‹ La famille chrétienneChapitre 11 sur 36 · II. — Éducation de la femme · texte numérisé non relu

II. — Éducation de la femme

Si je m'adressais à des jeunes gens cherchant à s'établir je leur recommanderais fortement d'apprécier dans leur future compagne moins la beauté que la vertu et l'industrie. « Fallax gratta et varia est pulchritudo; mulier timens

Do7ninum ijisa laudabitur. » (La grâce est trompeuse et la beauté est vaine; seule la femme qui craint Dieu mérite nos éloges.) Pour vous, ma recommandation viendrait trop tard. C'est pourquoi il me semble plus pratique de vous apprendre à tirer le meilleur parti possible de vos femmes. Je souhaite, d'ailleurs, que mes conseils soient inutiles, c'est-à-dire que vous n'en ayez pas besoin.

Et, tout d'abord, posons en principe général qu'il faut, à tout prix, éviter ce qui ressemble à de la colère ou de l'aigreur. Les femmes ne sont point des esclaves. Les âmes viles et brutales cèdent à la terreur; les âmes nobles, jamais. Si la force les écrase en apparence, elles gardent leur indépendance au dedans, et elles se vengent de la contrainte par la haine. Une femme est un être flexible autant qu'obstiné, pliant aisément, se redressant automatiquement.

Malheur donc au mari qui, aux premiers désenchantements de la vie conjugale, manifeste sa surprise par des reproches et d°^ récriminations; il tue infailliblement la confiance mutuelle et l'amour, il détruit de ses propres mains son bonheur.

Qu'il s'ingénie plutôt à corriger en douceur les défauts de sa compagne et à refaire son éducation sur des bases plus solides. Pour réussir dans cette difficile entreprise, une certaine dose de diplomatie s'impose.

Prenons, par exemple, une jeune femme qui, au lendemain de ses noces, révèle sa totale igno-

rance de l'art culinaire. Que fera son mari ? Vat-il se désespérer, s'abandonner à la colère, provoquer chez la jeune épouse les larmes et le découragement ? Va-t-il, au contraire, se résigner, par lâcheté, à une longue vie de privations stupides et malsaines? Non. Il évitera ce double écueil. Il prétendra, pour les besoins de la cause, que son estomac délabré est sujet à des caprices, et que s'il ne mange pas de certains mets la faute n'en est qu'à lui seul. La jeune femme inquiète s'informera naturellement de ce qui peut lui plaire. Il indiquera quelques plats, affectera de les trouver délicieux, la remerciera avec effusion de ses soins, lui suggérera de se procurer un manuel de la parfaite cuisinière; bref, par des ruses que vous devinez, il en fera, en quelques mois, un véritable cordon bleu.

Une autre femme n'a pas le sens de l'économie. N'ayant jamais tenu de maison elle ignore le prix des choses et la valeur de l'argent. Son mari voit avec effroi ses revenus se dissiper, les dettes s'accumuler, le spectre de la banqueroute apparaître. Que faire *?

Se fâcher, tenir son épouse en charte privée, comme on ferait pour un enfant prodigue? Non.

Feignez de la prendre pour une femme de tête dont vous pouvez tirer parti. Formez, par exemple, devant elle, des plans d'avenir. Diteslui combien il est pénible pour vous, antihygiénique pour vos enfants, de passer votre vie dans des appartements étroits, mal aérés, incommodes, tout en payant des loyers exorbitants; tan-

dis qu'on serait si bien, si l'on pouvait se bâtir une jolie maisonnette, rose ou bleue, avec galerie, où le soir, on se berce, avec un gazon sur lequel jouent les enfants. Forgez-lui une félicité à la faire pleurer de tendresse.

« Tout cela est bien beau, ajouterez-vous, mais ce n'est qu'un rêve; car comment économiser l'argent nécessaire? Je gagne peu. Malgré ton talent, nous parvenons à peine à joindre les deux bouts. Je pourrais, il est vrai, me priver de certaines superfluités; mais toi, tu te prives déjà trop. Mon Dieu ! qu'on est donc malheureux d'être pauvre !

Par de tels discours, habilement répétés, vous remplissez votre femme de vos propres désirs, vous la forcez à s'ingénier, vous lui suggérez, sans qu'elle sans doute, certaines économies; si bien qu'au bout de quelques mois, elle entrera pleinement dans vos vues, et qu'au bout de quelques années, elle sera devenue, peut-être, plus économe que vous n'auriez voulu.

Ne la tenez point à l'écart de vos affaires; confiez-lui discrètement vos troubles et vos difficultés; mettez-la au courant de votre état de fortune; afin que, demain, si la mort vous enlève, elle ne tombe point, elle et vos enfants, à la discrétion de tierces personnes qui pourraient la piller.

Voilà comment on fait l'éducation des femmes. Vous vous étonnerez peut-être, de me voir au courant de tant de choses. C'est que je suis plus qu'un philosophe abstracteur de quintes-

sence; je suis un confesseur, le seul homme à qui, sur terre, les âmes se confient et se révèlent entièrement.

Puisque je parle d'économie domestique, permettez-moi d'insister, encore une fois, sur un sujet dont j'ai dit un mot dans mon instruction sur la famille.

On manque d'économie en Amérique; on vit au jour le jour, accroissant les dépenses à mesure que les revenus augmentent, er même sans mesure. C'est un grand malheur assurément. Savez-vous pourquoi la France a pu, tant de fois, se tirer à son honneur de désastres où d'autres nations eussent sombré ? C'est grâce à la merveilleuse puissance de récupération que lui vaut sa vertu d'économie.

Mais je n'ai point la prétention de modifier par un sermon les mœurs d'un peuple. Laissezmoi insister simplement sur l'extrême utilité des assurances sur la vie dont vous avez la pratique. Cette pratique est excellente; et pas un d'entre vous ne doit la négliger; puisque d'elle dépend, presque entièrement, l'avenir de vos familles, quand vous venez à leur manquer.

Page 1