique peur vous autres, qui vendes, sous tant de formes et de couleurs différentes, la feuille de figuier, premier costume de notre première mère; mais patience , monsieur Crespie, cette maison-ci n’a pas toujours été mauvaise pour vous.

— Non oertrs, répondit M. Crespie, et j’ai vendu ici bien de belles étoffes et de riches dentelles du vivant de madame Malais.

— Dieu sit son âme! dit M. Malais en se découvrant U tête. Ce !•** plein de dignité fut imité par le marchand , qui , ayant la tète

nue , s’inclina profondément, et per Pnlchérie et Bérénice, qui firent le signe de la croix.

Après un moment de silence M. Malais reprit : — Et c’est donc là ce que vous avet de plus beau?

— C’est du moins ce que madame a trouvé de plus à son goût, et, je vous l’ai dit, la broderie en fera tout le prix.

— Et combien vendez-vous cela , maître Crespie ?

— Oh 1 quand vous m’aurez donné une vingtaine d’écus , vous ne me redevrez pas grand'chose.

— Vous n'êles pas changé, maître Crespie, et vous surfaites toujours un peu vos marchandises. Certes, ai vous venies m'apporter l'éc harpe brodée par les doigts d’une charmante petite comtesse, ce n'est plus par deux chiffres que je voudrais compter. Voyons, un peu de conscience , maître Creapie.

— Nous verrons cela plus tard, moosienr Malais, la maison est bonne , et je ne suis pas pressé.

— Mon oncle, dit Pulchérie , ne vous hâtez pas tant, je ne suis pas encore bien décidée à cette acquisition.

— Allons doue, comtesse, faut-il tant de méditations pour décider si vous satisferez un caprice d’une quinzaine d’écus ? Puisque vous ave* fait à cette écharpe l’honneur de la désirer un moment, elle ne peut plus appartenir à une autre. Voici quinze écus, maître Crespie, et vous n’aurez pas un sou de plus.

Crespie, Pulchérie et Bérénice restèrent stupéfaits. Crespie hésita un moment , puis il dit ;

— Il faut bien en passer par où vous voudrez, monsieur Malais; mais pour ce qui est de prendre votre argent aujourd'hui, c’est nue autre affaire ; et je von* prierai de me le garder jusqu'à ma pro. haine tournée dans six semaines; j’aurai alors plusieurs payements à faire à Di ve et à Beuteval, et je ne serai pas fâché de retrouver des fonds tout portés.

— Ce sera comme vous voudras, maître Crespie.

— Est-ce tout ce que vous avez trouvé à votre goût, ma chère Pulchérie P

— Oui , mon cher oncle , dit Pulchérie , qui avait les larmes auz yeux.

Maître Crespie se retira. Quand Bérénice fut partie h son tour, M. Malais dit à Pulchérie : — Je sais très-bon gré au hasard qui fait que ce marchand n'a pas voulu d'argent. Ces quinze écus sont tout ce que nous avons pour le moment , ma pauvre enfant , et j'aurais été bien embarrassé ; mais je l’aurais payé...

Je n’ai pas envie de montrer mon abaissement à ces rustres. Je serais bien heureut , ma chère Pulcherie , de pouvoir satisfaire tous les caprices légitimes d'une femme de votre âge et de votre rang. Si j’étais... comme autrefois , je ne demanderais qu'à voua voir former des désirs pour les satisfaire.

Malheureusement les choses sont changées, au moins pour le moment, et il faut que je sois grognon et ennuyeux, il faut que je vous prêche l’économie; votre beauté sera votre seule parure d'ici à longtemps, et il faudra résister aux séductions de maître Cicspic. Ce laugage me coûte bien à tenir, mais...

— Mais, dit Pulchérie en pleurant et en lui baisant la main malgré lui , n’eat-ce pas votre générosité pour moi qui vous a enlevé votre fortune , mon excellent onde ?

Eh quoi I an lieu de me reprocher votre ruine , vous venez presque vous en excuser auprès de moi ! Je suis raisonnable, mon oncle , et je suis pleine de respect et de lendrrtte pour votre bonté. Ne craignez pas pour moi les embûches de M. Crespie; je ne pente guère à la p,— rnre , et....

Elle allait dire la vérité à M. Malais, quand elle songea au chagrin et à l'humiliation que«cctte vérité lui causerait : voir sa nièce, la comtesse de Morville, travailler pour lé monde ! et ce secret confié à un marchand qui irait le colporter et le livrer à l’avide jalousie de set pratiques ! Elle changea 1a phrase qu’elle allait prononcer, et dit : — Cest plutôt une occupation qu'une parure que j’ai cherchée en ache- ' tant cette étoffe.

— Au nom du ciel ! ne t’excuse pas , ma chère enfant 1 s’écria M. Malais. Merci mille fois de me faire croire que tu n'éprouves pas de privations dans une maison où on est un peu gêné pour le moment , il ne faut pas se le dissimuler.

Quand FécUsrpe fut brodée et livrée à M. Crespie, M. Malaii n’y songea plus ; si ce n’est qu’un jour il dit à Pulchérie : — Pourquoi lit ce que tu ne mets pas ion écharpe neuve , Pulchérie ?

— Mais, mon oncle, dit-elle en rougissant, je suis fatiguée de U mettre. Vous n'a vis donc pas remarqué que je ne mets pas autre chose depuis quelque temps ?

Un jour, Epiphane sonna au château. L’homme en livrée ouvrit l’espèce de meurtrière par laquelle il donnait d’ordinaire ses audiences.

— M. Malais? demanda Epiphane.

— Sorti.

— Voici un petit papier pour lui.

Et maître Epiphane, tirant de sa poche un encrier et une plume, griffonna sur ion genou, pour remplir une lacune de son grimoire : • Parlant k la personne d’un domestique à sou service ainsi déclaré. • La vue de ce papier refroidit le saxig do paovre Ma Iris, qui vit que

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«*4teit une sommation en forme de protêt d’avoir à payer entre les ■aina de maître Rivet, fermier, ou entre celles de msitre Kpipbane Garandin soussigné, la somme de trois mille francs, en vqrtu d’une lettre de change souscrite à l’ordre de M. Eloi Alain, meunier, demeurant à Beuseval , que M. Malais n’avait pas payée la veille.

Le propriétaire de fieuseval ne dit rien , mais il fut soucieux et parla à peine le reste du jour. Quelques jours encore après , maître Epiphane apporta au même domestique ainsi déclaré une assignation pour s’entendre condamner à payer.

Quelques jours encore après, le même domestique reçut de la main du même Epiphane une copie du jugement qui condamnait M. Malais o payer ladite somme entre lesdites mains, faute de quoi il u serait contraint par tondes les voies de droit et même par corps ; mais quand Epiphane , un peu plna tard . apporta une sommation d’avoir à payer, dedans vingt-quatre heures, ès mains du requérant, M. Malais était allé mené paitre Pyrame.

Le plua assidu sur la plage était sans contredit un grand vieillard maigre qui eo m baigaait jamais : es vieillard s« nommait M. Prévale.

Ce fut Pulcbérie qui reçut le papier et y fut désignée comme la pertunne de sa 6 ru ainsi déclarée. Elle lut avec beaucoup de peine le papier d'un bout h l’autre ; elle en fut très- effrayée.

Les procureurs généraux , les procureurs du roi , agents de la force publique, étaient invités à prêter main- forte h l'exécution des présentes ; le crime de n’avoir pas d'argent est peut être celui contre lequel ou fait le plus grand déploiement de forces. Pulcbérie alla trouver Bérénice.

— Hélas ! dit celle<i, nous n'avons eu aucuue nouvelle <f Onésime depuis son départ, et d'ailleurs je ne vois pas trop h quoi il pourrait nous servir. S’il ne fallait que se jeter pour vous dans l’eau on dans le feu, ce aérait notre homme : mais c’est de l’argent qu'il faut.

— Que faire et que devenir ? dit Pulchérie. Certes, je sais bien que mon pauvre oncle ne pourra garder son château, et qu'H vaudrait mieux cent fois pour lui qu’il le vendit , mais il ne survivra pas an chagrin de le voir vendre par autorité de justice.

— Onésime m’a donné l’ordre en partant de mettre quelque part tin signe , ai vous ou moi nous avions besoin de lui ; mais qui sait où il est aujourd'hui ? et d’ailleurs que pourrait-il faire ?

— Qui sait, peut-être nous donner un bon conseil, dit Pulchérie, ou nous aider à emmener d'ici M. Malais, pour lui dérober l'événement que je n’espère pas empêcher.

— Eh bien ! venez avec moi, Pulchérie, nous allons mettre le signal Convenu, quoique je n’espère guère qu'il puisse en avoir connaissance.

Toutes deux sc mirent en route en portant alternativement l'enfant de Pulcbérie ; en route celle-ci dit a Bérénice :

— Pourquoi est- ce que tu ne me tutoies plus ?

— Je ne sais, reprit-elle, ça m'est venu comme ça de ne plus vous tutoyer, sans que j’y aie fait bien de l'attention. Vous étiet une demoitellc savante, riche , puis nne grande dame...

[ ! aujourd’hui que je ne suis plus rien de tout cela, aujourd’hui

; que je suis redevenue une ouvrière comme toi....

bien! c’est égal...., il me semble toujours, comme je le disais a ce pauvre Onésime, que vous u'êtrs pas de la même espèce que nous, si vous étiet à peu près de la même couvée. U y s des poules qui couvent des œufs de poussin et des œufs de canard ; quand ils sont tous éclos, les canards vont trouver l’étang et se jettent à la mge, tandis que les petits poulets continuent i gratter la poussière de la cour.

— Quelle folie 1 et qu’en disait Onésime ?

— Il en était fort triste ; il vous aimait tant !

