PAULINE C4R DINAI
« — Non, vois-tu» puisqpie je suis à la » campagae, il faut que je profite de la » campagne... Je vais aller me promener » dans les champs.
» — Sais-tu seulment ce que citait que » Voltaire?
» — Oui, papa... c'était un petit vieux » tout ridé qui était autrefois en marbre » dans le vestibule du Théâtre-Français. . . » On Ta monté au foyer dans une jardi- » nière... Une vraie tète de singe, mais il » n'a pas Tair bête... Là, tu vois bien que » je sais ce que c'est que Voltaire.
» Là-dessus, elle était partie pour se promener, et moi j'étais allée cueillir des fraises dans le potager... La vie de campagne, enfin, et la vie de famille!... Tout à coup, des chevaux passent au trot sur la route... Je me dis :
» — Allons bon, encore de ces pierrots » de chasseurs qui viennent agacer Mon- » sieur Cardinal et le troubler dans ses
>» travaux! »
« Mais voilà que j'entends des éclats de voix, des éclats de rire dans la cour de la maison... Je regarde de loin: c'était Pauline qui rentrait poursuivie par deux officiers de chasseurs à cheval... Elle les avait rencontrés sur la route, et, voyez le gui gnon, ils la connaissaient tous les deux... Elle avait voulu se sauver, mais ils avaient couru après elle jusque dans la cour de la maison. Elle s'était réfugiée sur le perron, et de là-haut, moitié riant, moitié fâchée, elle leur criait:
« — Laissez-moi tranquille... Allez-vous-
» en, allez-vous-en... » — Venez déjeuner avec nous tout à
» l'heure au pavillon Henri IV...
» — Un autre jour, je ne dis pas non...
» mais aujourd'hui je ne peux pas. Allez-
» vous-en, allez-vous en... »
** a Mais ils ne voulaient pas s'en aller, et
pendant que j'arrivais, moi, aussi vite que
PàULIIfE CARDINAL 149
je pouvais, du fond du potager, Tun de ces deux messieurs commence à faire monter par son cheval les marches du perron... Et, tout à coup, voilà Monsieur Cardinal qui sort de la maison I C'était bien ce que je craignais, et je reste là, comme foudroyée, avec mon panier de fraises à la main...
« — Arrière, messieurs, arrière!... Je » suis ici chez moi.
» — Voyons, papa, ne te fâche pas... Je » connais ces messieurs,
» — Et moi je ne les connais pas, s'écria » Monsieur Cardinal... et je ne veux pas » les connidtre... Sortez, messieurs, sor- » tez!... La propriété d'un citoyen libre » n'est plus à la merci d'une soldatesque » effrénée! Cela rappelle les plus mauvais » jours de notre histoire... Encore une fois, » messieurs, sortez!... »
» Et, en disant cela. Monsieur Qardinal avait le bras droit tendu en avant. Il était admirable! Immobile, comme une statue.
150 L.V FAMILLR CARDINAL
dans une pose si théâtrale!... Les deux officiers, c'étaient évidemment des gens comme il faut, car ils sont partis sans rien dire, après nous avoir saluées, nous, les femmes... Il est vrai que Pauline, qui était restée sur le perron, leur faisait, daas le dos de Monsieur Cardinal, de ces petits gestes suppliants qui, à l'Opéra, dans la pantomime, veulent dire : Fichez -moi le camp ! . . . Fichez-moi le camp !
» Ils s'en vont, mais, après leur départ, une scène épouvantable a commencé...
Monsieur Cardinal a été dur, trop dur même pour Pauline... Alors elle a perdu la tête... elle est vive, vous savez... Elle a
dit à son père que ces officiers étaient des messieurs très bien, qu*il y en avait même un qui était du Jockey... Elle lui a reproché d'avoir été bête et grossier... des choses enfin qu'une fille ne doit pas dire à son père. . Monsieur Cardinal écoutait tout cela d'un air écrasé... J'essayais d'arrêter
PADLINB CARDINAL 151
Pauline... Je ne pouvais pas... elle était emballée .. Elle a fini par nous déclarer qu'elle en avait déjà assez de la vie de famille, qu'une lieue à pied ne Teffrayail pas et qu'elle s'en allait déjeuner avec ces messieurs au pavillon Henri IV.
» Et elle est partie comme une folle, son chapeau de paille de cinq sous sur la tête.
» Alors Monsieur Cardinal, avec un sangfroid extraordinaire, m'a dit:
« — J'ai voulu vous rendre votre fille, » Madame Cardinal, cela n'a pas réussi... » Il me reste une chose : la politique!. . » Rentrons, Madame Cardinal, rentrons. »
« Nous sommes rentrés... Il s'est assis et il a repris la lecture de ses journaux... Sa main tremblait un peu, mais il lisait cependant... Il a une telle énergie, une telle force de volonté... Au bout d'un quart d'heure, il a levé la tête, il était redevenu tout à fait calme, et il m'a dit :
M — Ce geste que j'ai fait tout à l'heure
\'>i LA FAMILLE CARDINAL
. Il I ij . -- -
» du haut du perron pour diasser ces pré* » toriens, vous n*avez*pas remarqué?
» — Oh! si, tu étais superbe!...
» — Eh bien ! c'était un des gestes fami- » liers de Mirabeau.
» Quel hoinme ! ma chère amie,- quel homme!... Toujours à son affaire, toujours à ses idées politiques, même dans des moments pareils!...
» Voire amie,
» ZoÉ Cardinal. »
Ribeanmont, 3jain 1878.
