A BAS LES JÉSUITES
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» J'arrive à Paris. Je m'en vais rue Montorgueil faire mes commandes de volaille, de poisson, puis je passe chez Pauline. J'entre. Je la trouve toute seule.
« — Je ne te dérange pas?
» — Toi, maman? jamais. J'attends le » prince, mais ça ne fait rien, je te présen- » terai. Il sera enchanté de faire ta con- » naissance.
M — Un prince !
» — Oui, et un vrai, pas un prince pour » rire... non, un prince d'une des plus » vieilles cours de l'Europe et tout près du » trône... 11 me disait hier : « Il n'y a que » deux personnes entre moi et le trône. » )) Il va venir. Tu verras comme il est » gentil et bon enfant. Faisons un besiguc » en l'attendant. »
» Nous étions au milieu de notre quatrième partie de besigue, quand tout d'un coup la porte s'ouvre. Un grand laquais tout en noir, en culotte courte et en bas de soie,
annonce % «' Son Allesse. » Oui, ma chère amie, c'est sur ce pied-là chez Pauline! Et on a beau dire, ça fait battre le cœur d'une mère!
)) La voilà qui entre, Son Altesse. Un vrai gamin... Pas vingt ans, tout blond, tout rose...
» — Monseigneur, c'est maman , » dit Pauline..
» Ah !je vous déclare qu'il est fameusement bien élevé, ce petit bonhomme-là... parce que ce n'était pas la première fois que j'étais présentée par l'une de mes filles k un prince — ça m'était arrivé plusieurs fois dans les soupers du temps de l'Opéra, puisque j'avais pour habitude de ne quitter mes enfants qu'à la dernière extrémité — mais je ne m'illusionnais pas et j'avais très bien remarqué que les princes, ils auraient autant aimé que je ne sois pas là. Us faisaient une petite grimace que je (comprenais très bien et qui voulait dire :
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<( Bon ! la mère, il va falloir avaler la inëi'c I »
» Eh bien ! celui-là, il n'a pas fait de grimace. Il a été délicieux. 11 s'est incliné comme on doit le faire devant toute femme, quelle qu'elle soit, et il a dit avec un pelit accent drôle comme tout : « Cette chère Madame Cardinal. »
0 Et je faisais, à part moi, cette réflexion qu'il devait être crânement amoureux de Pauline, pour être aussi convenable que ça avec moi... parce que c'est encore une observation que j'ai faite, dans ma carrière de mère, que je pouvais toujours calculer l'amour qu'on avait pour mes filles, d'après le plus ou le çfioins d'égards qu'on avait pour leur mère. Il m était arrivé plusieurs fois de dire à Virginie :
» — Prends garde, mon enfant, méfie-toi, » cet homme-là ne t'aime pas sincèrement. » Il n'a pas assez de procédés pour ta mère.
» Il en a eu des procédés, le prince. Il a dit : « Mais ne v(tus dérangez donc pas;
» continuez donc votre besigue. » Nous ayons continué. Lui se tenait derrière Pauline. Elle le consultait : Jetteriez^ous ça, monseigneur ? Mais, de temps en temps, à demi-voix, il lui échappait de petites familiarités, des Tes béte.,, des Tu n'entends rien à ce jeu-là.,. Et chaque fois qu'elle avait le quatre-vingts de rois, elle annonçait : Quaire^ingts de papas,,, en le regardant de côté... une allusion délicate à sa situation. Et ils étaient si contents tous les deux, ils riaient de si bon cœur quand revenait ce : Quatre-vingts de papas! G- est beau, la jeunesse I... C'est beau, Famourl... » Moi, jeme retrouvais dan^ mon monde.
Je laissais le temps se passer... J'oubtUis l'heure... si bien que tout à coup je 1ère le nez, je regarde la pendule. Quatre heures ! .. . J'avais dit à Monsieur Cardinal que Je prendrais le train de quatre heures et demie. Il devait se trouver à Sainl^-Germaio» à la gare, avec notre petit panier. Et Cure attendre
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Monsieur Cardinal, jamais de la yie!...