Il y eut un moment de sUencc. Après quoi Pulchérie reprit: Ceat

égal, je veux que tu me tutoies, je t'sime comme autrefois, et d'ailleurs cela me rappelle un temps que je regrette malgré l’éclat ous»ger qui est tombé sur ma vie. 6

Ce D'est rien d’être pauvre , c’est d’être ruiné qui est pénible. Avec vous je n’avais ni fortune, ni mari, ni enfant; aujourd’hui j*ai perdu ma^fortune et mon mari, et je vais bientêl peut-être perdre ce pauvre

Je ne suis montée un moment que pour rendre nu chute pies douloureuse. Aide-moi , ma pauvre Bérénice; laisse moi revenir par la ( pensée au temps de notre enfance. Que me reste-t-il au monde ?

Un vieillard devenu pauvre pour moi, presque par moi, etqui souffre 1 horriblement de la pauvreté; un pauvre petit enfant qui est eo liein 1 de mourir , et toi.

j — - Et ne suis-je donc rien ? demanda Onésime.

I Pulchérie et Bérénice jetèrent un cri d’effroi et ne répondirent pas; elles tremblaient et aviient peine à se soutenir.

Pardon ! dit Onésime , je ne croyais pas vous effrayer ainsi. Je pensais, venant ici, où je suis convenu avec Bérénice de placer nos

æ aux, que vous n étiez pas si éloignées de souger h moi. Depuis mon irt, je me rends ici tous les soirs pour voir si l’une ou l'autre vous n’aves pas besoin de moi.

— Mais tu n'es donc pas allé h Cherbourg ?

— Nous causerons de cela plus tard ; seulement ayez soin, dans le

S i, de ne pas plus parler de moi que si j’étais mort depuis cent us,, i pourrait noire k moi et k ceux qui m'auraient fréquenté.

— N« cours-tu aucun danger ?

— Cest encore Ik quelque chose dont nous causerons dan: un antre moment. Vemeo-vpus pour placer un signal ? Laquelle de vous deux a besoin de moi.

Tout ce qn’un homme peut faire avec son corps et avec son cœur , je suis prêt k le faire pour vous : et si, par hasard , ce que vous souhaitez vous semblait dépasser un pen ce que vous croyez dans la force et dans la puissance d'un homme, dites le- moi tout de même, m’est avis que ça pourra peut-être se faire aussi bien ; j'ai des raisons pour penser ainsi.

— Mon bon Onésime T dil Pulchérie , non* allons plutôt causer avec vous de no* ebngtins et de notre vieille amitié, que vous demander votre appui aujourd'hui; person c ne connaît mieux que moi votre ■•aérage rt votr* 1 dévouement, mais ici le courage et le dévouement ne peuvent rlf n : il s’agit d’une somme que M. Malais ne peut pas payer, et pour laquelle on va vendre le château de Bcuztval : voua savez quel coup ce sera pour lut.

— (,>ui est-ce qui réclame l’argent ? est-ce le meunier?

— Non , c'est le fermier Kivct ; mais c’est un billet souscrit par mon •nctc au meunier.

— Oui , je comprends : le cousin Eloi ne veut pas paraître, mais i c'est toujours lui. Il faadra bien après tant de promesses que je ne lui ^ demandais pas, que le cousin Eloi fasse quelque chose à ms prière.. . (Joël délai M. Malais désirerait-il ?... Six mois?...

•—O mon Dieu ! il ne pourra pas plus payer dans six mois qu'aujourd'bui : les fausses spéculations d'un homme dont je ne veux pas parler l’ont complètement ruiné, il faadra que le château de Beuxeva] toit vendu ; mai*, si J'avais du temps, je ramènerais tout doucement il )a résolution de le vendre volontairement et de se retirer ailleurs avec moi.

«A- Ailleurs?... dit Onésime.

* — Ailleurs veut dire dans toute attire maison de Beuteval, ou de Dive , ou de Csbottrç. Je ne voudrais pour rien au monde m’éloigner 4* eette chère Bérénice... et des autres amis de mon enfance, les seul* qui me soient restés.. . et les seuls que Je regretterais.

Si vous avez quelque influence sur le meunier, Onésime, obtenez de lui qu'il fasse discontinuer les poursuites et qu'il Lisse dans trois mois faire une vente volontaire du château.

— Mademoiselle , dit Onésime , je vous promets qu’il ser* (ait comme 'fous le voulcx.

w Vot» me le promettes , Onésime ; et quels moyens emploierez-vous?

— Je voudrais bien le savoir; mais ce que je sais, c'est que le* choses te passeront comme vous le voulez. Je vous quitte, adieu. Surtout ne parlez de moi à personne, et n’oubliez pas que je viens ici tous les soirs, à la même heure à peu près, voir ai je ne découvre paa sur cet arbre quelque signe qui me dise que voua avez besoin de moi.

* Il embrassa Bérénice, serra une main une lui tendait Pulchérie, Saut-j par-dessus un échalier et disparut derrière les haies.

— Mon Dieu ! dit Bérénice, je suia bien inquiète de voir mon frère ' ici, quand il avait reçu une feuille de route pour Cherbourg.

Ksi - ce que ce n’est pot cela qo'on appelle déserter ? Si c’est ceJa , le* gendarme* viendront 1« chercher un de ce* jours

Reconnaisses -vous*. . Veconnsls-tu cet arbre, Pulchérie, ee «aule auquel il m'a ditdo mettre de* signaux?... Peu de terap* avant ton départ pour Paria , nous étions encore des enfant* tous les trois, noua nous somme* promis de nous aimer toujours, et nous avons gravé nos noms sur son écorce avec le couteau d’Onériine.

Depuis, on ft enlevé les noms ; mai», comme il a fallu pour cela enlever réoerce, la marque reate et restera toujours.

Pulchérie astiua que c'était elle qui avait enlevé les noms.

— Onésime aime toujours cet arbre, dit Bérénice, et U y est revenu

bien nntTUtJMÏÏ •

P? >’ y v • «xn.

Onésiaw n’avait pas mit les pieds lt Cherbourg ; U avait demandé asile ..u meunier . chez lequel il ne venait que la nuit et encore q-rand ie tempe était trep mauvais pour rester dans une hutte qu’il s'était construite ou plutôt creusée dan* les bois , et où U avait quelques pelilrs provisions.

S’il ne voyait ni ton père, ni ta mère, ni Bcrétrfœ, c’est qu'il savait bien que c’était chez eux que ia gendarmerie ferait sr* première* recherches, et qu’il voulait laisser à leurs dénégations toute leur sincérité.

Il commençait à s’inquiéter de ne voir aucun signe sur le mule, et, s’il n’avait pas rencontré Bérénice et Pulchérie , il se proposait d'aller pendant la nnit appeler sa sorur et lui demander de* renseignements.

Pour ne pas compromettre non plus le meunier quand arriverait le moment des recherche*, il l'avait averti seulement qu’il viendrait quelque fois coucher dans un grenier dont la fenêtre resterait ouverte par tnég.irde. Eloi se chargeait lui-même de dépoter dans cette cachette du pain , des fromages de Pont -l'Evêque et du cidre.

Onésime était quelquefois quatre ou cinq jours uns y paraître; U donnait dans certaines nuits un coup de main à des pêcheurs qui faisaient la contrebande pour le meunier.

C'était par l’un d’eux qu'il envoyait vendre pour quelques sous au diéteiu de Beuzcval les plus beaux poissons et les meilleurs coquillages; ce qui faisait dire à M. Malais : — C’est étonnant comme le poisson est ii bon marché cettr année !

La nuit qui suivit si rencontre avec Bérénice et Pulchérie, au lieu de s’introduire clandrMinrmmt dans la maison , il ht entendre un signal convenu pour appeler le meunier ; mais celui-ci était en voyage et ne revint que Je lendemain.

Oni 5i me attendit le soir et appela de nouveau Eloi, qui cette fois répondit h son signal. 11 passa ie reste de la nuit h le prier de faire pour M. Malais ce que demandait Pulchérie; prières, supplications, menaces, tout fut inutile.

Le meunier avait une grande affection pour Onésime ; mata 1a haine qu’il avait depuis jongle oi;«t conçue pour cette famille, augmentée par les dédains de M. Malais lui-même , était pour lui arrivée à toute l’à - | prêté de la passion. It voulait à son tour humilier b* châtelain de Beu levai. — Onéaimc, disait-il, je te donnerait plutôt de l'argent. * -

Oaésimc apprit alors quel avait été l’emploi de cette journée d'al tente qu’il avait pâmée «Uns le grenier d’Eloi. Epipbane était aWt remplir au château certaines formalités de son ministère, et, le lendemain matin, il devait aller apposer le« affiches annonçant que le châ teau de Beuzcval serait * tel jour vendu par autorité de justice, à la requête du fermier Rivet.

t Désespéré de n’avoir rien pu obtenir du meunier , Onésime, au risque d'être reconnu et arrêté, alla chez Epiphutc. Il était nharnt. Pressée de questions, madame Garandin lui avoua qu’il étrit olté à TrouyiHc chercher deux afljchrs qu'il devait le soir même c-dler *ur le# pilastres de la grande porte du domaine de Beuteval.

Onésime attendit quelque temps ; mais, comme madame Garandin le voyait agité , lorsque Kpiphine revint, elle courut à la porte pour avertir l’huissier qu'Onésime écrit dans la maison. Elle rentra et dit à Onésime : — Il vient de voatrtm homme de la part de M. Garandin pour me dire de ne pas l’atteriài* II étrier; il ne viendra pas.

Alors Onésime partit, et Eplphanoy qui avait attendu son départ, Caché derrière la maison , put diser flMriquillrment uns être dérangé. Quand le jflrir commença à diminuer, il envoya chercher un enfant | d'une dooxahte d'anné's qu’il clerc , auquel U donna à

porter un pot plein de colle uvriOWi gro* pinceau ; lui-même avait les deua affiche* dans sa poche.

Déjà il 4fcül près de Bru à un endroit oh trois che-

min# se jU g n Üsx it à «n carrefour . il vit un homme assis sur un tronc d’arbre abatte ** lever en brandissant un (nlton. Cet homme l’avança vers lui ét loi dît ; — Bonsoir, maître Ipiphaoe.

— Bonsoir, Onésime, rèponéit l'huissier Ne m'arrête pu, mon garçon, caf je suis bien pressé.