« Ah ! ma chère amie^ comme il a raison le proverbe qui dit qu'il n'y a pas de roses sans épines, pas de plaisirs sans peines!.. C'est comme une fatalité, on dirait que tous les triomphes politiques de Monsieur Cardinal doivent être empoisonnés par des inconséquences de ses filles... Il y a six semaines, c'était Pauline... Et cette fois
c'est Virginie... oui, ma chère, Virginie si réservée, si raisonnable, si distinguée, si prudente... elle a fait une bêtise... et une pommée!... Enfin tout est réparé, grâce à moi, sa mère; mais quelles journées que ces deux journées du 30 et du 31 mai!...
» Je commence par la journée du 30...
c'était le jour du fameux centenaire, le jour de la grande conférence... Il pouvait bien être sept heures et demie, huit heures moins un quart du matin. J'étais en train de repasser le manuscrit de Monsieur Cardinal, parce que, moi aussi, je Tai apprise par cœur, la conférence... Je devais être placée, le soir, au milieu de Testrade, sur une chaise, derrière Monsieur Cardinal, et si, par hasard, il venait à s'embrouiller, v'ian, j'aurais été là pour le souffler.
» J'en étais à un passage contre les prêtres qui est rudement tapé... bien que n'étant pas dans mes idées... Moi, vous savez, je suis un peu arriérée... j'aurais de la religion
VIROINfE CARDINAL 155
si je n'avais pas peur de contrarier Monsieur Cardinal... Voilà que tout à coup, au milieu de cette belle tirade contre les prêtres, on sonne à la porte de la rue. Je regarde... c'était le piéton du télégraphe... Une dépêche !. . . Quand il arrive une dépêche, je pense tout de suite à mes deux poulettes...
» Je ne me trompais pas... c^était une dépêche de Florence, de mon gendre le marqiûs.
» Dan» mon inquiétude maternelle, je me mets à lire tout haut, sans faire attention à Monsieur Cardinal qui était là :
Virginie partie. Peu seule. A pris VeoBpres9 qui arrivera à Paris dO mai^ une heure après-midi. Moi partir par express suivant. Arriverai lendemain même heure. Empêchez Virginie continuer voyage,
a — Je ne comprends pas, » dit Monsieur Cardinal.
« Et moi de m'écrier comme une vieille bête que je suis :
» — Ah! je ne comprends que trop.
» Pas seule !... Pas seule!... Le cœur d'une » mère ne s'y trompe pas... Virginia a filé » avec un amant !
» Gela m'échappa... Je ne pensais pas à Monsieur Cardinal, si délicat, si chatouilleux sur rhonneur... Il était devenu tout pâle.
« — J'avais deux filles, dit-il, Tune qui » avait bien tourné, l'autre qui avait mal » tourné, et voilà que celle qui avait bien » tourné se met à mal tourner à son )) tour. »
» Écrite, cette phrase n'a l'air de rien, ma chère amie, mais dite par Monsieur Cardinal, si vous saviez comme c'était saisissant, comme c'était dramatique!.. Alors, moi, heureusement, j'ai eu une inspiration. J'ai repris la dépêche, j'ai fait semblant de la relire avec attention et j'ai dit :
VIRaiNIB CARDIII4L 157
» — Je suis folle... Ce n'est pas ça du » tout... C'est sans importance... Tenez, » Monsieur Cardinal, écoutez... Voilà ce qui » s'est passé à Florence... U y a eu une » querelle de ménage entre le marquis et » Virginie... Alors elle est partie... sans » crier gare... un coup de tète!... Le mar- » quis court après eUe par le train suivant, » pour la rattraper, pour lui demander » pardon... et ilatous les torts, le marquis, » car il a de la dignité... et il ne courrait » pas après notre enfant, si elle avait filé » avec un amant... »
» Cependant il n'était pas convaincu, Monsieur Cardinal. Il étudiait la dépêche, et il me dit :
» — Pas seule?... pas seule?... Comment » vous expliquez-vous ces mots-là, Madame » Cardinal? »
)> Alors, moi, j*ai eu une nouvelle inspiration.
)) — Pas' seule, mais cela veut dire que
15^ LA PAMILLB CARDINAL
» Virginie est partie avec une femme de » chambre... C'est pour nous rassurer que » le marquis a mis ces deux mots-là. Et » puis, d'ailleurs, tenez. Monsieur Cardinal, >' voilà qui est plus concluant que tout. » Pas seule, regardez, c'est au féminin, 0 avec un e à la fin... Eh bien, si Virginie » était partie avec un amant, ça serait » au masculin. Il y aurait : Pcis seiU. »
» Cette dernière raison a tout à fait rassuré Monsieur Cardinal. Je lui ai dit de ne pas se tourmenter, de rester là bien tranquillement à piocher sa conférence, et je suis partie pour Paris.
» J'arrive à ia gare de Lyon. Je demande par où arrivent les voyageurs de Florence ; on me dit : « C'est là. » Je me campe devant la porte et je me mets à attendre. Je n'attends pas longtemps.*. J'aperçois ma Virginie dans la foule, pâle, voilée, tremblante, au bras d'un grand gaillard, un bellâtre avec de grosses moustaches npires
et des cheveax frisés... Elle me voit, lâche le bras du grand gaillard et vient à moi en s'écriant :
« — Ah ! maman I maman ! »
» La main me démangeait. Je me préparais déjà à lui envoyer deux calottes, — c'était mon système autrefois à TOpéra, ~ quand voilà ma Virginie qui se jette dans mes bras, éclate en sanglots et me dit :
» — Si tu savais, maman, j'en ai déjà assez. »
' » II s'approchait cependant, le bellâtre, et avec une espèce de baragouin italien :
» — Vouyons, Virzinie... »
" — Pardon, monsieur, que je lui dis, en » le regardant dans le blanc des yeux, » pardon, je suis sa mère!