Même pour rester en compagnie d*un prince, parce qu'un prince, après tout, ce n*est qu'un prince, c'est un homme qui doit tout à sa naissance, tandis que Monsieur Cardinal, c'est un homme qui ne doit rien qu'à lui-même.
» J'avais oublié le feu d'artifice et je n'avais plus le temps de passer chez M. Ruggieri. J'explique la chose à Pauline. C'est là que le prince s'est montré charmant! Il s'est chargé de la commande. Seulement il fallait bien lui dire, à cet héritier d'une famille royale, que notre feu d'artifice devait avoir une couleur contre les jésuites et je lui ai remis la note de Monsieur Cardinal. Il l'a lue et il a trouvé ça très original, très original.
» Il y avait encore autre chose qui m'embarrassait : la question du prix. Cela me chiffonnait un peu de laisser payer par ce
petit bonhomme un feu d'artifice qui ne
pouvait pas être dans ses idées. Mais dès que j'ai voulu ouvrir ]a bouche là-dessus :
« — Tu es béte, maman , a dit Pauline, » laisse donc faire le prince. Ça n*a pas >/ d'importance, cette niaiserie-là. »
» Je n*ai pas insisté, parce que d abord, au fond, j'ai toujours trouvé ridicule de payer soi-même les chose» qu'on peut faire payer par les autres. C'est un des principes que j'avais inculqués à mes fillettes.
» Je suis retournée à Ribeaumont. J'ai trouvé Monsieur Cardinal à la gare. Je lui ai dit que j'avais tout commandé : volaille, poisson, petits foui*s, feu d'artifice... et que tout cela arriverait dimanche matin. El tout arriva en effet. Deux employés de M. Ruggieri apportent le feu d'artifice... un feu d'arlificc admirable, qui remplissait toute une charrette et qui devait coûter au moins mille francs.
» Monsieur Cardinal descend une minute au jardin pour indiquer la place où devait
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se tirer le feu d'artifice ; mais il était très préoccupé, Monsieur Cardinal, et il rentra tout de suite chez lui, parce qu'il lui était encore venu une idée dans la nuit.
C'était de prononcer le soir, après dîner, un toast à* l'anglaise, un spitche. C'est le mot usité là-bas. Monsieur Cardinal sait maintenant un tas de mots dans toutes .les langues. Ce spitche, qu'il devait improviser le soir. Monsieur Cardinal était en train de le rédiger, et il avait ensuite à l'apprendre par cœur. Il parait qu ils ont là-bas, en Angleterre, une façon de parler qui n'est pas tout à fait la nôtre. Ce n'est pas de l'éloquence, c'est de la conversation, c'est de Vhumourre; — encore un mot employé par Monsieur Cardinal, qui voudrait introduire en France ce genre de causeries politiques.
» À six heures et demie, on se met à table. Tout se passe à merveille. Le dîner était excellent: la volaille, le poisson, tout était réussi. Le spitche de Monsieur Cardinal fait
toi LA FAMILLE CARDINAL
un effet énorme et, à neuf heures et demie, on descend au jardin pour le feu d'artifice. Gela commence par marcher admirablement. Fusées, flammes de Bengale, feux tournants, fontaines jaillissantes, rien ne rate ; et, vous savez, ordinairement, il y a toujours un tas de choses qui ratent dans les feux d'artifice. Le temps était à souhait : pas de lune et pas de vent. Tout à coup, voilà qu'une construction de feu s'élève dans les arbres... C'était la pièce montée. On voit se dessiner des colonnes, une porte. Tout le monde disait : « Âh! que c'est beau ! Gomme c'est mieux que chez le maire ! «
« — Attendez ! leur criait Monsieur Car- » dinal, attendez, ce n'est rien encore!... » Attendez le fronton !... Attendez Tinscrip- » tion !... »
» Il se dresse, le fronton ; elle s'allume, l'inscription, mais quelle horreur ! Savez-vous ce qui s'écrit en lettres de feu au haut du