— Alors je vais faire un botiÇ 4e chemin avec vous.

— «rie vafcpent- être pi dè «An côté. »

— Oht si, car moi je v*» du tâtée. J'ai I vous parier.

— Ecoute... Onésime... j’ai 4M raison* jmnr faire ma route seul. Je vais à TraVrQe, T

— O* m’avait dit que vous v étiez allé ceriutin.

— OA !« croyait ; mais je tftf pas pu y aller, et il faut que j’y aille ce soir./- ' i. . * •

— Il snsoir alors , et Dieu von* garJc de mauvaises rencontres !

— J'en ai déjà frit «ne, puisque tu m’iafrit perdre dix minutes, et je suis en retard... Bonsoir. Æ

xttrf.

Epipbane , après avoir fait un petit détour, ne tarda pas à se remettre sur la roule du château de Beuteval en riant de la façon dont il s’était débarrassé d’Onésime. U s’arrêta et coupa avec son couteau une branche de frêne.

— Allons, garçon , dit il à l'enfant qui l’accompagnait, doublons le pas. J’ai depuis quelque temps jeté les yeux sur toi pour te faire mon premier clerc, et voici la première opération périlleuse dans laquelle tu m’accompagnrs; encore avons-nous évité le plus grand danger en écartant ce nigaud d'Onésime, qui a je ne sais quel culte pour cette famille MalaU.

Ah ! si tu avais été avec moi le jour où j’allai vendre les chevaux de ce paysan grossier qui me poursuivit à coup* de fourche jusqu’à quelques pas de chez moi , ou bien encore quand les fermiers du côté d'Ilennequeville me jetèrent dans l'eau au mois de novembre!...

C’est là qu’il faisait chaud I ou plutôt, c'est là qu’il faisiil froid! Mais aujourd'hui, ça se passera pacifiquement. Après cela, il est inutile 4e rester bien longtemps. Marchons un peu, garçon, marchons an peu. Ah ! voici le château.

N’avançons pas davantage. Voici une grosse pierre qui sera à merveille pour rorttre la colle derrière notre affiche; nous la porterais tout enduite aui pilastres de la porte. ^

— Vous vous trompez de. roule, maître Epiphane, dit Onésime, qui, soupçonnant la fourberie de l’anciru maître d’école, était venu croiser devant le château; vous vous tromprz de roule, et ce n'csl pas Icîje chemin de Trouvülc,

— J'irai un peu plus tard, mon bon ami. J’avais oublié que j’avais quelque chose à faire par ici, une assez triste corvée, et je me sua ravisé. Aussi bien, me suis -je dit, voici qu’il fait nuit, et Ccln fera moins de peine aux habitants de Beuzcval.

— Ne me faites plus de mensonges, Epipbme, eV écoutez ce q.c j'ai à vous dire, l.e meunier...

— Eloi Alain n’est pour rien...

— Ne me faites plus de mensonges , je vous le répète, Epiphane ; je sais parfaitement les choses dont j* YO«i. parle. Le meunier a deut rairans de Lire ainsi la guerre à M. Malais; la seconde est de rsttràper son argent, plus d’avoir les intérêts de la somme qu’il a prêtée, rt Dieu sait quels intérêts!

Nous ne lui avons jamais emprunté que cent écui à U uuLooj cl ,

qiund nous lui avons eu pavé deux cents francs, nous lui devions encore un peu plus de cent écul. C'est sa manière à oet homme; il parait que c'est hit u , puisque tout le monde l'en respecte davantage et l'en salue plus bas.

Si c'est là la seconde raison , il faut que la première soit bien forte. La première est de se vençer' d’une affaire qu'il a eue autrefois arec un Malais, un oncle, un cousin, un parent enfin des Malais actuels, et ceci n’est pas tout à fait juste. D’ailleurs, c’est frapper un ennemi à terre.

Les Malais sont aussi malheureux aujourd’hui qu’un ennemi peut le désirer. Il prétend aussi que M. Matais a été ner ivee lui; maïs le meunier, qui est fier avec ceux qui sont au-dessous de lai, veut être l’égal de ceux qui sont au-dessus : c’est ta manie.

Cette première raison ne regarde ni vous ni moi , et nous n'avons pas à l'aider à faire une mauvaise action pour assouvir une haine injuste. Quant à ce qui est de rentrer dans l'argent qu'il a avancé et dns les intérêts qui ont été convenus, c'est autre chose : c'est votre métier de lui prêter assistance , et je ne le troave pas mauvais ; mais voici qoé M. Malais veut bien vendre sa propriété, seulement il demande à ne pas subir Fhamiliation de 1a voir vendre par autorité de justice.

Il la vendra dans trois moii, et le meunier aura l'argent. N 'affichez pas aujourd’hui ; demain noos causerons, vous et moi, avec Eloi Alain; et s’il l’exige, on affichera la vente, mais en mettant sur le papier que c’est une vente volontaire.

— Désolé , mon cher Onésime , de ne pas pouvoir vous être agréable ; mais le devoir avant tout.

— Quoi! vous ne vonlei pas attendre à demain pour coller vos «fiches?

— Elles sont toutes collées; d’ailleurs, le mènnier ne me paye qu*hprt‘9 que les choses sont faites, et... il faut penser à soi.

J’ai bien plus d’ouvrage dans une vente par autorité de justice que dons une vente volontaire.

Que diriez- vous , Onésime, vous qu’on a surnommé l'ennemi du poisson, si je venais vous prier de décrocher un turbot ou un saumon de votre Ligne ?

— J'en ai quelquefois décroché pour vous les donner, maître Epiphane.

— Alloua, allons, c’est de l'enfantillage. Vous vous tracassez ainsi parce que vous êtes amoureux de la nièce de Malais, à laquelle vous m’avex fait écrire de si belles lettres...

Soyez donc bien sûr, mon pauvre Onésime, qu’elle se moque de vous aujourd'hui comme elle s'en est moquée dans le temps. C’est une mijaurée. •

— Taisez-vpus, misérable drôle! dit Onésime pâle de colère. C*est bien assez qu’au moyen de votre infime métier vous aidiex h dépouiller les malheureux; ne vous avises pas de les insulter.

— Mon métier n’est pas pins infime que le métier de déserteur et de contrebandier. Contrebandier veut dire voleur, et déserteur Veut dire lâche.

— Au moins je ne vole que les riches, si c'est voler que de passer doriques balles de tabac en fraude! Et il j'ai déserté , ce n'est pas par lV:hcié; c'est parce que j'aurais laissé ici des grns qui ont besoin de mol et qui sont eipos&aux attaques des bêtes féroces, des vrais lâches, des vrais voleurs, de cenx qui s’attaquent aux faibles pour les dépouiller f

— Le meunier est votre cousin.

— Assez, Inaltre Kpiphane. Puisque vous n’avez pas voulu faire de bonne amitié ce que je vous demandais et attendre jusqu'à demain pour coller vos affiches, nous allons nous y prendre autrement.

J*ai promis que vous n’afficheriez pas aujourd'hui , et je vous donne aussi ma parole que vous n'afficherez pis. Une dernière fols, je désire qtfe tout se passe bien entre nous.

Je vous prie encore de ne pas afficher, non pas pour l'obtenir, car je sais bien que cela sera comme je l'ai dit; mais pour que Je n'aie pas besoin d’en venir à des moyens que je voudrais vous épargner.

— Je crois que cc bhnc-bec me menace ! s'écria l’ancien clerc. L’ami, ajouta-t-il en montrant le bâton de frêne de quatre pied, et demi dont il avait, chemin faisant, raboté les noeuds, ceci a toujours et partout fait respecter EpipbaneGarandin.

Ceci est Jeannette, ma fidèîc smic, et elle a mis à la raisou d’autres gars qqe des contrebandiers et des déserteurs, gens qui tie sont habiles qu'à se cacher et à s'enfuir. Holà! de la place, et au plus vite j Jeannette n’aime pas qu’on la fasse attendre.

Ce disant , Epiphane prit son bllon I deux mains et le fit siffler autour de sa tète.

— Mnltre Epiphane, dit Onésime, Je serais fâché d’appliquer sur vous les bonnes leçons que vous m’avez données ; mais j’ai un bâton aussi, et... de bonne grâce, remettez votre opération à demain.

— Holà! mon premier cleic, barbouille les affiches t!c colle, iuon garçon.

* — Ah ! c'est ainsi. ..

• Oui. Maintenant, dit Epiphane se plaçant entre la porte du château et Onésime, va-t*en coller les de IX affiches, et n’aic pu MUT* jeannette et moi noos né laisserons personne dépasser cette raie-TJ.

Et il traça une raie entre Itli et le pêcheur ; puis il sc plaça en garde, tenant le bâton des deux mains sur le côté gauche.

~ Il est malheureux, ajouta-t-il , que ta princesse ne soit pas spectatrice de ce tournoi, elle verrait son chevafter bâtonné d’importance.

Onésime, furieux, attaqua l’huissier en loi assénant un coup de bâton sur la tête: mais celui-ci, levant à temps son arme , para le coup , recula d’un pu et N replaça en garde.

— On ne commence jamais par un coup de tète, mon cher élève, dit-il en ricanant. Onésime ne répondit nas , et le combat s’engagea ; mats Epiphane, beaucoup plu» habile, r irritait par ses sarcasmes et feignstt de lui donner une leçon , proclamant les coups et les parades, et se contentant de riposter par des coups cinglés sur les bras et sur les jambes.

Né, minoras Onésime se défendait assez bien, tout en maugréant d« ne pouvoir atteindre son adversaire.

— Ceri n’est pas mal , dit Kpiphane en annonçant les coups furieuf d’Onésime, comme S’il se fût agi d’un asti ut simulé. Feinte de coup de flanc , coup de figure-, paré , riposté sur les bras , paré , très-bien ; deux enlevés, coup de tête, paré...

Tons portez toujours à la tête, e’est trop facile à parer; fl faut varier ses coups. Oh) mieux ! j’ai bien fait de parer eelui-ci, il m'aurait fendu en deux.