» — Oui, fait Virginie, c'est maman.
» Voulez- vous me permettre de lui parler?
» — Z'est bien... Ze vais m'occouper des » bagazes.
» Et il s'en va,«t il fait bien, sans ça c'est
160 LA FAMILLK CARDINAL
lui qui les aurait reçues, les deux calottes.
» J*emmène Virginie sur un banc à Técart, et je lui dis :
» — Voyons, qu'est-ce que c'est que ce farceur-là? »
» Alors j'apprends la vérité, quelque chose d'horrible, ma chère amie. Un ténor italien! c'était un ténor italien I... Être marquise, prendre un amant et ne pas le prendre dans son monde! C'était à n'y pas croire, et c'était comme ça!
» Pendant que l'autre était allé voir pour ses bagages, elle me raconta tout, la pauvre petite chatte : qu'elle s'ennuyait à Florence ; que sa grande distraction, c'était le théâtre ; que l'hiver dernier il y avait un ténor, un ténor avec une très belle voix, et qui était délicieux dans les romances d'amour. Elle avait rencontré plusieurs fois ce ténor dans des soirées du grand monde. La dernière fois, chez une princesse de ses amies, elle s'était trouvée seule, pendant
VIRUIXIB CARDINAL 161
cinq minutes, dans une embrasure de fenêtre, avec le ténor. Là, ce monsieur avait eu ]e toupet de lui faire une déclaration d*amour, lui disant qu'il pouvait bien lui parler ainsi, puisque c*était sans espoir, puisqu'il partait le lendemain pour la saison de Londres, puisqu'il ne la reverrait jamais... Elle, alors, toute bouleversée, s'était trouvée mal devant toute la haute sociHé italienne qui était là!... tous jugez de l'esclandre. Le marquis Tavait emmenée, et, en rentrant au palais, lui avait fait une scène abominable, l'accusant d'être la maltresse du ténor; elle s'était écriée : « Ce » n*est pas pas vrai, ce n*est pas vrai! » Alors, lui, dans un accès de fureur, s'était mis à la battre, mais à la battre comme plâtre... Des gifles et des souiflets, en veux-tU) en voilà, à pleines mains!.. U l'avail laissée en pâmoison sur un canapé, et il était sorti en disant :
« — Sachez bien cela, madame, jeue
ItM LA FAMILLE CARDINAL
» veux pas être la fable de Florence! » » Elle était restée seule... Elle avait été prise à son tour d-un accès de fureur. « Ah! tu ne veux pas être la fable de Flo- » rence! Eh bien! attends, attends un » peu! » Et elle s'était sauvée, eh toilette de bal, après avoir eu soin d'Ôter tous ses diamants, toutes ses parures, tout -ce qui avait de la valeur... Elle était partie sans un sou, sans un bijou, sans rien. Elle était allée chez lé ténor... Elle lui avait dit : » C'est moi, vous m'aimez... je vous aime... » partons! »
» Ils étaient partis. Mais, à peine en chemin de fer, Virginie avait tout de suite senti qu'elle était en train de faire une bêtise. Ah ! c*est que pour une femme intelligente, c'est bien vite fait le tour d'un ténor !
)) Et le voilà qui reparaît, le ténor. On avait chargé ses bagages sur un petit omnibus, et il venait chercher Virginie.
VIRtilNIR CARDINAL l'vt
» Il allait prendre l'express do Bou> logne... Il ne faisait que traverser Paris... Mais je tenais mon enfant et je ne l'ai pas lâchée... J'étais comme une lionne qui défend ses petits, et quand il a eu l'aplomh de dire à Virginie :
« — Venez, z'ai là oune petite omni- » housse. »
» Je lui ai répondu :
« — Tu vas y monter tout de suite et » tout seul, dans ta petite omniboussej mon » garçon... On t'en ilchera des marquises » pour te distraire pendant ta saison de » Londres!... Allons, en route pour la gare » du Nord, et plus vite que ça!
Il voulait regimber, mais j'ai continué :
<( — Pas de hôtises, ou je fais du ta- » page... Vous n'avez pas de droits sur elle, » et j*en ai, moi, des droits. Toutes les » mères seront pour moi, et tous les ser- » gents de ville. »
» La foule commençait à s'amasser. Vir-
164 LA FAMILLB CARDINAL
ginie était toute tremblante. Elle la supplié de partir et il a fini par y monter, tout seul, dans son petit omnibus. Il est allé prendre «on train de Londres. Je pars en fiacre avec Virginie et nous filons vers la gare Saint-Lazare.
» Une fois dans la voiture, je dis à Virginie :
« — Ce qui doit nous préoccuper avant » tout, ce n'est pas le marquis, c'est ton » père. Rien ne doit troubler le repos de » Monsieur Cardinal... aujourd'hui surtout... » C'est ce soir sa conférence sur Voltaire. » Tu vois que ça tombe mal et que tu as » pris un mauvais moment pour faire une » esbrouffe pareille... Un autre jour, ça i> aurait eu bien moins d'importance. Mais » tâchons de nous tirer daffaire tout de » même. Il ne faut pas que ton père doute » de ta pureté. Voilà l'essentiel... Nous » allons tout mettre sur le dos du marquis.
» — Mais ce sera mentir, maman.