A vous, sur la cuisse, six à une; à vous, sur le bras, sept à une. Oh ! un coup de bout , paré; à vous sur les doigts... Ub ! parc; ob ! le coup de figure a porté , c'est pour moi , deux à sept.

En effet, le bâton d’Epiphane n’avait pas rencontré assez tôt celui d'Onésime, et il avait reçu la moitié du coup sur Pareille droite , qui saignait abondamment. Epiphane assura. son bâton dans sa main, s’aperçut que la chose était plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d’abord ; et,, au lieu des coups à moitié retenus qu’il s'était contenté de porter en forme de rinoste, il ne négligea plus rien pour mettre ton ennemi hors de combat.

Des deux parts, les bâtons tournoyaient en sifflant autour de la tête et du corps des combattants; mais un bâton rencontrait presque toujours l’autre, qui couvrait son maître comme Un bouclier. Quelques oou^S cependant portèrent, mais inégalement; Epiphane en reçut un et en rendit quatre.

Le mai Ire d’école voulut continuer encore quelque temps ses aircasmes : — Recevez ceci en l’honneur des dames, disait-il; feinte de coup de figure , rompez d’un pas ; feinte de coup de figure à droite et à gauche , coup de tête , parcs ; oh ! vous n'avez pas paré ; je vous l'avais cependant conseillé. Ah! diable! celui-ci est pour moi.

Quelques coups qu'il né réussit pas à parer firent qu’il cessa de plaisanter. Onésime fit voltiger son bâton sur Epiphane , aux bras^ aut , jambes, à la tête; partout il rencontrait le bâton d Epiphane, qui arrêt it le sien et le mettait à son tour en danger. 11 s'aperçut qa’un de ! ses bras avait été atteint si rudement qu’il s’enflait au point de perdra ' de la souplesse, et qu'Epiphane avait décidément l'avantage sur lui par son habileté à parer.

Le clerc de l’buissier avait collé les affiches. Onésime vit qu'il ne . devait plus prendre conseil que de son désespoir : aussi, au premier coup qu’Epiphane lui adressa à la tête, il ne le para pas et le reçu; volontairement; mais en même temps, faisant passer rapidement sa main droite à l’autre extrémité de son bâton renversé, et présentant à son adversaire le gros bout qu’il tenait toujours de la main gauche, il le lâcha subitement , et le bâton arriva droit, lanéé comme on javelot dans la poitrine d’Epiph-rae , qui tomba par terre.

(hiéiime tourna deux ou trois fois sur lui même, puis s'affaissa et tomba sans mouvement. Le coup qu'il n’avait pas paré lui avait fendu la tête.

Tons deux restèrent ainsi quelques instants Epiphane se ranima lepremier, et, ailé de l'enfant qu'il avait amené avec lui, U se releva, alh rcmûcrdu pied 'Onésime qui ne fit aucun mouvement; et, appuyé sué Penfànt , s'en retourna chez lui pour se faire panser.

Ce ne fut que quelques heures plus tard , au milieu de la nuit, qu’Onésime reprit connaissance. Il se traîna aux affiches, les chercha et les arracha; puis , gagnant la rivière, il lava la blessure de ta tête, et resu assis au pied du saule où la veille U avait rencontré Bérénice et Fulchêrie.

Que faire? Retourner auprès du meunier, lai adresser de nouvelles prières, de nouvelles menaces? R se mit en route quand il fut un peu reposé, et avant le jour alla s'introduire dans la maison d’F.loi Alain. •Eloi était parti; il ne devait revenir que le jour suivant. Onésime sc le rappela seulement alors.

— Il prétend ijd’il m’a fait son héritier, se dit Onésime, je donnerais bien tout l’bérit.ige pour ta somme que lui doit M. Malais. J'aurais d& lui demander de l’argent sous un autre prétexte , oui... mais maintenant jl ne sera pas dupe de mon stratagème.

Je n'ose pas y penser... je désirerait sa mort : ce serait à moi alors que M. Malais devrait de l’argent, et... Mais qu'rn fhit-il de son argent, le cousin Eloi , lui qui vit avec du pain , du petit cidre et du fromage, en attendant qu'il le place à gros intérêts?

Je me rappelle avoir entendu dire à ce gueux d'Epiphane, quand i’élais enfant, qu’il savrit bien où Eloi Alain cachait son argent; qu'il était entré un jour sans avertir, qu’il avait vu le meunier refermer précipitamment une armoire sous son lit, et qu’F.Ioi s'était mis si fort en

LA FAMILLE A La IN.

Si je trouvai» la cachette et ti je l’ouvrai».. . Au fait, puisque ccl ar- I

f ;ent doit me revenir un jour,... et puis, d'ailleurs , il lui reviendra à ui u ême une brure après, puisqu'il servira à le payer : c'est comme | fi on lirait du cidre à un tonneau par la cannelle et qu’on le remit par , la bonde.

11 jr a d’autres billets après celui-là ; mai» on donnera le temps à M. Malais de quitter le château et de le mettre eu vente : c’est ce que veut Pulchérie, et ce que veut Pulchérie, il faut que cela se faste.

Otiésime se mit à fouiller la chambre du meunier ; il ne tards pas à trouver la trappe, *we» habilement dissimulée pour que quelqu’un qui q’rn eût pas connu la place ne la découvrit pas. ünésime frissonna en l'ouvrant II se répéta encore que le meunier avait volé M. Malais en faisant des affaires avec lui; que cet argent qu’il prenait était à lui, Onésioe , puisque le meunier ne s’en servirait jamais et 1« lui avait donné par testament, et enfin qu'il allait revenir dans les mains d’Eloi Alain . en échange du billet de M. Malais.

Il prit eu or et en argent la somme que lui avait indiquée Pulchérie. Tout à coup il entendit un faible bruit dans la chambre voisine, et appliqua son œil au trou de la serrure. Que vit-il ? Un autre «ail appliqué au même trou , de l'autre cité de la porte.

Onéiiœe, effrayé, éperdu, prit la fuite en sautant par une fenêtre,

*t alla enterrer la somme dont il s’était emparé au pied du vieux saule. Le jour commençait à peindre ; il partit à traveri la campagne et gagna Tfouville, où il écrivit par la poste à sa sœur Bérénice :

• Va avec Pulchérie, le soir, auprès de notre saule ; fouillez au pied, dn côté opposé à celui où étaient nos noms : vous y trouverei U somme nécessaire pour payer le billet de M. Malais. Que Pulchérie décide son oncle à quitter le château et à le mettre tout de suite en vente.

» Il faut que je me cache soigneusement pendant quelques jours , et je ne pois en ce moment vous être bon à rien. Je ne te dis pas où tu peu» m'écrire, parce que je ne le sais pas moi même. Le hasard seul et le soin de ma sûreté seront mes guidrs.

«Adieu, j'ai tenu ma promesse à Pulchérie malgré tout; penses à moi toutes deux et aiuuwnoi.

> Ouksmt Al a* n . »

Ünériine ne savait que devenir; il pensa que c'était dans une ville populeuse et agitée qu’il courrait le moins de risques d'être remarqné, reconnu et arrêté. Il monta aur un bateau pécheur qui allait de Trouville a« Havre.

— Que ferai je au Havre? se demandait-il; dois-je aller à Cherbourg et demander à faire mon service ? Dois je m'embarquer sur quelque navire pour la pêebe de la morue ou de U baleine? Mais I Pulchérie?

Arrivé au Havre, il alla avec les ouvriers sans ouvrage au pont , où vont Ira chercher ceux qui en ont besoin. Il fut employé avec quelques autre» à des travaux de terrassement ; mais cela ne pouvait toujours durer ainsi : d'abord il s’ennuyait île la mer et ne s’accoutumait pas à I ün antre travail, ensuite celte position l’éloignait de ses parents et dt Pulchérie autant que s’il eût été au service.

Il écrivit à Bérénice pour avoir de leurs nouvelles, disant que, s’il ,

osait les laisser tranquilles et en sûreté, il irait se faire jugera Cher»

urg , où il comptait bien qu'on aurait de l'indulgence pour lui en Considération de sa démarche volontaire.

En attendant la réponse de Bérénice, il passait le temps que son travail lui laissait sur la jetée du Havre, regardant la mer, causant avec Its marins de ce qui intéresse les marins, du temps qu’il fhit et de celui qu’il fers, des manœuvres bonnes ou mauvaises que font le» navires I à l’entrée et à la sortie du port, des nouvelles de la mer et de la pêche, j comment tel navire a rencontré tel autre qui revient des bancs de I Terre-Neuve avec frenfe six mille de morues, comment on est inquiet dé tel ou tel baleinier, etc.

Un jour, le vent soufflait avec violence du sud-ouest depuis le matin ; les signaux de la Hève avaient annoncé plusieurs navires; les turques des pilotes étaient sorties avec peine des jetées pour aller au-devant d’eux ; la mer était devenue très-grosse.

Cependant tous les bâtiment» en vue étaient entrés sans accidents; ceux des pilotes qui n’avaient pas rentré de navires s’étalent réfugiés* dans divers petits ports. La mer, quand elle baissa, eut l’air de se calmer un peu ; mais, à la marée montante, le vent se déchaîna avec une nouvelle violence, et une terrible tempête se déclara.

Les lames, quoique la mer ne fût pas encore revenue à sa hauteur, passaient en écumant par-dessus les jetées, et Unçtirat des pierres et des galets avec violence.

Les promeneurs ordinaires s’étaient retirés; quelques marina seulement, se mettant à l'abri derrière la tour du phare, interrogeaient l’boriton.

— Voici un furieux coup de vent , disait Pnn.

— Je n'en ai pas vu de pareil , disait un autre , depuis le jour où périt corps et biens, en face de Coursculles , \’ Aimable Marie, qui revenait chargée d’aeajoe.

— Ilct.rrusement que tou» les navires «n vue sont rentrés; il ne fat»

pis bon proche de U terre, et U y fera encore pis dans une heure et demie.

— Mais est ce que je ne vois pas une voile là bas à l’ouest?

— Non , c’est l’écume.

— Je te dis que c’est une voile, et de plus je te dis que c'est un brick, autant que permi t de l’affirmer le jour qui commence à baisser.

• — C’ist vrai, c'est un brick goélette; mais U a trop de toile pour le temps qu’il fait.

— C’est qu’il veut essayer l’entrée.

— Entrer au Havre par ce temps-ci... et sans pilote ! J’espère pour Lui qu’il n’est pas si fou, et qu'il va reprendre le large.

— Pas le moins du monde, il vient ici en droiture.

— Eb bien ! si jamais je deviens négociant , voilà un capitaine auquel je ne donnerai pas souvent mes navires à commander.

— Est ce bientôt que tu espères devenir négociant ?

— Ne plaisantons pas, les nommes qui montent ce navire sont peut-, être bien près d'aller chercher leur décompte là-hauL

— Ab! le voilà qui bisse un ptvilion pour. demander un pilote.

— Ah bien oui ! un pilote ! ci comment veut-il qu'on sorte ?

En ce moment, un officier du port »e présenta sur la jetée.

— Voici, dis-il, nn navire qui demande un pilote. La plupart des pilotes ne sont pas rentrés, et probablement ont cherché un aille daus quelque port de la Manche. Y a-t-il des pilotes parmi vous ?

Deux hommes se désignèrent comme pilotes.

— Peasrx-vous pouvoir sortir? demanda l’officier.

— Vous êtes marin , mou capitaine , répondit l’un d'eux , et je m'en rapporte à vous. Croyez -vous qu’un de nos canots de service pourra franchir les jetées sans être chaviré?

— J'avoue que ce serait une opération dangereuse pour ceux qui l'entreprendraient, et probablement sans résultat pour les pauvres diables qui demandent ass stance.

Quand le navire verra qu’il ne sort pas de pilotes, il reprendra le large ; ce n’est pas la peine de mettre des gens es péril pour d'autres qui n'y sont pas.

Le navire, en effet , ne tarda pas à amener le pavillon par lequel H demandait un pilote.

— Mais il ne vire pas de bord !

— Non , il va entrer sans pilote.

— Allons donc ! pas possible ! ça serait perdre l’assurance. Les assureurs n'assurent plus quand un bâtiment n'a pas de pilote.

— C’est pourtant comme ça, et il faudrait être un ûèrqurr, un mauvais ganievx de caques et de moutons, pour ne pas voir qu’B/iiif pour entrer au port.

Cependant la mer devenait de plus en plus furieuse. Quelques per* sonnes, qui avaient entendu dire qu'un navire allait entrer sans pilote, arrivaient sur la jetée; elles voulurent faire des questions aux marins , mais le bruit du vent et du galet roulé par la mer était devenu U formidable, qu’il fallait crier bien haut et avec une voix sonore pour se faire entendre.

Le navire avait amené presque toutes ses voiles, U ne gardait plus que ses huniers, que l'on perdait même de vue quand il descendait entre les lames, et avec lesquels il courait plus vite peut-être qu'il n’aurait voulu.

Les marins accablèrent de malédictions le capitaine qui exposait ainsi la vie de ses hommes ; puis personne ne parla plus quand arriva l’in - •tant solennel où le navire se trouva à la hauteur des jetées.

Une foule de gens avaient suivi les premières personnes qui étaient venues près du phare. Les lames crevaient sur les assistants, qui étaient aussi mouillés que s’ils étaient tombés dans l'eau; mais le spectacle était si imposant, l’anxiété si grande, que personne ne a'en apercevait.

Tantôt le navire porté sur le sommet des lames était entraîné avec une rapidité effrayante, tantôt on le perdait de vue dans les abîmes qui se creusaient entre les vagues.

I jt bâtiment cependant arrivait à la passe ; mais quel fut l’effroi des spectateurs quand un des marins dit : — Les voiles fl a voient; il ne gouverne plus !

En effet, le navire tourna à moitié, et une lame épouvantable le porte, au delà de 1a idée du sud, sur un banc de sable et de pierre appelé le Pouiller , où il toucha avec un horrible bruit. Un cri d'effroi s'éleva parmi les spectateurs non marins. Le navire touchant le foud était en butte aux coups répétés de la mer.

11 était roulé de côté et d’autre , et on entendait des craquements dans le pied de* mâts. Les hommes de l'équipage essayèrent d’abord de le remettre à flot en le repoussant avec des gaffe»; mai» la mer moulait encore, et rien ne pouvait lui résulter.

Le beaupré fut déraciné et tomba en plusieurs pièces. La mer balayait le pont dn bâtiment , enlevant tout sur son passage.

Le» matelote se réfugièrent dans les mâts qui restaient et où des lames venaient encore les secouer et les ébranler. U faisait presque unit, et l’obscurité ajoutait à l’horreur de 1a situation. L'officier du port qui avait déjà parlé aux marins reviot les trouver et Jit :

— L'équipage du navire est perdu , si on ne va promptement à son secours. Ce qu’il eût été insensé tout à l’heure de tenter pour faire entrer un navire une marée plus tôt dans le port, ne peul-on le faire maintenant qu’il s'agit de sauver la vie des matelots ?

— Jamais un canot ne franchira les lança de 1a jetée.

— Ce serait ae noyer de gaieté de cœur.

— Noua avons des femmes et des enfants, et non* devons encore

demander quelques chances favorables avant de nous jeter dan* un danger. •

— Personne «'ira-t-il donc à leur secours ? dit un de* assistants étrangers ; verra-t-on périr six hommes sous les yeux d'une population entière uns rien tenter pour les sauver ?

— Voici la mer qui commence à enlever les bordsges du naviro. Dans une heure , il n’en restera pas deux planches jointes. Dana «ne demi heure , Ica hommes seront noyés.

Alors un jeune homme vêtu en ouvrier éleva la voix et dit :

— Qu’on me donne une embarcation avec quatre hommes , et j'y vais.

— Bravo ! dit l’étranger qui avait déjà parlé ; je donne cent francs à chaque homme.

— Ce n'est pu pour de l’argent qu’on fait ces cboses-là , dit l’ouvrier.

— Pardon , monsieur , vous ave* raison , dit l'étranger ; je serai le second.

— Allons , mes amis , dit le jeune homme , faisons pour eux ce que d'autres feront peut être pour nous dans huit jours. Comme il faut bien être noyé un jour , il vaut mieux que ce soit en essayant de sauver nos semblables. Qui vient avec moi ?

— Tant pis , j'y vais,

— El moi aussi.

— Vite , une embarcation.

Les hommes qui se dévouaient coururent à 1a place des pilotes. Une partie de la foule les suivit , le reste demeura sur la jetée. Au moment 4e partir , on se trouva six ; il n’en fallait que cinq.

— Etes-vous marin P demanda l’ouvrier à l'inconnu.

— * Non , je ne puis que partager vos dangera.

— Alors reste* à terre ; vous noos gênerics. En route, mes amis , et à U grâce de Dieu !

L’ouvrier ht le signe de la croix , ses compagnons l’imitèrent , et ils descendirent dans un canot qui s’élevait et s'abaissait sur les vagues de telle façon que des marins seuls pouvaient l’atteindre et s’j

Les compagnons de l'ouvrier se hâtèrent de mettre les avirons en place et de s'asseoir sur les bancs de rameurs; il prit la barre du gouvernail.

La partie de U fonte qui avait abandonné la jetée pour assister à rembarquement retourna sur 1a jetée pour suivre la pirogue aussi bien que le permettrait la nuit , alors presque tout à fait tombée. Les marins elles bourgeois échangeaient leurs impressions.

Gaotirx ns naaips. — L'homme qui est à U barre... est-ce un

— Je ne le connais pas.

— Moi je l'ai vu au pont travailler avec les terrassiers.

— Si ce n’est pas un marin et un fin marin , lui et les hommes qui l'accompagnent sont aussi bien perdus que s’ils étaient morts l’année dernière. La pirogue chavirera avant de sortir des jetées.

G souri os boosciois. — Ab I mon Dieu ! on ne voit plus le bateau... 11 est englouti I

— Non , le voici qui remonte sur la lame... tout en haut...

— Ah ! les voilà qui redisparaissent.

Gsours pb aniss. — Le cap sur Dhre... Bien... ça n’est pas mal barré (gouverné}. 11 est de l’état. •

— La mer les repousse... Voilà trois fou qu’ils manquent à franchir la lame.

— Ça y est... En voilà on bout de fait ; mais la mer brise furieusement sur le Fouiller... Les voilà chavirés. Il n’y a pas d'eau. La pirogue est remise à flot et ils regrimpent dedans. U n’y a personne de blessé.

Bien nagé (ramé) et bien barré. Les voici qui approchent de U p*latte, mais ils vont se briser dessus. Ah l bien, très-bien ! ils abordent contre la Urne, le pilote t’ssi élancé à bord. C’est nn chat, est hommelà. Je ne vois plus guère rien.

— Je vois un mouvement dans les vergues du brick-goélette , c’est sans doute les matelots qoi descendent pour embarquer dans la pirogue.

— Vois-tu quelque chose ?

— Non, et toi?

— La mer est noire comme un four. Tout ce que je sais , c’est que le vent fraîchit encore et qu'ils n'ont pas fait 1s moitié de la besogne ; et encore quand 1a pirogue va être chargée... Pauvres cens t

— Ah faoh ! ça sera notre tour demain. Ecoutons. Entendes- vous les avirons?

— On n'entendrait pas Dieu tonner , avec ce vent et cette mer furieuse ; mais je vois comme une ombre.

— C’est, ma foi, la pirogue. Elle est dans les brisants, ils ont abandonné 1s goélette... Je ne la vois plus... Ah t je l’ai revue sur le sommet d'une lame.

A ce moment, en effet , la pirogue passait entre les jetées et entait dam ravantyort»

— Ils sont sauvés !

Des burras et des applaudissements dominèrent un instant le bruit du vent et de la mer.

On courut aider le pilote inconnu et ses quatre compagnons à tirer de la pirogue les hommes qu’ils venaient de sauver et qui étaient plus d’à moitié morts. Puis on embrassa les courageux marins , moins l’ouvrier , qui s'était perdu dans 1a foule aussitôt que le canot avait touché l’escalier.