VIRUINIB CARDINAL 165
)» — Te voilà bien, avec tes sentiments » délicats. Oui ce sera mentir, mais tout » est permis quand il s*agit de la tranquil- » lité et de rhonncur de Monsieur Cardinal.
0 Nous arrivons... Je me précipite dans le cabinet de Monsieur Cardinal. Je lui dis :
« — La voilà... c'est un ange... et lui, » cet homme, c'est un monstre... 11 Ta 0 battue... battue jusqu au sang...
y* — Rien ne m'étonne de la part d'un » clérical... Viens, ma Virginie, viens, » pauvre martyre!.. »
» 11 lui tend les bras... Elle hésitait à s'y jeter...
« — Tu es trop bon, papa, j'ai eu des » torts... »
» De la délicatesse, quoi, une délicatesse outrée!... Je lui coupe la parole... Je vous la pousse dans les bras^de Monsieur Cardinal et puis j'arrête la scène d'attendrissement... Monsieur Cardinal n'avait pas le temps de s'émotionner dans une journée pareille... U
Kir» I.\ l'AMILLK C.MtniNAL
avait besoin de tous ses moyens pour le soir... Je dis à Virginie :
» — Viens... Laissons ton père... ne l'agi- » tons pas... Le marquis sera demain à » Paris, et c'est à deux genoux qu'il vien- » drale redemander à tes parents. »
« Quelle journée, ma chère! J'allais de Monsieur Cardinal à Virginie, et de Virginie à Monsieur [Cardinal. Elle m'inquiétait,. Virginie. Elle avait des idées de l'autre monde. Elle s'exagérait la gravité de ce qu'elle avait fait, elle croyait que le marquis ne pardonnerait pas, elle voulait partir pour Londres, aller retrouver Taulre...
» — Il y a un corps de ballet à Covent- » Garden, disait-elle, je me ferai engager. » Je me remettrai à la daose...
» — Une marquise sur les planches !
» — Oh ! non, maman, je reprendrais » mon nom de jeune fille.
» — Le nom de ton père! Tu pehses à » retraîner sur les planches le nom de
)> Monsieur Cardinal. Ah ! Jamais , par exem- « pie, jamais! Si tu te mets à faire des )> bêtises, ce sera sous le nom du marquis, » et pas sous le nom de ton père ! »
^) Comme elle me tourmentait beaucoup avec toutes ces folies-là, le soir, au moment de partir pour la conférence avec Monsieur Cardinal, je Tai mise sous clef, Virginie, afin qu'elle n*ait pas la fantaisie de recommencer une nouvelle escapade.
» La conférence, j'y arrive... c'était bien beau, ma chère amie, c'était bien beau I Tout Ribeaumont était là... Mais, hélas! il n'y avait que Ribeaumont...
» Monsieur Cardinal avait cependant envoyé des cartes d'entrée aux rédacteurs en chef de tous les journaux de Paris... Pas un n'est venu. Voità bien les Parisiens et leur dédain pour la province !
» Monsieur Cardinal avait fait mettre sur l'estrade les deux bustes de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, les deux cadeaux
1<3) I. A FAMILI.K CARniNAL
de Pauline et Virginie. On les avait placés sur deux colonneâ en imitation de marbre. Monsieur Cardinal était assis au milieu... Il a eu un très beau passage là-dessus : qu'il était le trait d*union entre ces deux grands bommes, qu'il allait les réconcilier... Il parait que, de leur vivant, ils ne pouvaient pas se sentir, qu^ils ont passé leur existence à se dire des sottises... Ce n*esl que depuis leur mort qu'ils marchent ensemble, et que les deux font la paire...
» Si la conférence de Monsieur Cardinal a fait de l'effet, je ne sais pas trop. Ce n'était pas absolument de Teffet, mais c'était mieux, c'était de Tétonnement, de la stupéfaction. Monsieur Cardinal s'y attendait. La veille, en relisant sa conférence, il m'avait dit : « C'est trop fort pour eux. Ils ne compren- » dront pas, mais cette fois-ci je parle pour » le dehors, je parle pour la France, je » parle pour l'Europe. C'est une chose que » je ferai imprimer... » Se faire imprimer,
VIRGi:(]IS CARDINAL )6d
voir son nom sur la couverlure d'un livre, encore une des ambitions de Monsieur Cardinal ! Eh bien I il avait raison, Monsieur Cardinal, raison comme toujours. Je crois qu'ils n'y ont pas compris grand'cbose à sa conférence, mais ils applaudissaient, et môme ils applaudissaient d'autant plus quïls comprenaient moins. Ils étaient contents d'entendre des choses au'-dessus de leur portée, au-dessus de leur intelligence, cola les flattait de se dire qu'on avait fait ça pour eux ; ils ne comprenaient pas, mais ils n en étaient que plus fiers de penser qu'on avait cm qu'ils seraient capables de comprendre des choses aussi élevées.
» D'ailleurs, ce qui leur arrivait, ça m'était arrivé à moi, un soir, au Théâtre-Français de la rue de Richelieu. Monsieur Cardinal avait voulu me faire voir i|ne tragédie. Depuis longtemps il me disait : « Madame » Cardinal, il faut absolument que vous » ayez entendu une tragédie du Théâtre-
ÏK» T.X FAMILLE CARDINAL
» Français. » Un soir, nous y sommes allé» ensemble. Ça ne m*a pas amusée, je sui» obligée d'en convenir; mais enfin c'étaient de grandes tirades que les acteurs disaient sans respirer... on sentait que c'était bien* dit, on sentait que ça recouvrait de bellej? pensées. Je m'ennuyais^ oh ! oui, et ferme !... mais j'admirais cependant, j'admirais deconfiance.
» Après la conférence. Monsieur Cardinal a été ramené chez lui triomphalement, avec des torches ; la fanfare marchait devant et! jouait des airs patriotiques. 11 n'y aurait pas eu de plus belle soirée dans ma vie, si je n'avais pas pensé tout le long de la route à ma poulette que j'avais laissée sous clef à la maison.
» J'ai eu la joie de la retrouver bien calmée, bien apaisée ; sa distinction naturelle avait repris le dessus. Elle comprenait qu'elle était obligée de retourner tenir son rang à Florence, qu'elle n'avait pas kt
tiroit de compromettre le nom de son père dans des aventures. Elle était résignée à redevenir, dans la mesure du possible, une bonne et (Idèle épouse.
» Le lendemain, nous repartions - toutes ies deux pour Paris. Ma première idée avait été de forcer le marquis à venir redemander Tirginie à Monsieur Cardinal ; mais, après réflexion, ça m'avait paru avoir plus d'inconvénients que d'avantages; on n'aurait pas pu échapper à des explications, et cela pouvait porter un coup à Monsieur Cardinal qui ne savait rien de la fugue de Virginie avec ce saltimbanque de ténor.
» Alors j'avais arrangé autre chose qui «tait bien mieux, etqui a très bien réussi... Ah I c'est que des crises pareilles, ça donnerait de l'imagination et de la profondeur à n'importe quelle mère. Nous sommes allées, Virginie et moi, déjeuner dans un restaurant près de la gare de Lyon. A une heure moins un quart, j*ai dit à Virginie :
175 I.* FAMII.LR CARDINAL
— a Atteods-iuoi là, je vais m'en aller M toute seule au-devant du marquis. 11 ne » faut pas que tu aies Tair d'avoir couru à » sa rencontre... 11 ne faut jamais se reconn naître des torts... surtout quand on en a.
» A une heure, j'étais dans la gare, attendant le mari à la même place où la veille j'avais attendu... l'autre, enfin!.. Ah! j'ai vu tout de suite que nous en ferions tout ce que nous voudrions, du marquis, que ça ne pèserait pas une once... Il est devenu tout pâle en me voyant seule et il s'est écrié :
« — Et Virginie ! Et Virginie ! »
« 11 l'appelait encore par son petit nom ! . » Nous étions sauvées ! 11 était encore amoureux! Je ne suis qu'une grosse hête^je le. sais, je ne me fais pas d'illusions lÀ-dossus... mais j'ai toujours eu un mérite... c'étaitma spécialité à l'Opéra... Je voyais tout de suite si un homme était amoureux ou pas amoureux... à ce point que souvent d'autres mères me consultaient pour leurs
VIRHIXIR r.VRDIX \r. 173
filles... Elles me disaient : « Madame Gar- >» dina], voas qai avez tant de coup d*œil, » venez donc voir un peu... nous voudrions » savoir ce que vous en pensez. » Moi alors, j'allais un peu voir et je leur répondais : « Cet bomme-là est pincé! >» ou bien au contraire : « Non, ça n est pas du véritable » amour, ça n'est que de la fantaisie. » -
« Enfin, j'avais le flair de ces cboses-là... Je sais bien qu'aujourd'hui ca ne se passait plus à rOpéra, cela se passait dans le grand monde... Mais l'amour c'est partout et toujours la même chose... Que ce soit pour une danseuse ou que ce soit pour une marquise, l'amour, ça fait toujours de l'homme le même imbécile, voilà la vérité.
» Je tenais le marquis, son premier regard avait cherché Virginie, j'avais le grappin sur lui. Si elle avait été là, Virginie, tout se serait arrangé en un instant, sans une parole; elle n'aurait eu qu'à se montrer pour reprendre son empire... Mais je n'avais
pas osé. J'avais eu peur d'une scène devant tout le monde. Déjà, la veille, avec le ténor, j'avais causé un peu d'émotion dans la gare, et si, le lendemain, j'avais encore provoqué un esclandre, on se serait dit : « Ah! çà, » qu'est-ce que c'est que cette grosse dame » qui vient tous les matins faire des scènes » aux voyageurs de l'express de Florence? » » J'ai rassuré le marquis, je lui ai dit que Virginie était en sûreté sous mon aile... je l'ai fait asseoir sur le même banc où la veille j'avais confessé Virginie, et nous avons eu une explication... Elle a été chaude, l'explication!... Dès qu'il avait été rassuré sur le compte de Virginie, il avait voulu reprendre ses grands airs.*. 11 s'était mis d me dire qu'il ne reverrait jamais Virginie, qu'il ne venait à Paris que pour régler convenablement les choses, qu'il était prêt à faire une grosse pension.^, et il me répète sa fameuse phrase qu'il ne voulait pas être la fable de Florence.
VIItUINIB CARDIMAI. 175
» Alors moi j'ai éclaté. Il y avait de quoi^ ma chère amie.