On l’appela , on le chercha ; mais il était tard , chacun rentra ch« soi. Le capitaine du navire échoué pria les quatre marins qui s'élsicnl dévoués peur ses hommes et pour lui, d'aasisler à une messe qu'il ferait dire le lendemain , en exécution d’un vœu qu'ils avaient fait quand ils n’espéraient plus de secours des hommes

L'étranger qui avait voulu partir avec les marins , et qui s'appelait le comte de Sievenn, demanda la permisaion d'assister à la cérémonie, et d’offrir un déjeuner à l’équipage sauvé et à ses libérateurs.

Il ae mit ensuite à la recherche du jeune et hardi pilote pendant toute la soirée.

Le lendemain , comme il se dirigeait vers l’bôtel qu'habitaient les marins de la goélette , il passa près du pont Rouge , et , s'approchant d’un groupe d'ouvriers qui attendaient qu’un entrepreneur ou on bourgeois vint leur offrir de l’ouvrage , il s’écria tout s coup :

— C’est lui , c’est bien lui l et , secouant la main du jeune homme , il l’embrassa et lui dit : — Il faut que vous venirt. Les marins que vous ave* sauvés hier ont fait un vœu , et il tant que vous y soy ex.

Ensuite vous me ferai, comme eux et vos quatre compagnons d’hier, l'honneur de déjeuner avec moi.

Après quelques hésitations , l'ouvrier se laissa entraîner. Le capitaine l’embrassa et voulut absolument lui donner sa montre.

— Ce n’est pas une récompense , ajouta-t-il , c'est un souvenir d'amitié.

Bientôt arriva l’heure fixée pour 1a cérémonie du vœu.

Tous les marins de l équipege , le capitaine en tête , se mirent en route pour l’église.

Ils avaient U tête et les pieds mu , et marchaient dans un profond recueillement que partagea , malgré elle , la foule accourue pour les voir, mais respectueusement entr ouverte pour leur livrer passage.

Le clergé les attendait à la porte de l’église , et la touchante et majestueuse cérémonie commença.

Le déjeuner offert par le comte de Sievenn fut splendide. L’ouvrier et ses quatre compagnons eurent les places d’honneur.

Le cidre ne parut 4 table que pour la forme et l'honneur de la Normandie ; mais , sue un signe de l'étranger , Ici garçons de l'hôtel ne tardèrent pas à l’enlever , et le remplacèrent par de non vin.

Comme on commençait à chanter , oa vit paraîtra subitement deut gendarmes dans la salle.

— Que personne ne bouge , dit le brigadier. Au nom de la loi , lequel de vous s’appelle Onésime Alain ?

L’ouvrier, qui svait d’abord pâli, reprit du calme aussitôt et dit :

— C'est moi... Que me voulez-vous?

— Etes-vous Onésime Alain , de Dive ?

— Je m’appelle Onésime Alain , et je suis né à Dive.

— Vous allez nous suivre.

Tous les convives se récrièrent : — Mais c’est un honnête homme I c’est lui qui noos a sauvé la vie à tous. Nous ne le laisserons pas emmener.

Et ils se jetèrent entre Onésime et les gendarmes.

Le comte de Sievenn leur donna des explications ; mais ceux-ci exhibèrent leur mandat d’amener contre Onésime Alain, de Divc, profession de... marin , déserteur.

Onésime pria ses convives de ne mettra aucun obstacle à la mission des gendarmes.

Le comte de Sievenn lui dit : ■ — Après ce que je vous ai vu faire cette nuit , je suis votre ami.

Je suis fâché qu’il vous arrive malheur; mais je ne laisserai pas échapper une occasion qui se présente si vite de vous montrer mon dévouement. Qu'aves-vous fait ?

— J'ai reçu une feuille de route pour Cherbourg. Des amis et des parants avaient alors de moi on besoin indispensable ; je me suis caché et je ne suis pas parti.

J’attendais ici une lettre pour aller moi-même me (sire juger à Cherbourg, il aurait mieux valu que je me fosse livré , comme c’était mon intention ; j’aurais sans doute trouvé de l’indulgence dans mu juges.

— Je ne vous quitterai pas , dit le comte , je me charge de votre avocat , et je parlerai moi-même à vos juges. Si vous êtes condamné , je suis sur que j'obtiendrai votre grâce du roi.

Le capitaine du brick naufragé avait quelques jours à lui ; les compagnies d’assurance faisaient faire l’expertise du sinistre éprouvé par •on bâtiment. Il voulut témoigner à Onésime sa reconnaissance pour le service qu’il lui avait rendu en allant à Cherbourg avec le comte de Sievenn , qui , avant de quitter le Havre , avait écrit au ministre de b marine.

Aussitôt arrivé à Cherbourg , Onésime fut conduit à la prison par les mêmes gendarmes qui l'avaient arrêté au Havre ; mais. le comte ne

tard* pas à recevoir la réponse du ministre. Onésime, au bout de quinze jours de captivité, fut jngë et acquitté.

Le président du coustil de guerre venait de prononcer I» formule ordinaire i

Le tribunal ordonne que le prévenu sera immèdÎBlement élargi , s'il n'est détenu pour autre cause, et mi» h la disposition du ministre de la marine pour faire son service. Le comte, qui avait en poche une lettre du ministre annonçant qu Onésime Alain retournerait dans ses foyers et serait appelé ultérieurement, avait serré ht main au pécheur.

Los gendarmes, entre lesquels était placé Ofiésime , s'étaient écartés pour le laisser sortir, lorsque le procureur du roi, entrant dans la salle d'audience, ht signe aux gendarmes de retenir leur prisonnier , et , lisant un papier qu’il avait k la main, il dit r

« Attendu que le nommé Ooésime Alain de Dive est prévenu du crime d'assassinat suivi de vol sur la personne d’Rtoi Alain de Dive , requérons qu’il soit réintégré en prison, e» tenu à la disposition du ministère public. •

Toute l’assistance fut frappée d’étonnement et d'borreur. Le comte de Sievettn et le capitaine s'éloignèrent insliuctivcment d’Onésime. Celui-ci fut d'abord comme étourdi , puis il s’écria .* — Mais c’est un rêve, j'ignorais la mort de mon cousin Klol... mon cousin Eloi rat donc mort?... Moi... un assassin ’.

— Gendarmes, dit froidement le procureur du roi, le prévenu s’ex- ‘ piiquera avec le juge d’instruction ; emmenez le.

Les gendarmes saisirent Onê-Ume par les braa , mais lui les écartant d'une secousse , s'écria d'une voit forte : — Attendes. Avant de vous suivre, je veui dire à haute voit à mes ami* qne je suis en ce moment victime d'une fatale erreur ou d’une atroce calomnie, et que je ne suis pas un assassin.

Lço gendarmes l’avalent déjà repris par les bras. Cette fois il les suivit sans résistance; mais, au lieu d'être reconduit dans la prison qu’il avait quittée le malin, il fut enfermé dans un cachot, après qu’on Feut fouillé «crapuleusement et qu’on lui eut enlevé tout ce qu’il pouvait avoir sur lui.

En vain Onésime cherchait à s’expliquer comment Eloi pouvait être mort, et comment lui, Onésime, étrit accusé de l’avoir tué. De temps k autre il se disait t — Allons , c'est un rêve , je vais bientôt me réveiller.

Mais non, ajouta-t-il je ne dors pas... C’est une erreur... On découvrira qu’on s’est trompé... Oui , mais quelquefois on a condamné des innocents.

l’un il te disait encore : — Qu’est-ce donc que cet «il que j’ai vu k travers 1a serrure quand je prenais l’argent pour M. Malais? N’est -ce pas mon cousin, qui, voyant qu’on lui avait pris une partie «le son argent , se sera tué de désespoir , et alors ne smo-je pu , en effet , son j assassin.

Et la justice ne saun-telle pot que j’ai envoyé une somme assez forte k Pulchérie? Et ignorera-t-on longtemps que j'étais dans k pays, ' que je me cachais ? Ne peut-on m'avoir vu chez le meunier ? le suis perdu!

Il demanda du papier pour écrire au comte de Sievenn , il voulait lai dire toute k vérité ; mats on lui répondit «pie, jusqu'à nouvel ordre, il était au secret et ne pourrait communiquer avec personne.

Le lendemain , il fat conduit dans le cabinet du juge d’instruction , qui lui donna connaissance du procès-verbal . duquel il ressortait que tel jour, précisément le lendemain du jour où Onésime s’était enfouie Dive , comme on ne voyait pas sortir le meunier, le garçon du moulin l’était inquiété et était allé frapper k la porte de la chambre sans re- j cevoir de réponse.

Quelques instants après, le sieur Epiphane Garandin, ancien maître d'éeole , aujourd’hui huissier , était arrivé pour rendre compte k Eloi Alain de diverses exécutions qu’il avait k faire pour loi et l’avait demandé.

Le garçon lui ayant dit qu’il ne l'avait pas vu de la journée et qn*il j commençait k trouver cela singulier, le sieur Epiphane Garandin l’avait engagé k faire chercher le maire at k ouvrir la porte, ce qui avait été fait , par suite de quoi on avait trouvé le corps du meunier étendu sur le carreau.

Un médecin appelé avait déclaré qu'il était mort étranglé, et que la mort remontait k doute ou quinze heures. Tout portait k croire que l'assassin avait rencontré une vive résistance. Les mains erispées de la victime tenaient un morceau de drap déchiré que, par un busard singulier, on n'avait pn retrouver quelques instants après, lorsqu’on avait voulu i’anneicr au procès-verbal.

Une déposition importante avait été foite pur le sieur Epiphane Garandin ; il avait révélé qne le nommé Onésime Alain, cousin de la victime , marin réfractaire, vivait depuis quelque temps caché dam le pays , (lue lui-même , le jour oi» avait dli être commis l’assassinat , il avait subi de la part de cet homme une attaque dans laquelle il avait été blessé de plusieurs coups de bâton.