» — La fable de Florence! Ab! çà^ » mais c'était du temps de votre première » femme que vous étiez la fable de Florence ! » Et vous étiez venu cbercber des consola- » tions à Paris dans le corps de ballet. Kll(> » se gênait, votre première femme, elle? » se gênait! Seulement elle était du mondCy » et tout leur est permis aux femmes du » monde!... C'est une gentillesse chez elles » d'avoir des amants. Chez nos filles, c'est » un crime! La voilà, la société, la voilà f » Ah! Monsieur Cardinal a bien raison dir » vouloir la refaire de fond en comble. Si » vous aviez pris Virginie au couvent, çn » serait tout naturel qu'elle vous trompât,. » qu'elle eût des amants à remuer à la » pelle, ça n'étonnerait personne, ça » serait dans l'ordre, et vous les inviteriez- » à dîner, ses amants! Et ils seraient vos » amis intimes ! mais parce que vous l'avez
176 L.V PAMILLE CARI>IN.\r.
» prise À l'Opéra, dans la danse, rien ne » peut lui être permis à cette pauvre » enfant... et parce qu'elle est venue, par » hasard, de Florence, dans le même train » qu'un méchant ténor, vous poussez des » cris comme si on vous écorchait. Et M qu'est-ce que vous voulez donc qu'il se » soit passé dans ce train express, avec des » vitesses de vingt lieues à Theure et de » malheureux temps d'arrêt de dix minu- » tes, de loin en loin?... 11 ne s'est rien » passé du tout, c'est moi qui vous le dis, » moi, sa mère! Qu'est-ce qu^il faut, avant » tout? éviter le scandale. C'est pour cela > que vous allez reprendre Virginie, et tout » de suite. Je n'en veux pas plus que vous » de scandale, parce que ça rejaillirait sur » Monsieur Cardinal et que rien ne doit » rejaillir sur Monsieur Cardinal. C'est si )» vous ne reprenez pas Virginie qu'il y en » aura du grabuge. Savez-vous ce qu'elle » fera? Elle se remeltra à la danse, elle
VIRGINIB CARDINAL Iti
» reipontera sur les planches, elle refera » des bêtises, et pas sous le nom respecté » de Monsieur Cardinal... oh non! quant » à ça... mais^sous votre nom, à vous... A Quand une jeune fille est mariée, ses » bêtises, ça ne regarde plus sa famille, ça » regarde son mari... Et c'est alors que vous » la serez, la fable de Florence ! »
» Voyant que cette dernière raison le touchait, j'ai employé le sentiment, je lui ai dit:
« — Virginie est là à deux pas... Ve- » nez... Vous vous ouvrirez les bras Tun » à l'autre. Elle a eu des torts, c'est pos- » sible, mais vous aussi. C'était la première » fois qu'elle était battue par une autre per » sonne que parsa mère. Ça Ta bouleversée, » cette enfant. Voyons, si cela vous embar- » rasse d'être seul pour la ramener à Flo- » rence. . . voulez- vous que je retourne là-bas » avec vous? Cela me coûtera de quitter » Monsieur Cardinal, mais je le ferai tout
» de même... Et quand la haute société » italienne verra reparaître Virginie au bras » de sa mère, je voudrais bien savoir qui » osera broncher! Elles trouveraient à qui » parler, vos pimbêches de Florence ! »
» Tl était de plus en plus ébranlé. 11 m'a répondu que s'il retournait là-bas avec Virginie, il aimait mieux retourner seul avec elle, qu'il n'avait pas besoin de moi... enfin, un quart d'heure après, ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
» Après quoi, ils allaient s'installer tous les deux au Grand-Hôtel pour un mois. C'était encore une idée de moi. Ils ont pris un appartement au premier sur le boulevard. Ils se sont montrés partout ensemble, au Bois, dans les théâtres. Us ont donné de grands dîners. Leur présence à Paris a été signalée par les journaux dans des petites notes diui. Échos du grand monde. Ces petites notes ont été reproduites par les feuilleè italiennes, et Florence n'y a vu que du feu*
TIRGINIB CARbllf AL 170
» Le soir, je retournais à Ribeaumont, et cette journée terrible s*achevait pour moi dans le calme du foyer domestique, auprès de Monsieur Cardinal, qui corrigeait les épreuves de sa conférence. Mais ça ne fait rien, pour une épouse et pour une mère, c*e9t vraiment trop de choses en même temps.
» A vous de tout mon cœur.
» ZoÉ Cardinal. »
LE FKU d'aETIFICE
Ribeaumont, 5 mai 1880.
« Encore des événements, ma chère amie ; c'est un drame que la vie de Monsieur Cardinal. Depuis deux ans, depuis sa fameuse conférence sur le centenaire de Voltaire, il se dessèche, il se dévore, il se consume. Il a adressé cinquante demandes pour des places. Il a écrit plus de dix fois au député de notre arrondissement. Jamais de réponse! Dans sa dernière lettre au
député, il avait indiqué la création d'un emploi qui lui aurait très bien convenu : inspecteur général de l'esprit des populations rurales. C'est une fonction qui aurait consisté à secouer Tapathie des campagnes. Rien, pas môme un accusé de réception !
» La colère, à la fin, s'est emparée de Monsieur Cardinal. Il a pris la plume et il a écrit au député une de ces lettres à cheval que lui seul sait écrire : que cela finissait par devenir une plaisanterie; qu'il n'était pas permis de traiter avec un pareil sansgêne un élu du suffrage universel; que ce n'était pas la peine de s'épuiser à faire nommer un député, si ce député ne s'occupait pas un peu des petites affaires de ses électeurs.
» Cette fois Monsieur Cardinal a eu une réponse, mais quelle réponse! La voici textuellement :
(( Monsieur, je vous conseille de vous » dispenser de m'écrire aussi souvent. Si
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» VOUS voulez savoir pourquoi je ne vous » réponds pas, passez aux bureaux de la » préfecture, et tâchez de mettre fin à » des bruits qui ne vous sont pas favora- )» blés... »
» Des bruits pas favorables à Mon« sieur Cardinal! Vous pensez bien qu*il a bondi...
» — Je sais d'où vient le coup, s*est-il )) écrié, les jésuites! Je reconnais la main des )> jésuites ! Il y a des machinations contre » moi, mais je les déjouerai... »
» Il a voulu, le jour même, aller à la préfecture, et il a voulu m'emmener. C'est devant moi qu'il tenait & confondre ses calomniateurs. Nous faisons atteler notre petit cheval à notre petit panier... le cadeau de Virginie à la dernière fête de naissance de Monsieur Cardinal... et nous voilà partis tous les deux pour Versailles.
» Nous arrivons, nous tombons sur un huissier^ l'impertinence mémci
« — Monsieur le préfet, dit Monsieur » Cardinal.
» — Monsieur le préfet ne reçoit pas, » répond l'huissier, sans lever les yeux et » en continuant à lire son journal, un » journal réactionnaire.
» — Il me recevra, moi î
» — Vous pas plus que les autres.
» — Je vous prie d'être poli... .Vous ne » savez pas qui je suis,
» — Qui ôtes-vous?
» — Monsieur Cardinal, conseiller muni- » cipal de Ribeaumont. Un préfet républi- )> cain doit toujours être à la disposition » des élus du suffrage universel. >^
» Et voilà r4iuissier qui, sans même répondre, se met à tourner tranquillement son journal... On n'a pas idée de l'insolence de ces gens-là, dès qu'ils ont une place. Alors Monsieur Cardinal éclate... Il dit à l'huissier qu'il le fera sauter,, qu'il verra le préfet.. J'essaie de le calmer. Pas moyen... Il criait,
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il tempêtait. Une porte 8*ouTre. Un petit jeune homme blond parait... « Qu*est-ce » qu'il y a? Pourquoi tout ce tapage? »
» Monsieur Cardinal lui dit :
t< — Je suis conseiller municipal... Voilà » ce que m'écrit le député de mon arronn dissement... Je viens ici pour réduire » les calomnies en poussière. »
» Il était très gentil, très poli, le petit jeune homme blond. Il nous fait entrer dans son cabinet et il dit à Monsieur Cardinal :
« — Je vais consulter votre dossier. »
» On apporte le dossier de Monsieur Cardinal dans une chemise bleue. Il était énorme. Il contenait toutes ses demandes pour des places. Monsieur Cardinal les reconnaissait de loin... et, de loin aussi, je vois dans le dossier une grande lettre écrite sur un papier où il y avait imprimé : Fréfecture de police.
» Le blondin se met à lire cette lettre et nous voyons très bien, Monsieur Car-
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nal et moi, sur seslèvres,unpetitrire étouffé.
« -7- Qu'est-ce que c'est? » demande » monsieur Cardinal.
» — Rien, rien, ce n'est rien.
» — Vous avez ri en dedans, Monsieur.
» J'ai le droit de savoir pourquoi vous « avez ri en dedans... J'ai le droit de savoir » ce qu'il y a dans mon dossier.
» — C'est une pièce confidentielle.
» — Il ne peut pas y avoir de pièce )> confidentielle sur mon compte. J'ai vécu » au grand jour, sous l'œil de mes conci- » toyens. J'ai lutté, j'ai souffert pour mon » pays. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir » lu cette lettre. Donnez-la-moi.
» — Ah I vous m'ennuyez à la fin, s'écrie » le petit blondin... Tenez... lisez... puisque » vous tenez absolument à savoir... Voilà » pourquoi on n'a pas répondu à vos de- » mandes. »
» Il tend la lettre à Monsieur Cardinal qui me dit :
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» — le n'ai pas mes lunettes. Lisez,
Madame Cardinal.
» — Non, dit très vivement le petit em- » ployé, il est inutile de faire lire à Madame.
» Alors Monsieur Cardinal a eu là une de ces phrases qui paient une pauvre créature comme moi de tous ses sacrifices, de tous ses dévouements, de toutes ses abnégations :
» — Madame Cardinal a été la com- » pagne fidèle et courageuse de ma vie, » entière, le n'ai jamais eu, je n'aurai » jamais de secret pour elle. Lisez, Madame » Cardinal, lisez, m
» Le petit blond a fait un geste qui avait l'air de vouloir dire : « Ah ! ma foi, qu'ils s'ar- » rangent.. . »e t j'ai commencé. Voici les horreurs que j'ai lues, ma chère amie^ les voici :
« Le sieur Cardinal est un personnage » d'une moralUé équivoque. »
» L'indignation m'étoUtfejm*étrangle. U veux m'arrêler... Monsieur Cardinal, très calme, ttès digne^ me dit i « Continue^..:
continuez... » avec cette autorité qui n'appartient qu'à ]ui. Je continue :
« Et dont r aisance parait devoir être atlrinbuée à une source impure, »
» Je veux encore m'arrêter, mais je me sens le bras pris comme dans un étau..« Cëtait la main de Monsieur Cardinal... et d'une voix énergique il me dit :
« — Madame Cardinal, je vous ordonne » d'aller jusqu'au bout, sans vous inter- » rompre. »
» Ah ! ma chère amie, quand on n'a pas vu Monsieur Cardinal dans ces moments-là, on n a rien vu, on ne sait pas ce que c'est que le sang-froid, l'empire sur soirmême. Je reprends :
u II a deux filles qui ont dansé à VOpéra, L aînée vit à V étranger en concubinage avec un marquis italien, La cadette, sous le nom de Pauline de Giraldas, s'adonne à la galanterie sur une grande échelle. »
» Oui, ma chère, j'ai eu la force de lire
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ces choses-là à haute voix devant Monsieur Cardinal. Virginie en concubinage !... quand elle est marquise aussi régulièrement que n'importe quelle pécore du faubourg Saint- Germain... Et Pauline s'adonnant à la galanterie sur une grande échelle!... Avec ça que ce serait commode d'être sur une grande échelle pour...