Il avait appris par la servante du meunier qae ledit Oitéume s'était le même jour introduit par une fenêtre dani In maison d'Eloi Alain , et que sans doute il avait pris la fuite dan* la même nuit , car on ne l’avait pas revu le lendemain.

Le sieur Epiphane avait ajouté qne, dan» soe opinion, raitaqt* qu'il |

avait subie de k p*rt dOdil Onésime avait pour fort de s’emparer «l’une somme d’argent qu’il devait avoir quelque rrison de supposer avoir été reçue par loi, Epiphane, ponr le compté dn meunier.

Onésime fut épouvanté de cette déposition; il annonça an j»ge d'instruction qu’il allait dire toute la Mérité. 11 avait voulu sauver des a»is poursuivis injustement par son cousin. Ayant épuisé tous les moyens imaginables pour obtenir en leur faveur au moins un délai , il avait pris k son cousin , qu’il savait absent , une somme qui devait servir b

'TR'ûu enfui , parce qu'un oeil qu’il avait va k tr vers la serrure lai avait fait penser qu'il était découvert. Ce qui l’avait décidé à prendre ainsi f argent de son cotuin, c’est qu'il savait comme tout le monde qa'i! était l’unique héritier d'Eloi Alain , auquel d’ailleurs la somme

serait remise pru d’heures après.

Le seul résultat de l'enlèvement de l’argent devait être le délai

u’il avait en vain demandé pour ses amis. Il indiqua le vérité ble sujet

eson combat avec Epiphane; la colère conservée par Epiphane pouvait « xpliquer , disait-il , une certaine animosité qu’il remarquait dans sa déposition.

Onelques circonstances pouvaient tromper Garandin , et celle-là , Onés imc ne les lirait pas, mais il en était d’autres que l’ancien maître d’école altérait beaucoup ou supposait entièrement. Le juge d’instruction fl t son procès- verbal, et dit k Onésime qu’il ne lui eaehait pas «pie ses conclusions ne lui étaient pas favorables, que ses aveux ne lui semblaient pas complets; que , sans doute , surpris par le meunier et menacé par lui ü’unc dénonciation, il l’avait tué pour a’assarer son silence. Onésime demanda la faculté d’écrire et de voir quelques personnes , ee qui lui fut accordé.

Pendant ce temps, on était bien triste k Dive. Qaaod arriva la lettre dans laquelle Onésime disait k Bérénice d'aller avec PulcHérfe prendre l’argent au pied du saak , on connaissait déjfc la mort du meunier.

Bérénice sentit un horrible frisson, et n'osa pas se dire k elle- même l’épouvantable pensée qui naissait tout k coup dam son esprit. Elle alla trouver Pulchérie.

Celle-ci , le selr même où elle aveit vu Oi*r .‘me au bord de la rivière de Reuzevnl , ne comptant pas Waucmiji »ur le résultat de ses effort», avait décidé M. Malais k quitter le château pour lui épargner l'humiliation de le voir mis en vente.

M. Malais s’était dit k lui-même ce qu’il ae proposait de dire aux autres , que ce château lui était devenu insupportable depuis la mort de madame Dorothée Malais, que l'air d'ailktira y était trop vif pour l’enfant de Pulchérie, et que, dans l’intérêt de la sauté du jeune comte, Il habiterait la vallée jusqu’k ce qu'il eût trouvé l’occasion d’acheter quelque magnifique domaine , ce qui ne tarderait pas beaucoup , «*• fendu que scs hommes d' i flaires en avaient plusieurs en vue.

Le lendemain matin , dès l'aurore, il sortit k cheval. Pulchérie lai avait demandé de lui laisser le soin de leur installation dans une petite maison qui te trouvait vacante k Cabourg , «rte y avait fait transporter les meubles , le linge , tout ce qui leur était nëcesaaire , et le soir , au Heu de rentrer au château, M, Malais était allé coucher au nouveau logement.

Ainsi ils n'habitaient plus Beuteva! lorsque Onésime avait eu ce combat acharné avec Epiphane pour l’empècher d'afficher la mise en vente du château.

Bérénice et Pulchérie ne purent pas douter du trime d’Onésime.

• — Il t’aimait Unit disait Bérénice; il aurait détruit le inonde entier pour satisfaite un de tes désirs.

— N’y a-4-11 donc aucun moyen de le sauver? disait Pulchérie.

Toutes deux pensaient, comme le juge d'instruction, que, surpris par

Eloi Alain au moment où il lui prenait son argent , une lutte s'était engagée entre eux, et que k meunier avait succombé.

— H ne me manquait plus , disait Pulchérie , «pie d’être la cause d'un si grand malheur I

Elles décidèrent entre elles qu’elles brûleraient la lettre d’Onéflne, et qu'elles laisseraient l’argent an pied du saule où it avait été enfoui ; mats, après les aveux d’Onésime au juge d’instruction, on fit une descente chez Tranquille Alain , et, sur la vue du pr«»cès- verbal qui constatait cet aveux , Bérénice désigna le sanie au pied duquel on n’eut pas de peine k trouver l'argent.

Une lettre d’Onésime k ses pj rents contenait le récit qu’il avait Nil au juge d'instruction.

■ Nous sommes malheureux, disait-il, mais nous ne sommes pas déshonorés; je suis innocent du crime dont on m'accuse; un concours effrayant de circonstances rient déposer contre moi ; peut être , si j'éuf» iuge , condamncrais-jc un homme dans ma position , mais k vous , mes bons et malheureux parents, k ma sœur Bérénice et k Pulchérie , k laquelle je demande instamment qu’on montre cette lettre, je jure sut le sang du Christ que je n'ai même pas vu le meunier dans la nuit fatale où il a perdu la vie. »

Le comte de Sievenn , après des conférences multipliées avec l’avocat d'Onésime et des déni arebes actives ancres des juges, eut la conviction qu’Onésimc serait condamné; cependant, malgrc les indices accumulés contre lui-, il croyait k son innocence; on espérrit toujours que Pinst ru chou amènerait quelque incident qui pourrait edaitur la justice.

— Mais , disait ic comte au juge d’instruction, comment expliquezvous ce Urubeau de drap de couleur foncée vu d'abord aux inatn» crispées de la victime, et qu'on n‘a pu retrouver, tandis que les témoins qui ont rencontré l'accusé ce jour-là affirment tous qu'il était vêtu de toile?

— Cela prouverait tout au plus qu'il avait des complices.

Quelques jours avant le jugement, le grêlier, un matin, ne trouva

plus Onésime dans la prison ; on envoya de loua côté» le signalement du fugitif, et on remit la cause à une autre session, au lieu de passer outre, sans aucun doute par l'intervention du comte, qui espérait, disait-il toujours, que le temps viendrait prouver l'innocence d'Onésimc.

Cet espoir malheureusement ne se réalisa pas.

A la session suivante, Onésime absent fut déclaré coupable cl condamné à la peine de mort : mais quelqu’un oui traversa le pays avant le jugement prétendit savoir positivement qu Onésime l'était noyé , et donna sur sa fin des détails qui ne permettaient guère d’en douter.

On ouvrit le testament du meunier; il avait légué tout son bien, qui était considérable, à Onésime, sauf nne pension viagère ii sa servante,

Au cas où Onésime mourrait avant ladite servante, elle aurait l’usufruit du tout, qui, après sa mort, retournerait à la famille du meunier. Le bien du meunier, aux termes de la loi , fut mis sous le séquestre , comme appartenant à Onésime, coniutnax , sauf à le faire déclarer in digne et h faire annuler le testament , s'il était plus tard prouvé qu’il était 1‘ assassin du mennier; la pension de la servante fut payée par provision.

Il y eut une grande tristesse dans la maison de Risque Tout. Il était fort rare qu'on parlât d’Onésimc et de son affaire . quoique chacun y pensit en secret. Bérénice seule, après avoir bien écoute son cœur, était s&re de ton innocence.

Une année s’était écoulée , les bains de Heuzeval étaient de nouveau très- fréquentés sous la direction habile de dame Epiphane Garandin.

Quant à maître F.piphanr, il avait complètement changé de manières. Autrefois il s'habillait autant que possible d'une façon au-dessus le son état; ses affublemenls n’étaient pas, en général, d’un goût irréprochable, mais ils étaient de cette magnificence laborieuse qui expose les prétentions et la sottise de celui qui les porte.

.Maintenant il n’avait plus que de vieux habits rapiécés, il se plaignait de la pauvreté et de la dureté des temps, il ne mangeait que des croûtes de pain et de la viande de rebut, il ne changeait plus jamais de chapeau.

Le plus assidu sur la plage des étrangers réunis à Beuzeval et à Divc était, sans contredit, un grand vieillard maigre qui ne se baignait jamais , mais se rendait agréable à tout le monde par sa politesse , son extrême complaisance, une patience à toute épreuve pour écouter tout ce qu'on voulait lui dire , et la plus étonnante crédulité.

Ce vieillard , qui semblait d’ailleurs atteint d'une surdité presque complète, se nommait Bréville.

M. Malais rencontrait souvent M. Bréville sur U plage, et le trouvait infatigable à écouler le» récits des magnificences de sa vie. Depuis qu'il demeurait à Cabonrg, dans une petite m-i*on. sous les yeux de tout le monde , il avait reculé devant les déguisement» de son cheval ; il était un jour sorti sur Mouton , orné de son étoile blanche, s’était montré partout, avait cotisé avec vingt p-rsounes différentes , nonçaot qu’il alluil vendre son cheval; que, maintenant qu’il se faisait vieux, il n'avait plus besoin de deux chevaux, qu'il gardait la meilleur et sc défaisait de l'autre; il ne revint que dans 1* nuit, rentra sans bruit, remit son cheval dans ton écurie, et effaça l’étoile blanche.

Le lendemain, il se promena sur Pyrame, disant à qui voulait l’entendre qu'il avait vendu Mouton mille francs. la singulière assu-

rance avec laquelle il débitait ces contes, U cuit forcé de prendre quelques précalcul: .< c k» gens du pays , qui uc permettaient par-

fois des objecüo, . tandis qua M. Biévitle, non s- «sent , en sa qualité d’étranger, u’était pas trappe par qudqut» iuvniwjnblarcrs et quelques > ontradicliops, nuis encore ne doutait jamais de ce qu'on lai disait, cl approuvait tout, pour paraître avoir entendu.