» Monsieur Cardinal, tout de suite après cette bêtise de la grande échelle, s'était levé, et, avec un calme admirablo^ il dit au petit blondin :
« — Je ne m'abaisserai pas, Monsieur, à » discuter de pareilles calomnies... D'où » viennent ces renseignements? De la po- » lice... c'est-à-dire d'un commissaire de . » police de l'Empire... Cela ôte toute valeur » à ce document. Je me retire, mais vous » aurez de mes nouvelles, vous et votre » gouvernement!.,. Venez, Madame Cardi- )) nal, venez. »
» Nous sortoDSyCtjdans l'escalier, je lui dis :
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« — Pourquoi n'as- tu pas répondu pour Vir- » ginie? Tu pouvais répondre pourVirginie. . .
» — Oui, Madame Cardinal, pour Virginie )) je pouvais répondre, mais pour Pauline » je ne pouvais pas... Alore, dans ce cas-là, » il vaut mieux opposer une sobre et brève » dénégation en bloc... C'est plus digne... » c'est plus à effet. »
» Par exemple, une fois rentré à la maison, Monsieur Cardinal a eu une défaillance, un abandon de lui-même... pour la première fois de sa vie.
)> Il s'est laissé tomber dans un fauteuil en disant :
« — C'est fini, je renonce!.. A quoi bon » se sacrifier pour son pays, faire litière )) de ses affections, se conduire en vrai » Brutus avec ses enfants?... Ma récom- » pense, la voilà!, n
» J'allais prendre la balle au bond et lui proposer de venir faire un petit dîner fin chez Pauline. I. Mais il avait déjà retrouvé
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toute son énergie, et, arpentant la chambre à grands pas :
<c — Non, jamais je ne renoncerai, jamais ! » Le suffrage universel est là pour me » venger. Il y a dans trois mois une élection » au conseil général. J*hésitais à me pré- » senter, à cause des frais... Je cédais la » place au maire, à cet orléaniste déguisé... » Je la lui disputerai et je la lui prendrai... » Tous les moyens me seront bons... Je » serai nommé... Je penserai à tout cela » cette nuit, et demain j*aurai mon plan. »
» Nous n'avons pas dormi de la nuit, ni Monsieur Cardinal, ni moi. Lui, il cherchait son plan, et moi j'avais du tourment, de l'inquiétude dans l'esprit. Je m'interrogeais, je me sondais, je repassais ma vie entière, je me disais : u Madame Cardinal, as-tu » bien £ait ton devoir? Est-ce que ce serait » vrai? est-ce qu'elle n'aurait pas été hono- )> rable, la vie de Monsieur Cardinal? Alors, » tu serais coupable, toi, son épouse. Tu
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» aurais dû Tempéclier de vivre de cette )) façon-là, si ce n'était pas convenable... . » Mais plus je descendais au fond de ma » conscience y plus je la trouvais tranquille. » On dit qu'il n'y a qu'une morale... c'est » des bêtises inventées par les gens qui ont » cent mille livres de rente. 11 y a autant » de morales que d'individus. Àh! si Mon- )> sieur Cardinal avait été un homme ordi- )> naire, oui, j'aurais eu tort; mais, du » moment que Monsieur Cardinal était ce » qu'il était, qui est-ce qui aurait le front » de me reprocher d'avoir fait ce que j'ai » fait? Il fallait avant tout assurer le repos )) de Monsieur Cardinal. Il avait trop de » hauteur dans le caractère et dans les » idées pour se plier à un travail de petit » employé. 11 avait trop de fierté pour se » résigner à gagner misérablement sa vie » dans des occupations subalternes. 11 » n'était bon que pour les grandes places » où il y aurait eu à diriger, à commander. ..
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» Alors c'était à sa femme, à ses enfants »' de se trémousser pour lui donner l'indé- » pendance, pour lui permettre d'utiliser » ses facultés supérieures, et c'est ce que » nous avons fait! »
» Le lendemain matin, le plan de Monsieur Cardinal était arrêté. Le maire abusait plus que jamais de sa fortune. La semaine précédente, il avait marié une de ses filles, el le dimanche suivant, il avait donné une grande fête dans son parc. Feu d'artifico le soir, et, dans la journée, mat de cocagne, course en sac, course au cochon, distribulion de dragées et de gros sous jetés à la volée aux petits enfants de la commune, etc. Une chose qui avait révolté Monsieur Cardinal! Il disait que c'étaient des infamies empruntées à une époque honteuse de notre histoire, qui s appelait la Féodalité.
» Le plan de Monsieur Cardinal était de donner, le dimanche suivant, un grand
dîner à tous les membres du conseil muni-
cipal, le maire excepté, et de faire tirer un grand feu d'artifice, mais un feu d'artifice qui ne serait pas seulement pour les enfants, qui serait aussi pour les hommes; un feu d'artifice qui aurait un sens philosophique et politique; un feu d'artifice qui serait à la fois un divertissement et une manifestation.
» Le vendredi matin, je pars pour Paris. J'avais un tas de choses à acheter pour le dîner du surlendemain et le feu d'artifice à commander.
» Monsieur Cardinal avait tout réglé dans une note que je devais remettre à Monsieur Ruggieri, et qui était intitulée : Note pour un feu d'artifice anticléricaL Le bouquet de la fin devait être remplacé par une pièce montée, une construction représentant une école primaire, et, en haut de la construction, devait paraître en grosses lettres de feu cette inscription :