Le haturd avait mis M. Bréville en rapport avec plusieurs des personnages que nous connaissons, il rencontrait souvent Tranquille Alain, quelquefois aussi Pélagie et Bérénice; il leur parlait avec affcbilité et achetait leur poisson ; il commanda à Bérénice one assez grande quantité de dentelles pour une personne de sa famille, dont il lai paya une partie d’avance.

Pulchéiie y travaillait avec Bérénice quand on ne lui donnait pas de broderies à faire. Au bout de quelque temps, M. Bréville prit à son service comme femme de charge Désirée, là servante «lu meunier.

Une des personnes dont >1. Bréville s'était également concilié l'estime et la confiance était une grande et grosse femme, faiseuse de verset mère d’nne charmante fille dont elle était beaucoup moins fièic que de ses mauvais vers.

Ede avait , l’hiver précédent , fait d'avance et écrit an impressions è l’aspect de U mer, et elle Us avait emportées comme elle avait em-

r rté ses chapeaux. La première foi» qu’elle aborda M. Bréville, c'était la fin du jour; il était assis sur une chaise, les deux mains croisées sur k pomme de sa canoë, et le mentou sur scs deux mains. 4 regardait le soleil qui allait disparaître derrière 1a Hève.

— Quel magnifique spectacle que la mer! s'écria- t-alle ; comme cet aspect emporte l'âme dans les régions de l'infini!

— Un beau cou. ber de soleil, madame! avait répondu M. Bréville en la saluant. Vous êtes ici pour prendre les bains? ajouta i il.

— Non, monsieur, j’y ai amené ma fille, pour laquelle je vis uniquement, qui est l’objet de toutes mes pensées et de toutes mes affections.

— Les enfants nous récompensent souvent bien mal, madame, avak répondu M. Bréville, qui avait cru entendre afflictions.

Tl y avait. inssiun jeune homme toujours bien cravaté, bien ganté, et portant de longs éperons dont les molettes s’émoussaient singulièrement sur le sable de la mer et sur le galet.

Celui-ci ne parlait que de ses chevaux , de ses bonnes fortunes, de ses duels. U désignait par leurs prénoms tout ce qu’il y avait de distingué à Paris dans la politique, les arts et le monde.

Il s’appelait le vicomte de Morgenatein. Il était fort gracieux pour la grosse femme de lettres et pour sa filk. Comme elles, il avait choisi Dive pour prendre les baina de mee, parce que, fatigué d i monde, il ne voulait pas le retrouver à Dieppe, au Havre ou à Tronv ille.

Il régnait depuis quelques jours un vent iû «ord-est qui avait interrompu les bains. On était fort embarrassé do son temps. M. Bréville proposa des promenades dans les environs. U eut soin de réunir les ânes pour les femmes; les hommes accompagnèrent à pied.

Le hasard dirigea la promenade vers le château de Bctueval. Il était affiché h vendre. On entra |>our le visiter j on loua, on blâma ; cependant la jeune Claire, la fille de madame du Morul, la femme de lettres, ayant dit, à l’aspect d'un convert do ttlkuk, que ce serait charmant pour danser, M. Bréville répondit froid* tuent t

— Vous trouves, mademoiselle? Alors j« vais acheter le château, et si vous voulez, dimanche prochain, j'aurai l'honneur d’ouvrir avec vous, sous ces tilleuls, un bal, qui, jn l’espère, donnera quelques distractions à noagtmablfi baigneuse*.

On vit beaucoup de la plaisanterie, mata le vendredi suivant, — on était ait mardi , — toutes les personnes qui ^ trouvaient aux bains reçurent une invitation pour venir danser au château de Bouxevnl de la part de M. Bréville.

Celle vente ne çhangea rien k la position de M. Malais o| do Pulchéric. Il se trouva que les sommes ducs k l'héritage du mcapter par M. .Malais et pur sua gendre défunt dépistaient de beaucoup I» prix k payer pour l 'acquisition.

Ce prix fut déposé à la caisse des consignation*. La mort d Onésime n’ayauj pas élé légalement prouvée, et sa condamnation n'ayant été prononcée que par contumace , ses biens provenant de .la succession d'Eloi Alain devaient rester sous le séquestre pendant cinq ar.s.

!M. Bréville s'était informé auprès de Désirée pour avoir de la musique. Elle lui avait indiqué M. Epiphane Garandin/ qui avait un mrgmfimie Ulent sur le flageolet, mais qui ne voudrait peut être [dus faire le mépétrier, maintenant qu’il avait été huissier, comme il le faisait quand il était instituteur.

Il faut garder son rang. Cependant, comme il n’était pas bien riche, et que, comme elle, il avait beaucoup perdu k la mort du meunier, puisqu'il était forcé de travailler en journée, l'espoir d’un bénéfice honnête pourrait bien le séduire.

M. Bréville alla donc trouver maître Epiphane Garandin. On le fil attendre longtemps à la porte après qu'il eut frappé; puis madame Epiphane vint ouvrir, très- rouge et très troublée. EUe était assez misérablement vêtue.

Un vieux bonnet qu'elle qyait remis k la bâte n’était pas parfaitement droit sur sa tête , mais un collier d’or à son cou faiwil un singulier contraste avec la pauvreté de ses habits. M. Bréville ayant demandé maître Epiphane Garandin , elle l’appela k plusieurs reprises.

Il se lit attendre quelque temps encore, puis, quand il arriva, pâlit, rougit . et, tout en demandant à M. Bréville ce qu’il désirait de lui, il s’efforça d'attirer l’attention de sa femme par des ligues réitérés sur son magnifique collier d'or. Après quelques hésitatious , elle finit par se retirer , et quand elle rentra , elle n’avait plus de collier.

— Vous vous appelez Galantin, monsieur?

— Non, monsieur... Garandin.

— Oh ! très-bien , et vous êtes bnissier?

— Je l'ai été , monsieur. Les temps étaient si difficiles , les affaires ai mauvaises , que j’ai clé obligé de faire quelques autres choses en même temps. J’avais de* ennemis, on m’a calomnié , on m’a obligé de vendre ma charge , et je l’ai revendue rien du tout , attendu que personne n’a voulu venir s'établir ici, cl que l’huissier de Trouvai* m’a acheté pour quelques pièces de cent sous ma clientèle, mes cartons et mes chaises.

Je vis comme je peux avec ma pauvre femme. J’ai été clerc autrefois , je donne quelques leçons , je fais les comptes des ouvriers , puis je travaille de mes bras.

— Alors vous n’aurez aucune répugnance k venir faire de la musique ch ex moi. J'ai acheté une maison qu’ou appelle le château de Beuzeval , ci je veux dimanche faire aauter <|ueJquca jeunes filles*

— Trfis-voloniiert, monsieur.

— Vous joues , m'a- t on dit , du flageolet?

— Passablement , monsieur. ‘ ‘ '

— Très-bien. Je voai attends dimanche à sept heure* du loir.

Le château était resté en partie meublé ; cependant il y manquait beaucoup de chose*. M. Bréville avait prié Désirée de prendre pour I ce jour-là la direction de la maison , et de surveiller le* rafraichiuencnu en t'adjoignant deux jennrs fille* pour servir.

— Il parait , lui dit-il , que l'homme chcx lequel vous m’avrt envoyé n’«st pas riche. Il *>*t montré enchanté de l’occasion de gagner quelque chose. Cependant sa femme avait un très-beau collier qui m'a paru être en or.

— Monsieur a’e*l trompé. Si madame Garandin avait jamais eu de «a vie un collier en or, il y a longtemps qu’il serait vendu.

A quoi M. Bréville répondit :

fcn effet , je pensais bien que cela ne devait pas être de l’or.

Je suis fâché , à cause de 1a sauvagerie de ma nièce , de ne pas pouvoir vous en faire juger.

— M. Bréville répondit qu’il le savsit et qu’on le loi avait dit chex le notaire.

Le vicomte de Morgenstein, en voyant un petit bassin , parla d'nn étang d’une demi-lieue qu’il avait chez lui et dans lequel on péchait les meilleures truites du monde.

M. Malais ht observer qu'il n’avait jamais entendu dire que les truites vécussent ailleurs que dans les cours d'eau claire «t rapide ; mais M. Bréville répondit que c'était sans doute une espèce particulière , parce qu’il avait un ami qui lui avait dit également en avoir pêché très-souvent , et d’excellentes , dans un étang.

Ko voyaut l’écurie, M. Malais parla de se* qnatre chevaux. Le vicomte dit que désormais il n’en voulait plus avoir que six dans ses écuries , et qu’il allait à son retour faire cette réforme.

On dansa , on aoupa , tout alla le mieux du monde. Madame du Mortal parlait de la mer.

— Quel magnifique spectacle que la mer I s’écria-t-elle ; comme son aspect i mporte l’âme dans les régions de l’infini I

Sa fille rougit en l’entendant répéter à tous les baigneurs rérais une phrase qu’elle avait déjl dite à chacun d’fux.

Ensuite madame du Mortal parla des rêveries au bord de la mer, drs beaux vers qu’elle avait inspirés , et fit si bien que M. Bréville lui demanda si elle n’avait pi* consacré quelques vers à rendre ce qu’elle sentait avee tant de poésie.

Arrivée à son but , madame du Mortal feignit de se troubler ; elle était , sans doute , restée bien au-dessous de ce magnifique spectacle ; cllr n’oserait jamais dire un seul de ses vers; elle avait une timidité dont elle n’avait jamais pu triompher. On lui prodigua les encouragements , et elle se décida à lire des vers ampoulés qui finissaient ainsi :

J'airac

Le maquereau brillant des riflr-t* de l'agate,

Le turbot plat et gris, le homard Jcarlalt Jouant au fond drs mers.

M. du Mortal taisait depuis longtemps l'article Mode* dans un jouirai très-répandu.

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